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Full text of "Mémoires d'outre-tombe"

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LlBRAfîT 
UNIVERSITY  OF  CALIFORNtA 

RIVFRSIDF 


/ 


LIBRARY 

UNfVERSITY  or  CALIFORNIÂ 

RIVFRSIO' 


Ex  Libris 
ISAAC  FOOT 


MÉMOIRES 

D'OUTRE-TOMBE 


TOME    VI 


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2009  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


Iittp://www.archive.org/details/chateaubriand06fran 


CIIATEAUBRIANI» 


MÉMOIRES 

D'OUTRE-TOMBE 

NOUVELLE     ÉDITION 
Avec  une  Introdactioa*  des  Notes  et  des  Appeudices 

PAR 

Edmond     BIRÉ 


TOME   VI 


PARIS 
LIBRAIRIE    GARNIER     FRÈRES 

6,   RUE    DES   SAINTS-PÈRES,  6  i. 


MÉMOIRES 


LIVRE    ni' 


Infirmerie  de  Mario-Thérèse.  —  Lettre  de  Madame  la  duchesse 
«  Berry,  de  la  citadelle  de  Blaye.  —  Départ  de  Paris.  — 
Calèche  de  M.  de  Talleyrand.  —  Bâie.  —  Jouraal  de  Paris  i 
Prague,  du  14  au  24  mai  1833,  écrit  au  crayon  dans  la  voi- 
tore,  à  l'encre  dans  les  auberges.  —  Bords  du  Rhin.  —  Saut 
du  Rhin.  —  Moskirch.  —  Orage.  —  Le  Danube.  —  Ulm.  — 
Blenheim.  —  Louis  XIV.  —  Forêt  hercynienne.  —  Les  Bar- 
bares. —  Sources  du  Danube.  —  Ratisbonne.  —  Fabri.jue 
d'empereurs.  —  Diminution  de  la  Tie  sociale  à  mesure  qu'on 
s'éloigne  de  la  France.  —  Sentiments  religieux  des  Allemands. 
—  Arrivée  à  Waldmûnchen.  —  Douane  autrichienne.  —  L'en- 
trée en  Bohême  refusée.  —  Séjour  à  WaldmQnchen.  —  Lettres 
au  comte  de  Choteck.  —  Inquiétudes.  —  Le  viatique.  —  Char 
pelle.  —  M»  chambre  d'auberge.  —  Description  de  Waldmûa- 
chea.  —  Lettre  du  comte  de  Choteck.  —  La  paysanne.  '— 
Départ  de  Waldmûnchen.  —  Douane  autrichienne.  —  Entrée 
en  Bohfime.  —  Forêt  de  pins.  —  Conversation  avec  la  luae.— 
Pilsea.  —  Grands  chemins  du  nord.   —  Vue  de  Prague. 


Paris,  rue  d'Enfer,  9  mai  1833. 

J'ai  amené  la  série  des  derniers  faits  jusqu'à  ce 
jour;  pourrai-je  reprendre  enfin  mon  travail?  Ce  tra- 
vail consiste  dans  les»  diverses  parties  de  ces  Mémoires 
non  encore  achevées,  et  j'aurai  quelque  difficulté  à  m'y 

1.  Ce  livre  a  été  écrit,  d'abord  à  Paris  le  9  mai  1833  et  joan 
•oivants,  —  puis,  du  14  au  24  mai,  sur  U  route  ds  Pans  à 
Prague. 

VI.  1 


s  MÉMOIRES  D*OUTRE-TOMBE 

remettre  ex  abrupto,  car  j'ai  la  tête  préoccupée  des 
choses  du  momônt;  je  ne  suis  pas  dans  les  dispositions 
convenables  pour  recueillir  mon  passé  dans  le  calme 
oti  il  dort,  tout  agité  qu'il  fut  quand  il  était  à  l'état  de 
vie.  J'ai  pris  la  plume  pour  écrire;  sur  quoi  et  à  pro- 
pos de  quoi,  je  l'ignore. 

En  parcourant  du  regard  le  journal  dans  lequel, 
depuis  six  mois,  je  me  rends  compte  de  ce  que  je  fais 
et  de  ce  qui  m'arrive,  je  vois  que  la  plupart  des  pages 
sont  datées  de  la  rue  d'Enfer. 

Le  pavillon  que  j'habite  près  de  la  barrière  pouvait 
monter  à  une  soixantaine  de  mille  francs;  mais,  à  l'é- 
poque de  la  hausse  des  terrains,  je  l'achetai  beaucoup 
plus  cher,  et  je  ne  l'ai  pu  jamais  payer  :  il  s'agissait 
de  sauver  l'Infirmerie  de  Marie-Thérèse,  fondée  par  les 
soins  de  madame  de  Chateaubriand  et  contiguë  au 
pavillon  ;  une  compagnie  d'entrepreneurs  se  proposait 
d'établir  un  café  et  des  montagnes  russes  dans  le  sus- 
dit pavillon,  bruit  qui  ne  va  guère  avec  l'agonie. 

Ne  suis-je  pas  heureux  de  mes  sacrifices?  sans 
doute  ;  on  est  toujours  heureux  de  secourir  les  mal- 
heureux; je  partagerais  volontiers  aux  nécessiteux  le 
peu  que  je  possède  ;  mais  je  ne  sais  si  ceKe  disposition 
s'élève  chez  moi  jusqu'à  la  vertu.  Je  suis  bon  comme 
un  condamné  qui  prodigue  ce  qui  ne  lui  servira  plus 
dans  une  heure.  A  Londres,  le  patient  qu'on  va  pendre 
vend  sa  peau  pour  boire  :  je  ne  vends  pas  la  mienne, 
je  la  donne  aux  fossoyeurs. 

Une  fois  la  maison  achetée,  ce  que  j'avais  de  mieux 
à  faire  était  de  l'habiter;  je  l'ai  arrangée  telle  qu'elle 
est.  Des  fenêtres  du  salon  on  aperçoit  d'abord  ce  que 
les  Anglais  appellent  pleasure-ground,  avant  scène 


KÉMOIRES   d'outre-tombe  3 

formée  d'un  gazon  et  de  massifs  d'arbustes.  Au  delà 
de  ce  pourpris,  par-dessus  un  mur  d'appui  que  sur- 
monte une  barrière  blanche  losangée,  est  un  champ 
variant  de  cultures  et  consacré  à  la  nourriture  des 
bestiaux  de  V Infirmerie.  Au  delà  de  ce  champ  vient 
un  autre  terrain  séparé  du  champ  par  un  autre  mur 
d'appui  à  claire-voie  verte,  entrelacée  de  viornes  et 
de  rosiers  du  Bengale  ;  cette  marche  de  mon  État  con- 
siste en  un  bouquet  de  bois,  un  préau  et  une  allée  de 
peupliers.  Ce  recoin  est  extrêmement  solitaire,  il  ne 
me  rit  point  comme  le  recoin  d'Horace,  angulus  ridet . 
Tout  au  contraire,  j'y  ai  quelquefois  pleuré.  Le  pro- 
verbe dit  :  //  faut  que  jeunesse  se  passe.  L'arrière- 
saison  a  aussi  quelque  frasque  à  passer  : 

Les  pleurs  et  la  pitié, 
Sorte  d'amour  ayant  ses  charmes. 

(La  Fontaine.) 

Mes  arbres  sont  de  mille  sortes.  J'ai  planté  vingt- 
trois  cèdres  de  Salomon  et  deux  chênes  de  druides  : 
ils  font  les  cornes  à  leur  maître  de  peu  de  durée,  bre- 
vem  dominum.  Un  mail,  double  allée  de  marronniers, 
conduit  du  jardin  supérieur  au  jardin  inférieur;  le 
long  du  champ  intermédiaire,  la  déclivité  du  sol  est 
rapide. 

Ces  arbres,  je  ne  les  ai  pas  choisis  comme  à  la 
Vallée  aux  Loups  en  mémoire  des  lieux  que  j'ai  par- 
courus :  qui  se  plaît  au  souvenir  conserve  des  espé- 
rances. Mais  lorsqu'on  n'a  ni  enfants,  ni  jeunesse,  ni 
patrie,  quel  attachement  peut-on  porter  à  des  arbres 
dont  les  feuilles,  les  fleurs,  les  fruits  ne  sont  plus  les 
cbiffres  mystérieux  employés  au  calcul  des  époque? 


4  MÉMOIRES   D  OUTRE-TOMBS 

d'illusion?  En  vain  on  me  dit  :  «  Vous  rajeunissez  », 
croit-on  me  faire  prendre  pour  ma  dent  de  lait  ma 
dent  de  sagesse?  encore  celle-ci  ne  m'est  venue  que 
pour  manger  un  pain  amer  sous  la  royauté  du  7  août. 
Au  reste  mes  arbres  ne  s'informent  guère  s'ils  servent 
de  calendrier  à  mes  plaisirs  ou  d'extraits  mortuaires 
à  mes  ans;  ils  croissent  chaque  jour,  du  jour  que  je 
décrois  :  ils  se  marient  à  ceux  de  l'enclos  des  Enfants 
trouvés  et  du  boulevard  d'Enfer  qui  m'enveloppent.  Je 
n'aperçois  pas  une  maison;  à  deux  cent  lieues  de  Pa- 
ris je  serais  moins  séparé  du  monde.  J'entends  bêler 
les  chèvres  qui  nourrissent  les  orphelins  délaissés. 
Ah!  si  j'avais  été  comme  eux  dans  les  bras  de  saint 
Vincent  de  Paul!  né  d'une  faiblesse,  obscur  et  inconnu 
comme  eux,  je  serais  aujourd'hui  quelque  ouvrier 
sans  nom,  n'ayant  rien  à  démêler  avec  les  hommes, 
ne  sachant  ni  pourquoi  ni  comment  j'étais  venu  à  la 
vie,  ni  comment  ni  pourquoi  j'en  dois  sortir. 

La  démolition  d'un  mur  m'a  mis  en  communication 
avec  l'Infirmerie  de  Marie-Thérèse;  je  me  trouve  à  la 
fois  dans  un  monastère,  dans  une  ferme,un  verger  et 
un  parc.  Le  matin,  je  m'éveille  au  son  de  V Angélus; 
j'entends  de  mon  lit  le  chant  des  prêtres  dans  la  cha- 
pelle; je  vois  de  ma  fenêtre  un  calvaire  qui  s'élève 
entre  un  noyer  et  un  sureau  :  des  vaches,  des  poules, 
des  pigeons  et  des  abeilles;  des  sœurs  de  charité  en 
robe  d'étamine  noire  et  en  cornette  de  basin  blanc, 
des  femmes  convalescentes,  de  vieux  ecclésiastiques 
vont  errant  parmi  les  lilas,  les  azaléas,  les  pompadou- 
ras  et  les  rhododendrons  du  jardin,  parmi  les  rosiers, 
les  groseilliers,  les  framboisiers  et  les  légumes  du  po- 
tager. Quelques-uns  de  mes  curés  octogénaires  élaieat 


HÉHOIRES    d'outre-tombe  B 

exilés  avec  moi  :  après  avoir  mêlé  ma  misère  à  la 
leur  sur  les  pelouses  de  Kensington,  j'ai  offert  à  leurs 
derniers  pas  les  gazons  de  mon  hospice  ;  ils  y  traînent 
leur  vieillesse  religieuse  comme  les  plis  du  voile  du 
sanctuaire. 

J'ai  pour  compagnon  un  gros  chat  gris-roux  à 
bandes  noires  transversales,  né  au  Vatican  dans  la 
loge  de  Raphaël  :  Léon  Xll  l'avait  élevé  dans  un  pan 
de  sa  robe,  où  je  l'avais  vu  avec  envie,  lorsque  le  pon- 
tife me  donnait  mes  audiences  d'ambassadeur.  Le 
successeur  de  saint  Pierre  étant  mort,  j'héritai  du 
chat  sans  maître,  comme  je  l'ai  dit  en  racontant  mon 
ambassade  de  Rome.  On  l'appelait  Micetto,  surnommé 
le  chat  du  pape.  Il  jouit  en  cette  qualité  d'une  extrême 
considération  auprès  des  âmes  pieuses.  Je  cherche  à 
lui  faire  oublier  l'exil,  la  chapelle  Sixtine  et  le  soleil 
de  cette  coupole  de  Michel-Ange  sur  lac^uelle  il  se  pro- 
menait loin  de  la  terre. 

Ma  maison,  les  divers  bâtiments  de  V Infirmerie  Ay&c 
leur  chapelle  et  la  sacristie  gothique,  ont  l'air  d'une 
colonie  ou  d'un  hameau.  Dans  les  jours  de  cérémonie, 
la  religion  cachée  chez  moi,  la  vieille  monarchie  à 
mon  hôpital,  se  mettent  en  marche.  Des  processions 
composées  de  tous  nos  infirmes,  précédés  des  jeunes 
filles  du  voisinage,  passent  en  chantant  sous  les  arbres 
avec  le  Saint-Sacrement,  la  croix  et  la  bannière.  Ma- 
dame de  Chateaubriand  les  suit,  le  chapelet  à  la  main, 
fière  du  troupeau  objet  de  sa  sollicitude.  Les  merles 
sifflent,  les  fauvettes  gazouillent,  les  rossignols  luttent 
avec  les  hymnes.  Je  me  reporte  aux  Rogations  dont 
j'ai  décrit  la  pompe  champêtre;  de  la  théorie  du  chris- 
tianisme, j'ai  passé  à  la  pratique. 


6  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

Mon  gfte  fait  face  à  l'occident.  Le  soir,  la  cime  dea 
arbres  éclairés  par  derrière  grave  sa  silhouette  noire 
et  dentelée  sur  l'horizon.  Ma  jeunesse  revient  à  cette 
heure;  elle  ressuscite  ces  jours  écoulés  que  le  temps 
a  réduits  à  l'insubstance  des  fantômes.  Quand  les 
constellations  percent  leur  voûte  bleue,  je  me  souviens 
de  ce  firmament  splendide  que  j'admirais  du  giron 
des  forêts  américaines,  ou  du  sein  de  l'Océan.  La  nuit 
est  plus  favorable  que  le  jour  aux  réminiscences  du 
voyageur;  elle  lui  cache  les  paysages  qui  lui  rapelle- 
raient  les  lieux  qu'il  habite  ;  elle  ne  lui  laisse  voir  que 
les  astres,  d'un  aspect  semblable,  sous  les  différentes 
latitudes  du  même  hémisphère.  Alors  il  reconnaît  ces 
étoiles  qu'il  regardait  de  tel  pays,  à  telle  époque;  les 
pensées  qu'il  eut,  les  sentiments  qu'il  éprouva  dans 
les  diverses  parties  de  la  terre,  remontent  et  s'atta- 
chent au  même  point  du  ciel. 

Nous  n'entendons  parler  du  monde  à  V Infirmerie 
qu'aux  deux  quêtes  publiques  et  un  peu  le  dimanche  : 
ces  jours-là,  notre  hospice  est  changé  en  une  espèce 
de  paroisse.  La  sœur  supérieure  prétend  que  de  belles 
dames  viennent  à  la  messe  dans  l'espérance  de  me 
voir;  économe  industrieuse,  elle  met  à  contribution 
leur  curiosité  :  en  leur  promettant  de  me  montrer,  elle 
les  attire  dans  le  laboratoire;  une  fois  prises  au  trébu- 
chet,  elle  leur  cède,  bon  gré,  mal  gré,  pour  de  l'argent, 
des  drogues  en  sucre.  Elle  me  fait  servir  à  la  vente 
du  chocolat  fabriqué  au  profit  de  ses  malades,  comme 
La  Martinière  m'associait  au  débit  de  l'eau  de  gro- 
seilles qu'il  avalait  au  succès  de  ses  amours.  La  sainte 
femme  dérobe  aussi  des  trognons  de  plume  dans  l'en- 
crier de  madame  de  Chateaubriand;  elle  les  négocie 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  7 

parmi  les  royalistes  de  pure  race,  affirmant  que  ces 
trognons  précieux  ont  écrit  le  superbe  Mémoire  sur  la 
captivité  de  madame  la  duchesse  de  Berry. 

Quelques  bons  tableaux  de  l'école  espagnole  et  ita- 
lienne, une  vierge  de  Guérin,  la  Sainte  Thérèse,  der- 
nier chef-d'œuvre  du  peintre  de  Corinne*,  nous  font 
tenir  aux  arts.  Quand  à  l'histoire,  nous  aurons  bientôt 
à  l'hospice  la  sœur  du  marquis  de  Favras  et  la  fille  de 
madame  Roland  :  la  monarchie  et  la  république  m'ont 
chargé  d'expier  leur  ingratitude  et  de  nourrir  leurs 
invalides. 

C'est  à  qui  sera  reçu  à  Marie- Thérèse.  Les  pauvres 
femmes  obligées  d'en  sortir  quand  elles  ont  recouvré 
la  santé  se  logent  aux  environs  de  V Infirmerie,  se 
flattant  de  retomber  malades  et  d'y  rentrer.  Rien  n'y 
sent  l'hôpital  :  la  juive,  la  protestante,  la  catholique, 
l'étrangère,  la  Française  y  reçoivent  les  soins  d'une 
délicate  charité  qui  se  déguise  en  affectueuse  parenté; 
chacune  des  affligées  croit  reconnaître  sa  mère.  J'ai 

1.  La  Sainte- Thérèse  du  baron  Gérard  décorait  depuis  1828 
la  chapelle  de  l'Infirmerie  de  Marie-Thérèse.  Le  5  mars  de  cette 
année  1828,  Chateaubriand,  à  l'occasion  de  ce  tableau,  avait 
adressé  à  l'éditeur  du  Globe  la  lettre  suivante  : 

Monsieur, 

Je  viens  de  lire  dans  votre  excellent  journal  l'article  oti  vons  avez  aa- 
noncé  la  Sainte -Thérèse  de  M.  Gérard,  ouvrage  véritablement  incom- 
parable et  destiné  par  ce  grand  peintre  à  l'hospice  qui  doit  son  établis- 
sement au  zèle  et  à  la  charité  de  M""  de  Chateaubriand. 

M"*  de  Chateaubriand  et  moi,  Monsieur,  loin  d'être  avares  du  chef- 
d'œuvre  que  l'on  nous  confie,  désirons  qu'il  soit  communiqué  à  tous.  C'est 
dans  ce  sens  que  j'ai  répondu  à  une  lettre  que  le  comte  de  Forbin 
m'avait  fait  l'honneur  de  m'écrire.  Je  me  reprocherais  trop  de  soustraire 
à  sa  juste  renommée  le  nouveau  chef-d'œuvre  de  M.  Gérard  :  la  gloire, 
en  France,  est  une  de  nob  libertés  publiques  ■  tout  le  monde  est  appelé  A 
en  jouir  at  à  l'admirer. 
Agréez,  etc. 

CHÀTBÀQBaiàjn. 


8  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

TU  une  Espagnole,  belle  comme  Dorothée,  la  perle  de 
Séville,  mourir  à  seize  ans  de  la  poitrine,  dans  le  dor- 
toir commun,  se  félicitant  de  son  bonheur,  regardant 
en  souriant,  avec  de  grands  yeux  noirs  à  demi  éteints, 
une  figure  pâle  et  amaigrie,  madame  la  Dauphine,  qui 
lui  demandait  de  ses  nouvelles  et  l'assurait  qu'elle 
serait  bientôt  guérie.  Elle  expira  le  soir  même,  loin 
de  la  Mosquée  de  Cordoue  et  des  bords  du  Guadal- 
quivir,  son  fleuve  natal  :  «  D'où  es-tu?  —  Espagnole. 
—  Espagnole  et  ici!  »  (Lope  de  Véga.) 

Grand  nombre  de  veuves  de  chevaliers  de  Saint- 
Esprit  sont  nos  habituées  ;  elles  apportent  avec  elles 
la  seule  chose  qui  leur  reste,  les  portraits  de  leurs  ma- 
ris en  uniforme  de  capitaine  d'infanterie  :  habit  blanc, 
revers  roses  ou  bleu  de  ciel,  frisure  à  l'oiseau  royal. 
On  les  met  au  grenier.  Je  ne  puis  voir  leur  régiment 
sans  rire  :  si  l'ancienne  monarchie  eût  subsisté,  j'aug- 
menterais aujourd'hui  le  nombre  de  ces  portraits,  je 
ferais  dans  quelque  corridor  abandonné  la  consolation 
de  mes  petits-neveux.  «  C'est  votre  grand-oncle  Fran- 
«  çois,  le  capitaine  au  régiment  de  Navarre  :  il  avait 
«  bien  de  l'esprit  I  il  a  fait  dans  le  Mercure  le  logo- 
«  griphe  t^ui  commence  par  ces  mots  :  Retranchez  ma 
«  tête,  et  dans  l'Almanach  des  Muses  la  pièce  fugitive  : 

le  Cri  du  cœur.  » 

Quand  je  suis  las  de  mes  jardins,  la  plaine  de  Mont- 
fouge  les  remplace.  J'ai  vu  changer  cette  plaine  :  que 
n'ai-je  pas  vu  changer!  Il  y  a  vingt-cinq  ans  qu'en 
allant  à  Méréville,  au  Marais,  à  la  Vallée  aux  Loups, 
je  passais  par  la  barrière  du  Maine  ;  on  n'apercevait  à 
droite  et  à  gauche  de  la  chaussée  que  des  moulins, 
les  roues  des  grues  aux  trouées  des  carrières  et  la 


HÉMOIRES    D'OUTRE-TOHBE  9 

pépinière  de  Cels,  ancien  ami  de  Rousseau.  Desnoyers 
bâtit  ses  salons  de  cent  couverts  pour  les  soldats  de  la 
garde  impériale,  qui  venaient  trinquer  entre  chaque 
bataille  gagnée,  entre  chaque  royaume  abattu.  Quel- 
ques guinguettes  s'élevèrent  autour  des  moulins,  de- 
puis la  barrière  du  Maine  jusqu'à  la  barrière  du  Mont- 
parnasse. Plus  haut  était  le  Moulin  janséniste  et  la 
petite  maison  de  Lauzun  pour  contraste.  Auprès  des 
guinguettes  furent  placés  des  acacias,  ombrage  des 
pauvres,  comme  l'eau  de  Seltz  est  le  vin  de  Champagne 
des  gueux.  Un  théâtre  forain  fixa  la  population  no- 
made des  bastringues;  un  village  se  forma  avec  une 
rue  pavée,  des  chansonniers  et  des  gendarmes,  Am- 
phions  et  Cécrops  de  la  police. 

Pendant  que  les  vivants  s'établissaient,  les  morts 
réclamaient  leur  place.  On  enferma,  non  sans  opposi- 
tion des  ivrognes,  un  cimetière  dans  une  enceinte  où 
fut  enclos  un  moulin  ruiné,  comme  la  lour  des  Abois  : 
c'est  là  que  la  mort  porte  chaque  jour  le  grain  qu'elle 
a  recueilli;  un  simple  mur  la  sépare  des  danses,  de 
la  musique,  des  tapages  nocturnes;  les  bruits  d'un 
moment,  les  mariages  d'une  heure  les  séparent  du 
silence  sans  terme,  de  la  nuit  sans  fin  et  des  noces 
éternelles. 

Je  parcours  souvent  ce  cimetière  moins  vieux  que 
moi.  où  les  vers  qui  rongent  les  morts  ne  sont  pas 
encore  morts;  je  lis  les  épitaphes  :  que  de  femmes  de 
seize  à  trente  ans  sont  devenues  la  proie  de  la  tombe! 
heureuses  de  n'avoir  vécu  que  leur  jeunesse  !  La  du- 
chesse de  Gèvres,  dernière  goutte  du  sang  de  Du 
Guesclin,  squelette  d'un  autre  âge,  fait  son  somme  au 
milieu  des  dormeurs  plébéiens. 


10  MÉMOIRES  D'OUTRE-TOMBE 

Dans  cet  exil  nouveau,  j'ai  déjà  d'anciens  amis  : 
M.  Lemoine  y  repose.  Secrétaire  de  M.  de  Montmorin, 
il  m'avait  été  légué  par  madame  de  Beaumont.  Il 
m'apportait  presque  tous  les  soirs,  quand  j'étais  à 
Paris,  la  simple  conversation  qui  me  plaît  tant  quand 
elle  s'unit  à  la  bonté  du  cœur  et  à  la  sûreté  du  carac- 
tère. Mon  esprit  fatigué  et  malade  se  délasse  avec  un 
esprit  sain  et  reposé.  J'ai  laissé  les  centres  de  la 
noble  patronne  de  M.  Lemoine  au  bord  du  Tibre. 

Les  boulevards  qui  environnent  V Infirmerie  parta- 
gent mes  promenades  avec  le  cimetière;  je  n'y  rêve 
plus  :  n'ayant  plus  d'avenir,  je  n'ai  plus  de  songes. 
Étranger  aux  générations  nouvelles,  je  leur  semble 
un  besacier  poudreux,  bien  nu;  à  peine  suis-je  recou- 
vert maintenant  d'un  lambeau  de  jours  écourtôs  que 
le  temps  rogne,  comme  le  héraut  d'armes  coupait  la 
jaquette  d'un  chevalier  sans  gloire:  je  suis  aise  d'être 
à  l'écart.  Il  me  plait  d'être  à  une  portée  de  fusil  de 
la  barrière,  au  bord  d'un  grand  chemin  et  toujours 
prêt  à  partir.  Du  pied  de  la  colonne  milliaire,  je  re- 
garde passer  le  courrier,  mon  image  et  celle  de  la 
vie. 

Lorsque  j'étais  à  Rome,  en  1828,  j'avais  formé  le 
projet  de  bâtir  à  Paris,  au  bout  de  mon  ermitage  une 
serre  et  une  maison  de  jardinier;  le  tout  sur  mes 
économies  de  mon  ambassade  et  les  fragments  d'anti- 
quités trouvés  dans  mes  fouilles  i\  Torre  Vergala. 
M.  de  Polignac  arriva  au  ministère;  je  fis  aux  liber- 
tés de  mon  pays  le  sacrifice  d'une  place  qui  me  char- 
mail  ;  retombé  dans  mon  indigence,  adieu  ma  serre  : 
fortuna  vitrea  est. 

La  méchante  habitude  du  papier  et  de  l'encre  fait 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  11 

qu'on  ne  peut  s'empêcher  de  griffonner  J'ai  pris  la 
plume,  ignorant  ce  que  j'allais  écrire,  et  j'ai  bat- 
bouillé  cette  description,  trop  longue  »n  moins  d'uo 
tiers  :  si  j'ai  le  temps,  je  l'abrégerai. 

Je  dois  demander  pardon  à  mes  amis  de  l'amer- 
tume de  quelques-unes  de  mes  pensées.  Je  ne  sais 
rire  que  des  lèvres;  j'ai  le  spleen,  tristesse  physique, 
véritable  maladie;  quiconque  a  lu  ces  Mémoires  a  vu 
quel  a  été  mon  sort.  Je  n'étais  pas  à  une  nagée  du 
sein  de  ma  mère  que  déjà  les  tourments  m'avaient 
assailli.  J'ai  erré  de  naufrage  en  naufrage  ;  je  sens 
une  malédiction  sur  ma  vie,  poids  trop  pesant  pour 
cette  cahute  de  roseaux.  Que  ceux  que  j'aime  ne  se 
croient  donc  pas  reniés  ;  qu'ils  m'excusent,  qu'ils 
laissent  passer  ma  fièvre  :  entre  ces  accès,  mon  cœur 
est  tout  à  eux. 

J'en  étais  là  de  ces  pages  décousues,  jetées  pêle- 
mêle  sur  ma  table  et  emportées  par  le  vent  que  lais- 
sent entrer  mes  fenêtres  ouvertes,  lorsqu'on  m'a  re- 
mis la  lettre  et  la  note  suivantes  de  madame  la  du- 
chesse de  Berry  :  allons,  rentrons  encore  une  fois 
dans  la  seconde  partie  de  ma  double  .vie,  la  partie 
positive. 

«  De  la  citadelle  de  Blaye,  7  mai  1833. 

«  Je  suis  péniblement  contrariée  du  refus  du  gou- 
«  vernement  de  vous  laisser  venir  auprès  de  moi, 
«  après  la  double  demande  que  j'en  ai  faite.  De  toutes 
«  'es  vexations  sans  nombre  qu'il  m'a  fallu  éprouver, 
t(  celle-ci  est  sans  doute  la  plus  pénible.  J'avais  tant 
«  de  choses  à  vous  dire!  tant  de  conseils  à  vous  récla- 
«  mer  !  Puisqu'il  faut  renoncer  à  vous  voir,  je  vais  du 


12  HÉHOIRES   d'outre-tombe 

«  moins  essayer,  par  le  seul  moyen  qui  me  reste,  de 
«  vous  remettre  la  commission  que  je  voulais  vous 
«  donner  et  que  vous  accomplirez  :  car  je  compte 
«  sans  réserve  sur  votre  dévouement  pour  mon  fils. 
«  Je  vous  charge  donc,  monsieur,  spécialement  d'al- 
«  1er  à  Prague  et  de  dire  à  mes  parents  que,  si  je  me 
«  suis  refusée  jusqu'au  22  février  à  déclarer  mon  ma- 
«  riage  secret,  ma  pensée  était  de  servir  davantage  la 
«<  cause  de  mon  fils  et  de  prouver  qu'une  mère,  une 
«  Bourbon,  ne  craignait  pas  d'exposer  ses  jours.  Je 
«t  comptais  seulement  faire  connaître  mon  mariage  à 
«  la  majorité  de  mon  fils  ;  mais  les  menaces  du  gou- 
«f  vernement,  les  tortures  morales,  poussées  au  der- 
«  nier  degré,  m'ont  décidée  à  faire  ma  déclaration. 
«  Dans  l'ignorance  où  je  suis  de  l'époque  à  laquelle 
«  la  liberté  me  sera  rendue,  après  tant  d'espérances 
«  déçues,  il  est  temps  de  donner  à  ma  famille  et  à  l'Eu- 
«  rope  entière  une  explication  qui  puisse  prévenir  des 
«  suppositions  injurieuses.  J'aurais  désiré  pouvoir  la 
«  donner  plus  tôt  ;  mais  une  séquestration  absolue  et 
«  les  difficultés  insurmontables  pour  communiquer 
«  avec  le  dehors  m'en  avaient  empêchée  jusqu'ici. 
«  Vous  direz  à  ma  famille  que  je  suis  mariée  en  Italie 
«au  comte  Hector  Lucchesi-Palli,  des  princes  de 
*  Campo-Franco. 

«  Je  vous  demande,  6  monsieur  de  Chateaubriand, 
«  de  porter  à  mes  chers  enfants  l'expression  de  toute 
«  ma  tendresse  pour  eux.  Dites  bien  à  Henri  que  je 
«  compte  plus  que  jamais  sur  tous  ses  efforts  pour 
e  devenir  de  jour  en  jour  plus  digne  de  l'admiration 
«  et  de  l'amour  des  Français.  Dites  à  Louise  combien 
«  je  serais  heureuse  de  l'embrasser  et  que  ses  lettres 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  13 

«  ont  été  pour  moi  ma  seule  consolation.  Mettee  mes 
«  hommages  aux  pieds  du  roi  et  offrez  mes  tendres 
«  amitiés  à  mon  frère  et  à  ma  bonne  sœur.  Je  vous 
«  demande  de  me  rapporter  partout  où  je  serai  les 
«  vœux  de  mes  enfants  et  de  ma  famille.  Renfermée 
«  dans  les  murs  de  Blaye,  je  trouve  une  consolation 
«  à  avoir  un  interprète  tel  que  monsieur  le  vicomte 
«  de  Chateaubriand  ;  il  peut  à  tout  jamais  compter 
«  sur  mon  attachement. 

«  Marie -Carouns.  • 


KOTB. 

«  J'ai  éprouvé  une  grande  satisfaction  de  l'accord 
«  qui  règne  entre  vous  et  M.  le  marquis  de  La  Tour- 
«  Maubourg,  y  attachant  un  grand  prix  pour  les  inté- 
«  rets  de  mon  fils. 

«  Vous  pouvez  communiquer  à  madame  la  dau- 
«  phine  la  lettre  que  je  vous  écris.  Assurez  ma  sœur 
«  que,  dès  que  je  serai  mise  en  liberté,  je  n'aurai  rien 
«  de  plus  pressé  que  de  lui  envoyer  tous  les  papiers 
«  relatifs  aux  affaires  politiques.  Tous  mes  vœux  au- 
«  raient  été  de  me  rendre  à  Prague  aussitôt  que  je 
«  serai  libre  ;  mais  les  souffrances  de  tout  genre  que 
«  j'ai  éprouvées  ont  tellement  détruit  ma  santé,  que 
«  je  serai  obligée  de  m'arrêter  quelque  temps  en  Ita- 
«  lie  pour  me  remettre  un  peu  et  ne  pas  trop  effrayer, 
«  par  mon  changement,  mes  pauvres  enfants.  Étudiez 
«  le  caractère  de  mon  fils,  ses  qualités,  ses  penchants, 
•  ses  défauts  même  ;  vous  direz  au  roi,  à  madame  la 
«  dauphine  et  à  moi-même  ce  qu'il  y  a  à  corriger,  à 


14  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

<<  changer,  à  perfectionner,  et  vous  ferez  connaître  à 
«la  France  ce  qu'elle  a  à  espérer  de  son  jeune  roi. 

«  Par  mes  divers  rapports  avec  l'empereur  de  Rus- 
«sie,  je  sais  qu'il  a  fort  bien  accueilli  à  diverses  re- 
«  prises  des  propositions  de  mariage  de  mon  fils  avec 
«  la  princesse  Olga.  M.  de  Cboulot  vous  donnera  les 
«  renseignements  les  plus  précis  sur  les  personnes 
«  qui  se  trouvent  à  Prague. 

«  Désirant  rester  Française  avant  tout,  je  vous  de- 
«  mande  d'obtenir  du  roi  de  conserver  mon  titre  de 
«  princesse  et  mon  nom.  La  mère  du  roi  de  Sardaigne 
«  s'appelle  toujours  la  princesse  de  Carignan^  malgré 
«  qu'elle  aitépousé  M.  de  Montléar,  auquel  elle  a  donné 
a  le  titre  de  prince.  Marie-Louise,  duchesse  de  Parme, 
«  a  conservé  son  titre  d'impératrice  en  épousant  le 
«  comte  de  Neipperg,  et  elle  est  resiée  tutrice  de  son 
«  fils  :  ses  autres  enfants  s'appellent  Neipperg. 

«  Je  vous  prie  de  partir  le  plus  promptement  possi- 
«  ble  pour  Prague,  dé^rant  plus  vivement  que  je  ne 
«  puis  vous  le  dire  que  vous  arriviez  à  temps  pour 
«  que  ma  famille  n'apprenne  tous  ces  détails  que  par 

^<:  VOUS. 

«  Je  désire  le  plus  possible  qu'on  ignore  votre  dé- 
«  part  ou  que  du  moins  l'on  ne  sache  point  que  vous 
«  êtes  porteur  d'une  lettre  de  moi,  pour  ne  pas  faire 


1.  Marie-Christine-Albertine-Charlotte,  fille  dxx  duc  Charles- 
Chrétien  de  Saxe  et  Gourlande,  née  le  9  décembre  1779,  mariée 
d'abord  à  Charles-Emmanuel-Ferdiridnd,  prince  de  Carignan. 
Elle  en  avait  eu  deux  enfants  :  Charles-Amédée-Albert,  né  le  2 
octobre  1798  et  devenu  roi  de  Sardaigne  le  27  avril  1831,  et 
Marie-Elisabeth-Charlotte,  née  le  13  avril  1800.  Le  prince  de 
Carignan  étant  mort  le  16  août  1800,  sa  veuve  épousa  plus  tard 
M.  de  Montléar.  Elle  est  morte  en  1851, 


HÉMOIRES   d'outre-tombe  1A 

«  découvrir  mon  seul  moyen  de  correspondance  qui 
1  est  si  précieux,  quoique  fort  rare.  M.  le  comte  Luc- 
M  chesi,  mon  mari,  est  descendant  d'une  des  quatre 
«  plus  anciennes  familles  de  Sicile,  les  seules  qui  res- 
«  lent  des  douze  compagnons  de  Tancrède.  Cette  fa- 
•  mille  s'est  toujours  fait  remarquer  par  le  plus  noble 
«  dévouement  à  la  cause  de  ses  rois.  Le  prince  de 
«  Campo-Franco,  père  de  Lucchesi,  était  le  premier 
«  gentilhomme  de  la  chambre  de  mon  père.  Le  roi  de 
«  Naples  actuel',  ayant  une  entière  confiance  en  lui, 
«  l'a  placé  auprès  de  son  jeune  frère,  le  vice-roi  de 
«  Sicile.  Je  ne  vous  parle  pas  de  ses  sentiments  ;  ils 
«  sont  en  tous  points  conformes  aux  nôtres. 

«  Convaincue  que  la  seule  manière  d'être  com- 
M  prise  par  les  Français,  c'est  de  leur  parler  tou- 
«  jours  le  langage  de  l'honneur  et  de  leur  faire  envi- 
.(  sager  la  gloire,  j'avais  eu  la  pensée  de  marquer 
«  le  commencement  du  règne  de  mon  fils  par  la  réu- 
«  nion  de  la  Belgique  à  la  France.  Le  comte  Luc- 
«  chesi  fut  chargé  par  moi  de  faire  à  ce  sujet  les 
«  premières  ouvertures  au  roi  de  Hollande  *  et  au 

1.  Ferdinand  II.  Il  était  monté  sur  le  trône  en  1830  et  étràit 
régner  jusqu'en  1859. 

2.  Guillaume  1<"",  roi  des  Pays-Bas  depuis  1815,  réunissait 
sous  son  sceptre  la  Belgique  et  la  Hollande.  Mais,  à  la  suite  de 
l'insurrection  de  Bruxelles  (25  août  1830),  le  Congrès  belge  avait 
voté  la  déchéance  de  la  maison  d'Orange-Nassau.  Le  21  juillet 
1831,  le  prince  Léopold  de  Saxe-Cobourg  avait  été  élu  et  pro- 
clamé  roi  des  Belges.  Guillaume  I*'  toujours  maître  de  la  cita- 
delle d'Anvers,  avait  refusé  de  reconnaître  le  nouveau  royaume, 
et,  même  après  le  siège  d'Anvers  et  la  capitulation  de  la  cita- 
delle (23  décembre  183'2),  il  s'obstinait  encore  dans  sa  résistance. 
A  la  date  où  la  duchesse  de  Berry  écrivait  sa  note  (7  mai  1833), 
il  n'avait  pas  encore  cédé.  Ce  fut  seulement  le  21  mai  qu'il 
•ouscrivit  à  une  convention  pour  la  suspension  des  hostilités  et 


16  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

«  prince  d'Orange*  ;  il  avait  puissamment  contribué  à 
«  les  faire  bien  accueillir.  Je  n'ai  pas  été  assez  heu- 
«  reuse  pou?  terminer  ce  traité,  l'objet  de  tous  mes 
«  vœux  ;  mais  je  pense  qu'il  y  a  encore  des  chances 
«  de  succès;  avant  de  quitter  la  Vendée,  j'avais  donné 
«  à  M.  le  maréchal  de  Bourmont  des  pouvoirs  pour 
«  continuer  cette  afiFaire  ;  personne  n'est  plus  capable 
«  que  lui  de  la  mener  à  bien,  à  cause  de  l'estime 
«  dont  il  jouit  en  Hollande. 

«  M.-C. 
«  Blaye,  ce  7  mai  1833.  » 

«  Dans  l'incertitude  où  je  suis  de  pouvoir  écrire  au 
«  marquis  de  La  Tour-Maubourg,  tâchez  de  le  voir 
«  avant  votre  départ.  Vous  pouvez  lui  dire  tout  ce  que 
«  vous  jugerez  convenable,  mais  sous  le  secret  le  plus 
«  absolu.  Convenez  avec  lui  de  la  direction  à  donner 
«  aux  journaux.  » 

Je  fus  ému  à  la  lecture  de  ces  documents.  La  fille 
de  tant  de  rois,  cette  femme  tombée  de  si  haut,  après 
avoir  fermé  l'oreille  à  mes  conseils,  avait  le  noble 
courage  de  s'adresser  à  moi,  de  me  pardonner  d'avoir 
prévu  le  mauvais  succès  de  son  entreprise  :  sa  con- 
fiance m'allait  au  cœur  et  m'honorait.  Madame  de 
Berry  m'avait  bien  jugé;  la  nature  même  de  cette  en- 

pour  le  rétablissement  de  la  navigation  de  l'Escaut  et  de  la  Meuse . 
Il  n'accéda  défiaitiTement  à  la  séparation  de  la  Belgique  et  de  la 
Hollande  que  cinq  ans  plus  tard,  en  1838.  Il  abdiqua  la  couronne 
de  Hollande  en  1840  et  se  retira  à  Berlin,  où  il  mourut  subi- 
tement. 

1.  Guillaume-Georges-Frédéric,  fils  du  précédent.  Il  succéda 
à  son  père  «a  1840.  sous  le  nom  de  Guillaume  II,  «t  mourut 
en  1848. 


MEMOIRES   d'outre-tombe  17 

treprise  qui  lui  faisait  tout  perdre  ne  m'éloignait  pas. 
Jouer  un  trône,  la  gloire,  l'avenir,  une  destinée,  n'est 
pas  chose  vulgaire  :  le  monde  comprend  qu'une  prin- 
cesse peut  être  une  mère  héroïque.  Mais  ce  qu'il  faut 
vouer  à  l'exécration,  ce  qui  n'a  pas  d'exemple  dans 
l'histoire,  c'est  la  torture  impudique  infligée  à  une 
faible  femme,  seule,  privée  de  secours,  accablée  de 
toutes  les  forces  d'un  gouvernement  conjuré  contre 
elle,  comme  s'il  s'agissait  de  vaincre  une  puissance 
formidable.  Des  parents  livrant  eux-mêmes  leur  fille 
à  la  risée  des  laquais,  la  tenant  par  les  quatre  mem- 
bres afin  qu'elle  accouche  en  public  ;  appelant  les  au- 
torités du  coin,  les  geôliers,  les  espions,  les  passants, 
pour  voir  sortir  l'enfant  des  entrailles  de  leur  prison- 
nière, de  même  qu'on  avait  appelé  la  France  à  voir 
naître  son  roi  I  Et  quelle  prisonnière?  la  petite-fille 
de  Henri  IV 1  Et  quelle  mère  ?  la  mère  de  l'orphelin 
dont  on  occupe  le  trône  !  Trouverait-on  dans  les  ba- 
gnes une  famille  assez  mal  née  pour  avoir  la  pensée 
de  flétrir  un  de  ses  enfants  d'une  telle  ignominie? 
N'eût-il  pas  été  plus  noble  de  tuer  madame  la  du- 
chesse de  Berry  que  de  lui  faire  subir  la  plus  tyran- 
nique  humiliation  ?  Ce  qu'il  y  a  eu  d'indulgence  dans 
cette  lâche  affaire  appartient  au  siècle,  ce  qu'il  y  a  eu 
d'infamant  appartient  au  gouvernement. 

La  lettre  et  la  note  de  madame  la  duchesse  de 
Berry  sont  remarquables  par  plus  d'un  endroit  :  la 
partie  relative  à  la  réunion  de  la  Belgique  et  au  ma- 
riage de  Henri  V  montre  une  tête  capable  de  choses 
sérieuses  ;  la  partie  qui  concerne  la  famille  de  Prague 
est  touchante.  La  princesse  craint  d'être  obligée  de 
8'arrêter  en  Italie  pour  se  remettre  un  peu  et  ne  pas 


i8  MÉMOIRES    D'OUTKE-TOMBE 

trop  enrayer  de  son  changement  ses  pauvres  enfanu. 
Quoi  de  plus  triste  et  de  plus  douloureux  !  Elle  ajoute  : 
«  Je  vous  demande,  ô  monsieur  de  Chateaubriand  ! 
«  de  porter  à  mes  chers  enfants  l'expression  de  toute 
«  ma  tendresse,  etc.  » 

0  madame  la  duchesse  de  Berry  !  que  puis-je  pour 
vous,  moi  faible  créature  déjà  à  moitié  brisée  ?  Mais 
comment  refuser  quelque  chose  à  ces  paroles  :  «  Ren- 
«  fermée  dans  les  murs  de  Blaye,  je  trouve  une  con- 
«  solation  à  avoir  un  interprèle  tel  que  monsieur  de 
«  Chateaubriand  ;  il  peut  à  jamais  compter  sur  mon 
«  attachement.  » 

Oui  :  je  partirai  pour  la  dernière  et  la  plus  grande 
de  mes  ambassades  ;  j'irai  de  la  part  de  la  prison- 
nière de  Blaye  trouver  la  prisonnière  du  Temple;  j'irai 
négocier  un  nouveau  pacte  de  famille,  porter  les  em- 
brassements  d'une  mère  captive  à  des  enfants  exilés, 
et  présenter  les  lettres  par  lesquelles  le  courage  et  le 
malheur  m'accréditent  auprès  de  l'innocence  et  de  la 
vertu. 

Une  lettre  pour  madame  la  Dauphine  et  un  billet 
pour  les  deux  enfants  étaient  joints  à  la  lettre  qui 
m'était  adressée. 

11  m'était  resté  de  mes  grandeurs  passées  un  coupé, 
dans  lequel  je  brillais  jadis  à  la  cour  de  George  IV, 
et  une  calèche  de  voyage,  autrefois  construite  à 
l'usage  du  prince  de  Talleyrand.  Je  fis  radouber  celle- 
ci,  afin  de  la  rendre  capable  de  marcher  contre  na- 
ture :  car,  par  son  origine  et  ses  habitudes,  elle  est 
peu  disposée  à  courir  après  les  rois  tombés*.  Le  14 

1.  Un  jour,  montrant  à  M.  de  Marcellas,  la  calèche  de  M.  de 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  19 

iTiKi,  à  hdit  heures  et  demie  du  soir,  anniversaire  de 
l'assassinat  de  Henri  IV,  je  partis  pour  aller  trouver 
Henri  V  enfant,  orphelin  et  proscrit. 

Je  n'étais  pas  sans  inquiétude  relativement  à  mon 
passe-port  :  pris  aux  affaires  étrangères,  il  était  sans 
signalement,  et  il  avait  onze  mois  de  date  ;  délivré 
pour  la  Suisse  et  l'Italie,  il  m'avait  déjà  servi  à 
sortir  de  France  et  à  y  rentrer;  différents  visas  attes- 
taient ces  diverses  circonstances.  Je  n'avais  voulu  ni 
le  faire  renouveler  ni  en  requérir  un  nouveau.  Toutes 
les  polices  eussent  été  averties,  tous  les  télégraphes 
eussent  joué  ;  j'aurais  été  fouillé  à  toutes  les  douanes 
dans  ma  vache,  dans  ma  voiture,  sur  ma  personne. 
Si  mes  papiers  avaient  été  saisis,  que  de  prétextes  de 
persécution,  que  de  visites  domiciliaires,  que  d'arres- 
tations !  Quelle  prolongation  de  la  captivité  royale  1 
car  il  demeurait  prouvé  que  la  princesse  avait  des 
moyens  secrets  de  correspondance  au  dehors.  H  m'é- 
tait donc  impossible  de  signaler  mon  départ  par  la 
demande  d'un  passe-port;  je  me  confiai  à  mon  étoile. 

Évitant  la  route  trop  battue  de  Francfort  et  celle  de 
Strasbourg  qui  passe  sous  la  ligne  télégraphique,  je 
pris  le  chemin  de  Bâle  avec  Hyacinthe  Pilorge,  mon 
secrétaire,  façonné  à  toutes  mes  fortunes,  et  Baptiste, 
valet  de  chambre,  lorsque  j'étais  monseigneur,  et  re- 
devenu valet  tout  court  à  la  chute  de  ma  seigneurie  : 
nous  montons  et  nous  descendons  ensemble.  Mon 
cuisinier,  le  fameux  Monmirail,  se  retira  à  ma  sortie 
du  ministère,  me  déclarant  qu'il  ne  reviendrait  aux 

Tallejrand,  Chateaubriand  disait  à  son  jeune  ami  :  «  Que  ufe 
Tai-je  laissée  coorir  toute  seule,  elie  m'eOt  naené  d  elle-même  k 
la  fortone.  » 


20  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

affaires  qu'avec  moi.  Il  avait  été  sagement  décidé,  par 
Tintroducteur  des  ambassadeurs  sous  la  Restauration, 
que  tout  ambassadeur  mort  rentrait  dans  la  vie  pri- 
vée ;  Baptiste  était  rentré  dans  la  domesticité. 

Arrivé  à  Altkirch,  relais  de  la  frontière,  un  gen- 
darme se  présenta  et  me  demanda  mon  passe-port. 
A  la  vue  de  mon  nom,  il  me  dit  qu'il  avait  fait,  sous 
les  ordres  de  mon  neveu  Christian,  capitaine  dans  les 
dragons  de  la  garde,  la  campagne  d'Espagne  en  1823. 
Entre  Altkirch  et  Saint-Louis  je  rencontrai  un  curé  et 
ses  paroissiens  ;  ils  faisaient  une  procession  contre 
les  hannetons,  vilaines  bêtes  fort  multipliées  depuis 
les  journées  de  Juillet.  A  Saint-Louis,  les  préposés 
des  douanes,  qui  me  connaissaient,  me  laissèrent 
passer.  J'arrivai  joyeux  à  la  porte  de  Bâle  où  m'at- 
tendait le  vieux  tambour-major  suisse  qui  m'avait 
infligé  au  mois  d'août  précédent  un  bedit  garantaine 
fun  quart  d'Aire; mais  il  n'était  plus  question  de  cho- 
léra et  j'allai  descendre  aux  Trois-Rois,  au  bord  du 
Rhin  ;  c'était  le  17  mai,  à  dix  heures  du  matin. 

Le  maître  d'hôtel  me  procura  un  domestique  de 
place  appelé  Schwartz,  natif  de  Bâle,  pour  me  servir 
d'interprète  en  Bohême.  Il  parlait  allemand,  comme 
mon  bon  Joseph,  ferblantier  milanais,  parlait  grec  en 
Messénie  en  s'enquérant  des  ruines  de  Sparte. 

Le  même  jour,  17  mai,  à  6  heures  du  soir,  je  dé- 
marrai du  port.  En  montant  en  calèche,  je  fus  ébahi 
de  revoir  le  gendarme  d' Altkirch  au  milieu  de  la 
foule  ;  je  ne  savais  s'il  n'était  point  dépêché  à  ma 
suite  :  il  avait  tout  simplement  escorté  la  malle-poste 
de  France.  Je  lui  donnai  pour  boire  à  la  santé  de  son 
ancien  capitaine. 


MÉMOIRES  D'OUTRE-TOKBE  îl 

Un  écolier  s'approcha  de  moi  et  me  jeta  un  papier 
avec  cette  inscription  :  «  Au  Virgile  du  xix*  siècle  ;  » 
on  lisait  écrit  ce  passage  altéré  de  l'Enéide  :  Macte 
animo,  generose  puerK  Et  le  postillon  fouetta  les  che- 
vaux, et  je  partis  tout  fier  de  ma  haute  renommée  à 
Bâle,  tout  étonné  d'être  Virgile,  tout  charmé  d'être 
appelé  enfant,  generose  puer. 

Je  franchis  le  pont,  laissant  les  bourgeois  et  les 
paysans  de  Bâle  en  guerre  au  milieu  de  leur  répu- 
blique 2,  et  remplissant  à  leur  manière  le  rôle  qu'ils 
sont  appelés  à  jouer  dans  la  transformation  générale 
de  la  société.  Je  remontai  la  rive  droite  du  Rhin  et 
regardais  avec  une  certaine  tristesse  les  hautes  col- 
lines du  canton  de  Bâle.  L'exil  que  j'étais  venu  cher- 
cher l'année  dernière  dans  les  Alpes  me  semblait  une 
fin  de  vie  plus  heureuse,  un  sort  plus  doux  que  ces 
affaires  d'empire  où  je  m'étais  réengagé.  Nourrissais- 
je  pour  madame  la  duchesse  de  Berry  ou  son  fils  la 
plus  petite  espérance  ?  non  ;  j'étais  en  outre  convaincu 
que,  malgré  mes  services  récents,  je  ne  trouverais 
point  d'amis  à  Prague.  Tel  qui  a  prêté  serment  à 
Louis-Philippe,  et  qui  loue  néanmoins  les  funestes 

1.  Le  vers  de  l'Enéide  (Livre  IX,  vers  641)  est  celui-ci  : 

Macte  nova  virtnte,  poer  !  sic  itur  ad  astra. 
C'est  Stace  qui  a  dit,  en  modifiant  légèrement  le  vers  de  Virgile  : 
Macte  animo,  generose  puer  !  sic  itur  ad  astra. 

2.  Des  troubles  graves  venaient  d'éclater  dans  le  canton  de 
Bâle,  entre  les  paysans  de  Bâle-Campagne  et  les  bourgeois  de 
Bâle- Ville.  Les  premiers  réclamaient  le  droit  de  se  constituer  et 
de  s'administrer  séparément,  les  conditions  d'union  offertes  par 
la  tîIIp  n*  leur  ayant  pas  semblé  équitables,  les  deux  parties  al- 
iUUif.ni  en  Tonir  bientôt  à  une  lutte  armée  et  sanglante. 


22  MÉMOIRES   D  OUTRE-TOMBE 

ordonnances,  doit  être  plus  agréable  à  Charles  X  que 
moi  qui  n'ai  point  été  parjure.  C'est  trop  auprès  d'un 
roi  d'avoir  deux  fois  raison  :  on  préfère  la  trahison 
flatteuse  au  dévouement  sévère.  J'allais  donc  à  Prague 
comme  le  soldat  sicilien,  pendu  à  Paris  du  temps  de 
la  Ligue,  allait  à  la  corde  :  le  confesseur  des  Napo- 
litains cherchait  à  lui  mettre  le  cœur  au  ventre  et  lui 
disait  chemin  faisant  :  «  Allegramente  !  allegrameiite  ! n 
Ainsi  voguaient  mes  pensées  tandis  que  les  chevaux 
m'emportaient  ;  mais  quand  je  songeais  aux  malheurs 
de  la  mère  de  Henri  V,  je  me  reprochais  mes  regrets. 

Les  bords  du  Rhin  fuyant  le  long  de  ma  voiture  me 
faisaient  une  agréable  distraction  :  lorsqu'on  regarde 
un  paysage  par  une  fenêtre,  quoiqu'on  rêve  à  autre 
chose,  il  entre  pourtant  dans  la  pensée  un  reflet  de 
l'image  que  l'on  a  sous  les  yeux.  Nous  roulions  parmi 
des  prairies  peintes  des  fleurs  de  mai  ;  la  verdure 
était  nouvelle  dans  les  bois,  les  vergers  et  les  haies. 
Chevaux,  ânes  et  vaches,  porcs,  chiens  et  moutons, 
poules  et  pigeons,  oies  et  dindons,  étaient  aux  champs 
avec  leurs  maîtres.  Le  Rhin,  fleuve  guerrier,  semblait 
se  plaire  au  milieu  de  cette  scène  pastorale,  comme 
un  vieux  soldat  logé  en  passant  chez  des  laboureurs. 

Le  lendemain  matin,  18  mai,  avant  d'arriver  à 
Schafifouse,  je  me  fis  conduire  au  saut  du  Rhin  ;  je 
dérobai  quelques  moments  à  la  chute  des  royaumes 
pour  m'instruire  à  son  image.  Je  me  serais  bien  ar- 
rangé de  finir  mes  jours  dans  le  castel  qui  domine  le 
chasme.  Si  j'avais  placé  à  Niagara  le  rêve  d'Atala  non 
encore  réalisé,  si  j'avais  rencontré  à  Tivoli  un  autre 
songe  déjà  passé  sur  la  terre,  qui  sait  si,  dans  le  donjon 
de  la  chute  du  Rhin,  je  n'aurais  pas  trouvé  une  vision 


MÉMOIRES   D'OUTRE-TOMBE  23 

plus  belle,  naguère  errante  à  ses  bords,  et  qui  m'eût 
consolé  de  toutes  les  ombres  que  j'avais  perdues  ! 

De  Schaffouse  j'ai  continué  ma  route  pour  Ulm.  Le 
pays  ofiFre  des  bassins  cultivés,  où  des  monticules 
couverts  de  bois  et  détachés  les  uns  des  autres  plon- 
gent leurs  pieds.  Dans  ces  bois  qu'on  exploitait  alors, 
on  remarquait  des  chênes,  les  uns  abattus,  les  autres 
debout  ;  les  premiers  écorcés  à  terre,  leurs  troncs  et 
leurs  branches  nus  et  blancs  comme  le  squelette  d'un 
animal  bizarre  ;  les  seconds  portant  sur  leurs  ra- 
meaux hirsutes  et  garnis  d'une  mousse  noire  la 
fraîche  verdure  du  printemps  :  ils  réunissaient  ce  qui 
ne  se  trouve  jamais  chez  l'homme,  la  double  beauté 
de  la  vieillesse  et  de  la  jeunesse. 

Dans  les  sapinières  de  la  plaine,  des  déracinements 
laissaient  des  places  vides  ;  le  sol  avait  été  converti 
en  prairies.  Ces  hippodromes  de  gazon  au  milieu  des 
forêts  ardoisées  ont  quelque  chose  de  sévère  et  de 
riant,  et  rappellent  les  savanes  du  Nouveau  Monde. 
Les  cabanes  tiennent  encore  du  caractère  suiiSse  ;  les 
hameaux  et  les  auberges  se  distinguent  par  cette 
propreté  appétissante  ignorée  dans  notre  pays. 

Arrêté  pour  dîner  entre  six  et  sept  heures  du  soir 
à  Moskirch,  je  musais  à  la  fenêtre  de  mon  auberge  : 
des  troupeaux  buvaient  à  une  fontaine,  une  génisse 
sautait  et  folâtrait  comme  un  chevreuil.  Partout  où 
l'on  agit  doucement  envers  les  animaux,  ils  sont  gais 
et  se  plaisent  avec  l'homme.  En  Allemagne  et  en  An- 
gleterre, on  ne  frappe  point  les  chevaux,  on  ne  les 
maltraite  pas  de  paroles  ;  ils  se  rangent  d'eux-mêmes 
au  timon  ;  ils  partent  et  s'arrêtent  à  la  moindre  émis- 
sion de  voix,  au  plus  petit  mouvement  de  la  bride. 


24  MEMOIRES  D'OUTRE-TÛMBE 

De  tous  les  peuples,  les  Français  sont  les  plus  inhu- 
mains :  voyez  nos  postillons  atteler  leurs  chevaux? 
ils  les  poussent  aux  brancards  à  coups  de  botte  dans 
le  flanc,  à  coups  de  manche  de  fouet  sur  la  tête,  leur 
cassant  la  bouche  avec  les  mors  pour  les  faire  reculer, 
accompagnant  le  tout  de  jurements,  de  cris  et  d'in- 
sultes au  pauvre  animal.  On  contraint  les  bêtes  de 
somme  à  tirer  ou  à  porter  des  fardeaux  qui  sur- 
passent leurs  forces,  et,  pour  les  obliger  d'avancer, 
on  leur  coupe  le  cuir  à  virevoltes  de  lanières  :  la  fé- 
rocité du  Gaulois  nous  est  restée  :  elle  est  seulement 
cachée  sous  la  soie  de  nos  bas  et  de  nos  cravates. 

Je  n'étais  pas  seul  à  béer  ;  les  femmes  en  faisaient 
autant  à  toutes  les  fenêtres  de  leurs  maisons.  Je  me 
suis  souvent  demandé  en  traversant  des  hameaux  in- 
connus :  «  Voudrais-tu  demeurer  là  ?  »  Je  me  suis 
toujours  répondu  :  «  Pourquoi  pas?  »  Qui,  durant  les 
folles  heures  de  la  jeunesse,  n'a  dit  avec  le  troubadour 
Pierre  Vidal*  : 

Don  n'ai  mais  d'un  pauc  cordo 
Que  Na  Raymbauda  me  do. 
Quel  reys  Richartz  ab  Peitieus 
Ni  ab  Tors  ni  ab  Angieus. 

«  Je  suis  plus  riche  avec  un  ruban  que  la  belle 
«  Raimbaude  me  donne,  que  le  roi  Richard  avec  Poi- 
«  tiers,  Tours  et  Angers.  »  Matière  de  songes  est  par- 
tout  ;  peines  et  plaisirs  sont  de  tous  lieux  :  ces  femmes 
de  Moskirch  qui  regardaient  le  ciel  ou  mon  chariot  de 

1.  Pierre  Vidal,  de  Toulouse,  troubadour  du  xn«  siècle,  mort 
en  1229.  L'académicien  Raynouard  a  reproduit  quelques-unei 
de  ses  pièces  dans  son  Choix  de  poésiet  des  Troubadours,  t  III 
et  IV. 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  26 

poste,  qui  me  regardaient  ou  ne  regardaient  rien, 
û'avaient-elles  pas  des  joies  et  des  chagrins,  des  inté- 
rêts de  cœur,  de  fortune,  de  famille,  comme  on  en  a 
à  Paris  ?  J'aurais  été  loin  dans  l'histoire  de  mes  voi- 
sins, si  le  dîner  ne  s'était  annoncé  poétiquement  au 
fracas  d'un  coup  de  tonnerre  :  c'était  beaucoup  d^ 
bruit  pour  peu  de  chose. 

19  mai  1833. 

A  dix  heures  du  soir,  je  remontai  en  voiture  ;  je 
m'endormis  au  grignotement  de  la  pluie  sur  la  capote 
de  la  calèche.  Le  son  du  petit  cor  de  mon  postillon  me 
réveilla.  J'entendis  le  murmure  d'une  rivière  que  je 
ne  voyais  pas.  Nous  étions  arrêtés  à  la  porte  d'une 
ville  ;  la  porte  s'ouvre  ;  on  s'enquiert  de  mon  passe- 
port et  de  mes  bagages  ;  nous  entrions  dans  le  vaste 
empire  de  Sa  Majesté  wurtembourgeoise.  Je  saluai  de 
ma  mémoire  la  grande-duchesse  Hélène*,  fleur  gra- 
cieuse et  délicate  maintenant  enfermée  dans  les  serres 
du  Volga.  Je  n'ai  conçu  qu'un  seul  jour  le  prix  du 
haut  rang  et  de  la  fortune  :  c'est  à  la  fête  que  je  don- 
nai à  la  jeune  princesse  de  Russie  dans  les  jardins  de 
la  villa  de  Médicis.  Je  sentis  comment  la  magie  du  ciel, 
le  charme  des  lieux,  le  prestige  de  la  beauté  et  de  la 
puissance  pouvaient  enivrer  ;  je  me  figurais  être  à  la  fois 
Torquato  Tasso  elAlfonso  d'Esté  ;  ie  valais  mieux  que 
le  prince,  moins  que  le  poète  ;  Hélène  était  plus  belle 
que  Léonore.  Représentant  de  l'héritier  de  François  I" 
et  de  Louis  XIV,  j'ai  eu  le  songe  d'un  roi  de  France. 

On  ne  me  fouilla  point  :  je  n'avais  rien  contre  les 

1.  La  grande-duchesse  Hélène  était  une  princesse  de  Wurtem- 
toerg.  Voir  sur  elle,  tome  V,  la  note  de  la  page  19c. 


26  MÉMOIRES   D  OUTRE -TOMBE 

droits  des  souverains,  moi  qui  reconnaissais  ceux  d'uo 
jeune  monarque,  quand  les  souverains  eux-mêmes  ne 
les  reconnaissaient  plus.  La  vulgarité,  la  modernité  de 
la  douane  et  du  passe-port  contrastaient  avec  l'orage, 
la  porte  gothique,  le  son  du  cor  et  le  bruit  du  torrent. 

Au  lieu  de  la  châtelaine  opprimée  que  je  me  pré- 
parais à  délivrer,  je  trouvai,  au  sortir  de  la  ville,  un 
vieux  bonhomme  ;  il  me  demanda  six  cruches  (kreu- 
tzer),  haussant  de  la  main  gauche  une  lanterne  au 
niveau  de  sa  tête  grise,  tendant  la  main  droite  à 
Schwartz  assis  sur  le  siège,  ouvrant  sa  bouche  comme 
la  gueule  d'un  brochet  pris  à  l'hameçon  :  Baptiste, 
mouillé  et  malade,  ne  s'en  put  tenir  de  rire. 

Et  ce  torrent  que  je  venais  de  franchir,  qu'était-ce? 
Je  le  demandai  au  postillon,  qui  me  cria  :  «  Donau 
(le  Danube).  »  Encore  un  fleuve  fameux  traversé  par 
moi  à  mon  insu,  comme  j'étais  descendu  dans  le  lit 
des  lauriers-roses  de  l'Eurotas  sans  le  connaître  !  Que 
m'a  servi  de  boire  aux  eaux  du  Meschacébé,  de  TÉri- 
dan,  du  Tibre,  du  Céphise,  de  l'Hermus,  du  Jourdain, 
du  Nil,  du  Bétis,  du  Tage,  de  l'Èbre,  du  Rhin,  de  la 
Sprée,  de  la  Seine  et  de  cent  autres  fleuves  obscurs 
ou  célèbres  ?  Ignorés,  ils  ne  m'ont  point  donné  leur 
paix  ;  illustres,  ils  ne  m'ont  point  communiqué  leur 
gloire  :  ils  pourront  dire  seulement  qu'ils  m'ont  vu 
passer  comme  leurs  rives  voient  passer  leurs  ondes. 

J'arrivai  d'assez  bonne  heure,  le  dimanche,  19  mai, 
àUlm,  après  avoir  parcouru  le  théâtre  des  campagnes 
de  Moreau  et  de  Bonaparte. 

Hyacinthe,  membre  de  la  Légion  d'honnenr,  en 
portait  le  ruban  :  cette  décoration  nous  attirait  des 
respects  incroyables.  N'ayant  à  ma  boutonnière  qu'une 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  tl 

petite  fleur,  selon  ma  coutume,  je  passais,  avant  qu'on 
sût  mon  nom,  pour  un  être  mystérieux  :  mes  Mame- 
lucks,  au  Caire,  voulaient,  bon  gré,  mal  gré,  que  je 
fusse  un  général  de  Napoléon  déguisé  en  savantasse; 
ils  n'en  démordaient  point  et  s'attendaient  de  quart 
d'heure  en  quart  d'heure  à  me  voir  mettre  l'Egypte 
dans  la  ceinture  de  mon  cafetan. 

C'est  pourtant  chez  les  peuples  dont  nous  avons  brûlé 
les  villages  et  ravagé  les  moissons  que  ces  sentiments 
existent.  Je  jouissais  de  cette  gloire  ;  mais  si  nous 
n'avions  fait  que  du  bien  à  l'Allemagne,  y  serions- 
nous  tant  regrettés?  Inexplicable  nature  humaine  ! 

Les  maux  de  la  guerre  sont  oubliés  ;  nous  avons 
laissé  au  sol  de  nos  conquêtes  le  feu  de  la  vie.  Cette 
masse  inerte  mise  en  mouvement  continue  de  fer- 
menter, parce  que  l'intelligence  y  commence.  En 
voyageant  aujourd'hui,  on  s'aperçoit  que  les  peuples 
veillent  le  sac  sur  le  dos  ;  prêts  à  partir,  ils  semblent 
nous  attendre  pour  nous  mettre  à  la  tête  de  la  colonne. 
Un  Français  est  toujours  pris  pour  l'aide  de  camp  qui 
apporte  l'ordre  de  marcher. 

Ulm  est  une  petite  ville  propre,  sans  caractère  par- 
ticulier; ses  remparts  détruits  se  sont  convertis  en 
potagers  ou  en  promenades,  ce  qui  arrive  à  tous  les 
remparts.  Leur  fortune  a  quelque  chose  de  pareil  à 
celle  des  militaires  ;  le  soldat  porte  les  armes  dans  sa 
jeunesse  ;  devenu  invalide,  il  se  fait  jardinier. 

J'allai  voir  la  cathédrale,  vaisseau  gothique  à 
flèche  élevée.  Les  bas  côtés  se  partagent  en  deux 
voûtes  étroites  soutenues  par  un  seul  rang  de  piliers, 
de  manière  que  l'édifice  intérieur  tient  à  la  fois  de  la 
cathédrale  et  de  la  basilique. 


28  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

La  chaire  a  pour  dais  un  élégant  clocher  terminé 
tu  pointe  comme  une  mitre  ;  l'intérieur  de  ce  clo- 
cher se  compose  d'un  noyau  autour  duquel  tournt 
une  voûte  hélicoïde  à  filigranes  de  pierres.  Des 
aiguilles  symétriques,  perçant  le  dehors,  paraissent 
avoir  été  destinées  à  porter  des  cierges;  ils  illumi- 
naient cette  tiare  quand  le  pontife  prêchait  les  jours 
de  fêle.  Au  lieu  de  prêtres  officiant,  j'ai  vu  de  petits 
oiseaux  sautillants  dans  ces  feuillages  de  granit  ;  ils 
célébraient  la  parole  qui  leur  donna  une  voix  et  des 
ailes  le  cinquième  jour  de  la  création. 

La  nef  était  déserte  ;  au  chevet  de  l'église,  deux 
troupes  séparées  de  garçons  et  de  filles  écoutaient 
des  instructions. 

La  réformation  (je  l'ai  déjà  dit)  a  tort  de  se  mon- 
trer dans  les  monuments  catholiques  qu'elle  a  enva- 
his ;  elle  y  est  mesquine  et  honteuse.  Ces  hauts  por- 
tiques demandent  un  clergé  nombreux,  la  pompe  des 
solennités,  les  chants,  les  tableaux,  les  ornements, 
les  voiles  de  soie,  les  draperies,  les  dentelles,  l'argent» 
l'or,  les  lampes,  les  fleurs  et  l'encens  des  autels.  Le 
protestantisme  aura  beau  dire  qu'il  est  retourné  au 
christianisme  primitif,  les  églises  gothiques  lui  répon- 
dent qu'il  a  renié  ses  pères  :  les  chrétiens,  architectes 
de  ces  merveilles,  étaient  autres  que  les  enfants  de 
Luther  et  de  Calvin. 

19  mai  1833. 

Le  19  mai,  à  midi,  j'avais  quitté  Ulm.  A  Dillingen, 
les  chevaux  manquèrent.  Je  demeurai  une  heure  dans 
la  grande  rue,  ayant  pour  récréation  la  vue  d'un  nid 
de  cigogne  planté  sur  une  cheminée  comme  sur  un 
minaret  d'Athènes  ;     une    multitude    de    moineaux 


MEMOIRES  d'outre-tombe  29 

avaient  fait  insolemment  leurs  nids  dans  la  couche  de 
la  paisible  reine  au  long  cou.  Au-dessous  de  la  cigo- 
gne, une  dame,  logée  au  premier  étage,  regardait  les 
passants  à  l'ombre  d'une  jalousie  demi-relevée  ;  au- 
dessous  de  la  dame  était  un  saint  de  bois  dans  une 
niche.  Le  saint  sera  précipité  sur  le  pavé,  la  femme 
de  sa  fenêtre  dans  la  tombe  :  et  la  cigogne  ?  elle  s'en- 
volera: ainsi  finiront  les  trois  étages. 

Entre  Dillingen  et  Donawert,  on  traverse  le  cliamp 
de  bataille  de  Blenheim.  Les  pas  des  armées  de  Mo- 
reau  sur  le  même  sol  n'ont  point  effacé  ceux  des 
armées  de  Louis  XIV;  la  défaite  du  grand  roi  domine 
dans  la  contrée  les  succès  du  grand  empereur. 

Le  postillon  qui  me  conduisait  était  de  Blenheim  ; 
arrivé  à  la  hauteur  de  son  village,  il  sonna  du  cor: 
peut-être  annonçait-il  son  passage  à  la  paysanne  qu'il 
aimait;  elle  tressaillait  de  joie  au  milieu  des  mêmes 
guérets  où  vingt-sept  bataillons  et  douze  escadrons 
français  furent  faits  prisonniers,  oii  le  régiment  de 
Navarre,  dont  j'ai  eu  l'honneur  de  porter  l'uniforme, 
enterra  ses  étendards  au  bruit  lugubre  des  trom- 
pettes :  ce  sont  là  les  lieux  communs  de  la  succession 
des  âges.  En  1793,  la  République  enleva  de  l'église  de 
Blenheim  les  guidons  arrachés  à  la  monarchie  en 
1704  :  elle  vengeait  le  royaume  et  immolait  le  roi  ; 
elle  abattait  la  tête  de  Louis  XVI,  mais  elle  ne  per- 
mettait qu'à  la  France  de  déchirer  le  drapeau  blanc. 

Rien  ne  fait  mieux  sentir  la  grandeur  de  Louis  XIV 
que  de  trouver  sa  mémoire  jusqu'au  fond  des  ravines 
creusées  par  le  torrent  des  victoires  napoléoniennes. 
Les  conquêtes  de  ce  monarque  ont  laissé  à  notre 
pays  des  frontières  qui  nous  gardent  encore.  L'écolier 


30  MÉMOIRES   d'OUTRE-TOMBB 

de  Brienne,  à  qui  la  légitimité  donna  une  épée,  en- 
ferma un  moment  l'Europe  dans  son  antichambre; 
mais  elle  en  sortit  :  le  petit-fils  de  Henri  IV  mit  cette 
même  Europe  aux  pieds  de  la  France  ;  elle  y  est  res- 
tée. Cela  ne  signifie  pas  que  je  compare  Napoléon  à 
Louis  XIV  :  hommes  de  divers  destins,  ils  appar- 
tiennent à  des  siècles  dissemblables,  à  des  nations 
différentes  :  l'un  a  parachevé  une  ère,  l'autre  a  com- 
mencé un  monde.  On  peut  dire  de  Napoléon  ce  que  dit 
Montaigne  de  César:  «  J'excuse  la  victoire  de  ne 
s'être  pu  dépêtrer  de  lui.  » 

Les  indignes  tapisseries  du  château  de  Blenheim, 
que  je  vis  avec  Peltier,  représentent  le  maréchal  de 
Tallart*  ôtant  son  chapeau  au  duc  de  Marlborough, 
lequel  est  en  posture  de  rodomont.  Tallart  n'en 
demeura  pas  moins  le  favori  du  vieux  lion  :  prison- 
nier à  Londres,  il  vainquit,  dans  l'esprit  de  la  reine 
Anne,  Marlborough  qui  l'avait  battu  à  Blenheim,  et 
mourut  membre  de  l'Académie  française  :  «  C'était, 
selon  Saint-Simon,  un  homme  de  taille  médiocre  avec 


1.  Camille  d'Bostim,  duc  de  Tallart  (1652-1728).  Lieutenant- 
général  en  1693,  maréchal  en  17U3,  à  la  suite  de  la  bataille  de 
Spire,  qu'il  arait  gagnée  sur  les  Impériaux,  il  fut  à  son  tour, 
Tannée  suivante,  défait  à  Hochstœdt  par  le  prince  Eugène  et 
Marlborough,  qui  appela  sa  victoire  la  victoire  de  Blenheim,  du 
nom  d'un  village  voisin  de  Hochstœdt,  et  qui  reçut  en  récom- 
pense, par  un  vote  du  Parlement,  un  superbe  château  qu'on 
nomma  Blenheim.  Fait  prisonnier  et  conduit  à  Londres,  le  maré- 
chal de  Tallart  resta  huit  ans  captif  en  Angleterre,  où  il  avait 
été  précédemment  ambassadeur,  et  où  il  prit  sa  revanche  contre 
le  dac  de  Marlborough,  qu'il  contribua  ik  faire  disgracier.  A  son 
retour  en  France,  il  fut  nommé  duc  et  pair  ;  pois  membre  du 
conseil  de  Régence,  et  enfin,  sous  Louis  XV,  ministre  d'Etat.  — 
11  était  membre  de  l'Académie  des  sciences,  et  non  de  l'Académi* 
française,  comme  Chateaubriand  le  dit  par  erreur. 


MÉMOIRES    D'OUTRE-TOHBE  91. 

des  yeux  un  peu  jaloux,  plein  de  feu  et  d'esprit,  mais 
sans  cesse  battu  du  diable  par  son  ambition.  » 

Je  fais  de  l'histoire  en  calèche  :  pourquoi  pas?  César 
en  faisait  bien  en  litière  ;  s'il  gagnait  les  batailles 
qu'il  écrivait,  je  n'ai  pas  perdu  celles  dont  je  parle. 

De  Dillingen  à  Donawert  est  une  riche  plaine  d'iné- 
gal niveau  où  les  champs  de  blé  s'entremêlent  aux 
prairies  :  on  se  rapproche  et  on  s'éloigne  du  Danube, 
selon  les  courbures  du  chemin  et  les  inflexions  du 
fleuve.  A  cette  hauteur,  les  eaux  du  Danube  sont 
encore  jaunes  comme  celles  du  Tibre. 

A  peine  étes-vous  sorti  du  village  que  vous  en 
apercevez  un  autre  ;  ces  villages  sont  propres  et 
riants  :  souvent  les  murs  des  maisons  ont  des 
fresques.  Un  certain  caractère  italien  se  prononce 
davantage  à  mesure  que  l'on  avance  vers  l'Autriche  : 
l'habitant  du  Danube  n'est  plus  le  paysan  du  Danube. 

Son  menton  nourrissait  une  barbe  touffue  ; 

Toute  sa  personne  velue 
Représentait  un  ours,  mais  un  ours  mal  léché.  * 

Mais  le  ciel  d'Italie  manque  ici  :  le  soleil  est  bas  et 
blanc;  ces  bourgs  si  dru  semés  ne  sont  pas  ces 
petites  villes  de  la  Romagne  qui  couvent  les  chefs- 
d'œuvre  des  arts  cachés  sous  elles  ;  on  gratte  la  terre, 
et  ce  labourage  fait  pousser,  comme  un  épi  de  blé, 
quelque  merveille  du  ciseau  antique, 

A  Donawert,  je  regrettai  d'être  arrivé  trop  tard 
pour  jouir  d'une  belle  perspective  du  Danube.  Lundi 
20,  même  aspect  du  paysage  ;  cependant  le  sol 
devient  moins  bon   et  les  paysans  paraissent  plus 

1.  Lft  Fontaine,  le  Paysan  du  Danube. 


')2  MEMOIRES  D*OUTRE-TOMBE 

pauvres.  On  commence  à  revoir  des  bois  de  pma  et 
des  collines.  La  forêt  Hercynienne  débordait  jusqu'ici  ; 
les  arbres  dont  Pline  nous  a  laissé  la  description  sin- 
gulière furent  abattus  par  des  générations  malatenant 
ensevelies  avec  les  chênes  séculaires. 

Lorsque  Trajan  jeta  un  pont  sur  le  Danube,  l'Italie 
ouït  pour  la  première  fois  le  nom  si  fatal  à  l'ancien 
monde,  le  nom  des  Goths.  Le  chemin  s'ouvrit  à  des 
myriades  de  sauvages  qui  marchèrent  au  sac  de 
Rome.  Les  Huns  et  leur  Attila  bâtirent  leurs  palais 
de  bois  en  regard  du  Colisée,  au  bord  du  fleuve  rival 
du  Rhin,  et  comme  lui  ennemi  du  Tibre.  Les  hordes 
d'Alaric  franchirent  le  Danube  en  376  pour  renverser 
l'empire  grec  civilisé,  au  même  lieu  où  les  Russes 
l'ont  traversé  en  1828  avec  le  dessein  de  renverser 
l'empire  barbare  assis  sur  les  débris  de  la  Grèce. 
Trajan  aurait-il  deviné  qu'une  civilisation  d'une 
espèce  nouvelle  s'établirait  un  jour  de  l'autre  côté 
des  Alpes,  aux  confins  du  fleuve  qu'il  avait  presque 
découvert?  Né  dans  la  forêt  Noire,  le  Danube  va 
mourir  dans  la  mer  Noire.  Où  gît  sa  principale 
source?  dans  la  cour  d'un  baron  allemand,  lequel 
emploie  la  naïade  à  laver  son  linge.  Un  géographe 
s'étant  avisé  de  nier  le  fait,  le  gentilhomme  proprié- 
taire lui  a  intenté  un  procès.  11  a  été  décidé  par  arrêt 
que  la  source  du  Danube  était  dans  la  cour  dudit 
baron  et  ne  saurait  être  ailleurs.  Que  de  siècles  il  a 
fallu  pour  arriver  des  erreurs  de  Ptolémée  à  cette 
importante  découverte  !  Tacite  fait  descendre  le 
Danube  du  monde  Abnoba,  montis  Abnobœ.  Mais  les 
barons  hermondures,  chérusques,  marcomans  et 
quades,  qui  sont  les  autorités  sur  lesquelles  s'appuia 


MÉMOIRES  D*OUTRE-TOMBE  33 

rhistorien  romain,  n'étaient  pas  si  avisés  que  mon 
baron  allemand.  Eudore  n'en  savait  pas  tant,  quand 
je  le  faisais  voyager  aux  embouchures  de  l'Ister,  où 
l'Euxin,  selon  Racine,  devait  porter  Mithridate  en 
deux  jours.  *  «  Ayant  passé  l'Ister  vers  son  embou- 
«  chure,  je  découvris  un  tombeau  de  pierre  sur  lequel 
«  croissait  un  laurier.  J'arrachai  les  herbes  qui  cou- 
«  vraient  quelques  lettres  latines,  et  bientôt  je  par- 
«  vins  à  lire  ce  premier  vers  des  élégies  d'un  poète 
«  infortuné  : 

«  Mon  livre,  vous  irez  à  Rome,  et  vous  irez  à  Rome  sans  moi.  » 

(Martyrs.)  » 

Le  Danube,  en  perdant  sa  solitude,  a  vu  se  repro- 
duire sur  ses  bords  les  maux  inséparables  de  la  so- 
ciété :  pestes,  famines,  incendies,  saccagements  de 
villes,  guerres,  et  ces  divisions  sans  cesse  renais- 
santes des  passions  ou  des  erreurs  humaines. 

Déjà  nous  avons  vu  le  Danube  inconstant. 
Qui,  tantôt  catholique  et  tantôt  protestant, 

Sert  Rome  et  Luther  de  son  onde, 

Et  qui,  comptant  après  pour  rien 

Le  Romain  et  le  Luthérien, 

Finit  sa  course  vagabonde 

Par  n'être  pas  même  chrétien.  • 

L  Dontez-vons  que  l'Euxin  ne  me  porte  en  deux  jours 

Aux  lieux  où  le  Danube  y  vient  finir  son  cours. 

•  On  rapporte,  dit  La  Harpe,  qu'à  ces  vers  de  Mithridate,  an 
vieux  militaire,  qui  avait  fait  la  guerre  dans  ces  contrées,  dit 
assez  haut:  Oui  assurément,  j'en  doute.  Il  n'avait  pas  tort.  » 
{Cours  de  littérature,  II"  partie,  liv.  I,  ch.  III.) 

2.  Les  Martyrs,  livre  VII. 

3.  C«s   vers    sont  du   vieil   académicien    Régnier-Desmaraiti 

vr  3 


34  MEMOIRES  D*OUTRE-TOMBE 

Après  Donawert,  on  trouve  Burkheim  et  Neu- 
bourg.  Au  déjeuner,  à  Ingolstadt,  on  m'a  servi  du 
chevreuil  :  c'est  grand'pitié  de  manger  cette  char- 
mante bête  ♦.  J'ai  toujours  lu  avec  horreur  le  récit  de 
la  fête  d'installation  de  George  Neville,  archevêque 
d'York,  en  1466  :  on  y  rôtit  quatre  cents  cygnes  chan- 
tant en  chœur  leur  hymne  funèbre  !  Il  est  aussi  ques- 
tion dans  ce  repas  de  deux  cent  quatre  butors  :  je  le 
crois  bien  ! 

Regensburg,  que  nous  appelons  Ratisbonne,  offre, 
en  arrivant  par  Donawert,  un  aspect  agréable. 
Deux  heures  sonnaient,  le  21,  lorsque  je  m'arrêtai 
devant  l'hôtel  de  la  poste.  Tandis  que  l'on  attelait,  ce 
qui  est  toujours  long  en  Allemagne,  j'entrai  dans  une 
église  voisine  appelée  la  Vieille  chapelle,  blanchie  et 
dorée  tout  à  neuf.  Huit  vieux  prêtres  noirs,  à  cheveux 
blancs,  chantaient  les  vêpres;  j'avais  prié  autrefois 
dans  une  chapelle  de  Tivoli  pour  un  homme  qui  priait 
lui-même  à  mes  côtés*;  dans  une  des  citernes  de  Gar- 

(Poétits  françoitet,  nouTelle  édition,  1716,  terne  I,  p.  216-217). 
Dans  le  poèmo  de  Régnier-Desraarais,  qui  a  pour  titre  :  Voyage 
de  Munik,  la  tirade  citée  par  Chateaubriand  s'achève  par  cea 
d«az  Ters,  qui  sont  devenus  proverbe  : 

Rarement  à  courir  le  monde 
On  devient  plus  homme  de  bien. 

1.  Lamartine  a  fait  écho  à  ces  lignes  dts  Àfémoires  dans  cette 
page  des  EntretUiu,  où  il  nous  peint  le  chevreuil  innocent  qu'il 
vient  de  blesser  d'une  balle  :  «  Le  pauvre  et  charmant  animal 
n'était  pas  mort,  il  me  regardait,  la  tête  couchée  sur  l'herbe,  avec 
des  yeux  où  nageaient  des  larmes.  Je  n'oublierai  jamais  ce  re- 
gard, auquel  l'étonnement,  la  douleur,  la  mort  inattendue,  sem- 
blaient donner  des  profondeurs  humaines  de  sentiment,  aussi 
intelligibles  que  des  paroles.  Car  l'œil  a  son  langage,  surtout 
Snand  il  s'éteint.  »  (III"  Entretien,  p.  214.) 

S.  Chateaubriand  fait  ici  allusion  k  un  passage  de  ta  lettre  à 


MEMOIRES   d'outre-tombe  Vi 

«<sage,  j'avais  oflfert  des  vœux  à  Saint-Louis,  mort 
non  loin  d'Utique,  plus  philosophe  que  Caton,  plus 
sincère  qu'Annibal,  plus  pieux  qu'Enée  :  dans  la  cha- 
pelle de  Ratisbonne,  j'eus  la  pensée  de  recommander 
au  ciel  le  jeune  roi  que  je  venais  chercher  ;  mais  je 
craignais  trop  la  colère  de  Dieu  pour  solliciter  une 
couronne  ;  je  suppliai  le  dispensateur  de  toutes  grâces 
d'accorder  à  l'orphelin  le  bonheur,  et  de  lui  donner 
le  dédain  de  la  puissance. 

M.  de  Fontanes.  C'est  une  des  plus  belles  pages  qu'il  ait  écrites  :  — 
«  En  traversant  le  bois  des  rieux  oliviers  dont  je  viens  de  votu 
parler,  j'aperçus  une  petite  chapelle  blanche  dédiée  à  la  Madone 
Quintilanea,  et  bâtie  sur  les  ruines  de  la  villa  de  Varus.  C'était 
un  dimanche;  la  porte  de  cette  chapelle  était  ouverte,  j'y  entrai. 
Je  vis  trois  petits  autels  disposés  en  forme  de  croix  ;  sur  celui 
du  milieu  s'élevait  un  grand  crucifix  d'argent  devant  lequel  brû- 
lait une  lampe  suspendue  à  la  voûte.  Un  seul  homme,  qui  avait 
l'air  très  malheureux,  était  prosterné  au  pied  d'un  banc;  il 
priait  avec  tant  de  ferveur,  qu'il  ne  leva  pas  même  les  yeux  sui 
moi  au  bruit  de  mes  pas.  Je  sentis  ce  que  j'ai  mille  fois  éprouvé 
•n  entrant  dans  une  église,  c'est-à-dire  un  certain  apaitemtnt 
des  troubles  du  cœur  (pour  parler  comme  nos  vieilles  bibles),  et 
je  ne  sais  quel  dégoût  de  la  terre.  Je  me  mis  k  genoux  à  quel- 
que distance  de  cet  homme,  et,  inspiré  par  le  lieu,  je  prononçai 
cette  prière:  «  Dieu  du  voyageur,  qui  avez  voulu  que  le  pèlA- 
«  rin  vous  adorât  dans  cet  humble  asile  b&ti  sur  les  ruines  da 
«  palais  d'un  grand  de  la  terre  I  Mère  de  douleur,  qui  avez  éta- 
«  bli  votre  culte  de  miséricorde  dans  l'héritage  de  ce  Romain 
■  infortuné,  mort  loin  de  son  pays  dans  les  forâts  de  la  Germa- 
«  nie  1  nous  ne  sommes  ici  que  deux  fidèles  prosternés  au  pied 
«  de  votre  autel  solitaire.  Accordez  à  cet  inconnu,  si  profondé- 

•  ment  humilié  devant  vos  grandeurs,  tout  ce  qu'il  vous  demanda; 

•  faites  que  les  prières  de  cet  homme  servent  à  leur  tour  à 
«  guérir  mes  infirmités,  afin  que  ces  deux  chrétiens  qui  sont 
«  étrangers  l'un  à  l'autre,  qui  ne  se  sont  rencontrés  qu'un  instant 
«  dans  la  vie,  et  qui  vont  se  quitter  pour  ne  plus  se  revoir  ici- 
«  bas,  soient  tout  étonnés,  en  se  retrouvant  au  pied  de  TOtM 
«  trône,  de  se  devoir  mutueliement  unt  parti*  de  leur  bonlMor 

•  par  les  miracles  de  la  charité  i  » 


'i6  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

je  courus  de  la  Vieille  chapelle  à  la  cathédrale. 
Plus  petite  que  celle  d'Ulm,  ellle  est  plus  religieuse  et 
d'un  plus  beau  style.  Ses  vitraux  coloriés  renténèbrent 
de  cette  obscurité  propre  au  recueillement.  La  blanche 
chapelle  convenait  mieux  à  mes  souhaits  pour  l'inno- 
cence de  Henri  ;  la  sombre  basilique  me  rendit  tout 
ému  pour  mon  vieux  roi  Charles. 

Peu  m'importait  l'hôtel  dans  lequel  on  y  élisait 
jadis  les  empereurs,  ce  qui  prouve  du  moins  qu'il  y 
avait  des  souverains  électifs,  même  des  souverains 
que  l'on  jugeait.  Le  dix-huitième  article  du  testament 
de  Charlemagne  porte  :  «  Si  quelques-uns  de  nos 
«  petits-fils,  nés  ou  à  naître,  sont  accusés,  ordonnons 
«  qu'on  ne  leur  rase  pas  la  tête,  qu'on  ne  leur  crève 
«  pas  les  yeux,  qu'on  ne  leur  coupe  pas  un  membre, 
«  ou  qu'on  ne  les  condamne  pas  à  mort  sans  bonne 
«  discussion  et  examen.  »  Je  ne  sais  quel  empereur 
d'Allemagne,  déposé,  réclama  seulement  la  souve- 
raineté d'un  clos  de  vigne  qu'il  affectionnait. 

A  Ratisbonne,  jadis  fabrique  de  souverains,  on 
monnayait  des  empereurs,  souvent  à  bas  titre  ;  ce 
commerce  est  tombé  :  une  bataille  de  Bonaparte  et  le 
prince  Primat,  plat  courtisan  de  notre  universel  gen- 
darme, n'ont  pas  ressucité  la  cité  mourante.  Les 
Regensbourgeois,  habillés  et  crasseux  comme  le 
peuple  de  Paris,  n'ont  aucune  physionomie  particu- 
lière. La  ville,  faute  d'un  assez  grand  nombre  d'habi- 
tants, est  mélancolique  ;  l'herbe  et  le  chardon  assiè- 
gent ses  faubourg  :  ils  auront  bientôt  haussé  leurs 
plumets  et  leurs  lances  sur  ses  donjons.  Kepler,  qui 
1  fait  tourner  la  terre,  de  même  que  Copernic,  repose 
à  jamais  à  Ratisbonne. 


MEMOIRES    d'outre-tombe  97 

flous  sommes  sortis  par  le  pont  de  la  route  de 
Prague,  pont  très  vanté  et  fort  laid.  En  quittant  le 
bassin  du  Danube,  on  gravit  des  escarpements.  Kirn, 
le  premier  relais,  est  perché  sur  une  rude  côte,  du 
sommet  de  laquelle,  à  travers  les  nues  aqueuses,  j'ai 
découvert  des  collines  mortes  et  de  pâles  vallées.  La 
physionomie  des  paysans  change  ;  les  enfants,  jaunes 
et  bouffis,  ont  l'air  malade. 

Depuis  Kirn  jusqu'à  Waldmilnchen,  l'indigence  de 
la  nature  s'accroît  :  on  ne  voit  presque  plus  de  ha- 
meaux ;  des  chaumières  en  rondins  de  sapin,  liés 
avec  un  gâchis  de  terre,  comme  sur  les  cols  les  plus 
maigres  des  Alpes. 

La  France  est  le  cœur  de  l'Europe  ;  à  mesure  qu'on 
s'en  éloigne,  la  vie  sociale  diminue  :  on  pourrait  juger 
de  la  distance  oti  l'on  est  de  Paris  par  le  plus  ou  moins 
de  langueur  du  pays  où  l'on  se  retire.  En  Espagne  et 
en  Italie,  la  diminution  du  mouvement  et  la  progres- 
sion de  la  mort  sont  moins  sensibles  :  dans  la  pre- 
mière contrée,  un  autre  peuple,  un  autre  monde,  des 
Arabes  chrétiens  vous  occupent  ;  dans  la  seconde,  le 
charme  du  climat  et  des  arts,  l'enchantement  des 
amours  et  des  ruines,  ne  laissent  pas  le  temps  vous 
opprimer.  Mais  en  Angleterre,  malgré  la  perfection  de 
la  société  physique,  en  Allemagne,  malgré  la  moralité 
des  habitants,  on  se  sent  expirer.  En  Autriche  et  en 
Prusse,  le  joug  militaire  pèse  sur  vos  idées,  comme 
le  ciel  sans  lumière  sur  votre  tête  ;  je  ne  sais  quoi 
vous  avertit  que  vous  ne  pouvez  ni  écrire,  ni  parler, 
ni  penser  avec  indépendance  ;  qu'il  faut  retrancher  de 
votre  existence  toute  la  partie  noble,  laisser  oisive  en 
vous  la  nremière  des  facultés  de  l'homme,  comme  un 


39  MÉMOIRES   D'OUTR£-TOHB£ 

inutile  don  de  la  divinité.  Les  arts  et  la  beauté  de  la 
nature  ne  venant  pas  tromper  vos  heures,  il  ne  voua 
reste  qu'à  vous  plonger  dans  une  grossière  débauche 
ou  dans  ces  vérités  spéculatives  dont  se  contentent  les 
Allemands.  Pour  un  Français,  du  moins  pour  moi, 
cette  façon  d'être  est  impossible  ;  sans  dignité,  je  ne 
comprends  pas  la  vie,  difficile  même  à  comprendre 
avec  toutes  les  séductions  de  la  liberté,  de  la  gloire  et 
de  la  jeunesse. 

Cependant  une  chose  me  charme  chez  le  peuple  al- 
lemand, le  sentiment  religieux.  Si  je  n'étais  pas  trop 
fatigué,  je  quitterais  l'auberge  de  Nittenau  où  je 
crayonne  ce  journal  ;  j'irais  à  la  prière  du  soir  avec 
ces  hommes,  ces  femmes,  ces  enfants  qu'appelle  à 
l'église  le  son  d'une  cloche.  Cette  foule,  me  voyant  à 
genoux  au  milieu  d'elle,  m'accueillerait  en  vertu  de 
l'union  d'une  commune  foi.  Quand  viendra  le  jour  où 
des  philosophes  dans  leur  temple  béniront  un  philo- 
sophe arrivé  par  la  poste,  offriront  avec  cet  étranger 
une  prière  semblable  à  un  Dieu  sur  lequel  tous  les 
philosophes  sont  en  désaccord  ?  Le  chapelet  du  curé 
est  plus  sûr  :  je  m'y  tiens. 

2i  mai. 

Waldmiinchen,  où  j'arrive  le  mardi  matin  21  mai, 
est  le  dernier  village  de  Bavière,  de  ce  côté  de  la  Bo- 
hême. Je  me  félicitais  d'être  à  même  de  remplir 
prompteme.Mt  ma  mission;  je  n'étais  plus  qu'à  cin- 
quante lieues  de  Prague.  Je  me  plonge  dans  l'eau  gla- 
cée, je  fais  ma  toilette  à  une  fontaine,  comme  un  am- 
bassadeur qui  se  prépare  à  une  entrée  triomphale;  je 
pars  et,  à  une  demi-Ueue  de  Waldmiinchen,  j'aborde 


MÉMOIRES  D'OUTRE-TOMBI  30 

plein  d'assurance  la  douane  autrichienne.  Une  barrière 
abaissée  ferme  le  chemin;  je  descends  avec  Hyacinthe, 
dont  le  ruban  rouge  flamboyait.  Un  jeune  douanier,  ar- 
mé d'un  fusil,  nous  conduit  au  rez-de-chaussée  d'une 
maison,  dans  une  salle  voûtée.  Là,  était  assis  à  son 
bureau,  comme  à  un  tribunal,  un  gros  et  vieux  chef  de 
douaniers  allemands  ;  cheveux  roux,  moustaches  rous- 
ses, sourcils  épais  descendant  en  biais  sur  deux  yeux 
verdâtres  à  moitié  ouverts,  l'air  méchant;  mélange 
de  l'espion  de  police  de  Vienne  et  du  contrebandier 
de  Bohême. 

Il  prend  nos  passe-ports  sans  dire  mot;  le  jeune 
douanier  m'approche  timidement  une  chaise,  tandis 
que  le  chef,  devant  lequel  il  a  l'air  de  trembler,  exa- 
mine les  passe-ports.  Je  ne  m'assieds  pas  et  je  vais 
regarder  des  pistolets  accrochés  au  mur  et  une  cara- 
bine placée  dans  l'angle  de  la  salle  ;  elle  me  rappela 
le  fusil  avec  lequel  l'aga  de  l'isthme  de  Corinthe  tira 
sur  le  paysan  grec.  Après  cinq  minutes  de  silence, 
l'Autrichien  aboie  deux  ou  trois  mots  que  mon  Bâlois 
traduisit  ainsi  :  «  Vous  ne  passerez  pas.  »  Gomment, 
je  ne  passerai  pas,  et  pourquoi? 

L'explication  commence  : 

«  Votre  signalement  n'est  pas  sur  le  passe-port.  — 
*  Mon  passe-port  est  un  passe-port  des  aflaires  étran- 
«  gères.  —  Votre  passe-port  est  vieux.  —  Il  n'a  pas  un 
«  an  de  date;  il  est  légalement  valide.  —  Il  n'est  pas 
«  visé  à  l'ambassade  d'Autriche  à  Paris.  —  Vous  vous 
«  trompez,  il  l'est.  —  Il  n'a  pas  le  timbre  sec.  —  Ou- 
«  bli  de  l'ambassade;  vous  voyez  d'ailleurs  le  uwades 
«  autres  légations  étrangères.  Je  viens  de  traverser  le 
«  canton  de  Bâle,  le  grand-duché  de  Bade,  le  royaume 


40  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

a  de  Wurtemberg,  la  Bavière  entière,  on  ne  m'a  pas 
«  fait  la  moindre  difficulté.  Sur  la  simple  déclaration 
«  de  mon  nom,  on  n'a  pas  même  déployé  mon  passe- 
«  port.  —  Avez-vous  un  caractère  public?  —  J'ai  été 
«  ministre  en  France,  ambassadeur  de  Sa  Majesté 
«  très-chrétienne  à  Berlin,  à  Londres  et  à  Rome.  Je 
«  suis  connu  personnellement  de  votre  souverain  et 
«  du  prince  de  Metternich.  —  Vous  ne  passerez  pas. 
«  —  Voulez-vous  que  je  dépose  un  cautionnement? 
«  Voulez-vous  me  donner  une  garde  qui  répondra  de 
«  moi?  —  Vous  ne  passerez  pas.  —  Si  j'envoie  une 
a  estafette  au  gouvernement  de  Bohème?  —  Comme 
«  vous  voudrez.  » 

La  patience  me  manqua;  je  commençai  à  envoyer 
le  douanier  à  tous  les  diables.  Ambasseur  d'un  roi  sur 
le  trône,  peu  m'eût  importé  quelques  heures  de  per- 
dues; mais  ambassadeur  d'une  princesse  dans  les 
fers,  je  me  croyais  infidèle  au  malheur,  traître  envers 
ma  souveraine  captive. 

L'homme  écrivait  :  le  Bâlois  ne  traduisait  pas  mon 
monologue,  mais  il  y  a  des  mots  français  que  nos 
soldats  ont  enseignés  à  l'Autriche  et  qu'elle  n'a  pas 
oubliés.  Je  dis  à  l'interprète  :  «  Explique-lui  que  je  me 
c  rends  à  Prague  pour  offrir  mon  dévouement  au  roi 
«  de  France.  »  Le  douanier,  sans  interrompre  ses 
écritures,  répondit  :  «  Charles  X  n'est  pas  pour  l'Au- 
«  triche  le  roi  de  France.  »  Je  répliquai  :  «  Il  l'est 
«  pour  moi.  »  Ces  mots  rendus  au  Cerbère  parurent 
lui  faire  quelque  effet;  il  me  regarda  de  côté  et  en 
dessous.  Je  crus  que  sa  longue  annotation  serait  en 
dernier  résultat  un  visa  favorable.  Il  barbouille  encore 
quelque  chose  sur  le  passe-port  d'Hyacinthe,  et  rend  le 


MÉMOIRES   D'OUTRE-TOHBE  41 

tout  à  l'interprète.  Il  se  trouva  que  le  visa  était  une 
explication  desmotifs  qui  ne  lui  permettaient  pas  de  me 
laisser  continuer  ma  route,  de  sorte  que  non  seule- 
ment il  m'était  impossible  d'aller  à  Prague,  mais  que 
mon  passe-port  était  frappé  de  faux  pour  les  autres 
lieux  ou  je  pourrais  me  présenter.  Je  remontai  en  ca- 
lèche, et  je  dis  au  postillon  :  «  A  Waldmiinchen.  » 

Mon  retour  ne  surprit  point  le  maître  de  l'auberge. 
Il  parlait  un  peu  français,  il  me  raconta  que  pareille 
chose  était  déjà  arrivée  ;•  des  étrangers  avaient  été 
obligés  de  s'arrêter  à  Waldmiinchen  et  d'envover  leurs 
passe-ports  à  Munich  au  visa  de  la  légation  d'Autriche, 
Mon  hôte,  très  brave  homme,  directeur  de  la  poste 
aux  lettres,  se  chargea  de  transmettre  au  grand  bur- 
grave  de  Bohême*  la  lettre  dont  suit  la  copie  : 

u  WaldmQnchen,  21  mdi  1833. 
«  Monsieur  le  gouverneur, 

«  Ayant  l'honneur  d'être  connu  personnell'inent  de 
«  Sa  Majesté  l'empereur  d'Autriche  et  de  M.  le  prince 
«  de  Metternich,  j'avais  cru  pouvoir  voyager  dans  les 
«  États  autrichiens  avec  un  passe-port  qui,  n'ayant 
«  pas  une  année  de  date,  était  encore  légalement  va- 
«  lide  et  lequel  avait  été  visé  par  l'ambassadeur  d'Au- 

1.  Le  comte  de  Choteck,  dont  il  sera  parlé  plus  loin.  Le  mar- 
quis de  Villeneuve  en  parle  ainsi  dans  ses  Mémoires  sur 
Charles  X  en  exil  :  «  Son  titre  de  grand  burgraye  peut  s'assimi- 
ler aux  fonctions  de  nos  préfets,  avec  moins  de  surchage  dan» 
les  détails  et  de  diversité  dans  les  matières.  Mais  sa  préfecture 
à  lui  était  tout  un  royaume.  Il  administrait  quatre  million» 
d'habitants.  Bien  que  sa  fortune  fût  immense,  il  occupait  un 
hôtel  sans  splendeur.  Ses  opinions  politiquos  étaient  fortomoat 
•mpreintes  de  libéralisme.  • 


42  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

«  triche  &  Paris  pour  la  Suisse  et  l'Italie.  En  effet, 
«  monsieur  le  comte,  j'ai  traversé  l'Allemagne  et  mon 
a  nom  a  suffi  pour  qu'on  me  laissât  passer.  Ce  matin 
tt  seulement,  M.  le  chef  de  la  douane  autrichienne 
«  de  Haselbach  ne  s'est  pas  cru  autorisé  à  la  même 
«  complaisance  et  cela  par  les  motifs  énoncés  dans  son 
«  visa  sur  mon  passe-port  ci-joint,  et  sur  celui  de 
«  M.  Pilorge,  mon  secrétaire.  Il  m'a  forcé,  à  mon 
«  grand  regret,  de  rétrograder  jusqu'à  Waldmiinchen, 
«  où  j'attends  vos  ordres.  J'ose  espérer,  monsieur  le 
«  comte,  que  vous  voudrez  bien  lever  la  petite  diffi- 
«  culte  qui  m'arrête,  en  m'envoyant.  par  l'estafette 
«  que  j'ai  l'honneur  de  vous  expédier,  le  permis 
«  nécessaire  pour  me  rendre  à  Prague,  et  de  là  à 
«  Vienne. 

«  Je  suis  avec  une  haute  considération,  monsieur 
«  le  gouverneur,  votre  très-humble  et  très-obéissant 
«  serviteur. 

«    CHATEAUBRIA^■D.    » 

«  Pardonnez,  monsieur  le  comte,  la  liberté  que  je 
«  prends  de  joindre  un  billet  ouvert  pour  M.  le  duc  de 
«  Blacas.  » 

Un  peu  d'orgueil  perce  dans  cette  lettre  :  j'étais 
blessé;  j'étais  aussi  humilié  que  Cicéron,  lorsque, 
revenant  en  triomphe  de  son  gouvernement  d'Asie, 
ses  amis  lui  demandèrent  s'il  arrivait  de  Baies  ou  de 
sa  maison  de  Tusculum.  Gomment,  mon  nom,  qui 
volait  d'un  pôle  à  l'autre,  n'était  pas  venu  aux  oreilles 
d'un  douanier  dans  les  montagnes  d'Haselbach!  chose 
d'autant  plus  cruelle  qu'on  a  vu  mes  succès  à  Bâle. 
En  Bavière,  j'avais  été  salué  de  Monseigneur  ou  d'Ex- 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  43 

cellence;  un  officier  bavarois,  à  Waldraunchen,  disait 
hautement  dans  l'auberge  que  mon  nom  n'avait  pas 
besoin  du  visa  d'un  ambassadeur  d'Autriche.  Ces  con- 
solations étaient  grandes,  j'en  conviens;  mais  enfin 
une  triste  vérité  demeurait  :  c'est  qu'il  existait  sur  la 
terre  un  homme  qui  n'avait  jamais  entendu  parler  de 
moi. 

Qui  sait  pourtant  si  le  douanier  d'Haselbach  ne  me 
connaissait  pas  un  peu!  Les  polices  de  tous  les  pays 
sont  si  tendrement  ensemble  1  Un  politique  qui  n'ap- 
prouve ni  n'admire  les  traités  de  Vienne,  un  Français 
qui  aime  l'honneur  et  la  liberté  de  la  France,  qui 
reste  fidèle  à  la  puissance  tombée,  pourrait  bien  être 
à  l'index  à  Vienne.  Quelle  noble  vengeance  d'en  agir 
avec  M.  de  Chateaubriand  comme  avec  un  de  ces 
commis  voyageurs  si  suspects  aux  espions  1  Quelle 
douce  satisfaction  de  traiter  comme  un  vagabond  dont 
les  papiers  ne  sont  pas  en  règle,  un  envoyé  chargé  de 
porter  traîtreusement  à  un  enfant  banni  les  adieux 
de  sa  mère  captive  ! 

L'estafette  partit  de  Waldmiinchen  le  21,  à  onze 
heure  du  matin;  je  calculais  qu'elle  pourrait  être  de 
retour  le  surlendemain  23,  de  midi  à  quatre  heures  ; 
mais  mon  imagination  travaillait  :  Qu'allait  devenir 
mon  message  ?  Si  le  gouverneur  est  un  homme  ferme 
et  qu'il  sache  vivre,  il  m'enverra  le  permis  ;  si  c'est 
un  homme  timide  et  sans  esprit,  il  me  répondra  que 
ma  demande  n'étant  pas  dans  ses  attributions,  il  s'est 
empressé  d'en  référer  à  Vienne.  Ce  petit  incident 
peut  plaire  et  déplaire  tout  à  la  fois  au  prince  de  Met- 
ternich.  Je  sais  combien  il  craint  les  journaux  ;  je 
l'ai  vu  à  Vérone  quitter  les  affaires  les  plus  impor- 


44  uÉMOiRES  d'outre-tombe 

tantes,  s'enfermer  tout  éperdu  avec  M.  de  Gentz  *, 
pour  brocher  un  article  en  réponse  au  Constitutionnel 
et  aux  Débats.  Combien  s'écoulera-t-il  de  jours  avant 
la  transmission  des  ordres  du  ministre  impérial? 

D'un  autre  côté,  M.  de  Blacas"  sera-t-il  bien  aise 
de  me  voir  à  Prague?  M.  de  Damas  ^  ne  croira- t-il  pas 


1.  Frédéric  de  Gentx  (1764-1832),  célèbre  publiciste  allemand. 
D  avait  été  secrétaire  des  Conférences  de  Vienne  en  1814  et  1815. 

2.  Sur  le  duc  de  Blacas,  voir  au  tome  III  la  note  1  de  la  page 
493.  —  M.  de  Blacas  avait  suivi  en  exil  le  roi  Charles  X  et 
il  exerçait  sur  la  petite  cour  de  Prague  une  influence  prépondé- 
rante. Il  mourut  à  Prague  le  17  novembre  1839. 

3.  Damas  (Anne-Hyacinthe-Maxence,  baron  de),  né  à  Paris  le 
30  septembre  1785.  Il  n'avait  que  six  ans  lorsqu'il  quitta  la 
France  avec  sa  famille,  au  milieu  des  sinistres  menaces  de  la 
Révolution.  A  dix  ans,  il  entra  à  l'école  des  cadets  de  l'artillerie, 
à  Saint-Pétersbourg,  sur  la  recommandation  de  son  oncle,  le  duc 
de  Richelieu.  Il  aurait  pu  s'appuyer  aussi  du  comte  Roger  de 
Damas,  qui,  sous  le  drapeau  moscovite,  s'était  si  brillamment 
battu  contre  les  Turcs.  Il  servit  avec  distinction  dans  l'armée 
russe  ;  en  1813,  il  était  général  major  (maréchal  de  camp).  A  la 
première  Restauration,  il  fut  attaché  au  duc  d'Angoulème  comme 
gentilhomme  et  comme  aide  de  camp.  Louis  XVIII  le  nomma 
lieutenant  général,  le  10  août  1815.  Lors  de  la  campagne  d'Es- 
pagne en  1823,  à  la  tête  d'une  division  de  l'armée  de  Catalogne, 
il  manœuvra  si  bien  qu'à  Llers  et  à  Llado  (15  et  16  septembre) 
il  fit  prisonnière  toute  la  colonne  ennemie.  La  reddition  de  Fi- 
guières  suivit  de  près  cette  défaite  des  Espagnols.  Le  petit  corps 
étranger,  qui  venait  de  combattre  contre  nous,  et  dont  faisaient 
partie  Armand  Carrel  et  plusieurs  autres  Français,  fut  en  grande 
partie  détruit.  «  Les  quelques  débris  survivants,  dit  Sainte- 
Beuve  (CauseHes  du  lundi,  t.  VI,  p.  73),  n'échappèrent  que 
grâce  à  une  capitulation  généreusement  offerte  par  le  général 
baron  de  Damas,  et  qui  garantissait  la  vie  et  l'honneur  des  capi- 
tules. «  Quant  à  ceux  des  étrangers  qui  sont  Français,  était-il 
dit  dans  la  convention  rédigée  le  lendemain,  le  lieutenant-géné- 
ral s'engage  à  solliciter  vivement  leur  grâce  ;  le  lieutenant- géné- 
ral espère  l'obtenir.  »  En  récompense  des  services  qu'il  venait  de 
rendre,  le  baron  de  Damas  fut  nommé  pair  de  France  le  9  et 
ministre  de  la  guerre  le  19  octobre  1823.  L'année  suivante,  il  fot 


MÉMOIRES  D'OUTRE-TOMBB  45 

que  je  viens  le  détrôner?  M.  le  cardinal  de  Latil 
n'aura-t-il  aucun  souci  ?  Le  triumvirat  ne  profitera-t-il 
pas  de  la  raalencontre  pour  me  faire  fermer  les 
portes  au  lieu  de  me  les  faire  ouvrir?  Rien  de  plus 
aisé  :  un  mot  dit  à  l'oreille  du  gouverneur,  mot  que 
j'ignorerai  toute  ma  vie.  Dans  quelle  inquiétude  seront 
mes  amis  de  Paris?  quand  Taventure  s'ébruitera,  que 
n'en  feront  point  les  gazettes?  que  d'extravagances  ne 
débiteront-elles  pas? 

Et  si  le  grand  burgrave  ne  juge  pas  à  propos  de 
me  répondre?  s'il  est  absent?  si  personne  n'ose  le 
remplacer?  que  deviendrai-je  saiia  passe-port?  où 
pourrai-je  me  faire  reconnaître?  à  Munich?  à 
Vienne?  quel  maître  de  poste  me  donnera  des  chevaux? 
Je  serai  de  fait  prisonnier  dans  Waldmiinchen. 

Voilà  les  dragons  qui  me  traversaient  la  cervelle;  je 
songeais  de  plus  à  mon  éloignement  de  ce  qui  m'était 

appelé  an  ministère  des  affaires  étrangères,  où  il  remplaçait  Cha- 
teaubriand, qui,  je  crois  bien,  lui  en  a  toujours  gardé  rancune.  Le 
4  janvier  1828,  il  fut  enveloppé  dans  la  chute  du  cabinet  de  M.  de 
Villèle.  Le  23  avril  1827,  après  la  mort  du  duc  de  Rivière,  il 
avait  été  choisi  par  le  roi  pour  être  gouverneur  du  duc  de  Bor- 
deaux. Il  suivit  son  élève  en  exil,  et  continua  ses  fonctions  jus- 
qu'au mois  de  novembre  1833.  La  retraite  du  baron  de  Damas 
dans  sa  terre  d'Hautefort,  en  1834,  fut  pour  lui  le  commencement 
d'une  vie  nouvelle.  «  Quelque  chose  de  l'apôtre,  dit  M.  Poujou- 
lat,  apparaissait  dans  ce  gentilhomme  possédé  de  la  passion  du 
bien.  Il  voulait  rendre  meilleurs  et  plus  heureux  les  hommes  au 
milieu  desquels  devait  s'écouler  le  reste  de  sa  vie.  »  Il  mourut 
l«  6  mai  1862.  Ses  dernières  paroles  furent  celles-ci  :  «  Priez, 
mes  enfants,  pour  que  je  âoisse  sans  lâcheté,  mais  aussi,  sans 
confiance  exagérée.  » 

1.  Sur  le  cardinal  de  Latil,  voir  an  tome  V  la  note  1  de  la 
page  158.  —  Premier  aumônier  du  roi  Charles  X,  il  l'accom- 
pa^-na  sur  la  terre  étrangère  et  ne  revint  en  France  qu'en  1836, 
après  la  mort  de  son  maître.  Il  monmt  en  1839,  la  même  année 
que  M.  (U  bla,ciu. 


46  MEMOIRES   D*OUTR£-TOMbB 

cher  :  j'ai  trop  peu  de  temps  à  vivre  pour  perdre  ce 
peu.  Horace  a  dit  :  «  Carpe  diem,  cueillez  le  jour.  » 
Conseil  du  plaisir  à  vingt  ans,  de  la  raison  à  mon  âge. 
Fatigué  de  ruminer  tous  les  cas  dans  ma  tête,  j'en- 
tendis le  bruit  d'une  foule  au  dehors;  mon  auberge 
était  sur  la  place  du  village.  Je  regardais  par  la  fenê- 
tre un  prêtre  portant  les  derniers  sacrements  à  un 
mourant.  Qu'importaient  à  ce  mourant  les  affaires  des 
rois,  de  leurs  serviteurs  et  du  monde?  Chacun  quittait 
son  ouvrage  et  se  mettait  à  suivre  le  prêtre;  jeunes 
femmes,  vieilles  femmes,  enfants,  mères  avec  leurs 
nourrissons  dans  leurs  bras,  répétaient  la  prière  des 
agonisants.  Arrivé  à  la  porte  du  malade,  le  curé  donna 
la  bénédiction  avec  le  saint  viatique.  Les  assistants  se 
mirent  à  genoux  en  faisant  le  signe  de  !a  croix  et  bais- 
sant la  tête.  Le  passe-port  pour  l'éternité  ne  sera 
point  méconnu  de  celui  qui  distribue  le  pain  et  ouvre 
l'hôtellerie  au  voyageur. 

Quoique  j'eusse  été  sept  jours  sans  me  coucher,  je 
ne  pus  rester  au  logis;  il  n'était  guère  plus  d'une 
heure  :  sorti  du  village  du  côté  de  Ratisbonne,  j'avisai 
adroite,  au  milieu  d'un  blé,  une  chapelle  blanche; 
j'y  dirigeai  mes  pas.  La  porte  était  fermée;  à  travers 
une  fenêtre  biaise  on  apercevait  un  autel  avec  une 
croix.  La  date  de  l'érection  de  ce  sanctuaire,  1830, 
était  écrite  sur  l'architrave  :  on  renversait  une  mo- 
narchie à  Paris  et  l'on  construisait  une  chapelle  à 
Waldmunchen.  Les  trois  générations  bannies  devaient 
venir  habiter  un  exil  à  cinquante  lieues  du  nouvel 
asile  élevé  au  roi  crucifié.  Des  millions  d'événements 
l'accomplissent  à  la  fois  :  que  fait  au  noir  endormi 


MEMOIRES   D'OUTRE-TOMBK  47 

SOUS  un  palmier,  au  bord  du  Niger,  le  blanc  qui 
tombe  au  même  instant  sous  le  poignard  au  rivage 
du  Tibre  ?  Que  fait  à  celui  qui  pleure  en  Asie  celui  qui 
rit  en  Europe?  Que  faisait  au  maçon  qui  bâtissait  cette 
chapelle,  au  prêtre  bavarois  qui  exaltait  ce  Christ  en 
1830,  le  démolisseur  de  Saint-Germain-FAuxerrois, 
rabatteur  des  croix  en  1830?  Les  événements  ne 
comptent  que  pour  ceux  qui  en  pâtissent  ou  qui  en 
profitent;  ils  ne  sont  rien  pour  ceux  qui  les  ignorent, 
ou  qu'ils  n'atteignent  pas.  Telle  race  de  pâtres,  dans 
les  Abruzzes,  a  vu  pas9«r,  sans  descendre  de  la  mon- 
tagne, les  Carthaginois,  les  Romains,  les  Goths,  les 
générations  du  moyen  âge,  et  les  hommes  de  l'âge 
actuel.  Cette  race  ne  s'est  point  mêlée  aux  habitants 
successifs  du  vallon,  et  la  religion  seule  est  montée 
jusqu'à  elle. 

Rentré  à  l'auberge,  je  me  suis  jeté  sur  deux  chaises 
dans  l'espoir  de  dormir,  mais  en  vain  ;  le  mouvement 
de  mon  imagination  était  plus  fort  que  ma  lassitude. 
Je  rabâchais  sans  cesse  mon  estafette  :  le  dîner  n'a 
rien  fait  à  l'aflFaire.  Je  me  suis  couché  au  milieu  de  la 
rumeur  des  troupeaux  qui  rentraient  des  champs.  A 
dix  heures,  un  autre  bruit  ;  le  watchman  a  chanté 
l'heure  ;  cinquante  chiens  ont  aboyé,  après  quoi  ils 
sont  allés  au  chenil  comme  si  le  watchman  leur  eût 
donné  l'ordre  de  se  taire  :  j'ai  reconnu  la  discipline 
allemande. 

La  civilisation  a  marché  en  Germanie  depuis  mon 
voyage  à  Berlin  :  les  lits  sont  maintenant  presque 
assez  longs  pour  un  homme  de  taille  ordinaire  ;  mais 
le  drap  de  dessus  est  toujours  cousu  à  la  couverture, 
et  le  drap  de  dessous,  trop  étroit,  finit  par  se  tordra 


48  uÉMoiRES  d'outre-tohbe 

et  se  recoquiller  de  manière  à  vous  être  très  incom- 
mode ;  et  puisque  je  suis  dans  le  pays  d'Auguste  La- 
fontaine  S  j'imiterai  son  génie;  je  veux  instruire  la 
dernière  postérité  de  ce  qui  existait  de  mon  temps 
dans  la  chambre  de  mon  auberge  à  Waldmiinchen 
Sachez  donc,  arrière-neveux,  que  cette  chambre  était 
une  chambre  à  Titalienne,  murs  nus,  badigeonnés  en 
blanc,  sans  boiseries  ni  tapisserie  aucune,  large  plinthe 
ou  bandeau  coloré  au  bas,  plafond  avec  un  cercle  à 
trois  filets,  corniche  peinte  en  rosaces  bleues  avec  une 
guirlande  de  feuilles  de  laurier  chocolat,  et  au-dessous 
de  la  corniche,  sur  le  mur,  des  rinceaux  à  dessins 
rouges  sur  un  fond  vert  américain.  Çà  et  là,  de  petites 
gravures  françaises  et  anglaises  encadrées.  Deux  fe- 
nêtres avec  rideaux  de  coton  blanc.  Entre  les  fenêtres 
un  miroir.  Au  milieu  de  la  chambre,  une  table  de 
douze  couverts  au  moins,  garnie  de  sa  toile  cirée  à 
fond  élevé,  imprimé  de  roses  et  de  fleurs  diverses. 
Six  chaises  avec  leurs  coussins,  recouverts  d'une  toile 
rouge  à  carreaux  écossais.  Une  commode,  trois  cou- 
chettes autour  de  la  chambre  ;  dans  un  angle,  auprès 
de  la  porte,  un  poêle  de  faïence  vernissée  noir,  et 
dont  les  faces  présentent  en  relief  les  armes  de  Ba- 
vière ;  il  est  surmonté  d'un  récipient  en  forme  de 
couronne  gothique.  La  porte  est  munie  d'une  machine 
de  fer  compliquée,  capable  de  clore  les  huis  d'une 
geôle  et  de  déjouer  les  rossignols  des  amants  et  des 

1.  Lafontaine  (Auguste-Henri-Jules),  né  à  Brunswick,  le  10 
octobre  1759,  mort  à  Halle  le  20  avril  1831.  Ses  romans,  au 
nombre  d'une  cinquantaine,  ont  eu  un  succès  considérable,  et 
plusieurs  ont  été  traduits  en  français.  Le  plus  célèbre  de  ses 
ouvrages,  publié  k  Berlin,  de  1797  à  1804,  sous  le  titre  d'Eu- 
toirea  de  famille,  ne  forme  pas  moins  de  12  volumes. 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  49 

▼oleurs.  Je  signale  aux  voyageurs  l'excellente  chambre 
où  j'écris  cet  inventaire  qui  joute  avec  celui  de  l'Avare  ; 
je  la  recommande  aux  légitimistes  futurs  qui  pour- 
raient être  arrêtés  par  les  héritiers  du  bouquetin  roux 
de  Haselbach.  Cette  page  de  mes  i/emofre^  fera  plaisir 
à  l'école  littéraire  moderne. 

Après  avoir  compté,  à  la  lueur  de  la  veilleuse,  les 
astragales  du  plafond,  regardé  les  gravures  de  la.  jeune 
Milanaise,  de  la  belle  Belvétienne,  de  la  jeune  Fran- 
çaise, de  la  jeune  Russe,  du  feu  roi  de  Bavière,  de  la 
feue  reine  de  Bavière,  qui  ressemble  à  une  dame  que 
je  connais  et  dont  il  m'est  impossible  de  me  rappeler 
le  nom,  j'attrapai  quelques  minutes  de  sommeil. 

Délité  le  22  à  sept  heures,  un  bain  emporta  le  reste 
de  ma  fatigue,  et  je  ne  fus  plus  occupé  que  de  ma 
bourgade,  comme  le  capitaine  Cook  d'un  îlot  décou- 
vert par  lui  dans  l'océan  Pacifique. 

Waldmiinchen  est  bâti  sur  la  pente  d'une  colline; 
il  ressemble  assez  à  un  village  délabré  de  l'État  romain. 
Quelques  devants  de  maison  peints  à  fresquo.  une 
porte  voûtée  à  l'entrée  et  à  la  sortie  de  la  principale 
rue,  point  de  boutiques  ostensibles,  une  fontaine  à 
sec  sur  la  place.  Pavé  épouvantable  mêlé  de  grandes 
dalles  et  de  petits  cailloux,  tels  qu'on  n'en  voit  plus 
que  dans  les  environs  de  Quimper-Coreniin. 

Le  peuple,  dont  l'apparence  est  rustique,  n'a  point 
de  costume  particulier.  Les  femmes  vont  la  tête  nue 
ou  enveloppée  d'un  mouchoir,  à  la  guise  des  laitières 
de  Paris  ;  leurs  jupons  sont  courts  ;  elles  marchent 
jambes  et  pieds  nus,  de  même  que  les  enfants.  Les 
hommes  sont  habillés,  partie  comme  les  gens  du 
peuple  de  nos  villes,  partie  comme  nos  anciens  pay- 
VI.  4 


60  MÉMOIRES  D*OUTR£-TOMfiE 

sans.  Dieu  soit  loué  I  ils  n'ont  que  des  chapeaux,  et 
les  infâmes  bonnets  de  coton  de  nos  bourgeois  leur 
sont  inconnus. 

Tous  les  jours  ii  j  «,  ut  mos,  spectacle  à  Waldmun- 
chen,  et  j'y  assistais  à  la  première  place.  A  six  heures 
du  matin,  un  vieux  berger,  grand  et  maigre,  parcourt 
le  village  à  différentes  stations  ;  il  sonne  d'une  trompe 
droite,  longue  de  six  pieds,  qu'on  prendrait  de  loin 
pour  un  porte-voix  ou  une  houlette.  Il  en  tire  d'abord 
trois  sons  métalliques  assez  harmonieux,  puis  il  fait 
entendre  l'air  précipité  d'une  espèce  de  galop  ou  de 
ranz  des  vaches,  imitant  des  mugissements  de  bœufs 
et  des  rires  de  pourceaux.  La  fanfare  finit  par  une 
note  soutenue  et  montante  en  fausset. 

Soudain  débouchent  de  toutes  les  portes  des  vaches, 
des  génisses,  des  veaux,  des  taureaux  ;  ils  envahissent 
en  beuglant  la  place  du  village  ;  ils  montent  ou  des- 
cendent de  toutes  les  rues  circonvoisines,  et,  s'étant 
formés  en  colonne,  ils  prennent  le  chemin  accoutumé 
pour  aller  paître.  Suit  en  caracolant  l'escadron  des 
porcs,  qui  ressemblent  à  des  sangliers  et  qui  grognent. 
Les  moutons  et  les  agneaux  placés  à  la  queue,  font 
en  bêlant  la  troisième  partie  du  concert  ;  les  oies 
composent  la  réserve  :  en  un  quart  d'heure  tout  a 
disparu. 

Le  soir,  à  sept  heures,  on  entend  de  nouveau  la 
trompe  ;  c'est  la  rentrée  des  troupeaux.  L'ordre  de  la 
troupe  est  changé  :  les  porcs  font  l'avant-garde,  tou- 
jours avec  la  même  musique  ;  quelques-uns,  détachés 
en  éclaireurs,  courent  au  hasard  ou  s'arrêtent  à  tous 
les  coins.  Les  moutons  défilent  ;  les  vaches,  avec  leurs 
flis.  leurs  filles  et  leurs  maris,  ferment  la  marche  ;  les 


MÉMOIRES   D'OUTRE-TOMBB  SI 

oies  dandinent  sur  les  flancs.  Tous  ces  animaux  re- 
gagnent leurs  toits,  aucun  ne  se  trompe  de  porte; 
mais  il  y  a  des  cosaques  qui  vont  à  la  maraude,  des 
étourdis  qui  jouent  et  ne  veulent  pas  rentrer,  de 
jeunes  taureaux  qui  s'obstinent  à  rester  avec  une 
compagne  qui  n'est  pas  de  leur  crèche.  Alors  viennent 
les  femmes  et  les  enfants  avec  leurs  petites  gaules  ; 
ils  obligent  les  traînards  à  rejoindre  le  corps,  et  les 
réfractaires  à  se  soumettre  à  la  règle.  Je  me  réjouis- 
sais de  ce  spectacle,  comme  jadis  Henri  IV  à  Chauny 
s'amusait  du  vacher  nommé  Tout-le-Monde  qui  ras- 
semblait ses  troupeaux  au  son  de  la  trompette. 

Il  y  a  bien  des  années  qu'étant  au  château  de  Fer- 
vacques,  en  Normandie,  chez  madame  de  Custine, 
j'occupais  la  chambre  de  ce  Henri  IV  :  mon  lit  était 
énorme  :  le  Béarnais  y  avait  dormi  avec  quelque  Flo- 
rette  :  j'y  gagnai  le  royalisme,  car  je  ne  l'avais  pas 
naturellement.  Des  fossés  remplis  d'eau  environnent 
le  château.  La  vue  de  ma  fenêtre  s'étendait  sur  des 
prairies  que  borde  la  petite  rivière  de  Fervacques. 
Dans  ces  prairies  j'aperçus  un  matin  une  élégante 
truie  d'une  blancheur  extraordinaire  ;  elle  avait  l'air 
d'être  la  mère  du  prince  Marcasssin.  Elle  était  couchée 
au  pied  d'un  saule  sur  l'herbe  fraîche,  dans  la  rosée  : 
un  jeune  verrat  cueillit  un  peu  de  mousse  fine  et  den- 
telée avec  ses  défenses  d'ivoire,  et  la  vint  déposer  sur 
la  dormeuse  ;  il  renouvela  cette  opération  tant  de  fois 
que  la  blanche  laie  finit  par  être  entièrement  cachée  : 
on  ne  voyait  plus  que  des  pattes  noires  sortir  du  du- 
vet de  verdure  dans  lequel  elle  était  ensevelie. 

Ceci  soit  dit  à  la  gloire  d'une  bête  mal  famée  dont 
je  rougirais  d'avoir  parlé  trop  longtemps,  si  Homère 


5Î  MÉMOIRES   D'OUTRE-TOMBE 

ne  l'aTait  chantée.  Je  m'aperçois  en  efifet  que  ceria 
partie  de  mes  Mémoires  n'est  rien  moins  qu'une  odys- 
sée :  Waldmiinchen  est  Ithaque  ;  le  berger  est  le  fidèle 
Eumée  avec  ses  porcs  ;  je  suis  le  fils  de  Laërte,  revenu 
après  avoir  parcouru  la  terre  et  les  mers.  J'aurais 
peut  être  mieux  fait  de  m'enivrer  du  nectar  d'Évan- 
théeS  de  manger  la  fleur  de  la  plante  moly,  de  m'a- 
languir  au  pays  des  Lotophages,  de  rester  chez  Circé 
ou  d'obéir  au  chant  des  Sirènes  qui  me  disaient  : 
«  Approche,  viens  à  nous.  » 

22  mai  1833. 

Si  j'avais  vingt  ans,  je  chercherais  quelques  aven- 
tures dans  Waldmiinchen  comme  moyen  d'abréger 
les  heures  ;  mais,  à  mon  âge,  on  n'a  plus  d'échelle  de 
soie  qu'en  souvenir,  et  l'on  n'escalade  les  murs  qu'a- 
vec les  ombres.  Jadis  j'étais  fort  lié  avec  mon  corps  ; 
je  lui  conseillais  de  vivre  sagement,  afin  de  se  montrer 
tout  gaillard  et  tout  ravigoté  dans  une  quarantaine 
d'années.  Il  se  moquait  des  sermons  ^  de  mon  âme, 
s'obstinait  à  se  divertir  et  n'aurait  pas  donné  deux 
patards  pour  être  un  jour  ce  qu'on  appelle  un  homme 
bien  conservé:  «  Au  diable  !  disait-il:  quegagnerais-je 
«  à  lésiner  sur  mon  printemps,  pour  goûter  les  joies 

1.  Chateaubriand  se  délecte  ici  aux  souvenirs  de  l'Odyssée. 
Evanthée  {le  bien  fleuri),  que  l'auteur  emprunte  au  197»  vers  da 
IX»  chant,  y  figure  en  qualité  de  père  de  Maron.  C'est  un  sui»- 
nom  de  Bacchus,  ce  que  confirme  Euripide  dans  le  Gyclopê 
(vers  141).  Nous  sommes  un  peu  brouillés  aujourd'hui  arec  tout 
ces  noms  et  surnoms,  à  travers  lesquels  me  sert  de  guide  l'excel- 
lent M.  de  Marcellus,  non  moins  familier  que  ChateaabrUnd 
•Tce  tous  les  souvenirs  homériques. 

2.  Dans  les  éditions  précédentes,  on  a  imprimé  :  «  Il  se  m»- 
qnait  des  serments  de  mon  âme  ».  M.  de  Marcellus  propose  dft 
lire  sermons.  Sa  ieçoD  m'a  paru  bonne,  et  je  l'ai  suivie. 


MâMOIKES  O'OUTBE-XOUBB  53 

i  de  la  vie  quand  personne  ne  voudra  plus  les  par- 
«  tager  avec  moi  ?»  Et  il  se  donnait  du  bonheur  par- 
dessus la  tête. 

Je  suis  donc  obligé  de  le  prendre  tel  qu'il  est  main- 
tenant :  je  le  menai  promener  le  22  au  sud-est  du 
village.  Nous  suivîmes  parmi  les  molières  un  petit 
courant  d'eau  qui  mettait  en  mouvement  des  usines. 
On  fabrique  des  toiles  àWaldmiinchen  ;  les  lés  de  ces 
toiles  étaient  déroulés  sur  les  prés;  de  jeunes  filles, 
chargées  de  les  mouiller,  couraient  pieds  nus  sur  les 
zones  blanches,  précédées  de  l'eau  qui  jaillissait  de 
leur  arrosoir,  comme  les  jardiniers  arroseraient  une 
plate-bande  de  fleurs.  Le  long  du  ruisseau  je  pensais 
à  mes  amis,  je  m'attendrissais  à  leur  souvenir,  puis 
je  demandais  ce  qu'ils  devaient  dire  de  moi  à  Paris  : 
«  Est-il  arrivé  ?  A-t-il  vu  la  famille  royale?  reviendra- 
«  t-il  bientôt  ?  »  Et  je  délibérais  si  je  n'enverrais  pas 
Hyacinthe  chercher  du  beurre  frais  et  du  pain  bis, 
pour  manger  du  cresson  au  bord  d'une  fontaine  sous 
une  cépée  d'aunes.  Ma  vie  n'était  pas  plus  ambitieuse 
que  cela  :  pourquoi  la  fortune  a-t-elle  accroché  à  sa 
roue  la  basque  de  mon  pourpoint  avec  le  pan  du 
manteau  des  rois  ? 

Rentré  au  village,  j'ai  passé  près  de  l'église ,  deux 
•anctuaires  extérieurs  accolent  le  mur  ;  l'un  présente 
saint-Pierre  es  Liens,  avec  un  tronc  pour  les  prison- 
niers ;  j'y  ai  mis  quelques  kreutzer  en  mémoire  de  la 
prison  de  Pellico  et  de  ma  loge  à  la  Préfecture  de 
police.  L'autre  sanctuaire  offre  la  scène  du  jardin  des 
Oliviers  :  scène  si  touchante  et  si  sublime  qu'elle  n'est 
pas  même  détruite  ici  par  le  grotesque  des  person- 
oageâ. 


64  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

J'ai  hâté  mon  dîner  et  couru  à  la  prière  du  soir  que 
j'entendais  tinter.  En  tournant  le  coin  de  l'étroite  rue 
de  l'église,  une  échappée  de  vue  s'est  ouverte  sur  des 
collines  éloignées  :  un  peu  de  clarté  respirait  encore 
à  l'horizon,  et  cette  clarté  mourante  venait  du  côté  de 
la  France.  Un  sentiment  profond  a  poigne  mon  cœur. 
Quand  donc  mon  pèlerinage  finira-t-il  ?  Je  traversai 
les  terres  germaniques  bien  misérable  lorsque  je  re- 
venais de  l'armée  des  princes,  bien  triomphant  lors- 
que, ambassadeur  de  Louis  XVIII,  je  me  rendais  à 
Berlin  ;  après  tant  et  de  si  diverses  années,  je  péné- 
trais à  la  dérobée  au  fond  de  cette  même  Allemagne, 
pour  chercher  le  roi  de  France  banni  de  nouveau. 

J'entrai  à  l'église  :  elle  était  toute  noire  ;  pas  même 
une  lampe  alhimée.  A  travers  la  nuit,  je  ne  reconnais- 
sais le  sanctuaire,  dans  un  enfoncement  gothique, 
que  par  sa  plus  épaisse  obscurité.  Les  murs,  les  au- 
tels, les  piliers,  me  semblaient  chargés  d'ornements 
et  de  tableaux  encrêpés;  la  nef  était  occupée  de  bancs 
serrés  et  parallèles. 

Une  vieille  femme  disait  à  haute  voix  en  allemand 
les  Pater  du  chapelet  ;  des  femmes  jeunes  et  vieilles, 
que  je  ne  voyais  pas,  répondaient  des  Ave  Maria.  La 
vieille  femme  articulait  bien,  sa  voix  était  nette,  son 
accent  grave  et  pathétique  ;  elle  était  à  deux  bancs  de 
moi;  sa  tête  s'inclinait  lentement  dans  l'ombre,  toutes 
les  fois  qu'elle  prononçait  le  mot  Christo,  en  ajoutant 
quelque  oraison  au  Pater.  Le  chapelet  fut  suivi  des 
litanies  de  la  Vierge  ;  les  ora  pro  nobis,  psalmodiés  en 
allemand  par  les  priantes  invisibles,  sonnaient  à  mon 
oreille  comme  le  mot  répété  espérance,  espérance,  es- 
pérance !  Nous  sommes  sortis  pêle-mêle  ;  je  suis  allé 


KÉHOIRES   d'outre-tombe  55 

me  coucher  avec  l'espérance  ;  je  ne  l'avais  pas  serrée 
dans  mes  bras  depuis  longtemps  ;  mais  elle  ne  vieillit 
point,  et  on  l'aime  toujours,  malgré  ses  infidélités. 

Selon  Tacite,  les  Germains  croient  la  nuit  plus  an- 
cienne que  le  jour  ;  nox  ducere  diem  videtur.  J'ai 
pourtant  compté  de  jeunes  nuits  et  des  jours  sempi- 
ternels. Les  poètes  nous  disent  aussi  que  le  Sommeil 
est  le  frère  de  la  Mort  :  je  ne  sais,  mais  très  certaine- 
ment la  Vieillesse  est  sa  plus  proche  parente. 

'  23  mai  1833. 

Le  23,  au  matin,  le  ciel  mêla  quelques  douceurs  à 
mes  maux  :  Baptiste  m'apprit  que  l'homme  considé- 
rable du  lieu,  le  brasseur  de  bière,  avait  trois  filles, 
et  possédait  mes  ouvrages  rangés  parmi  ses  cruchons. 
Quand  je  sortis,  le  monsieur  et  deux  de  ses  filles  me 
regardaient  passer  :  que  faisait  la  troisième  demoi- 
selle? Jadis  m'était  tombée  une  lettre  du  Pérou,  écrite 
de  la  propre  main  d'une  dame,  cousine  du  soleil,  la- 
quelle admirait  Atala  ;  mais  être  connu  à  Waldmiin- 
chen,  à  la  barbe  du  loup  de  Haselbach,  c'était  une 
chose  mille  fois  plus  glorieuse  :  il  était  vrai  que  ceci 
se  passait  en  Bavière,  à  une  lieue  de  l'Autriche,  nargue 
de  ma  renommée.  Savez-vous  ce  qui  me  serait  arrivé 
si  mon  excursion  en  Bohême  n'eût  été  entreprise  que 
de  mon  chef?  (Mais  que  serais-je  allé  faire  pour  moi 
seul  en  Bohême?)  Arrêté  à  la  frontière,  je  serais  re- 
tourné à  Paris.  Un  homme  avait  médité  un  voyage  à 
Pékin  ;  un  de  ses  amis  l'aperçoit  sur  le  pont  royal  à 
Paris  :  «  Eh  comment  I  je  vous  croyais  en  Chine  ?  — 
«  Je  suis  revenu  :  ces  Chinois  m'ont  fait  des  difficul- 
«  tés  à  Canton,  je  les  ai  plantés  là.  » 


56  MÉMOIRES   D'OUTRE-TOMBË 

Comme  Baptiste  me  racontait  mes  triomphes,  le  glas 
d'un  enterrement  me  rappelle  à  ma  fenêtre.  Le  curé 
passe,  précédé  de  la  croix  ;  des  hommes  et  des  femmes 
afQuent,  les  hommes  en  manteaux,  les  femmes  en 
robes  et  en  cornettes  noires.  Enlevé  à  trois  portes  de 
la  mienne,  le  corps  est  conduit  au  cimetière  :  au  bout 
d'une  demi-heure,  les  cortégeants  reviennent,  moins  le 
cortège.  Deux  jeunes  femmes  avaient  leur  mouchoir 
sur  les  yeux,  l'une  des  deux  poussait  des  cris  ;  elles 
pleuraient  leur  père  ;  l'homme  décédé  était  celui  qui 
reçut  le  viatique  le  jour  de  mon  arrivée. 

Si  mes  if^moirej  parviennent  jusqu'à  Waldmûnchea, 
quand  moi-même  je  ne  serai  plus,  la  famille  en  deuil 
aujourd'hui  y  trouvera  la  date  de  sa  douleur  passée. 
Du  fond  de  son  lit,  l'agonisant  a  peut-être  ouï  le  bruit 
de  ma  voiture  ;  c'est  le  seul  bruit  qu'il  aura  entendu 
de  moi  sur  la  terre. 

La  foule  dispersée,  j'ai  pris  le  chemin  que  j'avais 
ru  prendre  au  convoi  dans  la  direction  du  levant 
d'hiver.  J'ai  trouvé  d'abord  un  vivier  d'eau  stagnante, 
^  l'orée  duquel  s'écoulait  rapidement  un  ruisseau, 
comme  la  vie  au  bord  de  la  tombe.  Des  croix  au 
revers  d'une  butte  m'ont  indiqué  le  cimetière.  Je 
gravis  un  chemin  creux,  et  la  brèche  d'un  mur  m'in- 
troduisit dans  le  saint  enclos. 

Des  sillons  d'argile  représentaient  les  corps  au- 
dessus  du  sol;  des  croix  s'élevaient  çà  et  là:  elles 
marquaient  les  issues  par  lesquelles  les  voyageurs 
étaient  entrés  dans  le  nouveau  monde,  ainsi  que  les 
balises  indiquent  à  l'embouchure  d'un  fleuve  les 
passes  ouvertes  aux  vaisseaux.  Un  pauvre  vieux  creu- 
sait la  tombe  d'un  enfant;  seul,  en  sueur  et  la  tête 


MEMOIRES    t'OUTRE-TOMBE  67 

nue,  il  n«  chaniait  pas,  il  ne  plaisantait  pas  à  Tinstar 
des  clowns  d'Hamlet.  Plus  loin  était  une  autre  tosse, 
près  de  laquelle  on  voyait  une  escabelle,  un  levier  et 
une  corde  pour  la  descente  dans  l'éternité. 

Je  suis  allé  droit  à  cette  fosse  qui  semblait  me  dire  : 
«  Voilà  une  bonne  occasion  I  »  Au  fond  du  trou  gisait 
le  récent  cercueil  recouvert  de  quelques  pelletées  de 
poussière  blanche  en  attendant  le  reste.  Une  pièce  de 
toile  blanchissait  sur  le  gazon  :  les  morts  avaient  soin 
de  leur  linceul. 

Loin  de  son  pays,  le  chrétien  a  toujours  moyen  de 
s'y  transporter  subitement  :  c'est  de  visiter  autour  des 
églises  le  dernier  asile  de  l'homme:  le  cimetière  est  le 
champ  de  famille,  et  la  religion  la  patrie  universelle. 

Il  était  midi  quand  je  suis  rentré  ;  d'après  tous  les 
calculs,  l'estafette  ne  pouvait  être  revenue  avant  trois 
heures  ;  néanmoins  chaque  piétinement  de  chevaux 
me  faisait  courir  à  la  fenêtre  :  à  mesure  que  l'heure 
approchait,  je  me  j^ersuadais  (jue  le  permis  n'arrive- 
rait pas. 

Pour  dévorer  le  temps  je  demandai  la  note  de  ma 
dépense  ;  je  me  mis  à  supputer  les  poulets  que  "avais 
mangés:  plus  grand  que  moi  n'a  pas  dédaigné  ce 
soin.  Henri  Tudor,  septième  du  nom,  en  qui  finirent 
les  troubles  de  la  Rose  blanche  et  la  Rose  rouge,  comme 
je  vais  unir  la  cocarde  blanche  à  la  cocarde  tricolore, 
ï'enri  Vil  a  paraphé  une  à  une  les  pages  d'un  livret 
de  comptes  que  j'ai  vu  :  «  A  une  femme  pour  trois 
pommes,  12  sous;  pour  avoir  découvert  trois  lièvres, 
f)  schellings  8  sous  ;  à  maître  Bernard,  le  poète  aveu- 
gle, 100  schillings  (c'était  mieux  qu'Homère)  ;  à  un 
petit  homme,   Utile  tnarit  à   Shaftesbury,  20  schel- 


58  MÉMOIRES    d'OUTR£-TOMBE 

lings.  »  Nous  avons  aujourd'hui  beaucoup  de  petits 
hommes,  mais  ils  coûtent  plus  de  20  schellings. 

A  trois  heures,  heure  à  laquelle  l'estafette  aurait  pu 
être  de  retour,  j'allai  avec  Hyacinthe  sur  la  route 
d'Haselbach.  Il  faisait  du  vent,  le  ciel  était  semé  de 
nuages  qui  passaient  sur  le  soleil  en  jetant  leur  ombre 
aux  champs  et  aux  sapinières.  Nous  étions  précédés 
d'un  troupeau  du  village,  qui  élevait  dans  sa  marche 
la  noble  poussière  de  l'armée  du  grand-duc  de  Qui- 
rocie,  combattue  si  vaillamment  par  le  chevalier  de 
la  Manche.  Un  calvaire  pointait  au  haut  d'une  des 
montées  du  chemin;  de  là  on  découvrait  un  long 
ruban  de  la  chaussée.  Assis  dans  une  ravine,  j'inter- 
rogeais Hyacinthe  :  «  Sœur  Anne,  ne  vois-tu  rien 
«  venir  ?  »  Quelques  carrioles  de  village  aperçues  de 
loin  nous  faisaient  battre  le  cœur;  en  approchant, 
elles  se  montraient  vides,  comme  tout  ce  qui  porte 
des  songes.  Il  me  fallut  retourner  au  logis  et  dîner 
bien  triste.  Une  planche  s'offrait  après  le  naufrage  : 
la  diligence  devait  passer  à  six  heures  ;  ne  pouvait- 
elle  pas  apporter  la  réponse  du  gouverneur?  Six 
heures  sonnent  :  point  de  diligence.  A  six  heures  un 
quart,  Baptiste  entre  dans  une  chambre  :  «  Le  cour- 
«  rier  ordinaire  de  Prague  vient  d'arriver;  il  n'y  a 
«  rien  pour  Monsieur.  »  Le  dernier  rayon  d'espoir 
s'éteignit. 

A  peine  Baptiste  était-il  sorti  de  ma  chambre,  que 
Schwartz  paraît,  agitant  en  l'air  une  grande  lettre,  à 
grand  cachet,  et  criant  :  «  Foilà  le  bermis.  »  Je  saute 
sur  la  dépèche  ;  je  déchire  l'enveloppe  ;  elle  contenait, 
avec  une  lettre  du  gouverneur,  le  permis  et  un  billet 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  59 

de  M.  de  Blaeas.  Voici  la  lettre  de  M.  le  comte  de 
Choteck  : 

«  Prague,  33  mai  1833. 
«  Monsieur  le  vicomte, 

«  Je  suis  bien  fâché  qu'à  votre  entrée  en  Bohême 
«  vous  ayez  éprouvé  des  difficultés  et  des  retards 
«  dans  votre  voyage.  Mais,  vu  les  ordres  très  sévères 
«  qui  existent  à  nos  frontières  pour  tous  les  voya- 
«  geurs  qui  viennent  de  France,  ordres  que  vous 
«  trouverez  vous-même  bien  naturels  dans  les  cir- 
«  constances  actuelles,  je  ne  puis  qu'approuver  la 
«  conduite  du  chef  de  la  douane  de  Haselbach.  Malgré 
«  la  célébrité  tout  européenne  de  votre  nom,  vous 
«  voudrez  bien  excuser  cet  employé,  qui  n'a  pas 
«  l'honneur  de  vous  connaître  personnellement,  s'il 
«  a  eu  des  doutes  sur  l'identité  de  la  personne,  d'au- 
•  tant  plus  que  votre  passe-port  n'était  visé  que  pour 
«  la  Lombardie  et  non  pour  tous  les  États  autri- 
«  chiens.  Quant  à  votre  projet  de  voyage  pour  Vienne, 
a  j'en  écris  aujourd'hui  au  prince  de  Metternich,  et 
«  je  m'empresserai  de  vous  communiquer  sa  réponse 
«  dès  votre  arrivée  à  Prague. 

«  J'ai  l'honneur  de  vous  envoyer  ci-jointe  la  réponse 
«  de  M.  le  duc  de  Blaeas,  et  je  vous  prie  de  vouloir 
«  bien  recevoir  les  assurances  de  la  haute  considéra- 
«  tion  avec  laquelle  j'ai  l'honneur  d'être,  etc. 

«  Le  comte  de  Choteck.  » 

Cette  réponse  était  polie  et  convenable  ;  le  gouver- 
nement ne  pouvait  pas  m'abandonner  l'autorité  infé- 
rieure, qui  après  tout  avait  fait  son  devoir.  J'avais 


60  MÉMOIRES    D'OUTRE-TOMB» 

moi-même  prévu  à  Paris  les  chicanes  dont  mon  vieux 
passe-port  pourrait  devenir  la  cause.  Quant  à  Vienne, 
j'en  avais  parlé  dans  un  but  politique,  afin  de  rassu- 
rer M.  le  comte  de  Choteck  et  de  lui  montrer  que  je 
ne  fuyais  pas  le  prince  de  Metternich. 

A  huit  heures  du  soir,  le  jeudi  23  mai*,  je  montai 
en  voiture.  Qui  le  croirait?  ce  fut  avec  une  sorte  de 
peine  que  je  quittai  Waldmûnchen  1  Je  m'étais  déjà 
habitué  à  mes  hôtes;  mes  hôtes  s'étaient  accoutumés 
à  moi.  Je  connaissais  tous  les  visages  aux  fenêtres  et 
aux  portes  ;  quand  je  me  promenais,  ils  m'accueil- 
laient d'un  air  de  bienveillance.  Le  voisinage  accou- 
rut pour  voir  rouler  ma  calèche,  délabrée  comme  la 
monarchie  de  Hugues  Capet  Les  hommes  ôtaient 
leurs  chapeaux,  les  femmes  me  faisaient  un  petit  signe 
de  congratulation.  Mon  aventure  était  l'objet  des  con- 
versations du  village  ;  chacun  prenait  mon  parti  : 
les  Bavarois  et  les  Autrichiens  se  détestent  ;  les  pre- 
miers étaient  fiers  de  m'avoir  laissé  passer. 

J'avais  remarqué  plusieurs  fois,  sur  le  seuil  de  sa 
chaumière,  une  jeune  Waldmiinchenienne  à  figure  de 
vierge  de  la  première  manière  de  Raphaël  :  son  père, 
&  prestance  honnête  de  paysan,  me  saluait  jusqu'à 
terre  avec  son  feutre  à  larges  bords,  il  me  donnait  en 
allemand  un  bonjour  que  je  lui  rendais  cordialement 
en  français  :  placée  derrière  lui,  sa  fille  rougissait  en 
me  regardant  par-dessus  l'épaule  du  vieillard.  Je 
retrouvai  ma  vierge,  mais  elle  était  seule.  Je  lui  fis  un 
adieu  de  la  main  ;  elle  resta  immobile  ;  elle  semblait 
étonnée  ;  je  voulais  croire  en  sa  pensée  à  je  ne  sais 

1.  Et  non  la  jeudi  24,  comme  1»  jioneac  les  précédenMf  idi* 
lions. 


MÉMOIRES   D'oUTRE-TOMBS  81 

quels  vagues  regrets  :  je  la  quittai  comme  une  fleur 
sauvage  qu'on  a  vue  dans  un  fossé  au  bord  d'un  che- 
min et  qui  a  parfumé  votre  course.  Je  traversai  les 
troupeaux  d'Eumée  ;  il  découvrit  sa  tête  devenue  grise 
au  service  des  moutons.  Il  avait  achevé  sa  journée  ; 
il  rentrait  pour  sommeiller  avec  ses  brebis,  tandis 
qu'Ulysse  allait  continuer  ses  erreurs. 

Je  m'étais  dit  avant  d'avoir  reçu  le  permis:  c  Si  je 
«  l'obtiens,  j'accablerai  mon  persécuteur.  »  Arrivé  à 
Haselbach,  il  m'advint,  comme  à  Georges  Dandin, 
que  ma  maudite  bonté  me  reprit;  je  n'ai  point  de 
cœur  pour  le  triomphe.  En  vrai  poltron,  je  me  blottis 
dans  l'angle  de  ma  voiture,  et  Schwartz  présenta 
l'ordre  du  gouverneur;  j'aurais  trop  souffert  de  la 
confusion  du  douanier.  Lui,  de  son  côté,  ne  se  mon- 
tra pas  et  ne  fit  pas  même  fouiller  ma  vache.  Paix  lui 
soit  I  qu'il  me  pardonne  les  injures  que  je  lui  ai  dites, 
mais  que  par  un  reste  de  rancune  je  n'effacerai  pas 
de  mes  Mémoires. 

Au  sortir  de  la  Bavière,  de  ce  côté,  une  noire  et 
vaste  forêt  de  sapins  sert  de  portique  à  la  Bohême. 
Des  vapeurs  erraient  dans  les  vallées,  îe  jour  défail- 
lait, et  le  ciel,  à  l'ouest,  était  couleur  de  fleurs  de 
pêcher  ;  les  horizons  baissaient  presque  à  toucher  la 
terre.  La  lumière  manque  à  cette  latitude,  et  avec  la 
lumière  la  vie  ;  tout  est  éteint,  hyémal,  blêmissant  ; 
l'hiver  semble  charger  l'été  de  lui  garder  le  givre  jus- 
qu'à son  prochain  retour.  Un  petit  morceau  de  la  luna 
qui  entreluisait  me  fit  plaisir  ;  tout  n'était  pas  perdu, 
puisque  je  trouvais  une  figure  de  connaissance.  Elit 
avait  l'air  de  me  dire  :  «  Comment  !  te  voilà  ?  te  sou- 
«  vient-il  que  je  t'»i  tu  dans  d'autres  forèLs  ?  te  »ou- 


6!2  MÉMOIRES   D*OUTRE-TOMBE 

«  viens-tu  des  tendresses  que  tu  me  disais  quand  tu 
«  étais  jeune?  vraiment  tu  ne  parlais  pas  trop  mal 
«  de  moi.  D'où  vient  maintenant  ton  silence?  Oùvas- 
«  tu  seul  et  si  tard?  Tu  ne  cesses  donc  de  recommen- 
«  cer  ta  carrière  ?  » 

0  lune  !  vous  avez  raison  ;  mais  si  je  parlais  bien 
de  vos  charmes,  vous  savez  les  services  que  vous  me 
rendiez  ;  vous  éclairiez  mes  pas,  alors  que  je  me  pro- 
menais avec  mon  fantôme  d'amour  ;  aujourd'hui  ma 
tête  est  argentée  à  l'instar  de  votre  visage,  et  vous 
vous  étonnez  de  me  trouver  solitaire!  et  vous  me 
dédaignez  I  J'ai  pourtant  passé  des  nuits  entières 
enveloppé  dans  vos  voiles  ;  osez-vous  nier  nos  ren- 
dez-vous parmi  les  gazons  et  le  long  de  la  mer?  Que 
de  fois  vous  avez  regardé  mes  yeux  passionnément 
attachés  sur  les  vôtres  I  Astre  ingrat  et  moqueur, 
vous  me  demandez  où  je  vais  si  tard  :  il  est  dur  de 
me  reprocher  la  continuation  de  mes  voyages.  Ah  !  si 
je  marche  autant  que  vous,  je  ne  rajeunis  pas  à  votre 
exemple,  vous  qui  rentrez  chaque  mois  sous  le  cercle 
brillant  de  votre  berceau  !  Je  ne  compte  pas  des  lunes 
nouvelles,  mon  décompte  n'a  d'autre  terme  que  ma 
complète  disparition,  et,  quand  je  m'éteindrai,  je  ne 
rallumerai  pas  mon  flambeau  comme  vous  rallumez 
le  vôtre  ! 

Je  cheminai  toute  la  nuit;  je  traversais  Teinitz, 
Stankau,  Staab.  Le  24  au  matin,  je  passai  à  Pilsen,  à 
la  belle  caserne,  style  homérique.  La  ville  est  em- 
preinte de  cet  air  de  tristesse  qui  règne  dans  ce 
pays.  A  Pilsen,  Wallenstein  espéra  saisir  un  spectre  : 
j'étais  aussi  en  quête  d'une  couronne,  mais  non  pour 
moi. 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  63 

La  campagne  est  coupée  et  hachée  de  hauteurs, 
dites  montagnes  de  Bohême  ;  mamelons  dont  le  bout 
est  marqué  par  des  pins,  et  le  galbe  dessiné  par  la 
verdure  des  moissons. 

Les  villages  sont  rares.  Quelques  forteresses  affa- 
mées de  prisonniers  se  juchent  sur  des  rocs  comme  de 
vieux  vautours.  De  Zditzà  Beraun,  les  monts  à  droite 
deviennent  chauves.  On  passe  un  village,  les  chemins 
sont  spacieux,  les  postes  bien  montées  ;  tout  annonce 
une  monarchie  qui  imite  l'ancienne  France. 

Jehan  l'Aveugle,  sous  Philippe  de  Valois,  les  am- 
bassadeurs de  George*,  sous  Louis  XI,  par  quelles 
laies  forestières  passèrent-ils?  A  quoi  bon  les  che- 
mins modernes  de  l'Allemagne  ?  ils  resteront  déserts, 
car  ni  l'histoire,  ni  les  arts,  ni  le  climat  n'appellent 
les  étrangers  sur  leur  chaussée  solitaire.  Pour  le 
commerce,  il  est  inutile  que  les  voies  publiques  soient 
aussi  larges  et  aussi  coûteuses  d'entretien  ;  le  plu" 
riche  trafic  de  la  terre,  celui  de  l'Inde  et  de  la  Pers», 
s'opère  à  dos  de  mulets,  d'ânes  et  de  chevaux,  par 
d'étroits  sentiers,  à  peine  tracés  à  travers  les  chaînes 
de  montagnes  ou  les  zones  de  sable.  Les  grands  che- 
mins actuels,  dans  des  pays  infréquentés,  serviront 
seulement  à  la  guerre  ;  voraitoires  à  l'usage  de  nou- 
veaux Barbares  qui,  sortant  du  nord  avec  l'immense 
train  des  armes  à  feu,  viendront  inonder  des  régions 
favorisées  de  l'intelligence  et  du  soleil. 

A  Beraun  passe  la  petite  rivière  du  même  nom, 
assez  méchante  comme  tous  les  roquets.  En  1748, 
elle  atteignit  le  niveau  tracé  sur  les  murs  de  l'hôtel 
de  la  poste.   Après  Beraun,  des  gorges  contournent 

1.  Oeorg*  Podiebrad.  roi  de  Bohâme  (1458-1468^. 


M  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

quelques  collines,  et  s'évasent  à  l'entrée  d'un  plateau. 
De  ce  plateau  le  chemin  plonge  dans  une  vallée  à 
lignes  vagues,  dont  un  hameau  occupe  le  giron.  Là 
prend  naissance  une  longue  montée  qui  mène  à  Dus- 
chnick,  station  de  la  poste  et  dernier  relais.  Bientôt, 
descendant  vers  un  tertre  opposé,  à  la  cime  duquel 
s'élève  une  croix,  on  découvre  Prague  aux  deux  bords 
de  la  Moldau.  C'est  dans  cette  ville  que  les  fils  aînés 
de  saint  Louis  achèvent  une  vie  d'exil,  que  l'héritier 
de  leur  race  commence  une  vie  de  proscription,  tan- 
dis que  sa  mère  languit  dans  une  forteresse  sur  le  sol 
d'où  il  est  chassé.  Français  I  la  fille  de  Louis  XVI  et 
de  Marie-Antoinette,  celle  à  qui  vos  pères  ouvrirent 
les  portes  du  Temple,  vous  l'avez  envoyée  à  Prague  ; 
rous  n'avez  pas  voulu  garder  parmi  vous  ce  monu- 
ment unique  de  grandeur  et  de  vertu  !  0  mon  vieux 
roi,  vous  que  je  me  plais,  parce  que  vous  êtes  tombé, 
à  appeler  mon  maître  !  0  jeune  enfant,  que  j'ai  le  pre- 
mier proclamé  roi,  que  vais-je  vous  dire?  comment 
oserai-je  me  présenter  devant  vous,  moi  qui  ne  suis 
point  banni,  moi  libre  de  retourner  en  France,  libre 
de  rendre  mon  dernier  soupir  à  l'air  qui  enflamma 
ma  poitrine  lorsque  je  respirai  pour  la  première  fois, 
moi  dont  les  os  peuvent  reposer  dans  la  terre  aatalei 
Captive  de  Blaye,  je  vais  voir  votre  fiiâ  ' 


LIVRE    IV 


Château  des  rois  de  Bohême.  —  Première  entrevue  avec 
Charles  X.  —  Monsieur  le  Dauphin.  —  Les  Enfants  de  France, 
—  Le  duc  et  la  duchesse  de  Guiche.  —  Triumvirat.  —  Made- 
moiselle. —  Conversation  avec  le  roi.  —  Henri  V.  —  Diiier  et 
soirée  à  Hradschin.  —  Visites.  —  Musée.  —  Général  Skrzy- 
necki.  —  Dîner  cher  le  comte  de  Choteck.  —  Pentecôte.  —  Le 
duc  de  Blacas.  —  Incidences.  —  Tycho-Brahé.  —  Perdita,  suite 
des  incidences.  —  De  la  Bohême.  —  Littérature  slave  et  néo. 
latine.  —  Je  prends  congé  du  roi.  —  Adieux.  —  Lettres  des 
enfants  à  leur  mère,  —  Un  juif.  —  La  servante  saxonne.  — 
Ce  que  je  laisse  à  Prague.  —  Le  duc  de  Bordeaux.  —  Madame 
la  Dauphine.  —  Incidences.  —  Sources.  —  Eaux  minérales.  — 
Souvenirs  historiques.  —  Vallée  de  U  Tèple.  —  Sa  flore.  ^ 
Dernière  conversation  avec  la  Dauphine.  —  Départ. 

Entré  à  Prague  le  24  mai,  à  sept  heures  du  soir,  je 
descendis  à  l'hôtel  des  Bains,  dans  la  vieille  ville 
bâtie  sur  la  rive  gauche  de  la  Moldau.  J'écrivis  un 
billet  à  M.  le  duc  de  Blacas  ^  pour  Tavertir  de  mon 
arrivée  ;  je  reçus  la  réponse  suivante: 

1.  Ce  livre  a  été  écrit  à  Prague,  da  24  au  30  mai  1833,  —  et 
à  Garlsbad  le  l'^juin. 

2.  Dans  ses  Mémoires  sur  Charles  X  et  le  dac  d'Angoa- 
léme  en  exil,  le  marquis  de  Villeneuve  a  tracé  dn  doc  de  Bla- 
cas ce  vivant  portrait  : 

«  Il  avait  fréquenté  la  plupart  des  rois  et  des  ministres  d'Eu- 
rope, il  jouissait  d'une  fortune  immense.  A  ces  deux  avantages, 
dont  l'adversité  tctuelle  rehaussait  le  prix,  il  joignait  un  esprit 
assez  délié,  un  caractère  ferme,  des  principes  absolus,  an  godt 
naturel  de  despotisme.  Bien  de  graves  défauts  altéraient  ses  qav 

VI.  5 


66  MÉMOIRES  D*OUTRE-TOMBB 

«  Si  VOUS  n'êtes  pas  trop  fatigué,  monsieur  le 
•(  vicomte,  le  roi  sera  charmé  de  vous  recevoir  dès  ce 
*  soir,  à  neuf  heures  trois  quarts  ;  mais  si  vous  dési- 
«  rez  vous  reposer,  ce  serait  avec  grand  plaisir  que 
«  Sa  Majesté  vous  verrait  demain  matin,  à  onze 
«  heures  et  demie. 

«  Agréez,  je  vous  prie,  mes  compliments  les  plus 
«  empressés. 

«  Ce  vendredi  24  mai,  à  sept  heures. 

«  Blacas  d'Aulps.  » 


litép...  Point  d'éloquence,  point  d'idées,  mais  un  silence  imper- 
turbable qui  déconcertait  les  paroles  d'autrui  ;  une  gravité  qui 
prenait  l'apparence  des  pensées  réfléchies.  A  cette  grave  tacitur- 
nité  s'unissaient  une  figure  noble,  belle,  glaciale,  un  regard  fixe 
et  hautain,  une  stature  élevée  et  raide,  des  formes  aigiles  et 
sèches.  Il  aimait,  cultivait,  connaissait  très  bien  les  beaux-arts, 
les  antiquités,  les  livres  et  leurs  éditions.  Ces  goûts  honorables 
décelaient  en  lui  moins  un  amateur  qui  suit  son  instinct  qu'un 
protecteur  éclairé  qui  use  noblement  de  son  opulence,  et  il  en 
était  fier;  sa  fortune  avait  surgi  de  l'humilité  au  comble.  Or- 
gueilleux comme  gentilhomme,  comme  favori,  comme  ministre, 
comme  beau,  il  avait  soulevé  la  haine  et  l'envie  de  Paris,  de  la 
cour  et  de  presque  tous  ceux  qui  croisaient  ou  suivaient  sa  route. 
Mais  il  n'en  tenait  nul  compte,  ne  croyait  qu'en  sa  bonne  étoile, 
aspirait  à  être  tout  n'importe  où,  ministre  de  l'adversité,  ne 
pouvant  l'être  sous  Louis  XVIII,  roi  lui-même  à  Prague,  ne  pou- 
vant l'être  à  Saint-Cloud. 

«  Toutefois,  il  est  juste  d'adoucir  ces  traits  rigoureux  et  vrais, 
par  d'autres  remarques  non  moins  sinières.  Son  ambition  fut 
sans  proportion  avec  ses  talents  :  mais  il  la  dévoua  à  la  famille 
royale  dont  tant  d'autres  amis  désertaient  le  triste  et  lourd  dra- 
peau. Sa  richesse  était  colossale  :  mais,  à  l'imitation  de  tant 
d'opulents  serviteurs  du  trône,  ne  pouvait-il  pas  en  jouir  soit 
dans  ses  terres  de  Provence,  soit  dans  son  hôtel  de  Paris  ?  Son 
cabinet  d'antiques  et  de  médailles,  objet  de  ses  soins  assidus, 
l'avait-il  suivi  en  Ecosse,  en  Bohême  ?  Et  si  des  goûts  ambi- 
tieux étaient  satisfaits,  d'autres  goûts  plus  doux  et  plus  complet! 
n'étaient-Us  pas  immolés?...  » 


MEMOIRES   d'outre-tombe  67 

Je  ne  crus  pas  pouvoir  profiter  de  l'alternalive  qu'on 
me  laissait  :  à  neuf  heures  et  demie  du  soir,  je  me 
mis  en  marche;  un  homme  de  l'auberge,  sachant 
quelques  mots  de  français,  me  conduisit.  Je  gravis 
des  rues  silencieuses,  sombres,  sans  réverbères,  jus- 
qu'au pied  de  la  haute  colline  que  couronne  l'im- 
mense château  des  rois  de  Bohême.  L'édifice  dessinait 
sa  masse  noire  sur  le  ciel  ;  aucune  lumière  ne  sortait 
de  ses  fenêtres:  il  y  avait  là  quelque  chose  de  la  soli- 
tude, du  site  et  de  la  grandeur  du  Vatican,  ou  du 
temple  de  Jérusalem  vu  de  la  vallée  de  Josaphat.  On 
n'entendait  que  le  retentissement  de  mes  pas  et  de 
ceux  de  mon  guide:  j'étais  obligé  de  m'arrêter  par 
intervalles  sur  les  plates-formes  des  pavés  échelonnés, 
tant  la  pente  était  rapide. 

A  mesure  que  je  montais,  je  découvrais  la  ville  au- 
dessous.  Les  enchaînements  de  l'histoire,  le  sort  des 
hommes,  la  destruction  des  empires,  les  desseins  de 
la  Providence,  se  présentaient  à  ma  mémoire,  en  s'iden- 
tifjant  aux  souvenir  de  ma  propre  destinée .  après  avoir 
exploré  des  ruines  mortes,  j'étais  appelé  au  spectacle 
des  ruines  vivantes. 

Parvenu  au  plateau  sur  lequel  est  bâtie  Hradschin  % 

1.  Lors  de  son  arrivée  en  Angleterre,  au  mois  d'août  1830, 
Charles  X  accepta  l'hospitalité  d'une  famille  catholique  et  jaco- 
bite,  la  famille  Weld,  qui  payait  ainsi  aux  Bourbons  la  dette  des 
Stuarts.  Le  chef  de  cette  famille,  le  cardinal  Weld,  fit  offrir  au 
roi  de  France,  qui  l'accepta,  le  château  de  Lulworth,  situé  dans 
le  Dorsetshire,  non  loin  de  la  petite  ville  de  Warcham.  Après 
un  séjour  de  deux  mois  à  Lulworth,  la  famille  royale  alla  s'éta- 
blir au  château  d'Holy-Rood,  à  Edimbourg,  où  elle  devait  rester 
drux  ans.  Le  25  octobre  1832,  Charles  X  arrivait  à  Prague,  au 
château  du  Hradschin,  que  l'empereur  d'Autriche  avait  mis  à  sa 
ÔJfDOsition.  en  attendant  qu'il  trouvât  une  résidence  oariiculière 


68  MÉMOIRES    D*OUTRE-T0MBB 

nous  traversâmes  un  poste  d'infanterie  dont  le  corps 
de  garde  avoisinait  le  guichet  extérieur.  Nous  péné- 
trâmes par  ce  guichet  dans  une  cour  carrée,  environ- 


«  C'est  de  la  place  du  Hradschin,  dit  ua  des  risitears  de  l'exil, 
le  ricomte  de  Nagent,  qu'il  faut  contempler  la  ville  de  Pragae  : 
les  dômes  et  les  clochers  des  égliseï,  la  rieille  rille  avec  ses 
tourelles  élancées,  le  pont  et  ses  trente-deux  statues,  les  Iles  ver- 
doyantes qui  se  baignent  dans  la  Moldau,  le  Laurenzberg  entouré 
de  remparts  crénelés,  tout  cela  forme  un  admirable  panorama. 
J'ai  TU  Naples,  Edimbourg  et  Messine,  et  je  n'hésite  point  à  dire 
que  Prague  est  un  des  lieux  les  plus  pittoresques  et  les  plus 
poétiques  qu'il  y  ait  au  monde.  »  Charles  X  passa  trois  ans  et 
demi  à  Prague;  au  mois  de  mai  1836,  il  loua  an  comte  Coronini 
le  château  de  GrafTenberg,  situé  à  l'une  des  extrémités  de  la  Tilia 
de  Goritz,  sur  un  terrain  élevé  qui  la  domine.  —  Les  Mémoires 
du  marquis  de  Villeneuve,  contiennent  d'intéressants  détails  sur 
l'installation  de  la  famille  royale  au  Hradschin  :  «  ~C'est,  dit-il, 
un  édifice  colossal  formé  de  pierres  immenses  élevées  on  ne  sait 
par  quelle  force  à  une  telle  hauteur.  Extérieurement,  il  a  plutôt 
l'aspect  citadelle  que  palais.  Intérieurement,  il  est  superbe.  Le 
premier  étage  se  compose  de  onze  salles,  très  richement  décorées. 
Six  croisées  éclairent  quelques-unes  de  ces  vastes  divisions. 
Une  pièce  était  destinée  aux  Etats  de  Bohftme  ;  Charles-Quint  y 
avait,  dit-on,  présidé...  Tout  près  de  cette  vaste  salle  se  trou- 
vait la  chambre  à  coucher  des  empereurs...  En  offrant  l'hospi- 
talité du  Hradschin  à  Charles  X,  l'empereur  François  II  s'était 
réservé,  pour  son  usage  personnel,  le  premier  étage  du  monu- 
ment. Mais  la  famille  impériale  d'Autriche  n'y  venait  que  rare- 
ment, pendant  la  belle  saison,  de  sorte  que  ces  appartements 
somptueux  demeuraient  inhabités  la  majeure  partie  de  l'année. 
Le  deuxième  étage,  plus  sobre  de  décoration,  mais  non  moins 
vaste  que  l'étage  inférieur,  avait  été  mis  à  la  disposition  de 
Charles  X.  C'était  donc  li  qu'étaient  éparpillés,  et  non  entas- 
sés, comme  on  s'est  permis  de  le  dire,  les  exilés  de  France...  Le 
train  de  maison,  au  Hradschin,  offrait  un  pâlereâetdel'ancienna 
splendeur  des  Tuileries.  Aux  grilles  du  palais,  Charles  X 
avait  sa  garde  d'honneur,  son  factionnaire  aux  portes  de 
son  appartement.  L'étiquette  officielle  n'y  perdait  pas  ses 
droits.  Tout  était  réglé  et  ordonné  comme  à  Paris.  Pour  obtenir 
une  audience  do  Roi,  il  fallait  écrire  au  premier  ministre,  le  da4 
de  Blacas  :  celui-ci  répondait  :  et  l'on  éictit  admis.  • 


HÉMOIRES  d'outre-tombe  69 

aée  de  bâtiments  uniformes  et  déserts.  Nous  enfilâmes 
à  droite,  au  rez-de-chaussée,  un  long  corridor  qu'é- 
clairaient de  loin  en  loin  des  lanternes  de  verre  accro- 
chées aux  parois  du  mur,  comme  dans  une  caserne 
ou  dans  un  couvent.  Au  bout  de  ce  corridor  s'ouvrait 
un  escalier,  au  pied  duquel  se  promenaient  deux  sen- 
tinelles. 

Comme  je  montais  le  second  étage,  je  rencon- 
trai M.  de  Blacas  qui  descendait.  J'entrai  avec  lui 
dans  les  appartements  de  Charles  X;  là  étaient  encore 
deux  grenadiers  en  faction.  Cette  garde  étrangère, 
ces  habits  blancs  à  la  porte  du  roi  de  France,  me 
faisaient  une  impression  pénible  :  l'idée  d'une  prison 
plutôt  que  d'un  palais  me  vint. 

Nous  passâmes  trois  salles  anuitées  et  presque 
sans  meubles  :  je  croyais  errer  encore  dans  le  terrible 
monastère  de  l'Escurial.  M.  de  Blacas  me  laissa  dans 
la  troisième  salle  pour  avertir  le  roi,  avec  la  même 
étiquette  qu'aux  Tuileries.  Il  revint  me  chercher, 
m  introduisit  dans  le  cabinet  de  Sa  Majesté,  et  se  re- 
tira. 

Charles  X  s'approcha  de  moi,  me  tendit  la  main 
avec  cordialité  en  me  disant  :  «  Bonjour,  bonjour, 
«  monsieur  de  Chateaubriand,  je  suis  charmé  de  vous 
«  voir.  Je  vous  attendais.  Vous  n'auriez  pas  dû  venir 
«  ce  soir,  car  vous  devez  être  bien  fatigué.  Ne  restez 
«  pas  debout;  asseyons-nous.  Comment  se  porte  votre 
«  femme?  » 

Rien  ne  brise  le  cœur  comme  la  simplicité  des  pa- 
roles dans  les  hautes  positions  de  la  société  et  les 
grandes  catastrophes  de  la  vie.  Je  me  mis  à  pleurer 
comme  un  enfant;  j'avais  peine  à  étouffer  avec  mon 


70  liÉMOIRES   d'outre-tombe 

mouchoir  le  bruit  de  mes  larmes».  Toutes  les  choses 
hardies  que  je  m'étais  promis  de  dire,  toute  la  vaine 
et  impitoyable  philosophie  dont  je  comptais  armer 
mes  discours,  me  manqua.  Moi,  devenir  le  pédagogue 
du  malheur  1  Moi,  oser  en  remontrer  à  mon  roi,  à  mon 
roi  en  cheveux  blanc,  à  mon  roi  proscrit,  exilé,  prêt  à 
déposer  sa  dépouille  mortelle  dans  la  terre  étrangère  ! 
Mon  vieux  prince  me  prit  de  nouveau  par  la  main  en 
voyant  le  trouble  de  cet  impitoyable  ennemi,  de  ce  dur 
opposant  des  ordonnances  de  Juillet.  Ses  yeux  étaient 
humides;  il  me  fit  asseoir  à  côté  d'une  petite  table  de 
bois,  sur  laquelle  il  y  avait  deux  bougies;  il  s'assit 
auprès  de  la  même  table,  penchant  vers  moi  sa  bonne 
oreille  pour  mieux  m'entendre,  m'avertissant  ainsi  de 
ses  années  qui  venaient  mêler  leurs  infirmités  com- 
munes aux  calamités  extraordinaires  de  sa  vie. 

Il  m'était  impossible  de  retrouver  la  voix,  en  regar- 
dant dans  la  demeure  des  empereurs  d'Autriche  le 
soixante-huitième  roi  de  France,  courbé  sous  le  poids 
de  ces  règnes  et  de  soixante-seize  années  :  de  ces 
années,  vingt-quatre  s'étaient  écoulées  dans  l'exil, 
cinq  sur  un  trône  chancelant  ;  le  monarque  achevait 

1.  «  On  se  sent  pleurer  avec  l'auteur,  écrit  M.  de  Marcellus, 
en  assistant  à  son  entrevue  avec  «  ce  soixante-huitième  roi  de 
France,  courbé  sous  le  poids  de  tant  de  règnes  et  de  soixante- 
seize  années  ».  La  lecture  de  ce  fragment  des  Mémoires  qui  ra- 
conte la  visite  à  Prague  mouilla  de  larmes  aussi  les  yeux  d'un 
nombreux  auditoire  réuni  chez  madame  Récamier.  La  comtesse 
de  Nesselrode  y  assistait  et  partageait  notre  émotion.  «  Eh  quoi  ! 
madame,  •  lui  dit  M.  Brifaut,  «  serier-vous  donc  de  notre  pa- 
roisse? —  Oh  !  oui,  »  répondit-elle  ;  et  à  ce  récit  des  nobles  in- 
fortunes de  l'exil,  deux  grosses  larmes  descendirent  sur  un  visage 
que  la  diplomatie  rendait  presque  toujours  impassible,  comme 
il  convient  sans  doute  à  l'épouse  d'an  premier  ministre.  •  {Cha- 
teaubriand et  ton  temps,  p.  411.) 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  71 

g«s  derniers  jours  dans  un  dernier  exil,  avec  le  petit- 
fUs  dont  le  père  avait  été  assassiné  et  de  qui  la  mère 
était  captive.  Charles  X,  pour  rompre  ce  silence,  m'a- 
dressa quelques  questions.  Alors  j'expliquai  briève- 
ment l'objet  de  mon  voyage  :  je  me  dis  porteur  d'une 
lettre  de  madame  la  duchesse  de  Berry,  adressée  à 
madame  la  dauphine,  dans  laquelle  la  prisonnière  de 
Blaye  confiait  le  soin  de  ses  enfants  à  la  prisonnière  du 
Temple,  comme  ayant  la  pratique  du  malheur.  J'ajou- 
tai que  j'avais  aussi  une  lettre  pour  les  enfants.  Le 
roi  me  répondit  :  «  Ne  la  leur  remettez  pas  ;  il  ignorent 
ot  en  partie  ce  qui  est  arrivé  à  leur  mère  ;  vous  me 
«  donnerez  cette  lettre.  Au  surplus,  nous  parlerons 
■  de  tout  cela  demain  à  deux  heures  :  allez  vous  cou- 
«  cher.  Vous  verrez  mon  fils  et  les  enfants  à  onze 
«  heures  et  vous  dînerez  avec  nous.  »  Le  roi  se  leva, 
me  souhaita  une  bonne  nuit  et  se  retira. 

Je  sortis;  je  rejoignis  M.  de  Blacas  dans  le  salon 
d'entrée;  le  guide  m'attendait  sur  l'escalier.  Je  retour- 
nai à  mon  auberge,  descendant  les  rues  sur  les  pavés 
glissants,  avec  autant  de  rapidité  que  j'avais  mis  de 
lenteur  à  les  monter. 

Prague,  25  mai  1833. 

Le  lendemain,  25  mai,  je  reçus  la  visite  de  M.  le 
comte  de  Cossé,  logé  dans  mon  auberge.  lime  raconta 
les  brouilleries  du  château  relatives  à  l'éducation  du 
duc  de  Bordeaux.  A  dix  heures  et  demie  je  montai  à 
Hradschin;  le  duc  de  Guiche*  m'introduisit  chez  M.  le 

1.  Né  aa  château  de  Versailles,  le  dac  de  Guiche,  fils  da  duo 
de  Gramonl,  capitaine  des  gardes-da-corps  du  Roi,  était  à  peine 
âgé  de  trois  semaines,  lorsqu'il  suirit  sa  famille  en  émigration, 
parcourant  successivement  avec  elle  toutes  les  contrées  de  l'Eu- 


72  MEMOIRES   D'OUTRE-TOMBB 

dauphin.  Je  le  trouvai  vieilli  el  amaigri  ;  il  était  vêtu 
dun  habit  bleu  râpé,  boutonné  jusqu'au  menton  et 
qui,  trop  large,  semblait  acheté  à  la  friperie  :  le  pau- 
vre prince  me  fit  une  extrême  pitié. 

M.  le  dauphin  a  du  courage;  son  obéissance  à 
Charles  X  l'a  seule  empêché  de  se  montrer  à  Saint- 
Cloud  et  à  Rambouillet. tel  qu'il  s'était  montré  à  Chi- 
clana  :  sa  sauvagerie  en  est  augmentée.  Il  supporte 
avec  peine  la  vue  d'un  nouveau  visage.  Il  dit  souvent 
au  duc  de  Guiche  :  «  Pourquoi  êtes-vous  ici  ?  Je  n'ai 
«  besoin  de  personne.  11  n'y  a  pas  de  trou  de  souris 
«  assez  petit  pour  me  cacner.  » 


rope.  Il  servit  en  Portugal  et  en  Espagne  dans  Tarmée  de  Wel- 
lington. A  la  suite  de  la  bataille  de  Vitoria,  il  pénétra  en 
France,  se  mit  en  relations  avec  les  royalistes  du  Midi  et  fut  dé- 
pêché par  eux  auprès  de  Louis  XVIII,  en  Angleterre,  pour  lui 
demander  un  prince  de  son  sang  qui  pût  être  placé  à  la  tête  du 
mouvement  que  l'on  organisait.  Il  réussit  dans  sa  mission  et 
revint  à  Bordeaux,  précédant  de  quelques  jours  dans  cette  ville 
le  duc  d'Angoulême.  Jusqu'à  cette  époque,  il  n'avait  été  connu 
que  sous  son  nom  de  comte  de  Gramont.  Par  ordre  de 
Louis  XVIII,  il  prit,  en  rentrant  en  France,  le  nom  et  le  titre 
de  ^uc  de  Guiche,  qui  avaient  été  autrefois  portés  dans  la  fa- 
milli  oar  les  fils  aînés.  Le  duc  de  Guiche  devint,  à  la  Restaura- 
tion, premier  écuyer  du  duc  d'Angoulême,  fit  sous  ses  ordres,  la 
campagne  du  Midi  pendant  les  Cent-Jours,  et  plus  tard,  ea 
1823,  la  campagne  d'Espagne.  Au  mois  d'août  1830,  il  accompa* 
gna  la  famille  royale  de  Rambouillet  à  Cherbourg,  d'où  il  fut 
renvoyé  k  Paris  pour  mettre  ordre  aux  affaires  personnelles  dn 
duc  d'Angoulême.  Cette  mission  terminée,  il  alla,  avec  toute  sa 
famille,  rejoindre  ce  prince  à  Edimbourg,  et  il  le  suivit  ensuite 
à  Prague.  Le  duc  de  Guiche  rentra  en  France  à  la  fin  de  1^33, 
et,  à  la  mort  de  son  père  (28  août  1836),  prit  le  titre  et  le  nom 
de  duc  de  Gramont.  —  L'un  de  ses  fils  (Antoine-Agénor- Alfred, 
prince  de  Bidache,  duc  de  Guiche,  puis  duc  de  Gramont)  a  été, 
sous  le  second  Empire,  ambassadeur  à  Turin,  à  Rome  et  à 
Vienne,  puis,  da  15  mai  sa  9  août  1870,  ministre  des  affairet 
étrangères. 


PKilappot- 


£;^Ê   EUTriEVUE   AVEC    CHAIBLES 

A      PraS-ue 


Garnier  frères,  Editeurs 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  73 

11  a  dit  encore  plusieurs  fois  :  «  Qu'on  ne  parle  pas 
c  de  moi;  qu'on  ne  s'occupe  pas  de  moi;  je  ne  suis 
cf  rien;  je  ne  veux  rien  être.  J'ai  20,000  francs  de 
«  rente,  c'est  plus  qu'il  ne  me  faut.  Je  ne  dois  songer 
«  qu'à  mon  salut  et  à  faire  une  bonne  fin.  »  11  a  dit 
encore  :  «  Si  mon  neveu  avait  besoin  de  moi,  je  le 
«  servirais  de  mon  épée;  mais  j'ai  signé,  contre  mon 
«  sentiment,  mon  abdication  pour  obéir  à  mon  père; 
c  je  ne  la  renouvellerai  pas;  je  ne  signerai  plus  rien; 
o  qu'on  me  laisse  en  paix.  Ma  parole  suffit  :  je  ne  mens 
«  jamais.  » 

Et  c'est  vrai  :  sa  bouche  n'a  jamais  proféré  un  men- 
songe. Il  lit  beaucoup;  il  est  assez  instruit,  même 
dans  les  langues;  sa  correspondance  avec  M.  de  Vil- 
lèle  pendant  la  guerre  d'Espagne'  a  son  prix,  et  sa 
correspondance  avec  madame  ladauphine,  interceptée 
et  insérée  dans  le  Moniteur,  le  fait  aimer.  Sa  probité 
est  incorruptible;  sa  religion  est  profonde;  sa  piété 
filiale  s'élève  jusqu'à  la  vertu;  mais  une  invincible 
timidité  Ole  au  dauphin  l'emploi  de  ses  facultés. 

Pour  le  mettre  à  l'aise,  j'évitai  de  l'entretenir  de 
politique  et  ne  m'enquis  que  de  la  santé  de  son  père; 
c'est  un  sujet  sur  lequel  il  ne  tarit  point.  La  difTérence 
du  climat  d'Edimbourg  et  de  Prague,  la  goutte  pro- 
longée du  roi,  les  eaux  de  Tœplitz  que  le  roi  allait 
prendre,  le  bien  qu'il  en  éprouverait,  voilà  le  texte  de 
notre  conversation.  M.  le  dauphin  veille  sur  Charles  X 
comme  sur  un  enfant;  il  lui  baise  la  main  quand  il 
s'en  approche,  s'informe  de  sa  nuit,  ramasse  soa 
mouchoir,  parle  haut  pour  s'en  faire  entendre,  l'em- 

1.  Cette  corres^pondance  a  été  publiée  dans  les  Mémoires  et 
Correspondance  du  comie  de  Villéle,  tomes  III  et  IV. 


74  MBHOIRES   U'OUTRE-TOMBB 

pêche  de  manger  ce  qui  l'incommoderait,  lui  fait 
mettre  ou  ôter  une  redingote  selon  le  degré  de  froid 
ou  de  chaud,  l'accompagne  à  la  promenade  et  le  ra- 
mène. Je  n'eus  garde  de  parler  d'autre  chose.  Des 
journées  de  Juillet,  de  la  chute  d'un  empire,  de  l'ave- 
nir de  la  monarchie,  mot.  «  Voilà  onze  heures,  me  dit- 
•  il  :  vous  allez  voir  les  enfants  ;  nous  nous  retrouve- 
«  rons  à  dîner.  » 

Conduit  à  l'appartement  du  gouverneur,  les  portes 
s'ouvrent:  je  vois  le  baron  de  Damas  avec  son  élève; 
madame  de  Gontaut  avec  Mademoiselle,  M.  Barrande', 
M.  la  Villate*  et  quelques  autres  dévoués  serviteurs; 


1.  M.  Barrande  éuit  le  principal  professeur  du  dac  de  Bor- 
deaux. Sans  avoir  le  titre  de  précepteur,  il  réunissait  dans  ses 
mains  toutes  les  branches  de  l'enseignement  ;  ce  qui  lui  permit 
d'imprimer  aux  études  du  prince  une  impulsion  précieuse. 
M.  Barrande  avait  alors  de  trente  à  trente-cinq  ans  ;  c'était  un 
homme  de  la  génération  nouvelle,  élève  distingué  de  l'Ecole 
polytechnique,  d'un  caractère  ferme  et  sévère.  Il  se  retira  à  la 
fin  de  1833,  lorsque  M.  le  baron  de  Damas  cessa  de  remplir  les 
fonctions  de  gouverneur. 

2.  M.  de  la  Villate  avait  servi  dans  les  grenadiers  de  la  garda 
royale  à  l'époque  de  la  Restauration.  C'était  un  brave  et  loyad 
officier,  ce  qu'on  appelle  en  style  militaire  un  grognard.  Le  duc 
de  Bordeaux  lui  montra  de  bonne  heure  une  vive  afl'ection.  Si 
M.  de  la  Villate  n'eut  point  de  part  a  son  éducation  proprement 
dite,  puisqu'il  ne  lui  enseigna  aucune  branche  des  connaissanceg 
humaines,  il  exerça  une  action  réelle  sur  son  caractère,  en  lai 
faisant  aimer  la  vérité  dite  hautement  et  quelquefois  rudement, 
sans  apprêt  et  sans  art.  Le  jeune  prince  l'aimait  pour  sa  fidé- 
lité, pour  sa  franchise  militaire,  —  et  aussi  pour  ses  cheveux 
blancs.  Ce  n'était  point  l'âge  qui  avait  ainsi  blanchi  sa  tête.  Il 
avait  du-huit  ans,  lorsque  son  père,  en  1794,  fut  jeté  en  prison. 
Résolu  à  mettre  tout  en  œuvre  pour  le  sauver,  il  réussit  à  péné- 
trer près  de  lui.  Après  une  longue  lutte,  vaincu  par  ses  larmes 
et  ses  instances,  le  prisonnier  consentit  à  revêtir  les  vêtemeatd 
de  son  fils  et  à  le  laisser  prendre  sa  place.  Il  ne  se  pouvait  pxs, 
erovait-il,  que  le  tribunal   révolutionnaire  fit  mont«r  à  i  •ic^*- 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  75 

tout  le  monde  debout.  Le  jeune  prince,  effarouché, 
me  regardait  de  côté,  regardait  son  gouverneur  comme 
pour  lui  demander  ce  qu'il  avait  à  faire,  de  quelle 
façon  il  fallait  agir  dans  ce  péril,  ou  comme  pour  obte- 
nir la  permission  de  me  parler.  Mademoiselle  souriait 
d'un  demi-sourire  avec  un  air  timide  et  indépendant; 
elle  semblait  attentive  aux  faits  et  gestes  de  son  frère. 
Madame  de  Gontaut  se  montrait  fière  de  l'éducation 
qu'elle  avait  donnée*.  Après  avoir  salué  les  deux  en- 

faud,  sous  les  traits  de  ce  courageux  enfant,  la  piété  filiale  elle- 
même.  Il  arriva,  ea  effet,  que  les  bourreaux,  qui  ne  reculaient 
pourtant  devant  aucun  crime,  reculèrent  devant  celui-là.  11  fut 
sursis  à  l'exécution  ;  le  9  thermidor  survint  et  rendit  le  jeune  la 
Villate  à  sa  famille.  Mais  les  émotions  poignantes  de  cette  nuit 
terrible,  pendant  laquelle  il  avait  lutté  contre  les  refus  do  son 
père,  avaient  fait  en  quelques  heures  blanchir  ses  cheveux  et 
avaient  donné  cette  couronne  à  ses  dix-huit  ans. 

1.  Sur  Madame  deGontaut,  voir  au  tome  II  la  note  2  de  la  paga 
162.  —  Madame  de  Gontaut  avait  oté  nommée,  en  18L9,  gouver- 
nante de  la  fille  du  duc  de  Berry,  M ade^noiselle,  la  future 
duchesse  de  Parme.  En  1820,  le  duc  de  Bordeaux  lui  fut  égale- 
ment confié,  et  elle  reçut  à  cette  occasion  le  litre  de  gouver- 
nante des  enfants  de  France.  Lorsque  le  duc  de  Bordeaux  eut 
«ix  ans  et  que  M.  de  Rivière  lui  fut  donné  pour  gouverneur, 
Charles  X  écrivit  à  Madame  de  Gontaut  une  lettre  remplie  de 
bonté,  lui  recommandant  d'avoir  courage  pour  le  jour  de  la 
séparation.  Le  roi  lui  annonçait  en  même  temps  qu'il  lui  don- 
nait le  titre  et  le  rang  de  duchesse.  Elle  restait  chargée  de  l'édu- 
cation de  MademoiselU.  Le  16  août  1830,  elle  s'embarqua  à 
Cherbourg  avec  la  famille  royale,  à  bord  du  navire  américain 
le  Great-Britain.  Avec  le  vieui  roi,  avec  le  duc  d'Angoulèm* 
et  Madame  la  Dauphine,  elle  reprenait,  comme  aux  jours  de  sa 
jeunesse,  le  chemin  de  l'exil.  Elle  les  suivit  en  Angleterre,  en 
Ecosse  et  en  Bohême,  à  Lulworih,  à  Holy-rood  et  au  Hradschin. 
L'éducation  de  Mademoiselle  une  fois  terminée,  et  il  n'en  tut 
jamais  de  plus  parfaite,  madame  de  Gontaut  aurait  pu  rentrer 
en  France,  puisque  sa  tâche  était  remplie;  mais  se  séparer  de 
éo»  élèves,  de  ses  maîtres  proscrits,  lui  paraissait  impossible  : 
elle  a'j  songaa  paa  un  instant.  <  J'avais  ma  plaça,  dit-elio  daaa 


76  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

fants,  je  m'avançai  Ter«i  rorphelin  et  je  lui  dis  : 
«  Henri  V  me  veut-il  permettre  de  déposer  à  ses  pieds 
«  l'hommage  de  mon  respect?  Quand  il  sera  remonté 
«  sur  son  trône,  il  se  souviendra  peut-être  que  j'ai  eu 
«  l'honneur  de  dire  à  son  illustre  mère  :  Madame,  votre 
a  fis  est  mon  roi.  Ainsi  j'ai  le  premier  proclamé  Henri  V 
«  roi  de  France,  et  un  jury  français,  en  m' acquittant, 
«  a  laissé  subsister  ma  proclamation.  Vive  le  roil  » 

L'enfant,  ébouriflFé  de  s'entendre  salué  roi,dem'en- 
tendre  lui  parler  de  sa  mère  dont  on  ne  lui  parlait 
plus,  recula  jusque  dans  les  jambes  du  baron  de  Da- 
mas, en  prononçant  quelques  mots  accentués,  mais 
presque  à  voix  basse.  Je  dis  à  M.  de  Damas  : 

«  Monsieur  le  baron,  mes  paroles  semblent  étonner 
«  le  roi.  Je  vois  qu'il  ne  sait  rien  de  sa  courageuse 
o  mère  et  qu'il  ignore  ce  que  ses  serviteurs  ont  quel- 
«  quefois  le  bonheur  de  faire  pour  la  cause  de  la 
«  royauté  légitime.  » 

Le  gouverneur  me  répondit  :  «  On  apprend  à  Mon- 
«  seigneur  ce  que  de  fidèles  sujets  comme  vous,  mon- 

«  sieur  le  vicomte »  Il 

n'acheva  pas  sa  phrase. 

M.  de  Damas  se  hâta  de  déclarer  que  le  moment 
des  études  était  arrivé.  Il  m'invita  à  la  leçon  d'équi- 
tation  à  quatre  heures. 

J'allai  faire  une  visite  à  madame  la  duchesse  de 
Guiche  *,  logée  assez  loin  de  là  dans  une  autre  partie 

ces  Mémoires,  page  385,  k  cette  coar  de  exil,  et  cette  place,  je 
pois  le  dire  sans  Tanité,  obtenue  tout  naturellement,  s'était 
agrandie  par  la  dignité  de  ma  conduite,  plus  encore  peut-êtr* 
que  par  la  scrupuleuse  exactitude  de  mon  dévouement.  » 

\.  Sur  la  duchesse  de  Guiche,  voir  au  tome  lY  la  note  2  d«  U 
F^age  256. 


MÉMOIRES    D'OUTRE-TOUBE  77 

du  château;  il  fallait  près  de  dix  minutes  pour  s'y 
rendre  de  corridor  en  corridor.  Ambassadeur  à 
Londres,  j'avais  donné  une  petite  fête  à  madame  de 
Guiche,  alors  dans  tout  Téclat  de  sa  jeunesse  et  sui- 
vie d'un  peuple  d'adorateurs  ;  à  Prague,  je  la  trouvai 
changée,  mais  l'expression  de  son  visage  me  plaisait 
mieux.  Sa  coifiFure  lui  seyait  à  ravir:  ses  cheveux, 
nattés  en  petites  tresses,  comme  ceux  d'une  odalisque 
ou  d'une  médaille  de  Sabine,  se  festonnaient  en  ban- 
deau des  deux  côtés  de  son  front.  La  duchesse  et  le 
duc  de  Guiche  représentaient  à  Prague  la  beauté  en- 
chaînée à  l'adversité. 

Madame  de  Guiche  était  instruite  de  ce  que  j'avais 
dit  au  duc  de  Bordeaux.  Elle  me  raconta  qu'on  vou- 
lait éloigner  M.  Barrande  ;  qu'il  était  question  d'ap- 
peler des  jésuites  '  ;  que  M.  de  Damas  avait  suspendu, 
mais  non  abandonné  ses  desseins. 

Il  existait  un  triumvirat  composé  du  duc  de  filacas, 
du  baron  de  Damas  et  du  cardinal  de  Latil  ;  ce  trium- 
virat tendait  à  s'emparer  du  règne  futur  en  isolant  le 
jeune  roi,  en  l'élevant  dans  des  principes  et  par  des 
hommes  antipathiques  à  la  France.  Le  reste  des  habi- 
tants du  château  cabalait  contre  le  triumvirat;  les 
enfants  eux-mêmes  étaient  à  la  tête  de  l'opposition. 

1.  A  la  fin  de  1833,  après  la  retraite  de  M.  Barrande,  deux 
jésuites,  les  Pères  Etienne  Déplace  et  Julien  Druilhet,  forent 
appelés  à  Prague  et  attachés  à  l'éducation  du  duc  de  Bordeaux. 
Ils  avaient  occupé  l'un  et  l'autre  des  postes  importants  au  col- 
lège de  Saint-Âcheul.  u  Le  père  Druilhet,  dit  1*  marquis  de 
Villeneuve  {Mémoires,  p.  51),  possédait  la  grâce  et  l'aménité  du 
langage,  le  père  Déplace,  l'art  et  la  vivacité  de  l'enseignement.  » 
Us  ne  restèrent  que  trois  mois  à  Prague  et  furent  remplacés  par 
réréque  d'Hermopolis,  M.  Fiaysainous,  qui  dirigea  l'édacatioD 
du  prince  de  1833  à  1838. 


78  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

Cependant  ropposition  avait  différentes  nuances;  le 
parti  Gontaut  n'était  pas  tout  à  fait  le  parti  Guiche  ; 
la  marquise  de  Bouille,  transfuge  du  parti  Berry,  se 
rangeait  du  côté  du  triumvirat  avec  l'abbé  Moligny  *. 
Madame  la  dauphine,  placée  à  la  tête  des  impartiaux, 
n'était  pas  précisément  favorable  au  parti  de  la  jeune 
France,  représenté  par  M.  Barrande  ;  mais  comme 
elle  gâtait  le  duc  de  Bordeaux,  elle  penchait  souvent 
de  son  côté  et  le  soutenait  contre  son  gouverneur. 
Madame  d'Agoult  *,  dévouée  corps  et  âme  au  trium- 

1.  L'abbé  de  Moligny  était  un  intime  ami  de  Tabbé  Dupanloup 
et  son  collègue  dans  les  catéchismes  de  la  Madeleine  et  auprès 
de  Madame  la  Dauphine  ;  tous  deux  étaient  attachés  à  l'aumô- 
nerie  de  la  princesse.  L'abbé  Dupanloup  avait  en  outre  été  choisi, 
dans  les  dernières  années  de  la  Restauration,  pour  être  le  caté- 
chiste et  le  confesseur  du  jeune  duc  de  Bordeaux.  Il  résolut  de 
ie  suivre  en  exil,  après  les  journées  de  Juillet,  et  de  lui  consa- 
crer son  dévouement,  sa  vie.  Lorsqu'il  en  fit  la  demande,  il 
apprit  que  le  choix  de  la  famille  royale  s'était  déjà  porté  sur 
l'abbé  de  Moligny.  Il  cessa  dès  lors  toute  démarche  et  écrivit  à 
son  ami:  «....  Je  viens  de  lire  une  lettre  que  tu  écris  à  Emma- 
nuel (M.  l'abbé  de  Borie),  et  qui  m'apprend  que  ton  sort  est 
heureusement  fixé  ;  je  dis  heureusement,  car  bien  que  tout  soit 
et  me  paraisse  malheur  aujourd'hui,  j'appelle  volontiers  bon- 
heur la  fidélité  agréée  et  le  dévouement  possible  à  Celui  qui 
seul  sur  la  terre  représente  en  ce  moment  la  vérité,  la  religion 
et  la  justice...  Il  m'a  paru  que  je  devais  à  notre  amitié  (et  c'est 
à  peu  près  le  plus  grand  sacrifice  que  je  puisse  lui  faire)  de  ne 
pas  oflrir  une  concurrence  et  un  choix  à  faire,  dont  sans  contre- 
dit tu  étais  plus  digne  que  moi,  mais  qu'enfin  j'ai  cru  ne  devoir 
embarrasser  par  aucun  obstacle...  Adieu,  mon  cher  ami,  j'envie 
ton  sort  :  la  Providence  l'a  permis  et  l'a  fait.  Je  ne  puis  m'en 
plaindre.  Duo  curruut  discipuli  ;  Joannes  apostolus  cucurrit 
Petro  citius  ;  venit  prius.  C'est  tout  simple  :  Heureux  celui  à 
qui  cela  arrive,  voilà  tout  ;  que  l'autre  fasse  ensuite  de  son 
mieux  ».  (Vie  de  Mgr  Dupanloup,  par  l'abbé  Lagrange, 
1. 1,  p.  115). 

?.  La  vicomtesse  d'Agoult  était  la  compagne  habituelle  de 
Madame  la  Dauphine. 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  79 

virât,  n'avait  d'autre  crédit  auprès  de  la  dauphine 
que  celui  de  la  présence  et  de  rimportunité. 

Après  avoir  fait  ma  cour  à  madame  de  Guiche,  je 
me  rendis  chez  madame  de  Gontaut.  Elle  m'attendait 
avec  la  princesse  Louise. 

Mademoiselle  rappelle  un  peu  son  père  :  ses  che« 
veux  sont  blonds  ;  ses  yeux  bleus  ont  une  expression 
fine  ;  petite  pour  son  âge,  elle  n'est  pas  aussi  formée 
que  la  représentent  ses  portraits.  Toute  sa  personne 
est  un  mélange  de  l'enfant,  de  la  jeune  fille  et  de  la 
princesse  :  elle  regarde,  baisse  les  yeux,  sourit  avec 
une  coquetterie  naïve  mêlée  d'art;  on  ne  sait  si  on 
doit  lui  dire  des  contes  de  fées,  lui  faire  une  déclara- 
tion, ou  lui  parler  avec  respect  comme  à  une  reine. 
La  princesse  Louise  joint  aux  talents  d'agrément 
beaucoup  d'instruction  :  elle  parle  anglais  et  com- 
mence à  savoir  bien  l'allemand  ;  elle  a  même  un  peu 
d'accent  étranger,  et  l'exil  se  marque  déjà  dans  son 
langage. 

Madame  de  Gontaut  me  présenta  à  la  sœur  de  mon 
petit  roi  ;  innocents  fugitifs,  ils  avaient  l'air  de  deux 
gazelles  cachées  parmi  des  ruines.  Mademoiselle  Va- 
chon,  sous-gouvernante,  fille  excellente  et  distinguée, 
arriva.  Nous  nous  assîmes  et  madame  de  Gontaut  me 
dit:  «  Nous  pouvons  parler,  Mademoiselle  sait  tout; 
«  elle  déplore  avec  nous  ce  que  nous  voyons.  » 

Mademoiselle  me  dit  aussitôt  :  «  Oh  1  Henri  a  été 
«  bien  bête  ce  matin  :  il  avait  peur.  Grand-papa  nous 
«  avait  dit  :  Devinez  qui  vous  verrez  demain  :  c'est 
«  une  puissance  de  la  terre  1  Nous  avioos  répondu  : 
*  Eh  bien  1  c'est  l'empereur.  Non,  a  dit  grand-papa» 
m  Nous  avons  cherché  ;  nous  n'avons  pas  pu  deviner 


80  HÉMOIRES   D'OUTRE-TOMBZ 

«  Il  a  dit  :  C'est  le  vicomte  de  Chateaubriand.  Je  ma 
«  suis  tapé  le  front  pour  n'avoir  pas  deviné.  »  Et  la 
princesse  se  frappait  le  front,  rougissant  comme  une 
rose,  souriant  spirituellement  avec  ses  beaux  yeux 
tendres  et  humides  ;  je  mourais  de  la  respectueuse 
envie  de  baiser  sa  petite  main  blanche.  Elle  a  re- 
pris : 

«  Vous  n'avez  pas  entendu  ce  que  vous  a  dit  Henri 
«  quand  vous  lui  avez  recommandé  de  se  souvenir 
«  de  vous?  Il  a  dit  :  Oh  !  oui,  toujours  !  mais  il  l'a  dit 
«  si  bas  1  II  avait  peur  de  vous  et  il  avait  peur  de  son 
«  gouverneur.  Je  lui  faisais  des  signes,  vous  avez 
«  vu  ?  Vous  serez  plus  content  ce  soir  ;  il  parlera  : 
€  attendez.  » 

Cette  sollicitude  de  la  jeune  princesse  pour  son 
frère  était  charmante  ;  je  devenais  presque  criminel 
de  lèse-majesté.  Mademoiselle  le  remarquait,  ce  qui 
lui  donnait  un  maintien  de  conquête  d'une  grâce 
toute  gentille.  Je  la  tranquillisai  sur  l'impression  que 
m'avait  laissée  Henri.  «  J'étais  bien  contente,  me 
«  dit-elle,  de  vous  entendre  parler  de  maman  devant 
€  M.  de  Damas.  Sortira-t-elle  bientôt  de  prison?  » 

On  sait  que  j'avais  une  lettre  de  madame  la  du- 
chesse de  Berry  pour  les  enfants,  je  ne  leur  en  parlai 
point,  parce  qu'ils  ignoraient  les  détails  postérieurs  à 
la  captivité.  Le  roi  m'avait  demandé  cette  lettre;  je 
crus  qu'il  ne  m'était  pas  permis  de  la  lui  donner,  et 
que  je  devais  la  porter  à  madame  la  dauphine,  à 
laquelle  j'étais  envoyé,  et  qui  prenait  alors  les  eaux 
de  Carlsbad. 

Madame  de  Gontaut  me  redit  ce  que  m'avaient  dit 
M.  de  Cossé  et  madame  de  Guiche.   Mademoiselle 


MÉMOIRES  D'OUTRE-TOMBE  81 

gémissait  avec  un  sérieux  d'enfant.  Sa  gouvernaate 
ayant  parlé  du  renvoi  de  M.  Barrande  et  de  l'arrivée 
probable  d'un  jésuite,  la  princesse  Louise  croisa  les 
mains  et  dit  en  soupirant  :  «  Ça  sera  bien  impopu* 
«  laire  I  »  Je  ne  pus  m'empêcher  de  rire  ;  Mademoi- 
selle se  prit  à  rire  aussi,  toujours  en  rougissant. 

Quelques  instants  me  restaient  avant  l'audience  du 
roi.  Je  remontai  en  calèche  et  j'allai  chercher  le 
grand  burgrave,  le  comte  de  Choteck.  Il  habitait  une 
maison  de  campagne  à  une  demi-lieue  hors  de  la 
ville,  du  côté  du  château.  Je  le  trouvai  chez  lui  et  he 
remerciai  de  sa  lettre.  Il  m'invita  à  dtner  pour  le 
lundi  27  mai. 

Revenu  au  château  à  deux  heures,  je  fus  introduit 
comme  la  veille  auprès  du  roi  par  M.  de  Blacas. 
Charles  X  me  reçut  avec  sa  bonté  accoutumée  et  cette 
élégante  facilité  de  manières  que  les  années  rendent 
plus  sensible  en  lui.  Il  me  fit  asseoir  de  nouveau  à  la 
petite  table.  Voici  le  détail  de  notre  conversation: 
«  Sire,  madame  la  duchesse  de  Berry  m'a  ordonné 
«  de  venir  vous  trouver  et  de  présenter  une  lettre  à 
«  madame  la  dauphine.  J'ignore  ce  que  contient 
«  cette  lettre,  bien  qu'elle  soit  ouverte  ;  elle  est  écrite 
«  au  citron,  ainsi  que  la  lettre  pour  les  enfants.  Mais 
«  dans  mes  deux  lettres  de  créance,  Tune  ostensible, 
«  l'autre  confidentielle,  Marie-Caroline  m'explique  sa 
«  pensée.  Elle  remet,  pendant  sa  captivité,  comme  je 
«  l'ai  dit  hier  à  Votre  Majesté,  ses  enfants  sous  la 
«<  protection  particulière  de  madame  la  dauphine. 
«  Madame  la  duchesse  de  Berry  me  charge  en  outre 
«  de  lui  rendre  compte  de  l'éducation  de  Henri  V. 
VI.  8 


82  MÉMOIRES   d'OUTRE-TOMBE 

«  que  l'on  appelle  ici  le  duc  de  Bordeaux.  Enfin, 
«  madame  la  duchesse  de  Berry  déclare  qu'elle  a 
«  contracté  un  mariage  secret  avec  le  comte  Hector 
«  Lucchesi  Palli,  d'une  famille  illustre  *.  Ces  mariages 


i.  Le  second  mari  de  la  duchesse  de  Berry  appartenait,  en 
effet,  à  la  plus  Tieille  noblesse  italienne.  Sa  famille,  originaire 
du  pays  de  Lucques,  émigra  au  XI*  siècle  et  vint  se  fixer  en 
Sicile,  où  elle  prit  une  situation  importante  :  un  de  ses  membres 
fut  créé  vers  1699  duc  délia  Grazia;  un  autre  joignit  à  ce  titre 
celui  de  prince  de  Campofranco. 

Hector,  comte  Lucchesi-Palli  était  le  fils  cadet  d'Antoine,  duc 
délia  Grazia,  prince  de  Campofranco,  qui  fut  deux  fois  lieute- 
nant-général en  Sicile  (1822  et  1835),  et  devint  conseiller  d'État, 
ministre  des  finances,  de  l'intérieur,  des  afl'aires  étrangères  et 
de  la  guerre,  puis  en  dernier  lieu,  président  de  la  Consulte  gé- 
nérale du  royaume. 

Né  vers  1808,  il  entra  dans  la  diplomatie,  à  l'exemple  d'un  de 
ses  oncles,  qui  fut  ambassadeur  à  Madrid.  Attaché  d'abord  à  la 
légation  du  Brésil,  puis  à  l'ambassade  d'Espagne,  il  conquit  à  la 
cour  du  roi  Très  Catholique  une  telle  faveur  qu'il  excita  la 
jalousie  d'un  ministre  et  que  ce  dernier  obtint  son  rappel.  Il 
était  désigné  pour  continuer  sa  carrière  à  la  Haye,  lorsque  fut 
conclu  et  célébré  à  Rome,  le  14  décembre  1831,  son  mariage 
morganatique  avec  la  Teuve  du  duc  de  Berry.  Le  comte  Lucchesi- 
Palli  rentra  alors  dans  la  vie  privée  et  se  consacra  à  ses  devoirs 
de  famille. 

Il  avait  un  frère  aîné,  Emmanuel,  qui  en  1856  renonça  en  sa 
faveur  à  ses  titres.  Le  roi  de  Naples  concéda  à  Hector  celui  de 
duc  délia  Grazia,  maintenant  à  son  frère  pendant  sa  vie  celui  de 
prince  de  Campofranco.  Hector  Lucchesi-Palli,  duc  délia  Gra- 
lia,  est  mort  à  Venise  le  l»""  avril  1864.  La  duchesse  de  Berry 
lui  a  survécu  jusqu'au  16  avril  1870. 

Plusieurs  enfants  sont  nés  de  leur  mariage.  L'Annuario  délia 
nobiltà  italiana  de  1895,  (17*  année,  p.  726  et  suiv.)  signale 
comme  vivant  encore  à  cette  date  : 

1»  Mario  Adinolpho  Lucchesi-Palli,  prince  de  Campofranco, 
duc  délia  Grazia  (titres  reconnus  à  lui  et  à  ses  descendants  par 
décret  du  roi  d'Italie  du  27  juin  1892),  né  le  10  mars  1840,  marié 
à  Brunsée,  en  Styrie,  le  7  septembre  1860,  à  Lucrèce  Rutlo, 
fille  de  Vincent  Roffo,  prince  de  Saint-Antimo,  duc  de  b*" 
guara. 


MEMOIRES    D  OUTRE-TOMBE  83 

«  secrets  de  princesses,  dont  il  y  a  plusieurs  exemples, 
«t  ne  les  privent  pas  de  leurs  droits.  Madame  la  du- 
«  chesse  de  Berry  demande  à  conserver  son  rang  de 
«  princesse  française,  la  régence  et  la  tutelle.  Quand 
«  elle  sera  libre,  elle  se  propose  de  venir  à  Prague 
«  embrasser  ses  enfants  et  mettre  ses  respects  aux 
«  pieds  de  Votre  Majesté.  » 

Le  roi  me  répondit  sévèrement.  Je  tirai  ma  réplique, 
tant  bien  que  mal,  d'une  récrimination. 

«  Que  Votre  Majesté  me  pardonne,  mais  il  me 
«  semble  qu'on  lui  a  inspiré  des  préventions  :  M.  de 
«  Blacas  doit  être  l'ennemi  de  mon  auguste  cliente.  »> 

Charles  X  m'interrompit:  «  Non;  mais  elle  l'a  traité 
«  mal,  parce  qu'il  l'empêchait  de  faire  des  sottises, 
«  de  folles  entreprises.  »  —  «  Il  n'est  pas  donné  à 
«  tout  le  monde,  répondis-je,  de  faire  des  sottises  de 
M  cette  espèce  :  Henri  IV  se  battait  comme  madame 
«  la  duchesse  de  Berry,  et  comme  elle,  il  n'avait  pas 
«  toujours  assez  de  force. 

«  Sire,  continuai-je,  vous  ne  voulez  pas  que  madame 
«  de  Berry  soit  princesse  de  France;  elle  le  sera  mal- 
M  gré  vous  ;  le  monde  entier  l'appellera  toujours  la 
«  duchesse  de  Berry,  l'héroïque  mère  de  Henri  V  ; 
«  son  intrépidité  et  ses  souffrances  dominent  tout , 
a  vous  ne  pouvez  pas,  à  l'instar  du  duc  d'Orléans, 
'<  vouloir  flétrir  du  même  coup  les  enfants  et  la  mère  : 
«  vous  est-il  donc  si  difficile  de  pardonner  à  la  gloire 
«  d'une  femme?  » 

2o  Clémentine,  née  le  19  novembre  1835,  mariée  le  30  octobre 
1856  au  comte  Camille  Zéleri  délia  Verme,  de  Parme  ; 

3«  Françoise  de  Paule,  née  à  Gratz,  le  12  octobre  1836,  mariée 
k  Brunsée,  le  21  juin  1860,  à  Cam'lle  Massimo,  prince  d'Arsoli, 
patricien  romain. 


84  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

«  —  Eh  bien,  monsieur  r ambassadeur,  dit  le  roi 
«  avec  une  emphase  bienveillante,  que  madame  la 
«  duchesse  de  Berry  aille  à  Palerme  ;  qu'elle  y  vive 
«  maritalement  avec  M.  Lucchesi,  à  la  vue  de  tout  le 
«  monde;  alors  on  dira  aux  enfants  que  leur  mère 
«  est  mariée;  elle  viendra  les  embrasser.  » 

Je  sentis  que  j'avais  poussé  assez  loin  l'affaire;  les 
principaux  points  étaient  aux  trois  quarts  obtenus, 
la  conservation  du  titre  et  l'admission  à  Prague  dans 
un  temps  plus  ou  moins  éloigné  :  sûr  d'achever  mon 
ouvrage  avec  madame  la  dauphine,  je  changeai  la 
conversation.  Les  esprits  entêtés  regimbent  contre 
l'insistance  ;  auprès  d'eux,  on  gâte  tout  en  voulant 
tout  emporter  de  haute  lutte. 

Je  passa  à  l'éducation  du  prince  dans  l'intérêt  de 
l'avenir  :  sur  ce  sujet,  je  fus  peu  compris.  La  religion 
a  fait  de  Charles  X  un  solitaire  ;  ses  idées  sont  cloî- 
trées. Je  glissai  quelques  mots  sur  la  capacité  de 
M.  Barrande  et  l'incapacité  de  M.  de  Damas.  Le  roi 
me  dit  :  «  M.  Barrande  est  un  homme  instruit,  mais 
«  il  a  trop  de  besogne  ;  il  avait  été  choisi  pour  ensei- 
«  gner  les  sciences  exactes  au  duc  de  Bordeaux,  et  il 
«  enseigne  tout,  histoire,  géographie,  latin.  J'avais 
«  appelé  l'abbé  Mac-Carthy  *,  afin  de  partager  les 
«  travaux  de  M.  Barrande  ;  il  arrivera  bientôt.  » 


1.  Mac-Carthy  (Nicolas  de),  né  à  Dublin  le  19  mai  1769.  Soa 
père,  bibliophile  distingué,  ne  tarda  pas  à  se  fixer  en  France. 
Destiné  à  l'état  ecclésiastique  avant  la  Rérolution,  Nicolas  de 
Mac-Carthy  ne  reçut  la  prêtrise  qu'en  1814  et  entra  en  1818 
dans  la  Compagnie  de  Jésus.  Son  talent  lui  acquit  une  prompte 
réputation,  et  dès  1819  11  prêcha  l'Avent  aux  Tuileries,  arec  an 
succès  extraordinaire.  Doué  d'une  éloquence  chaleureuse  et  péné- 
trante,  il  brillait   surtout  par  son  improvisation.    L'action  da 


MEMOIRES    b'OUTRE-TOMBE  85 

Ces  paroles  me  firent  frémir,  car  le  nouvel  institu- 
teur ne  pouvait  être  évidemment  qu'un  jésuite  rem- 
plaçant un  jésuite.  Que,  daus  l'état  actuel  de  la  société 
en  France,  l'idée  de  mettre  un  disciple  de  Loyola 
auprès  de  Henri  V  fût  seulement  entrée  dans  la  tête 
de  Charles  X,  il  y  avait  de  quoi  désespérer  de  la  race. 

Quand  je  fus  revenu  de  mon  étonnement,  je  dis  : 

«  Le  roi  ne  craint-il  pas  sur  l'opinion  l'effet  d'un 
*  instituteur  choisi  dans  les  rangs  d'une  société 
«  célèbre,  mais  calomniée?  » 

Le  roi  s'écria  :  «  Bah  !  en  sont- ils  encore  aux  jé- 
«  suites?  » 

Je  parlai  au  roi  des  élections  et  du  désir  qu'avaient 
les  royalistes  de  connaître  sa  volonté.  Le  roi  me 
répondit  :  «  Je  ne  puis  dire  à  un  homme  :  Prêtez  ser- 
«  ment  contre  votre  conscience.  Ceux  qui  croient 
«  devoir  le  prêter  agissent  sans  doute  à  bonne  inten- 
«  tion.  Je  n'ai,  mon  cher  ami,  aucune  prévention 
«  contre  les  hommes;  peu  importe  leur  vie  passée, 
«  lorsqu'ils  veulent  sincèrement  servir  la  France  et  la 
«  légitimité.  Les  républicains  m'ont  écrit  à  Édim- 
«  bourg  ;  j'ai  accepté,  quant  à  leur  personne,  tout  ce 

p.  Mac-Carthy  ajoutait  beaucoup  au  mérite  de  ses  discours. 
Plusieurs  des  prédicateurs  de  l'époque  s'attachaient  à  l'imiter 
et  allaient  jusqu'à  prendre  en  chaire  cette  attitude  particulière 
qu'une  infirmité  contractée  au  service  des  pauvres  lui  faisait 
prendre  à  lui-même.  On  disait  prêcher  à  la  Mac-Carthy.  Il  avait 
un  jour,  dans  un  hiver  rigoureux,  porté  une  lourde  charge  de 
bois  à  une  pauvre  femme  abandonnée  dans  un  grenier.  Le  far- 
deau, disproportionné  à  ses  forces,  lui  causa  dans  les  reins  un« 
faiblesse  dont  il  souffrit  jusqu'à  sa  mort,  arrivée  le  3  mai  1833, 
précisément  quelques  jours  avant  l'entretien  de  Chateaubriand 
»Tec  Charles  X.  —  Ses  Sermons  (Paris,  1834,  trois  volumes 
in-S")  sont  remarquables  par  le  «ijle,  la  logique  et  les  mouve- 
ments oratoires. 


86  HÉMOIRES   d'OUTRE-TOUBS 

«  qu'ils  me  demandaient  ;  mais  ils  ont  voulu  m'im- 
«  poser  des  conditions  de  gouvernement,  je  les  ai 
«  rejetées.  Je  ne  céderai  jamais  sur  les  principes  ;  je 
«  veux  laisser  à  mon  petit-fils  un  trône  plus  solide 
tt  que  n'était  le  mien.  Les  Français  sont-ils  aujour- 
«  d'hui  plus  heureux  et  plus  libres  qu'ils  ne  l'étaient 
«  avec  moi?  Payent-ils  moins  d'impôts? quelle  vache 
«  à  lait  que  cette  France  I  Si  je  m'étais  permis  le 
«  quart  des  choses  que  s'est  permises  M.  le  duc 
u  d'Orléans,  que  de  cris,  de  malédictions  1  Ils  conspi- 
«  raient  contre  moi,  ils  l'ont  avoué  :  j'ai  voulu  me 
«  défendre...  » 

Le  roi  s'arrôta  comme  embarrassé  dans  le  nombre 
de  ses  pensées,  et  par  la  crainte  de  dire  quelque 
chose  qui  me  blessât. 

Tout  cela  était  bien,  mais  qu'entendait  Charles  X 
par  les  principes?  s'était-il  rendu  compte  de  la  cause 
des  conspirations  vraies  ou  fausses  ourdies  contre 
son  gouvernement?  Il  reprit  après  un  moment  de 
silence:  «  Comment  se  portent  vos  amis  les  Bertin? 
«  Ils  n'ont  pas  à  se  plaindre  de  moi,  vous  le  savez  : 
«  ils  sont  bien  rigoureux  envers  un  homme  banni  qui 
«  ne  leur  a  fait  aucun  mal,  du  moins  que  je  sache, 
♦i  Mais,  mon  cher,  je  n'en  veux  à  personne,  chacun 
«  se  conduit  comme  il  l'entend.  » 

Cette  douceur  de  tempérament,  cette  mansuétude 
chrétienne  d'un  roi  chassé  et  calomnié,  me  firent 
venir  les  larmes  aux  yeux.  Je  voulus  dire  quelques 
mots  de  Louis-Philippe.  «  Ahl  répondit  le  roi...  M.  le 
«  duc  d'Orléans...  il  a  jugé...  que  voulez-vous?...  les 
«  hommes  sont  comme  ça.  »  Pas  un  mot  amer,  pas 
un  reproche,  pas  une  plainte   ne  put  sortir  de  la 


MÉMOIRES    d'OUTBE-TOMBE  8? 

bouche  du  vieillard  trois  fois  exilé.  Et  cependant  des 
mains  françaises  avaient  abattu  la  tête  de  son  frère 
et  percé  le  cœur  de  son  fils  ;  tant  ces  mains  ont  été 
pour  lui  remémoratrices  et  implacables  1 

Je  louai  le  roi  de  grand  cœur  et  d'une  voix  émue. 
Je  lui  demandai  s'il  n'entrait  point  dans  ses  intentions 
de  faire  cesser  toutes  ces  correspondances  secrètes,  de 
donner  congé  à  tous  ces  commissaires  qui,  depuis 
quarante  années,  trompent  la  légitimité.  Le  roi  m'as- 
sura qu'il  était  résolu  à  mettre  un  terme  à  ces  impuis- 
santes tracasseries  ;  il  avait,  disait-il,  déjà  désigné 
quelques  personnes  graves,  au  nombre  desquelles  je 
me  trouvais,  pour  composer  en  France  une  sorte  de 
conseil  propre  à  l'instruire  de  la  vérité.  M.  de  Blacas 
m'expliquerait  tout  cela.  Je  priai  Charles  X  d'assem- 
bler ses  serviteurs  et  de  m'entendre  ;  il  me  renvoya  à 
M.  de  Blacas. 

J'appelai  la  pensée  du  roi  sur  l'époque  de  la  majo- 
rité de  Henri  V  ;  je  lui  parlai  d'uue  déclaration  à  faire 
alors  comme  d'une  chose  utile.  Le  roi,  qui  ne  voulait 
point  intérieurement  de  cette  déclaration,  m'invita  à 
lui  en  présenter  le  modèle.  Je  répondis  avec  respect, 
mais  avec  fermeté,  que  je  ne  formulerais  jamais  une 
déclaration  au  bas  de  laquelle  mon  nom  ne  se  trouvât 
pas  au-dessous  de  celui  du  roi.  Ma  raison  était  que  je 
ne  voulais  pas  prendre  sur  mon  compte  les  change- 
ments éventuels  introduits  dans  un  acte  quelconque 
par  le  prince  de  Metternich  et  par  M.  de  Blacas. 

Je  représentai  au  roi  qu'il  était  trop  loin  de  la 
France,  qu'on  aurait  le  temps  de  faire  deux  ou  trois 
révolutions  avant  qu'il  en  fût  informé  à  Prague.  Le 
roi   répliqua  que  l'empereur  l'avait  laissé  libre  de 


88  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

choisir  le  lieu  de  sa  résidence  dans  tous  les  Ëtats  au- 
trichiens, le  royaume  de  Lombardie  excepté.  «  Mais, 
«  ajouta  Sa  Majesté,  les  villes  habitables  en  Autriche 
«  sont  toutes  à  peu  près  à  la  même  distance  de  France  ; 
«  à  Prague,  je  suis  logé  pour  rien,  et  ma  position 
«  m'oblige  à  ce  calcul. 

Noble  calcul  que  celui-là  pour  un  prince  qui  avait 
joui  pendant  cinq  ans  d'une  liste  civile  de  20 millions, 
sans  compter  les  résidences  royales  ;  pour  un  prince 
qui  avait  laissé  à  la  France  la  colonie  d'Alger  et  l'an- 
cien patrimoine  des  Bourbons,  évalué  de  25  à  30  mil- 
lions de  revenu  1 

Je  dis  :  «  Sire,  vos  fidèles  sujets  ont  souvent  pensé 
«  que  votre  royale  indigence  pouvait  avoir  des  be- 
«  soins  ;  ils  sont  prêts  à  se  cotiser,  chacun  selon  sa 
«  fortune,  afin  de  vous  affranchir  de  la  dépendance 
c  de  l'étranger.  —  Je  crois,  mon  cher  Chateaubriand, 
«  dit  le  roi  en  riant,  que  vous  n'êtes  guère  plus  riche 
«  que  moi.  Comment  avez-vous  payé  votre  voyage? 
«  —  Sire,  il  m'eût  été  impossible  d'arriver  jusqu'à 
«  vous,  si  madame  la  duchesse  de  Berry  n'avait  donné 
«  l'ordre  à  son  banquier,  M.  Jauge,  de  me  compter 
«  6,000  francs.  —  C'est  bien  peu  I  s'écria  le  roi  ;  avez- 
«  vous  besoin  d'un  supplément?  —  Non,  Sire;  je  de- 
«  vrais  même,  en  m'y  prenant  bien,  rendre  quelque 
«  chose  à  la  pauvre  prisonnière  ;  mais  je  ne  sais  guère 
«  regratter.  —  Vous  étiez  un  magnifique  seigneur  à 
«  Rome?  —  J'ai  toujours  mangé  consciencieusement 
«  ce  que  le  roi  m'a  donné  ;  il  ne  m'en  est  pas  resté 
«  deux  sous.  —  Vous  savez  que  je  garde  toujours  à 
«  votre  disposition  votre  traitement  de  pair  :  vous 
•  n'en  avez  pas  voulu.  —  Non,  sire,  parce  que  vous 


KÉMOIRES   D'OUTHE-TOMBE  89 

«  avez  des  serviteurs  plus  malheureux  que  moi.  Vous 
«  m'avez  tiré  d'affaire  pour  les  20,000  francs  qui  me 
«  restaient  encore  de  dettes  sur  mon  ambassade 
«  de  Rome,  après  les  10,000  autres  que  j'avais  em- 
«  pruntés  à  votre  grand  ami  M.  Laftitte.  — Je  vous  les 
«  devais,  dit  le  roi,  ce  n'était  pas  même  ce  que  vous 
«  aviez  abandonné  de  vos  appointements  en  donnant 
«  votre  démission  d'ambassadeur,  qui,  par  paren- 
«  thèse,  m'a  fait  assez  de  mal.  —  Quoi  qu'il  en  soit, 
«  sire,  dû  ou  non,  Votre  Majesté,  en  venant  à  mon 
«  secours,  m'a  rendu  dans  le  temps  service,  et  moi  je 
«  lui  rendrai  son  argent  quand  je  pourrai  ;  mais  pas 
«  à  présent,  car  je  suis  gueux  comme  un  rat  ;  ma 
«  maison  rue  d'Enfer  n'est  pas  payée.  Je  vis  pêle- 
«  mêle  avec  les  pauvres  de  madame  de  Chateaubriand, 
«  en  attendant  le  logement  que  j'ai  déjà  visité,  à  l'oc- 
«  casion  de  Votre  Majesté,  chez  M.  Gisquet.  Quand  je 
«  passe  par  une  ville,  je  m'informe  d'abord  s'il  y  a  un 
«<  hôpital;  s'il  y  en  a  un,  je  dors  sur  les  deux  oreilles  ; 
•«  le  vivre  et  le  couvert,  en  faut-il  davantage  ? 

«  —  Oh  !  ça  ne  finira  pas  comme  ça.  Combien,  Cha- 
«  teaubriand,  vous  faudrait-il  pour  être  riche  ? 

«  —  Sire,  vous  y  perdriez  votre  temps  ;  vous  me 
*  donneriez  quatre  millions  ce  matin,  que  je  n'aurais 
«•  pas  un  patard  ce  soir. 

Le  roi  me  secoua  l'épaule  avec  la  main  :  «  —  A  la 
«  bonne  heure  I  Mais  à  quoi  diable  mangez-vous  votre 
«  argent? 

•  —  Ma  foi,  sire,  je  n'en  sais  rien,  car  je  n'ai  aucun 
«  goût  et  ne  fais  aucune  dépense  :  c'est  incompré- 
n  hensible  1  Je  suis  si  béte  qu'en  entrant  aux  affaires 
«  étrangères,  je  ne   voulus  pas  prendre  les  25,000 


90  MÉMOWES    D'OUTRE-TOMBE 

«  francs  de  frais  d'établissement *,  et  qu'en  sortant  jtj 

•  dédaignai  d'escamoter  les  fonds  secrets  1  Vous  me 
«  parlez  de  ma  fortune,  pour  éviter  de  me  parler  de 
«  la  vôtre. 

«  —  C'est  vrai,  dit  le  roi  ;  voici  à  mon  tour  ma 
«  confession  :  en  mangeant  mes  capitaux  par  por- 
<■  tions  égales  d'année  en  année,  j'ai  calculé  qu'à 
«  l'âge  où  je  suis,  je  pourrais  vivre  jusqu'à  mon  der- 
«  nier  jour  sans  avoir  besoin  de  personne.  Si  je  me 
«  trouvais  dans  la  détresse,  j'aimerais  mieux  avoir 
«  recours,  comme  vous  me  le  proposez,  à  des  Fran- 
«  çais  qu'à  des  étrangers.  On  m'a  offert  d'ouvrir  des 
«  emprunts,  entre  autres  un  de  30  millions  qui  aurait 
<■  été  rempli  en  Hollande  ;  mais  j'ai  su  que  cet  em- 

*  prunt,  coté  aux  principales  bourses  en  Europe, 
«  ferait  baisser  les  fonds  français  ;  cela  m'a  empêché 

1.  Il  n'est  que  juste  de  rappeler  que  M.  de  Villèle  avait 
donné,  lui  aussi,  l'exemple  d'un  pareil  désintéressement.  Appelé 
au  mois  de  décembre  1820  à  prendre  part,  comme  ministre 
secrétaire  d'Etat,  aux  délibérations  du  Conseil  des  ministres,  il 
avait  mis  pour  condition  à  son  acceptation  qu'il  ne  recevrait 
aucun  traitement.  —  Nommé  ministre  des  finances,  en  décembre 
1821,  il  avait  droit  à  une  somme  de  25,000  francs  pour  frais 
d'installation;  il  la  refusa.  —  Louis  XVIII  l'éleva,  le  7  sep- 
tembre 1822,  à  la  dignité  de  président  du  Conseil.  Un  supplé- 
ment de  50,000  francs  de  traitement  annuel  était  attaché  à  ces 
fonctions  :  il  le  refusa.  —  Lorsqu'il  sortit  du  ministère,  en  1828, 
Charles  X  exigea  de  lui  qu'il  acceptât  la  pension  du  ministre 
d'Etat  ;  cette  pension  fut  inscrite  au  grand  livre.  Il  s'empressa 
d'y  renoncer  aussitôt  après  la  révolution  de  1830.  Un  petit  fait 
peint  mieux  encore  que  ces  actes  la  simplicité  des  mœurs  de  ce 
temps  et  le  désintéressement  modeste  des  hommes  qui  jouaient 
alors  le  principal  rôle  politique .  Le  15  novembre  1821,  à  la  veille 
d'être  appelé  au  ministère  des  finances,  M.  de  Villèle  écrivait 
à  sa  femme,  à,  Toulouse  :  «  Vends  toujours  du  maïs,  da  ma- 
nière à  avoir  devant  toi  un  millier  de  francs.  •  {Histoire  <lê  %a 
RutoMratton  par  Alfred  Nettement,  t.  V,  p.  661.) 


MEMOIRES    d'outre-tombe  91 

«  d'adopter  ce  projet  :  rien  de  ce  qui  affecterait  la 
«  fortune  publique  en  France  ne  pouvait  me  conve- 
»  nir.  »  Sentiment  digne  d'un  roi  ! 

Dans  cette  conversation,  on  remarquera  la  généro- 
sité de  caractère,  la  douceur  des  mœurs  et  le  bon 
sens  de  Charles  X.  Pour  un  philosophe,  c'eût  été  un 
spectacle  curieux  que  celui  du  sujet  et  du  roi  s'inter- 
rogeant  sur  leur  fortune  et  se  faisant  confidence  mu- 
tuelle de  leur  misère  au  fond  d'un  château  emprunté 
aux  so»»verains  de  Bohême  I 

Prague,  25  et  26  mai  1833. 

Au  sortir  de  cette  conférence,  j'assistai  à  la  leçon 
d'équitation  de  Henri.  Il  monta  deux  chevaux,  le  pre- 
mier sans  étriers  en  trottant  à  la  longe,  le  second 
avec  étriers  en  exécutant  des  voltes  sans  tenir  la  bride, 
une  baguette  passée  entre  son  dos  et  ses  bras.  L'en- 
fant est  hardi  et  tout  à  fait  élégant  avec  son  pantalon 
blanc,  sa  jaquette,  sa  petite  fraise  et  sa  casquette. 
M.  O'Hégerty  le  père,  écuyer  instructeur,  criait  : 
«  Qu'est-ce  que  c'est  que  cette  jambe-là  !  elle  est  comme 
a  un  bâton  1  Laissez  aller  la  jambe  !  Bien  !  détestable  1 
«  qu'avez- vous  donc  aujourd'hui  ?  etc.,  etc.  »  La  le- 
çon finie,  le  jeune  page-roi  s'arrête  à  cheval  au  milieu 
du  manège,  ôte  brusquement  sa  casquette  pour  me 
saluer  dans  la  tribune  où  j'étais  avec  le  baron  de 
Damas  et  quelques  Français,  saute  à  terre  léger  et 
gracieux  comme  le  petit  Jehan  de  Saintré. 

Henri  est  mince,  agile,  bien  fait  ;  il  est  blond  ;  il  a 
les  yeux  bleus  avec  un  trait  dans  l'œil  gauche  qui 
rappelle  le  regard  de  sa  mère.  Ses  mouvements  sont 
brusques  ;  il  vous  aborde  avec  franchise  ;  il  est  curieux 


9i  MÉMOIRES    D'OUTRE-TOHBE 

et  questionneur  ;  il  n'a  rien  de  cette  pédanterie  qu'on 
lui  donne  dans  les  journaux  ;  c'est  un  vrai  petit  gar- 
çon comme  tous  les  petits  garçons  de  douze  ans.  Je 
lui  faisais  compliment  sur  sa  bonne  mine  à  cheval  : 
"  Vous  n'avez  rien  vu,  me  dit-il,  il  fallait  me  voir  sur 
«  mon  cheval  noir  ;  il  est  méchant  comme  un  diable  ; 
«  il  rue,  il  me  jette  par  terre,  je  remonte,  nous  sau- 
ce tons  la  barrière.  L'autre  jour,  il  s'est  cogné,  il  a  la 
«  jambe  grosse  comme  ça.  N'est-ce  pas  que  le  der- 
«  nier  cheval  que  j'ai  monté  est  joli  ?  mais  je  n'étais 
«  pas  en  train.  » 

Henri  déteste  à  présent  le  baron  de  Damas,  dont  la 
mine,  le  caractère,  les  idées  lui  sont  antipathiques.  Il 
entre  contre  lui  dans  de  fréquentes  colères.  A  la  suite 
de  ces  emportements,  force  est  de  mettre  le  prince  en 
pénitence  ;  on  le  condamne  quelquefois  à  rester  au 
Ut  :  bête  de  châtiment.  Survient  un  abbé  Moligny, 
qui  confesse  le  rebelle  et  tâche  de  lui  faire  peur  du 
diable.  L'obstiné  n'écoute  rien  et  refuse  de  manger. 
Alors  madame  la  dauphine  donne  raison  à  Henri,  qui 
mange  et  se  moque  du  baron.  L'éducation  parcourt 
ce  cercle  vicieux. 

Ce  qu'il  faudrait  à  M.  le  duc  de  Bordeaux  serait 
une  main  légère  qui  le  conduisît  sans  lui  faire  sentir 
le  frein,  un  gouverneur  qui  fût  plutôt  son  ami  que 
son  maître. 

Si  la  famille  de  saint  Louis  était,  comme  celle  des 
Stuarts,  une  espèce  de  famille  particulière  chassée 
par  une  révolution,  confinée  dans  une  île,  la  destinée 
des  Bourbons  serait  en  peu  de  temps  étrangère  aux 
générations  nouvelles.  Notre  ancien  pouvoir  royal 
n'est  pas  cela  :  il  représente  l'ancienne  royauté  :  le 


MEMOIRES   D'OUTRE-TOMBË  93 

passé  politique,  moral  et  religieux  des  peuples  est  né 
de  ce  pouvoir  et  se  groupe  autour  de  lui.  Le  sort 
d'une  race  aussi  entrelacée  à  l'ordre  social  qui  fut, 
aussi  apparentée  à  l'ordre  social  qui  sera,  ne  peut 
jamais  être  indifférent  aux  hommes.  Mais,  toute  des- 
tinée que  cette  race  est  à  vivre,  la  condition  des  indi- 
vidus qui  la  forment  et  avec  lesquels  un  sort  ennemi 
n'aurait  point  fait  trêve,  serait  déplorable.  Dans  un 
perpétuel  malheur,  ces  individus  marcheraient  oubliés 
sur  une  ligne  parallèle,  le  long  de  la  mémoire  glo- 
rieuse de  leur  famille. 

Rien  de  plus  triste  que  l'existence  des  rois  tombés  ; 
leurs  jours  ne  sont  qu'un  tissu  de  réalités  et  de  fictions  : 
demeurés  souverains  à  leur  foyer,  parmi  leurs  gens  et 
leurs  souvenirs,  ils  n'ont  pas  plutôt  franchi  le  seuil  de 
leur  maison,  qu'ils  trouvent  l'ironique  vérité  à  leur 
porte  :  Jacques  II  ou  Edouard  VII,  Charles  X  ou 
Louis  XIX,  à  huis  clos,  deviennent,  à  huis  ouvert, 
Jacques  ou  Edouard,  Charles  ou  Louis,  sans  chiffre, 
comme  les  hommes  de  peine  leurs  voisins  ;  ils  ont  le 
double  inconvénient  de  la  vie  de  cour  et  de  la  vie 
privée  :  les  flatteurs,  les  favoris,  les  intrigues,  les 
ambitions  de  l'une  ;  les  affronts,  la  détresse,  le  com- 
mérage de  l'autre  :  c'est  une  mascarade  continuelle 
de  valets  et  de  ministres,  changeant  d'habits.  L'hu- 
meur s'aigrit  de  celte  situation,  les  espérances  s'af- 
faiblissent, les  regrets  s'augmentent  ;  on  rappelle  l*» 
passé  ;  on  récrimine  ;  on  s'adresse  des  reproches  d  au- 
tant plus  amers  que  l'expression  cesse  d'être  renfer- 
mée dans  le  bon  goût  d'une  belle  naissance  et  les  con- 
venances d'une  fortune  supérieure  :  on  devient  vul 
gaire  par  les  souffrances  vulgaires;  les  soucis  d'ua 


94  MÉMOIRES  d'oUTRE-TOMBE 

trône  perdu  dégénèrent  en  tracasseries  de  ménage  : 
les  papes  Clément  XIV  et  Pie  VI  ne  purent  jamais  ré- 
tablir la  paix  dans  la  domesticité  du  prétendant.  Ces 
aubains  découronnés  restent  en  surveillance  au  mi- 
lieu du  monde,  repoussés  des  princes  comme  infectés 
d'adversité,  suspects  aux  peuples  comme  atteints  de 
puissance. 

J'allai  m'habiller  :  on  m'avait  prévenu  que  je  pou- 
vais garder  au  dîner  du  roi  ma  redingote  et  mes 
bottes  ;  mais  le  malheur  est  d'un  trop  haut  rang  pour 
en  approcher  avec  familiarité.  J'arrivai  au  château  à 
six  heures  moins  un  quart  ;  le  couvert  était  mis  dans 
une  des  salles  d'entrée.  Je  trouvai  au  salon  le  cardinal 
Latil.  Je  ne  l'avais  pas  rencontré  depuis  qu'il  avait  été 
mon  convive  à  Rome,  au  palais  de  l'ambassade,  lors 
de  la  réunion  du  conclave,  après  la  mort  de  Léon  XII. 
Quel  changement  de  destinée  pour  moi  et  pour  le 
monde  entre  ces  deux  dates  I 

C'était  toujours  le  prestolet  à  ventre  rondelet,  à  nez 
pointu,  à  face  pâle,  tel  que  je  l'avais  vu  en  colère  à  la 
Chambre  des  pairs,  un  couteau  d'ivoire  à  la  main.  On 
assurait  qu'il  n'avait  aucune  influence  et  qu'on  le 
nourrissait  dans  un  coin  en  lui  donnant  des  bourrades  ; 
peut-être  :  mais  il  y  a  du  crédit  de  différentes  sortes  ; 
celui  du  cardinal  n'en  est  pas  moins  certain,  quoique 
caché  ;  il  le  tire,  ce  crédit,  des  longues  années  passées 
auprès  du  roi  et  du  caractère  de  prêtre.  L'abbé  de 
Latil  a  été  un  confident  intime  ;  la  remembrance  de 
madame  de  Polastron  '  s'attache  au  surplis  du  con- 

1.  Marie-Louise-Françoise  d'Ksparbez  de  Lussan  était  née  le 
19  octobre  1764.  Mariée  fort  jeune  au  comte  de  Polastron,  [lètt 


MEMOIRES    d'outre-tombe  95 

fesseur  ;  le  charme  des  dernières  faiblesses  humaines 
et  la  douceur  des  premiers  sentiments  religieux  se 
prolongent  en  souvenirs  dans  le  cœur  du  vieux  mo- 
narque. 

Successivement  arrivèrent  M.  de  Blacas,  M,  A.  de 
Damas*,  frère  du  baron,  M  O'Hégerty  père,  M.  et 
madame  de  Cossé.  A  six  heures  précises,  le  roi  parut, 

de  la  duchesse  de  Polignac,  elle  fut  présentée  par  celle-ci  à  la 
cour,  le  3  décembre  1780,  et,  en  1782,  elle  fut  nommée  dame  du 
palais  (surnuméraire).  Elle  émigraen  1789,  aussitôt  après  la  prise 
de  la  Bastille  et  en  même  temps  que  les  Polignac,  qu'elle  rejoi- 
gnit à  Berne.  Sa  liaison  avec  le  comte  d'Artois,  commencée  à 
Versailles,  se  continua  sur  la  terre  étrangère.  La  comtesse  de 
Polastron  mourut  à  Londres  (Brompton  grove)  le  27  mars  1804. 
«  Une  maladie  de  langueur,  dit  Lamartine,  {Histoire  de  la  Res- 
tauration, t.  II,  p.  81),  aggravée  par  le  climat  brumeux  de  l'An- 
gleterre, atteignit  madame  de  Polastmn.  Elle  vit  lentement 
venir  la  mort  dans  tonte  la  fraîcheur  de  ses  charmes  et  dans 
tous  les  délices  d'une  passion  partagée.  La  religion  la  consola 
comme  elle  avait  consolé  La  Vallière.  Elle  roulut  en  faire  par- 
tager les  consolations  et  les  immortalités  k  son  amani.  Il  se 
convertit  à  la  voix  de  ce  même  amour  qui  l'avait  si  souvent  et 
si  délicieusement  égaré  des  pensées  graves.  Un  de  «es  aumô- 
niers, qui  fut  depuis  le  cardinal  de  Latil,  reçut,  dans  la  cham- 
bre même  de  la  beauté  repentie,  les  aveux  et  les  remords  des 
deux  amants.  *  Jurez-moi,  dit  madame  de  Polastron  au  jeune 
prince,  que  je  serai  votre  dernière  faute  et  votre  dernier  amour 
sur  la  terre,  et  qu'après  moi  vous  n'aimerez  plus  que  le  seul 
objet  dont  je  ne  puisse  pas  être  jalouse,  Dieu  ».  Le  prince  jura 
du  cœur  et  des  lèvres.  Madame  de  Polastron  consolée  emporta 
avec  son  dernier  embrassement  son  serment  au  ciel.  Le  comte 
d'Artois,  à  genoux  au  pied  du  lit  de  >a  inaîtres!<e,  répéta  ce  ser- 
ment à  son  ombre,  et  il  le  garda,  quoique  jeune,  beau,  prince. 
roi  aimé  encore,  à  travers  une  longue  vie  jusqu'au  tombeau.  — 
De  ce  jour,  ce  fut  un  autre  homme.  » 

1.  Alfred-Charles  François-Gabriel,  comte  de  Damas,  né  à 
Munster  le  18  décembre  1794,  lieutenant-colonel  de  cavaleri»- 
chevalier  de  l'ordre  de  Saint  Louis  et  de  la  Légion  d'honneur 
gentilhomme  honoraire  de  la  chambre  du  roi  Charles  X;  mort. 
niOD  marié,  le  16  janvier  1840. 


96  MEMOIRES  O'OUTRE-TOMBB 

guivi  de  son  fils  ;  on  courut  à  table.  Le  roi  me  plaça  à 
sa  gauche,  il  avait  M.  le  dauphin  à  sa  droite  ;  M.  dâ 
Blacas  s'assit  en  face  du  roi,  entre  le  cardinal  et  ma- 
dame de  Cossé  :  les  autres  convives  étaient  distribués 
au  hasard.  Les  enfants  ne  dînent  avec  leur  grand-père 
que  le  dimanche  :  c'est  se  priver  du  seul  bonheur  qui 
reste  dans  l'exil,  l'intimité  et  la  vie  de  famille. 

Le  dîner  était  maigre  et  assez  mauvais.  Le  roi  me 
vanta  un  poisson  de  la  Moldau  qui  ne  valait  rien  du 
tout.  Quatre  ou  cinq  valets  de  chambre  en  noir  rô- 
daient comme  des  frères  lais  dans  le  réfectoire  ;  point 
de  maître  d'hôtel.  Chacun  prenait  devant  soi  et  offrait 
de  son  plat. 

Le  roi  mangeait  bien,  demandait  et  servait  lui- 
même  ce  qu'on  lui  demandait.  Il  était  de  bonne  hu- 
meur; la  peur  qu'il  avait  eue  de  moi  était  passée.  La 
conversation  roulait  dans  un  cercle  de  lieux  communs, 
sur  le  climat  de  la  Bohème,  sur  la  santé  de  madame 
la  dauphine,  sur  mon  voyage,  sur  les  cérémonies  de 
la  Pentecôte*  qui  devaient  avoir  lieu  le  lendemain  ;  pas 
un  mot  de  politique.  M.  le  dauphin,  le  nez  plongé  dans 
son  assiette,  sortait  quelquefois  de  son  silence,  et 
s'adressant  au  cardinal  de  Latil  :  «  Prince  de  l'Ëglise, 
«  l'évangile  de  ce  matin  était  selon  saint  Matthieu?  — 
«  Non,  monseigneur,  selon  saint  Marc.  —  Comment, 
a  saint  Marc?  »  Grande  dispute  entre  saint  Marc  et 
saint  Matthieu,  et  le  cardinal  était  battu. 

Le  dîner  a  duré  près  d'une  heure  ;  le  roi  s'est  levé; 
nous  l'avons  suivi  au  salon.  Les  journaux  étaient  sur 
une  table;  chacun  s'est  assis  et  Ton  s'est  mis  à  lire  çà 
et  là  comme  dans  un  café. 

1.  La  Peatocôte  tombait,  ea  1833,  le  dim&nche  2(i  oiaL 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  97 

Les  enfants  sont  entrés,  le  duc  de  Bordeaux  conduit 
par  son  gouverneur,  Mademoiselle  par  sa  gouver- 
nante. Ils  ont  couru  embrasser  leur  grand-père,  puis 
ils  se  sont  précipités  vers  moi;  nous  nous  sommes 
nichés  dans  l'embrasure  d'une  fenêtre  donnant  sur 
la  ville  et  ayant  une  vue  superbe.  J'ai  renouvelé  mes 
compliments  sur  la  leçon  d'équitation.  Mademoiselle 
s'est  hâtée  de  me  redire  ce  que  m'avait  dit  son  frère, 
que  je  n'avais  rien  vu;  qu'on  ne  pouvait  juger  de  rien 
quand  le  cheval  noir  était  boiteux.  Madame  de  Gon- 
taut  est  venue  s'asseoir  auprès  de  nous,  M.  de  Damas 
un  peu  plus  loin,  prêtant  l'oreille,  dans  un  état  amu- 
sant d'inquiétude,  comme  si  j'allais  manger  son  pu^ 
pille,  lâcher  quelques  phrases  à  la  louange  de  la 
liberté  de  la  presse,  ou  à  la  gloire  de  madame  la  du- 
chesse de  Berry.  J'aurais  ri  des  craintes  que  je  lui 
donnais,  si  depuis  M.  de  Polignac  je  pouvais  rire  d'un 
pauvre  homme.  Tout  d'un  coup  Henri  me  dit  :  «  Vous 
«  avez  vu  des  serpents  devins?  —  Monseigneur  veut 
«  parler  des  boas;  il  n'y  en  a  ni  en  Egypte,  ni  à  Tunis, 
«  seuls  points  de  l'Afrique  où  j'ai  abordé;  mais  j'ai 
«  vu  beaucoup  de  serpents  en  Amérique.  —  Oh!  oui, 
«  dit  la  princesse  Louise,  le  serpent  à  sonnettes,  dans 
«  le  Génie  du  Christianisme.  » 

Je  m'inclinai  pour  remercier  Mademoiselle.  «  Mais 
«  vous  avez  vu  bien  d'autres  serpents?  a  repris  Henri. 
«  Sont-ils  bien  méchants?  —  Quelques-uns,  monsei- 
«  gneur,  sont  fort  dangereux,  d'autres  n'ont  point  de 
«  venin  et  on  les  fait  danser.  » 

Les  deux  enfants  se  sont  rapprochés  de  moi  aiec 
joie,  tenant  leurs  quatre  beaux  yeux  brillants  fixés  suc 
les  miens. 

VL  7 


98  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

«  Et  puis  il  y  a  le  serpent  de  verre,  ai-je  dit  :  il  est 
«  superbe  et  point  malfaisant;  il  a  la  transparence  et 
«  la  fragilité  du  verre  ;  on  le  brise  dès  qu'on  le  touche. 
«  —  Les  morceaux  ne  peuvent  pas  se  rejoindre?  a  dit 
«  le  prince.  —  Mais  non,  mon  frère,  a  répondu  pour 
«  moi  Mademoiselle.  —  Vous  êtes  allé  à  la  cataracte 
«  de  Niagara?  a  repris  Henri.  Ça  fait  un  terrible  ron- 
«  flement?  peut-on  la  descendre  en  bateau?  —  MoDsei- 
«  gneur,  un  Américain  s'est  amusé  à  y  précipiter  une 
«  grande  barque;  un  autre  Américain,  dit-on,  s'est  jeté 
«  lui-même  dans  la  cataracte;  il  n'a  pas  péri  la  pre- 
t  mière  fois  ;  il  a  recommencé  et  s'est  tué  à  la  seconde 
«  expérience.  »  Les  deux  enfants  ont  levé  les  mains  et 
ont  crié  :  «  Ohl  » 

Madame  de  Gontaut  a  pris  la  parole  :  «  M.  de  Cha- 
«  teaubriand  est  allé  en  Egypte  et  à  Jérusalem.  »  Ma- 
demoiselle a  frappé  des  mains  et  s'est  encore  rappro- 
chée de  moi.  «  M.  de  Chateaubriand,  m'a-t-elle  dit, 
«  contez  donc  à  mon  frère  les  pyramides  et  le  tombeau 
«  de  Notre-Seigneur   » 

J'ai  fait  du  mieux  que  j'ai  pu  un  récit  des  pyra- 
mides, du  saint  tombeau,  du  Jourdain,  de  la  Terre 
sainte.  L'attention  des  enfants  était  merveilleuse  : 
Mademoiselle  prenait  dans  ses  deux  mains  son  joli  vi- 
sage, les  coudes  presque  appuyés  sur  mes  genoux,  et 
Henri  perché  sur  un  haut  fauteuil  remuait  ses  jambes 
ballantes. 

Après  cette  belle  conversation  de  serpents,  de  cata- 
ractes, de  pyramides,  de  saint  tombeau.  Mademoiselle 
m'a  dit  :  «  Voulez-vous  me  faire  une  question  sur 
c  l'histoire?  —  Gomment,  sur  l'histoire?  —  Oui,  ques- 
«  tionnez-moi  sur  une  année,  Tannée  la  plus  obscure 


MÉMOIRES   D'OUTRE-TOMBE  99 

«  de  toute  l'histoire  de  France,  excepté  le  xvii*  et  le 
«  xvm»  siècle  que  nous  n'avons  pas  encore  commencés 
«  —  Oh!  moi,  s'écria  Henri,  j'aime  mieux  une  année 
«  fameuse  :  demandez-moi  quelque  chose  sur  une 
«  année  fameuse.  »  Il  était  moins  sûr  de  son  affaire 
que  sa  sœur. 

Je  commençai  par  obéir  à  la  princesse  et  je  dis  : 
«  Eh  bien  I  Mademoiselle  veut-elle  me  dire  ce  qui  se 
«  passait  et  qui  régnait  en  France  en  1001  ?  »  Voilà  le 
frère  et  la  sœur  à  chercher,  Henri  se  prenant  le 
toupet.  Mademoiselle  ombrant  son  visage  avec  ses 
deux  mains,  façon  qui  lui  est  familière,  comme  si  elle 
jouait  à  cache-cache,  çnis  elle  découvre  subitement  sa 
mine  jeune  et  gaie,  sa  bouche  souriante,  ses  regards 
limpides.  Elle  dit  la  première  :  «  C'était  Robert  qui 
«  régnait,  Grégoire  V  était  pape,  Basile  III  empereur 
«  d'Orient...  —  Et  Othon  III  empereur  d  Occident  », 
cria  Henri  qui  se  hâtait  pour  ne  pas  rester  derrière 
sa  sœur,  et  il  ajouta  :  «  Veremond  II  en  Espagne.  » 
Mademoiselle  lui  coupant  la  parole  dit  :  «  Ethélrède 
«  en  Angleterre.  —  Non  pas,  dit  son  frère,  c'était  Ed- 
«  mond.  Côte-de-fer.  »  Mademoiselle  avait  raison; 
Henri  se  trompait  de  quelques  années  en  faveur  de 
Côte-de-fer  qui  l'avait  charmé;  mais  cela  n'en  était 
pas  moins  prodigieux, 

«  Et  mon  année  fameuse?  demanda  Henri  d'un  ton 
«  demi-fâché.  —  C'est  juste,  monseigneur  :  que  se 
«passait-il  en  l'an  1593?  —  Bahl  s'écria  le  jeune 
«  prince,  c'est  l'abjuration  d'Henri  IV.  »  Mademoi- 
selle devint  rouge  de  n'avoir  pu  répondre  la  pre- 
mière. 

Huit  heures  sonnèrent  :  la  voix  du  baron  de  Damas 


100  MÉMOIRES   D'OUTRE-TOMBE 

coupa  court  à  notre  conversation,  comme  quand  le 
marteau  de  Thorloge,  en  frappant  dix  heures,  sus- 
pendait les  pas  de  mon  père  dans  la  grande  salle  de 
Combourg. 

Aimables  enfants!  le  vieux  croisé  vous  a  conté  les 
aventures  de  la  Palestine,  mais  non  au  foyer  du  châ- 
teau de  la  reine  Blanche  I  Pour  vous  trouver,  il  est  ve- 
nu heurter  avec  son  bâton  de  palmier  et  ses  sandales 
poudreuses  au  seuil  glacé  de  l'étranger.  Blondel  a 
chanté  en  vain  au  pied  de  la  tour  des  ducs  d'Au- 
triche: sa  voix  n'a  pu  vous  rouvrir  les  chemins  de  la 
patrie.  Jeunes  proscrits,  le  voyageur  aux  terres  loin- 
taines vous  a  caché  une  partie  de  son  histoire  ;  il  ne 
vous  a  pas  dit  que,  poète  et  prophète,  il  a  traîné  dans 
les  forêts  de  la  Floride  et  sur  les  montagnes  de  la 
Judée  autant  de  désespérances,  de  tristesses  et  de 
passions,  que  vous  avez  d'espoir,  de  joie  et  d'inno- 
cence: qu'il  fut  une  journée  où,  comme  Julien,  il  jeta 
son  sang  vers  le  ciel,  sang  dont  le  Dieu  de  miséri- 
corde lui  a  conservé  quelques  gouttes  pour  racheter 
celles  qu'il  avait  livrées  au  dieu  de  malédiction. 

Le  prince,  emmené  par  son  gouverneur,  m'invita 
à  sa  leçon  d'histoire,  fixée  au  lundi  suivant,  onze 
heures  du  matin  ;  madame  de  Gontaut  se  retira  avec 
Mademoiselle*. 


1.  La  duchesse  de  Gontaut  quitta  Prague  et  rentra  en  France 
au  mois  d'avril  1834.  Dans  ses  Mémoires  (page  389),  elle  indique 
à  peine  les  circonstances  qui  amenèrent  son  départ.  Le  marquis 
de  Villeneuve,  son  neveu,  et  en  même  temps,  à  la  petite  cour  de 
Prague,  son  plus  ardent  adversaire,  entre  au  contraire,  dans  ses 
Souvenirs,  en  de  longs  détails  à  ce  sujet.  Rien  de  plus  hono- 
rable pour  Madame  de  Gontaut  que  ce  témoignage  d'un  membre 
du  contraire  parti.  «  L'un  des   personnages  les  plus  insignes 


MEMOIRES    D  OUTRE-TOMBE  lOft 

Alors  commença  une  scène  d'un  autre  genre  :  la 
royauté  future,  dans  la  personne  d'un  enfant,  venait 
de  me  mêler  à  ses  jeux  ;  la  royauté  passée,  dans  la 
persQune  d'un  vieillard,  me  fit  assister  aux  siens. 
Une  partie  de  whist,  éclairée  par  deux  bougies  dans 
le  coin  d'une  salle  obscure,  commença  entre  le  roi  et 
le  dauphin,  le  duc  de  Blacas  et  le  cardinal  Latil.  J'en 
étais  le  seul  témoin  avec  l'écuyer  O'Hégerty.  A  tra 
vers  les  fenêtres,  dont  les  volets  n'étaient  pas  fermés, 
le  crépuscule  mêlait  sa  pâleur  à  celle  des  bougies  :  la 
monarchie  s'éteignait  entre  ces  deux  lueurs  expiran- 
tes. Profond  silence,  hors  le  frôlement  des  cartes  et 
quelques  cris  du  roi  qui  se  fâchait.  Les  cartes  furent 
renouvelées  des  Latins  afin  de  soulager  l'adversité  de 
Charles  VI  :  mais  il  n'y  a  plus  d'Ogier  et  de  Labire 

entre  les  courtisans  du  malheur,  écrit  M.  de  Villeneuve,  c'étaùt 
ma  tante  la  duchesse  de  Gontaut,  si  courageuse,  si  vigilante  et 
si  habile  gouvernante  des  deux  précieux  rejetons  de  feu  le  duc 
de  Berry.  Douée  du  tact  féminin  au  suprême  degré,  mais  subi- 
tement docile  à  un  fatal  travers,  elle  avait  dévié  vers  la  duchesse 

de  Berry Aucune   langue  ne    manie  la  conversation   avec 

plus  d'agrément  ;  aucune  tête  n'est  plus  vide  en  politique.  Deax 
travers  s'y  étaient  mis.  La  Charte  Constitutionnelle  en  était  un  ; 
l'autre,  un  vieux  projet  de  mariage  entre  Mademoiselle  et  le  duc 
de  Chartres.  La  duchesse  de  Gontaut  entrevoyait  dans  cette 
union  son  élève,  le  duc  de  Bordeaux,  installé  sur  le  trône  de 
France,  et  sa  seconde  élève.  Mademoiselle,  établie  solidement  au 
premier  degré  du  même  trône  ;  avec  sa  jeune  et  jolie  épouse,  le 
duc  de  Chartres  était  tout  prêt  à  former  une  autre  lignée  de 
rois,  si  la  lignée  primitive  défaillait.  Résultat  de  cette  combinai- 
ion  :  branche  cadette,  Bordeaux,  Orléans,  Coudé,  présent  et  ave- 
nir, tout  cela  confondu,  uni  par  la  main,  par  le  sang,  par  l'inté- 
rêt, par  la  fortune,  tous  agglomérés  autour  d'un  trône  iden- 
tique ;  tel  était  l'ingénieux  roman  qui  charmait  sa  vivacité  et 
qui  aplanissait  en  exil  des  devoirs  scrupuleusement  accomplis.  » 
(Mémoires  inédits  du  marquis  de  Villeneuve,  publiés  par  so« 
arrière-petit-ûls,  p.  39.  —  1889.) 


102  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

pour  donner  leur  nom,  sous  Charles  X,  à  ces  distrac- 
tions du  malheur. 

Le  jeu  fini,  le  roi  me  souhaita  le  bonsoir.  Je  passai 
les  salles  désertes  et  sombres  que  j'avais  traversées 
la  veille,  les  mêmes  escaliers,  les  mêmes  cours,  les 
mêmes  gardes,  et,  descendu  des  talus  de  la  colline, 
je  regagnai  mon  auberge  en  m'égarant  dans  les  rues 
et  dans  la  nuit.  Charles  X  restait  enfermé  dans  les 
masses  noires  que  je  quittais  :  rien  ne  peut  peindre  la 
tristesse  de  son  abandon  et  de  ses  années, 

Prague,  27  mai  i833. 

J'avais  grand  besoin  de  mon  lit;  mais  le  baron 
CapelleS  arrivé  de  Hollande,  logeait  dans  une  cham- 
bre voisine  de  la  mienne,  et  il  accourut. 

Quand  le  torrent  tombe  de  haut,  l'abîme  qu'il 
creuse  et  dans  lequel  il  s'engloutit  fixe  les  regards  et 
rend  muet;  mais  je  n'ai  ni  patience  ni  pitié  pour  les 
ministres  dont  la  main  débile  laissa  tomber  dans  ce 
gouffre  la  couronne  de  saint  Louis,  comme  si  les  flots 
devaient  la  rapporter  !  Ceux  de  ces  ministres  qui  pré- 
tendent s'être  opposés  aux  ordonnances  sont  les  plus 
coupables  ;  ceux  qui  se  disent  avoir  été  les  plus  mo- 
dérés sont  les  moins  innocents  :  s'il  y  voyaient  clair, 
que  ne  se  retiraient-ils?  «  Ils  n'ont  pas  voulu  aban- 
«  donner  le  roi;  monsieur  le  dauphin  les  a  traités  de 
«  poltrons.  »  Mauvaise  défaite  ;  ils  n'ont  pu  s'arracher 
à  leurs  portefeuilles.  Quoi  qu'ils  en  disent,  il  n'y  a 
pas  autre  chose  au  fond  de  cette  immense  catastro- 
phe. Et  quel  beau   sang-froid  depuis   l'événement  1 

1.  Sur  le  baron  Capelle,  ministre  des  Travaux  publics  dan»  le 
eabinet  Polignac,  voir,  au  tome  V,  la  note  de  la  page  265 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  103 

L'un'  écrivaille  sur  l'histoire  d'Angleterre,  après  avoir 
si  bien  arrangé  l'histoire  de  France  ;  l'autre ^  lamente 
la  vie  et  la  mort  du  duc  de  Reichstadt,  après  avoir 
envoyé  à  Prague  le  duc  de  Bordeaux. 

Je  connaissais  M.  Capelle  :  il  est  juste  de  se  souve- 
nir qu'il  était  demeuré  pauvre  ;  ses  prétentions  ne 
dépassaient  pas  sa  valeur;  il  aurait  très  volontiers  dit 
comme  Lucien  :  a  Si  vous  venez  m'écouter  dans  l'es- 
«  poir  de  respirer  l'ambre  et  d'entendre  le  chant  du 
a  cygne,  j'atteste  les  dieux  que  je  n'ai  jamais  parlé  de 
«  moi  en  termes  si  magnifiques.  »  Par  le  temps  ac- 
tuel, la  modestie  est  une  qualité  rare,  et  le  seul  tort 
de  M.  Capelle  est  de  s'être  laisser  nommer  ministre. 

Je  reçus  la  visite  de  M.  le  baron  de  Damas  :  les 
vertus  de  ce  brave  officier  lui  avaient  monté  à  la  tète; 
une  congestion  religieuse  lui  embarrassait  le  cerveau; 
Il  est  des  associations  fatales  :  le  duc  de  Rivière  '  re- 
commanda en  mourant  M.  de  Damas  pour  gouver- 
neur du  duc  de  Bordeaux  ;  le  prince  de  Polignac  était 
membre  de  cette  coterie.  L'incapacité  est  une  franc- 
maçonnerie  dont  les  loges  sont  en  tout  pays  ;  cette 
charbonnerie  a  des  oubliettes  dont  elle  ouvre  les  sou- 
papes, et  dans  lesquelles  elle  fait  disparaître  les 
États. 

1.  Le  baron  d'Hau^sez,  ministre  de  la  marine  dans  le  cabinet 
Polignac,  écrivit  en  exil  un  ouvrage  plein  d'observations  judi- 
cieuses et  de  fines  remarques  :  La  Grande  Bretagne  en  1833. 

2.  Le  comte  de  Montbel,  ministre  de  l'Intérieur,  puis  des  Fi- 
nances dans  le  cabinet  Polignac,  publia  en  1833  une  Notice  sur 
la  vie  du  duc  de  Reichstadt. 

3.  Rivière  (Charles-François  Riffardeau  duc  de),  né  à  la  Ferté 
(Ardennes)  le  17  décembre  1763.  Nommé  gouverneur  du  duc  de 
Bordeaux  après  la  mort  de  Mathieu  de  Montmorency,  au  mois 
de  mars  1826,  il  mourut  un  an  après,  le  21  avril  1827. 


104  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

La  domesticité  était  si  naturelle  à  la  cour,  que 
M.  de  Damas,  en  choisissant  M.  La  Villatte,  n'avait 
jamais  voulu  lui  octroyer  d'autre  titre  que  le  titre  de 
premier  valet  de  chambre  de  monseigneur  le  duc  de 
Bordeaux.  A  la  première  vue,  je  me  pris  de  goût  pour 
ce  militaire  à  crocs  gris,  dogue  fidèle,  chargé  d'a- 
boyer autour  de  son  mouton.  Il  appartenait  à  ces 
loyaux  porte-grenade  qu'estimait  l'effrayant  maréchal 
de  Montluc,  et  dont  il  disait  :  «  Il  n'y  a  point  d'ar- 
«  rière-boutique  en  eux.  »  M.  La  Villatte  sera  renvoyé 
pour  sa  sincérité,  non  à  cause  de  sa  brusquerie  :  de 
la  brusquerie  de  caserne,  on  s'en  arrange;  souvent 
l'adulation  au  camp  fume  la  flatterie  d'un  air  indé- 
pendant. Mais,  chez  le  vieux  brave  dont  je  parle,  tout 
était  franchise  ;  il  aurait  retiré  avec  honneur  sa 
moustache,  s'il  avait  emprunté  dessus  30,000  pias- 
tres comme  Jean  de  Castro.  Sa  figure  rébarbative 
n'était  que  l'expression  de  la  liberté  ;  il  avertissait 
seulement  par  son  air  qu'il  était  prêt.  Avant  de  mettre 
au  champ  leur  armée,  les  Florentins  en  prévenaient 
l'ennemi  par  le  son  de  la  cloche  Martinella. 

Prague,  27  mai  1833. 

J'avais  formé  le  projet  d'entendre  la  messe  à  la 
cathédrale,  dans  l'enceinte  des  châteaux;  retenu  par 
les  visiteurs,  je  n'eus  que  le  temps  d'aller  à  la  basi- 
lique des  ci-devant  jésuites.  On  y  chantait  avec  ac- 
compagnement d'orgues.  Une  femme,  placée  auprès 
de  moi,  avait  une  voix  dont  l'accent  me  fit  tourner  la 
tête.  Au  moment  de  la  communion,  elle  se  couvrit  le 
visage  de  .?es  deux  mains  et  n'alla  point  à  la  sainte 
table. 


SDJÏ^II     A      y\JlADlVr\m 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  105 

Hélas  1  j'ai  déjà  exploré  bien  des  églises  dans  les 
quatre  parties  de  la  terre,  sans  avoir  pu  dépouiller, 
même  au  tombeau  du  Sauveur,  le  rude  cilice  de  mes 
pensées.  J'ai  peint  Aben-Hamet  errant  dans  la  mos- 
quée chrétienne  de  Cordoue  :  «  Il  entrevit  au  pied 
«  d'une  colonne  une  figure  immobile,  qu'il  prit  d'a- 
«  bord  pour  une  statue  sur  un  tombeau.  » 

L'original  de  ce  chevalier  qu'entrevoyait  Aben- 
Hamet  était  un  moine  que  j'avais  rencontré  dans 
l'église  de  l'Escurial,  et  dont  j'avais  envié  la  foi.  Qui 
sait  cependant  les  tempêtes  au  fond  de  cette  âme  si 
recueillie,  et  quelle  supplication  montait  vers  le  pon- 
tife saint  et  innocent  ?  Je  venais  d'admirer,  dans  la 
sacristie  déserte  de  l'Escurial,  une  des  plus  belles 
Vierges  de  Murillo  ;  j'étais  avec  une  femme  :  elle  me 
montra  la  première  le  religieux  sourd  au  bruit  des 
passions  qui  traversaient  auprès  de  lui  le  formidable 
silence  du  sanctuaire. 

Après  la  messe  à  Prague  j'envoyai  chercher  une 
calèche  ;  je  pris  le  chemin  tracé  dans  les  anciennes 
fortifications  et  par  lequel  les  voitures  montent  au 
château.  On  était  occupé  à  dessiner  des  jardins  sur  ces 
remparts  :  l'euphonie  d'une  forêt  y  remplacera  le  fra- 
cas de  la  bataille  de  Prague  ;  le  tout  sera  très  beau  dans 
une  quarantaine  d'années  :  Dieu  fasse  que  Henri  V 
ne  demeure  pas  assez  longtemps  ici  pour  jouir  de 
l'ombre  d'une  feuille  qui  n'est  pas  encore  néel 

Devant  dîner  le  lendemain  chez  le  gouverneur,  je 
crus  qu'il  était  poli  d'aller  voir  madame  la  comtesse 
de  Ghoteck  :  je  l'aurais  trouvée  aimable  et  belle, 
quand  elle  ne  m'eût  pas  cité  de  mémoire  des  pas- 
sages de  mes  écrits. 


106  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

Je  montai  à  la  soirée  de  madame  de  Guiche  ;  j'y 
rencontrai  le  général  Skrzynecki  *  et  sa  femme.  Il  me 
fît  le  récit  de  l'insurrection  de  la  Pologne  et  du  com- 
bat d'Oslrolenka. 

Quand  je  me  levai  pour  sortir,  le  général  me  de- 
manda la  permission  de  presser  ma  vénérable  main 
et  d'embrasser  le  patriarche  de  la  liberté  de  la  presse  ; 
sa  femme  voulut  embrasser  en  moi  l'auteur  du  Génie 
du  Christianisme  :  la  monarchie  reçut  de  grand  cœur 
le  baiser  fraternel  de  la  République.  J'éprouvais  une 
satisfaction  d'honnête  homme;  j'étais  heureux  de  ré- 
veiller, à  différents  titres,  de  nobles  sympathies  dans 
des  cœurs  étrangers,  d'être  tour  à  tour  pressé  sur  le 


1.  Jean-Sigismond  Shrzynecky  (et  non  dernicky  comme  le 
portent  les  précédentes  éditions  des  Mémoires).  Né  dans  la  Ga- 
licie  autrichienne  en  1787,  il  servit  dans  les  armées  impériales, 
de  1805  à  1814.  Lors  de  la  campagne  de  France,  il  commandait 
le  fameux  carré  de  Polonais  qui,  près  d'Arcis-sur-Aube,  sauva 
l'Empereur  assailli  par  les  cosaques  et  les  cuirassiers  russes.  Le 
26  février  1831,  il  fut  choisi  par  la  diète  polonaise  pour  com- 
mander l'armée  insurrectionnelle.  Son  inaction  et  ses  fausses 
manœuvres  ne  contribuèrent  pas  peu  au  triomphe  des  Russes. 
Surpris  à  Ostrolenka  par  le  général  Diebitsch,  il  se  battit  héroï- 
quement et  resta  maître  du  champ  de  bataille  ;  mais  les  pertes 
cruelles  qu'il  avait  éprouvées  le  forcèrent  à  se  retirer  sur  Var- 
sovie. Après  la  mort  de  Diebitsch,  il  laissa  échapper  l'occasion 
d'attaquer  les  Russes  décimés  par  le  choléra.  Le  maréchal  Pas- 
kéwitch  put,  sans  être  inquiété,  jeter  des  ponts  et  passer  la  Vis- 
tule.  Devant  le  cri  de  l'indignation  populaire,  Skrzynecki  dut  se 
démettre  et  céder  le  commandement  au  général  Dembinski  (19 
août  1831).  S'étant  réfugié  en  Galicie,  puis  en  Bohême,  il  habita 
Prague  jusqu'au  jour  où  le  roi  Léopold  !«''  l'appela  au  comman- 
dement de  l'armée  belge  ;  mais  en  1839  les  réclamations  de  la  Rus- 
sie, de  l'Autriche  et  de  la  Prusse  obligèrent  Léopold  à  le  mettre 
en  disponibilité.  Après  avoir  vécu  pendant  vingt  ans  à  Bruxelles 
dans  la  plus  profonde  retraite,  il  obtint  en  1859  la  periuissioo 
de  s'établir  i  Cracovie,  où  il  mourut  l'année  suivante. 


MEMOIRES   d'outre-tombe  107 

sein  du  mari  et  de  la  femme  par  la  liberté  et  la  reli- 
gion. 

Lundi  27,  au  matin,  V opposition  vint  m'apprendre 
que  je  ne  verrais  point  le  jeune  prince  :  M,  de  Damas 
avait  fatigué  son  élève  en  le  traînant  d'église  en 
église  aux  stations  du  Jubilé.  Cette  lassitude  servait 
de  prétexte  à  un  congé  et  motivait  une  course  à  la 
campagne  :  on  me  voulait  cacher  l'enfant. 

J'employai  la  matinée  à  courir  la  ville.  A  cinq  heu- 
res j'allai  dîner  chez  le  comte  de  Choteck. 

La  maison  du  comte  de  Choteck,  bâtie  par  son  père 
(qui  fut  aussi  grand  burgrave  de  Bohême),  présente 
extérieurement  la  forme  d'une  chapelle  gothique  :  rien 
n'est  original  aujourd'hui,  tout  est  copie.  Du  salon, 
on  a  une  vue  sur  les  jardins;  ils  descendent  en  pente 
dans  une  vallée  :  toujours  lumière  fade,  sol  grisâtre, 
comme  dans  ces  fonds  anguleux  des  montagnes  du 
Nord,  où  la  nature  décharnée  porte  la  haire. 

Le  couvert  était  mis  dans  le  pleasure-ground,  sous 
des  arbres.  Nous  dînâmes  sans  chapeau  :  ma  tête, 
que  tant  d'orages  insultèrent  en  emportant  ma  che- 
velure, était  sensible  au  souffle  du  vent.  Tandis  que 
je  m'efforçais  d'être  présent  au  repas,  je  ne  pouvais 
m'empécher  de  regarder  les  oiseaux  et  les  nuages  qui 
volaient  au-dessus  du  festin  ;  passagers  embarqués 
sur  les  brises  et  qui  ont  des  relations  secrètes  avec 
mes  destinées  ;  voyageurs,  objets  de  mon  envie  et 
dont  mes  yeux  ne  peuvent  suivre  la  course  aérienne 
sans  une  sorte  d'attendrissement.  J'étais  plus  en 
société  avec  ces  parasites  errants  dans  le  ciel  qu'avec 
les  convives  assis  auprès  de  moi  sur  la  terre  :  heu' 


108  MÉMOIRES   d'oUTRE-TOMBB 

reux  anachorètes  qui  pour  dapifer  aviez  un  corbeau  1 
Je  ne  puis  vous  parler  de  la  société  de  Prague, 
puisque  je  ne  l'ai  vue  qu'à  ce  dîner.  Il  s'y  trouvait 
une  femme  fort  à  la  mode  à  Vienne,  et  fort  spirituelle, 
assurait-on  ;  elle  m'a  paru  aigre  et  sotte,  quoiqu'elle 
eût  quelque  chose  de  jeune  encore,  comme  ces  arbres 
qui  gardent  l'été  les  grappes  séchées  de  la  fleur  qu'ils 
ont  portée  au  printemps. 

Je  ne  sais  donc  des  mœurs  de  ce  pays  que  celles  du 
XVI*  siècle,  racontées  par  Bassompierre*  :  il  aima 
Anna  Esther,  âgée  de  dix-huit  ans,  veuve  depuis  six 
mois.  Il  passa  cinq  jours  et  six  nuits  déguisé  et  caché 
dans  une  chambre  auprès  de  sa  maîtresse.  Il  joua  à 
la  paume  dans  Hradschin  avec  Wallenstein.  N'étant 
ni  Wallenstein  ni  Bassompierre,  je  ne  prétendais  ni  à 
l'empire  ni  à  l'amour  :  les  Esther  modernes  veulent 
des  Assuérus  qui  puissent,  tout  déguisés  qu'ils  sont, 
se  débarrasser  la  nuit  de  leur  domino  :  on  ne  dépose 
pas  le  masque  des  années. 

Prague,  27  mai  1833. 

Au  sortir  du  dîner,  à  sept  heures,  je  me  rendis 
chez  le  roi  ;  j'y  rencontrai  les  personnes  de  la  veille, 
excepté  M.  le  duc  de  Bordeaux,  qu'on  disait  souffrant 
de  ses  stations  du  dimanche.  Le  roi  était  à  demi  cou- 
ché sur  un  canapé,  et  Mademoiselle  assise  sur  une 
chaise  tout  contre  les  genoux  de  Charles  X,  qui  ca- 
ressait le  bras  de  sa  petite  fille  en  lui  faisant  des  his- 
toires. La  jeune  princesse  écoutait  avec  attention  : 
quand  je  parus,  elle  me  regarda  avec  le  sourire  d'une 

1.  Mémoires  du  maréchal  dé  Bassompierre,  t.  i,  p.  326  cl 

BUiT. 


MÉM01HES  d'outre-tombe  109 

personne  raisonnable  qui  m'aurait  voulu  dire  :  «  Il 
faut  bien  que  j'amuse  mon  grand-papa.  » 

«  Chateaubriand,  s'écria  le  roi,  je  ne  vous  ai  pas 
«  vu  hier?  —  Sire,  j'ai  été  averti  trop  tard  que  Votre 
«  Majesté  m'avait  fait  l'honneur  de  me  nommer  de 
«  son  dîner  :  ensuite,  c'était  le  dimanche  de  la  Pen- 
«  tecôte,  jour  où  il  ne  m'est  pas  permis  de  voir  Votre 
«  Majesté.  —  Comment  cela?  dit  le  roi.  —  Sire,  ce 
«  fut  le  jour  de  la  Pentecôte,  il  y  a  neuf  ans,  que,  me 
«  présentant  pour  vous  faire  ma  cour,  on  me  défen- 
«  dit  votre  porte.  » 

Charles  X  parut  ému  :  «  On  ne  vous  chassera  pas 
«  du  château  de  Prague.  —  Non,  sire,  car  je  ne  vois 
«  pas  ici  ces  bons  serviteurs  qui  m'éconduisirent  au 
«  jour  de  la  prospérité.  »  Le  whist  commença  et  la 
journée  finit. 

Après  la  partie,  je  rendis  au  duc  de  Blacas  la  visite 
qu'il  m'avait  faite.  «  Le  roi,  me  dit-il,  m'a  prévenu 
«  que  nous  causerions.  »  Je  lui  répondis  que  le  roi 
n'ayant  pas  jugé  à  propos  de  convoquer  son  conseil 
devant  lequel  j'aurais  pu  développer  mes  idées  sur 
l'avenir  de  la  France  et  la  majorité  du  duc  de  Bor- 
deaux, je  n'avais  plus  rien  à  dire.  «  Sa  Majesté  n'y 
«  point  de  conseil,  repartit  le  duc  de  Blacas  avec  u<, 
«  rire  chevrotant  et  des  yeux  tout  contents  de  lui,  il 
«  n'a  que  moi,  absolument  que  moi.  » 

Le  grand-maître  de  la  garde-robe  a  la  plus  haute 
idée  de  lui-même  :  maladie  Française.  A  l'entendre, 
il  fait  tout,  il  peut  tout  ;  il  a  marié  la  duchesse  de 
Berry  ;  il  dispose  des  rois;  il  mène  Metternich  par  le 
bout  du  nez  ;  il  tient  Nesselrode  au  collet;  il  règne  en 
Italie  ;  il  a  gravé  son  nom  sur  un  obélisque  à  Rome  ; 


110  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

il  a  dans  sa  poche  les  clefs  des  conclaves  ;  les  trois 
derniers  papes  lui  doivent  leur  exaltation  ;  il  connaît 
si  bien  l'opinion,  il  mesure  si  bien  son  ambition 
à  ses  forces,  qu'en  accompagnant  madame  la  du- 
chesse de  Berry,  il  s'était  fait  donner  un  diplôme  qui 
le  nommait  chef  du  conseil  de  la  régence,  premier 
ministre  et  ministre  des  affaires  étrangères  !  Et  voi'à 
comment  ces  pauvres  gens  comprennent  la  France  et 
le  siècle. 

Cependant  M.  de  Blacas  est  le  plus  intelligent  et  le 
plus  modéré  de  la  bande.  En  conversation  il  est  rai- 
sonnable :  il  est  toujours  de  votre  avis  :  «  Vous  pen- 
«  sez  cela  !  c'est  précisément  ce  que  je  disais  hier.  Nous 
«  avons  absolument  les  mêmes  idées!»  11  gémit  de  son 
esclavage  ;  il  est  las  des  affaires,  il  voudrait  habiter 
un  coin  de  la  terre  ignoré,  pour  y  mourir  en  paix 
loin  du  monde.  Quant  à  son  influence  sur  Charles  X, 
ne  lui  en  parlez  pas  ;  on  croit  qu'il  domine  Charles  X  : 
erreur  I  il  ne  peut  rien  sur  le  roi  !  le  roi  ne  l'écoute 
pas  ;  le  roi  refuse  ce  matin  une  chose  ;  ce  soir  il  ac- 
corde cette  chose,  sans  qu'on  sache  pourquoi  il  a 
changé  d'avis,  etc.  Lorsque  M.  de  Blacas  vous  raconte 
ees  balivernes,  il  est  vrai,  parce  qu'il  ne  contrarie 
jamais  le  roi  ;  il  n'est  pas  sincère,  parce  qu'il  n'ins- 
pire à  Charles  X  que  des  volontés  d'accord  avec  les 
penchants  de  ce  prince. 

Au  surplus,  M.  de  Blacas  a  du  courage  et  de  l'hon- 
neur ;  il  n'est  pas  sans  générosité  ;  il  est  dévoué  et 
fidèle.  En  se  frottant  aux  hautes  aristocraties  et  en 
entrant  dans  la  richesse,  il  a  pris  de  leur  allure.  Il  est 
très  bien  né  ;  il  sort  d'une  maison  pauvre,  mais  an- 
tique, connue  dans  la  poésie  et  dans  les  armes.  Le 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  lit 

guindé  de  ses  manières,  son  aplomb,  son  rigorisme 
d'étiquette,  conservent  à  ses  maîtres  une  noblesse 
qu'on  perd  trop  aisément  dans  le  malheur  :  du  moins, 
dans  le  Muséum  de  Prague,  l'inflexibilité  de  l'ar- 
mure tient  debout  un  corps  qui  tomberait.  M.  de 
Blacas  ne  manque  pas  d'une  certaine  activité  ;  il  ex- 
pédie rapidement  les  affaires  communes  ;  il  est  or- 
donné et  méthodique.  Connaisseur  assez  éclairé  dans 
quelques  branches  d'archéologie,  amateur  des  arts 
sans  imagination  et  libertin  à  la  glace,  il  ne  s'émeut 
pas  même  de  ses  passions  :  son  sang-froid  serait  une 
qualité  de  l'homme  d'État,  si  son  sang-froid  n'était 
autre  que  sa  confiance  dans  son  génie,  et  son  génie 
trahit  sa  confiance  :  on  sent  en  lui  le  grand  seigneur 
avorté,  comme  on  le  sent  dans  son  compatriote  La 
Valette,  duc  d'Épernon. 

Ou  il  y  aura  ou  il  n'y  aura  pas  restauration  ;  s'il  y 
a  restauration,  M.  de  Blacas  rentre  avec  les  places  et 
les  honneurs  ;  s'il  n'y  a  pas  restauration,  la  fortune 
du  grand-maître  de  la  garde-robe  est  presque  toute 
hors  de  France  ;  Charles  X  et  Louis  XIX  seront  morts  ; 
il  sera  bien  vieux,  lui,  M.  de  Blacas  :  ses  enfants  res- 
teront les  compagnons  du  prince  exilé,  d'illustres 
étrangers  dans  des  cours  étrangères.  Dieu  soit  loué 
de  tout  ! 

Ainsi  la  Révolution,  qui  a  élevé  et  perdu  Bona- 
parte, aura  enrichi  M.  de  Blacas  :  cela  fait  compensa- 
tion. M.  de  Blacas,  avec  sa  longue  figure  immobile  et 
décolorée,  est  l'entrepreneur  des  pompes  funèbres  de 
la  monarchie  ;  il  l'a  enterrée  à  Hartwell,  il  l'a  enter- 
rée à  Gand,  il  l'a  réenterrée  à  Edimbourg  et  il  la 
réenterrera  à  Prague  ou  ailleurs,  toujours  veillant  i 


112  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

la  dépouille  des  hauts  et  puissants  défunts,  comme 
ces  paysans  des  côtes  qui  recueillent  les  objets  nau- 
fragés que  la  mer  rejette  sur  ses  bords. 

Prague,  28  et  29  mai  1833. 

Le  mardi  28  mai,  la  leçon  d'histoire  à  laquelle  je 
devais  assister  à  onze  heures  n'ayant  pas  lieu,  je  me 
trouvai  libre  de  parcourir  ou  plutôt  de  revoir  la  ville 
que  j'avais  déjà  vue  et  revue  en  allant  et  venant. 

Je  ne  sais  pourquoi  je  m'étais  figuré  que  Prague 
était  niché  dans  un  trou  de  montagnes  qui  portaient 
leur  ombre  noire  sur  un  tapon  de  maisons  chaudron- 
nées  :  Prague  est  une  cité  riante  où.  pyramident  vingt- 
cinq  à  trente  tours  et  clochers  élégants;  son  architec- 
ture rappelle  une  ville  de  la  renaissance.  La  longue 
domination  des  empereurs  sur  les  pays  cisalpins  a 
rempli  l'Allemagne  d'artistes  de  ces  pays  ;  les  villages 
autrichiens  sont  des  villages  de  la  Lombardie,  de  la 
Toscane,  ou  de  la  terre  ferme  de  Venise  :  on  se  croi- 
rait chez  un  paysan  italien,  si,  dans  les  fermes  à 
grandes  chambres  nues,  un  poêle  ne  remplaçait  le 
soleiL 

La  vue  dont  on  jouit  des  fenêtres  du  château  est 
agréable  :  d'un  côté,  on  aperçoit  les  vergers  d'un 
frais  vallon,  à  pente  verte,  enclos  des  murs  dentelés 
de  la  ville,  qui  descendent  jusqu'à  la  Moldau,  à  peu 
près  comme  les  murs  de  Rome  descendent  du  Vatican 
au  Tibre  ;  de  l'autre  côté,  on  découvre  la  ville  tra- 
versée par  la  rivière,  laquelle  rivière  s'embellit  d'une 
île  plantée  en  amont,  et  embrasse  une  île  en  aval,  en 
quittant  le  faubourg  du  Nord.  La  Moldau  se  jette  dans 
l'Libe.  Un  bateau  qui  m'aurait  pris  au  pont  de  Pra- 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  113 

gue  m'aurait  pu  débarquer  au  Pont-Royal  à  Paris.  Je 
ne  suis  pas  l'ouvrage  des  siècles  et  des  rois  ;  je  n'ai 
ni  le  poids  ni  la  durée  de  l'obélisque  que  le  Nil  en- 
voie maintenant  à  la  Seine;  pour  remorquer  ma  ga- 
lère, la  ceinture  de  la  Vestale  du  Tibre  suffirait. 

Le  pont  de  la  Moldau,  bâti  en  bois  en  795  par 
Mnata,  fut,  à  diverses  époques,  refait  en  pierre.  Tan- 
dis que  je  mesurais  ce  pont,  Charles  X  cheminait  sur 
le  trottoir  ;  il  portait  sous  le  bras  un  parapluie  ;  son  fils 
l'accompagnait  comme  un  cicérone  de  louage.  J'avais 
dit,  dans  le  Conservateur,  qu'on  se  mettrait  à  la  fenêtre 
pour  voir  passer  la  monarchie  :  je  la  voyais  passer  sur 
le  pont  de  Prague. 

Dans  les  constructions  qui  composent  Hradschin, 
on  voit  des  salles  historiques,  des  musées  que  tapis- 
sent les  portraits  res^^urés  et  les  armes  fourbies  des 
ducs  et  des  rois  de  Bohême.  Non  loin  des  masses  in- 
formes, se  détache  sur  le  ciel  un  joli  bâtiment  vêtu 
d'un  des  élégants  portiques  du  cinquecinto  :  cette  ar- 
chitecture a  l'inconvénient  d'être  en  désaccord  avec 
le  climat.  Si  l'on  pouvait  du  moins,  pendant  les  hi- 
vers de  Bohême,  mettre  ces  palais  italiens  en  serre 
chaude  avec  les  palmiers?  J'étais  toujours  préoccupé 
de  l'idée  du  froid  qu'ils  devaient  avoir  la  nuit. 

Prague,  souvent  assiégé,  pris  et  repris,  nous  est 
militairement  connu  par  la  bataille  de  son  nom  et 
par  la  retraite  où  se  trouvait  Vauvenargues.  Les  bou- 
levards de  la  ville  sont  démolis.  Les  fossés  du  châ- 
teau, du  côté  de  la  haute  plaine,  forment  une  étroite 
et  profonde  entaille  maintenant  plantée  de  peupliers. 
K  l'époque  de  la  guerre  de  Trente  Ans,  ces  fossés 
étaient  remplis  d'eau.  Les  protestants,  ayant  pénétré 
VI  8 


114  MÉMOffiES   D  OUTRE-TOMBE 

dans  le  château  le  23maî  1618,  jetèrent  par  la  fenêtre 
deux  seigneurs  catholiques  avec  le  secrétaire  d'Etat  : 
les  trois  plongeurs  se  sauvèrent.  Le  secrétaire,  en 
homme  bien  appris,  demanda  mille  pardons  à  l'un 
des  deux  seigneurs  d'être  tombé  malhonnêtement  sur 
lui.  Dans  ce  mois  de  mai  1833,  on  n'a  plus  la  même 
politesse  :  je  ne  sais  trop  ce  que  je  dirais  en  pareil 
cas,  moi  qui  ai  cependant  été  secrétaire  d'Etat. 

Tycho-Brahé  mourut  à  Prague  :  voudriez-vous,  pour 
toute  sa  science,  avoir  comme  lui  un  faux-nez  de  cire 
ou  d'argent?  Tycho  se  consolait  en  Bohême,  ainsi  que 
Charles  X,  en  contemplant  le  ciel  ;  l'astronome  admi- 
rait l'ouvrage,  le  roi  adore  l'ouvrier.  L'étoile  apparue 
en  1572  (éteinte  en  1374),  qui  passa  successivement 
du  blanc  éclatant  au  jaune  rouge  de  Mars  et  au  blanc 
plombé  de  Saturne,  offrit  aux  observations  de  Tycho 
le  spectacle  de  l'incendie  d'un  monde.  Qu'est-ce  que 
la  révolution  dont  le  souffle  a  poussé  le  frère  de 
Louis  XVI  à  la  tombe  du  Newton  danois,  auprès  de 
la  destruction  d'un  globe,  accomplie  en  moins  de 
deux  années  ?  Le  général  Moreau  vint  à  Prague  con- 
certer avec  l'empereur  de  Russie  une  restauration  que 
lui,  Moreau,  ne  devait  pas  voir. 

Si  Prague  était  au  bord  de  la  mer,  rien  ne  serait 
plus  charmant  ;  aussi  Shakespeare  frappe  la  Bohême 
de  sa  baguette  et  en  fait  un  pays  maritime  : 

«  Es-tu  certain,  dit  Antigonus  à  un  matelot,  dans  le 
«  Conte  d'hiver,  que  notre  vaisseau  a  touché  les  dé- 
«  serts  de  Bohême  ?  » 

Antigonus  descend  à  terre,  chargé  d'exposer  une  pe- 
tite fille  à  laquelle  il  adresse  ces  mots  : 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  115 

«  Fleuri  prospère  ici...  La  tempête  commence... 
«  Tu  as  bien  l'air  de  devoir  être  rudement  bercée  1  ^ 

Shakespeare  ne  semble-t-il  pas  avoir  raconté  d'à 
vance  l'histoire  de  la  princesse  Louise,  de  cette  jeune 
(leur,  de  cette  nouvelle  Perdita*,  transportée  dans  les 
déaerts  de  la  Bohême? 

Prague,  28  et  29  mai  1833. 

Confusion,  sang,  catastrophe,  c'est  l'histoire  de  la 
Bohême  ;  ses  ducs  et  ses  rois,  au  milieu  des  guerres 
civiles  et  des  guerres  étrangères,  luttent  avec  leurs 
sujets,  ou  se  collettent  avec  les  ducs  et  les  rois  de 
Silésie,  de  Saxe,  de  Pologne,  de  Moravie,  de  Hongrie, 
d'Autriche  et  de  Bavière. 

Pendant  le  règne  de  Venceslas  VI,  qui  mettait  à  la 
broche  son  cuisinier  quand  il  n'avait  pas  bien  rôti  un 
lièvre,  s'éleva  Jean  Huss,  lequel,  ayant  étudié  à  Oxford, 
en  apporta  la  doctrine  de  Wiclef.  Les  protestants,  qui 
cherchaient  partout  des  ancêtres  sans  en  pouvoir  trou- 
ver, rapportent  que,  du  haut  de  son  bûcher,  Jean 
chanta,  prophétisa  la  venue  de  Luther. 

«  Le  monde  rempli  d'aigreur,  dit  Bossuet,  enfanta 
«  Luther  et  Calvin,  qui  cantonnent  la  chrétienté.  » 

Des  luttes  chrétiennes  et  païennes,  des  hérésies  pré- 
coces de  la  Bohême,  des  importations  d'intérêts  étran- 
gers et  de  mœurs  étrangères,  résulta  une  confusion 
favorable  au  mensonge.  La  Bohême  passa  pour  le  pays 
des  sorciers. 

D'anciennes    poésies,    découvertes    en    1817    par 

1.  Perdita,  dUe  de  Léonte,  roi  de  Sicile,  l'héroïne  du  ConU 
d'hiver. 


116  MÉMOIRES   D'OUTRE-TOkSE 

M.  Hanka,  bibliothécaire  du  musée  de  Prague,  dans 
les  archives  de  l'église  de  Kœniginhof,  sont  célèbres. 
Un  jeune  homme  que  je  me  plais  à  citer,  fils  d'un  sa- 
vaat  illustre,  M.  Ampère*,  a  fait  connaître  l'esprit  de 
ces  chants.  Célakowsky  a  répandu  des  chansons  popu- 
laires dans  l'idiome  slave. 

Les  Polonais  trouvent  le  dialecte  bobême  efféminé  ; 
c'est  la  querelle  du  dorien  et  de  l'ionique.  Le  Bas- 
Breton  de  Vannes  traite  de  barbare  le  Bas-Breton  de 
Tréguier.  Le  slave  ainsi  que  le  magyar  se  prêtent  à 
toutes  les  traductions  :  ma  pauvre  Atala  a  été  accou- 
trée d'une  robe  de  point  de  Hongrie  ;  elle  porte  aussi 
un  doliman  arménien  et  un  voile  arabe. 

Une  autre  littérature  a  fleuri  en  Bohême,  la  littéra- 
ture moderne  latine.  Le  prince  de  cette  littérature, 
Bohuslas  Hassenstein,  baron  de  Lobkowitz,  né  en  1462, 
s'embarqua  en  1490  à  Venise,  visita  la  Grèce,  la  Syrie, 
l'Arabie  et  l'Egypte.  Lobkowitz  m'a  devancé  de  trois 
cent  vingt-six  ans^  à  ces  lieux  célèbres,  et,  comme  lord 
Byron,  il  a  chanté  son  pèlerinage.  Avec  quelle  diffé- 
rence d'esprit,  de  cœur,  de  pensées,  de  mœurs,  nous 
avons,  à  plus  de  trois  siècles  d'intervalle,  médité  sur 
les  mêmes  ruines  et  sous  le  même  soleil,  Lobkowitz, 
Bohême;  lord  Byron,  Anglais;  et  moi,  enfant  de 
France  ! 

A  l'époque  du  voyage  de  Lobkowitz,  d'admirables 
monuments,  depuisrenversés,  étaient  debout.  Ce  devait 

1.  Jean-Jacques  Ampère,  Po^*t««nafionoî«5  de  la  Bohème.  Pu- 
blié d'abord  dans  le  Globe  en  1828,  ce  morceau  a  été  recueilli 
par  iauteur,  en  1850,  au  tome  i*'  du  recueil  intitulé  :  Liitéra- 
ture,  Voyages  et  Poésies. 

2.  De  trois  cent  seize  ans,  et  non  de  trois  cent  vingt-six. 
Chateaubriand  se  trompait  quelquefois  dans  ses  addition*. 


MEMOIRES    d'outre-tombe  117 

«tre  un  spectacle  étonnant  que  celui  de  la  barbarie 
dans  toute  son  énergie,  tenant  sous  ses  pieds  la  civi- 
lisation terrassée,  les  janissaires  de  Mahomet  II  ivres 
d'opium,  de  victoires  et  de  femmes,  le  cimeterre  à  la 
main,  le  front  festonné  du  turban  sanglant,  échelonnés 
pour  l'assaut  sur  les  décombres  de  l'Egypte  et  de  la 
Grèce  :  et  moi,  j'ai  vu  la  même  barbarie,  parmi  les 
mêmes  ruines,  se  débattre  sous  les  pieds  de  la  civili- 
sation. 

En  arpentant  la  ville  et  les  faubourgs  de  Prague,  les 
choses  que  je  viens  de  dire  venaient  s'appliquer  sur 
ma  mémoire,  comme  les  tableaux  d'une  optique  sur 
une  toile.  Mais,  dans  quelque  coin  que  je  me  trouvasse, 
j'apercevais  Hradschin,  et  le  roi  de  France  appuyé  sur 
les  fenêtres  de  ce  château,  comme  un  fantôme  domi- 
nant toutes  ces  ombres. 

Prague,  29  raai  1833. 

Ma  revue  de  Prague  étant  faite,  j'allai,  le  29  mai, 
dîner  au  château  à  six  heures.  Charles  X  était  fort  gai. 
Au  sortir  de  table,  en  s'asseyant  sur  le  canapé  du  sa- 
lon, il  me  dit  :  «  Chateaubriand,  savez-vous  que  le 
«  National,  arrivé  ce  matin,  déclare  que  j'avais  le 
«  droit  de  faire  mes  ordonnances?  —  Sire,  ai-je  ré- 
«  pondu,  Votre  Majesté  jette  des  pierres  dans  mon 
«  jardin.  »  Le  roi,  indécis,  hésitait;  puis  prenant  son 
parti  :  «  J'ai  quelque  chose  sur  le  coeur  :  vous  m'avez 
«  diablement  maltraité  dans  la  première  partie  de 
«  votre  discours  à  la  Chambre  des  pairs.  »  Et  tout  de 
suite,  le  roi,  ne  me  laissant  pas  le  temps  de  répondre, 
s'est  écrié  :  «  Oh  1  la  fin  I  la  fin  !...  le  tombeau  vide  à 
«  Saint-Denis...   C'est  admirable  I...  c'est  très  bien  1 


il8  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

«  très  bien...  n'en  parlons  plus.  Je  n'ai  pas  voulu  gar- 
«  dercela...  c'est  fini...  c'est  fini.  »  Et  il  s'excusait 
d'avoir  osé  hasarder  ce  peu  de  mots. 

J'ai  baisé  avec  un  pieux  respect  la  main  royale. 

«  Que  je  vous  dise,  a  repris  Charles  X  :  j'ai  peut-être 
«  eu  tort  de  ne  pas  me  défendre  à  Rambouillet;  j'avais 
«  encore  de  grandes  ressources...  mais  je  n'ai  pas 
«  voulu  que  le  sang  coulât  pour  moi  ;  je  me  suis 
«  retiré.  » 

Je  n'ai  point  comb^tiii  cette  noble  excuse  ;  j'ai  ré- 
pondu : 

«  Sire,  Bonaparte  s'est  retiré  deux  fois  comme 
a  Votre  Majesté,  afin  de  ne  pas  prolonger  les  maux  de 
«  la  France.  »  Je  mettais  ainsi  la  faiblesse  de  mon 
vieux  roi  à  l'abri  de  la  gloire  de  Napoléon. 

Les  enfants  arrivés,  nous  nous  sommes  approchés 
d'eux.  Le  roi  parla  de  l'âge  de  Mademoiselle  :  «  Com- 
«  ment!  petit  chiffon,  s'écria-t-il,  vous  avez  déjà 
«  quatorze  ans  !  —  Oh  !  quand  j'en  aurai  quinze  !  dit 
«  Mademoiselle.  —  Eh  bien!  qu'en  ferez-vous?»  dit  le 
roi.  Mademoiselle  resta  court. 

Charles  X  raconta  quelque  chose  :  «  Je  ne  m'en 
«  souviens  pas,  dit  le  duc  de  Bordeaux.  —  Je  le  crois 
m  bien,  répondit  le  roi,  cela  se  passait  le  jour  même 
«  de  votre  naissance.  —  Oh  !  répliqua  Henri,  il  y  a 
«  donc  bien  longtemps  !  »  Mademoiselle  penchant  un 
peu  la  tête  sur  son  épaule,  levant  son  visage  vers  son 
frère,  tandis  que  ses  regards  tombaient  obliquement 
sur  moi,  dit  avec  une  petite  mine  ironique  :  «  Il  y  • 
c  donc  bien  longtemps  que  vous  êtes  né?  » 

Les  enfants  se  retirèrent  ;  je  saluai  l'orphelin  :  je 
devais  partir  dans  la  nuit.  Je  lui  dis  adieu  en  français. 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  119 

en  anglais  et  en  allemand.  Combien  Henri  apprendra- 
t-il  de  langues  pour  raconter  ses  errantes  misères, 
pour  demander  du  pain  et  un  asile  à  l'étranger? 

Quand  la  partie  de  whist  commença,  je  pris  les 
ordres  de  Sa  Majesté.  «  Vous  allez  voir  madame  la 
«  dauphine  à  Carlsbad,  dit  Charles  X.  Bon  voyage, 
«  mon  cher  Chateaubriand.  Nous  entendrons  parler 
«  de  vous  dans  les  journaux.  » 

J'allai  de  porte  en  porte  offrir  mes  derniers  hom- 
mages aux  habitants  du  château.  Je  revis  la  jeune 
princesse  chez  madame  de  Gontaut;  elle  me  remit  pour 
sa  mère  une  lettre  au  bas  de  laquelle  se  trouvaient 
quelques  lignes  de  Henri. 

Je  devais  partir  le  30  à  cinq  heures  du  matin;  le 
comte  de  Choteck  avait  eu  la  bonté  de  faire  comman- 
der les  chevaux  sur  la  route  :  un  tripotage  me  retint 
jusqu'à  midi. 

J'étais  porteur  d'une  lettre  de  crédit  de  2,000  francs 
payable  à  Prague  ;  je  m'étais  présenté  chez  un  gros 
et  petit  matou  juif  qui  poussa  des  cris  d'admiration 
en  me  voyant.  Il  appela  sa  femme  à  son  secours  ;  elle 
accourut,  ou  plutôt  elle  roula  jusqu'à  mes  pieds  ;  elle 
s'assit  toute  courte,  toute  grasse,  toute  noire,  en  face 
de  moi,  avec  deux  bras  comme  des  ailerons,  me  re- 
gardant de  ses  yeux  ronds  :  quand  le  Messie  serait 
entré  par  la  fenêtre,  cette  Rachel  n'aurait  pas  paru 
plus  réjouie  ;  je  me  croyais  menacé  d'un  Alléluia. 
L'agent  de  change  m'offrit  sa  fortune,  des  lettres  de 
crédit  pour  toute  l'étendue  de  la  dispersion  Israélite  ; 
il  ajouta  qu'il  m'enverrait  mes  2,000  francs  à  mon 
hôtel. 

La  somme  n'était  point  comptée  le  29  au  soir  ;  le 


420  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

30  au  malin,  lorsque  les  chevaux  étaient  déjà  attelés, 
arrive  un  commis  avec  un  paquet  d'assignats,  papier 
de  différente  origine,  qui  perd  plus  ou  moins  sur  la 
place  et  qui  n'a  pas  cours  hors  des  Etats  autrichiens. 
Mon  compte  était  détaillé  sur  une  note  qui  portait 
pour  solde,  bon  argent.  Je  restai  ébahi  :  «  Que  voulez- 
«  vous  que  je  fasse  de  cela?  dis-je  au  commis.  Com- 
«  ment,  avec  ce  papier,  payer  la  poste  et  la  dépense 
«  des  auberges?  »  Le  commis  courut  chercher  des 
explications.  Un  autre  commis  vint  et  me  fit  des  cal- 
culs sans  fin.  Je  renvoyai  le  second  commis  ;  un  troi- 
sième me  rapporta  des  écus  de  Brabant.  Je  partis, 
désormais  en  garde  contre  la  tendresse  que  je  pour- 
rais inspirer  aux  filles  de  Jérusalem. 

Ma  calèche  était  entourée,  sous  la  porte,  des  gens 
de  l'hôtel,  parmi  lesquels  se  pressait  une  jolie  ser- 
vante saxonne  qui  courait  à  un  piano  toutes  les  fois 
qu'elle  attrapait  un  moment  entre  deux  coups  de  son- 
nette :  priez  Léonarde  du  Limousin,  ou  Fanchon  de 
la  Picardie,  de  vous  jouer  ou  de  vous  chanter  sur  le 
piano  Tanti  palpiti  ou  la  Prière  de  Moïse  ! 

Prague  et  route,  29  et  30  mai  1833. 

J'étais  entré  à  Prague  avec  de  grandes  appréhen- 
sions. Je  m'étais  dit  :  Pour  nous  perdre,  il  suffit  sou- 
vent à  Dieu  de  nous  remettre  entre  les  mains  nos  des- 
tinées ;  Dieu  fait  des  miracles  en  faveur  des  hommes, 
mais  il  leur  en  abandonne  la  conduite,  sans  quoi  ce 
serait  lui  qui  gouvernerait  en  personne  :  or,  les  hom- 
mes font  avorter  les  fruits  de  ces  miracles.  Le  crime 
n'est  pas  toujours  puni  dans  ce  monde  ;  les  fautes  le 
sont  toujours.  Le  crime  est  de  la  nature  infinie  et 


MEMOIRES    d'outre-tombe  121 

générale  de  l'homme  ;  le  ciel  seul  en  connaît  le  fond 
et  s'en  réserve  quelquefois  le  châtiment.  Les  fautes 
d'une  nature  bornée  et  accidentelle  sont  de  la  compé- 
tence de  la  justice  étroite  de  la  terre  :  c'est  pourquoi 
il  serait  possible  que  les  dernières  fautes  de  la  mo- 
narchie fussent  rigoureusement  punies  par  les 
hommes. 

Je  m'étais  dit  encore  :  On  a  vu  des  familles  royales 
tomber  dans  d'irréparables  erreurs,  en  s'infatuant 
d'une  fausse  idée  de  leur  nature:  tantôt  elles  se  regar- 
dent comme  des  familles  divines  et  exceptionnelles, 
tantôt  comme  des  familles  mortelles  et  privées  ;  selon 
l'occurrence,  elles  se  mettent  au-dessus  de  la  loi  com- 
mune ou  dans  les  limites  de  cette  loi.  Violent-elles  les 
constitutions  politiques?  elles  s'écrient  qu'elles  en 
ont  le  droit,  qu'elles  sont  la  source  de  la  loi,  qu'elles 
ne  peuvent  être  jugées  par  les  règles  ordinaires.  Veu- 
lent-elles faire  une  faute  domestique,  donner  par 
exemple  une  éducation  dangereuse  à  l'héritier  du 
trône  ?  elles  répondent  aux  réclamations  :  «  Un  parti- 
«  culier  peut  agir  envers  ses  enfants  comme  il  lui  plaît, 
«  et  nous  ne  le  pourrions  pas  1  >. 

Eh  non,  vous  ne  le  pouvez  pas  :  vous  n'êtes  ni  une 
famille  divine,  ni  une  famille  privée;  vous  êtes  une 
famille  publique  ;  vous  appartenez  à  la  société.  Les 
erreurs  de  la  royauté  n'attaquent  pas  la  royauté  seule; 
elles  sont  dommageables  à  la  nation  entière  :  un  ro* 
bronche  et  s'en  va;  mais  la  nation  s'en  va-t-elle?  N 
ressent-elle  aucun  mal  ?  ceux  qui  sont  demeurés  atta 
chés  à  la  royauté  absente,  victimes  de  leur  honneur 
ne  sont-ils  ni  interrompus  dans  leur  carrière,  ni  pour- 
suivis dans  leurs  proches,  ni  entravés  dans  leur  liberté, 


122  MÉMOIRES   D  OUTRE-TOMBE 

ni  menacés  dans  leur  vie  ?  Encore  une  fois,  a  royauté 
n'est  point  une  propriété  privée,  c'est  un  bien  com- 
mun, indivis,  et  des  tiers  sont  engagés  dans  la  for- 
tune du  trône.  Je  craignais  que,  dans  les  troubles 
inséparables  du  malheur,  la  royauté  n'eût  point 
aperçu  ces  vérités  et  n'eût  rien  fait  pour  y  revenir  en 
temps  utile. 

Dun  autre  côté,  tout  en  reconnaissant  les  avantages 
immenses  de  la  loi  salique,  je  ne  me  dissimulais  pas 
que  la  durée  de  race  a  quelques  graves  inconvénients 
pour  les  peuples  et  pour  les  rois  :  pour  les  peuples, 
parce  qu'elle  mêle  trop  leur  destinée  avec  celle  des 
rois;  pour  les  rois,  parce  que  le  pouvoir  permanent 
les  enivre;  ils  perdent  les  notions  de  la  terre:  tout 
ce  qui  n'est  pas  à  leurs  autels,  prières  prosternées, 
humbles  vœux,  abaissementsprofonds,  est  impiété.  Le 
malheur  ne  leur  apprend  rien;  l'adversité  n'est  qu'une 
plébéienne  grossière  qui  leur  manque  de  respect^ 
et  les  catastrophes  ne  sont  pour  eux  que  des  inso- 
lences. 

Je  m'étais  heureusement  trompé  :  je  n'ai  point  trouvé 
Charles  X  dans  ces  hautes  erreurs  qui  naissent  au  faîte 
de  la  société  ;  je  l'ai  trouvé  seulement  dans  les  illusions 
communes  d'un  accident  inattendu,  et  qui  sont  plus 
explicables.  Tout  sert  à  consoler  l'amour-propre  du 
frère  de  Louis  XVIII  :  il  voit  le  monde  politique  se 
détruire,  et  il  attribue  avec  quelque  raison  cette  des- 
truction à  son  époque,  non  à  sa  personne  :  Louis  XVI 
n'a-t-il  pas  péri?  la  République  n'est-elle  pas  tombée? 
Bonaparte  n'a-t-il  pas  été  contraint  d'abandonner  deux 
fois  le  théâtre  de  sa  gloire  et  n'est-il  pas  allé  mourir 
captif  sur  un  écueil?  Les  trônes  de  l'Europe  ne  sont- 


HÉMOIRES   d'outre-tombe  123 

ils  pas  menacés?  Que  pouvait-il  donc,  lui,  Charles  X, 
plus  que  ces  pouvoirs  renversés?  Il  avoulu  se  défendre 
contre  des  ennemis;  il  était  averti  du  danger  par  sa 
police  et  par  des  symptômes  publics  :  il  a  pris  l'initia- 
tive; il  a  attaqué  pour  n'être  pas  attaqué.  Les  héros 
des  trois  émeutes  n'ont-ils  pas  avoué  qu'ils  conspi- 
raient, qu'ils  avaient  joué  la  comédie  pendant  quinze 
ans?  Eh  bien  !  Charles  a  pensé  qu'il  était  de  son  devoir 
de  faire  un  effort;  il  a  essayé  de  sauver  la  légitimité 
française  et  avec  elle  la  légitimité  européenne  :  il  a 
livré  la  bataille,  et  il  Ta  perdue;  il  s'est  immolé  au 
salut  des  monarchies;  voilà  tout  :  Napoléon  a  eu  son 
Waterloo,  Charles  X  ses  journées  de  Juillet. 

Ainsi  les  choses  se  présentent  au  monarque  infor- 
tuné; il  reste  immuable,  accoté  des  événements  qui 
calent  et  assujettissent  son  esprit.  A  force  d'immobi- 
lité, il  atteint  une  certaine  grandeur  :  homme  d'ima- 
gination, il  vous  écoute,  il  ne  se  fâche  point  contre 
vos  idées,  il  a  l'air  d'y  entrer  et  n'y  entre  point  du 
tout.  Il  est  des  axiomes  généraux  qu'on  met  devant  soi 
comme  des  gabions;  placé  derrière  ces  abris,  on 
tiraille  de  là  sur  les  intelligences  qui  marchent. 

La  méprise  de  beaucoup  est  de  se  persuader,  d'a- 
près des  événements  répétés  dans  l'histoire,  que  le 
genre  humain  est  toujours  dans  sa  place  primitive  ;  ils 
confondent  les  passions  et  les  idées  :  les  premières 
sont  les  mêmes  dans  tous  les  siècles,  les  secondes 
changent  avec  la  succession  des  âges.  Si  les  effets 
matériels  de  quelques  actions  sont  pareils  à  diverses 
époques,  les  causes  qui  les  ont  produits  sont  difië- 
rentes. 

Charles  X  se  regarde  comme  un  principe,  et,  en 


124  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

effet,  il  y  a  des  hommes  qui,  à  force  d'avoir  vécu 
dans  des  idées  fixes,  de  générations  en  générations 
semblables,  ne  sont  plus  que  des  monuments.  Certains 
individus,  par  le  laps  de  temps  et  par  leur  prépondé- 
rance, deviennent  des  choses  transformées  en  per- 
sonnes; ces  individus  périssent  quand  ces  choses 
viennent  à  périr  :  Brutus  et  Caton  étaient  la  république 
romaine  incarnée;  ils  ne  lui  pouvaient  survivre,  pas 
plus  que  le  cœur  ne  peut  battre  quand  le  sang  se  re- 
tire. 
Je  traçai  autrefois  ce  portrait  de  Charles  X  : 
«  Vous  l'avez  vu  depuis  dix  ans,  ce  sujet  fidèle,  ce 
«  frère  respectueux,  ce  père  tendre,  si  affligé  dans  un 
«  de  ses  fils,  si  consolé  par  l'autre!  Vous  le  connais- 
«  sez,  ce  Bourbon  qui  vint  le  premier  après  nos  mal- 
«  heurs,  digne  héraut  de  la  vieille  France,  se  jeter 
«  entre  vous  et  l'Europe,  une  branche  de  lis  à  la 
«  main  !  Vos  yeux  s'arrêtent  avec  amour  et  complai- 
«  sance  sur  ce  prince  qui,  dans  la  maturité  de  l'âge, 
«  a  conservé  le  charme  et  la  noble  élégance  de  la 
«  jeunesse,  et  qui,  maintenant,  orné  du  diadème,  n'est 
«  encore  qu'un  Français  de  plus  au  milieu  de  vous  ! 
«f  Vous  répétez  avec  émotion  tant  de  mots  heureux 
«  échappés  à  ce  nouveau  monarque,  qui  puise  dans 
«  la  loyauté  de  son  cœur  la  grâce  de  bien  dire  ! 

«  Quel  est  celui  d'entre  nous  qui  ne  lui  confierait 
«  sa  vie,  sa  fortune,  son  honneur?  Cet  homme  que 
«  nous  voudrions  tous  avoir  pour  ami,  nous  l'avons 
«  aujourd'hui  pour  roi.  Ah  !  tâchons  de  lui  faire  oublier 
«  les  sacrifices  de  sa  vie  !  Que  la  couronne  pèse  légè- 
«  rement  sur  la  tête  blanchie  de  ce  chevalier  chrétienl 
«  Pieux  comme  Louis  XII,  courtois  comme  François  I", 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  125 

«  franc  comme  Henri  IV,  qu'il  soit  heureux  de  tout 
«  le  bonheur  qui  lui  a  manqué  pendant  si  longues 
a  années!  Que  le  trône,  oti  tant  de  monarques  ont 
«  rencontré  des  tempêtes,  soit  pour  lui  un  lieu  de 
•i  repos  1  '.  » 

Ailleurs  j'ai  célébré  encore  le  même  prince  :  le  mo- 
dèle a  seulement  vieilli,  mais  on  le  reconnaît  dans  les 
jeunes  touches  du  portrait  :  l'âge  nous  flétrit  en 
nous  enlevant  une  certaine  vérité  de  poésie  qui  fait 
le  teint  et  la  fleur  de  notre  visage,  et  cependant  on 
aime  malgré  soi  le  visage  qui  s'est  fané  en  même 
temps  que  nos  propres  traits.  J'ai  chanté  des  hymnes 
à  la  race  de  Henri  IV;  je  les  recommencerais  de 
grand  cœur,  tout  en  combattant  de  nouveau  les  mé- 
prises de  la  légitimité  et  en  m'attirant  de  nouveau  ses 
disgrâces,  si  elle  était  destinée  à  renaître.  La  raison  en 
est  que  la  royauté  légitime  constitutionnelle  m'a  tou- 
jours paru  le  chemin  le  plus  doux  et  le  plus  sûr  vers 
l'entière  liberté.  J'ai  cru  et  je  croirais  encore  faire 
l'acte  d'un  bon  citoyen  en  exagérant  même  les  avan- 
tages de  cette  royauté,  afin  de  lui  donner,  si  cela  dé- 
pendait de  moi,  la  durée  nécessaire  à  l'accomplisse- 
ment de  la  transformation  graduelle  de  la  société  et 
des  mœurs. 

Je  rends  service  à  la  mémoire  de  Charles  X  en  oppo- 
sant la  pure  et  simple  vérité  à  ce  qu'on  dira  de  lui 
dans  l'avenir.  L'inimitié  des  partis  le  représentera 
comme  un  homme  infidèle  à  ses  serments  et  violateur 
des  libertés  publiques  :  il  n'est  rien  de  tout  cela.  Il  a 

1 .  Le  Roi  ext  mort  I  Vive  le  Roi  !  par  le  vicomte  de  Chateau- 
briand. 1824,  in-8»,  37  p.  —  Mélanges  historiqi»cs  (t.  m  det 
ŒuTres  complètes  de  1826). 


126  MÉMOIRES    D  OUTRE-TOMBE 

été  de  bonne  foi  en  attaquant  la  charte  ;  il  ne  s'est 
pas  cru,  et  ne  devait  pas  se  croire  parjure;  il  avait  la 
ferme  intention  de  rétablir  cette  charte  après  l'avoir 
sauvée,  à  sa  manière  et  comme  il  la  comprenait. 
Charles  X  est  tel  que  je  l'ai  peint  :  doux,  quoique 
sujet  à  la  colère,  bon  et  tendre  avec  ses  familiers, 
aimable,  léger,  sans  fiel,  ayant  tout  du  chevalier,  la 
dévotion,  la  noblesse,  l'élégante  courtoisie,  mais  entre- 
mêlé de  faiblesse,  ce  qui  n'exclut  pas  le  courage  passif 
et  la  gloire  de  bien  mourir;  incapable  de  suivre  jus- 
qu'au bout  une  bonne  ou  une  mauvaise  résolution  ; 
pétri  avec  les  préjugés  de  son  siècle  et  de  son  rang; 
à  une  époque  ordinaire, roi  convenable;  à  une  époque 
extraordinaire,  homme  de  perdition,  non  de  malheur. 

Pour  ce  qui  est  du  duc  de  Bordeaux,  on  voudrait 
en  faire  à  Hradschin  un  roi  toujours  à  cheval,  toujours 
donnant  de  grands  coups  d'épée.  11  faut  sans  doute 
qu'il  soit  brave  ;  mais  c'est  une  erreur  de  se  figurer 
qu'en  ce  temps-ci  le  droit  de  conquête  serait  reconnu, 
qu'il  suffirait  d'être  Henri  IV  pour  remonter  sur  le 
trône.  Sans  courage,  on  ne  peut  régner;  avec  le  cou- 
rage seul,  on  ne  règne  plus  :  Bonaparte  a  tué  l'autorité 
de  la  victoire. 

Un  rôle  extraordinaire  pourrait  être  conçu  par  Hen- 
ri V  :  je  suppose  qu'il  sente  à  vingt  ans  sa  position 
et  qu'il  se  dise  :  «  Je  ne  puis  pas  demeurer  immobile; 
«  j'ai  des  devoirs  de  mon  sang  à  remplir  envers  le 
«  passé,  mais  suis-je  donc  forcé  de  troubler  la  France 
«  à  cause  de  moi  seul?  Dois-je  peser  sur  les  siècles 
«  futurs  de  tout  le  poids  des  siècles  finis?  Tranchons 
«  la  question;  inspirons  des  regrets  à  ceux  qui  ont 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  127 

«  injustement  proscrit  mon  enfance;  montrons-leur 
«  ce  que  je  pouvais  être.  Il  ne  dépend  que  de  moi  de 
«  me  dévouer  à  mon  pays  en  consacrant  de  nouveau, 
«  quelle  que  soit  l'issue  du  combat,  le  principe  des 
«  monarchies  héréditaires.  » 

Alors  le  fils  de  saint  Louis  aborderait  la  France  dans 
une  double  idée  de  gloire  et  de  sacrifice;  il  y  descen- 
drait avec  la  ferme  résolution  d'y  rester,  une  couronne 
sur  le  front  ou  une  balle  dans  le  cœur  :  au  dernier 
cas,  son  héritage  irait  à  Philippe.  La  vie  triomphante 
ou  la  mort  sublime  de  Henri  rétablirait  la  légitimité, 
dépouillée  seulement  de  ce  que  ne  comprend  plus  le 
siècle  et  de  ce  qui  ne  convient  plus  au  temps.  Au  reste, 
en  supposant  le  sacrifice  de  mon  jeune  prince,  il  ne  le 
ferait  pas  pour  moi  :  après  Henri  V  mort  sans  enfants, 
je  ne  reconnaîtrais  jamais  de  monarque  en  France  I 

Je  me  suis  laissé  aller  à  des  rêves  :  ce  que  je  sup- 
pose relativement  au  parti  qu'aurait  à  prendre  Henri 
n'est  pas  possible  :  en  raisonnant  de  la  sorte,  je  me 
suis  placé  en  pensée  dans  un  ordre  de  choses  au-des- 
sus de  nous;  ordre  qui,  naturel  à  une  époque  d'éléva- 
tion et  et  de  magnanimité,  ne  paraîtrait  aujourd'hui 
qu'une  exaltation  de  roman;  c'est  comme  si  j'opinais 
à  l'heure  qu'il  est  d'en  revenir  aux  Croisades;  or, 
nous  sommes  terre  à  terre  dans  la  triste  réalité  d'une 
nature  humaine  amoindrie.  Telle  est  la  disposition 
des  âmes,  que  Henri  V  rencontrerait  dans  l'apathie 
de  la  France  au  dedans,  et  dans  les  royautés  au 
dehors,  des  obstacles  invincibles.  Il  faudra  donc  qu'il 
se  soumette,  qu'il  consente  à  attendre  les  événements, 
à  moins  qu'il  ne  se  décidât  à  un  rôle  qu'on  ne  man- 
querait pas  de  stigmatiser  du  nom  d'aventurier.  Il 


128  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

faudra  qu'il  rentre  dans  la  série  des  faits  médiocres 
et  qu'il  voie,  sans  toutefois  s'en  laisser  accabler,  les 
Jiffîcultés  qui  l'environnent. 

Les  Bourbons  ont  tenu  après  l'Empire,  parce  qu'ils 
succédaient  à  l'arbitraire  :  se  fîgure-t-on  Henri  trans- 
porté de  Prague  au  Louvre  après  l'usage  de  la  plus 
entière  liberté?  La  nation  française  n'aime  pas  au 
fond  cette  liberté;  mais  elle  adore  l'égalité;  elle  n'ad- 
met l'absolu  que  pour  elle  et  par  elle,  et  sa  vanité  lui 
commande  de  n'obéir  qu'à  ce  qu'elle  s'impose.  La 
charte  a  essayé  vainement  de  faire  vivre  sous  la  même 
loi  deux  nations  devenues  étrangères  l'une  à  l'autre, 
la  France  ancienne  et  la  France  moderne;  comment, 
quand  des  préjugés  se  sont  accrus,  feriez-vous  se 
comprendre  l'une  et  l'autre  France?  Vous  ne  ramène- 
riez point  les  esprits  en  remettant  sous  les  yeux  des 
vérités  incontestables. 

A  entendre  la  passion  ou  l'Ignorance,  les  Bourbons 
sont  les  auteurs  de  tous  nos  maux;  la  réinstallation 
de  la  branche  aînée  serait  le  rétablissement  de  la  do- 
mination du  château;  les  Bourbons  sont  les  fauteurs 
et  les  complices  de  ces  traités  oppresseurs  dont  à  bon 
droit  je  n'ai  jamais  cessé  de  me  plaindre:  et  pourtant 
rien  de  plus  absurde  que  toutes  ces  accusations,  où 
les  dates  sont  également  oubliées  et  les  faits  grossiè- 
rement altérés.  La  Restauration  n'exerça  quelque 
influence  dans  les  actes  diplomatiques  qu'à  l'époque 
de  la  première  invasion.  Il  est  reconnu  qu'on  ne 
voulait  point  cette  restauration,  puisqu'on  traitait  avec 
Bonaparte  à  Châtillon;  que,  l'eùt-il  voulu,  il  demeurait 
empereur  des  Français.  Sur  l'entêtement  de  son  génie 
et  faute  de  mieux,  on  prit  les  Bourbons  qui  se  trou- 


MÉMOIRES   D'OUTRE-TOMBE  129 

valent  là.  Monsieur,  lieutenant  général  du  royaume, 
eut  alors  une  certaine  part  aux  transactions  du  jour; 
on  a  vu,  dans  la  vie  d'Alexandre,  ce  que  le  traité  de 
Paris  de  1814  nous  avait  laissé. 

En  1815  il  ne  fut  plus  question  des  Bourbons;  ils 
n'entrèrent  en  rien  dans  les  contrats  spoliateurs  de  la 
seconde  invasion  :  ces  contrats  furent  le  résultat  de 
la  rupture  du  ban  de  l'île  d'Elbe.  A  Vienne,  les  alliés 
déclarèrent  qu'ils  ne  se  réunissaient  que  contre  un 
seul  homme  ;  qu'ils  ne  prétendaient  imposer  ni  aucune 
sorte  de  maître  ni  aucune  espèce  de  gouvernement  à 
la  France.  Alexandre  même  avait  demandé  au  congrès 
un  roi  autre  que  Louis  XVIII.  Si  celui-ci  en  venant 
s'asseoir  aux  Tuileries  ne  se  fût  hâté  de  voler  son  trône, 
il  n'aurait  jamais  régné.  Les  traités  de  1815  furent 
abominables,  précisément  parce  qu'on  refusa  d'en» 
tendre  la  voix  de  la  légitimité,  et  c'est  pour  les  faire 
brûler,  ces  traités,  que  j'avais  voulu  reconstruire 
notre  puissance  en  Espagne. 

Le  seul  moment  où  l'on  retrouve  l'esprit  de  la  Res- 
tauration est  au  congrès  d'Aix-la-Chapelle;  les  alliés 
étaient  convenus  de  nous  ravir  nos  provinces  du  nord 
et  de  l'est  :  M.  de  Richelieu  intervint.  Le  tzar,  touché 
de  notre  malheur,  entraîné  par  son  équitable  penchant, 
remit  à  M.  le  duc  de  Richelieu  la  carte  de  France,  sur 
laquelle  était  tracée  la  ligne  fatale.  J'ai  vu  de  mes 
propres  yeux  cette  carte  du  Styx  entre  les  mains  de 
madame  de  Montcalm,  sœur  du  noble  négociateur*. 

1 .  Ce  n'est  pas,  comme  le  dit  à  tort  Chateaubriand,  au  Congre* 
d'Aix-la-Chapelle,  en  1818,  que  les  Alliés  réclamèrent  le  démem- 
brement de  la  France,  c'est  trois  ans  plus  tôt,  lors  de  la  discus- 
■ioQ  des  traités  de  1815.  C'»at  à  co  moment  que  fut  dressée  par 

9 


130  MÉMOIRES    D  OUTRE-TOMBE 

La  France  occupée  comme  elle  l'était,  nos  places 
fortes  ayant  garnison  étrangère,  pouvions-nous  résis- 
ter? Une  fois  privés  de  nos  départements  militaires, 
combien  de  temps  aurions-nous  gémi  sous  la  con- 
quête? Eussions-nous  eu  un  souverain  d'une  famille 
nouvelle,  un  prince  d'occasion,  on  ne  l'aurait  point 
respecté.  Parmi  les  alliés,  les  uns  cédèrent  à  l'illusion 
d'une  grande  race,  les  autres  crurent  que,  sous  une 
puissance  usée,  le  royaume  perdrait  son  énergie  et 
cesserait  d'être  un  objet  d'inquiétude  :  Cobbett  lui- 
même  en  convient  dans  sa  lettre*.  C'est  donc  une 
monstrueuse  ingratitude  de  ne  pas  voir  que,  si  nous 
sommes  encore  de  la  vieille  Gaule,  nous  le  devons  au 
sang  que  nous  avons  le  plus  maudit.  Ce  sang,  qui  de- 
puis huit  siècles  circulait  dans  les  veines  mêmes  de  la 

leurs  soins  «  cette  carte  du  Styi  »  que  Chateaubriand  a  vue  et 
qui  arait  été  remise  par  l'empereur  Alexandre  au  duc  de  Riche- 
lieu, comme  un  témoignage  incontestable  des  concessions  obte- 
nues par  l'intervention  de  ce  dernier.  Sur  ce  plan,  une  ligne  tra- 
cée en  bleu  indique  notre  nouvelle  frontière  ;  elle  enlève  à  la 
France  une  portion  des  départements  de  l'Isère  avec  le  fort  Bar- 
raux  ;  de  l'Ain  avec  Belley,  Gex  et  le  fort  de  l'Ecluse  ;  du  Jura 
avec  Saint-Claude  ;  du  Doubs  avec  le  fort  de  Tour,  Pontarlier, 
Saint-Hippolyte  et  Montbéliard  ;  tout  le  Haut-Rhin,  tout  le  Bas- 
Rhin,  toute  la  Moselle,  une  partie  de  la  Meuse  comprenant 
Montmédy;  lesArdennes  avec  Sedan,  Mézières  et  Rocroy  ;  tout 
le  département  du  Nord  à  l'exception  de  Cambrai  et  de  Douai. 
—  Si  ce  tracé  bleu  n'a  pas  reçu  son  exécution,  si  la  France  n'a 
pas  été  effacée  de  la  carte  politique  de  l'Europe,  nous  le  derons 
au  roi  Louis  XVIII  et  au  duc  de  Richelieu. 

1.  William  Cobbett  (1766-1835),  radical  anglais,  célèbre  par 
ses  pamphlets  ;  élu  en  1832  membre  de  la  Chambre  des  com- 
munes, il  appuya  chaudement  la  réforme  parlementaire.  La  lettre 
à  laquelle  font  ici  allusion  les  Mémoires  est  une  brochure  de 
Cobbett  sur  la  guerre  d'Espagne,  écrite,  à  la  date  du  l*'  mars 
1823,  sous  forme  de  Lettre  à  M.  de  Chateaubriand.  Ce  dernier  ea 
a  publié  la  traduction  au  chapitre  XLIX  du  Congrès  do  /iront. 


MÉMOIRES    D'OUTRE-TOMBE  131 

France,  ce  sang  qui  l'avait  faite  ce  quelle  est,  Ta  sau- 
vée encore.  Pourquoi  s'obstiner  à  nier  éternellement 
les  faits  ?  On  a  abusé  contre  nous  de  la  victoire,  comme 
nous  en  avions  abusé  contre  l'Europe.  Nos  soldats 
étaient  allés  en  Russie;  ils  ont  ramené  sur  leurs  pas 
les  soldats  qui  fuyaient  devant  eux.  Après  action 
réaction,  c'est  la  loi.  Gela  ne  fait  rien  à  la  gloire  de 
Bonaparte,  gloire  isolée  et  qui  reste  entière;  cela  ne 
fait  rien  à  notre  gloire  nationale,  toute  couverte  de  la 
poussière  de  l'Europe  dont  nos  drapeaux  ont  balayé 
les  tours.  Il  était  inutile,  dans  un  dépit  d'ailleurs  trop 
juste,  d'aller  chercher  à  nos  maux  une  autre  cause  que 
la  cause  véritable.  Loin  d'être  cette  cauce,  les  Bour- 
bons de  moins  dans  nos  revers,  nous  étions  partagés. 
Appréciez  maintenant  les  calomnies  dont  la  Restau- 
ration a  été  l'objet;  qu'on  interroge  les  archives  des 
relations  extérieures,  on  sera  convaincu  de  l'indépen- 
dance du  langage  tenu  aux  puissances  sous  le  règne 
de  Louis  XVIII  et  de  Charles  X.  Nos  souverains  avaient 
le  sentiment  de  la  dignité  nationale;  ils  furent  surtout 
rois  à  l'étranger,  lequel  ne  voulut  jamais  avec  fran- 
chise  le  rétablissement,  et  ne  vit  qu'à  regret  la  résur- 
rection de  la  monarchie  aînée.  Le  langage  diploma- 
tique de  la  France  à  l'époque  dont  je  traite  est,  il  faut 
le  dire,  particulier  à  l'aristocratie;  la  démocratie, 
pleine  de  larges  et  fécondes  vertus,  est  pourtant  arro- 
gante quand  elle  domine  :  d'une  munificence  incom- 
parable lorsqu'il  faut,  d'immenses  dévouements,  elle 
échoue  aux  détails;  elle  est  rarement  élevée,  surtout 
dans  les  longs  malheurs.  Une  partie  de  la  haine  dea 
cours  d'Angleterre  et  d'Autriche  contre  la  légitimité 
vient  de  la  fermeté  du  cabinet  des  Bourbons. 


132  MÉMOIRES    D  OUTRE-TOMBE 

Loin  de  précipiter  cette  légitimité,  mieux  avisé  on 
en  eût  étayé  les  ruines;  à  l'abri  dans  l'intérieur,  on 
eût  élevé  le  nouvel  édifice,  comme  on  bâtit  un  vaisseau 
qui  doit  braver  l'Océan  sous  un  bassin  couvert  taillé 
dans  le  roc  :  ainsi  la  liberté  anglaise  s'est  formée  au 
sein  de  la  loi  normande.  Il  ne  fallait  pas  répudier  le 
fantôme  monarchique;  ce  centenaire  du  moyen  âge, 
comme  Dandolo,  avoit  les  yeux  en  la  tête  beaux,  et 
si,  n'en  véoit  ^owffe;  vieillard  qui  pouvait  guider  les 
jeunes  croisés  et  qui,  paré  de  ses  cheveux  blancs,  im- 
primait encore  vigoureusement  sur  la  neige  ses  pas 
ineffaçables. 

Que,  dans  nos  craintes  prolongées,  des  préjugés  et 
des  hontes  vaniteuses  nous  aveuglent,  on  le  conçoit; 
mais  la  distante  postérité  reconnaîtra  que  la  Restau- 
ration a  été,  historiquement  parlant,  une  des  plus 
heureuses  phases  de  notre  cycle  révolutionnaire.  Les 
partis  dont  la  chaleur  n'est  pas  éteinte  peuvent  s'é- 
crier :  «  Nous  fûmes  libres  sous  l'Empire,  esclaves 
«  sous  la  monarchie  de  la  charte  l  »  Les  générations 
futures,  ne  s'arrêtant  pas  à  cette  contre-vérité,  risible 
si  elle  n'était  un  sophisme,  diront  que  les  Bour- 
bons rappelés  prévinrent  le  démembrement  de  la 
France,  qu'ils  fondèrent  parmi  nous  le  gouvernement 
représentatif,  qu'ils  firent  prospérer  les  finances, 
acquittèrent  des  dettes  qu'ils  n'avaient  pas  contrac- 
tées, et  payèrent  religieusement  jusqu'à  la  pension  de 
la  sœur  de  Robespierre.  Enfin,  pour  remplacer  nos 
colonies  perdues,  ils  nous  laissèrent,  en  Afrique,  une 
des  plus  riches  provinces  de  l'empire  romain. 

Trois  choses  demeurent  acquises  à  la  légitimité  res- 
taurée :  eUe  est  entrée  dans  Cadix;  elle  a  donné  k 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  133 

Navarin  l'indépendance  à  la  Grèce  ;  elle  a  affranchi  la 
chrétienté  en  s'emparant  d'Alger  :  entreprises  dans 
lesquelles  avaient  échoué  Bonaparte,  la  Russie, 
Charles-Quint  et  l'Europe.  Montrez-moi  un  pouvoir  de 
quelques  jours  (et  un  pouvoir  si  disputé),  lequel  ait 
accompli  de  telles  choses. 

Je  crois,  la  main  sur  la  conscience,  n'avoir  rien 
exagéré  et  n'avoir  exposé  que  des  faits  dans  ce  que  je 
viens  de  dire  sur  la  légitimité.  Il  est  certain  que  les 
Bourbons  ne  voudraient  ni  ne  pourraient  rétablir  une 
monarchie  de  château  et  se  cantonner  dans  une  tribu 
de  nobles  et  de  prêtres  ;  il  est  certain  qu'ils  n'ont 
point  été  ramenés  par  les  alliés;  ils  ont  été  l'accident, 
non  la  cause  de  nos  désastres,  cause  qui  vient  évi- 
demment de  Napoléon.  Mais  il  est  certain  aussi  que 
le  retour  de  la  troisième  race  a  malheureusement 
coïncidé  avec  le  succès  des  armes  étrangères.  Les 
Cosaques  se  sont  montrés  dans  Paris  au  moment  où 
l'on  y  revoyait  Louis  XVIII  :  alors  pour  la  France 
humiliée,  pour  les  intérêts  particuliers,  pour  toutes 
les  passions  émues,  la  Restauration  et  l'invasion  sont 
deux  choses  identiques  ;  les  Bourbons  sont  devenus 
la  victime  d'une  confusion  des  faits,  d'une  calomnie 
changée,  comme  tant  d'autres,  en  une  vérité-men- 
songe. Hélas  1  il  est  difficile  d'échapper  à  ces  calamités 
que  la  nature  et  le  temps  produisent;  on  a  beau  les 
combattre,  le  bon  droit  n'entraîne  pas  toujours  la  vie 
toire.  Les  Psylles,  nation  de  l'ancienne  Afrique, 
avaient  pris  les  armes  contre  le  vent  du  Midi  ;  un 
tourbillon  s'éleva  et  engloutit  ces  braves  :  «  LesNasa- 
moniens,  dit  Hérodote,  s'emparèrent  de  leur  pays 
abandonné.  > 


134  MÉMOIRES    D*OUTRE-TOMBE 

En  parlant  de  la  dernière  calamité  des  Bourbons, 
leur  commencement  me  revient  en  mémoire  :  je  ne 
sais  quel  augure  de  leur  tombe  se  fit  entendre  à  leur 
berceau.  Henri  IV  ne  se  vit  pas  plutôt  maître  de  Paris 
qu'il  fut  saisi  d'un  pressentiment  funeste.  Les  entre- 
prises d'assassinat  qui  se  renouvelaient,  sans  alarmer 
son  courage,  influaient  sur  sa  gaieté  naturelle.  A  la 
procession  du  Saint-Esprit,  le  5  janvier  1595,  il  parut 
habillé  de  noir,  portant  à  la  lèvre  supérieure  un  em- 
plâtre sur  la  blessure  que  Jean  Ciiàtel  lui  avait  faite  à 
ia  bouche  en  le  voulant  frapper  au  cœur.  Il  avait  le 
visage  morne  ;  madame  de  Balagni  lui  en  ayant 
demandé  la  cause  :  «  Comment,  lui  répondit-il,  pour- 
«  rois-je  être  content  de  voir  un  peuple  si  ingrat, 
fc  qu'encore  que  j'aie  fait  et  fasse  tous  les  jours  ce  que 
«  je  puis  pour  lui,  et  pour  le  salut  duquel  je  voudrois 
t  sacrifier  mille  vies,  si  Dieu  m'en  avoit  donné  autant, 
«  me  dresser  tous  les  jours  de  nouveaux  attentats,  car 
«  depuis  que  je  suis  ici  je  n'oy  parler  d'autre  chose?  » 

Cependant  ce  peuple  criait  :  Vive  le  roi  1  «  Sire,  dit  un 
«  seigneur  de  la  cour,  voyez  comme  tout  votre  peuple 
«  se  réjouit  de  vous  voir.  »  Henri,  secouant  la  tète  : 
«  C'est  un  peuple.  Si  mon  plus  grand  ennemi  étoit  là 
«  où  je  suis,  et  qu'il  le  vît  passer,  il  lui  en  feroit  autant 
«  qu'à  moi  et  crieroit  encore  plus  haut.  » 

Un  ligueur  apercevant  le  roi  affaissé  au  fond  de  son 
carrosse,  dit  :  «  Le  voilà  déjà  au  cul  de  la  charette.  » 
Ne  vous  semble-t-il  pas  que  ce  ligueur  parlait  de 
Louis  XVI  allant  du  Temple  à  l'échafaud  ? 

Le  vendredi  14  mai  1610,  le  roi,  revenant  des  Feuil- 
lants avec  Bassompierre  et  le  dac  de  Guise,  leur  dit  : 
«  Vous  ne  me  connoissez  pas  maintenant,  vous  autres. 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  135 

«  et  quand  vous  m'aurez  perdu,  vous  connoîtrez  alors 
«  ce  que  je  valois  et  la  différence  qu'il  y  a  de  moi  aux 
«  autres  hommes.  —  Mon  Dieu,  sire,  repartit  Bassom- 
«  pierre,  ne  cesserez-vous  jamais  de  nous  troubler, 
'<  en  nous  disant  que  vous  mourrez  bientôt?  »  Et 
alors  le  maréchal  retrace  à  Henri  sa  gloire,  sa  pros- 
périté, sa  bonne  santé  qui  prolongeait  sa  jeunesse. 
«  Mon  ami,  lui  répondit  le  roi,  il  faut  quitter  tout 
«  cela.  »  Ravaillac  était  à  la  porte  du  Louvre. 

Bassompierre  se  retira  et  ne  vit  plus  le  roi  que  dans 
son  cabinet. 

«  Il  étoit  étendu,  dit-il,  sur  son  lit;  et  M.  de  Vie, 
«  assis  sur  le  même  lit  que  lui,  avoit  mis  sa  croix  de 
«  l'Ordre  sur  sa  bouche,  et  lui  faisoit  souvenir  de 
«  Dieu.  M,  le  Grand  en  arrivant  se  mit  à  genoux  à  la 
«  ruelle  et  lui  tenoit  une  main  qu'il  baisoit,  et  je 
«  m'étois  jeté  à  ses  pieds  que  je  tenois  embrassés  en 
«  pleurant  amèrement'  » 

Tel  est  le  récit  de  Bassompierre. 

Poursuivi  par  ces  tristes  souvenirs,  il  me  semblait 
que  j'avais  vu  dans  les  longues  salles  de  Hradschin 
les  derniers  Bourbons  passer  tristes  et  mélancoliques, 
comme  le  premier  Bourbon  dans  la  galerie  du  Louvre  ; 
j'étais  venu  baiser  les  pieds  de  la  royauté  après  sa 
mort.  Qu'elle  meure  à  jamais  ou  qu'elle  ressuscite, 
elle  aura  mes  derniers  serments  :  le  lendemain  de  sa 
disparition  finale,  la  république  commencera  pour 
moi.  Au  cas  que  les  Parques,  qui  doivent  éditer  mes 
Mémoires,  ne  les  publient  pas  incessamment,  on  saura, 
quand  ils  paraîtron»,,  qnand  on  aura  tout  lu,  tout  pesé, 
jusqu'à  quel  point  je  me  suis  trompé  dans  mes  regrets 

1.  Mémoires  du  tnaréchal  de  Bassompierre,  tome  i,  p.  435. 


13Ô  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

et  dans  mes  conjectures.  —  Respectant  le  malheur, 
respectant  ce  que  j'ai  servi  et  ce  que  je  continuerai  de 
servir  au  prix  du  repos  de  mes  derniers  jours,  je  trace 
mes  paroles,  vraies  ou  trompées,  sur  mes  heures 
tombantes,  feuilles  séchées  et  légères  que  le  souffle 
de  l'éternité  aura  bientôt  dispersées. 

Si  les  hautes  races  approchaient  de  leur  terme 
(abstraction  faite  des  possibilités  de  l'avenir  et  des 
espérances  vivaces  qui  repoussent  sans  cesse  au  fond 
du  cœur  de  l'homme),  ne  serait-il  pas  mieux  que,  par 
une  fin  digne  de  leur  grandeur,  elles  se  retirassent 
dans  la  nuit  du  passé  avec  les  siècles?  Prolonger  ses 
jours  au  delà  d'une  éclatante  illustration  ne  vaut  rien; 
le  monde  se  lasse  de  vous  et  de  votre  bruit;  il  vous 
en  veut  d'être  toujours  là  :  Alexandre,  César,  Napo- 
léon ont  disparu  selon  les  règles  de  la  renommée. 
Pour  mourir  beau,  il  faut  mourir  jeune;  ne  faites  pas 
dire  aux  enfants  du  printemps  :  «  Comment!  c'est  là 
«  ce  génie,  cette  personne,  cette  race  à  qui  le  monde 
«  battait  des  mains,  dont  on  aurait  payé  un  cheveu, 
«  un  sourire,  un  regard  du  sacrifice  de  la  vie  1  »  Qu'il 
est  triste  de  voir  le  vieux  Louis  XIV  ne  trouver  auprès 
de  lui,  pour  parler  de  son  siècle,  que  le  vieux  duc  de 
Villeroi  I  Ce  fut  une  dernière  victoire  du  grand  Condé 
d'avoir,  au  bord  de  sa  fosse,  rencontré  Bossuet  :  l'ora- 
teur ranima  les  eaux  muettes  de  Chantilly;  avec  l'en- 
fance du  vieillard,  il  repétrit  l'adolescence  du  jeune 
homme;  il  rebrunit  les  cheveux  sur  le  front  du  vain- 
queur de  Rocroi,  en  disant,  lui,  Bossuet,  un  immortel 
adieu  à  ses  cheveux  blancs.  Vous  qui  aimez  la  gloira- 
soignez  votre  tombeau  ;  couchez-vous-y  bien  ;  tâche» 
d'y  faire  bonne  figure,  car  vous  y  resterez. 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  137 

Le  chemin  de  Prague  à  Carlsbad  s'allonge  dans  les 
ennuyeuses  plaines  qu'ensanglanta  la  guerre  de  Trente 
Ans.  En  traversant  la  nuit  ces  champs  de  bataille,  je 
m'humilie  devant  ce  Dieu  des  armées,  qui  porte  le 
ciel  à  son  bras  comme  un  bouclier.  On  aperçoit  d'assez 
loin  les  monticules  boisés  au  pied  desquels  se  trou- 
vent les  eaux.  Les  beaux  esprits  des  médecins  de 
Carlsbad  comparent  la  route  au  serpent  d'Esculape 
qui,  descendant  la  colline,  vient  boire  à  la  coupe 
d'Hygie. 

Du  haut  de  la  lourde  la  ville,  Stadlthurm,  tourem 
mitrée  d'un  clocher,  des  gardiens  sonnent  de  la  trompe, 
aussitôt  qu'ils  aperçoivent  un  voyageur.  Je  fus  salué 
du  son  joyeux  comme  un  moribond,  et  chacun  de  se 
dire  avec  transport  dans  la  vallée  :  «  Voici  un  arthri- 
«  tique,  voici  un  hypocondriaque,  voici  un  myope  I  » 
Hélas  I  j'étais  mieux  que  tout  cela,  j'étais  un  incurable. 

A  sept  heures  du  matin,  le  31,  j'étais  installé  à  YÉcu 
d'Or,  auberge  tenue  au  bénéfice  du  comte  de  Bolzona, 
très  noble  homme  ruiné.  Logeaient  dans  cet  hôtel  le 
comte  et  madame  la  comtesse  de  Cossé  (ils  m'avaient 
devancé),  et  mon  comoalriote  le  général  de  Tro^off', 

1.  Joachim-Simon,  comte  de  Trogo/f,  né  au  château  de  Penlan, 
paroisse  de  Quimper-Guézennec,  évêché  de  Tréguier,  en  1763. 
Entré  au  service  en  1779,  il  passa  en  Amérique,  se  battit  dans 
la  guerre  de  l'Indépendance,  et,  revenu  en  France,  avec  la  dé- 
coration de  Cincinnatus,  servit  activement  jusqu'à  l'émigration, 
en  1790.  Aide  de  camp  du  lieutenant- général  prince  de  Roche- 
fort,  puis  major  au  corps  de  Rohan,  au  service  de  l'Allemagne, 
plus  tard  encore,  capitaine  de  grenadiers  autrichiens  à  Prague, 
il  obtint  le  commandement  de  la  Légion  de  l'archiduc  Charles 
et  resta  jusqu'en  1814  au  service  de  l'Autriche.  La  RestauratioQ 
réleva  au  grade  de  maréchal  de  camp,  et  le  comte  d'Artois  l'ad- 
mit dans  son  intimité.  Le  prince,  qui  se  plaisait  k  l'appeler  s  m 
sanglier  breton,  goûtait  fort  la  franchise  de  son   caractère   un 


138  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

naguère  gouverneur  du  château  de  Saint-Cloud,  ci- 
devant  né  à  Landivisiau  dans  le  rayon  de  la  lune  de 
Landernau,  et,  tout  trapu  qu'il  est,  capitaine  de  gre- 
nadiers autrichiens  à  Prague,  pendant  la  Révolution, 
Il  venait  de  visiter  son  seigneur  banni,  successeur  de 
saint  Clodoald,  moine  en  son  temps  à  Saint-Cloud. 
Trogoff,  après  son  pèlerinage,  s'en  retournait  en  Basse- 
Bretagne.  Il  emportait  un  rossignol  de  Hongrie  et  un 
rossignol  de  Bohême  qui  ne  laissaient  dormir  personne 
dans  Thôtel,  tant  ils  se  plaignaient  de  la  cruauté  de 
Térée.  Trogoff  les  bourrait  de  cœur  de  bœuf  râpé, 
sans  pouvoir  venir  à,  bout  de  leur  douleur. 

El  mœstis  late  loca  quettibus  impiet*. 

Nous  nous  embrassâmes  comme  deux  Bretons,  Tro- 
goff et  moi.  Le  général,  court  et  carré  comme  un  Celte 
de  la  Cornouaille,  a  de  la  finesse  sous  l'apparence  de 
la  franchise,  et  du  comique  dans  la  manière  de  con- 
ter. Il  plaisait  assez  à  madame  la  dauphine,  et,  comme 
il  sait  l'allemand,  elle  se  promenait  avec  lui.  Instruite 
de  mon  arrivée  par  madame  de  Cossé,  elle  me  fitpro- 

pea  rade  et  Toriginalité  piquante  de  son  esprit.  Devenu  roi, 
Charles  X  !•  nomma  gouverneur  de  Saint-Cloud.  «  Tu  es  le 
plus  pauvre  de  mes  gentilshommes,  lui  dit  le  Roi,  et  tu  auras  le 
plus  beau  château  ».  Les  événements  de  1830  le  surprirent  dans 
ce  poste.  L'ordre  de  la  retraite  de  Saint-Cloud  fut  pour  le  gé- 
néral Trogoff  un  coup  de  foudre.  Lors  de  la  halte  à  Rambouillet, 
il  fut  nommé  par  interin  .  gouverneur  du  château  ;  il  eut  voulu 
combattre,  mais  on  ne  le  lui  permit  pas.  Il  suivit  le  roi  jusqu'au 
vaisseau  qui  allait  1  emporter  en  Angleterre,  et,  ce  devoir  ac- 
compli, il  M  retira  au  château  de  Keruzoret,  près  d«  Stint-Pol. 
Il  n'en  sortait  que  pour  aller  voir  son  vieux  maître  fur  la  term 
d'exil.  Le  général  Trogoff  est  mort  en  1840. 
1.  Virgile,  Géorgiquet,  livre  rv,  Ters  515. 


MÉMOIRES    d'oUTKE-TOMBE  139 

poser  de  la  voir  à  neuf  heures  et  demie,  ou  à  midi  : 
à  midi  j'étais  chez  elle. 

Elle  occupait  une  maison  isolée,  à  l'extrémité  du 
village,  sur  la  rive  droite  de  la  Tèple,  petite  rivière 
qui  se  rue  de  la  montagne  et  traverse  Carlsbad  dans 
sa  longueur.  En  montant  l'escalier  de  l'appartement 
de  la  princesse,  j'étais  troublé  :  j'allais  voir,  presque 
pour  la  première  fois,  ce  modèle  parfait  des  souffran- 
ces humaines,  cette  Antigone  de  la  chrétienté.  Je 
n'avais  pas  causé  dix  minutes  dans  ma  vie  avec  ma- 
dame la  dauphine  ;  à  peine  m'avait-elle  adressé,  dans 
le  cours  rapide  de  ses  prospérités,  deux  ou  trois  pa- 
roles ;  elle  s'était  toujours  montrée  embarrassée  avec 
moi.  Bien  que  je  n'eusse  jamais  écrit  et  parlé  d'elle 
qu'avec  une  admiration  profonde,  madame  la  dau- 
phine avait  dû  nécessairement  nourrir  à  mon  égard 
les  préjugés  de  ce  troupeau  d'antichambre,  au  milieu 
duquel  elle  vivait  :  la  famille  royale  végétait  isolée 
dans  cette  citadelle  de  la  bêtise  et  de  l'envie,  qu'assié- 
geaient, sans  pouvoir  y  pénétrer,  les  générations 
nouvelles. 

Un  domestique  m'ouvrit  la  porte  ;  j'aperçus  ma- 
dame la  dauphine  assise  au  fond  d'un  salon  sur  un 
sofa,  entre  deux  fenêtres,  brodant  à  la  main  un  mor- 
ceau de  tapisserie.  J'entrai  si  ému  que  je  ne  savais 
pas  si  je  pourrais  arriver  jusqu'à  la  princesse. 

Elle  releva  la  tête  qu'elle  tenait  baissée  tout  contre 
son  ouvrage,  comme  pour  cacher  elle-même  son  émo- 
tion, et,  m'adressant  la  parole,  elle  me  dit  :  «  Je  suis 
«  heureuse  de  vous  voir,  monsieur  de  Chateaubriand; 
«  le  roi  m'avait  mandé  votre  arrivée.  Vous  avez  passé 
«  la  nuit?  vous  devez  être  fatigué.  » 


140  MEMOIRES    d'outre-tombe 

Je  lui  présentai  respectueusement  les  lettres  de 
madame  la  duchesse  de  Berry  ;  elle  les  prit,  les  posa 
sur  le  canapé  près  d'elle,  et  me  dit  :  «  Asseyez-vous, 
a  asseyez-vous.  »  Puis  elle  recommença  sa  broderie 
avec  un  mouvement  rapide,  machinal  et  convulsif. 

Je  me  taisais  ;  madame  la  dauphine  gardait  le  si- 
lence :  on  entendait  le  piquer  de  l'aiguille  et  le  tirer 
de  la  laine  que  la  princesse  passait  brusquement  dans 
le  canevas,  sur  lequel  je  vis  tomber  quelques  pleurs. 
L'illustre  infortunée  les  essuya  dans  ses  yeux  avec  le 
dos  de  sa  main,  et,  sans  relever  la  tête,  elle  me  dit  : 
«  Comment  se  porte  ma  sœur?  Elle  est  bien  malheu- 
«  reuse,  bien  malheureuse.  Je  la  plains  beaucoup,  je 
a  la  plains  beaucoup.  >>  Ces  mots  brefs  et  répétés  cher- 
chaient en  vain  à  nouer  une  conversation  dont  les 
expressions  manquaient  aux  deux  interlocuteurs.  La 
rougeur  des  yeux  de  la  dauphine,  causée  par  l'habi- 
tude des  larmes,  lui  donnait  une  beauté  qui  la  faisait 
ressembler  à  la  Vierge  du  Spasimo. 

a  Madame,  répondis-je  enfin,  madame  la  duchesse 
«  de  Berry  est  bien  malheureuse,  sans  doute;  elle 
«  m'a  chargé  de  venir  remettre  ses  enfants  sous  votre 
«  protection  pendant  sa  captivité.  C'est  un  grand  sou- 
«  lagement  de  penser  que  Henri  V  retrouve  dans 
«  Votre  Majesté  une  seconde  mère.  » 

Pascal  a  eu  raison  de  mêler  la  grandeur  et  la  misère 
de  l'homme  :  qui  pourrait  croire  que  madame  la  dau- 
phine comptât  pour  quelque  chose  ces  titres  de  reine, 
de  Majesté,  qui  lui  étaient  si  naturels  et  dont  elle 
avait  connu  la  vanité  ?  Eh  bien  I  le  mot  de  Majesté  fut 
pourtant  un  mot  magique;  il  rayonna  sur  le  front  de 
la  princesse  dont  il  écarta  un  moment  les  nuages; 


MEMOIRES    D'OUTRE-TOMBE  14i 

ils  revinrent  bientôt  s'y  replacer  comme  un  dia- 
dème. 

«  Oh  !  non,  non,  monsieur  de  Chateaubriand,  me 
'•  dit  la  princesse  en  me  regardant  et  cessant  son  ou- 
«  vrage,  je  ne  suis  pas  reine.  —  Vous  l'êtes,  madame, 
«  vous  l'êtes  par  les  lois  du  royaume  :  monseigneur 
«  le  dauphin  n'a  pu  abdiquer  que  parce  qu'il  a  été 
«  roi.  La  France  vous  regarde  comme  sa  reine,  et 
«  vous  serez  la  mère  de  Henri  V.  » 

La  dauphine  ne  disputa  plus  :  cette  petite  faiblesse, 
en  la  rendant  à  la  femme,  voilait  l'éclat  de  tant  de 
grandeurs  diverses,  leur  donnait  une  sorte  de  charme 
et  les  mettait  plus  en  rapport  avec  la  condition  hu- 
maine. 

Je  lus  à  haute  voix  ma  lettre  de  créance,  dans  la- 
quelle madame  la  duchesse  de  Berry  m'expliquait  son 
mariage,  m'ordonnait  de  me  rendre  à  Prague,  deman- 
dait à  conserver  son  titre  de  princesse  française,  et 
mettait  ses  enfants  sous  la  garde  de  sa  sœur. 

La  princesse  avait  repris  sa  broderie;  elle  me  dit 
après  la  lecture  :  «  Madame  la  duchesse  de  Berry  a 
«  raison  de  compter  sur  moi.  C'est  très  bien,  mon- 
«  sieur  de  Chateaubriand,  très  bien  :  je  plains  beau- 
«  coup  ma  belle-sœur,  vous  le  lui  direz.  » 

Cette  insistance  de  madame  la  dauphine  à  dire 
qu'elle  plaignait  madame  la  duchesse  de  Berry,  sans 
aller  plus  loin,  me  fit  voir  combien,  au  fond,  il  y  avait 
peu  de  sympathie  entre  ces  deux  âmes.  Il  me  parais- 
sait aussi  qu'un  mouvement  involontaire  avait  agité 
le  cœur  de  la  sainte.  Rivalité  de  malheur  1  La  fille  de 
Marie-Antoinette  n'avait  pourtant  rien  à  craindre  dans 
cette  lutte;  la  palme  lui  serait  restée. 


142  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

«  Si  Madame,  repris-je,  voulait  lire  la  lettre  que 
«  madame  la  duchesse  de  Berry  lui  écrit,  et  celle 
«  qu'elle  adresse  à  ses  enfants,  elle  y  trouverait 
«  peut-être  de  nouveaux  éclaircissements.  J'espère 
«  que  Madame  me  remettra  une  lettre  à  porter  à 
«  Blaye.  » 

Les  lettres  étaient  tracées  au  citron.  «  Je  n'entends 
«  rien  à  cela,  dit  la  princesse,  comment  allons-nous 
«  faire?  »  Je  proposai  le  moyen  d'un  réchaud  avec 
quelques  éclisses  de  bois  blanc;  Madame  tira  la  son- 
nette dont  le  cordon  descendait  derrière  le  sofa.  Un 
valet  de  chambre  vint,  reçut  les  ordres  et  dressa  l'ap- 
pareil sur  le  palier,  à  la  porte  du  salon.  Madame  se 
leva  et  nous  allâmes  au  réchaud.  Nous  le  mîmes  sur 
une  petite  table  adjoignant  la  rampe  de  l'escalier.  Je 
pris  une  des  deux  lettres  et  la  présentai  parallèlement 
à  la  Qamme.  Madame  la  dauphine  me  regardait  et  sou- 
riait parce  que  je  ne  réussissais  pas.  Elle  me  dit  : 
«  Donnez,  donnez,  je  vais  essayer  à  mon  tour.  »  Elle 
passa  la  lettre  au-dessus  de  la  flamme  ;  la  grande  écri- 
ture ronde  de  madame  la  duchesse  de  Berry  parut  • 
même  opération  pour  la  seconde  lettre.  Je  félicitai 
Madame  de  son  succès.  Étrange  scène  :  la  fille  de 
Louis  XVI  déchiffrant  avec  moi,  au  haut  d'un  escalier 
à  Carlsbad,  les  caractères  mystérieux  que  la  captive 
de  Blaye  envoyait  à  la  captive  du  Temple  1 

Nous  revînmes  nous  asseoir  dans  le  salon.  La  dau- 
phine lut  la  lettre  qui  lui  était  adressée.  Madame  la 
duchesse  de  Berry  remerciait  sa  sœur  de  la  part  qu'elle 
avait  prise  à  son  infortune,  lui  recommandait  ses  en 
fants  et  plaçait  particulièrement  son  fils  sous  la  tutelle 
des  vertus  de  sa  tante.  La  lettre  aux  enfants  était 


MÉMOIRES   D'OUTRE-TOMBE  143 

quelques  mots  de  tendresse.  La  duchesse  oe  Berry 
invitait  Henri  à  se  rendre  digne  de  la  France. 

Madame  la  dauphine  me  dit  :  «  Ma  sœur  me  rend 
«<  justice,  j'ai  bien  pris  part  à  ses  peines.  Elle  a  dû 
«  beaucoup  souffrir,  beaucoup  souffrir.  Vous  lui  direz 
«  que  j'aurai  soin  de  M.  le  duc  de  Bordeaux.  Je  l'aime 
«  bien.  Comment  l'avez- vous  trouvé?  Sa  santé  est 
«  bonne,  n'est-ce  pas?  Il  est  fort,  quoiqu'un  peu  nep 

veux. » 

Je  passai  deux  heures  en  tête-à-têle  avec  Madame, 
honneur  qu'on  a  rarement  obtenu  :  elle  paraissait  con- 
tente. Ne  m'ayant  jamais  connu  que  sur  des  récits  en- 
nemis, elle  me  croyait  sans  doute  un  homme  violent, 
bouffi  de  mon  mérite;  elle  me  savait  gré  d'avoir  figure 
humaine  et  d'être  un  bon  garçon.  Elle  me  dit  avec 
cordialité  :  «  Je  vais  me  promener  pour  le  régime  des 
«  eaux;  nous  dînerons  à  trois  heures,  vous  vien- 
«  drez  si  vous  n'avez  pas  besoin  de  vous  coucher. 
«  Je  veux  vous  voir  tant  que  cela  ne  vous  fatiguera 
«  pas.  » 

Je  ne  sais  à  quoi  je  devais  mon  succès;  mais  cer- 
tainement la  glace  était  rompue,  la  prévention  effacée; 
ces  regards  qui  s'étaient  attachés,  au  Temple,  sur  les 
yeux  de  Louis  XVI  et  de  Marie-Antoinette,  s'étaient 
reposés  avec  bienveillance  sur  un  pauvre  serviteur. 

Toutefois,  si  j'étais  parvenu  à  mettre  la  dauphine  à 
l'aise,  je  me  sentais  extrêmement  contraint  la  peur 
de  dépasser  certain  niveau  m'ôtait  jusqu'à  cette  faculté 
des  choses  communes  que  j'avais  auprès  de  Charles  X. 
Soit  que  je  n'eusse  pas  le  secret  de  tirer  de  l'âme  de 
Madame  ce  qui  s'y  trouve  de  sublime;  soit  que  le  res- 
pect que  j'éprouvais  fermât  le  chemin  à  la  commuai- 


i44  KÉMOIKES    D  OUTRE-TOMBE 

cation  de  la  pensée,  je  sentais  une  stérilité  désolante 
qui  venait  de  moi. 

A  trois  heures,  j'étais  revenu  chez  madame  la  dau- 
phine.  J'y  rencontrai  madame  la  comtesse  Esterhazy 
st  sa  fille,  madame  d'Agoult,  MM.  O'Hégerty  fils  et  de 
frogoff  ;  ils  avaient  l'honneur  de  dîner  chez  la  prm- 
cesse.  La  comtesse  Esterhazy,  jadis  belle,  est  encore 
bien  :  elle  avait  été  liée  à  Rome  avec  M.  le  duc  de 
Blacas.  On  assure  qu'elle  se  mêle  de  politique  et  qu'elle 
instruit  M.  le  prince  de  Metternich  de  tout  ce  qu'elle 
apprend.  Quand,  au  sortir  du  Temple,  Madame  fut 
envoyée  à  Vienne,  elle  rencontra  la  comtesse  Esterhazy 
qui  devint  sa  compagne.  Je  remarquais  qu'elle  écou- 
tait attentivement  mes  paroles;  elle  "^ut  le  lendemain 
la  naïveté  de  dire  devant  moi  qu'elle  avait  passé  la 
nuit  à  écrire.  Elle  se  disposait  à  partir  pour  Prague, 
une  entrevue  secrète  était  fixée  dans  un  lieu  convenu 
avec  M.  de  Blacas  ;  delà  elle  se  rendait  à  Vienne.  Vieux 
attachements  rajeunis  par  l'espionnage  !  Quelles 
affaires,  et  quels  plaisirs  1  Mademoiselle  Esterhazy 
n'est  pas  jolie,  elle  a  l'air  spirituel  et  méchant. 

La  vicomtesse  d'Agoult,  aujourd'hui  dévote,  est  une 
personne  importante  comme  on  en  trouve  dans  tous  les 
cabinets  des  princesses.  Elle  a  poussé  sa  famille  tant 
qu'elle  a  pu,  en  s'adressant  à  tout  le  monde,  particu- 
lièrement à  moi  :  j'ai  eu  le  bonheur  de  placer  ses  ne- 
veux; elle  en  avait  autant  que  feu  l'archichancelier 
Cambacérès. 

Le  dîner  fut  si  mauvais  et  si  exigu  que  j'en  sortis 
mourant  de  faim;  il  était  servi  dans  le  salon  même  de 
madame  la  dauphine,  car  elle  n'avait  point  de  salle  à 
manger.  Après  le  repas,  on  enleva  la  table  ;  Madame 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  145 

revint  s'asseoir  sur  le  sofa,  reprit  son  ouvrage,  et  nous 
fîmes  cercle  autour.  Trogoff  conta  des  histoires,  Ma- 
dame les  aime.  Elle  s'occupe  particulièrement  des 
femmes.  Il  fut  question  de  la  duchesse  de  Guiche  : 
«  Ses  tresses  ne  lui  vont  pas  bien,  »  dit  la  dauphine, 
à  mon  grand  étonnement  ». 

De  son  sofa,  Madame  voyait  à  travers  la  fenêtre  ce 
qui  se  passait  au  dehors  :  elle  nommait  les  prome- 
neurs et  les  promeneuses.  Arrivèrent  deux  petits  che- 
vaux, avec  deux  jockeys  vêtus  à  l'écossaise;  Madame 
cessa  de  travailler,  regarda  beaucoup  et  dit  :  «  C'est 

a  madame (j'ai  oublié  le  nom)  qui  va  dans  lamon- 

«  tagne  avec  ses  enfants.  »  Marie-Thérèse  curieuse, 
sachant  les  habitudes  du  voisinage,  la  princesse  des 
trônes  et  des  échafauds  descendue  des  hauteurs  de  sa 
vie  au  niveau  des  autres  femmes,  m'intéressait  singu- 
lièrement; je  l'observais  avec  une  sorte  d'attendrisse- 
ment philosophique. 

A  cinq  heures,  la  dauphine  s'alla  promener  en  ca- 
lèche;  à  sept,  j'étais  revenu  à  la  soirée.  Même  établis- 
sement :  Madame  sur  le  sofa,  les  personnes  du  dîner 
et  cinq  ou  six  jeunes  et  vieilles  buveuses  d'eau  élar« 
gissant  le  cercle.  La  dauphine  faisait  des  efforts  tou- 
chants, mais  visibles,  pour  être  gracieuse  ;  elle  adres- 

i.  «  Ses  tresses,  en  effet,  dit  ici  M.  de  Marcellus  {Chateau- 
briand »t  son  temps,  p.  453),  ne  laissaient  pas  admirer  danstouto 
leur  beauté  et  leur  abondance  les  cheveux  de  la  duchesse  de 
Guiche.  En  1814,  je  les  avais  vus  errer  plus  libres  sur  set 
épaules  adolescentes  un  jour  où  mademoiselle  Ida  d'Orsay  assis- 
lait  à  une  revue  de  la  garde  royale.  Cette  revue  montrait  à  la 
fois  son  père,  le  superbe  général,  et,  tout  auprès,  un  charmant 
colonel,  le  duc  de  Guiche,  qu'elle  devait  plus  tard  choisir  pour 
époux  :  Achille  et  Nirée,  les  deux  plus  beaux  guerriers  de  l'ar* 
mé«  aui  assiégea  Troie  ». 

VI.  10 


f46  MÉMOIRES  D 'outre-tombe 

sait  un  mot  à  chacun.  Elle  me  parla  plusieurs  fois,  en 
affectant  de  me  nommer  pour  me  faire  connaître;  mais, 
entre  chaque  phrase,  elle  retombait  dans  une  distrac- 
tion. Son  aiguille  multipliait  ses  mouvements,  son 
visage  se  rapprochait  de  sa  broderie;  j'apercevais  la 
princesse  de  profil,  et  je  fus  frappé  d'une  ressemblance 
sinistre  :  Madame  a  pris  l'air  de  son  père;  quand  je 
voyais  sa  tête  baissée  comme  sous  le  glaive  de  la  dou- 
leur, je  croyais  voir  celle  de  Louis  XVI  attendant  la 
chute  du  glaive. 

A  huit  heures  et  demie,  la  soirée  finit  ;  je  me  couchai 
accablé  de  sommeil  et  de  lassitude. 

Le  vendredi,  trente-et-un  de  mai',  j'étais  debout  à 
cinq  heures;  à  six,  je  me  rendis  au  Miihlenbad  (bain 
du  moulin)  :  les  buveurs  et  les  buveuses  se  pressaient 
autour  de  la  fontaine,  se  promenaient  sous  la  galerie 
de  bois  à  colonnes,  ou  dans  le  jardin  attenant  à  cette 
galerie.  Madame  la  dauphine  arriva,  vêtue  d'une  mes- 
quine robe  de  soie  grise;  elle  portait  sur  ses  épaules 
un  châle  usé  et  sur  sa  tête  un  vieux  chapeau.  Elle 
avait  l'air  d'avoir  raccommodé  ses  vêtements,  comme 
sa  mère  à  la  Conciergerie.  M.  O'Hégerty,  son  écuyer, 
lui  donnait  le  bras.  Elle  se  mêla  à  la  foule  et  présenta 
sa  tasse  aux  femmes  qui  puisent  l'eau  de  la  source. 
Personne  ne  faisait  attention  à  madame  la  comtesse 
de  Marnes  ^.  Marie-Thérèse,  sa  grand'mère,  bâtit  en 
4762  la  maison  dite  du  Miihlenbad  ;  elle  octroya  aussi 


1.  Et  non,  le  vendredi,  premier  de  Juin,  comme  le  portent 
les  précédentes  éditions. 

2.  Madame  la  duchesse  d'Angoulême.  Après  la  réTolution  de 
Juillet,  le  duc  d'Angoulême  avait  pris  dans  l'exil  le  nos»  d* 
^omte  de  Marnes. 


MEMOIRES    d'outre-tombe  147 

Carlsbad  les  cloches  qui  devaient  appeler  sa  petite- 
fiile  au  pied  de  la  croix. 

Madame  étant  entrée  dans  le  jardin,  je  m'avançai 
vers  elle  :  elle  sembla  surprise  de  cette  flatterie  de 
courtisan.  Je  m'étais  rarement  levé  si  matin  pour  les 
personnes  royales,  hors  peut-être  le  13  février  1820, 
lorsque  j'allai  chercher  le  duc  de  Berry  à  l'Opéra*.  La 

1.  Dans  ses  Mémoires  sur  le  duc  de  Berry,  Chateaubriand 
parle  en  ces  termes  de  cette  nuit  du  13  au  14  février  1820:  «  L* 
foule  s'était  écoulée  du  spectacle  :  le  plaisir  avait  cédé  la  place 
à  la  douleur.  Les  rues  devenaient  désertes  :  le  silence  croissait; 
on  n'entendait  plus  que  le  bruit  des  gardes  et  celui  de  l'arrivée 
des  personnes  de  la  cour  :  les  unes  surprises  au  milieu  des  plai- 
sirs, accouraient  en  habits  de  lete  :  les  autres  réveillées  au  mi- 
lieu de  la  nuit,  se  présentaient  dans  le  plus  grand  désordre.  Çà 
et  là  se  glissaient  quelques  obscurs  amis  des  Bourbons  qu'on  ne 
▼oit  point  dans  les  temps  de  la  prospérité,  et  qui  se  retrouvent, 
on  ne  sait  comment,  au  jour  du  malheur.  Les  passages  condui- 
sant à  l'appartement  du  prince  étaient  remplis;  on  se  pressait  à 
ces  mêmes  portes  où  l'on  s'étouffe  pour  rire  ou  pour  pleurer  aux 
fictions  de  la  scène.  On  cherchait  à  découvrir  quelque  chose 
lorsque  les  portes  venaient  à  s'ouvrir,  on  interrogeait  ses  voi- 
sins, et,  par  des  nouvelles,  subitement  affirmées,  subitement 
démenties,  on  passait  de  la  crainte  à  l'espérance,  de  l'espérance 
au  désespoir.  » 

Témoin  de  quelques-unes  des  scènes  de  cette  nuit  à  jamais 
funeste.  Chateaubriand  les  a  ainsi  décrites  : 

«  Nuit  d'épouvante  et  de  plaisir  1  nuit  de  vertus  et  de  crimes  I 
Lorsque  le  Fils  de  France  blessé  avait  été  porté  dans  le  cabinet 
de  sa  loge,  le  spectacle  durait  encore.  Dun  côté,  on  entendait 
les  sons  de  la  musique,  de  l'autre  les  soupirs  du  prince  expirant  ; 
un  rideau  séparait  les  folies  du  monde  de  la  destruction  d'un 
empire.  Le  prêtre  qui  apporta  les  saintes  huiles  traversa  une 
troupe  de  masques.  Soldat  du  Christ,  armé  pour  ainsi  dire  de 
Dieu,  il  emporta  d'assaut  l'asile  dont  l'Ëgliselui  interdisait  l'en- 
trée, et  vint,  le  crucifix  à  la  main,  délivrer  un  captif  dans  la- 
prison  de  l'ennemi. 

«  Une  autre  scène  se  passait  près  de  là  :  on  interrogeait  l'as- 
sassin. Il  déclarait  son  nom,  s'applaudissait  de  son  crime  ;  il  dé 
darait  qu'il  avait  frappé  Monseigneur  le  duc  de  Berry  pour  tuer 


148  MEMOIRES    D  OUTRE-TOMBE 

princesse  me  permit  de  faire  cinq  ou  six  tours  de 
jardin  à  ses  côtés,  causa  avec  bienveillance,  me  dit 
qu'elle  me  recevrait  à  deux  heures  et  me  donnerait 
une  lettre.  Je  la  quittai  par  discrétion;  je  déjeunai  à 
la  hâte,  et  j'employai  le  temps  qui  me  restait  à 
parcourir  la  vallée. 

Carlsbad,  l"juin  1833. 

Comme  Français,  je  ne  trouvais  à  Carlsbad  que  des 
souvenirs  pénibles.  Cette  ville  prend  son  nom  de 
Charles  IV,  roi  de  Bohème,  qui  s'y  vint  guérir  de 
trois  blessures  reçues  à  Crécy,  en  combattant  auprès 
de  son  père  Jean.  Lobkowitz  prétend  que  Jean  fut 
tué  par  un  Écossais;  circonstance  ignorée  des  histo- 
riens. 

Sed  cura  Gallorum  fines  et  arnica  tuetur 
Arva,  caledonia  cuspide  fossus  obit. 

en  lui  toute  sa  race  ;  que  si  lui,  meurtrier,  s'était  échappe,  il 
serait  ailé  se  coucher,  eX  que  le  lendemain  il  eût  renourelé  son 
attentat  sur  Monseigneur  le  duc  d'Angoulême.  Se  coucher  1  Pour 
dormir  I  Malheureux  I  Votre  bienveillante  Tictime  avait-elle 
jamais  troublé  votre  sommeil  ?  Dans  la  suite  de  son  interroga- 
toire, cette  brute  féroce,  sans  attachement  même  sur  la  terre,  a 
déclaré  que  Dieu  n'était  qu'un  mot,  qu'elle  n'avait  d'autre  regret 
que  de  n'avoir  pas  sacrifié  toute  la  famille  royale.  Et  le  prince 
expirant,  plein  de  tendresse  et  d'amour,  n'a  d'autre  regret  que 
de  ne  pouvoir  sauver  la  vie  de  son  meurtrier,  et  il  n'accuse  per- 
sonoe  et  sa  rigueur  ne  tombe  que  sur  lui-même.  Ce  prince,  qui 
sait  que  Dieu  n'est  pas  un  mot,  tremble  de  comparaître  au  tri- 
bunal suprême;  le  martyre  lui  ouvre  les  portes  du  ciel,  et  il  r.e 
se  croit  pas  assez  pur  pour  jiller  rejoindre  le  saint  roi  et  le  roi 
martyr  :  il  ne  peut  trouver  dans  son  innocence  l'assurance  qu« 
l'assassin  trouve  dans  son  crime.  Voilà  les  hommes  tels  que  la 
révoluUon  les  a  faits,  et  tels  que  U  religion  les  faisait  autre- 
fois. • 


MÉMOIRES    D'OUTRE-TOMBE  149 

«  Tandis  qu'il  défend  les  confins  des  Gaules  et  les 
«  champs  amis,  il  meurt  percé  d'une  laoce  calédon- 
«  nienne.  » 

Le  poète  n'aurait-il  pas  raïs  CaledoniapouT  la  quan- 
tité? En  1346,  Edouard  était  en  guerre  avec  Robert 
Bruce,  et  les  Écossais  étaient  alliés  de  Philippe. 

La  mort  de  Jean  de  Bohème  l'Aveugle,  à  Crécy,  est 
une  des  aventures  les  plus  héroïques  et  les  plus  tou- 
chantes de  la  chevalerie.  Jean  voulait  aller  au  secours 
de  son  fils  Charles  ;  il  dit  à  ses  compagnons  :  «  Sei- 
«  gneurs,  vous  êtes  mes  amis  :  je  vous  requiers  que 
«  vous  me  meniez  si  avant  que  je  puisse  férir  un 
«  coup  d'espée;  ils  répondirent  que  volontiers  ils  le 
«  feroienl...  Le  roi  de  Bohême  alla  si  avant,  qu'il  férit 
«  un  coup  de  son  espée,  voire  plus  de  quatre,  et  re- 
«  combattit  moult  vigoureusement,  et  aussi  firent  ceux 
«  de  sa  compagnie  ;  et  si  avant  s'y  boutèrent  sur  les 
ft  Anglois,  que  tous  y  demourèrent  et  furent  le  lende- 
«  main  trouvés  sur  la  place  autour  de  leur  seigneur, 
«  et  tous  leurs  chevaux  liés  ensemble.  » 

On  ne  sait  guère  que  Jean  de  Bohême  était  enterré 
à  Montargis,  dans  l'église  des  Dominicains,  et  qu'on 
lisait  sur  sa  tombe  ce  reste  d'une  inscription  effacée  ; 
«  Il  trépassa  à  la  tête  de  ses  gens,  ensemblemenl  les 
«  recommandant  à  Dieu  le  Père.  Priez  Dieu  pour  ce 
«  doux  roi.  » 

Puisse  ce  souvenir  d'un  Français  expier  l'ingrati- 
tude de  la  France,  lorsqu'aux  jours  de  nos  nouvelles 
calamités  nous  épouvantâmes  le  ciel  par  nos  sacrilèges 
et  jetâmes  hors  de  sa  tombe  un  prince  mort  pour  nous 
a\ix  jours  de  nos  anciens  malheurs  ! 

A  Garlsbad,  les  chroniques  racontent  que  Charles  IV, 


150  MÉMOIRES   D  OUTRE-TOMBE 

fils  du  roi  Jean,  étant  à  la  chasse,  un  de  ses  chiens 
s'élançant  après  un  cerf  tomba  du  haut  d'une  colline 
dans  un  bassin  d'eau  bouillante.  Ses  hurlements  firent 
accourir  les  chasseurs,  et  la  source  du  Sprudel  fut 
découverte.  Un  pourceau  qui  s'échauda  dans  les  eaux 
de  Tœplitz  les  indiqua  à  des  pâtres. 

Telles  sont  les  traditions  germaniques.  J'ai  passé  à 
Corinthe  ;  les  débris  du  temple  des  courtisanes  étaient 
dispersés  sur  les  cendres  de  Glycère;  mais  la  fontaine 
Pirène,  née  des  pleurs  d'une  nymphe,  coulait  encore 
parmi  les  lauriers-roses  où  volait,  au  temps  des  Muses, 
le  cheval  Pégase.  La  vague  d'un  port  sans  vaisseaux 
baignait  des  colonnes  tombées,  dont  le  chapiteau  trem- 
pait dans  la  mer,  comme  la  tète  de  jeunes  filles  noyées 
étendues  sur  le  sable  ;  le  myrte  avait  poussé  dans  leur 
chevelure  et  remplaçait  la  feuille  d'acanthe  :  voilà  les 
traditions  de  la  Grèce. 

On  compte  à  Carlsbad  huit  fontaines  ;  la  plus  célèbre 
est  le  Sprudel,  découverte  par  le  limier.  Cette  fontaine 
émerge  de  la  terre  entre  l'église  et  la  Tèple  avec  un 
Bruit  creux  et  une  vapeur  blanche  ;  elle  saute  par  bonds 
irréguliers  à  six  ou  sept  pieds  de  haut.  Les  sources 
de  l'Islande  sont  seules  supérieures  au  Sprudel,  mais 
nul  ne  vient  chercher  la  santé  dans  les  déserts  de 
l'Hécla,  où  la  vie  expire;  où  le  jour  de  l'été,  sortant 
du  jour,  n'a  ni  couchant  ni  aurore  ;  où  la  nuit  de 
l'hiver,  renaissant  de  la  nuit,  est  sans  aube  et  sans 
crépuscule. 

L'eau  du  Sprudel  cuit  les  œufs  et  sert  à  laver  la 
vaisselle;  ce  beau  phénomène  est  entré  au  service  des 
ménagères  de  Carlsbad  :  image  du  génie  qui  se  dé- 
grade en  prêtant  ss  puissance  à  des  œuvres  viles. 


MÉMOIRES   D'OUTRE-TOMBE  IM 

M.  Alexandre  Dumas  a  fait  une  traduction  libre  de 
Tode  latine  de  Lobkowitz  sur  le  Sprudel  : 

Fons  heliconianum,  etc. 

Fontaine  consacrée  aux  hymnes  du  poète, 

Quel  est  donc  le  foyer  de  ta  chaleur  secrète? 

D'où  vient  ton  lit  brûlant  et  de  soufre  et  de  chaux? 

La  flamme  dont  l'Etna  n'embrase  plus  les  nues 

S'ouvre-t-elle  vers  toi  des  routes  inconnues, 

Oa,  voisine  du  Styx,  fait-il  bouillir  tes  eaux? 

Garlsbad  est  le  rendez- vous  ordinaire  des  souverains; 
ils  devraient  bien  s'y  guérir  de  la  couronne  pour  eux 
et  pour  nous. 

On  publie  une  liste  quotidienne  des  visiteurs  du 
Sprudel  :  sur  les  anciens  rôles  on  lit  les  noms  des 
poètes  et  des  hommes  de  lettres  les  plus  éclairés  du 
Nord,  Gurowsky,  Dunker,  Weisse,  Herder,  Goethe; 
j'aurais  voulu  y  trouver  celui  de  Schiller,  objet  de  ma 
préférence.  Dans  la  feuille  du  jour,  parmi  les  arrivants 
obscurs,  on  remarque  le  nom  de  la. comtesse  de  Marnes; 
il  est  seulement  imprimé  en  petites  capitales. 

En  1830,  au  moment  môme  de  la  chute  de  la  famille 
royale  à  Saint-Cloud,  la  veuve  et  les  filles  de  Chris- 
tophe* prenaient  les  eaux  de  Garlsbad.  LL.  MM.  haï- 

1.  Henri  Christophe  (1767-1820),  esclave  noir  aflFranchi,  hôte- 
lier au  Gap,  se  signala  dans  l'insurrection  de  Saint-Domingu» 
(Haïti)  en  1790,  fut  nommé  général  de  brigade  par  Toussaint, 
défendit  en  1802  le  Cap  contre  les  Français,  fut  nommé  prési- 
dent en  1806  et,  en  1811,  se  proclama  roi  du  nord  de  l'île,  soui 
le  nom  de  Henri  I»'.  Il  régna  neuf  ans.  En  1820,  une  insurrec- 
tion ayant  éclaté  parmi  ses  sujets  et  sa  garde  l'ayant  abandonné, 
il  se  tua  d'un  coup  de  pistolet  le  8  octobre  1820.  Le  roi  Christo- 
phe avait  créé  une  noblesse  dont  les  dénominations,  emprun- 
tées aux  anciennes  plantations  de  llle,  avaient  amusé  toute  l'Eu» 


152  MÉMOIRES   D  OUTRE-TOMBE 

tiennes  sont  retirées  en  Toscane  auprès  des  Majestés 
napoléoniennes.  La  plus  jeune  fille  du  roi  Christophe, 
très  instruite  et  fort  jolie,  est  morte  à  Pise  :  sa  beauté 
d'ébène  repose  libre  sous  les  portiques  du  Campo- 
Santo,  loin  du  champ  des  cannes  et  des  mangliers  à 
l'ombre  desquels  elle  était  née  esclave. 

On  a  vu  à  Carlsbad,  en  1826,  une  Anglaise  de  Cal- 
cutta passée  du  figuier  banian  à  l'olivier  de  Bohême, 
du  soleil  du  Gange  à  celui  de  la  Tèple  ;  elle  s'éteignait 
comme  un  rayon  du  ciel  indien  égaré  dans  le  froid  et 
la  nuit.  Le  spectacle  des  cimetières,  dans  les  lieux 
consacrés  à  la  santé,  est  mélancolique  :  là  sommeil- 
lent déjeunes  femmes  étrangères  les  unes  aux  autres, 
sur  leurs  tombeaux  sont  gravés  le  nombre  de  leurs 
jours  et  l'indication  de  leur  patrie  :  on  croit  parcourii 
une  serre  où  l'on  cultive  des  fleurs  de  tous  les  climaia 
et  dont  les  noms  sont  écrits  sur  une  étiquette  aux 
pieds  de  ces  fleurs. 

rope;  il  avait  fait  des  ducs  de  Marmelade,  des  comtes  de  Limo- 
nade, des  barons  de  la  Seringue,  etc.  Sa  mort,  survenue  en  ua 
moment  où  les  Congrès  étaient  fort  à  la  mode  (Congrès  de 
Carlsbad  et  de  Troppau,  etc.),  inspira  à  Béranger  une  jolie  chan- 
son :  la  Mort  du  roi  Christophe,  ou  Note  présentée  par  la  No- 
blesse d'Haïti  aux  trois  grands  Alliés  (décembre  1820).  fin  voici 
le  premier  couplet  : 

Christophe  est  mon,  et  du  royaume 
La  noblesse  a  recours  à  vous. 
François,  Alexandre,  Guillaume, 
Prenez  aussi  pitié  de  nous; 
Ce  n'est  point  pays  limitrophe, 
Mais  le  mal  fait  tant  de  progrès! 

Vite,  un  congrès  ! 

Deux,  trois  congrès  I 

Quatre  congrès  ! 
Cinq  congrès,  dix  congrès  ! 
Princes,  vengez  ce  bon  Christophe, 
Roi  digne  de  tous  vos  regrets  1 


MÉMOIRES   D'OUTRE- TOMBE  153 

La  loi  indigène  est  venue  au  devant  des  besoins  de 
la  mort  exotiqne;  prévoyant  le  décès  des  voyageurs 
loin  de  leur  pays,  elle  a  permis  d'avance  les  exhuma- 
tions. J'aurais  donc  pu  dormir  dans  le  cimetière  de 
Saint-André  une  dizaine  d'années,  et  rien  n'aurait  en- 
travé les  dispositions  testamentaires  de  ces  Mémoires. 
Si  madame  la  dauphine  décédait  ici,  les  lois  françaises 
permettraient-elles  le  retour  de  ses  cendres?  Ce  serait 
un  point  de  controverse  entre  les  sorboniqueurs  de  la 
doctrine  et  les  casuistes  de  proscription. 

Les  eaux  de  Carlsbad  sont,  assure-t-on,  bennes  pour 
le  foie  et  mauvaises  pour  les  dents.  Quant  au  foie,  je 
n'en  sais  rien,  mais  il  y  a  beaucoup  d'édentés  à  Carls- 
bad; les  années  plus  que  les  eaux  sont  peut-être  cou- 
pables du  fait  :  le  temps  est  un  insigne  menteur  et  un 
grand  arracheur  de  dents. 

Ne  vous  semble-t-il  pas  que  je  recommence  le  chef- 
d'œuvre  d'un  inconnu  *  ?  un  mot  me  mène  à  un  autre  ; 
je  m'en  vais  en  Islande  et  aux  Indes. 

Voilà  les  Apennins  et  voici  le  Caucase*. 

1.  Le  Ghef-d'otuvre  d'un  inconnu,  aujourd'hui  bien  oublié 
avait  paru,  en  1714,  avec  un  succès  qui  se  soutint  pendant  tout 
le  xviii*  siècle.  Publié  au  milieu  de  la  Querelle  des  Anciens  et 
des  Modernes,  c'était  une  satire  de  la  manie  de  l'érudition  alors 
en  faveur.  L'auteur,  sous  le  pseudonyme  du  Docteur  Chrysoa- 
tomus  Mathanasius,  y  commentait  longuement  un  poème  mer- 
veilleux, récemment  découvert,  très  supérieur  à  ïlliade,  décla- 
rait-il, et  qui  n'était  autre  chose  qu'une  chanson  encore  plu» 
inepte  que  burlesque.  Cette  satire,  assez  plaisante  et  où  «  un 
mot  mène  à  un  autre  »,  était  le  premier  ouvrage  de  Hyacinthe 
Cordonnier,  dit  Saint-Hyacinthe,  né  le  24  septembre  1684  i 
Orléans,  mort  en  1746  à  Genecken,  près  de  Bréda.  Il  concourut 
à  la  fondation  du  Journal  littéraire  de  la  Haye  (1713)  et  pu- 
blia, en  1728,  des  Lettres  critiques  sur  la  Henriade. 

2.  Lafont&ine,  le  Rat  et  l'Huître. 


154  MÉMOIRES   D  OUTRE-TOMBE 

Et  pourtant  je  ne  suis  pas  encore  sorlJ  de  la  vallée 
ëelaXèple. 

Pour  voir  d'un  coup  d'oeil  la  vallée  de  la  Tèple,  je 
gravis  une  colline,  à  travers  un  bois  de  pins  :  les  co- 
lonnes perpendiculaires  de  ces  arbres  formaient  un 
angle  aigu  avec  le  sol  incliné;  les  uns  avaient  leurs 
cimes,  les  deux  tiers,  la  moitié,  le  quart  de  leur  tronc 
où  les  autres  avaient  leur  pied. 

J'aimerai  toujours  les  bois  :  la  flore  de  Carlsbad, 
dont  le  souffle  avait  brodé  les  gazons  sous  mes  pas, 
me  paraissait  charmante;  je  retrouvais  la  iaicbe  digi- 
iée,  la  belladone  vulgaire,  la  salicair€  commune,  le 
millepertuis,  le  muguet  vivace,  le  saule  cendré  :  doux 
sujets  de  mes  premières  anthologies. 

Voilà  que  ma  jeunesse  vient  suspendre  ses  réminis- 
cences aux  tiges  de  ces  plantes  que  je  reconnais  en 
passant.  Vous  souvenez-vous  de  mes  études  botani- 
ques chez  les  Siminoles,  de  mes  œnothères,  de  mes 
nymphéas  dont  je  parais  mes  Floridiennes,  des  guir- 
landes de  clématite  dont  elles  enlaçaient  la  tortue,  de 
notre  sommeil  dans  l'île  au  bord  du  lac,  de  la  pluie 
de  roses  du  magnolia  qui  tombait  sur  nos  têtes?  Je 
n'ose  calculer  l'âge  qu'aurait  à  présent  ma  volage  fille 
peinte;  que  cueillerais-je  aujourd'hui  sur  son  front? 
les  rides  qui  sont  sur  le  mien.  EUe  dort  sans  doute  à 
l'éternité  sous  les  racines  d'une  cyprière  del'Alabama  ; 
et  moi  qui  porte  en  ma  mémoire  ces  souvenirs  loin- 
tains, ignorés,  je  visi  Je  suis  en  Bohême,  non  pas 
avec  Atala  et  Céluta,  mais  auprès  de  madame  la  dau- 
phine  qui  va  me  donner  une  lettre  pour  madame  la 
duchesse  de  Berry. 


MÉMOIRES  D  OUTRE-TOMBE  155 

A  une  heure,  j'étais  aux  ordres  de  madame  la  dau- 
fyhine. 

«  Vous  voulez  partir  aujourd'hui,  monsieur  de  Cha- 
«  teaubriand? 

«  —  Si  Votre  Majesté  le  permet.  Je  tâcherai  de  re- 
«  trouver  en  France  madame  de  Berry;  autrement  je 
«  serais  obligé  de  faire  le  voyage  de  Sicile,  et  Son 
«  Altesse  Royale  serait  trop  longtemps  privée  de  la  ré- 
«  ponse  qu'elle  attend. 

«  —  Voilà  un  billet  pour  elle.  J'ai  évité  de  prononcer 
«  votre  nom  pour  ne  pas  vous  compromettre  en  ca^ 
«  d'événement.  Lisez.  » 

Je  lus  le  billet;  il  était  tout  entier  de  la  main  de 
madame  la  dauphine  :  je  l'ai  copié  exactement. 

«  Carlsbad,  ce  31  mai  1833. 

«  J'ai  éprouvé  une  vraie  satisfaction,  ma  chère  sœur, 
«  à  recevoir  enfin  directement  de  vos  nouvelles.  Je 
«  vous  plains  de  toute  mon  âme.  Comptez  toujours 
«  sur  mon  intérêt  constant  pour  vous  et  surtout  pour 
«  vos  chers  enfants,  qui  me  seront  plus  précieux  que 
«  jamais.  Mon  existence,  tant  qu'elle  durera,  leur  sera 
«  consacrée.  Je  n'ai  pas  encore  pu  faire  vos  commis- 
«  sions  à  notre  famille,  ma  santé  ayant  exigé  que  j», 
«  vinsse  ici  prendre  les  eaux.  Mais  je  m'en  acquitter  4 
«  aussitôt  mon  retour  près  d'elle,  et  croyez  que  nouo 
«  n'aurons,  eux  et  moi,  jamais  que  les  mêmes  senti- 
«  ments  sur  tout. 

«  Adieu,  ma  chère  sœur,  je  vous  plains  du  fond  de 
«  mon  cœur,  et  vous  embrasse  tendrement. 

m    M.    T.    » 


156  MÉMOIRES   D  OUTRE-TOMBE 

Je  fus  frappé  de  la  réserve  de  ce  billet  :  quelques 
expressions  vagues  d'attachement  couvraient  mal  la 
sécheresse  du  fond.  J'en  fis  la  remarque  respectueuse, 
et  plaidai  de  nouveau  la  cause  de  l'infortunée  prison- 
nière. Madame  me  répondit  que  le  roi  en  déciderait. 
Elle  me  promit  de  s'intéresser  à  sa  sœur;  mais  il  n'y 
avait  rien  de  cordial  ni  dans  la  voix  ni  dans  le  ton 
de  la  dauphine;  on  y  sentait  plutôt  une  irritation 
contenue.  La  partie  me  sembla  perdue  quant  à  la 
personne  de  ma  cliente.  Je  me  rabattis  sur  Henri  V. 
Je  crus  devoir  à  la  princesse  la  sincérité  dont  j'avais 
toujours  usé  à  mes  risques  et  périls  pour  éclairer  les 
Bourbons;  je  lui  parlai  sans  détour  et  sans  flatterie 
de  l'éducation  de  M.  le  duc  de  Bordeaux. 

«  Je  sais  que  Madame  a  lu  avec  bienveillance  une 
«  brochure  à  la  fin  de  laquelle  j'exprimais  quelques 
«  idées  relatives  à  l'éducation  de  Henri  V.  Je  crains 
«  que  les  entours  de  l'enfant  ne  nuisent  à  sa  cause  : 
«  MM.  de  Damas,  de  Blacas  et  Latil  ne  sont  pas  po- 
«  pulaires.  » 

Madame  en  convint;  elle  abandonna  même  tout  à 
fait  M.  de  Damas,  en  disant  deux  ou  trois  mots  à 
l'honneur  de  son  courage,  de  sa  probité  et  de  sa  reli- 
gion, 

«  Au  mois  de  septembre,  Henri  V  sera  majeur  ; 
«  Madame  ne  pense-t-elle  pas  qu'il  serait  utile  de 
«  former  auprès  de  lui  un  conseil  dans  lequel  on  fe- 
«  rait  entrer  des  hommes  que  la  France  regarde  avec 
«  moins  de  prévention? 

«  —  Monsieur  de  Chateaubriand,  en  multipliant  les 

•  conseillers,  on  multiplie  les  avis  :  et  puis,  qui  pro- 

•  poseriez-vous  au  choix  du  roi  ? 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  157 

«  —  M.  de  Villèle.  » 

Madame,  qui  brodait,  arrêta  son  aiguille,  me  re- 
garda avec  étonnement,  et  m'étonna  à  mon  tour  par 
une  critique  assez  judicieuse  du  caractère  et  de  l'es- 
prit de  M.  de  Villèle.  Elle  ne  le  considérait  que  comme 
un  administrateur  habile. 

«  Madame  est  trop  sévère,  lui  dis-je  :  M.  de  Villèle 
«  est  un  homme  d'ordre,  de  comptabilité,  de  modéra- 
«  tion,  de  sang-froid,  et  dont  les  ressources  sontinfi- 
«  nies;  s'il  n'avait  eu  l'ambition  d'occuper  la  première 
«  place,  pour  laquelle  il  n'est  pas  suffisant,  c'eût  été 
«  un  ministre  à  garder  éternellement  dans  le  conseil 
«  du  roi  ;  on  ne  le  remplacera  jamais.  Sa  présence 
«  auprès  de  Henri  V  serait  du  meilleur  effet. 

«  —  Je  croyais  que  vous  n'aimiez  pas  M.  de  Villèle? 

«  —  Je  me  mépriserais  si,  après  la  chute  du  trône, 
«  je  continuais  de  nourrir  le  sentiment  de  quelque 
«c  mesquine  rivalité.  Nos  divisions  royalistes  ont  déjà 
«  fait  trop  de  mal;  je  les  abjure  de  grand  cœur  et 
«  suis  prêt  à  demander  pardon  à  ceux  qui  m'ont  of- 
«  fensé.  Je  supplie  Votre  Majesté  de  croire  que  ce 
«  n'est  là  ni  l'étalage  d'une  fausse  générosité,  ni  une 

*  pierre  posée  en  prévision  d'une  future  fortune.  Que 
«  pourrais-je  demander  à  Charles  X  dans  l'exil  ?  Si  la 
«  Restauration  arrivait,  ne  serais-je  pas  au  fond  de 

*  ma  tombe?  » 

Madame  me  regarda  avec  affabilité  ;  elle  eut  la  bonté 
de  me  louer  par  ces  seuls  mots  :  «  C'est  très  bien, 
«  monsieur  de  Chateaubriand!  »  Elle  semblait  tou- 
jours surprise  de  trouver  un  Chateaubriand  si  diffé- 
rent de  celui  qu'on  lui  avait  peint. 

«  11  est  une  autre  personne    madame,  qu'on  pour- 


158  MÉMOIRES   D*OUTRE-TOMBE 

«  rait  appeler,  repris-je  :  mon  noble  ami,  M.  Laine. 

«  Nous  étions  trois  hommes  en  France  qui  ne  devions 
«  jamais  prêter  serment  à  Philippe  :  moi,  M.  Laine 
«  et  M.  Royer-Collard.  En  dehors  du  gouvernement 
«  et  dans  des  positions  diverses,  nous  aurions  formé 
«  un  triumvirat  de  quelque  valeur,  M.  Laine  a  prêté 
«  son  serment  par  faiblesse,  M.  Royer-Collard  par 
«  orgueil;  le  premier  en  mourra;  le  second  en  vivra, 
«  parce  qu'il  vit  de  tout  ce  qu'il  fait,  ne  pouvant  rien 
«  faire  qui  ne  soit  admirable. 

«  —  Vous  avez  été  content  de  monsieur  le  duc  de 
«  Bordeaux? 

«  —  Je  l'ai  trouvé  charmant.  On  assure  que  Vatre 
«  Majesté  le  gâte  un  peu. 

«  —  Oh!  non,  non.  Sa  santé,  en  avez-vous  été  con- 
«  tent? 

«  —  Il  m'a  semblé  se  porter  à  merveille  ;  il  est  dé- 
«  licat  et  un  peu  pâle. 

c  —  Il  a  souvent  de  belles  couleurs;  mais  il  est  ner- 
«  veux.  —  Monsieur  le  dauphin  est  fort  estimé  dans 
«  l'armée,  n'est-ce  pas?  fort  estimé?  on  se  souvient 
«  de  lui,  n'est-ce  pas?  » 

Cette  brusque  question,  sans  liaison  avec  ce  que 
nous  venions  de  dire,  me  dévoila  une  plaie  secrète 
que  les  jours  de  Saint-Gloud  et  de  Rambouillet  avaient 
laissée  dans  le  cœur  de  la  dauphine.  Elle  ramenait  le 
nom  de  son  mari  pour  se  rassurer  ;  je  courus  au  de- 
vant de  la  pensée  de  la  princesse  et  de  l'épouse;  j'af- 
firmai, avec  raison,  que  l'armée  se  souvenait  toujours 
de  l'impartialité,  des  vertus,  du  courage  de  son  géné- 
ralissime. 

Voyant  l'heure  de  la  promenade  arriver  : 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  £S0' 

«  Votre  Majesté  n'a  plus  d'ordres  à  me  donner?  je 
«  crains  d'être  importun. 

«  —  Dites  à  vos  amis  combien  j'aime  la  France; 
«  qu'ils  sachent  bien  que  je  suis  Française.  Je  vous 
«  charge  particulièrement  de  dire  cela;  vous  me  ferez 
«  plaisir  de  le  dire  :  je  regrette  bien  la  France,  je  re- 
«  grette  beaucoup  la  France. 

«  — Ah!  madame,  que  vous  a  donc  fait  cette  France? 
«  vous  qui  avez  tant  souffert,  comment  avez-vous  en- 
«  core  le  mal  du  pays? 

«  —  Non,  non,  monsieur  de  Chateaubriand,  ne 
«  l'oubliez  pas,  dites-leur  bien  à  tous  que  je  suis 
«  Française,  que  je  suis  Française.  » 

Madame  me  quitta  ;  je  fus  obligé  de  m'arrêter  di^-ns 
l'escalier  avant  de  sortir;  je  n'aurais  pas  osé  me  mon- 
trer dans  la  rue;  mes  pleurs  mouillent  encore  ma  pau- 
pière en  retraçant  cette  scène. 

Rentré  à  mon  auberge,  je  repris  mon  habit  de 
voyage.  Tandis  qu'on  apprêtait  la  voiture,  Trogoff 
bavardait;  il  me  redisait  que  madame  la  dauphine 
était  très  contente  de  moi,  qu'elle  ne  s'en  cachait  pas, 
qu'elle  le  racontait  à  qui  voulait  l'entendre.  «  C'est 
«  une  chose  immense  que  votre  voyage  !  »  criait  Tro- 
goff, tâchant  de  dominer  la  voix  de  ses  deux  rossi- 
gnols. «Vous  verrez  les  suites  de  cela!  »  Je  ne  croyais 
à  aucune  suite. 

J'avais  raison;  on  attendait  le  soir  même  M.  le  duc 
de  Bordeaux.  Bien  que  tout  le  monde  connût  son  ar- 
rivée, on  m'en  avait  fait  mystère.  Je  me  donnai  garde 
de  me  montrer  instruit  du  secret. 

A  six  heures  du  soir,  je  roulais  vers  Paris.  Quelle 
que  so»!  l'immensité  de  l'infortune  à  Prague,  la  peti- 


160  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

tesse  de  la  vie  de  prince  réduite  à  elle-même  est  dé- 
sagréable à  avaler  ;  pour  en  boire  la  dernière  goutte, 
il  faut  avoir  brûlé  son  palais  et  s'être  enivré  d'une  foi 
ardente.  —  Hélas  !  nouveau  Symmaque,  je  pleure 
l'abandon  des  autels  ;  je  lève  les  mains  vers  le  Capi- 
tole  ;  j'invoque  la  majesté  de  Rome  !  mais  si  le  dieu 
était  devenu  de  bois  et  que  Rome  ne  se  ranimât  plus 
dans  sa  poussière? 


LIVRE    V» 


Joamal  d«  îarlsbad  à  Paris.  —  Cynthie.  —  Egra.  —  WallenK 
tein.  —  Weissenstadt.  —  La  voyageuse.  —  Berneck  et  souve- 
nirs. —  Bajrreuth.  —  Voltaire.  —  Hohlfeld.  —  Eglise.  —  La 
petite  fille  à  la  hotte.  —  L'hôtelier  et  sa  servante.  —  Bamberg. 

—  Une  bossue.  -^  Wùrtzbourg  :  ses  chanoines.  — Un  ivrogne. 

—  L'hirondelle.  —  Auberge  de  Wiesenbach.  —  Un  Allemand 
et  sa  fernme.  —  Ma  vieillesse.  —  Heidelberg.  —  Pèlerins.  — 
Ruines.  —  Manheim.  —  Le  Rhin.  —  Le  Palatinat.  —  Armée 
aristocratique;  Armée  plébéienne.  —  Couvent  et  Château.  — 
Monts  Tonnerre.  —  Auberge  solitaire.  —  Kaiserslautern.  — 
Sommeil. —  Oiseaux.  —  Saarbrilck.  —  Conseil  de  Charles  X  en 
France.  —  Idées  sur  Henri  V.  —  Ma  lettre  à  Madame  la  Dau- 
phine.  —  Ce  qu'avait  fait  Madame  la  duchesse  de  Berry. 


!•'  juin  au  soir,  1833. 

Le  chemin  de  Carlsbad  jusqu'à  Ellbogen,  le  long  de 
TÉgra,  est  agréable.  Le  château  de  cette  petite  ville  est 
du  XII'  siècle  et  placé  en  sentinelle  sur  un  rocher,  à 
l'entrée  d'une  gorge  de  vallée.  Le  pied  du  rocher, 
couvert  d'arbres,  s'enveloppe  d'un  pli  de  l'Égra  :  de 
là  le  nom  de  la  ville  et  du  château,  Ellbogen  (le 
coude). 

Le  donjOQ  rougissait  du  dernier  rayon  du  soleil, 

1  Ce  livre  a  été  écrit,  sur  la  route  de  Carlsbad  à  Paris,  du 
!•'  au  5  juin  1833,  —  et  à  Paris,  rue  d'Enfer,  du  6  juin  aa 
25  août  1833. 

VI.  H 


162  MÉMOIRES    D'OUTRE-TOMBE 

lorsque  je  l'aperçus  du  grand  chemin.  Au-dessus  des 
montagnes  et  des  bois  penchait  la  colonne  torse  de  la 
fumée  d'une  fonderie. 

Je  partis  à  neuf  heures  et  demie  du  relais  de  Zwoda. 
Je  suivais  la  route  où  passa  Vauvenargues  dans  la 
retraite  de  Prague*,  ce  jeune  homme  à  qui  Voltaire, 
dans  l'éloge  funèbre  des  officiers  morts  en  1741, 
adresse  ces  paroles  :  «  Tu  n'es  plus,  ô  douce  es- 
«  pérance  du  reste  de  mes  jours  ;  je  t'ai  toujours 
«  vu  le  plus  infortuné  des  hommes  et  le  plus  tran- 
quille*. » 

Du  fond  de  ma  calèche,  je  regardais  se  lever  les 
étoiles. 

N'ayez  pas  peur,  Cynthie^;  ce  n'est  que  la  susurra- 
tion  des  roseaux  inclinés  par  notre  passage  dans  leur 
forêt  mobile.  J'ai  un  poignard  pour  les  jaloux  et  du 
sang  pour  toi.  Que  ce  tombeau  ne  vous  cause  aucune 
épouvante  ;  c'est  celui  d'une  femme  jadis  aimée  comme 
vous  :  Cecilia  Metella  reposait  ici. 

Qu'elle  est  admirable,  cette  nuit,  dans  la  campagne 
romaine  !  La  lune  se  lève  derrière  la  Sabine  p-our  re- 
garder la  mer  ;  elle  fait  sortir  des  ténèbres  diaphanes 

1.  Cette  célèbre  retraite  s'exécuta  sous  la  conduite  du  maré- 
chal de  Belle-lie,  qui  sortit  de  Prague  dans  la  nuit  du  16  au 
17  décembre  1742  et  se  rendit  à  Egra  le  26.  Le  froid  fut  exces- 
sif. Vauvenargue,  naturellement  faible,  en  souffrit  plus  que 
les  autres,  et  se  vit  bientôt  obligé  de  donner  sa  démission 
d'officier  :  il  était  alors  capitaine  au  régiment  du  Roi,  infan- 
terie. 

2.  Eloge  funèbre  des  officiers  qui  sont  morts  dans  la  guerrt 
de  1741,  Voltaire,  Œuvres  complètes,  tome  47,  édition  a- 
KehI. 

3.  L'auteur  s'adresse  ici  à  une  Cynthie  imaginaire.  Cynthie 
»st  un  des  noms  antiques  de  Diane,  née  au  pied  du  mont  Cyn- 
thus. 


MÉMOIRES   D  OUTRE-TOMBE  163 

les  sommets  cendrés  de  bleu  d'Albano,  les  lignes  plus 
lointaines  et  moins  gravées  du  Soracte.  Le  long  canal 
des  vieux  aqueducs  laisse  échapper  quelques  globules 
de  son  onde  à  travers  les  mousses,  les  ancolies,  les 
giroflées,  et  joint  les  montagnes  aux  murailles  de  la 
ville.  Plantés  les  uns  sur  les  autres,  les  portiques  aé- 
riens, en  découpant  le  ciel,  promènent  dans  les  airs  le 
torrent  des  âges  et  le  cours  des  ruisseaux.  Législatrice 
du  monde,  Rome,  assise  sur  la  pierre  de  son  sépulcre, 
avec  sa  robe  de  siècles,  projette  le  dessin  irrégulier 
de  sa  grande  figure  dans  la  solitude  lactée. 

Asseyons-nous  :  ce  pin,  comme  le  chevrier  des 
Abruzzes,  déploie  son  ombrelle  parmi  des  ruines.  La 
lune  neige  sa  lumière  sur  la  couronne  gothique  de  la 
tour  du  tombeau  de  Metella  et  sur  les  festons  de 
marbre  enchaînés  aux  cornes  des  bucranes  ;  pompe 
élégante  qui  nous  invite  à  jouir  de  la  vie,  sitôt  écou- 
lée. 

Écoutez!  la  nymphe  Égérie  chante  au  bord  de  sa 
fontaine  ;  le  rossignol  se  fait  entendre  dans  la  vigne 
de  l'hypogée  des  Scipions  ;  la  brise  alanguie  de  la 
Syrie  nous  apporte  indolemment  la  senteur  des  tubé- 
reuses sauvages.  Le  palmier  de  la  villa  abandonnée 
se  balance  à  demi  noyé  dans  Taméthyste  et  l'azur  des 
clartés  phébéennes.  Mais  toi,  pâlie  par  les  reflets  de 
la  candeur  de  Diane,  ô  Cynthie,  tu  es  mille  fois  plus 
gracieuse  que  ce  palmier.  Les  mânes  de  Délie,  de 
Lalagé,  de  Lydie,  de  Lesbie,  posés  sur  des  corniches 
ébréchées,  balbutient  autour  de  toi  des  paroles  mys- 
térieuses. Tes  regards  se  croisent  avec  ceux  des  étoiles 
et  se  mêlent  à  leurs  rayons 

Mais,  Cynthie,  il  n'y  a  de  vrai  que  le  bonheur  dont 


164  MÉMOIRES   D'OUTRE-TOMBE 

tu  peux  jouir.  Ces  constellations  si  brillantes  sur  ta 
tête  ne  s'harmonisent  à  tes  félicités  que  par  l'illusion 
d'une  perspective  trompeuse.  Jeune  Italienne,  le  temps 
finit  I  sur  ces  tapis  de  fleurs  tes  compagnes  ont  déjà 
passé. 

Une  vapeur  se  déroule,  monte  et  enveloppe  l'œil  de 
la  nuit  d'une  rétine  argentée;  le  pélican  crie  et  re- 
tourne aux  grèves  ;  la  bécasse  s'abat  dans  les  prêles 
des  sources  diamantées  ;  la  cloche  résonne  sous  la 
coupole  de  Saint-Pierre  ;  le  plain-chant  nocturne,  voix 
du  moyen  âge,  attriste  le  monastère  isolé  de  Sainte- 
Croix  ;  le  moine  psalmodie  à  genoux  les  laudes,  sur 
les  colonnes  calcinées  de  Saint-Paul;  des  vestales  se 
prosternent  sur  la  dalle  glacée  qui  ferme  leurs  cryptes  ; 
le  pifferaro  souffle  sa  complainte  de  minuit  devant  la 
Madone  solitaire,  à  la  porte  condamnée  d'une  cata- 
combe.  Heure  de  la  mélancolie,  la  religion  s'éveille  et 
l'amour  s'endort  1 

Cynthie,  ta  voix  s'afl'aiblit  :  il  expire  sur  tes  lèvres, 
le  refrain  que  t'apprit  le  pêcheur  napolitain  dans  sa 
barque  vélivole,  ou  le  rameur  vénitien  dans  sa  gon- 
dole légère.  Va  aux  défaillances  de  ton  repos  ;  je  pro- 
tégerai ton  sommeil.  La  nuit  dont  tes  paupières 
couvrent  tes  yeux  dispute  de  suavité  avec  celle  que 
l'Italie  assoupie  et  parfumée  verse  sur  ton  front. 
Quand  le  hennissement  de  nos  chevaux  se  fera  en- 
tendre dans  la  campagne,  quand  l'étoile  du  matin 
annoncera  l'aube,  le  berger  de  Frascati  descendra 
avec  ses  chèvres,  et  moi  je  ne  cesserai  de  te  bercer 
de  ma  chanson  à  demi-voix  soupirée  : 

«  Un  faisceau  de  jasmins  et  de  narcisses,  une  Hébé 
«  d'albâtre,  récemment  sortie  de  la  cavée  d'une  fouille, 


MEMOIRKS    d'outre-tombe  165 

«  OU  tombée  du  fronton  d'un  temple,  g!t  sur  ce  lit 
«  d'anémones  :  non,  Muse,  vous  vous  trompez.  Le 
'<  jasmin,  l'Hébé  d'albâtre,  est  une  magicienne  de 
«  Rome,  née  il  y  a  seize  mois  de  mai  et  la  moitié 
«  d'un  printemps,  au  son  de  la  lyre,  au  lever  de  l'au- 
«  rore,  dans  un  champ  de  roses  de  Pœstum. 

o  Vent  des  orangers  de  Palerme  qui  soufflez  sur 
•  l'île  de  Circé  ;  brise  qui  passez  au  tombeau  du  Tasse  ; 
«  qui  caressez  les  nymphes  et  les  amours  de  la  Far- 
«  nésine;  vous  qui  vous  jouez  au  Vatican  parmi  les 
«  vierges  de  Raphaël,  les  statues  des  Muses,  vous  qui 
«  mouillez  vos  ailes  aux  cascatelles  de  Tivoli  ;  génies 
«  des  arts  qui  vivez  de  chefs-d'œuvre  et  voltigez  avec 
■«  les  souvenirs,  venez  :  à  vous  seuls  je  permets 
«  d'inspirer  le  sommeil  de  Cynthie. 

c  Et  vous,  filles  majestueuses  de  Pythagore,  Par- 
«  ques  à  la  robe  de  lin,  sœurs  inévitables  assises  à 
•«  l'essieu  des  sphères,  tournez  le  fil  de  la  destinée  de 
«  Cynthie  sur  des  fuseaux  d'or  ;  faites-les  descendre 
«  de  vos  doigts  et  remonter  à  votre  main  avec  une 
«  ineffable  harmonie  ;  immortelles  fîlandières,  ouvrez 
«  la  porte  d'ivoire  à  ces  songes  qui  reposent  sur  un 
«  sein  de  femme  sans  l'oppresser.  Je  te  chanterai,  ô 
«  canéphore  des  solennités  romaines,  jeune  Charité 
«  nourrie  d'ambroisie  au  giron  de  Vénus,  sourire 
«  envoyé  d'Orient  pour  glisser  sur  ma  vie;  violette 
M  oubliée  au  jardin  d'Horace .     . 


«  Mein  Herr7  dix  kreutzer  bour  la  parrière.  * 
Peste  soit  de  toi  avec  tes  cruches  I  j'avais  changé 
de  ciel  I  j'étais  si  en  train  !  la  muse  ne  reviendra  pas  t 


166  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

ce  maudit  Égra,  où  nous  arrivons,  est  la  cause  de 
mon  malheur. 

Les  nuits  sont  funestes  à  Égra.  Schiller  nous  mon- 
tre Wallenstein  trahi  par  ses  complices,  s'avançant 
vers  la  fenêtre  d'une  salle  de  la  forteresse  d'Égra  : 
«  Le  ciel  est  orageux  et  troublé,  dit-il,  le  vent  agite 
«  l'étendard  placé  sur  la  tour  ;  les  nuages  passent  ra- 
te pidement  sur  le  croissant  de  la  lune  qui  jette  à 
«  travers  la  nuit  une  lumière  vacillante  et  incer- 
«  taine.  » 

"Wallenstein,  au  moment  d'être  assassiné,  s'atten- 
drit sur  la  mort  de  Max  Piccolomini,  aimé  de  Thécla: 
«  La  fleur  de  ma  vie  a  disparu  ;  il  était  près  de  moi 
«  comme  l'image  de  ma  jeunesse.  Il  changeait  pour 
«  moi  la  réalité  en  un  beau  songe.  » 

Wallenstein  se  retire  au  lieu  de  son  repos  :  «  La 
«  nuit  est  avancée  ;  on  n'entend  plus  de  mouvement 
«  dans  le  château  :  allons  I  que  l'on  m'éclaire  ;  ayez 
«  soin  qu'on  ne  me  réveille  pas  trop  tard  ;  je  pense 
«  que  je  vais  dormir  longtemps,  car  les  épreuves  de 
«  ce  jour  ont  été  rudes.  » 

Le  poignard  des  meurtriers  arrache  Wallenstein  aux 
rêves  de  l'ambition,  comme  la  voix  du  préposé  à  la 
barrière  a  mis  fin  à  mon  rêve  d'amour.  Et  Schiller,  et 
Benjamin  Constant  (qui  fit  preuve  d'un  talent  nouveau 
en  imitant  le  tragique  allemand*),  sont  allés  rejoindre 
Wallenstein,  tandis  que  je  rappelle  aux  portes  d'Égra 
leur  triple  renommée. 

1.  Benjamin  Constant  a  donné,  en  1809,  une  imit&tion  e»- 
timée  de  la  trilogie  de  Wallenstein,  de  Schiller. 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  167 

2  juin  1833. 

Je  traverse  Égra,  et  samedi,  premier  de  juin,  à  la 
pointe  du  jour,  j'entre  en  Bavière  :  une  grande  fille 
rousse,  nu-pieds,  tête  nue,  vient  m'ouvrir  la  barrière, 
comme  l'Autriche  en  personne.  Le  froid  continue  ; 
l'herbe  des  fossés  est  couverte  d'une  gelée  blanche  ; 
des  renards  mouillés  sortent  des  aveinières;  des  nues 
grises,  échancrées,  à  grande  envergure  sont  croisées 
dans  le  ciel  comme  des  ailes  d'aigle. 

J'arrive  à  Weissenstadt  à  neuf  heures  du  matin  ; 
au  même  moment,  une  espèce  de  voiturin  emportait 
une  jeune  femme  coiffée  en  cheveux  ;  elle  avait  bien 
l'air  de  ce  que  probablement  elle  était  :  joie,  courte 
fortune  d'amour,  puis  l'hôpital  et  la  fosse  commune. 
Plaisir  errant,  que  le  ciel  ne  soit  pas  trop  sévère  à  tes 
tréteaux  !  il  y  a  dans  ce  monde  tant  d'acteurs  plus 
mauvais  que  toi. 

Avant  de  pénétrer  dans  le  village,  j'ai  traversé  des 
wastes  :  ce  mot  s'est  trouvé  au  bout  de  mon  crayon  ; 
il  appartenait  à  notre  ancienne  langue  franke  :  il  peint 
mieux  l'aspect  d'un  pays  désolé  que  le  mot  lande,  qui 
signifie  terre. 

Je  sais  encore  la  chanson  qu'on  chantait  le  soir  en 
traversant  les  landes  : 

C'est  le  chevalier  des  Landes  : 
Malheureux  chevalier  1 
Quand  il  fut  dans  la  lande, 
A  ouï  les  sings  sonner. 

Après  Weissenstadt  vient  Berneck.  En  sortant  de 
Berneck,  le  chemin  est  bordé  de  peupliers,  dont  l'a- 


168  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

venue  tournoyante  m'inspirait  je  ne  sais  quel  senti- 
ment mêlé  de  plaisir  et  de  tristesse.  En  fouillant  dans 
ma  mémoire,  j'ai  trouvé  qu'ils  ressemblaient  aux  peu- 
pliers dont  le  grand  chemin  était  aligné  autrefois  du 
côté  de  Paris  à  l'entrée  de  Villeneuve-sur- Yonne.  Ma- 
dame de  Beaumont  n'est  plus.  M.  Joubert  n'est  plus; 
les  peupliers  sont  abattus,  et,  après  la  quatrième 
chute  de  la  monarchie,  je  passe  au  pied  des  peupliers 
de  Berneck  :  «  Donnez-moi,  dit  saint  Augustin,  un 
«  homme  qui  aime,  et  il  comprendra  ce  que  je  dis.  » 

La  jeunesse  se  rit  de  ces  mécomptes  ;  elle  est  char- 
mante, heureuse  ;  en  vain  vous  lui  annoncez  le  mo- 
ment où  elle  en  sera  à  de  pareilles  amertumes  ;  elle 
vous  choque  de  son  aile  légère  et  s'envole  aux  plaisirs  : 
elle  a  raison  si  elle  meurt  avec  eux. 

Voici  Bayreuth,  réminiscence  d'une  autre  sorte. 
Cette  ville  est  située  au  milieu  d'une  plaine  creuse 
mélangée  de  céréales  et  d'herbages  :  les  rues  en  sont 
larges,  les  maisons  basses,  la  population  faible.  Du 
temps  de  Voltaire  et  de  Frédéric  II,  la  margrave  de 
Bayreuth  *  était  célèbre  :  sa  mort  inspira  au  chantre 
de  Ferney  la  seule  ode  où  il  ait  montré  quelque  talent 
lyrique. 

Tu  ne  chanteras  plus,  solitaire  Sylvandre, 
Dans  ce  palais  des  arts  où  les  sons  de  ta  voix 
Contre  les  préjugés  osaient  se  faire  entendre, 
Et  de  l'humanité  faisaient  parler  les  droits. 

Le  poète  se  loue  ici  justement,  si  ce  n'est  qu'il  n'y 
avait  rien  de  moins  solitaire  au  monde  que  Voltaire- 

1.  Sur  la  margrave  de  Bayreuth,  sœur  du  grand  Frédéric 
Toir  au  tome  lY  la  note  1  de  la  page  189. 


LA      IPEÏiïE      FILLE 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  169 

Sylvandre.  Le  poète  ajoute,  en  s'adressant  à  la  mai»» 
grave  : 

Des  tranquilles  hauteurs  de  la  ptiilosophie, 
Ta  pitié  contemplait,  avec  des  yeux  sereins, 
Les  fantômes  changeants  du  songe  de  la  vie, 
Tant  de  rêves  détruits,  tant  de  projets  si  vains. 

Du  haut  d'un  palais,  il  est  aisé  de  contempler  avec 
des  yeux  sereins  les  pauvres  diables  qui  passent  dans 
la  rue,  mais  ces  vers  n'en  sont  pas  moins  d'une  raison 
puissante...  Qui  les  sentirait  mieux  que  moi?  J'ai  vu 
défiler  tant  de  fantômes  à  travers  le  songe  de  la  vie  l 
Dans  ce  moment  même,  ne  viens-je  pas  de  contem- 
pler les  trois  larves  royales  du  château  de  Prague  et 
la  fille  de  Marie-Antoinette  à  Carlsbad?  En  1733,  il  y 
ajuste  un  siècle,  de  quoi  s'occupait-on  ici?  avait-on 
la  moindre  idée  de  ce  qui  est  aujourd'hui  ?  Lorsque 
Frédéric  se  mariait  en  1733,  sous  la  rude  tutelle  de 
son  père,  avait-il  vu  dans  Matthieu  Laensberg  M.  de 
Tournon  intendant  de  Bayreuth,  et  quittant  cette  in- 
tendance pour  la  préfecture  de  Rome  ?  En  1933,  le 
voyageur  passant  en  Franconie  demandera  à  mon 
ombre  si  j'aurais  pu  deviner  les  faits  dont  il  sera  le 
témoin. 

Tandis  que  je  déjeunais,  j'ai  lu  des  leçons  qu'une 
dame  allemande,  jeune  et  jolie  nécessairement,  écri- 
vait sous  la  dictée  d'un  maître  : 

«  Celui  qu'il  est  content,  est  riche.  Vous  ety«  nous 
•  avons  peu  d'argent  ;  mais  nous  sommes  content. 

1 .  Sur  le  comte  de  Tournon  qui,  après  avoir  été  intendant  d» 
Bayreuth,  fut  préfet  de  Rome,  de  1809  à  1814,  voir  au  tome  V 
la  note  1  de  la  page  58. 


170  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

«  Nous  sommes  ainci  à  mon  avis  plus  riches  que  tel 
«  qui  a  un  tonne  d'or,  et  il  est.  » 

C'est  vrai,  mademoiselle,  vous  et  je  avons  peu  d'ar- 
gent ;  vous  êtes  contente,  à  ce  qu'il  paraît,  et  vous 
vous  moquez  d'une  tonne  d'or  ;  mais  si  par  hasard 
je  n'étais  pas  content,  moi,  vous  conviendrez  qu'une 
tonne  d'or  pourrait  m'être  assez  agréable. 

Au  sortir  de  Bayreuth,  on  monte.  De  minces  pins 
élagués  me  représentaient  les  colonnes  de  la  mosquée 
du  Caire,  ou  de  la  cathédrale  de  Cordoue,  mais  rape- 
tissées  et  noircies,  comme  un  paysage  reproduit  dans 
la  chambre  obscure.  Le  chemin  continue  de  coteaux 
en  coteaux  et  de  vallées  en  vallées  ;  les  coteaux  larges 
avec  un  toupet  de  bois  au  front,  les  vallées  étroites  et 
vertes,  mais  peu  arrosées.  Dans  le  point  le  plus  bas 
de  ces  vallées,  on  aperçoit  un  hameau  indiqué  par  le 
campanile  d'une  petite  église.  Toute  la  civilisation 
chrétienne  s'est  formée  de  la  sorte  :  le  missionnaire 
devenu  curé  s'est  arrêté  ;  les  Barbares  se  sont  canton- 
nés autour  de  lui,  comme  les  troupeaux  se  rassemblent 
autour  du  berger.  Jadis  ces  réduits  écartés  m'au- 
raient fait  rêver  de  plus  d'une  espèce  de  songe; 
aujourd'hui,  je  ne  rêve  rien  et  ne  suis  bien  nulle  part. 

Baptiste,  souffrant  d'un  excès  de  faligue,  m'a  con- 
traint de  m'arrêter  à  Hohlfeld.  Tandis  qu'on  apprêtait 
le  souper,  je  suis  monté  au  rocher  qui  domine  une 
partie  du  village.  Sur  ce  rocher  s'allonge  un  beffroi 
carré  ;  des  martinets  criaient  en  rasant  le  toit  et  les 
faces  du  donjon.  Depuis  mon  enfance  à  Combourg, 
cette  scène  composée  de  quelques  oiseaux  et  d'une 
vieille  tour  ne  .s'était  pas  reproduite  ;  j'en  eus  le  cœur 
tout  serré.  Je  descendis  à  l'église  sur  un  terrain  pea- 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  171 

dant  à  l'ouest  ;  elle  était  ceinte  de  son  cimetière  dé- 
laissé des  nouveaux  défunts.  Les  anciens  morts  y  ont 
seulement  tracé  leurs  sillons  ;  preuve  qu'ils  ontlabouré 
leur  champ.- Le  soleil  couchant,  pâle  et  noyé  à  l'hori- 
zon d'une  sapinière,  éclairait  le  solitaire  asile  où  nul 
autre  homme  que  moi  n'était  debout.  Quand  serai-je 
couché  à  mon  tour?  Êtres  de  néant  et  de  ténèbres, 
notre  impuissance  et  notre  puissance  sont  fortement 
caractérisées  :  nous  ne  pouvons  nous  procurer  à  vo- 
lonté ni  la  lumière  ni  la  vie;  mais  la  nature,  en  nous 
donnant  des  paupières  et  une  main,  a  mis  à  notre 
disposition  la  nuit  et  la  mort. 

Entré  dans  l'église  dont  la  porte  entre-bàillait,  je 
me  suis  agenouillé  avec  l'intention  de  dire  un  Pater 
et  un  Ave  pour  le  repos  de  l'âme  de  ma  mère  ;  servi- 
tudes d'immortalité  imposées  aux  âmes  chrétiennes 
dans  leur  mutuelle  tendresse.  Voilà  que  j'ai  cru  en- 
tendre le  guichet  d'un  confessional  s'ouvrir  ;  je  me 
suis  figuré  que  la  mort,  au  lieu  d'un  prêtre,  allait  ap- 
paraître à  la  grille  de  la  pénitence.  Au  moment  même 
le  sonneur  de  cloches  est  venu  fermer  la  porte  de 
l'église,  je  n'ai  eu  que  le  temps  de  sortir. 

En  retournant  à  l'auberge,  j'ai  rencontré  une  petite 
hotteuse  :  elle  avait  les  jambes  et  les  pieds  nus  ;  sa 
jupe  était  courte,  son  corset  déchiré  ;  elle  marchait 
courbée  et  les  bras  croisés.  Nous  montions  ensemble 
un  chemin  escarpé  ;  elle  tournait  un  peu  de  mon  côté 
son  visage  hâlé  :  sa  jolie  tête  échevelée  se  collait  con- 
tre sa  hotte.  Ses  yeux  étaient  noirs  ;  sa  bouche  s'en- 
tr'ouvrait  pour  respirer  :  on  voyait  que,  sous  se$ 
épaules  chargées,  son  jeune  sein  n'avait  encore  senti 
que  le  poids  de  la  dépouille  des  vergers.  Elle  donnait 


172  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

envie  de  lui  dire  des  roses:  PoSa  ji*  cî  p^i^aç.  (Aristo- 
phane.) 

Je  me  mis  à  tirer  l'horoscope  de  l'adolescente  ven- 
dangeuse :  vieillira-t-elle  au  pressoir,  mère  de  famille 
obscure  et  heureuse?  Sera-t-elle  emmenée  dans  les 
camps  par  un  caporal?  Deviendra- t-elle  la  proie  de 
quelque  don  Juan?  La  villageoise  enlevée  aime  son 
ravisseur  autant  d'étonnement  que  d'amour;  il  la 
transporte  dans  un  palais  de  marbre  sur  le  détroit  de 
Messine,  sous  un  palmier  au  bord  d'une  source,  en 
face  de  la  mer  qui  déploie  ses  flots  d'azur,  et  de  l'Etna 
qui  jette  des  flammes. 

J'en  étais  là  de  mon  histoire,  lorsque  ma  compagne 
tournant  à  gauche  sur  une  grande  place,  s'est  dirigée 
vers  quelques  habitations  isolées.  Au  moment  de  dis- 
paraître, elle  s'est  arrêtée  ;  elle  a  jeté  un  dernier  re- 
gard sur  l'étranger  ;  puis,  inclinant  la  tête  pour  pas- 
ser avec  sa  hotte  sous  une  porte  abaissée,  elle  est 
entrée  dans  une  chaumière,  comme  un  petit  chat  sau- 
vage se  glisse  dans  une  grange  parmi  des  gerbes. 
Allons  retrouver  dans  sa  prison  Son  Altesse  Royale 
madame  la  duchesse  de  Berry. 

Je  la  suivis,  mais  je  pleurai 

De  ne  pouvoir  plus  suivre  qu'elle*. 

i.  Voltaire  n'a  peut-être  rien  écrit  de  plus  charm&nt  oae  .«et 
vers  sur  ï Amitié  : 

Du  ciel  alors  daignant  descendre, 
L'Amitié  vint  à  mon  secours. 
Elle  était  peut-4tre  aussi  tendre. 
Mais  moins  vive  que  les  Amours. 
Epris  de  sa  beauté  nouvelle 
Et  par  sa  lumière  éclairé. 
Je  la  suivis,  mais  je  pleurai 
D«  B«  pouvoir  plus  suivre  qnV.îA. 


MÉMOIRES  D  OUTRE-TOMBE  i73 

Mon  hôte  de  Hohlfeld  est  un  singulier  homme  :  lui 
et  sa  servante  sont  aubergistes  à  leur  corps  défendant; 
ils  ont  horreur  des  voyageurs.  Quand  ils  découvrent 
de  loin  une  voiture,  ils  se  vont  cacher  en  maudissant 
ces  vagabonds  qui  n'ont  rien  à  faire  et  courent  les 
grands  chemins,  ces  fainéants  qui  dérangent  un  hon- 
nête cabaretier  et  l'empêchent  de  boire  le  vin  qu'il  est 
obligé  de  leur  vendre.  La  vieille  voit  bien  que  son 
maître  se  ruine  ;  mais  elle  attend  pour  lui  un  coup  de 
la  Providence  ;  comme  Sancho  elle  dira  :  «  Monsieur, 
«  acceptez  ce  beau  royaume  de  Micomicon  qui  vous 
«  tombe  du  ciel  dans  la  main.  » 

Une  fois  le  premier  mouvement  d'humeur  passé,  le 
couple,  flottant  entre  deux  vins,  fait  bonne  mine.  La 
chambrière  écorche  un  peu  le  français,  vous  bigle 
ferme,  et  a  l'air  de  vous  dire  :  «  J'ai  vu  d'autres  gode- 
«  lureaux  que  vous  dans  les  armées  de  Napoléon  I  » 
Elle  sentait  la  pipe  et  l'eau-de-vie  comme  la  gloire  au 
bivouac  ;  elle  me  jetait  une  œillade  agaçante  et  mali- 
gne :  qu'il  est  doux  d'être  aimé  au  moment  même  où 
Ton  n'avait  plus  d'espérance  de  l'être  1  Mais,  Javotte^ 
vous  venez  trop  tard  à  mes  tentations  cassées  et  mor- 
tifiées, comme  parlait  un  ancien  Français  ;  mon  arrêt 
est  prononcé  :  «  Vieillard  harmonieux,  repose-toi,  » 
m'a  dit  M.  Lerminier*.  Vous  le  voyez,  bienveillante 
étrangère,  il  m'est  défendu  d'entendre  votre  chanson  " 

1.  Jean-Louis-Eugène  Lerminier  (1803-1857).  Après  avoir  dé- 
buté au  barreau  de  Paris,  il  ouvrit  un  cours  privé  sur  l'histoire 
et  la  philosophie  du  droit,  écrivit  en  même  temps  dans  les  jour- 
naux de  l'opposition,  notamment  dans  le  Globe,  et  fut  appelé,  en 
1831,  à  une  chaire  de  Législation  comparée,  créée  pour  lui  an 
Collège  de  France.  Ses  idées  libérales  et  la  forme  oratoire  qu'il 
leur  donnait  lui  valurent,  auprès  de  la  jeunesse  des  écoles,  un*- 


174  MÉMOIRES    D'OUTRE-TOMBE 

Vivandière  du  régiment, 

Javotte  l'on  me  nomme. 
Je  vends  je  donne,  et  bois  gaiment. 

Mon  vin  et  mon  rogomme. 
J'ai  le  pied  leste  et  l'œil  mutin. 
Tin  tin,  tin  tin,  tin  tin,  tin  tin, 
R'iin  tin  tin*. 

C'est  encore  pour  cela  que  je  me  refuse  à  vos  séduc- 
tions ;  vous  êtes  légère  ;  vous  me  trahiriez.  Volez  donc, 
dame  Javotte  de  Bavière,  comme  votre  devancière, 
madame  Isabeau. 


bruyante  popularité.  En  1839,  s'étant  rallié  au  gouvernement,  il 
perdit  aussitôt  la  faveur  de  son  public  et  fut  obligé  de  quitter 
sa  chaire.  Resté  fidèle  à  la  maison  d'Orléans,  il  devint,  après  la 
révolution  de  1848,  un  des  principaux  rédacteurs  de  VAssemblée 
nationale,  et  fit  dans  cette  feuille  une  guerre  très  vive  à  la  ré- 
publique. Outre  de  nombreux  articles  de  revues  et  journaux,  il 
a  publié  :  Introduction  à  l'histoire  du  droit  (1829)  ;  —  Philoso- 
phie du  droit  (1831)  ;  —  Influence  de  la  philosophie  sur  la  lé- 
gislation (1833);  — Lettres  philosophiques  écrites  de  Paris  à  un 
Berlinois  (1833);  —  Au  delà  du  Rhin,  tableau  de  l' Allemagne 
depuis  M™»  de  Staël  (1835)  ;  —  Histoire  des  législations  compa- 
rées (1837);  —  Histoire  des  législateurs  et  des  constitutions  de 
la  Grèce  antique  (1852).  —  Le  15  octobre  1832,  il  avait  publié 
dans  la  Revue  des  deux  Mondes  un  article  intitulé  :  De  l'Opinion 
légitimiste;  M.  de  Chateaubriand.  C'est  à  cet  article  que  fait 
allusion  l'auteur  des  Mémoires  dans  la  page  qu'on  vient  de  lire. 
1.  C'est  le  premier  couplet  d'une  des  chansons  de  Béranger, 
la  Vivandière  (1817),  dont  voici  exactement  le  premier  cou- 
plet : 

Vivandière  du  régiment. 

C'est  Catin  qu'on  me  nomme. 
Je  vends,  je  donne  et  bois  gaiement 
Mon  vin  et  mon  rogomme. 
'  J'ai  le  pied  leste  et  l'œil  mutin, 

Tintin,  tintin,  tintin,  r'lin  tintin. 
J'ai  lo  pied  leste  et  l'œil  mutio. 
Soldats,  voilà  Catin  I 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  175 

2  juin  1833, 

Parti  de  Hohlfeld_,  il  est  nuit  quand  je  traverse  Bam- 
berg.  Tout  dort  .  je  n'aperçois  qu'une  petite  lumière 
dont  la  débile  clarté  vient  du  fond  d'une  chambre 
pâlir  à  une  fenêtre.  Qui  veille  ici?  le  plaisir  ou  la  dou- 
leur? l'amour  ou  la  mort? 

A  Bamberg,  en  1815,  Berthier,  prince  deNeuchâtel, 
tomba  d'un  balcon  dans  la  rue'  :  son  maître  allait 
tomber  de  plus  haut. 

Dimanche,  2  juin. 

A  Dettelbach,  réapparition  des  vignes.  Quatre  végé- 
taux marquent  la  limite  de  quatre  natures  et  de  qua- 
tre climats  :  le  bouleau,  la  vigne,  l'olivier  et  le  pal- 
mier, toujours  en  marchant  vers  le  soleil. 

Après  Dettelbach,  deux  relais  jusqu'à  Wiirtzbourg, 
et  une  bossue  assise  derrière  ma  voiture;  c'était  l'An- 
drienne  de  Térence  :  Inopia  egregia  forma,  œtate  inté- 
gra. Le  postillon  la  veut  faire  descendre  ;  je  m'y  op- 
posé pour  deux  raisons  :  i°  parce  que  je  craindrais 
que  cette  fée  me  jetât  un  sort;  2°  parce  qu'ayant  lu 
dans  une  de  mes  biographies  que  je  suis  bossu,  toutes 

1.  Le  maréchal  Berthier,  major-général  de  Napoléon,  qui 
l'avait  créé  vice-connétable,  prince  de  Wagram  et  prince  souve- 
rain de  Neuchâtel,  et  qui  lui  avait  fait  épouser  la  nièce  du  roi 
de  Bavière,  avait  été  des  plus  empressés,  en  1814,  à  abandonner 
l'empereur  et  à  jurer  fidélité  à  Louis  XVIII,  qui  le  nomma  pair 
de  France  et  capitaine  des  gardes.  Au  20  mars,  il  suivit  d'abord 
le  roi  à  Gand;  mais,  mal  vu  de  la  petite  cour  du  prince,  il  se 
retira  en  Bavière,  à  Bamberg.  Le  désespoir  s'empara  de  lui.  Un 
jour,  le  !•'  juin  1815,  un  régiment  russe,  musique  en  tête,  passo 
sous  ses  fenêtres,  se  dirigeant  vers  la  frontière  de  France.  A 
cette  vue,  comme  frappé  subitement  de  folie,  Berthier  se  préci- 
pite du  balcon  d«  son  château  sur  le  pavé  et  se  tue. 


176  MÉMOIRES   D'OUTRE-TOMBE 

les  bossues  sont  mes  sœurs.  Qui  peut  s'assurer  de 
n'être  pas  bossu?  qui  vous  dirajamais  que  vous  l'êtes? 
Si  vous  vous  regardez  au  miroir,  vous  n'en  verrei 
rien;  se  voit-on  jamais  tel  qu'on  est?  Vous  trouverez 
à  votre  taille  un  tour  qui  vous  sied  à  merveille.  Tous 
les  bossus  sont  fiers  et  heureux  ;  la  chanson  consacre 
les  avantages  de  la  bosse.  A  l'ouverture  d'un  sentier, 
ma  bossue,  affîstolée,  mit  pied  à  terre  majestueuse- 
ment :  chargée  de  son  fardeau,  comme  tous  les  mor- 
tels, Serpentine  s'enfonça  dans  un  champ  de  blé,  et 
disparut  parmi  les  épis  plus  hauts  qu'elle. 

A  midi,  2  juin,  j'étais  arrivé  au  sommet  d'une  col- 
line d'où  l'on  découvrait  Wurtzbourg.  La  citadelle  sur 
une  hauteur,  la  ville  au  bas  avec  son  palais,  ses  clo- 
ches et  ses  tourelles.  Le  palais,  quoique  épais,  serait 
beau  même  à  Florence  ;  en  cas  de  pluie,  le  prince 
pourrait  mettre  tous  ses  ses  sujets  à  l'abri  dans  son 
château,  sans  leur  céder  son  appartement. 

L'évêque  de  Wurtzbourg  était  autrefois  souverain 
à  la  nomination  des  chanoines  du  chapitre.  Après  son 
élection,  il  passait,  nu  jusqu'à  la  ceinture,  entre  ses 
confrères  rangés  sur  deux  files  ;  ils  le  fustigeaient. 
On  espérait  que  les  princes,  choqués  de  cette  manière 
de  sacrer  un  dos  royal,  renonceraient  à  se  mettre  sur 
les  rangs.  Aujourd'hui  cela  ne  réussirait  pas  :  il  n'est 
pas  de  descendant  de  Charlemagne  qui  ne  se  laissât 
fouetter  trois  jours  de  suite  pour  obtenir  la  couronne 
d'Yvetot. 

J'ai  vu  le  frère  de  l'empereur  d'Autriche,  duc  de 
Wurtzbourg*  ;  il  chantait  à  Fontainebleau  très  agréa- 

1.  Ferdinand-Joseph-Jean-Baptiste,  archiduc  d'Autriche,  frère 
d«   l'empereur  François  !•■',   né  le  6  mai  1769.    Orand-duc  de 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  Ht 

blement,  dans  la  galerie  de  François  I",  aux  concerts 
de  l'impératrice  Joséphine. 

On  a  retenu  Schwartz  deux  heures  au  bureau  des 
passe-ports.  Laissé  avec  ma  voiture  dételée  devant 
une  église,  j'y  suis  entré  :  j'ai  prié  avec  la  foule  chré- 
tienne, qui  représente  la  vieille  société  au  milieu  de 
la  nouvelle.  Une  procession  est  sortie  et  a  fait  le  tour 
de  l'église  ;  que  ne  suis-je  moine  sur  les  murs  de 
Rome  1  les  temps  auxquels  j'appartiens  s'accompli- 
raient en  moi. 

Quand  les  premières  semences  de  la  religion  ger- 
mèrent dans  mon  âme,  je  m'épanouissais  comme  une 
terre  vierge  qui,  délivrée  de  ses  ronces,  porte  sa  pre- 
mière moisson.  Survint  une  brise  aride  et  glacée,  et 
la  terre  se  dessécha.  Le  ciel  en  eut  pitié  ;  il  lui  rendit 
ses  tièdes  rosées;  puis  la  brise  souffla  de  nouveau. 
Cette  alternative  de  doute  et  de  foi  a  fait  longtemps 
de  ma  vie  un  mélange  de  désespoir  et  d'inefl"ables  dé- 
lices. Ma  bonne  sainte  mère,  priez  pour  moi  Jésus- 
Christ  :  votre  fils  a  besoin  d'être  racheté  plus  qu'un 
autre  homme. 

Je  quitte  Wiirtzbourg  à  quatre  heures  et  prends  la 
route  de  Manheim.  Entrée  dans  le  duché  de  Bade  ; 
village  en  goguettes  ;  un  ivrogne  me  donne  la  main 
en  criant  :  Vive  Vempereurl  Tout  ce  qui  s'est  passé, 
à  partir  de  la  chute  de  Napoléon,  est  en  Allemagne 

Toscane  iepuis  le  2  juillet  1790,  il  perdit  ses  Etals  en  1796. 
En  1815,  l'évêché  de  Wiirtzbourg  ayant  été  sécularisé  par  lo 
traité  de  Presbourg  et  transformé  en  grand-duché,  l'archiduc 
Ferdinand  en  devint  titulaire.  A  la  chute  de  l'Empire,  la  Tos- 
cane revint  à  l'Autriche  et  Ferdinand  y  fut  réintégré;  il  mourut 
en  1824.  Lorsqu'il  avait  recouvré  la  Toscane,  en  1814,  le  terri- 
toire de  l'évêché  de  Wûrtzbourg  était  retourné  à  la  Bavièrd. 

VI.  42 


<78  MEMOIRES    D'OUTRE-TOMBE 

comme  non  avenu.  Ces  hommes,  qui  se  sont  levés 
pour  arracher  leur  indépendance  nationale  à  l'ambi- 
tion de  Bonaparte,  ne  rêvent  que  de  lui,  tant  il  a 
ébranlé  l'imagination  des  peuples,  depuis  les  Bédouins 
sous  leurs  tentes  jusqu'aux  Teutons  dans  leurs  huttes. 

A  mesure  que  j'avançais  vers  la  France,  les  enfants 
devenaient  plus  bruyants  dans  les  hameaux,  les  pos- 
tillons allaient  plus  vite,  la  vie  renaissait. 

A  Bischofsheim,  où  j'ai  dîné,  une  jolie  curieuse 
s'est  présentée  à  mon  grand  couvert  :  une  hirondelle 
vraie  Procné,  à  la  poitrine  rougeâtre,  s'est  venue  per- 
cher à  ma  fenêtre  ouverte,  sur  la  barre  de  fer  qui 
soutenait  l'enseigne  du  Soleil  d'Or;  -puis  elle  a  ramage 
le  plus  doucement  du  monde,  en  me  regardant  d'un 
air  de  connaissance  et  sans  montrer  la  moindre  fray- 
eur. Je  ne  me  suis  jamais  plaint  d'être  réveillé  par 
la  fille  de  Pandion;  je  ne  l'ai  jamais  appelé  babillarde, 
comme  Anacréon  :  j'ai  toujours,  au  contraire,  salué 
son  retour  de  la  chanson  des  enfants  de  l'île  de 
Rhodes  :  «  Elle  vient,  elle  vient  l'hirondelle,  rame- 
«  nant  le  beau  temps  et  les  belles  années!  ouvrez,  ne 
«  dédaignez  pas  l'hirondelle  ^  » 

«  François,  m'a  dit  ma  convive  de  Bischofsheim, 
«  ma  trisaïeule  logeait  à  Gombourg,  sous  les  chevrons 
«  de  la  couverture  de  ta  tourelle  ;  tu  lui  tenais  com- 
«  pagnie  chaque  année  en  automne,  dans  les  roseaux 
«  de  l'étang,  quand  tu  rêvais  le  soir  avec  ta  sylphide. 
«  Elle  aborda  ton  rocher  natal  le  jour  même  que  tu 
«  t'embarquais  pour  l'Amérique,  et  elle  suivit  quelque 
«  temps  ta  voile.  Ma  grand'mère  nichait  à  la  fenêtre 

1.  Ces  lignes  sont  une  traduction  du  Chélidonisme  conservé 
par  AthénéA. 


MÉMOîUES  d'outre-tombe  179 

«  de  Charlotte  ;  huit  ans  après,  elle  arriva  à  Jaffa 
«  avec  toi  ;  tu  l'as  remarqué  dans  ton  Itinéraire^.  Ma 
«  mère,  en  gazouillant  à  l'aurore,  tomba  un  jour  dans 
«  ton  cabinet  aux  Affaires  étrangères'^  ;  tu  lui  ouvris  la 

1.  On  lit,  en  effet,  dans  l'Itinéraire,  lorsque  Chateaubrianà 
raconte  son  arrivée  à  JaËfa  :  <•.  Le  vent  tomba  à  midi.  Le  calme 
continua  le  reste  de  la  journée  et  se  prolongea  jusqu'au  29  (sep- 
tembre 1806).  Nous  reçûmes  à  bord  trois  nouveaux  passagers  ; 
deux  bergeronnettes  et  une  hirondelle.  Je  ne  sais  ce  qui  avait 
pu  engager  les  premières  à  quitter  les  troupeaux  ;  quant  à  la 
dernière,  elle  allait  peut-être  en  Syrie,  et  elle  venait  peut-être 
de  France.  J'étais  bi*.a  tenté  de  lui  demander  des  nouvelles  de 
ce  toit  paternel  que  j'avais  quitté  depuis  si  longtemps.  Je  me 
rappelle  que,  dans  mon  enfance,  je  passais  des  heures  entière» 
à  voir,  avec  je  ne  sais  quel  plaisir  triste,  voltiger  les  hirondelles 
en  automne  ;  un  secret  instinct  me  disait  que  je  serais  voyageur 
comaie  ces  oiseaux.  Ils  se  réunissaient  à  la  fin  du  mois  de  sep- 
tembre, dans  les  joncs  d'un  grand  étang:  là,  poussant  des  cris 
et  exécutant  mille  évolutions  sur  les  eaux,  ils  semblaient  essayer 
leurs  ailes  et  se  préparer  à  de  longs  pèlerinages.  Pourquoi  de 
tous  les  souvenirs  de  l'existence,  préférons-nous  ceux  qui  remon- 
tent vers  notre  berceau?  Les  jouissances  de  l'amour-propre,  les 
illusions  de  la  jeunesse  ne  se  présentent  point  avec  charme  à  la 
mémoire,  nous  y  trouvons  au  contraire  de  l'aridité  ou  de  l'amer- 
tume ;  mais  les  plus  petites  circonstances  réveillent  an  fond  du 
cœur  les  éducations  du  premier  âge  et  toujours  avec  un  attrait 
nouveau.  Au  bord  des  lacs  de  l'Amérique,  dans  un  désert  in- 
connu qui  ne  raconte  rien  au  voyageur,  dans  une  terre  qui  n'a 
pour  elle  que  la  grandeur  de  sa  solitude,  une  hirondelle  suffisait 
pour  me  retracer  les  scènes  des  premiers  jours  de  ma  vie,  comme 
elle  me  les  a  rappelées  sur  la  mer  de  Syrie,  à  la  vue  d'une  terre 
antique,  retentissante  de  la  voix  des  siècles  et  des  traditions  de 
l'histoire.  * 

«  2.  La  page  du  Congrès  de  Vérone  (t.  II.  p.  389),  où  Cha- 
teaubriand raconte  son  renvoi  du  ministère  des  affaires  étran- 
gères, le  6  juin  1824,  débute  par  ces  lignes  charmantes  :  «  Le  6, 
au  matin,  nous  ne  dormions  pas  ;  l'aube  murmurait  dans  le  petit 
jardin  ;  les  oiseaux  gazouillaient  :  nous  entendîmes  l'aurore  se 
lever  ;  une  hirondelle  tomba  par  notre  cheminée  dans  notre 
chambre  ;  nous  lui  ouvrîmes  la  fenêtre  :  si  nous  avions  pu  nom 
envoler  avec  elle  I  ■ 


180  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

«  fenêtre.  Ma  mère  a  eu  plusieurs  enfants;  moi  qui  te 
«  parle,  je  suis  de  son  dernier  nid;  je  t'ai  déjà  ren- 
«  contré  sur  l'ancienne  voie  de  Tivoli  dans  la  cam- 
«  pagne  de  Rome  :  t'en  souviens -tu?  Mes  plumes 
«  étaient  si  noires  et  si  lustrées  I  Tu  me  regardas 
«  tristement.  Veux-tu  que  nous  nous  envolions  en- 
«  semble?  » 

—  tt  Hélas!  ma  chère  hirondelle,  qui  sais  si  bien 
«  mon  histoire,  tu  es  extrêmement  gentille  ;  mais  je 
«  suis  un  pauvre  oiseau  mué,  et  mes  plumes  ne 
«  reviendront  plus  ;  je  ne  puis  donc  m'envoler  avec 
«  toi.  Trop  lourd  de  chagrins  et  d'années,  me  porter 
«  te  serait  impossible.  Et  puis,  où  irions-nous?  le 
«  printemps  et  les  beaux  climats  ne  sont  plus  de  ma 
«  saison.  A  toi  l'air  et  les  amours,  à  moi  la  terre  et 
«  l'isolement.  Tu  pars;  que  la  rosée  rafraîchisse  tes 
«  ailes!  qu'une  vergue  hospitalière  se  présente  à  ton 
«  vol  fatigué,  lorsque  tu  traverseras  la  mer  d'Ionie  I 
«  Qu'un  octobre  serein  te  sauve  du  naufrage  !  Salue 
«  pour  moi  les  oliviers  d'Athènes  et  les  palmiers  de 
«  Rosette.  Si  je  ne  suis  plus  quand  les  fleurs  te  ramè- 
«  neront,  je  t'invite  à  mon  banquet  funèbre  :  viens  au 
«  soleil  couchant  happer  les  moucherons  sur  l'herbe 
«  de  ma  tombe;  comme  toi,  j'ai  aimé  la  liberté,  et  j'ai 
«  vécu  de  peu*.  » 

3  et  4  juin  1833. 

Je  me  mis  moi-même  en  route  par  terre,  quelques 
mslants  après  que  l'hirondelle  eut  appareillé.  La  nuit 
fut  couverte;  la  lune  se  promenait,  affaiblie  et  rongée, 
entre  des  nuages;  mes  yeux,  à  moitié  endormis,  se 

1.  Voir  ['Appendice  N*  1  :  Chateaubriand  et  VhirondelU. 


MÉMOIRES    D  OUTRE-TOMBE  181 

fermaient  en  la  regardant;  je  me  sentais  comme  expi- 
rer à  la  lumière  mystérieuse  qui  éclaire  les  ombres  : 
«  j'éprouvais  je  ne  sais  quel  paisible  accablement, 
«  avant-coureur  du  dernier  repos.  »  (Manzoni.) 

Je  m'arrête  à  Wiesenbach  :  auberge  solitaire,  étroit 
vallon  cultivé  entre  deux  collines  boisées.  Un  Alle- 
mand de  Brunswick,  voyageur  comme  moi,  ayant 
entendu  prononcer  mon  nom,  accourt.  Il  me  serre  la 
main,  me  parle  de  mes  ouvrages  ;  sa  femme,  me  dit- 
il,  apprend  à  lire  le  français  dans  le  Génie  du  Chris' 
tianisme.  Il  ne  cessait  de  s'étonner  de  ma  jeunesse. 
«  Mais,  a-t-il  ajouté,  c'est  la  faute  de  mon  jugement; 
«  je  devais  vous  croire,  à  vos  derniers  ouvrages, 
«  aussi  jeune  que  vous  me  le  paraissez.  » 

Ma  vie  a  été  mêlée  à  tant  d'événements  que  j'ai, 
dans  la  tête  de  mes  lecteurs,  l'ancienneté  de  ces  évé- 
nements mêmes.  Je  parle  souvent  de  ma  tête  grise  : 
calcul  de  mon  amour-propre,  afin  qu'on  s'écrie  en  me 
■voyant  :  «  Ah  1  il  n'est  pas  si  vieux  !  »  On  est  à  l'aise  avec 
des  cheveux  blancs  :  on  peut  s'en  vanter  ;  se  glorifier 
d'avoir  les  cheveux  noirs  serait  de  bien  mauvais  goût  : 
grand  sujet  de  triomphe  d'être  comme  votre  mère 
vous  a  fait  1  mais  être  comme  le  temps,  le  malheur  et 
la  sagesse  vous  ont  mis,  c'est  cela  qui  est  beau  !  Ma 
petite  ruse  m'a  réussi  quelquefois.  Tout  dernièrement 
un  prêtre  avait  désiré  me  voir  ;  il  resta  muet  à  ma 
vue  ;  recouvrant  enfin  la  parole,  il  s'écria  :  «  Ah  I  mon- 
«  sieur,  vous  pourrez  donc  encore  combattre  long- 
«  temps  pour  la  foi  I  » 

Uo  jour,  passant  par  Lyon,  une  dame  m'écrivit; 
elle  me  priait  de  donner  une  place  à  sa  fille  dans  ma 
Toiture  et  de  la  mener  à  Paris.  La  proposition  me  pa- 


iB2  MÉMOIKES    D  OUTRE-TOMBE 

rut  singulière  ;  mais  enfin,  vérification  faite  de  la 
signature,  l'inconnue  se  trouve  être  une  dame  fort 
respectable  ;  je  répondis  poliment.  La  mère  me  pré- 
senta sa  fille,  divinité  de  seize  ans.  La  mère  n'eut  pas 
plutôt  jeté  les  yeux  sur  moi,  qu'elle  devint  rouge  écar- 
iate  ;  sa  confiance  l'abandonna  :  «  Pardonnez,  mon- 
o  sieur,  me  dit-elle  en  balbutiant;  je  n'en  suis  pas 
«  moins  remplie  de  considération...  Mais  vous  com- 
«  prenez  les  convenances...  Je  me  suis  trompée...  Je 
«  suis  si  surprise...  »  J'insistai  en  regardant  ma  future 
compagne,  qui  semblait  rire  du  débat;  je  me  confon- 
dais en  protestations  que  je  prendrais  tous  les  soins 
imaginables  de  cette  belle  jeune  personne  ;  la  mère 
s  anéantissait  en  excuses  et  en  révérences.  Les  deux 
dames  se  retirèrent.  J'étais  fier  de  leur  avoir  fait  tant 
de  peur.  Pendant  quelques  heures,  je  me  crus  rajeuni 
par  l'Aurore.  La  dame  s'était  figuré  que  l'auteur  du 
Génie  du  Christianisme  était  un  vénérable  abbé  de 
Chateaubriand,  vieux  bonhomme  grand  et  sec,  pre- 
nant incessamment  du  tabac  dans  une  énorme  taba- 
tière de  fer-blanc,  et  lequel  pouvait  très  bien  se  ckar- 
ger  de  conduire  une  innocente  pensionnaire  au  Sarré- 
Cœur. 

On  racontait  à  Vienne,  il  y  a  deux  ou  trois  lustras, 
que  je  vivais  tout  seul  dans  une  certaine  vallée  appelée 
la  Vallée-aux-Loups,  Ma  maison  était  bâtie  dans  une 
île  :  lorsqu'on  voulait  me  voir,  il  fallait  sonner  du  cor 
au  bord  opposé  delà  rivière.  (La  rivière  à  Châtenay!) 
Alors,  je  regardais  par  un  trou  :  si  la  compagnie  me 
plaisait  (chose  qui  n'arrivait  guère)  je  venais  moi- 
même  la  chercher  dans  un  petit  bateau  ;  sinon,  non. 
Le  soir,  je  tirais  mon  canot  à  terre,  et  Ton  n'entrait 


MÉMOIRES    D  OUTRE-TOMBE  183 

point  dans  mon  île.  Au  fait,  j'aurais  dû  vivre  ainsi  ; 
cette  histoire  de  Vienne  m'a  toujours  charmé  :  M.  de 
Metternich  ne  l'a  pas  sans  doute  inventée;  il  n'est  pas 
assez  mon  ami  pour  cela. 

J'ignore  ce  que  le  voyageur  allemand  aura  dit  de 
moi  à  sa  femme,  et  s'il  se  sera  empressé  delà  détrom- 
per sur  ma  caducité.  Je  crains  d'avoir  les  inconvé- 
nients des  cheveux  noirs  et  des  cheveux  blancs,  et  de 
n'être  ni  assez  jeune  ni  assez  sage.  Au  surplus,  je 
n'étais  guère  en  train  de  coquetterie  à  Wiesenbach  ; 
une  bise  triste  gémissait  sous  les  portes  et  dans  les 
corridors  de  l'hôtellerie  :  quand  le  vent  souffle,  je  ne 
suis  plus  amoureux  que  de  lui. 

De  Wiesenbach  à  Heidelberg,  on  suit  le  cours  du 
Necker,  encaissé  par  des  collines  qui  portent  des 
forêts  sur  un  banc  de  sable  et  de  sulfate  sanguine. 
Que  de  fleuves  j'ai  vus  couler!  Je  rencontrai  des  pèle- 
rins de  Walthuren  :  ils  formaient  deux  files  parallèles 
des  deux  côtés  du  grand  chemin  :  les  voitures  pas- 
saient au  milieu.  Les  femmes  marchaient  pieds  nus, 
un  chapelet  à  la  main,  un  paquet  de  linge  sur  la  tête; 
les  hommes  nu-tête,  le  chapelet  aussi  à  la  main.  Il 
pleuvait  ;  dans  quelques  endroits,  les  nues  aqueuses 
rampaient  sur  le  flanc  des  collines.  Des  bateaux  char- 
gés de  bois  descendaient  la  rivière,  d'autres  la  remon- 
taient à  la  voile  ou  à  la  traîne.  Dans  les  brisures  des 
eollines  étaient  des  hameaux  parmi  les  champs,  au 
milieu  de  riches  potagers  ornés  de  rosiers  du  Bengale 
et  difl'érenls  arbustes  à  fleurs.  Pèlerins,  priez  pour 
mon  pauvre  petit  roi  :  il  est  exilé,  il  est  innocent  ;  il 
commence  son  pèlerinage  quand  vous  accomplissez  le 
vôtre  et  quand  je  finis  le  mien.  S'il  ne  doit  pas  régner, 


184  MEMOIRES    D  OUTRE-TOMBE 

ce  me  sera  toujours  quelque  gloire  d'avoir  attaché  le 
débris  d'une  si  grande  fortune  à  ma  barque  de  sau- 
"vetage.  Dieu  seul  donne  le  bon  vent  et  ouvre  le  port. 

En  approchant  de  Heidelberg,  le  lit  du  Necker,  semé 
de  rochers,  s'élargit.  On  aperçoit  le  port  de  la  ville  et 
la  ville  elle-même  qui  fait  bonne  contenance.  Le  fond 
du  tableau  lui-même  est  terminé  par  un  haut  horizon 
terrestre  :  il  semble  barrer  le  fleuve. 

Un  arc  de  triomphe  en  pierres  rouges  annonce  l'en- 
trée de  Heidelberg.  A  gauche,  sur  une  colline,  s'élèvent 
les  ruines  d'un  château  du  moyen  âge.  A  part  leur 
effet  pittoresque  et  quelques  traditions  populaires,  les 
débris  du  temps  gothique  n'intéressent  que  les  peuples 
dont  ils  sont  l'ouvrage.  Un  Français  s'embarrasse-t-il 
des  seigneurs  palatins,  des  princesses  palatines,  toutes 
grasses,  toutes  blanches  qu'elles  aient  été,  avec  des 
yeux  bleus?  On  les  oublie  pour  sainte  Geneviève  de 
Brabant.  Dans  ces  débris  modernes,  rien  de  commua 
aux  peuples  modernes,  sinon  la  physionomie  chré- 
tienne et  le  caractère  féodal. 

Il  en  est  autrement  (sans  compter  le  soleil)  des  mo- 
numents de  la  Grèce  et  de  l'Italie;  ils  appartiennent  à. 
toutes  les  nations  :  ils  en  commencent  l'histoire;  leurs 
inscriptions  sont  écrites  dans  des  langues  que  tous 
les  hommes  civilisés  connaissent.  Les  ruines  mêmes 
de  l'Italie  renouvelée  ont  un  intérêt  général,  parce 
qu'elles  sont  empreintes  du  sceau  des  arts,  et  les  arts 
tombent  dans  le  domaine  public  de  la  société.  Une 
fresque  du  Dominiquin  ou  du  Titien,  qui  s'efface;  un 
palais  de  Michel-Ange  ou  de  Palladio,  qui  s'écroule» 
mettent  en  deuil  le  génie  de  tous  les  siècles. 

On  montre  à  Heidelberg  un  tonneau  démesuré,  Co- 


MEMOIRES    D  OUTRE-TOMBE  185 

lisée  en  ruine  des  ivrognes;  du  moins  aucun  chrétien 
n'a  perdu  la  vie  dans  cet  amphithéâtre  des  Vespasiens 
du  Rhin;  la  raison,  oui  :  ce  n'est  pas  grande  perte. 

Au  débouché  de  Heidelberg,  les  collines  à  droite  et 
à  gauche  du  Necker  s'écartent,  et  l'on  entre  dans  une 
plaine.  Une  chaussée  tortueuse,  élevée  de  quelque.- 
pieds  au-dessus  du  niveau  des  blés,  se  dessine  entre 
deux  rangées  de  cerisiers  maltraités  du  vent  et  de 
noyers  souvent  du  passant  insultés^. 

A  l'entrée  de  Manheim,  on  traverse  des  plants  de 
houblon,  dont  les  longs  échalas  secs  n'étaient  encore 
décorés  qu'au  tiers  de  leur  hauteur  par  la  liane  grim- 
pante. Julien  l'Apostat  a  écrit  contre  la  bière  une  jolie 
épigramme  ^  ;  l'abbé  de  la  Bletterie  '  l'a  imitée  avec  asseï 
d'élégance  : 

Tu  n'es  qu'un  faux  Bacchus... 
J'en  atteste  le  véritable. 


Que  le  Gaulois,  pressé  d'une  soif  éternelle, 
Au  défaut  de  la  grappe  ait  recours  aux  épia, 
De  Gérés  qu'il  vante  le  fils  : 
Vive  le  fils  de  Semèle. 

1.  Boileau,  Epître  VI. 

?.  Voici  la  traduction  —  en  prose  —  de  l'épigramme  de  Jo- 
lien  . 

«  Qui  es-tu  ?  d'où  viens-tu,  nouveau  Bacchus  ?  Certes,  je  ne 
reconnais  point  en  toi  le  Bacchus  véritable,  et  je  n'en  sais  pas 
d'autre  que  celui  de  Jupiter.  Il  a  le  parfum  du  nectar,  et  toi  tu 
sens  le  bouc.  Puisque,  à  défaut  de  raisins,  les  Celtes  t'ont  formé 
d'épis,  il  faut  t'appeler  le  produit  de  Cérès  et  non  de  Bacchus. 
Vraiment,  Pyrogène,  tu  n'es  plus  bromios,  mais  bromes  seu- 
lement. » 

3.  La  Bletterie  (Jean-Philippe-René  de)  était  Breton  comm» 
Chateaubriand.  Il  naquit  à  Renn«a  le  25  férrier  1696.  Son  Hi»- 


186  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

Quelques  vergers,  des  promenades  ombragées  de 
saules,  à  toute  venue,  forment  le  faubourg  verdoyant 
de  Manheim,  Les  maisons  de  la  ville  n'ont  souvent 
qu'un  étage  au-dessus  du  rez-de-chaussée.  La  princi- 
pale rue  est  large  et  plantée  d'arbres  au  milieu  :  c'est 
encore  une  cité  déchue.  Je  n'aime  pas  le  faux  or; 
aussi  n'ai-je  pas  voulu  d'or  de  Manheim;  mais  j'ai  cer- 
tainement de  l'or  de  Toulouse,  à  en  juger  par  les  dé- 
sastres de  ma  vie  ;  qui  plus  que  moi  cependant  a  res- 
pecté le  temple  d'Apollon? 

3  et  4  juin  1833. 

J'ai  traversé  le  Rhin  à  deux  heures  de  l'après-midi; 
Au  moment  où  je  passais,  un  bateau  à  vapeur  remon- 
tait le  fleuve.  Qu'eût  dit  César  s'il  eût  rencontré  une 
pareille  machine  lorsqu'il  bâtissait  son  pont? 

De  l'autre  côté  du  Rhin,  en  face  de  Manheim,  on 
retrouve  la  Bavière,  par  une  suite  des  odieuses  cou- 
pures et  des  tripotages  des  traités  de  Paris,  de  Vienne 
et  d'Aix-la-Chapelle.  Chacun  a  fait  sa  part  avec  des 

toire  de  l'empereur  Julien  VApostat  lui  valut  d'être  nommé 
membre  de  l'Académie  des  inscriptions  et  belles-lettres.  On  lui 
doit  également  une  Histoire  de  l'empereur  Jovien  et  une  tra- 
duction de  Tacite  (1755-1768).  Voltaire,  qui  lui  reprochait  d'a- 
voir fait  parler  l'historien  latin  en  bourgeois  du  Marais,  lança 
contre  lui,  à  cette  occasion,  plusieurs  épigrammes,  enfce  autres 
ce  Uuitain  bigarré  : 

On  dit  que  ce  nouveau  Tacite 
Aarait  dû  garder  le  tacet; 
Ennuj'er  ainsi  non  liceî. 
Ce  petit  pédant  prestolet 
Motet  bilem,  la  bile  excite. 
En  français,  le  mot  de  sifflet 
Convient  beaucoup,  multum  dee»tt 
,  A  ce  translateur  de  Tacite. 

La  Bietterie  mourut  le  i"  juin  1772. 


MÉMOIRES  D  OUTRE-TOMBE  187 

ciseaux,  sans  égard  à  la  raison,  à  l'humanité,  à  la  jus- 
tice, sans  s'embarrasser  du  lopin  de  population  qui 
tombait  dans  une  gueule  royale. 

En  roulant  dans  le  Palatinat  cis-rhénan,  je  songeais 
que  ce  pays  formait  naguère  un  département  de  la 
France,  que  la  blanche  Gaule  était  ceinte  du  Rhin, 
écharpe  bleue  de  la  Germanie.  Napoléon,  et  la  Répu- 
blique avant  lui,  avaient  réalisé  le  rêve  de  plusieurs 
de  nos  rois  et  surtout  de  Louis  XIV.  Tant  que  nous 
n'occuperons  pas  nos  frontières  naturelles,  il  y 
aura  guerre  en  Europe,  parce  que  l'intérêt  de  la 
conservation  pousse  la  France  à  saisir  les  limites 
nécessaires  à  son  indépendance  nationale.  Ici,  nous 
avons  planté  des  trophées  pour  réclamer  en  temps  et 
lieu. 

La  plaine  entre  le  Rhin  et  les  monts  Tonnerre  est 
triste  ;  le  sol  et  les  hommes  semblent  dire  que  leur 
sort  n'est  pas  fixé,  qu'ils  n'appartiennent  à  aucun 
peuple;  ils  paraissent  s'attendre  à  de  nouvelles  inva- 
sions d'armées,  comme  à  de  nouvelles  inondations  du 
fleuve.  Les  Germains  de  Tacite  dévastaient  de  grands 
espaces  à  leurs  frontières  et  les  laissaient  vides  entre 
elles  et  leurs  ennemis.  Malheur  à  ces  populations  limi- 
trophes qui  cultivent  les  champs  de  bataille  où  les  na- 
tions doivent  se  rencontrer  I 

En  approchant  de...,  j'ai  vu  une  chose  mélanco- 
lique :  un  bois  de  jeunes  pins  de  cinq  à  six  pieds 
abattus  et  liés  en  fagots,  une  forêt  coupée  en  herbe. 
J'ai  parlé  du  cimetière  de  Lucerne  où  se  pressent  à 
part  les  sépultures  des  enfants.  Je  n'ai  jamais  senti 
plus  vivement  le  besoin  de  finir  mes  courses,  de  mou- 
rir sous  la  protection  d'une  main  amie  appliquée  sui 


188  MEMOIRES    D  OUTRE-IOMBE 

mon  cœur  pour  l'interroger  lorsqu'on  dira  :  «  Il  ne 
bat  plus.  »  Du  bord  de  ma  tombe,  je  voudrais  pouvoir 
jeter  en  arrière  un  regard  de  satisfaction  sur  mes 
nombreuses  années,  comme  un  pontife  arrivé  au  sanc- 
tuaire bénit  la  longue  file  des  lévites  qui  lui  servirent 
de  cortège. 

Louvois  incendia  le  Palatinat;  malheureusement  la 
main  qui  tenait  le  flambeau  était  celle  de  Turenne.La 
révolution  a  ravagé  le  même  pays,  témoin  et  victime 
tour  à  tour  de  nos  luttes  aristocratiques  et  plé- 
béiennes. Il  suffit  des  noms  des  guerriers  pour  juger 
de  la  difl"érence  des  temps  :  d'un  côté  Condé,  Turenne, 
Créqui,  Luxembourg,  La  Force,  Villars  ;  de  l'autre, 
Kellermann,  Hoche,  Pichegru,  Moreau.  Ne  renions 
aucun  de  nos  triomphes;  les  gloires  militaires  surtout 
n'ont  connu  que  des  ennemis  de  la  France,  et  n'ont  eu 
qu'une  opinion  :  sur  le  champ  de  bataille,  l'honneur 
et  le  péril  nivellent  les  rangs.  Nos  pères  appelaient  le 
sang  sorti  d'une  blessure  non  mortelle,  sang  volage  : 
mot  caractéristique  de  ce  dédain  de  la  mort,  naturel 
aux  Français  dans  tous  les  siècles.  Les  institutions  ne 
peuvent  rien  changer  à  ce  génie  national.  Les  soldats 
qui,  après  la  mort  de  Turenne,  disaient  :  «  Qu'on  lâche 
la  Pie,  nous  camperons  où  elle  s'arrêtera  »,  auraient 
parfaitement  valu  les  grenadiers  de  Napoléon. 

Sur  les  hauteurs  de  Dunkeim,  premier  rempart  des 
Gaules  de  ce  côté,  on  découvre  des  assiettes  de  camps 
et  des  positions  militaires,  aujourd'hui  dégarnies  de 
soldats  :  Burgondes,  Francs,  Goths,  Huns,  Suèves, 
flots  du  déluge  des  Barbares,  ont  tour  à  tonr  assailli 
ces  hauteurs. 

Non  loin  de  Dunkeim,  on  aperçoit  les  éboulements 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  189 

i'un  monastère.  Les  moines  enclos  dans  cette  retraite 
avaient  vu  bien  des  armées  circuler  à  leurs  pieds;  ils 
avaient  donné  l'hospitalité  à  bien  des  guerriers  :  là, 
quelque  croisé  avait  fini  sa  vie,  changé  son  heaume 
contre  le  froc  ;  là  furent  des  passions  qui  appelèrent 
le  silence  et  le  repos  avant  le  dernier  repos  et  le  der- 
nier silence.  Trouvèrent-elles  ce  qu'elles  cherchaient? 
ces  ruines  ne  le  diront  pas. 

Après  les  débris  du  sanctuaire  de  la  paix,  viennent 
les  décombres  du  repaire  de  la  guerre,  les  bastions, 
mantelets,  courtines,  tourillons  démolis  d'une  forte- 
resse. Les  remparts  s'écroulent  comme  les  cloîtres.  Le 
château  était  embusqué  dans  un  sentier  scabreux  pour 
le  fermer  à  l'ennemi  :  il  n'a  pas  empêché  le  temps  et 
la  mort  de  passer. 

De  Dunkeim  à  Frankenstein,  la  route  se  faufile  dans 
un  vallon  si  resserré  qu'il  garde  à  peine  la  voie  d'une 
voiture  ;  les  arbres  descendant  de  deux  talus  opposés 
se  joignent  et  s'embrassent  dans  la  ravine.  Entre  la 
Messénie  et  l'Arcadie,  j'ai  suivi  des  vallons  semblables, 
au  beau  chemin  près  :  Pan  n'entendait  rien  aux  ponts 
et  chaussées.  Des  genêts  en  fleurs  et  un  geai  m'ont 
reporté  au  souvenir  de  la  Bretagne  ;  je  me  souviens 
du  plaisir  que  me  fit  le  cri  de  cet  oiseau  dans  les  mon- 
tagnes de  Judée.  Ma  mémoire  est  un  panorama  ;  là, 
viennent  se  peindre  sur  la  même  toile  les  sites  et  les 
cieux  les  plus  divers  avec  leur  soleil  brûlant  ou  leur 
horizon  brumeux. 

L'auberge  à  Frankenstein  est  placée  dans  une  prai- 
rie de  montagnes,  arrosée  d'un  courant  d'eau.  Le 
maître  de  la  poste  parle  français  ;  sa  jeune  sœur,  ou 
sa  femme,  ou  sa  fille,  est  charmante  II  se  plaint  d'être 


190  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

Bavarois;  il  s'occupe  de  rexploilation  des  forêts;  lime 
représentait  un  planteur  américain. 

A  Kaisersiautern,  où  j'arrivai  de  nuit  comme  à Bam- 
Derg,  je  traversai  la  région  des  songes  :  que  voyaient 
dans  leur  sommeil  tous  ces  habitants  endormis?  Si 
j'avais  le  temps,  je  ferais  l'histoire  de  leurs  rêves;  rien 
ne  m'aurait  rappelé  la  terre,  si  deux  cailles  ne  s'étaient 
répondu  d'une  cage  à  l'autre.  Dans  les  champs  en 
Allemagne,  depuis  Prague  jusqu'à  Manheim,  on  ne 
rencontre  que  des  corneilles,  des  moineaux  et  des 
alouettes  ;  mais  les  villes  sont  remplies  de  rossignols, 
de  fauvettes,  de  grives,  de  cailles;  plaintifs  prison- 
niers et  prisonnières  qui  vous  saluent  aux  barreaux 
de  leur  geôle  quand  vous  passez.  Les  fenêtres  sont 
parées  d'oeillets,  de  réséda,  de  rosiers,  de  jasmins.  Les 
peuples  du  nord  ont  les  goûts  d'un  autre  ciel  ;  ils 
aiment  les  arts  et  la  musique  :  les  Germains  vinrent 
chercher  la  vigne  en  Italie;  leurs  fils  renouvelleraient 
volontiers  l'invasion  pour  conquérir  aux  mêmes  "«ieux 
des  oiseaux  et  des  fleurs. 

Le  changement  de  la  veste  du  postillon  m'avertit,  le 
mardi  4  juin,  à  Saarbruck,  que  j'entrais  en  Prusse. 
Sous  la  croisée  de  mon  auberge  je  vis  défiler  un  esca- 
dron de  hussards  ;  ils  avaient  l'air  fort  animés  :  je 
l'étais  autant  qu'eux;  j'aurais  joyeusement  concouru 
à  frotter  ces  messieurs,  bien  qu'un  vif  sentiment  de 
respect  m'attache  à  la  famille  royale  de  Prusse,  bien 
que  les  emportements  des  Prussiens  à  Paris  n'aient 
été  que  les  représailles  des  brutalités  de  Napoléon  à 
Berlin;  mais  si  l'histoire  a  le  temps  d'entrer  dans  ces 
froides  justices  qui  font  dériver  les  conséquences  des 
principes,  l'homme  témoin  des  faits  vivants  est  en- 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  191 

traîné  par  ces  faits,  sans  aller  cherclier  dans  le  passé 
les  causes  dont  ils  sont  sortis  et  qui  les  excusent.  Elle 
m'a  fait  bien  du  mal,  ma  patrie;  mais  avec  quel  plaisir 
je  lui  donnerais  mon  sang!  Oh!  les  fortes  têtes,  les 
politiques  consommés,  les  bons  Français  surtout,  que 
ces  négociateurs  des  traités  de  1813! 

Encore  quelques  heures,  et  ma  terre  natale  va 
de  nouveau  tressaillir  sous  mes  pas.  Que  vais-je  ap- 
prendre? Depuis  trois  semaines  j'ignore  ce  qu'ont  dit 
et  fait  mes  amis.  Trois  semaines  !  long  espace  pour 
l'homme  qu'un  moment  emporte,  pour  les  empires 
que  trois  journées  renversent!  Et  ma  prisonnière  de 
Blaye,  qu'est-elle  devenue?  Pourrai-je  lui  transmettre 
la  réponse  qu'elle  attend?  Si  la  personne  d'un  ambas- 
sadeur doit  être  sacrée,  c'est  la  mienne;  ma  carrière 
diplomatique  devint  sainte  auprès  du  chef  de  l'Église; 
elle  achève  de  se  sanctifier  auprès  d'un  monarque 
infortuné  '  j'ai  négocié  un  nouveau  pacte  de  famille 
entre  les  enfants  du  Béarnais;  j'en  ai  porté  et  rapporté 
les  actes  de  la  prison  à  l'exil,  et  de  l'exil  à  la  prison. 

4  et  5  juin. 

En  passant  la  limite  qui  sépare  le  territoire  de  Saar- 
bruck  de  celui  de  Forbach,  la  France  ne  s'est  pas 
montrée  à  moi  d'une  manière  brillante  :  d'abord  un 
cul-de-jatte,  puis  un  autre  homme  qui  rampait  sur  les 
mains  et  sur  les  genoux,  traînant  après  lui  ses  jambes 
comme  deux  queues  torses  ou  deux  serpents  morts  ; 
ensuite  out  paru  dans  une  charrette  deux  vieilles, 
noires,  ridées,  avant-garde  des  femmes  françaises.  Il 
y  avait  de  quoi  faire  rebrousser  chemin  à  l'armée 
prussienne. 


192  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

Mais  après  j'ai  trouvé  un  beau  jeune  soldat  à  pied 
avec  une  jeune  fille  ;  le  soldat  poussait  devant  lui  la 
brouette  de  la  jeune  fille,  et  celle-ci  portait  la  pipe  et 
le  sabre  du  troupier.  Plus  loin  une  autre  jeune  fille 
tenant  le  manche  d'une  charrue,  et  un  laboureur  âgé 
piquant  les  bœufs;  plus  loin  un  vieillard  mendiant 
pour  un  enfant  aveugle;  plus  loin,  une  croix.  Dans 
un  hameau,  une  douzaine  de  têtes  d'enfants,  à  la 
fenêtre  d'une  maison  non  achevée,  ressemblaient  à  un 
groupe  d'anges  dans  une  gloire. Voici  une  garçonnette 
de  cinq  à  six  ans,  assise  sur  le  seuil  de  la  porte  d'une 
chaumière;  tête  nue,  cheveux  blonds,  visage  bar- 
bouillé, faisant  une  petite  mine  à  cause  d'un  vent 
froid;  ses  deux  épaules  blanches  sortant  d'une  robe 
déchirée,  les  bras  croisés  sur  ses  genoux  haussés  et 
rapprochés  de  sa  poitrine,  regardant  ce  qui  se  passait 
autour  d'elle  avec  la  curiosité  d'un  oiseau;  Raphaël 
l'aurait  croquée,  moi  j'avais  envie  de  la  voler  à  sa 
mère. 

A  l'entrée  de  Forbach,  un  groupe  de  chiens  savants 
se  présente  :  les  deux  plus  gros  attelés  au  fourgon  des 
costumes  ;  cinq  ou  six  autres  de  différentes  queues, 
museaux,  tailles  et  pelage,  suivent  le  bagage,  chacun 
son  morceau  de  pain  à  la  gueule.  Deux  graves  ins- 
tructeurs, l'un  portant  un  gros  tambour,  l'autre  ne 
portant  rien,  guident  la  bande.  Allez,  mes  amis,  faites 
le  tour  de  la  terre  comme  moi,  afin  d'apprendre  à 
connaître  les  peuples.  Vous  tenez  tout  aussi  bien  votre 
place  dans  le  monde  que  moi  ;  vous  valez  bien  les 
chiens  de  mon  espèce.  Présentez  la  patte  à  Diane,  à 
Mirza,  à  Pax,  chapeau  sur  l'oreille,  épée  au  côté,  la 
queue  en  trompette  entre  les  deux  basques  de  votre 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  193 

faabit;  dansez  pour  un  os  ou  pour  un  coup  de  pied, 
comme  nous  faisons  nous  autres  hommes  ;  mais  n'al- 
lez pas  vous  tromper  en  sautant  pour  le  roi  1 

Lecteurs,  supportez  ces  arabesques;  la  main  qui  les 
dessina  ne  vous  fera  jamais  d'autre  mal;  elle  est  sé- 
chée.  Souvenez-vous,  quand  vous  les  verrez,  qu'ils  ne 
sont  que  les  capricieux  enroulements  tracés  par  uq 
peintre  à  la  voûte  de  son  tombeau. 

A  la  douane,  un  vieux  cadet  de  commis  a  fait  sem- 
blant de  visiter  ma  calèche.  J'avais  préparé  une  pièce 
de  cent  sous  ;  il  la  voyait  dans  ma  main,  mais  il  n'o- 
sait la  prendre  à  cause  des  chefs  qui  le  surveillaient. 
Il  a  ôté  sa  casquette  sous  prétexte  de  me  mieux  fouil- 
ler, l'a  posée  sur  le  coussin  devant  moi,  me  disant 
tout  bas  :  «  Dans  ma  casquette,  s'il  vous  plaît.  >>  Oh  I 
le  grand  mot!  Il  renferme  l'histoire  du  genre  humain; 
que  de  fois  la  liberté,  la  fidélité,  l'amitié,  le  dévoue- 
ment, l'amour  ont  dit  :  «  Dans  ma  casquette,  s'il  vous 
«  plaît  !  »  Je  donnerai  ce  mot  à  Béranger  pour  le  re- 
frain d'une  chanson. 

Je  fus  frappé,  en  entrant  à  Metz,  d'une  chose  que  je 
n'avais  pas  remarquée  en  1821;  les  fortifications  à  la 
moderne  enveloppent  les  fortifications  à  la  gothique  : 
Guise  et  Vauban  sont  deux  noms  bien  associés. 

Nos  ans  et  nos  souvenirs  sont  étendus  en  couches 
régulières  et  parallèles,  à  différentes  profondeurs  de 
notre  vie,  déposés  par  les  flots  du  temps  qui  passent 
successivement  sur  nous.  C'est  de  Metz  que  sortit  en 
1792  la  colonne  engagée  sous  Thionville  avec  notre 
petit  corps  d'émigrés.  J'arrive  de  mon  pèlerinage  à  la 
retraite  du  prince  banni  que  je  servais  dans  son  pre- 
mier exil.  Je  lui  donnai  alors  un  peu  de  mon  sang,  je 
VI.  13 


194  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

■viens  de  pleurer  auprès  de  lui  ;  à  mon  âge,  on  n'a  guère 
plus  que  des  larmes. 

En  1821  M.  de  Tocqueville,  beau-frère  de  mon  frère, 
était  préfet  de  la  Moselle'.  Les  arbres,  gros  comme 
des  échalas,  que  M.  de  Tocqueville  plantait  en  18-20  à 
la  porte  de  Metz,  donnent  maintenant  de  l'ombre. 
Voilà  une  échelle  à  mesurer  nos  jours;  mais  l'homme 
n'est  pas  comme  le  vin,  il  ne  s'améliore  pas  en  comp- 
tant par  feuilles.  Les  anciens  faisaient  infuser  des 
roses  dans  le  Falerne  ;  lorsqu'on  débouchait  une  am- 
phore d'un  consulat  séculaire,  elle  embaumait  le  fes- 
tin. La  plus  pure  intelligence  se  mêlerait  à  de  vieux 
ans,  que  personne  ne  serait  tenté  de  s'enivrer  avec 
eUe. 

Je  n'avais  pas  été  un  quart  d'heure  dans  l'auberge 
à  Metz,  que  voici  venir  Baptiste  en  grande  agitation  : 
il  tire  mystérieusement  de  sa  poche  un  papier  blanc 
dans  lequel  était  enveloppé  un  cachet;  M.  le  duc  de 
Bordeaux  et  Mademoiselle  l'avaient  chargé  de  ce  ca- 
chet, lui  recommandant  de  ne  me  le  donner  que  sur 
terre  de  France.  Ils  avaient  été  bien  inquiets  toute  la 
nuit  avant  mon  départ,  craignant  que  le  bijoutier 
n'eût  pas  le  temps  d'achever  l'ouvrage. 

Le  cachet  a  trois  faces  :  sur  l'une  est  gravée  une 
ancre  ;  sur  la  seconde,  les  deux  mots  que  Henri  m'avait 
dits  lors  de  notre  première  entrevue  •  «  Oui,  tou- 
jours! »  sur  la  troisième,  la  date  de  mon  arrivée  à 
Prague.  Le  frère  et  la  sœur  me  priaient  de  porter  le 

1.  Le  père  d'Alexis  de  Tocqueville.  Ch.  —  Sur  M.  de  Tocqug- 
ville  le  père,  voir  au  tome  I,  la  note  2  de  la  page  232.  M.  de 
Tocqueville  administra  le  département  de  la  Moselle  du  19  f*- 
frler  1817  au  27  juin  1823. 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  195 

cachei  pour  l'amour  d'eux.  Le  mystère  de  ce  présent, 
l'ordre  des  deux  enfants  exilés  de  ne  me  remettre  le 
témoignage  de  leur  souvenir  que  sur  terre  de  France, 
remplirent  mes  yeux  de  larmes.  Le  cachet  ne  me  quit- 
tera jamais;  je  le  porterai  pour  l'amour  de  Louise  et 
de  Henri. 

J'eusse  aimé  à  voir  à  Metz  la  maison  de  Fabert*, 
soldat  devenu  maréchal  de  France,  et  qui  refusa  le 
collier  des  ordres,  sa  noblesse  ne  remontant  qu'à  son 
épée. 

Les  Barbares  nos  pères  égorgèrent,  à  Metz,  les  Ro- 
mains surpris  au  milieu  des  débauches  d'une  fête  ;  nos 
soldats  ont  valsé  au  monastère  d'Alcobaça  avec  le 
squelette  d'Inès  de  Castro  :  malheurs  et  plaisirs, 
crimes  et  folies,  quatorze  siècles  vous  séparent,  et 
vous  êtes  aussi  complètement  passés  les  uns  que  les 
autres.  L'éternité  commencée  tout  à  l'heure  est  aussi 
ancienne  que  l'éternité  datée  de  la  première  mort,  du 
meurtre  d'Abel.  Néanmoins  les  hommes,  durant  leur 
apparition  éphémère  sur  ce  globe,  se  persuadent  qu'ils 
laissent  d'eux  quelque  trace  :  eh!  bon  Dieu,  oui,  cha- 
que mouche  a  son  ombre. 

Parti  de  Metz,  j'ai  traversé  Verdun  oti  je  fus  si  mal- 
heureux, où  demeure  aujourd'hui  l'amie  solitaire  de 
CarreP.  J'ai  côtoyé  les  hauteurs  de  Valmy;  je  n'en 

1,  Abraham  Fabert,  né  en  1599  à  Metz,  où  son  père  était  im- 
primeur. Il  reçut  le  bâton  de  maréchal  de  France  en  1658  et 
mourut  en  1663. 

2.  Au  mois  d'août  1830,  Armand  Carrel  fut  nommé  préfet  du 
Cantal  :  il  refusa.  «  Des  circonstances  de  sa  vie  intérieure,  ^ue 
chacun  savait  alors,  dit  Sainte-Beuve  {Causeries  du  lundi, 
t.  VI,  p.  93),  et  que  ses  amis,  arrivés  au  pouvoir  auraient  dû 
apprécier,  le  détournaient,  impérieusement,  d'accepter  des  fonc- 
tions publiques  en  province.  »  Dans  ses  Indiscrétions  contempo- 


196  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

veux  pas  plus  parler  que  de  Jemmapes  :  j'aurais  peur 
d'y  trouver  une  couronne. 

Châlons  m'a  rappelé  une  grande  faiblesse  de  Bona- 
parte; il  y  exila  la  beauté*.  Paix  à  Châlons  qui  me  dit 
que  j'ai  encore  des  amis, 

A  Château-Thierry  j'ai  trouvé  mon  dieu,  La  Fon- 
taine. C'était  l'heure  du  salut  :  la  femme  de  Jean  n'y 
était  plus,  et  Jean  était  retourné  chez  madame  de  la 
Sablière. 

En  rasant  le  mur  de  la  cathédrale  de  M  eaux,  j'ai 
répété  à  Bossuet  ses  paroles  :  «  L'homme  arrive  au 
«  tombeau  traînant  après  lui  la  longue  chaîne  de  ses 
«  espérances  trompées.  » 

A  Paris  j'ai  passé  les  quartiers  habités  par  moi  avec 
mes  sœurs  dans  ma  jeunesse  ;  ensuite  le  Palais  de  jus- 
rames,  le  D""  Bonnet  de  Malherbe,  l'un  des  collaborateurs  de  Carrel 
au  National,  a  été,  comme  de  raison,  beaucoup  moins  discret 
que  Sainte-Beuve  :  «  Lorsqu'il  était  sous-lieutenant  dans  un  ré- 
giment d'infanterie,  écrit  M,  de  Malherbe,  Carrel  était  devenu 
l'amant  de  la  femme  d'un  de  ses  chefs  de  bataillon,  avec  lequel 
cette  irrégularité  lui  valut,  lorsqu'il  eut  quitté  le  service,  un 
duel.  Cette  liaison  devint  bientôt  une  chaîne,  â  laquelle  Carrel 
fut  rivé  jusqu'à  la  fin  de  ses  jours  et  qui  eut  une  grande  in- 
fluence sur  sa  destinée.  Après  la  révolution  de  Juillet,  on  lui 
offrit  la  préfecture  du  Cantal...  Quelque  maigre  que  put  sem 
bler  la  pitance  à  l'ancien  collègue  de  MM.  Thiers  et  Mignet 
Carrel  ne  refusa  pas  et  il  se  disposait  à  se  rendre  à  son  poste 
lorsqu'il  reçut  la  visite  d'un  ambassadeur  officieux  que  M.  Guizot 
ministre  de  l'intérieur,  lui  envoyait  pour  lui  faire  quelques  ob 
servations  au  sujet  de  son  intérieur,  dont  le  ministre  avait  été 
informé,  et  lui  faire  comprendre  qu'il  devait  aller  seul  prendre 
la  direction  administrative  qui  lui  était  confiée.  Carrei  écon- 
duisit  l'ambassadeur  sans  avoir  donné  de  réponse  positive  ;  mais, 
après  en  avoir  conféré  avec  la  personne  intéressée,  il  notifia  aa 
ministre  un  refus  très  net.  » 

1.  Sur  l'exil  de  M™»  Récamier  à  Châlons,  voir  tome  17, 
page  420. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  197 

tice,  remémoratif  de  mon  jugement;  ensuite  la  Préfec- 
ture de  police,  qui  me  servit  de  prison.  Je  suis  enfin 
rentre  dans  mon  hospice,  en  dévidant  ainsi  le  fil  de 
mes  jours.  Le  fragile  insecte  des  bergeries  descend  au 
bout  d'une  soie  vers  la  terre,  où  le  pied  d'une  brebis 
va  l'écraser. 

Paris,  rue  d'Enfer,  6  juin  1833. 

En  descendant  de  voiture,  et  avant  de  me  coucher, 
j'écrivis  une  lettre  à  madame  la  duchesse  de  Berry 
pour  lui  rendre  compte  de  ma  mission.  Mon  retour 
avait  mis  la  police  en  émoi  ;  le  télégraphe  l'annonça 
au  préfet  de  Bordeaux  et  au  commandant  de  la  forte- 
resse de  Blaye  :  on  eut  ordre  de  redoubler  de  surveil- 
lance ;  il  paraît  même  qu'on  fît  embarquer  Madame 
avant  le  jour  fixé  pour  son  départ*.  Ma  lettre  manqua 
Son  Altesse  Royale  de  quelques  heures  et  lui  fut  por- 
tée en  Italie.  Si  Madame  n'eût  point  fait  de  déclara- 
tion; si  même,  après  cette  déclaration,  elle  en  eût  nié 
les  suites;  bien  plus,  si,  arrivée  en  Sicile,  elle  eût  pro- 
testé contre  le  rôle  qu'elle  avait  été  contrainte  de  jouer 
pour  échapper  à  ses  geôliers,  la  France  et  l'Europe 
auraient  cru  son  dire,  tant  le  gouvernement  de  Phi- 
lippe était  suspect.  Tous  les  Judas  auraient  subi  la 
punition  du  spectacle  qu'ils  avaient  donné  au  monde 
dans  la  tabagie  de  Blaye.  Mais  Madame  n'avait  pas 
voulu  conserver  un  caractère  politique  en  niant  son 
mariage;  ce  qu'on  gagne  par  le  mensonge  en  répula- 
tion  d'habileté,  on  le  perd  en  considération  :  l'ancienne 
sincérité  que  vous  avez  pu  professer  vous  défend  à 

1.  L'embarquement  de  It  duchesse  de  Berry  eut  lieu  le  8  juin 
1833. 


198  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

peine.  Qu'un  homme  estimé  du  public  s'avilisse,  il 
n'est  plus  à  l'abri  dans  son  nom,  mais  derrière  son 
nom.  Madame,  par  son  aveu,  s'est  échappée  des 
ténèbres  de  sa  prison  :  l'aigle  femelle,  comme  l'aigle 
mâle,  a  besoin  de  liberté  et  de  soleil. 

M.  le  duc  de  Blacas,  à  Prague,  m'avait  annoncé  la 
formation  d'un  conseil  dont  je  devais  être  le  chef,  avec 
M.  le  chancelier'  et  M.  le  marquis  de  La  Tour-Mau- 

1.  Le  marquis  de  Pastoret.  —  Claude -Emmanuel- Joseph- 
Pierre,  marquis  de  Pasioret  (1755-1840),  était  maître  des  requêtes 
au  moment  de  la  Révolution,  et  il  en  adopta  les  principes.  En 
1791,  il  fut  élu  procureur-général  syndic  du  département  de 
Paris;  il  fit  en  cette  qualité  rendre  le  décret  qui  transformait 
l'église  Sainte- Geneviève  en  Panthéon  et  composa  l'inscription 
célèbre  qui  se  lit  encore  sur  la  frise  du  fronton  :  Aux  grands 
hommes  la  Patrie  reconnaissante.  A  l'Assemblée  législative,  où 
l'envoyèrent  les  électeurs  de  Paris,  il  siégea  au  côté  droit  et 
défendit  avec  une  égale  ardeur  la  Constitution  et  le  Roi.  Après 
le  10  août,  il  dut  pourvoir  à  sa  sûreté,  s'enfuit  en  Provence, 
puis  en  Savoie,  d'où  il  ne  revint  qu'en  1795.  Elu  aussitôt  député 
du  Var  au  Conseil  des  Cinq-Cents,  il  y  marqua  sa  place  au  pre- 
mier rang  des  défenseurs  de  la  liberté,  ce  qui  lui  valut  d'être 
condamné  à  la  déportation  au  18  fructidor.  Il  put  échapper  aux 
poursuites  et  gagner  la  Suisse.  Rentré  en  France  après  le  18 
brumaire,  il  fut  nommé,  en  1804,  professeur  de  législation  au 
collège  de  France,  professeur  de  philosophie  à  la  Faculté  des 
lettres  en  1809,  et,  la  même  année,  membre  du  Sénat  conserva- 
teur. Louis  XVIII  l'appela  à  la  pairie  le  4  juin  1815  et  lui  con- 
féra en  1817  le  titre  de  marquis.  Vice-président  de  la  Chambre 
des  pairs  en  1820,  ministre  d'Etat  et  membre  du  Conseil  privé 
en  1826,  il  fut  élevé  à  la  dignité  de  chancelier  de  France  en 
1829,  à  la  mort  de  M.  Dambray.  Après  la  révolution  de  Juillet, 
il  fut  destitué  de  toutes  ses  fonctions  publiques  pour  refus  de 
serment.  Charles  X  le  choisit  en  1834  pour  tuteur  des  enfants  du 
duc  de  Berry.  Louis  XVIII  lui  avait  donné  pour  devise  :  Bonus 
semper  et  fidelis,  par  allusion  aux  deux  chiens  qui  supportaient 
ses  armes.  Le  marquis  de  Pastoret  était  membre  de  trois  Aca- 
démies (Française,  des  Inscriptions  et  des  Sciences  morales).  Son 
principal  ouvrage  est  V Histoire  de  la  législation  des  ancien* 
peutales  (1817-1837,  onze  vol.  in-8».) 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  199 

bourg»  :  j'allais  devenir  seul  (toujours  selon  M.  le  duc) 
le  conseil  de  Charles  X,  absent  pour  quelques  affaires. 
On  me  montra  un  plan  :  la  machine  était  fort  compli- 
quée ;  le  travail  de  M.  de  Blacas  conservait  quelques 
dispositions  faites  par  la  duchesse  de  Berry,  lorsque, 
de  son  côté,  elle  avait  prétendu  organiser  l'État  en  ve- 
nant follement,  mais  bravement,  se  mettre  à  la  tète  de 
son  royaume  in  partibus.  Les  idées  de  cette  femme 
aventureuse  ne  manquaient  point  de  bon  sens  :  elle 
avait  divisé  la  France  en  quatre  grands  gouverne- 
ments militaires,  désigné  les  chefs,  nommé  les  offi- 
ciers, enrégimenté  les  soldats,  et,  sans  s'embarrasser 
si  tout  son  monde  était  au  drapeau,  elle  était  elle- 
même  accourue  pour  le  porter  ;  elle  ne  doutait  point  de 
trouver  aux  champs  la  chape  de  saint  Martin  ou  l'ori- 
flamme, Galaor  ou  Bayard,  Coups  de  haches  d'armes 
et  balles  de  mousquetons,  retraite  dans  les  forêts, 
périls  aux  foyers  de  quelques  amis  fidèles,  cavernes, 
châteaux,  chaumières,  escalades,  tout  cela  allait  et 
plaisait  à  Madame.  Il  y  a  dans  son  caractère  quelque 
chose  de  bizarre,  d'original  et  d'entraînant  qui  la 
fera  vivre.  L'avenir  la  prendra  à  son  gré,  en  dépit 
des  personnes  correctes  et  des  sages  couards. 

J'aurais  porté  aux  Bourbons,  s'ils  m'avaient  appelé, 
la  popularité  dont  je  jouissais  au  double  titre  d'écri- 
vain et  d'homme  d'État.  Il  m'était  impossible  de  dou- 
ter de  cette  popularité,  car  j'avais  reçu  les  confidences 
de  toutes  les  opinions.  On  ne  s'en  était  pas  tenu  à  des 
généralités;  chacun  m'avait  désigné  ce  qu'il  désirait 
en   cas   d'événement  ;  plusieurs  m'avaient  confessé 

1.  Sur  le  marquis  de  La  Tour-Maubourg,  voir  au  tome  V,  la 
note  1  de  la  page  286. 


200  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

leur  génie  et  fait  toucher  au  doigt  et  à  l'œil  la  place  à 
laquelle  ils  étaient  éminemment  propres.  Tout  le 
monde  (amis  et  ennemis)  m'envoyait  auprès  du  duc 
de  Bordeaux.  Par  les  différentes  combinaisons  de  mes 
opinions  et  de  mes  fortunes,  par  les  ravages  de  la 
mort  qui  avait  enlevé  successivement  les  hommes  de 
ma  génération,  je  semblais  être  resté  le  seul  au  choix 
de  la  famille  royale. 

Je  pouvais  être  tenté  du  rôle  qu'on  m'assignait  ;  il 
y  avait  de  quoi  flatter  ma  vanité  dans  l'idée  d'être, 
moi  serviteur  inconnu,  et  rejeté  des  Bourbons,  d'être 
l'appui  de  leur  race,  de  tendre  la  main  dans  leurs 
tombeaux  à  Philippe-Auguste,  saint  Louis,  Charles  V, 
Louis  XII,  François  I",  Henri  IV,  Louis  XIV  ;  de  pro- 
téger de  ma  faible  renommée  le  sang,  la  couronne  et 
les  ombres  de  tant  de  grands  hommes,  moi  seul  contre 
la  France  infidèle  et  l'Europe  avilie. 

Mais  pour  arriver  là  qu'aurait-il  fallu  faire?  ce  que 
l'esprit  le  plus  commun  eût  fait  :  caresser  la  cour  de 
Prague,  vaincre  ses  antipathies,  lui  cacher  mes  idées 
jusqu'à  ce  que  je  fusse  à  même  de  les  développer. 

Et,  certes,  ces  idées  allaient  loin  :  si  j'avais  été  gou- 
verneur du  jeune  prince,  je  me  serais  efforcé  de  ga- 
gner sa  confiance.  Que  s'il  eût  recouvré  sa  couronne, 
je  ne  lui  aurais  conseillé  de  la  porter  que  pour  la  dé- 
poser au  temps  venu.  J'eusse  voulu  voir  les  Capet  dis- 
paraître d'une  façon  digne  de  leur  grandeur.  Quel 
beau,  quel  illustre  jour  que  celui  où,  après  avoir  relevé 
la  religion,  perfectionné  la  constitution  de  l'État,  élargi 
les  droits  des  citoyens,  rompu  les  derniers  liens  de  la 
presse,  émancipé  les  communes,  détruit  le  monopole, 
balancé  équitablement  le  salaire  avec  le  travail,  raf- 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  201 

fermi  la  propriété  en  en  contenant  les  abus,  ranimé 
l'industrie,  diminué  l'impôt,  rétabli  notre  honneur 
chez  les  peuples,  et  assuré,  par  des  frontières  reculées, 
notre  indépendance  contre  l'étranger  ;  quel  beau  jour 
que  celui-là,  où,  après  toutes  ces  choses  accomplies, 
mon  élève  eût  dit  à  la  nation  solennellement  convo- 
quée : 

«  Français,  votre  éducation  est  finie  avec  la  mienne. 
«  Mon  premier  aïeul,  Robert  le  Fort,  mourut  pour 
«  vous,  et  mon  père  a  demandé  grâce  pour  l'homme 
«  qui  lui  arracha  la  vie.  Mes  ancêtres  ont  élevé  et  for- 
«  mé  la  France  à  travers  la  barbarie  ;  maintenant,  la 
«  marche  en  avant,  le  progrès  de  la  civilisation  ne 
«  permettent  plus  que  vous  ayez  un  tuteur.  Je  des- 
«  cends  du  trône;  je  confirme  tous  les  bienfaits  de 
«  mes  pères  en  vous  déliant  de  vos  serments  à  la  mo- 
«  narchie.  »  Dites  si  cette  fin  n'aurait  pas  surpassé  ce 
qu'il  y  a  de  plus  merveilleux  dans  cette  race  ?  Dites  si 
jamais  temple  assez  magnifique  aurait  pu  être  élevé  à 
sa  mémoire?  Comparez-la,  cette  fin,  à  celle  que  fe- 
raient les  fils  décrépits  de  Henri  IV,  accrochés  obsti- 
nément à  un  trône  submergé  dans  la  démocratie, 
essayant  de  conserver  le  pouvoir  à  l'aide  des  mesures 
de  police,  des  moyens  de  violence,  des  voies  de  cor- 
ruption, et  traînant  quelques  instants  une  existence 
dégradée?  «  Qu'on  fasse  mon  frère  roi,  disait  Louis  XIII 
«  enfant,  après  la  mort  de  Henri  IV,  moi  je  ne  veux 
«  pas  être  roi.  »  Henri  V  n'a  d'autre  frère  que  son 
peuple  :  qu'il  le  fasse  roi. 

Pour  arriver  à  cette  résolution,  toute  chimérique 
qu'elle  semble,  il  faudrait  sentir  la  grandeur  de  sa 
race,  non  parce  qu'on  est  descendu  d'un  vieux  sang, 


202  MEMOIRES   d'outre-tombe 

mais  parce  qu'on  est  Théritier  d'hommes  par  qui  la 
France  fut  puissante,  éclairée  et  civilisée. 

Or,  je  viens  de  le  dire  tout  à  l'heure,  le  moyen 
d'être  appelé  à  mettre  la  main  à  ce  plan  eût  été  de 
cajoler  les  faiblesses  de  Prague,  d'élever  des  pies- 
grièches  avec  l'enfant  du  trône  à  l'imitation  de  Luynes, 
de  flatter  Concini  à  l'instar  de  Richelieu.  J'avais  bien 
commencé  à  Carlsbad  ;  un  petit  bulletin  de  soumission 
et  de  commérage  aurait  avancé  mes  afifaires.  M'enter- 
rer  tout  vivant  à  Prague,  il  est  vrai,  n'était  pas  facile, 
car  non  seulement  j'avais  à  vaincre  les  répugnances 
de  la  famille  royale,  mais  encore  la  haine  de  l'étran- 
ger. Mes  idées  sont  odieuses  aux  cabinets  ;  ils  savent 
que  je  déteste  les  traités  de  Vienne,  que  je  ferais  la 
guerre  à  tout  prix  pour  donner  à  la  France  des  fron- 
tières nécessaires,  et  pour  rétablir  en  Europe  l'équi- 
libre des  puissances. 

Cependant  avec  des  marques  de  repentir,  en  pleu- 
rant, en  expiant  mes  péchés  d'honneur  national,  en 
me  frappant  la  poitrine,  en  admirant  pour  pénitence 
le  génie  des  sots  qui  gouvernent  le  monde,  peut-être 
aurais-je  pu  ramper  jusqu'à  la  place  du  baron  de  Da- 
mas ;  puis,  me  redressant  tout  à  coup,  j'aurais  jeté 
mes  béquilles. 

Mais,  hélas,  mon  ambition,  où  est-elle?  ma  faculté 
de  dissimuler,  où  est-elle?  mon  art  de  supporter  la 
contrainte  et  l'ennui,  où  est-il?  mon  moyen  d'attacher 
de  l'importance  à  quoi  que  ce  soit,  où  est-il?  Je  pris 
deux  ou  trois  fois  la  plume,  je  commençai  deux  ou 
trois  brouillons  menteurs  pour  obéir  à  madame  la 
dauphine,  qui  m'avait  ordonné  de  lui  écrire.  Bientôt, 
révolté  contre  moi,  j'écrivis  d'un  trait,  en  suivant  mon 


MEMOIRES   d'outre-tombe  203 

allure,  la  lettre  qui  devait  me  casser  le  cou.  Je  le  sa- 
vais très  bien;  j'en  pesais  très  bien  les  résultats  :  peu 
importait.  Aujourd'hui  même  que  la  chose  est  faite, 
je  suis  ravi  d'avoir  envoyé  le  tout  au  diable  et  jeté 
mon  gouvernât  par  une  aussi  large  fenêtre.  On  me 
dira  :  «  Ne  pouviez-vous  exprimer  les  mêmes  vérités 
«  en  les  énonçant  avec  moins  de  crudité?  »  Oui,  oui, 
en  délayant,  tournoyant,  emmiellant,  chevrotant, 
tremblotant  : 

....  Son  œil  pénitent  ne  cleure  qu'eau  bénite'. 

Je  ne  sais  pas  cela. 

Voici  la  lettre  (abrégée  cependant  de  près  de  moitié) 
qui  fera  hérisser  le  poil  de  nos  diplomates  de  salon. 
Le  duc  de  Choiseul  avait  eu  un  peu  de  mon  humeur; 
aussi  a-t-il  passé  la  fin  de  sa  fin  à  Chanteloup. 

Paris,  rue  d'Enfer,  30  iuin  1833. 
«  Madame, 

a  Les  moments  les  plus  précieux  de  ma  longue  car- 
•  rière  sont  ceux  que  madame  la  dauphine  m'a  per- 
«  mis  de  passer  auprès  d'elle.  C'est  dans  une  obscure 
«  maison  de  Carlsbad  qu'une  princesse,  objet  de  la 
«  vénération  universelle,  a  daigné  me  parler  avec  con- 
«  tiance.  Au  fond  de  son  âme  le  ciel  a  déposé  un  tré- 
«  sor  de  magnanimité  et  de  religion  que  les  prodiga- 
«  lités  du  malheur  n'ont  pu  tarir.  J'avais  devant  moi 
«  la  fille  de  Louis  XVI  de  nouveau  exilée;  cette  orphe- 
a  line  du  Temple,  que  le  roi  martyr  avait  pressée  sur 
«  son  cœur  avant  d'aller  cueillir  la  palme!  Dieu  est  le 

1.  ilathurin  Régnier,  dans  le  portrait  de  Macette. 


204  MÉMOIRES    D  OUTRE-TOMBE 

«  seul  nom  que  ron  puisse  prononcer  quand  on  vien 
«  à  s'abîmer  dans  la  contemplation  des  impénétrables 
t(  conseils  de  sa  providence. 

«  L'éloge  est  suspect  quand  il  s'adresse  à  la  prospé- 
«  rite  :  avec  la  dauphine  l'admiration  est  à  l'aise.  Je 
«  l'ai  dit,  madame  :  vos  malheurs  sont  montés  si 
«  haut,  qu'ils  sont  devenus  une  des  gloires  de  la  révo- 
«  lution.  J'aurai  donc  rencontré  une  fois  dans  ma  vie 
«  des  destinées  assez  supérieures,  assez  à  part,  pour 
«  leur  dire,  sans  crainte  de  les  blesser  ou  de  n'être 
«  pas  compris,  ce  que  je  pense  de  l'état  futur  de  la 
*  société.  On  peut  causer  avec  vous  du  sort  des  em- 
«  pires,  vous  qui  verriez  passer  sans  les  regretter, 
«  aux  pieds  de  votre  vertu,  tous  ces  royaumes  de  la 
«  terre  dont  plusieurs  se  sont  déjà  écoulés  aux  pieds 
«  de  votre  race. 

«  Les  catastrophes  qui  vous  firent  leur  plus  illustre 
«  témoin  et  leur  plus  sublime  victime,  toutes  grandes 
«  qu'elles  paraissent,  ne  sont  néanmoins  que  les  acci- 
«  dents  particuliers  de  la  transformation  générale  qui 
«  s'opère  dans  l'espèce  humaine  ;  le  règne  de  Napo- 
«  léon,  par  qui  le  monde  a  été  ébranlé,  n'est  qu'un 
«  anneau  de  la  chaîne  révolutionnaire.  Il  faut  partir 
«  de  cette  vérité  pour  comprendre  ce  qu'il  y  a  de  pos- 
«  sible  dans  une  troisième  restauration,  et  quel  moyen 
«  cette  restauration  a  de  s'encadrer  dans  le  plan  du 
«  changement  social.  Si  elle  n'y  entrait  pas  comme  un 
«  élément  homogène,  elle  serait  inévitablement  reje- 
«  tée  d'un  ordre  de  choses  contraires  à  sa  nature. 

«  Ainsi,  madame,  si  je  vous  disais  que  la  légitimité 
«  a  des  chances  de  revenir  par  l'aristocratie  de  la  no- 
«  blesse  et  du  clergé  avec  leurs  privilèges,  par  la  cour 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  20o 

«  avec  ses  distinctions,  par  la  royauté  avec  ses  pres- 
«  tiges,  je  vous  tromperais.  La  légitimité  en  France 
«  n'est  plus  un  sentiment;  elle  est  un  principe  en  tant 
«  qu'elle  garantit  les  propriétés  et  les  intérêts,  les 
«  droits  et  les  libertés;  mais  s'il  demeurait  prouvé 
«  qu  elle  ne  veut  pas  défendre  ou  qu'elle  est  impuis- 
a  santé  à  protéger  ces  propriétés  et  ces  intérêts,  ces 
«  droits  et  ces  libertés,  elle  cesserait  même  d'être  un 
«  principe.  Lorsqu'on  avance  que  la  légitimité  arri- 
«  vera  forcément,  qu'on  ne  saurait  se  passer  d'elle, 
«  qu'il  suffît  d'attendre,  pour  que  la  France  à  ge- 
«  noux  vienne  lui  crier  merci,  on  avance  une  erreur, 
«  La  Restauration  peut  ne  reparaître  jamais  ou  ne 
«  durer  qu'un  moment,  si  la  légitimité  cherche  sa 
«  force  là  où  elle  n'est  plus. 

a  Oui,  madame,  je  le  dis  avec  douleur,  Henri  V 
«  pourrait  rester  un  prince  étranger  et  banni;  jeune 
«  et  nouvelle  ruine  d'un  antique  édifice  déjà  tombé, 
«  mais  enfin  une  ruine.  Nous  autres,  vieux  serviteurs 
«  de  la  légitimité,  nous  aurons  bientôt  dépensé  le 
«  petit  fonds  d'années  qui  nous  reste,  nous  reposerons 
«  incessamment  dans  notre  tombe,  endormis  avec 
a  nos  vieilles  idées,  comme  les  anciens  chevaliers 
c  avec  leurs  anciennes  armures  que  la  rouille  et  le 
«  temps  ont  rongées,  armures  qui  ne  se  modèlent 
«  plus  sur  la  taille  et  ne  s'adaptent  plus  aux  usages 
«  des  vivants. 

«  Tout  ce  qui  militait  en  1789  pour  le  maintien  de 
«  l'ancien  régime,  religion,  lois,  mœurs,  usages,  pro- 
«  priétés,  classes,  privilèges,  corporations,  n'existe 
«  plus.  Une  fermentation  générale  se  manifeste;  l'Eu- 
"  rope  n'est  guère  plus  en  sûreté  que  nous  ;  nulle  so- 


206  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

«  ciété  n'est  entièrement  détruite,  nulle  entièrement 
«  fondée;  tout  y  est  usé  ou  neuf,  ou  décrépit  ou  sans 
«  racine;  tout  y  a  la  faiblesse  de  la  vieillesse  ou  de 
«  l'enfance.  Les  royaumes  sortis  des  circonscriptions 
«  territoriales  tracées  par  les  derniers  traités  sont 
«  d'hier;  l'attachement  à  la  patrie  a  perdu  sa  force, 
«  parce  que  la  patrie  est  incertaine  et  fugitive  pour 
«  des  populations  vendues  à  la  criée,  brocantées 
a  comme  des  meubles  d'occasion,  tantôt  adjointes  à 
«  des  populations  ennemies ,  tantôt  livrées  à  des 
«  maîtres  inconnus.  Défoncé,  sillonné,  labouré,  le  sol 
«  est  ainsi  préparé  à  recevoir  la  semence  démocra- 
«  tique,  que  les  journées  de  Juillet  ont  mûrie. 

«  Les  rois  croient  qu'en  faisant  sentinelle  autour  de 
«  leurs  trônes  ils  arrêteront  les  mouvements  de  l'in- 
«  telligence;  ils  s'imaginent  qu'en  donnant  le  signale- 
«  ment  des  principes  ils  les  feront  saisir  aux  fron- 
«  tières  ;  ils  se  persuadent  qu'en  multipliant  les 
«  douanes,  les  gendarmes,  les  espions  de  police,  les 
«  commissions  militaires,  ils  les  empêcheront  de  cir- 
«  culer.  Mais  ces  idées  ne  cheminent  pas  à  pied,  elles 
«  sont  dans  l'air,  elles  volent,  on  les  respire.  Les  gou- 
a  vernements  absolus,  qui  établissent  des  télégraphes, 
*  des  chemins  de  fer,  des  bateaux  à  vapeur,  et  qui 
«  veulent  en  même  temps  retenir  les  esprits  au  niveau 
a  des  dogmes  politiques  du  xiv«  siècle,  sont  inconsé- 
«  quents;  à  la  fois  progressifs  et  rétrogrades,  ils  se 
u  perdent  dans  la  confusion  résultante  d'une  théorie 
«  et  d'une  pratique  contradictoires.  On  ne  peut  sépa- 
«  rer  le  principe  industriel  du  principe  de  la  liberté; 
«  force  est  de  les  étouffer  tous  les  deux  ou  de  les  ad- 
«  mettre  l'un  et  l'autre.  Partout  où  la  langue  française 


MÉMOIRES    D'OUTRE-TOMBE  207 

«  est  entendue,  les  idées  arrivent  avec  les  passe-ports 
«  du  siècle. 

«  Vous  voyez,  madame,  combien  le  point  de  départ 
"  est  essentiel  à  bien  choisir.  L'enfant  de  l'espérance 
"  sous  votre  garde,  l'innocence  réfugiée  sous  vos  ver- 
"  tus  et  vos  malheurs  comme  sous  un  dais  royal,  je 
"  ne  connais  pas  de  plus  imposant  spectacle  ;  s'il  y  a 
«  une  chance  de  succès  pour  la  légitimité,  elle  est  là 
«  toute  entière.  La  France  future  pourra  s'incliner, 
«  sans  descendre,  devant  la  gloire  de  son  passé,  s'ar- 
«  rêter  tout  émue  devant  cette  grande  apparition  de 
«  son  histoire  représentée  par  la  fille  de  Louis  XVI, 
«  conduisant  par  la  main  le  dernier  des  Henris.  Reine 
«  protectrice  du  jeune  prince,  vous  exercerez  sur  la 
«  nation  l'influence  des  immenses  souvenirs  qui  se 
«  confondent  dans  votre  personne  auguste.  Qui  ne  se 
«  sentira  renaître  une  confiance  inaccoutumée  lorsque 
«  l'orpheline  du  Temple  veillera  à  l'éducation  de  l'or- 
«  phelin  de  saint  Louis? 

«  11  est  à  désirer,  madame,  que  cette  éducation,  di- 
«  rigée  par  des  hommes  dont  les  noms  soient  popu- 
€  laires  en  France,  devienne  publique  dans  un  certain 
«  degré.  Louis  XIV,  qui  justifie  d'ailleurs  l'orgueil  de 
«  sa  devise,  a  fait  un  grand  mal  à  sa  race  en  isolant 
«  les  fils  de  France  dans  les  barrières  d'une  éducation 
«  orientale. 

«  Le  jeune  prince  m'a  paru  doué  d'une  vive  intelli- 
«  gence.  Il  devra  achever  ses  études  par  des  voyages 
«  chez  les  peuples  de  l'ancien  et  même  du  nouveau 
«  continent,  pour  connaître  la  politique  et  ne  s'effrayer 
«  ni  des  institutions  ni  des  doctrines.  S'il  peut  servir 
«  comme   soldat   dans   quelque   guerre  lointaine  et 


208  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

étrangère,  on  ne  doit  pas  craindre  de  l'exposer. lia 
«  l'air  résolu;  il  semble  avoir  au  cœur  du  sang  de  son 
«  père  et  de  sa  mère;  mais  s'il  pouvait  jamais  éprou- 
«  ver  autre  chose  que  le  sentiment  de  la  gloire  dans 
«  le  péril,  qu'il  abdique  :  sans  le  courage,  en  France, 
«  point  de  couronne. 

«  En  me  voyant,  madame,  étendre  dans  un  long 
K  avenir  la  pensée  de  l'éducation  de  Henri  V,  vous 
»  supposerez  naturellement  que  je  ne  le  crois  pas 
«  destiné  à  remonter  de  sitôt  sur  le  trône.  Je  vais 
«  essayer  de  déduire  avec  impartialité  les  raisons 
«  opposées  d'espérance  et  de  crainte. 

«  La  restauration  peut  avoir  lieu  aujourd'hui,  de- 
ce  main.  Je  ne  sais  quoi  de  si  brusque,  de  si  incons- 
«  tant  se  fait  remarquer  dans  Je  caractère  français, 
«  qu'un  changement  est  toujours  probable  ;  il  y  a  tou- 
«  jours  cent  contre  un  à  parier,  en  France,  qu'une 
«  chose  quelconque  ne  durera  pas  :  c'est  à  l'instant 
«  que  le  gouvernement  paraît  le  mieux  assis  qu'il 
«  s'écroule.  Nous  avons  vu  la  nation  adorer  et  détes- 
«  ter  Bonaparte,  l'abandonner,  le  reprendre,  l'aban- 
«  donner  encore,  l'oublier  dans  son  exil,  lui  dresser 
«  des  autels  après  sa  mort,  puis  retomber  de  son 
«  enthousiasme.  Cette  nation  volage,  qui  n'aima  ja- 
«  mais  la  liberté  que  par  boutades,  mais  qui  est 
«  constamment  affolée  d'égalité  ;  cette  nation  multi- 
«  forme  fut  fanatique  sous  Henri  IV,  factieuse  sous 
«  Louis  XIII,  grave  sous  Louis  XIV,  révolutionnaire 
«  sous  Louis  XVI,  sombre  sous  la  République,  guer- 
«  rière  sous  Bonaparte,  constitutionnelle  sous  la  Res- 
«  tauration  :  elle  prostitue  aujourd'hui  ses  libertés  à 
«  1&  monarchie  dite  républicaine,  variant  perpétuel- 


MEMOIRES  d'outre-tombe  209 

«  lement  de  nature  selon  l'esprit  de  ses  guides.  Sa 
«  mobilité  s'est  augmentée  depuis  qu'elle  s'est  affran- 
«  chie  des  habitudes  du  foyer  et  du  joug  de  la  religion. 

«  Ainsi  donc,  un  hasard  peut  amener  la  chute  du 
«  gouvernement  du  9  août  ;  mais  un  hasard  peul  se 
««  faire  attendre  :  un  avorton  nous  est  né  ;  mais  la 
«  France  est  une  mère  robuste  ;  elle  peut,  par  le  lait 
«  de  son  sein,  corriger  les  vices  d'une  paternité  dé- 
«  pravée. 

«  Quoique  la  royauté  actuelle  ne  semble  pas  viable, 
«  je  crains  toujours  qu'elle  ne  vive  au  delà  du  terme 
«  qu'on  pourrait  lui  assigner.  Depuis  quarante  ans, 
«  ans,  tous  les  gouvernements  n'ont  péri  en  France 
s  que  par  leur  faute.  Louis  XVI  a  pu  vingt  fois  sauver 
«  sa  couronne  et  sa  vie;  la  République  n'a  succombé 
«  qu'à  l'excès  de  ses  fureurs  ;  Bonaparte  pouvait  éta- 
«  blir  sa  dynastie,  et  il  s'est  jeté  en  bas  du  haut  de  sa 
•  gloire;  sans  les  ordonnances  de  Juillet,  le  trône  légi- 
«  time  serait  encore  debout.  Le  chef  du  gouvernement 
a  actuel  ne  commettra  aucune  de  ces  fautes  qui  tuent; 
«  son  pouvoir  ne  sera  jamais  suicidé  ;  toute  son  habi- 
«  leté  est  exclusivement  employée  à  sa  conservation  : 
«  il  est  trop  intelligent  pour  mourir  d'une  sottise,  et 
«  il  n'a  pas  en  lui  de  quoi  se  rendre  coupable  des  mé- 
«  prises  du  génie,  ou  des  faiblesses  de  l'honneur  et 
«  de  la  vertu.  Il  a  senti  qu'il  pourrait  périr  par  la 
«  guerre,  il  ne  fera  pas  la  guerre  ;  que  la  France  soil 
«  dégradée  dans  l'esprit  des  étrangers,  peu  lui  im- 
«  porte  :  des  publicistes  prouveront  que  la  honte  est 
«  de  l'industrie  et  l'ignominie  du  crédit. 

<•  La  quasi- légitimité  veut  tout  ce  que  veut  la  légi- 
«  timité,  à  la  personne  royale  près  :  elle  veut  l'ordre; 
VI.  14 


ÎIO  BtÉMOLRES   d'outre-tombe 

«  elle  peut  l'obtenir  par  l'arbitraire  mieux  que  la  légi« 
«  timité.  Faire  du  despotisme  avec  des  paroles  de  li- 
>•  berté  et  de  prétendues  institutions  royalistes,  c'est 
t  tout  ce  qu'elle  veut;  chaque  fait  accompli  enfante 
>■  un  droit  récent  qui  combat  un  ancien  droit,  chaque 
«  heure  commence  une  légitimité.  Le  temps  a  deux 
i<  pouvoirs  :  d'une  main  il  renverse,  de  l'autre  il  édi- 
«  fie.  Enfin  le  temps  agit  sur  les  esprits  par  cela  seul 
«  qu'il  marche;  on  se  sépare  violemment  du  pouvoir, 
«  on  l'attaque,  on  le  boude;  puis  la  lassitude  sur- 
«  vient;  le  succès  réconcilie  à  sa  cause  :  bientôt  il  ne 
«  reste  plus  en  dehors  que  quelques  âmes  élevées, 
«  dont  la  persévérance  met  mal  à  l'aise  ceux  qui  ont 
«  failli. 

a  Madame,  ce  long  exposé  m'oblige  à  quelques  ex- 
«  plications  devant  Votre  Altesse  Royale. 

«  Si  je  n'avais  fait  entendre  une  vois  libre  au  jour 
«  de  la  fortune,  je  ne  me  serais  pas  senti  le  courage 
K  de  dire  la  vérité  au  temps  du  malheur.  Je  ne  suis 
«  point  ailé  à  Prague  de  mon  propre  mouvement;  je 
o  n'aurais  pas  osé  vous  importuner  de  ma  présence  : 
«  les  dangers  du  dévouement  ne  sont  point  auprès  de 
m  votre  auguste  personne,  ils  sont  en  France  :  c'est 
«  là  que  je  les  ai  cherchés.  Depuis  les  journées  de 
«  Juillet  je  n'ai  cessé  de  combattre  pour  la  cause  légi- 
«  time.  Le  premier,  j'ai  osé  proclamer  la  royauté  de 
«  Henri  V.  Un  jury  français,  en  m'acquittant,  a  laissé 
«  subsister  ma  proclamation.  Je  n'aspire  qu'au  repos, 
«  besoin  de  mes  années;  cependant  je  n'ai  pas  hésité 
«  à  le  sacrifier  lorsque  des  décrets  ont  étendu  et  re- 
«  noiuvelé  la  proscription  de  la  famille  royale.  Des 
«  offres  m'ont  été  faites  pour  m'attacher  au  gouv»- 


MÉMOIRES   D'OGTRE-TOMBE  211 

«  nement  de  Louis-Philippe  :  Je  n'avais  pas  mérité 
«  cette  bienveillance;  j'ai  montré  ce  qu'elle  avait  d'in- 
«  compatible  avec  ma  nature,  en  réclamant  ce  qui 
«  pouvait  me  revenir  des  adversités  de  mon  vieux  roi. 
«  Hélas!  ces  adversités,  je  ne  les  avais  pas  causées  et 
«  j'avais  essayé  de  les  prévenir.  Je  ne  remémore  point 
«  ces  circonstances  pour  me  donner  une  importance 
«  et  me  créer  un  mérite  que  je  n'ai  pas;  je  n'ai  fait 
«  que  mon  devoir;  je  m'explique  seulement,  afin  d'ex- 
«  cuser  l'indépendance  de  mon  langage.  Madame  par- 
«  donnera  à  la  franchise  d'un  homme  qui  accepterait 
«  avec  joie  un  échafaud  pour  lui  rendre  un  trône. 

«  Quand  j'ai  paru  devant  Votre  Majesté  à  Carlsbad, 
«  je  puis  dire  que  je  n'avais  pas  le  bonheur  d'en  être 
«  connu.  A  peine  m'avait-elle  fait  l'honneur  de  m'a- 
ie dresser  quelques  mots  dans  ma  vie.  Elle  a  pu  voir, 
«  dans  les  conversations  de  la  solitude,  que  je  n'étais 
«  pas  l'homme  qu'on  lui  avait  peut-être  dépeint;  que 
«  l'indépendance  de  mon  esprit  n'ôtait  rien  à  la  mo- 
«  dération  de  mon  caractère,  et  surtout  ne  brisait  pas 
«  les  chaînes  de  mon  admiration  et  de  mon  respect 
«  pour  l'illustre  fille  de  mes  rois. 

«  Je  supplie  encore  Votre  Majesté  de  considérer  que 
«  l'ordre  des  vérités  développées  dans  cette  lettre,  ou 
«  plutôt  dans  ce  mémoire,estcequifaitraa  force,  si  j'en 
«  ai  une  ;  c'est  par  là  que  je  touche  à  des  hommes  de 
«  divers  partis  et  que  je  les  ramène  à  la  cause  roya- 
«  liste.  Si  j'avais  répudié  les  opinions  du  siècle,  je 
«  n'aurais  eu  aucune  prise  sur  mon  temps.  Je  cherche 
«  à  rallier  auprès  du  trône  antique  ces  idées  moder- 
«  nés  qui,  d'adverses  qu'elles  sont,  deviennent  amies 
«  en  passant  à  travers  ma  fidélité.  Les  opinions  libé- 


212  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

<•  raies  qui  affluent  n'étant  plus  détournées  au  profit 

*  de  la  monarchie  légitime  reconstruite,  l'Europe  me - 
«  narchique  périrait.  Le  combat  est  à  mort  entre  1  s 
«  deux  principes  monarchique  et  républicain,  sMs 
«  restent  distincts  et  séparés  :  la  consécration  d'  m 

*  édifice  unique  rebâti  avec  les  matériaux  divers  de 
«  deux  édifices  vous  appartiendrait  à  vous,  madam  , 
«  qui  avez  été  admise  à  la  plus  haute  comme  à  la  plus 
«  mystérieuse  des  inUiations,  le  malheur  non  mérité, 
«  à  vous  qui  êtes  marquée  à  l'autel  du  sang  des  victi- 
«  mes  sans  tache,  à  vous  qui,  dans  le  recueillement 
«  d'une  sainte  austérité,  ouvririez  avec  une  main  pure 
«  et  bénie  les  portes  du  nouveau  temple. 

«  Vos  lumières,  madame,  et  votre  raison  supérieure 
«  éclaireront  et  rectifieront  ce  qu'il  peut  y  avoir  de 
«  douteux  et  d'erroné  dans  mes  sentiments  touchant 
«  l'état  présent  de  la  France. 

«  Mon  émotion,  en  terminant  cette  lettre,  passe  ce 
«  que  je  puis  dire. 

«  Le  palais  des  souverains  de  Bohême  est  donc 
«  le  Louvre  de  Charles  X  et  de  son  pieux  et  royal 
«  fils!  Hradschin  est  donc  le  château  de  Pau  du  jeune 
«  Henri  1  et  vous,  madame,  quel  Versailles  habitez- 
«  vous!  à  quoi  comparer  votre  religion,  vos  gran- 
o  deurs,  vos  souffrances,  si  ce  n'est  à  celles  des  fem- 
a  mes  de  la  maison  de  David,  qui  pleuraient  au  pied 
«  de  la  croix?  Puisse  Votre  Majesté  voir  la  royauté 
«  de  saint  Louis  sortir  radieuse  de  la  tombe  !  Puisse- 
«  je  m'écrier,  en  rappelant  le  siècle  qui  porte  le  nom 
«  de  votre  glorieux  aïeul;  car,  madame,  rien  ne  vous 

*  va,  rien  ne  vous  est  contemporain  que  le  grand  et 
«  le  sacré 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  213 

0  jour  heureux  pour  moi! 

De  quelle  ardeur  j'irais  reconnaître  mon  roi  *  î 

«  Je  suis,  avec  le  plus  profond  respect,  madame, 
•  de  Votre  Majesté 

«  Le  très-hrmble  et  très-obéissant  serviteur, 

«  Chateaubriand,  » 

Après  avoir  écrit  ce*,te  lettre,  je  rentrai  dans  les  ha- 
bitudes de  ma  vie  :  je  retrouvai  mes  vieux  prêtres, 
le  coin  solitaire  de  mon  jardin,  qui  me  parut  bien  plus 
beau  que  le  jardin  du  comte  de  Choteck,  mon  boule- 
vard d'Enfer,  mon  cimetière  de  l'Ouest,  mes  Mémoi- 
res ramenteurs  de  mes  jours  passés,  et  surtout  la 
petite  société  choisie  de  TÂbbaye-aux-Bois.  La  bien- 
veillance d'une  amitié  sérieuse  fait  abonder  les  pen- 
sées ;  quelques  instants  du  commerce  de  l'âme  suffi- 
sent au  besoin  de  ma  nature;  je  répare  ensuite  cette 
dépense  d'intelligence  par  vingt-deux  heures  de  rien- 
faire  et  de  sommeil. 

Paris,  rue  d'Enfer,  25  août  1833. 

Tandis  que  je  commençais  à  respirer,  je  vis  entrer 
un  matin  chez  moi  le  voyageur  qui  avait  remis  un 
paquet  de  ma  part  à  madame  la  duchesse  de  Berry, 
à  Palerme;  il  m'apportait  cette  réponse  de  la  prin- 
cesse : 

<'  Naples,  10  août  1833. 

«  Je  vous  ai  écrit  un  mot,  monsieur  le  vicomte, 
m  pour  vous  accuser  la  réception  de  votre  lettre,  vou- 

1,  Raciac,  Athalie,  Acte  I,  scène  I. 


214  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

«  lant  une  occasion  sûre  pour  vous  parler  de  ma  re- 
«  connaissance  de  ce  que  vous  avez  vu  et  fait  à  Pra- 
•  gue.  Il  me  paraît  que  l'on  vous  a  peu  laissé  voir, 
«  mais  assez  cependant  pour  juger  que,  malgré  les 
«  moyens  employés,  le  résultat,  en  ce  qui  regarde 
«  notre  cher  enfant,  n'est  pas  tel  qu'on  pouvait  le 
«  craindre.  Je  suis  bien  aise  d'en  avoir  de  vous  l'as- 
«  surance  ;  mais  on  mande  de  Paris  que  M.  de  Bar- 
«  rande  est  éloigné.  Que  cela  va-t-il  devenir?  Com- 
«  bien  il  me  tarde  d'être  à  mon  poste! 

«  Quant  aux  demandes  que  je  vous  avais  prié  de 
«  faire  (et  qui  n'ont  pas  été  parfaitement  accueillies), 
«  on  a  prouvé  par  là  que  l'on  n'était  pas  mieux  infor- 
«  mé  que  moi  :  car  je  n'avais  nul  besoin  de  ce  que  je 
«  demandais,  n'ayant  en-  rien  perdu  mes  droits. 

«  Je  vais  vous  demander  vos  conseils  pour  répondre 
«  aux  sollicitations  qui  me  sont  faites  de  toutes  parts. 
«  Vous  ferez  de  ce  qui  suit  l'usage  que,  dans  votre 
«  sagesse,  vous  jugerez  convenable.  La  France  roya- 
«  liste,  les  personnes  dévouées  à  Henri  V,  attendent 
«  de  sa  mère,  libre  enfin,  une  proclamation. 

«  J'ai  laissé  à  Blaye  quelques  lignes  qui  doivent 
«  être  connues  aujourd'hui;  on  espère  plus  de  moi; 
«  ou  veut  savoir  la  triste  histoire  de  ma  détention 
«  pendant  sept  mois  dans  cette  impénétrable  bastille. 
«  Il  faut  qu'elle  soit  connue  dans  ses  plus  grands  dé- 
«  tails;  qu'on  y  voie  la  cause  de  tant  de  larmes  et  de 
«  chagrins  qui  ont  brisé  mon  cœur.  On  y  apprendra 
«  les  tortures  morales  que  j'ai  dû  souffrir.  Justice 
«  doit  y  être  rendue  à  qui  il  appartient;  mais  aussi 
«  il  y  faudra  dévoiler  les  atroces  mesures  prises  con- 
«  tre  une  femme  sans  défense,  puisqu'on  lui  a  tou 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  215 

»  jours  refusé  un  conseil,  par  un  gouvernement  à  la 
«  tête  duquel  est  son  parent,  pour  m'arracher  un  se- 
rt cret  qui,  dans  tous  les  cas,  ne  pouvait  concerner  la 
«  politique,  et  dont  la  découverte  ne  devait  pas  chan- 
«  ger  ma  situation  si  j'étais  à  craindre  pour  le  gou- 
«  vernement  français,  qui  avait  le  pouvoir  de  me 
«  garder,  mais  non  le  droit,  sans  un  jugement  que  j'ai 
«  plus  d'une  fois  réclamé. 

a  Mais  mon  parent,  mari  de  ma  tante,  chef  d'une 
«  famille  à  laquelle,  en  dépit  d'une  opinion  si  géné- 
«  ralement  et  si  justement  répandue  contre  elle,  j'a- 
«  vais  bien  voulu  faire  espérer  la  main  de  ma  fille, 
«  Louis-Philippe  enfin,  me  croyant  enceinte  et  non 
«  mariée  (ce  qui  eût  décidé  toute  autre  famille  à 
«  m'ouvrir  les  portes  de  ma  prison),  m'a  fait  infliger 
«  toutes  les  tortures  morales  pour  me  forcer  à  des 
«  démarches  par  lesquelles  il  a  cru  pouvoir  établir  le 
«  déshonneur  de  sa  nièce.  Du  reste,  s'il  faut  m'expli- 
«  quer  d'une  manière  positive  sur  mes  déclarations  et 
«  ce  qui  les  a  motivées,  sans  entrer  dans  aucuns  dé- 
«  tails  sur  mon  intérieur,  dont  je  ne  dois  compte  à 
«  personne,  je  dirai  avec  toute  vérité  qu'elles  m'ont 
«  été  arrachées  par  les  vexations,  les  tortures  mora- 
«  les  et  l'espoir  de  recouvrer  ma  liberté. 

«  Le  porteur  vous  donnera  des  détails  et  vous  par- 
«  lera  de  l'incertitude  forcée  sur  le  moment  de  mon 
«  voyage  et  sa  direction,  ce  qui  s'est  opposé  au  désir 
«  que  j'avais  de  profiter  de  votre  offre  obligeante  en 
«  vous  engageant  à  me  joindre  avant  d'arriver  à  Pra- 
«  gue,  ayant  bien  besoin  de  vos  conseils.  Aujourd'hui 
«  il  serait  trop  tard,  voulant  arriver  près  de  mes  en- 
«  fants  le  plus  tôt  possible.  Mais,  comme  rien  n'est 


216  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

«  sûr  dans  ce  monde,  et  que  je  suis  accoutumée  aux 
«  contrariétés,  si,  contre  ma  volonté,  mon  arrivée  à 
«  Prague  était  retardée,  je  compte  bien  sur  vous  à 
«  l'endroit  où  je  serais  obligée  de  m'arrêter,  d'où  j 
«  vous  écrirai;  si,  au  contraire,  j'arrive  près  de  mon 
«  fils  aussitôt  que  je  le  désire,  vous  savez  mieux  que 
«  moi  si  vous  y  devez  venir.  Je  ne  puis  que  vous  as- 
«  surer  du  plaisir  que  j'aurais  à  vous  voir  en  tout 
«  temps  et  en  tous  lieux. 

«  Marie- Caroline.  » 

«  Naples,  18  août  1833.  » 

«  Notre  ami  n'ayant  pu  encore  partir  je  reçois  des 
«  rapports  sur  ce  qui  se  passe  à  Prague  qui  ne  sont 
«  pas  de  nature  à  diminuer  mon  désir  de  m'y  rendre, 
«  mais  aussi  me  rendent  plus  urgent  le  besoin  de  vos 
«  conseils.  Si  donc  vous  pouvez  vous  rendre  à  Venise 
«  sans  tarder,  vous  m'y  trouverez,  ou  des  lettres 
«  poste  restante,  qui  vous  diront  où  vous  pouvez  me 
«  rejoindre.  Je  ferai  encore  une  partie  du  voyage  avec 
a  des  personnes  pour  lesquelles  j'ai  bien  de  l'amitié 
«  et  de  la  reconnaissance,  M.  et  madame  de  Baufifre- 
«  mont.  Nous  parlons  souvent  de  vous;  leur  dévoue- 
«  ment  à  moi  et  à  notre  Henri  leur  fait  bien  souhai- 
<«  ter  de  vous  voir  arriver.  M.  de  Mesnard*  partage 
«  bien  ce  désir.  » 

1.  Mesnard  (Louis -Charles-Bonaveniure-Pierre,  comte  de), 
né  à  Luçon  (Vendée)  le  18  septembre  1769.  Elère  de  l'Ecole  de 
Brienne.  il  devint  sous-lieutenant  aux  carabinieps  en  1786,  capi- 
taine au  régiment  de  Conti-Dragons  en  1789,  émigra  en  1791  et 
fii,,  dans  tes  gardes  du  corps  du  roi,  la  campagne  de  1792,  à 
l'armée  des  princes.    Lorsqu'elle   fut   licenciée,  il  se  retira  «a 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  217 

Madame  de  Berry  rappelle  dans  sa  lettre  un  petit 
manifeste'  publié  à  sa  sortie  de  Blaye  et  qui  ne  valait 
pas  grand'chose,  parce  qu'il  ne  disait  ni  oui  ni  non. 


Angleterre  et  prit  part  à  l'expédition  de  l'île  d'Yeu  (1795).  Atta- 
ché à  la  personne  du  duc  de  Berry,  il  ne  le  quitta  pas  jusqu'en 
1814,  rentra  avec  lui  en  France  et  devint  son  aide  de  camp  et 
son  gentilhomme  d'honneur.  En  1816,  il  fut  chargé  d'aller  à 
Marseille  recevoir  la  duchesse  de  Berry,  dont  il  fut  nommé  pre- 
mier écuyer.  Dans  la  nuit  du  13  février  1820,  il  était  auprès  du 
duc  de  Berry  lorsque  le  prince  fut  assassiné  par  Louvel.  A  la 
naissance  du  duc  de  Bordeaux,  il  fut  choisi  pour  être  son  aide 
de  camp.  Le  23  décembre  1823,  il  fut  promu  pair  de  France. 
Après  les  journées  de  juillet,  il  suivit  la  famille  royale  et  reprit 
ses  fonctions  auprès  de  la  duchesse  de  Berry,  la  suivit  en  Ven- 
dée et  fut  arrêté  avec  elle  à  Nantes  le  7  novembre  1832.  Tra- 
duit devant  la  Cour  d'assises  de  Montbrison,  il  fut  acquitté,  le 
15  mars  1833,  après  une  admirable  plaidoirie  de  M.  Hennequin, 
le  plus  éloquent  des  avocats  royalistes  après  Berryer.  Il  rejoi- 
gnit alors  la  duchesse  de  Berry,  ne  revint  en  France  qu'en 
1840,  et  mourut  à  Paria  le  18  avril  1842. 

1.  Voici  ce  petit  manifeste,  que  les  journaux  du  temps  n'osè- 
rent pas  publier,  et  qui  est  très  peu  connu. 

«  Mère  de  Henri  V,  j'étais  venue  sans  autre  appui  que  ses 
malheurs  et  son  bon  droit,  pour  mettre  un  terme  aux  calamités 
que  subit  la  France,  en  y  rétablissant  l'autorité  légitime,  l'ordre 
et  la  stabilité,  gages  nécessaires  au  repos  et  à  la  paix  des  nations. 
La  trahison  m'a  livrée  à  nos  ennemis.  Retenue  prisonnière  et 
longtemps  opprimée  par  des  personnes  auxquelles  je  n'avais  fait 
que  du  bien,  j'ai  gémi  de  leur  ingratitude  et  souffert  avec  rési- 
gnation les  maux  dont  ils  m'ont  accablée  ;  mais  je  ne  cesserai 
de  protester  contre  l'usurpation  des  droits  d'un  enfant  que  la 
justice,  les  liens  du  sang,  l'honneur  et  la  foi  jurée  obligeaient  ï 
proléger  et  à  défendre. 

«  Je  remercie  les  Français  des  nombreux  témoignages  d'atta- 
chement qu'ils  m'ont  donnés  ;  mon  cœur  n'en  perdra  jamais  la 
souvenir. 

Je  prie  tous  ceux  qu'on  a  persécutés  à  cause  de  mon  fils  ou 
de  moi,  ceux  qui  m'avaient  offert  des  conseils  dont  on  m'a 
privée  malgré  la  triste  situation  où  j'étais  réduite  et  ceux  qui 
eni  réclamé,  au  nom  de  la  France  et  du  mien,  contre  la  séques- 
tr.tnon   et  las  souffrances   morales  qui  étouffaient  jusqu'à  mes 


218  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

La  lettre  d'ailleurs  est  curieuse  comme  document 
historique,  en  révélant  les  sentiments  de  la  princesse 
à  l'égard  de  ses  parents  geôliers,  et  en  indiquant  les 
souffrances  eidurées  par  elle.  Les  réflexions  de  Ma- 
rie-Caroline sont  justes  ;  elle  les  exprime  avec  anima- 
tion et  fierté.  On  aime  encore  à  voir  cette  mère  cou- 
rageuse et  dévouée,  enchaînée  ou  libre,  constamment 
préoccupée  des  intérêts  de  son  fils.  Là,  du  moins  dans 
ce  cœur,  est  de  la  jeunesse  et  de  la  vie.  Il  m'en  coû- 
tait de  recommencer  un  long  voyage;  mais  j'étais  trop 
touché  de  la  confiance  de  cette  pauvre  princesse  pour 
me  refuser  à  ses  vœux  et  la  laisser  sur  les  grands 
chemins.  M.  Jauge  accourut  au  secours  de  ma  misère, 
comme  la  première  fois. 

Je  me  remis  en  campagne  avec  une  douzaine  de 
volumes  éparpillés  autour  de  moi,  Or,  pendant  que  je 
pérégrinais  derechef  dans  la  calèche  du  prince  de  Bé- 

plaintes,  de  recevoir  l'assurance  que  je  n'oublierai  jamais  leur 
affection,  ni  les  peines  qu'ils  ont  endurées. 

•  Les  reproches  qu'on  a  osé  m'attribuer  envers  des  amis  dont 
je  connaissais  trop  le  dévouement  pour  accuser  la  conduite 
m'ont  vivement  ottensée  :  je  désavoue  avec  indignation  ces  sup- 
positions injurieuses. 

«  Quel  que  soit  l'avenir  que  la  Providence  réserve  à  mon  fils, 
limer  la  France,  consacrer  à  réparer  ses  malheurs,  ses  soins  et 
la  vie,  désirer  qu'elle  soit  heureuse,  s'il  n'était  pas  chargé  lui- 
même  de  faire  son  bonheur,  tels  seront,  dans  tous  les  temps, 
•es  sentiments  et  ses  vœux,  tels  seront  toujours  aussi  le» 
miens. 

«  Les  Français  n'ont  joui  de  la  vraie  liberté  que  sous  la  pro- 
tection de  leur  souverain  légitime  :  c'est  à  l'héritier  du  nom,  e% 
j'espère,  des  vertus  du  grand  Henri,  qu'il  appartiendra  d'en 
continuer  le  règne,  et  de  réaliser  ce  qu'il  avait  promis  k  la 
France. 

Marie-Caroline. 

•  De  la  citadelle  de  Blaje,  le  7  juin  1833.  • 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  219 

névent,  il  mangeait  à  Londres  au  râtelier  de  son  cin- 
quième maître,  en  expectative  de  l'accident  qui  l'en- 
verra peut-être  dormir  à  Westminster,  parmi  les 
saints,  les  rois  et  les  sages;  sépulture  justement  ac- 
quise à  sa  religion,  sa  fidélité  et  ses  vertu*. 


LIVRE    VI> 


iouiual  de  Paris  à  Venise.  —  Jura.  —  Alpe8.  — Milan.  —  Veron©. 

—  Appel  des  morts.  —  La  Brenta.  —  Incidences.  —  Venise.— 
Architecture  vénitienne.  —  Antonio.  —  L'abbé  Betio  et 
M.  Gamba.  —  Salles  du  Palais  des  Doges.  —  Prisons.  —  Pri- 
son de  Silvio  Pellico.  —  Les  frari.  —  Académie  des  Beaux- 
Arts.  —  UAssomption  du  Titien.   —  Métopes  du  Parthénon. 

—  Dessins  originaux  de  Léonard  de  Vinci,  de  Michel-Ange  et 
de  Raphaâl.  —  Eglise  de  Saints-Jean-et-Paul.  —  L'arsenal.  — 
Henri  IV.  —  Frégate  partant  pour  l'Amérique.  —  Cimetière 
de  Saint-Christophe.  —   Saint-Michel  de  Murano.  —  Murano. 

—  La  femme  et  l'enfant.  —  Gondoliers.  —  Les  Bretons  et  les 
Vénitiens.  —  Déjeuner  sur  le  quai  des  Esclavons.  —  Mesda- 
mes à  Trieste.  —  Rousseau  et  Byron.  —  Beaux  génies  ins- 
pirés par  Venise.  —  Anciennes  et  nouvelles  courtisanes.  — 
Rousseau  et  Byron  nés  malheureux. 


Du  7  au  10  septembre  1833,  sur  la  route. 

Je  partis  de  Paris  le  3  septembre  1833,  prenant  la 
route  du  Simplon  par  Pontarlier. 

Salins  brûlé  était  rebâti  ;  je  l'aimais  mieux  dans  sa 
laideur  et  dans  sa  caducité  espagnoles.  L'abbé  d'Oli- 
vet  naquit  au  bord  de  la  Furieuse  ;  ce  premier  maître 
de  Voltaire,  qui  reçut  son  élève  à  l'Académie,  n'avait 
rien  de  son  ruisseau  paternel^. 

1.  Ce  livre  a  été  écrit,  du  7  au  10  septembre  1833,  sur  la 
route  de  Paris  à  Venise,  —  et  à  Venise  du  10  au  15  septembra 
1833 

2.  Pierre-Joseph   Thoulier,  abbé  à'Olivet  (1682-1768)  était  né 


222  MÉMOIRES   D  OUTRE-rOMBE 

La  grande  tempête  qui  a  causé  tant  de  naufrages 
dans  la  Manche  m'assaillit  sur  le  Jura.  J'arrivai  de 
nuit  aux  wastes  du  relais  de  Levier.  Le  caravansérail 
bâti  en  planches,  fort  éclairé,  rempli  de  voyageurs 
réfugiés,  ne  ressemblait  pas  mal  à  la  tenue  d'un  sab- 
bat. Je  ne  voulus  pas  m'arrêter;  on  amena  les  che- 
vaux. Quant  il  fallut  fermer  les  lanternes  de  la  calè- 
che, la  difficulté  fut  grande  ;  l'hôtesse,  jeune  sorcière 
extrêmement  jolie,  prêta  son  secours  en  riant.  Elle 
avait  soin  de  coller  son  lumignon,  abrité  dans  un 
tube  de  verre,  auprès  de  son  visage,  afin  d'être  vue. 

A  Pontarlier,  mon  ancien  hôte,  très  légitimiste  de 
son  vivant,  était  mort.  Je  soupai  à  l'auberge  du  Na- 
tional :  bon  augure  pour  le  journal  de  ce  nom.  Ar- 
mand Carrel  est  le  chef  de  ces  hommes  qui  n'ont  pas 
menti  aux  journées  de  Juillet. 

Le  château  de  Joux  défend  les  approches  de  Pon- 
tarlier; il  a  vu  succéder  dans  ses  donjons  deux  hom- 
mes dont  la  révolution  gardera  la  mémoire  :  Mira- 
beau et  Toussaint-Louverture,  le  Napoléon  noir,  imité 
et  tué  par  le  Napoléon  blanc.  «  Toussaint,  dit  mada- 
«  me  de  Staël,  fut  amené  dans  une  prison  de  France, 

à  Salins,  récemment  cédée  à  la  France  par  le  traité  de  Nimègue 
(1678)  et  située  sur  la  Furieuse,  affluent  de  la  Loire.  Depuis  sa 
sortie  du  collège  jusqu'en  1713,  il  avait  fait  partie  de  la  Compa- 
gnie de  Jésus,  où  il  portait  le  nom  de  P.  Thoulier.  Professeur  au 
collège  Louis-le-Grand,  il  avait  eu  Voltaire  pour  élève.  Il 
quitta  les  Jésuites  pour  suivre  plus  librement  la  vie  littéraire. 
Dès  1723,  il  entrjiit  à  l'Académie  française  et  en  devenait  un 
des  membres  les  plus  actifs.  Ses  traductions  de  la  plupart  des 
œuvres  de  Cicéron  ont  régné  longtemps  sans  rivales.  On  lui 
doit  une  excellente  Histoire  de  V Académie  française,  qui  fait 
suite  à  celle  de  Pellisson  et  qui  comprend  la  période  allant  de 
1652  à  1700.  Ce  fut  lui,  en  effet,  comme  directeur,  qui  recul 
Voltaire  à  l'Académie,  le  9  mai  1746. 


MÉMOIRES    D'OUTRE-TOMBE  223 

«  OÙ  il  périt  de  la  manière  la  plus  miséraole.  Peut- 
«  être  Bonaparte  ne  se  souvient-il  pas  seulement  de 
«  ce  forfait,  parce  qu'il  lui  a  été  moins  reproché  que 
«  les  autres.  » 

L'ouragan  croissait  :  j'essuyai  sa  plus  grande  vio- 
lence entre  Pontalier  et  Orbe.  Il  agrandissait  les  mon- 
tagnes, faisait  tinter  ks  cloches  dans  les  hameaux, 
étouffait  le  bruit  des  torrents  dans  celui  de  la  foudre, 
et  se  précipitait  en  hurlant  sur  ma  calèche,  comme 
un  grain  noir  sur  la  voile  d'un  vaisseau.  Quand  de 
bas  éclairs  lézardaient  les  bruyères,  on  apercevait 
des  troupeaux  de  moutons  immobiles,  la  tête  cachée 
entre  leurs  pattes  de  devant,  présentant  leurs  queues 
comprimées  et  leurs  croupes  velues  aux  giboulées  de 
pluie  et  de  grêle  fouettées  par  le  vent.  La  voix  de 
l'homme,  qui  annonçait  le  temps  écoulé  du  haut  d"un 
beffroi  montagnard,  semblait  le  cri  de  la  dernière 
heure». 

A  Lausanne  tout  était  redevenu  riant  :  j'avais  déjà 
bien  des  fois  visité  cette  ville  ;  je  n'y  connais  plus 
personne. 

A  Bex,  tandis  qu'on  attelait  à  ma  voiture  les  che- 
vaux qui  avaient  peut-être  traîné  le  cercueil  de  ma- 
dame de  Custine,  j'étais  appuyé  contre  le  mur  de  la 
maison  où  était  morte  mon  hôtesse  de  Fervacques. 
Elle  avait  été  célèbre  au  tribunal  révolutionnaire  par 
sa  longue  chevelure.  J'ai  vu  à  Rome  de  beaux  che- 
veux blonds  retirés  d'une  tombe. 

1.  <i  A  la  rapidité  de  ma  marche,  vous  voyez  que  je  n'ai  pas 
couché.  J'ai  pourtant  pris  quelques  notes  et  fai  eu  dans  le 
Jura,  et  ensuite  sui  le  Simplon,  un  coup  de  vent  que  je  ne 
donnerais  pas  pour  cent  éous.  »  (Lettre  à  M™«  Recamier  diU» 
de  Domo  d'Oisola,  samedi  soir  7  septembre.) 


224  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

Dans  la  vallée  du  Rhône,  je  rencontrai  une  garçon- 
nette  presque  nue,  qui  dansait  avec  sa  chèvre  ;  elle 
demandait  la  charité  à  un  riche  jeune  homme  bien 
vêtu  qui  passait  en  poste,  courrier  galonné  en  avant, 
deux  laquais  assis  derrière  le  brillant  carrosse.  Et 
vous  vous  figurez  qu'une  telle  distribution  de  la  pro- 
priété peut  exister?  Vous  pensez  qu'elle  ne  justifie 
pas  les  soulèvements  populaires? 

SioD  me  remémore  une  époque  de  ma  vie  :  de  se- 
crétaire d'ambassade  que  j'étais  à  Rome,  le  premier 
consul  m'avait  nommé  ministre  plénipotentiaire  au 
Valais. 

A  Brigg,  je  laissai  les  jésuites  s'efforçant  de  rele- 
ver ce  qui  ne  peut  l'être*  ;  inutilement  établis  aux 
pieds  du  temps,  ils  sont  écrasés  sous  sa  masse,  com- 
me leur  monastère  sous  le  poids  des  montagnes. 

J'étais  à  mon  dixième  passage  des  Alpes;  je  leur 
avais  dit  tout  ce  que  j'avais  à  leur  dire  dans  les  diffé- 
rentes années  et  les  diverses  circonstances  de  ma  vie. 
Toujours  regretter  ce  qu'il  a  perdu,  toujours  s'égarer 
dans  les  souvenirs,  toujours  marcher  vers  la  tombe 
en  pleurant  et  s'isolant  :  c'est  l'homme. 

Les  images  empruntées  de  la  nature  montagneuse 
ont  surtout  des  rapports  sensibles  avec  nos  fortunes; 
celui-ci  passe  en  silence  comme  l'épanchement  d'une 


1.  «  Quand  la  bulle  Sollicitudo  omnium  ecclesiarum,  vint,  le 
7  août  1814,  sanctionner  l'œuvre  de  restauration  de  la  Compa- 
gnie de  Jésus,  les  cantons  primitifs  de  la  Suisse  ne  restèrent 
pas  insensibles  aux  joies  de  la  catholicité.  Ignace  Brocard,  Jac- 
ques Roh,  Gaspard  Rothenflue  et  plusieurs  de  leurs  compatrio- 
tes s'engagèrent  sons  le  drapeau  de  l'Ordre  à  peine  rétabli.  Le 
Valais  rendit  aux  Jésuites  leur  ancien  collège  de  Brigg.  ■ 
(J.  Crétineau-Joly,  Histoire  du  Sonderbund,  t.  I,  p.  428). 


MÉMOIRES  D'OUTRE-TOMBE  225 

«ource  ;  celui-ci  attaciie  un  bruil  à  son  cours  comme 
un  torrent;  celui-là  jette  son  existence  comme  une 
cataracte  qui  épouvante  et  disparaît. 

Le  Simplon  a  déjà  l'air  abandonné,  de  même  que 
la  vie  de  Napoléon  ;  de  même  que  cette  vie,  il  n'a 
plus  que  sa  gloire  :  c'est  un  trop  grand  ouvrage  pour 
appartenir  aux  petits  États  auxquels  il  est  dévolu.  Le 
génie  n'a  point  de  famille  ;  son  héritage  tombe  par 
droit  d'aubaine  à  la  plèbe,  qui  le  grignote,  et  plante 
un  chou  où  croissait  un  cèdre. 

La  dernière  fois  que  je  traversai  le  Simplon,  j'al- 
lais en  ambassade  à  Rome;  je  suis  tombé;  les  pâtres 
que  j'avais  laissés  au  haut  de  la  montagne  y  sont 
encore  :  neiges,  nuages,  roches  ruiniques,  forêts  de 
pins,  fracas  des  eaux,  environnent  incessamment  la 
hutte  menacée  de  l'avalanche.  La  personne  la  plus 
vivante  de  ces  chalets  est  la  chèvre.  Pourquoi  mou- 
rir? je  le  sais.  Pourquoi  naître?  je  l'ignore.  Tou- 
tefois, reconnaissez  que  les  premières  souffrances,  les 
souffrances  morales,  les  tourments  de  l'esprit  sont  de 
moins  chez  les  habitants  de  la  région  des  chamois  et 
des  aigles.  Lorsque  je  me  rendais  au  congrès  de  Vé- 
rone, en  1822,  la  station  du  pic  du  Simplon  était  te- 
nue par  une  Française;  au  milieu  d'une  nuit  froide 
et  d'une  bourrasque  qui  m'empêchait  de  la  voir,  elle 
me  parla  de  la  Scala  de  Milan;  elle  attendait  des  ru- 
bans de  Paris  :  sa  voix,  la  seule  chose  que  je  con- 
naisse de  cette  femme,  était  fort  douce  à  travers  les 
ténèbres  et  les  vents. 

La  descente  sur  Domo  d'Ossola  m'a  paru  de  plus 
en  plus  merveilleuse  ;  un  certain  jeu  de  lumière  et 
d'ombre  en  accroissait  la  magie.  On  était  caressé 
VI  15 


^6  MÉMOIRES   D  OUTRE-TOMBE 

d'un  petit  souffle  que  notre  ancienne  langue  appelait 
Vaure;  sorte  d'avant-brise  du  matin,  baignée  et  par 
fumée  dans  la  rosée.  J'ai  retrouvé  le  lac  Majeur,  où 
je  fus  si  triste  en  1828,  et  que  y'aperçus  de  la  vallée 
de  Bellinzona,  en  1832.  A  Sesto-Calende,  l'Italie  s'est 
annoncée  :  un  Paganini  aveugle  chante  et  joue  du 
violon  au  bord  du  lac  en  passant  le  Tessin. 

Je  revis,  en  entrant  à  Milan,  la  magnifique  allée  de 
tulipiers  dont  personne  ne  parle  ;  les  voyageurs  les 
prennent  apparemment  pour  des  platanes.  Je  réclame 
contre  ce  silence  en  mémoire  de  mes  sauvages  :  c'est 
bien  le  moins  que  l'Amérique  donne  des  ombrages 
à  l'Italie.  On  pourrait  aussi  planter  à  Gênes  des  ma- 
gnolias mêlés  à  des  palmiers  et  des  orangers.  Mais 
qui  songe  à  cela?  qui  pense  à  embellir  la  terre?  on 
laisse  ce  soin  à  Dieu.  Les  gouvernements  sont  occu- 
pés de  leur  chute,  et  l'on  préfère  un  arbre  de  carton 
sur  un  théâtre  de  fantoccini  au  magnolia  dont  les  ro- 
ses parfumeraient  le  berceau  de  Christophe  Colomb. 

A  Milan,  la  vexation  pour  les  passe-ports  est  aussi 
stupide  que  brutale.  Je  ne  traversai  pas  Vérone  sans 
émotion  ;  c'était  là  qu'avait  réellement  commencé  ma 
carrière  politique  active.  Ce  que  le  monde  aurait  pu 
devenir,  si  cette  carrière  n'eût  été  interrompue  par 
une  misérable  jalousie,  se  présentait  à  mon  esprit. 

Vérone,  si  animée  en  1822  par  la  présence  des 
souverains  de  l'Europe,  était  retournée  en  1833  au  si- 
lence; le  congrès  était  aussi  passé  dans  ses  rues  soli- 
taires que  la  cour  des  Scaligeri  et  le  sénat  des  Ro- 
mains. Les  arènes,  dont  les  gradins  s'étaient  offerts 
à  mes  regards  chargés  de  cent  mille  speclacteurs, 
béaient  désertes;  les  édifices,  que  j'avais    admirés 


MÉMOIRES   D'OUTRE-TOMBE  227 

SOUS  l'illumination  brodée  à  leur  architecture,  s'en- 
veloppaient, gris  et  nus,  dans  une  atmosphère  de 
pluie. 

Combien  s'agitaient  d'ambitions  parmi  les  acteurs 
de  Vérone  1  que  de  destinées  de  peuples  examinées, 
discutées  et  pesées  1  Faisons  l'appel  de  ces  poursui- 
vants de  songes;  ouvrons  le  livre  du  jour  de  colère  : 
Liber  scriptus  proferetur;  monarques I  princes!  mi 
nistres  1  voici  votre  ambassadeur,  voici  votre  collègue 
revenu  à  son  poste  :  où  êtes-vous?  répondez. 

L'empereur  de  Russie  Alexandre  ?  —  Mort. 

L'empereur  d'Autriche  François  I?  —  Mort. 

Le  roi  de  France  Louis  XVIII?  —  Mort. 

Le  roi  de  France  Charles  X?  —  Mort. 

Le  roi  d'Angleterre  George  IV?  —  Mort. 

Le  roi  de  Naples  Ferdinand  I"?    -  Mort. 

Le  duc  de  Toscane?  —  Mort. 

Le  pape  Pie  VII?  —  Mort. 

Le  roi  de  Sardaigne  Charles-Félix?  —  Mort. 

Le  duc  de  Montmorency,  ministre  des  affaires  étran- 
gères de  France?  —  Mort. 

M.  Canning,  ministre  des  afiFaires  étrangères  d'An- 
gleterre? —  Mort. 

M.  de  Bernstorf,  ministre  des  affaires  étrangères 
en  Prusse?  —  Mort. 

M.  de   Gentz,    de  la  chancellerie  d'Autriche  ?  — 
Mort. 

Le  cardinal  Consalvi,  secrétaire  d'État  de  Sa  Sain- 
teté?  —  Mort. 

M.  de  Serre,  mon  collègue  au  congrès?  —  Mort. 

M.  d'Aspremont,  mon  secrétaire  d'ambassade?  — 
Mort. 


228  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

Le  comte  de  Neipperg,  mari  de  la  veuve  de  Napo- 
léon? —  Mort. 

La  comtesse  Tolstoï?  —  Morte. 

Son  grand  et  jeune  fils?  —  Mort. 

Mon  hôte  du  palais  Lorenzi?  —  Mort». 

Si  tant  d'hommes  couchés  avec  moi  sur  le  registre 
du  congrès  se  sont  fait  inscrire  à  l'obituaire  ;  si  des 
peuples  et  des  dynasties  royales  ont  péri  ;  si  la  Polo- 
gne a  succombé  ;  si  l'Espagne  est  de  nouveau  anéan- 
tie; si  je  suis  allé  à  Prague  m'enquérir  des  restes  fu- 
gitifs de  la  grande  race  dont  j'étais  le  représentant  à 
Vérone,  qu'est-ce  donc  que  les  choses  de  terre?  Per- 
sonne ne  se  souvient  des  discours  que  nous  tenions 
autour  de  la  table  du  prince  de  Metternich;  mais,  6 
puissance  du  génie  !  aucun  voyageur  n'entendra  ja- 
mais chanter  l'alouette  dans  les  champs  de  Vérone 
sans  se  rappeler  Shakespeare.  Chacun  de  nous,  en 
fouillant  à  diverses  profondeurs  dans  sa  mémoire, 
retrouve  une  autre  couche  de  morts,  d'autres  senti- 
ments éteints,   d'autres   chimères   qu'inutilement  il 

1.  Dans  son  Congrès  de  Vérone,  publié  en  1838,  Chateau- 
briand complète  ainsi  cet  Appel  des  personnages  de  Vérone  et 
de  la  guerre  d'Espagne  ?  «  Combien  manque-t-il  encore  de 
personnages  parmi  ceux  que  l'on  a  comptés  pendant  la  guerre 
d'Espagne.  Ferdinand  VII  n'est  plus,  Mina  n'est  plus,  M.  de 
Rayneval  n'est  plus,  sans  parler  du  premier  de  tous  à  mes  yeux, 
de  Carrel,  échappé  des  champs  de  la  Catalogne  et  tombé  k 
Vincennes.  Carrel,  je  vous  félicite  d'avoir,  d'un  seul  pas,  achevé 
le  voyage  dont  le  trajet  prolongé  devient  si  fatigant  et  si  désert. 
J'envie  ceux  qui  sont  partis  avant  moi  :  comme  les  soldats  de 
César,  à  Brindes,  du  haut  des  rochers  du  rivage,  je  jette  ma  vue 
•nr  la  grande  mer  ;  je  regarde  vers  l'Epire,  dans  l'attente  de 
Toir  revenir  les  vaisseaux  qui  ont  passé  les  premières  légions 
pour  m'enlever  à  mon  tour.  »  {Congrès  de  Vérone,  deuxième 
partie,  chapitre  XXYII). 


MEMOIRES    D  OUTRE-TOMBE  229 

allaita,  comme  celles  d'Herculanum,  à  la  mamelle  de 
l'Espérance.  En  sortant  de  Vérone,  je  fus  obligé  de 
changer  de  mesure  pour  supputer  le  temps  passé  ;  je 
rétrogradais  de  vingt-sept  années,  car  je  n'avais  pas 
fait  la  route  de  Vérone  à  Venise  depuis  1806.  A  Bres- 
cia,  à  Vicence,  à  Padoue,  je  traversai  les  murailles 
de  Palladio,  de  Scamozzi,  de  Franceschini,  de  Nicolas 
de  Pise,  de  frère  Jean, 

Les  bords  de  la  Brenta  trompèrent  mon  attente; 
ils  étaient  demeurés  plus  riants  dans  mon  imagina- 
tion :  les  digues  élevées  le  long  du  canal  enterrent 
trop  les  marais.  Plusieurs  villa  ont  été  démolies; 
mais  il  en  reste  encore  quelques-unes  très  élégantes. 
Là  demeure  peut-être  le  signor  Pococurante^  que  les 
grandes  dames  à  sonnets  dégoûtaient,  que  les  deux 
jolies  filles  commençaient  fort  à  lasser,  que  la  musi- 
que fatiguait  au  bout  d'un  quart  d'heure,  qui  trou- 
vait Homère  d'un  mortel  ennui,  qui  détestait  le  pieux 
Énée,  le  petit  Ascagne,  l'imbécile  roi  Latinus,  la  bour- 
geoise Amate  et  l'insipide  Lavinie;  qui  s'embarras- 
sait peu  d'un  mauvais  dîner  d'Horace  sur  la  route  de 
Brindes;  qui  déclarait  ne  vouloir  jamais  lire  Cicéron 
et  encore  moins  Milton,  ce  barbare,  gâteur  de  l'enfer 
et  du  diable  du  Tasse.  «  Hélas  1  disait  tout  bas  Can- 
«  dide  à  Martin,  j'ai  bien  peur  que  cet  homme-ci  n'ait 
«  un  souverain  mépris  pour  nos  poètes  allemands*  1  » 

Malgré  mon  demi-désappointement  et  beaucoup  de 
dieux  dans  les  petits  jardins,  j'étais  charmé  des  arbres 

1.  Et  non  le  signor  Procurante,  comme  le  portent  les  précé- 
dentes éditions  des  Mémoires. 

2.  Voltaire,  Candide,  chapitre  XXV  :  VisiU  ehex  le  seigneuf 
Pococurante,  noble  vénitien. 


230  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

de  éoie,  des  orangers,  des  figuiers  et  de  la  douceur 
de  l'air,  moi  qui,  si  peu  de  temps  auparavant,  chemi- 
nais dans  les  sapinières  de  la  Germanie  et  sur  les 
monts  des  Tchèques  où  le  soleil  a  mauvais  visage. 

J'arrivai  le  10  de  septembre  au  lever  du  jour  à  Fu- 
sina,  que  Philippe  de  Comines  et  Montaigne  appel- 
lent Chaffousine.  A  dix  heures  et  demie,  j'étais  débar- 
qué à  Venise.  Mon  premier  soin  fut  d'envoyer  au  bu- 
reau de  la  poste  :  il  ne  s'y  trouva  rien  ni  à  mon 
adresse  directe  ni  à  l'adresse  indirecte  de  Paolo  :  de 
madame  la  duchesse  de  Berry,  aucune  nouvelle.  J'é- 
crivis au  comte  Griffî,  ministre  deNaples  à  Florence, 
pour  le  prier  de  me  faire  connaître  la  marche  de  Son 
Altesse  Royale. 

M'étant  mis  en  règle,  je  me  résolus  d'attendre  pa- 
tiemment la  princesse  :  Satan  m'envoya  une  tenta- 
tion. Je  désirai,  par  ses  suggestions  diaboliques,  de- 
meurer seul  une  quinzaine  de  jours  à  Thôtel  de  l'Eu- 
rope, au  détriment  de  la  monarchie  légitime.  Je  sou- 
haitai de  mauvais  chemins  à  l'auguste  voyageuse, 
sans  songer  que  ma  restauration  du  roi  Henri  V  pour- 
rait être  retardée  d'un  demi-mois  :  j'en  demande, 
comme  Danton,  pardon  à  Dieu  et  aux  hommes. 

Venise,  hôtel  de  l'EuropCy  40  septembre  4833> 

VENISE. 

Salve,  Italum  Regina  .  . 

Nec  tu  semper  eris.  (SANNàZAR.) 

0  d'Italia  dolente 

Eterno  lume 

Venexia  1  (Ciubrera.) 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  231 

On  peut,  à  Venise,  se  croire  sur  le  tillac  d'une 
superbe  galère  à  l'ancre,  sur  le  Bucenture,  où  l'on 
vous  donne  une  fête,  et  du  bord  duquel  vous  aper- 
cevez à  l'entour  des  choses  admirables.  Mon  auberge, 
l'hôtel  de  l'Europe,  est  placée  à  l'entrée  du  grand 
canal,  en  face  de  la  Douane  de  mer,  de  la  Giudecca  et 
de  Saint-Georges-Majeur.  Lorsqu'on  remonte  le  grand 
canal  entre  les  deux  files  de  ses  palais,  si  marqués  de 
leurs  siècles,  si  variés  d'architecture,  lorsqu'on  se 
transporte  sur  la  grande  et  la  petite  place,  que  l'on 
contemple  la  basilique  et  ses  dômes,  le  palais  des 
doges,  les  procurazie  nuove,  la  Zucca,  la  tour  de 
l'Horloge,  le  beffroi  de  Saint-Marc,  la  colonne  du  Lion, 
tout  cela  mêlé  aux  voiles  et  aux  mâts  des  vaisseaux,  au 
mouvement  de  la  foule  et  des  gondoles,  à  l'azur  du 
ciel  et  de  la  mer,  les  caprices  d'un  rêve  ou  les  jeux 
d'une  imagination  orientale  n'ont  rien  de  plus  fantas- 
tique. Quelquefois  Cicéri*  peint  et  rassemble  sur  une 
toile,  pour  les  prestiges  du  théâtre,  des  monuments 
de  toutes  les  formes,  de  tous  les  temps,  de  tous  les 
pays,  de  tous  les  climats  •  c'est  encore  Venise. 

Ces  édifices  surdorés,  embellis  avec  profusion  par 
Giorgione,  Titien,  Paul  Véronèse,  Tintoret,  Jean  Bel- 
Uni,  Paris  Bordone,  les  deux  Palma,  sont  remplis  de 
bronzes,  de  marbres,  de  granits,  de  porphyres,  d'an- 
tiques précieuses,  de  manuscrits  rares  ;  leur  magie 
intérieure  égale  leur  magie  extérieure  ;  et  quand,  à  la 

1.  Cicéri  (Pierre-Luc-Charles),  peintre-décorateur  français,  né 
le  17  août  1782,  mort  le  22  août  1868.  Les  toiles  qu'il  exécuta 
pour  TAcadémie  royale  de  musique  ont  fait  de  lui  le  maître  de 
l'art  décoratif.  Ses  plus  célèbres  décors  sont  ceux  de  la  Lampe 
merveilleuse,  de  la  Muette  de  Portici,  de  Guillaume  Tell,  de 
Robert  le  Diable,  de  la  Vestale,  de  Moïse  et  à'Armide, 


232  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

clarté  suave  qui  les  éclaire,  on  découvre  les  noms 
illustres  et  les  nobles  souvenirs  attachés  à  leurs 
voûtes,  on  s'écrie  avec  Philippe  de  Comines  :  «  C'est 
la  plus  triomphante  cité  que  j'aie  jamais  vue!  » 

Et  pourtant  ce  n'est  plus  la  Venise  du  ministre  de 
Louis  XI,  la  Venise  épouse  de  l'Adriatique  et  domi- 
natrice des  mers;  la  Venise  qui  donnait  des  empe- 
reurs à  Constantinople,  des  rois  à  Chypre,  des  princes 
à  la  Dalmatie,  au  Péloponèse,  à  la  Crète;  la  Venise 
qui  humiliait  les  Césars  de  la  Germanie,  et  recevait  à 
ses  foyers  inviolables  les  papes  suppliants  ;  la  Venise 
de  qui  les  monarques  tenaient  à  honneur  d'être 
citoyens,  à  qui  Pétrarque,  Pléthon,Bessarion  léguaient 
les  débris  des  lettres  grecques  et  latines  sauvées  du 
naufrage  de  la  barbarie  ;  la  Venise  qui,  république  au 
milieu  de  l'Europe  féodale,  servait  de  bouclier  à  la 
chrétienté  ;  la  Venise,  planteuse  de  lions,  qui  mettait 
sous  ses  pieds  les  remparts  dePtolémaïde,  d'Ascalon, 
de  Tyr,  et  abattait  le  croissant  à  Lépante  ;  la  Venise 
dont  les  doges  étaient  des  savants  et  les  marchands 
des  chevaliers  ;  la  Venise  qui  terrassait  l'Orient  ou  lui 
achetait  ses  parfums,  qui  rapportait  de  la  Grèce  des 
turbans  conquis  ou  des  chefs-d'œuvre  retrouvés  ;  la 
Venise  qui  sortait  victorieuse  de  la  ligue  ingrate  de 
Cambrai,  la  Venise  qui  triomphait  par  ses  fêtes,  ses 
courtisanes  et  ses  arts,  comme  par  ses  armes  et  ses 
grands  hommes  ;  la  Venise  à  la  fois  Corinthe,  Athènes 
et  Carthage,  ornant  sa  tête  de  couronnes  rostrales  et 
de  diadèmes  de  fleurs. 

Ce  n'est  plus  même  la  cité  que  je  traversai  lorsque 
j'allais  visiter  les  rivages  témoins  de  sa  gloire  ;  mais, 
grâce  à  ses  brises  voluptueuses  et  à  ses  flots  amènes, 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  îi-'îl 

ehe  garde  un  charme  ;  c'est  surtout  aux  pays  en  déca- 
dence qu'un  beau  climat  est  nécessaire.  Il  y  a  assez 
de  civilisation  à  Venise  pour  que  l'existence  y  trouve 
ses  délicatesses.  La  séduction  du  ciel  empêche  d'avoir 
besoin  déplus  de  dignité  humaine  ;  une  vertu  attrac- 
tive s'exhale  de  ces  vestiges  de  grandeur,  de  ces 
traces  des  arts  dont  on  est  environné.  Les  débris 
d'une  ancienne  société  qui  produisit  de  telles  choses, 
en  vous  donnant  du  dégoût  pour  une  société  nouvelle, 
ne  vous  laissent  aucun  désir  d'avenir.  Vous  aimez  à 
vous  sentir  mourir  avec  tout  ce  qui  meurt  autour  de 
vous  ;  vous  n'avez  d'autre  soin  que  de  parer  les 
restes  de  votre  vie  à  mesure  qu'elle  se  dépouille.  La 
nature,  prompte  à  ramener  de  jeunes  générations  sur 
des  ruines  comme  à  les  tapisser  de  fleurs,  conserve 
aux  races  les  plus  afTaiblies  l'usage  des  passions  et 
l'enchantement  des  plaisirs. 

Venise  ne  connut  point  l'idolâtrie;  elle  grandit 
chrétienne  dans  l'île  où  elle  fut  nourrie,  loin  de  la 
brutalité  d'Attila.  Les  descendantes  des  Scipions,  les 
Paule  et  les  Eustochie,  échappèrent  dans  la  grotte  de 
Betliléem  à.  la  violence  l'Alaric.  A  part  de  toutes  les 
autres  cités,  fille  aînée  de  la  civilisation  antique  sans 
avoir  été  déshonorée  par  la  conquête,  Venise  ne 
renferme  ni  décombres  romains,  ni  monuments  des 
Barbares.  On  n'y  voit  point  non  plus  ce  que  l'on  voit 
dans  le  nord  et  l'occident  de  l'Europe,  au  milieu  des 
progrès  de  l'industrie;  je  veux  parler  de  ces  cons- 
tructions neuves,  de  ces  rues  entières  élevées  à  la 
hâte,  et  dont  les  maisons  demeurent  ou  non  achevées, 
ou  vides.  Que  pourrait-on  bâtir  ici  ?  de  misérables 
bouges  qui  montreraient  la  pauvreté  de  conception 


234  MÉMOIRES    D  OUTRE-TOMBE 

des  fils  auprès  de  la  magnificence  du  génie  des  pères; 
des  cahutes  blanchies  qui  n'iraient  pas  au  talon  de» 
gigantesques  demeures  des  Foscari  et  des  Pesaro. 
Quand  on  avise  la  truelle  de  mortier  et  la  poignée  de 
plâtre  qu'une  réparation  urgente  a  forcé  d'appliquer 
contre  un  chapiteau  de  marbre,  on  est  choqué.  Mieux 
valent  les  planches  vermoulues  barrant  les  fenêtres 
grecques  ou  moresques,  les  guenilles  mises  à  sécher 
sur  d'élégants  balcons,  que  l'empreinte  de  la  chétive 
main  de  notre  siècle. 

Que  ne  puis-je  m'enfermer  dans  cette  ville  en  har- 
monie avec  ma  destinée,  dans  cette  ville  des  poètes, 
oii  Dante, Pétrarque,  Byron,  passèrentl  Que  ne  puis-je 
achever  d'écrire  mes  Mémoires  à  la  lueur  du  soleil 
qui  tombe  sur  ces  pages  !  L'astre  brûle  encore  dans 
ce  moment  mes  savanes  floridiennes  et  se  couche  ici 
à  l'extrémité  du  grand  canal.  Je  ne  le  vois  plus;  mais, 
à  travers  une  clairière  de  cette  solitude  de  palais,  ses 
rayons  frappent  le  globe  de  \a.  Douane,  les  antennes  des 
barques,  les  vergues  des  navires,  et  le  portail  du  cou- 
vent de  Saint-Georges-Majeur.  La  tour  du  monastère, 
changée  en  colonne  de  rose,  se  réfléchit  dans  les  va- 
gues; la  façade  blanche  de  l'église  est  si  fortement 
éclairée,  que  je  distingue  les  plus  petits  détails  du  ci- 
seau. Les  enclôtures  des  magasins  de  la  Giudecca  sont 
peintes  d'une  lumière  titienne;  les  gondoles  du  canal 
et  du  port  nagent  dans  la  même  lumière.  Venise  est  là, 
assise  sur  le  rivage  de  la  mer,  comme  une  belle  femme 
qui  va  s'éteindre  avec  le  jour  :  le  vent  du  soir  soulève 
ses  cheveux  embaumés;  elle  meurt  saluée  par  toutes 
les  grâces  et  tous  les  sourires  de  la  nature.* 

i.  £d  même  temps  qu'il  traçait  ces  belles  pages,  le  mftme  jour, 


MÉMOIRES  D  OUTRE-TOMBE  235 

Venise,  septembre  1833. 

A  Venise,  en  1806.  il  y  avait  un  jeune  signor  Ar- 
mani, traducteur  italien  ou  ami  du  traducteur  du 
Génie  du  Christianisme.  Sa  sœur,  comme  il  disait, 
était  nonne,  monaca.  Il  y  avait  aussi  un  juif  allant  à 
la  comédie  du  grand  Sanhédrin  de  Napoléon*  et  qui 
reluquait  ma  bourse  ;  plus  M.  Lagarde,  chef  des 
espions  français,  lequel  me  donna  à  dîner  :  mon  tra- 
ducteur, sa  sœur,  le  juif  du  Sanhédrin,  ou  sont  morts 
ou  n'habitent  plus  Venise.  A  cette  époque  je  demeu- 
rais à  l'hôtel  du  Lion-Blanc,  près  du  Rialto;  cet  hôtel  a 
changé  de  lieu.  Presque  en  face  de  mon  ancienne 
auberge  est  le  palais  Foscari  qui  tombe.  Arrière  toutes 

Chateaubriand  trouvait  le  loisir  d'écrire  à  M™<>  Récamier  cette 
jolie  lettre: 

«  Venise,  10  septembre  1833.  —  Je  voudrais  bien  que  vous 
fussiez  ici.  Le  soleil,  que  je  n'avais  pas  vu  depuis  Paris,  vient 
de  paraître.  Je  suis  logé  à  l'entrée  du  grand  canal,  ayant  la 
mer  à  l'horizon  et  sous  ma  fenêtre.  Ma  fatigue  est  extrême,  et 
pourtant  je  ne  puis  m'empêcher  d'être  sensible  à  ce  beau  et 
triste  spectacle  d'une  ville  si  charmante  et  si  désolée,  et  d'une 
mer  presque  sans  vaisseaux.  Et  puis,  les  vingt-six  ans  écoulés  à 
compter  du  jour  où  je  quittai  Venise,  pour  aller  m'embarquer 
à  Trieste  pour  la  Grèce  et  Jérusalem  I  Si  je  ne  vous  rencontrais 
pas  dans  ce  quart  de  siècle,  que  je  dirais  des  choses  rudes  au 
siècle  1  Je  n'ai  rien  trouvé  pour  me  diriger  ici  :  on  est  bien  bon, 
mais  bien  étourdi.  Je  vais  être  obligé  d'attendre  des  réponses 
de  Florence.  C'est  donc  huit  jours  à  courir  Venise  ;  je  les  met- 
trai à  profit,  et  à  la  Saint-François  je  vous  montrerai  tout  cela. 
A  vous,  avec  toute  la  douceur  de  ce  climat  si  différent  de  celui 
des  Gaules  1 

«  Je  ne  suis  point  encore  sorti  de  mon  auberge.  On  faisait 
des  prières  pour  la  cessation  de  la  pluie  ;  elle  a  cessé  à  mon 
arrivée  :  c'est  de  bon  augure.  A  bientôt.  » 

1.  Sur  le  grand  Sanhédrin,  qui  se  réunit  à  Paris,  sur  l'ordre 
de  Napoléon,  à  la  fin  de  1806,  voir  au  tome  III  la  note  l  de  la 
page  202. 


236  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

ces  vieilleries  de  ma  vie!  j'en  deviendrais  fou  à  force 
de  ruines:  parlons  du  présent. 

J'ai  essayé  de  peindre  l'effet  général  de  l'architec- 
ture de  Venise;  afin  de  me  rendre  compte  des  détails, 
j'ai  remonté,  descendu  et  remonté  le  grand  canal, 
vu  et  revu  la  place  Saint-Marc. 

Il  faudrait  des  volumes  pour  épuiser  ce  sujet.  Le 
fabbriche  più  cospicue  di  Venezia  du  comte  Cicognara 
fournissent  le  trait  des  monuments  ;  mais  les  exposi- 
tions ne  sont  pas  nettes.  Je  me  contenterai  de  noter 
deux  ou  trois  des  agencements  les  plus  répétés. 

Du  chapiteau  d'une  colonne  corinthienne  se  décrit 
un  demi-cercle  dont  la  pointe  descend  sur  le  chapi- 
teau d'une  autre  colonne  corinthienne:  juste  au  milieu 
de  ces  styles  s'en  élève  une  troisième,  même  dimen- 
sion et  même  ordre  ;  du  chapiteau  de  cette  colonne 
centrale  partent  à  droite  et  à  gauche  deux  épicycles 
dont  les  extrémités  se  vont  aussi  reposer  sur  les  cha- 
piteaux d'autres  colonnes.  Il  résulte  de  ce  dessin  que 
les  arcs,  en  se  coupant,  donnent  naissance  à  des 
ogives  au  point  de  leur  intersection»,  de  sorte  qu'il  se 
forme  un  mélange  charmant  de  deux  architectures, 
du  plein  cintre  romain  et  de  l'ogive  arabe  gothique 
ou  moyen  âge  d'origine;  mais  il  est  certain  qu'elle 
existe  dans  les  monuments  dits  cyclopéens:  je  l'ai 
vue  très  pure  dans  les  tombeaux  d'Argos.^ 

Le  palais  du  doge  offre   des  entrelacs  reproduits 

1.  Il  est  clair  à  mes  yeux  que  l'ogive  dont  on  va  cher:her  si 
loin  l'origine  prétendue  mystérieuse  est  née  fortuitement  d« 
l'intersection  des  deux  cerles  de  plein  cintre  ;  aussi  la  retrouve- 
t-on  partout.  Les  architectes  n'ont  fait  dans  la  suite  que  1« 
dégager  des  dessins  dans  lesquels  elle  figurait.  Ch. 

2.  Voyei  la  note  précédente.  Ch. 


MÉMOIRES    D'OUTRE-TOMBE  237 

dans  quelques  autres  palais,  particulièrement  au 
palais  Foscari:  les  colonnes  soutiennent  des  cintres 
ogives;  ces  cintres  laissent  entre  eux  des  vides  :  entre 
ces  vides  l'architecte  a  placé  deux  rosaces.  La  rosace 
déprime  l'extrémité  des  deux  ellipses.  Ces  rosaces, 
qui  se  touchent  par  un  point  de  leur  circonférence 
dans  la  façade  du  bâtiment,  deviennent  des  espèces 
de  roues  alignées  sur  lesquelles  s'exalte  le  reste  de 
l'édifice. 

Dans  toute  construction,  la  base  est  ordinairement 
forte;  le  monument  diminue  d'épaisseur  à  mesure 
qu'il  envahit  le  ciel.  Le  palais  ducal  est  tout  juste  le 
contraire  de  cette  architecture  naturelle  :  la  base,  per- 
cée de  légers  portiques  que  surmonte  une  galerie  en 
arabesques  endentées  de  quatre  feuilles  de  trèfle  à 
jour,  soutient  une  masse  carrée  presque  nue  :  on  dirait 
d'une  forteresse  bâtie  sur  des  colonnes,  ou  plutôt  d'un 
édifice  renversé  planté  sur  son  léger  couronnement 
et  dont  l'épaisse  racine  serait  en  l'air. 

Les  masques  et  les  têtes  architecturales  sont  remar- 
quables dans  les  monuments  de  Venise.  Au  palais 
Pesaro,  l'entablement  du  premier  étage,  l'ordre  dori- 
que, est  décoré  de  tètes  de  géants  ;  l'ordre  ionique 
du  second  étage  est  enlié  de  têtes  de  chevaliers  qui 
sortent  horizontalement  du  mur,  le  visage  tourné  vers 
l'eau  :  les  unes  s'enveloppent  d'une  mentonnière,  les 
autres  ont  la  visière  à  demi  baissée;  toutes  ont  des 
casques  dont  les  panaches  se  recourbent  en  ornements 
sous  la  corniche.  Enfin,  au  troisième  étage,  à  l'ordre 
corinthien,  se  montrent  des  têtes  de  statues  féminines 
aux  cheveux  différemment  noués. 

A  Saint-Marc,  bosselé  de  dômes,  incrusté  de  mosaï- 


238  MÉMOIRES   D'ODTRE-TOMBE 

ques,  chargé  d'incohérentes  dépouilles  de  l'Orient,  je 
me  trouvais  à  la  fois  à  Saint-Vital  de  Ravenne,  à  Sainte- 
Sophie  de  Constantinople,  à  Saint-Sauveur  de  Jéru- 
salem, et  dans  ces  moindres  églises  de  la  Morée,  de 
Chio  et  de  Malte:  Saint-Marc,  monument  d'architec- 
ture byzantine,  composite  de  victoire  et  de  conquête 
élevé  à  la  croix,  comme  Venise  entière  est  un  trophée. 
L'effet  le  plus  remarquable  de  son  architecture  est 
son  obscurité  sous  un  ciel  brillant;  mais  aujourd'hui, 
10  septembre,  la  lumière  du  dehors,  émoussée,  s'har- 
moniait  avec  la  basilique  sombre.  On  achevait  les 
quarante  heures  ordonnées  pour  obtenir  du  beau 
temps.  La  ferveur  des  fidèles,  priant  contre  la  pluie, 
était  grande:  un  ciel  gris  et  a<iueux  semble  la  peste 
aux  Vénitiens. 

Nos  vœux  ont  été  exaucés:  la  soirée  est  devenue 
charmante;  la  nuit  je  me  suis  promené  sur  le  quai. 
La  mer  s'étendait  unie;  les  étoiles  se  mêlaient  aux 
feux  épars  des  barques  et  des  vaisseaux  ancrés  çà  et 
là.  Les  cafés  étaient  remplis  ;  mais  on  ne  voyait  ni 
Polichinelles,  ni  Grecs,  ni  Barbaresques  :  tout  finit 
Une  madone,  fort  éclairée  au  passage  d'un  pont,  atti- 
rait la  foule  :  de  jeunes  filles  à  genoux  disaient  dévo- 
tement leurs  patenôtres  ;  de  la  main  droite  elles  fai- 
saient le  signe  de  la  croix,  de  la  main  gauche  elles 
arrêtaient  les  passants.  Rentré  à  mon  auberge,  je  me 
suis  couché  et  endormi  au  chant  des  gondoliers  sta- 
tionnés sous  mes  fenêtres. 

J'ai  pour  guide  Antonio,  le  plus  vieux  et  le  plus  ins- 
truit des  ciceroni  du  pays  :  il  sait  par  cœur  les  palais» 
les  statues  et  les  tableaux. 

Le  11  septembre,  visite  à  Tabbé  Betio  et  à  M.  Gamba» 


MÉMOIRES    D'OUTRE-TOMBE  239 

conservateurs  de  la  bibliothèque:  ils  m'ont  reçu  avec 
une  extrême  politesse,  bien  que  je  n'eusse  aucune 
lettre  de  recommandation. 

En  parcourant  les  chambres  du  palais  ducal,  on 
marche  de  merveilles  en  merveilles.  Là  se  déroule 
l'histoire  entière  de  Venise  peinte  par  les  plus  grands 
maîtres  :  leurs  tableaux  ont  été  mille  fois  décrits. 

Parmi  les  antiques,  j'ai,  comme  tout  le  monde, 
remarqué  le  groupe  du  Cygne  et  de  Léda,  et  le  Gany- 
mède  dit  de  Praxitèle.  Le  cygne  est  prodigieux 
d'étreinte  et  de  volupté  ;  Léda  est  trop  complaisante. 
L'aigle  du  Ganymède  n'est  point  un  aigle  réel;  il  a 
l'air  de  la  meilleure  bête  du  monde.  Ganymède,  charmé 
d'être  enlevé,  est  ravissant  :  il  parle  à  l'aigle  qui  lui 
parle. 

Ces  antiques  sont  posées  aux  deux  extrémités  des 
magnifiques  salles  de  la  bibliothèque.  J'ai  contemplé 
avec  le  saint  respect  du  poète  un  manuscrit  de  Dante, 
et  regardé  avec  l'avidité  du  voyageur  la  mappemonde 
de  Fra-Mauro  (1460).  L'Afrique  cependant  ne  m'y 
semble  pas  aussi  correctement  tracée  qu'on  le  dit.  11 
faudrait  surtout  explorer  à  Venise  les  archives  :  on  y 
trouverait  des  documents  précieux. 

Des  salons  peints  et  dorés,  je  suis  passé  auxprisons 
et  aux  cachots  ;  le  même  palais  offre  le  microscome  de 
la  société,  joie  et  douleur.  Les  prisons  sont  sous  les 
plombs,  les  cachots  au  niveau  de  l'eau  du  canal,  et  à 
double  étage.  On  fait  mille  histoires  d'étranglements 
el  de  décapitations  secrètes  ;  en  compensation,  on 
raconte  qu'un  prisonnier  sortit  gros,  gras  et  vermeil 
de  ces  oubliettes,  après  dix-huit  ans  de  captivité  :  il 
avait  vécu  comme  un  crapaud  dans  l'intérieur  d'une 


240  MÉMOIRES    D'OUTRE-TOMBE 

pierre.  Honneur  à  la  race  humaine  I  quelle  belle  chose 

c'est! 

Force  sentences  philanthropiques  barbouillent  les 
voûtes  et  les  murs  des  souterrains,  depuis  que  notre 
révolution,  si  ennemie  du  sang,  dans  cet  affreux 
séjour,  d'un  coup  de  hache  a  fait  entrer  le  jour.  En 
France,  on  encombrait  les  geôles  des  victimes  dont 
on  se  débarrassait  par  regorgement  ;  mais  on  a  déli- 
vré dans  les  prisons  de  Venise  les  ombres  de  ceux 
qui  peut-être  n'y  avaient  jamais  été;  les  doux  bour- 
reaux qui  coupaient  le  cou  des  enfants  et  des  vieil- 
lards, les  bénins  spectateurs  qui  assistaient  au  guillo- 
tiner des  femmes  s'attendrissaient  sur  les  progrès  de 
l'humanité,  si  bien  prouvés  par  l'ouverture  des 
cachots  vénitiens.  Pour  moi,  j'ai  le  cœur  sec;  je  n'ap- 
proche point  de  ces  héros  de  sensibilité.  De  vieilles 
larves  sans  têtes  ne  se  sont  point  présentées  à  mes 
yeux  sous  le  palais  des  doges  ;  il  m'a  seulement  sem- 
blé voir  dans  les  cachots  de  l'aristocratie  ce  que  les 
chrétiens  virent  quand  on  brisa  les  idoles,  des  nichées 
de  souris  s'échappant  de  la  t^te  des  dieux.  C'est  ce 
qui  arrive  à  tout  pouvoir  éventré  et  exposé  à  la 
lumière  ;  il  en  sort  la  vermine  que  l'on  avait  adorée. 

Le  pont  des  Soupirs  joint  le  palais  ducal  aux  pri- 
sons de  la  ville  ;  il  est  divisé  en  deux  parties  dans  la 
longueur  :  par  un  des  côtés  entraient  les  prisonniers 
ordinaires  ;  par  les  autres  les  prisonniers  d'État  se 
rendaient  au  tribunal  des  Inquisiteurs  ou  des  Dix,  Ce 
pont  est  élégant  à  l'extérieur,  et  la  façade  de  la  prison 
est  admirée:  on  ne  se  peut  passer  de  beauté  à  Venise, 
même  pour  la  tyrannie  et  le  malheur  !  Des  pigeons 
£ont  leur  nid  dans  les  fenêtres  de  la  geôle;  de  petites 


"'P    l'ravilion- 


S.iL¥iS     PELLiefi) 


MEMOIRES   d'outre-tombe  241 

colombes,  couvertes  de  duvet,  agitent  leurs  ailes  et 
gémissent  aux  grilles,  en  attendant  leur  mère.  On 
encloitrait  autrefois  d'innocentes  créatures  presque 
au  sortir  du  berceau;  leurs  parents  ne  les  aperce- 
Taient  plus  qu'à  travers  les  barreaux  du  parloir  ou  le» 
guichets  de  la  porte. 

Venise,  septembre  1833. 

Vous  pensez  bien  qu'à  Venise  je  m'occupais  néces- 
sairement de  Silvio  Pellico.  '  M.  Gamba  m'avait  appris 
que  l'abbé  Betio  était  le  maître  du  palais,  et  qu'en 
m'adressant  à  lui  je  pourrais  faire  mes  recherches. 
L'excellent  bibliothécaire,  auquel  j'eus  recours  un 
matin,  prit  un  gros  trousseau  de  clefs,  et  me  condui- 
sit, en  passant  plusieurs  corridors  et  montant  divers 
escaliers,  aux  mansardes  de  l'auteur  de  Mie  Prigioni. 

M.  Silvio  Pellico  ne  s'est  trompé  que  sur  un  point; 
il  a  parlé  de  sa  geôle  comme  de  ces  fameuses  prisons- 
cachots  en  l'air,  désignées  par  leur   toiture  sotto  i 

1.  La  lecture  des  Mie  Prigioni  avait  vivement  frappé  Cha- 
teaubriand. Dès  son  précédent  voyage  en  Italie,  il  en  parlait  en 
c«s  termes  à  M™»  Récamier,  dans  une  lettre  datée  de  Bâle, 
17  mai  1833:  «  Me  voilà  à  Bâle  sans  accident.  Vous  avez  vu 
passer  ce  beau  fleuve  qui  va  vous  porter  en  France,  un  moment, 
de  mes  nouvelles.  Les  voyages  me  rendent  toujours  force,  sen- 
timent et  pensée  ;  je  suis  fort  en  train  d'écrire  le  nouveau  prO' 
logue  d'un  livre.  J'ai  lu  Pellico  tout  entier  en  courant.  J'eo 
sais  ravi  ;  je  voudrais  rendre  compte  de  cet  ouvrage,  dont  la 
sainteté  empêchera  le  succès  auprès  de  nos  révolutionnaire», 
libres  à  la  façon  de  Fouchô.  N'êtes-vous  pas  enchantée  de  la 
Zanze  sotto  i  Piombi  ?  et  le  petit  sourd-muet  ?  et  le  vieux  geôlier 
Schiller,  et  les  conversations  religieuses  par  la  fenêtre,  et  notre 
pauvre  Maroncelli?  et  cette  pauvre  jeune  femme  du  sopr^  inten- 
dente,  qui  meurt  si  doucement?  et  le  retour  dans  la  belle 
Italie?  » 

16 

VI. 


242  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

piombi.  Ces  prisons  sont,  ou  plutôt  étaient  au  nom- 
bre de  cinq  dans  la  partie  du  palais  ducal  qui  avoi- 
sine  le  pont  délia  Pallia  et  le  canal  du  Pont  des  Sou- 
pirs. Pellico  n'habitait  pas  là;  il  était  incarcéré  à  l'au- 
tre extrémité  du  palais,  vers  le  Pont  des  Chanoines, 
dans  un  bâtiment  adhérent  au  palais;  bâtiment  trans- 
formé en  prison  en  1820  pour  les  détenus  politiques. 
Du  reste,  il  était  aussi  sous  les  plombs,  car  une  lame 
de  ce  métal  formait  la  toiture  de  son  ermitage. 

Ladescription  que  leprisonnier  fait  de  sa  première  et 
de  sa  seconde  chambre  est  de  la  dernière  exactitude. 
Par  la  fenêtre  de  la  première  chambre,  on  domine  les 
combles  de  Saint-Marc;  on  voit  le  puits  dans  la  cour 
intérieure  du  palais,  un  bout  de  la  grande  place,  les 
différents  clochers  de  la  ville,  et,  au  delà  des  lagunes, 
à  l'horizon,  des  montagnes  dans  la  direction  de 
Padoue;  on  reconnaît  la  seconde  chambre  à  sa  grande 
fenêtre  et  à  son  autre  petite  fenêtre  élevée  ;  c'est  par 
la  grande  que  Pellico  apercevait  ses  compagnons  d'in- 
fortune dans  un  corps  de  logis  en  face,  et  à  gauche, 
au-dessus,  les  aimables  enfants  qui  lui  parlaient  de  la 
croisée  de  leur  mère. 

Aujourd'hui  toutes  ces  chambres  sont  abandonnées, 
car  les  hommes  ne  restent  nulle  part,  pas  même  dans 
les  prisons  ;  les  grilles  des  fenêtres  ont  été  enlevées, 
les  murs  et  les  plafonds  blanchis.  Le  doux  et  savant 
abbé  Betio,  logé  dans  cette  partie  déserte  du  palais, 
en  est  le  gardien  paisible  et  solitaire. 

Les  chambres  qu'immortalise  la  captivité  de  Pellico 
ne  manquent  point  d'élévation;  elles  ont  de  l'air,  une 
vue  superbe  ;  elles  sont  prison  de  poète  ;  il  n'y  aurait 
pas  grand'chose  à  dire,  la  tyrannie  et  l'absurde  admis  : 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  243 

mais  la  sentence  à  mort  pour  opinion  spéculative! 
mais  les  cachots  moraves  1  mais  dix  années  de  la  vie, 
de  la  jeunesse  et  du  talent  !  mais  les  cousins,  vilaines 
bêtes  qui  me  mangent  moi-même  à  l'hôtel  de  l'Eu- 
rope, tout  endurci  que  je  suis  par  le  temps  et  les 
maringouins  des  Florides  1  J'ai  du  reste  été  souvent 
plus  mal  logé  que  Pellico  ne  l'était  dans  son  belvédère 
du  palais  ducal,  notamment  à  la  préfecture  des  doges 
de  la  police  française:  j'étais  obligé  de  monter  sur 
une  table  pour  jouir  de  la  lumière. 

L'auteur  de  Françoise  de  Rimini  pensait  à  Zanze 
dans  sa  geôle;  moi  je  chantais  dans  la  mienne  une 
jeune  fille  que  je  venais  de  voir  mourir.  Je  tenais  beau- 
coup à  savoir  ce  qu'était  devenue  la  petite  gardienne 
de  Pellico.  J'ai  mis  des  personnes  à  la  recherche:  ai 
j'apprends  quelque  chose,  je  vous  le  dirai. 

Venise,  septembre  1833. 

Une  gondole  m'a  débarqué  aux  Frari^  oil,  nous 
autres  Français,  accoutumés  que  nous  sommes  aux 
extérieurs  grecs  ou  gothiques  de  nos  églises,  nous 
sommes  peu  frappés  de  ces  dehors  de  basiliques  de 
brique,  ingrats  et  communs  à  l'œil;  mais  à  l'intérieur 
l'accord  des  lignes,  la  disposition  des  masses  pro- 
duisent une  simplicité  et  un  calme  de  composition 
dont  on  est  enchanté. 

Les  tombeaux  des  Frari,  placés  dans  les  murs  laté- 
raux, décorent  l'édifice  sans  l'encombrer^.  La  magni- 

1.  L  église  des  Frari,  bel  édifice  roman-gothique,  bâti  au 
treizième  siècle  par  Nicolas  de  Pise,  C'est  là  que  Titien  fut 
enterré. 

2.  L'église  des  Frari  est  remplie  de  mausolées.  Là  reposent  des 


244  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

ficence  des  marbres  éclate  de  toute  part,  des  rinceaux 
charmants  attestent  le  fini  de  l'ancienne  sculpture 
vénitienne.  Sur  un  des  carreaux  du  pavé  de  la  nef  on 
lit  ces  mots  :  «  Ici  repose  le  Titien,  émule  de  Zeuxis  et 
(VApelles.  »  Cette  pierre  est  en  face  d'un  des  chefs- 
d'œuvre  du  peintre. 

Canova  a  son  fastueux  sépulcre  non  loin  de  la  dalle 
titienne;  ce  sépulcre  est  la  répétition  du  monument 
que  le  sculpteur  avait  imaginé  pour  le  Titien  lui- 
même,  et  qu'il  exécuta  depuis  pour  l'archiduchesse 
Marie-Christine.  Les  restes  de  l'auteur  de  VHébé  et  de 
la  Madeleine  ne  sont  pas  tous  réunis  dans  cette 
œuvre  :  ainsi  Canova  habite  la  représentation  d'une 
tombe  faite  par  lui,  non  pour  lui,  laquelle  tombe 
n'est  que  son  demi-cénotaphe. 

Des  Frari,  je  me  suis  rendu  à  la  galerie  Manfrini. 
Le  portrait  de  l'Arioste  est  vivant.  Le  Titien  a  peint 
sa  mère,  vieille  matrone  du  peuple,  crasseuse  et 
laide  :  l'orgueil  de  l'artiste  se  fait  sentir  dans  l'exagé- 
ration des  années  et  des  misères  de  cette  femme. 

A  Y  Académie  des  Beaux-Arts^  ^  j'ai  couru  vite  au 
tableau  de  V Assomption,  découverte  du  comte  Cico- 
gnara'  *  dix  grandes  figures  d'hommes  au  bas  du 

généraux  illustres  de  la  République  :  Melchior  Trévisan,  Alrnéric 
d'Esté,  Benoît  Pesaro,  Paul  Savelli,  François  Carmagnola,  Et  à 
côté  des  généraux,  les  doges  :  François  Dandolo,  Nicolas  Tron, 
François  Foscari,  Jean  Pesaro. 

1.  C'est  le  musée  de  l'école  vénitienne.  L'Académie  des  Beaux- 
Arts  fut  fondée  en  1807.  Le  comte  Leopoldo  Cicognara  y  réunit 
les  plus  beaux  ouvrages  des  maîtres  de  Venise,  qui  étaient  dis- 
persés dans  des  églises  obscures,  ou  qui  provenaient  de  couvents 
supprimés. 

2,  UAssomption  du  Titien  est  un  des  chefs-d'œuvre  de  la 
peinture.   Cet  admirable  tableau  fut,   en  effet,  découvert,  par 


MÉMOIRES  D'OUTRE-TOMBB  245 

tableau  ;  remarquez  à  gauche  Thomme  ravi  en  extase, 
regardant  Marie.  La  Vierge,  au-dessus  de  ce  groupe, 
s'élève  au  centre  d'un  demi-cercle  de  chérubins; 
multitude  de  faces  admirables  dans  cette  gloire  :  une 
tête  de  femme,  à  droite,  à  la  pointe  du  croissant, 
d'une  indicible  beauté;  deux  ou  trois  esprits  divins 
jetés  horizontalement  dans  le  ciel,  à  la  manière 
pittoresque  et  hardie  du  Tintoret.  Je  ne  sais  si  un 
ange  debout  n'éprouve  pas  quelque  sentiment  d'un 
amour  trop  terrestre.  Les  proportions  de  la  Vierge 
sont  fortes;  elle  est  couverte  d'une  draperie  rouge; 
son  écharpe  bleue  flotte  à  l'air;  ses  yeux  sont  levés 
vers  le  Père  éternel,  apparu  au  point  culminant. 
Quatre  couleurs  tranchées,  le  brun,  le  vert,  le  rouge 
et  le  bleu,  couvrent  l'ouvrage  :  l'aspect  du  tout  est 
sombre,  le  caractère  peu  idéal,  mais  d'une  vérité  et 
d'une  vivacité  de  nature  incomparables  :  je  lui  pré- 
fère pourtant  la  Présentation  de  la  Vierge  au  Temple^ 
du  même  peintre,  que  l'on  voit  dans  la  même  salle  *. 

En  regard  de  V Assomption,  éclairée  avec  beaucoup 
d'artifice,  est  le  Miracle  de  saint  Marc,  du  Tintoret, 
drame  vigoureux  qui  semble  fouillé  dans  la  toile 
plutôt  avec  le  ciseau  et  le  maillet  qu'avec  le  pinceau. 

Je  suis  passé  aux  plâtres  des  métopes  du  Parthé- 

Cicognara  dans  l'église  des  Frari,  où  personne  ne  le  regardait. 
En  enl-svant  trois  siècles  de  poussière,  on  a  rendu  cette  toile  à 
sa  primitive  splendeur.  (Voy.  Charles  Blanc,  De  Paris  à  Venise, 
p.  182). 

1.  Chateaubriand  écrivait  à  M"«  Récamier  le  12  septembre  : 
«  Aujourd'hui,  je  vais  continuer  mes  courses  :  il  me  tarde  de 
voir  l'Assomption  du  Titien.  On  marche  ici  sur  ses  chefs-d'œuvre; 
sa  lumière  est  si  juste,  que,  quand  on  regarde  un  de  ses  tableaux 
et  ensuite  le  ciel,  on  ne  s'aperçoit  pas  d'avoir  passé  de  l'image  à 
'objet  même.  • 


246  MÉMOIRES    D'ODTRE-rOMBE 

non;  ces  plâtres  avaient  pour  moi  un  triple  intérêt  : 
j'avais  vu  à  Athènes  les  vides  laissés  par  les  ravages 
de  lord  Elgin,  et,  à  Londres,  les  marbres  enlevés  dont 
je  retrouvais  les  moulures  à  Venise.  La  destinée 
errante  de  ces  chefs-d'œuvre  se  liait  à  la  mienne,  et 
pourtant  Phidias  n'a  pas  façonné  mon  argile. 

Je  ne  pouvais  m'arracher  aux  dessins  originaux  de 
Léonard  de  Vinci,  de  Michel-Ange  et  de  Raphaël. 
Rien  n'est  plus  attachant  que  ces  ébauches  du  génie 
livré  seul  à  ses  études  et  à  ses  caprices;  il  vous  admet 
à  son  intimité;  il  vous  mitie  à  ses  secrets;  il  vous 
apprend  par  quels  degrés  et  par  quels  efforts  il  est 
parvenu  à  la  perfection  :  on  est  ravi  de  voir  comment 
il  s'était  trompé,  comment  il  s'est  aperçu  de  son 
erreur  et  l'a  redressée.  Ces  coups  de  crayon  tracés 
au  coin  d'une  table,  sur  un  méchant  morceau  de 
papier,  gardent  une  abondance  et  une  naïveté  de 
nature  merveilleuses.  Quand  on  songe  que  la  main 
de  Raphaël  s'est  promenée  sur  ces  chiffons  immortels, 
on  en  veut  au  vitrage  qui  vous  empêche  de  baiser 
ces  saintes  reliques. 

Je  me  suis  délassé  de  mon  admiration  à  Y  Académie 
des  Beaux-Arts  par  une  admiration  d'une  autre  sorte 
àSainls-Jean-et-Paui';  ainsi  l'on  se  rafraîchit  l'esprit 
en  changeant  de  lecture.  Celte  église,  dont  l'architecte 
inconnu  a  suivi  les  traces  de  Nicolo  Pisano^,  est  riche 
et  vaste.  Le  chevet  où  se  retire  le  maître-autel  repré- 

1.  L'église  Saints-Jean-et-Paul  (Santi- Giovanni  e  Paolo).  Les 
Vénitiens  prononcent  Zanipolo. 

2.  Nicolas  de  Pise,  dit  le  Pisan,  sculpteur  et  architecte,  né  à 
Pise  vers  1200,  mort  à  Sienne,  vers  1270.  Ses  principaux  chefs- 
d'œuvre  sont:  à  Pise,  le  clocher  de  l'église  des  Augustins  et  la 
chaire  en  marbre  du  baptistère  ;  à  Bologne,  le  couvent  et  l'é- 


MÉMOIRES    D"OUTRE-TOMBE  247 

sente  une  espèce  de  conque  debout;  deux  autres 
sanctuaires  accompagnent  latéralement  cette  conque  : 
ils  sont  hauts,  étroits,  à  voûtes  multicentres,  et  sépa- 
rés du  chevet  par  des  refends  à  rainures. 

Les  cendres  des  doges  Mocenigo,  Morosini,  Vendra- 
min,  et  de  plusieurs  autres  chefs  de  la  République, 
reposent  ici*.  Là  se  trouve  aussi  la  peau  d'Antoine 
Bragadino,  défenseur  de  Famagouste,  et  à  laquelle 
on  peut  appliquer  l'expression  de  Tertullien  :  une 
peau  vivante.  Ces  dépouilles  illustres  inspirent  un 
grand  et  pénible  sentiment  :  Venise  elle-même,  ma- 
gnifique catafalque  de  ses  magistrats  guerriers, 
double  cercueil  de  leurs  cendres,  n'est  plus  qu'une 
peau  vivante. 

Des  vitraux  coloriés  et  des  draperies  rouges,  en 
voilant  la  lumière  de  Saints-Jean-et-Paul,  augmentent 
l'elTet  religieux.  Les  colonnes  innombrables  apportées 
de  rOrient  et  de  la  Grèce  ont  été  plantées  dans  la 
basilique  comme  des  allées  d'arbres  étrangers. 

Un  orage  est  survenu  pendant  que  j'errais  dans 
l'église  :  quand  sonnera  la  trompette  qui  doit  ré- 
veiller tous  ces  morts?  J'en  disais  autant  sous  Jéru- 
salem, dans  la  vallée  de  Josaphat. 

Après  ces  courses,  rentré  à  l'hôlel  de  l'Europe,  j'ai 
remercié  Dieu  de  m'avoir  transporté  des  pourceaux 
de  "WaldmUnchen  aux  tableaux  de  Venise. 

glise  des  Frères-Prêcheurs,  et,  dans  cette  église,  le  merTeillem 
tombeau  de  saint  Dominique 

1.  L'église  Santi-Gioyanni  e  Paolo  est  le  Westminster  de 
Venise.  Elle  est  obscure  comme  une  nécropole.  Dix-sept  doges, 
ïes  Tiepolo,  les  Morosini,  les  Mercenigo,  les  Loredan,  les  Valier, 
les  plus  grands  capitaines  de  la  République,  les  savants  les  plut 
âlnstres,  y  sont  enterrés. 


248  MÉMOIRES   D  OUTRE-TOHBE 

Venise,  septembre  1833. 

Après  ma  découverte  des  prisons  où  la  matérielle 
Autriche  essaye  d'étouffer  les  intelligences  italiennes, 
je  suis  allé  à  l'Arsenal.  Aucune  monarchie,  quelque 
puissante  qu'elle  soit  ou  qu'elle  ait  été,  n'a  offert  un 
pareil  compendium  nautique. 

Un  espace  immense,  clos  de  murs  crénelés,  ren- 
ferme quatre  bassins  pour  les  vaisseaux  de  haut  bord, 
des  chantiers  pour  bâtir  ces  vaisseaux,  des  établis- 
sements pour  ce  qui  concerne  la  marine  militaire  et 
marchande,  depuis  la  corderie  jusqu'aux  fonderies 
de  canons,  depuis  l'atelier  où  l'on  taille  la  rame  de  la 
gondole  jusqu'à  celui  où  l'on  équarrit  la  quille  d'un 
soixante-quatorze,  depuis  les  salles  consacrées  aux 
armes  antiques  conquises  à  Constantinople,  en 
Chypre,  en  Morée,  à  Lépante,  jusqu'aux  salles  où  sont 
exposées  les  armes  modernes  :  le  tout  mêlé  de  gale- 
ries, de  colonnes,  d'architectures  élevées  et  dessinées 
par  les  premiers  maîtres. 

Dans  les  arsenaux  de  la  marine  de  l'Espagne,  de 
l'Angleterre,  de  la  France,  de  la  Hollande,  on  voit 
seulement  ce  qui  a  rapport  aux  objets  de  ces  arse- 
naux; à  Venise,  les  arts  s'unissent  à  l'industrie.  Le 
monument  de  l'amiral  Emo,  par  Canova,  vous  attend 
auprès  de  la  carcasse  d'un  navire;  des  files  de  canons 
vous  apparaissent  à  travers  de  longs  portiques  :  les 
deux  lions  colossaux  du  Pirée  gardent  la  porte  du 
bassin  d'où  va  sortir  une  frégate  pour  un  monde 
qu'Athènes  n'a  point  connu,  et  qu'à  découvert  le  gé- 
nie de  la  moderne  Italie.  Malgré  ces  beaux  débris  de 
Neptune,  l'arsenal  ne  rappelle  plus  ces  vers  de  Dante: 


Philxppoteaxijï:  de! 


LE    PKasûMn^aETii 


MEMOIRES   D'OUTRE-TOMBE  249 

Quale  nell'  Arzanâ  dé   Viniïiani 
bolle  r  inverno  la  tenace  pece 
A  rimpalraar  li  legni  lor  non  sani, 

Che  navicar  non  ponno,  e'n  quella  vece 
Chi  fa  suo  legno  nuovo,  et  chi  ristoppa 
Le  coste  a  quel  che  più  viaggi  fece  ; 

Chi  ribatte  da  proda,  e  chi  da  poppa; 
Altri  fa  remi,  ed  altri  volge  sarte; 
Chi  terzeruolo  ed  artimon  rintoppa'. 

Tout  ce  mouvement  est  fini  ;  le  vide  des  trois  quarts 
et  demi  de  l'arsenal,  les  fourneaux  éteints,  les  chau- 
dières rongées  de  rouille,  les  corderies  sans  rouets, 
les  chantiers  sans  constructeurs,  attestent  la  même 
mort  qui  a  frappé  les  palais.  Au  lieu  de  la  foule  des 
charpentiers,  des  voiliers,  des  matelots,  des  calfats, 
des  mousses,  on  aperçoit  quelques  galériens  qui 
traînent  leurs  entraves  :  deux  d'entre  eux  mangeaient 
sur  la  culasse  d'un  canon  ;  à  cette  table  de  fer  ils  pou- 
vaient du  moins  rêver  la  liberté. 

Lorsque  autrefois  ces  galériens  ramaient  à  bord  du 
Bucentaure,  on  jetait  sur  les  épaules  flétries  une 
tunique  de  pourpre  pour  les  faire  ressembler  à  des 
rois  fendant  les  QoLs  avec  des  pagaies  dorées;  ils 
réjouissaient  leur  labeur  du  bruit  de  leurs  chaînes 
comme  au  Bengale,  à  la  fête  de  Dourga,  les  baya- 
dères,  vêtues  de  gaze  d'or,  accompagnent  leurs 
danses  du  son  des  anneaux  dont  leurs  cous,  leurs 
bras  et  leurs  jambes  sont  ornés.  Les  forçats  vénitiens 
mariaient  le  doge  à  la  mer  et  renouvelaient  eux- 
mêmes  avec  l'esclavage  leur  union  indissoluble. 

1.  L'Enfer,  chant  xxi,  vers  7-1&. 


250  MÉMOIRES   D'OUTRE-TOMBE 

De  ces  tlolles  nombreuses  qui  portaient  les  croisés 
aux  rivages  de  la  Palestine  et  défendaient  à  toute 
voile  étrangère  de  se  dérouler  aux  vents  de  l'Adria- 
tique, il  reste  un  Bucentaure  en  miniature,  le  canot 
de  Napoléon,  une  pirogue  de  sauvages,  et  des  dessins 
de  vaisseaux,  tracés  à  la  craie  sur  la  planche  des 
écoles  des  gardes-marine. 

Un  Français  arrivant  de  Prague  et  attendant  à 
Venise  la  mère  de  Henri  V  devait  être  touché  de  voir 
dans  l'arsenal  de  Venise  l'armure  de  Henri  IV.  L'épée 
que  le  Béarnais  portait  à  la  bataille  d'Ivry  était 
jointe  à  cette  armure  :  cette  épée  manque  aujour- 
d'hui. 

Par  un  décret  du  grand  conseil  de  Venise,  du 
3  avril  1600  :  Enrico  di  Borbone  IV,  re  di  Francia  e  di 
Navarra.  con  li  figliuoli  e  discenditi  suoi,  sta  annume- 
rato  ira  i  nobli  di  questio  nostro  maggior  constglio. 

Charles  X,  Louis  XIX  et  Henri  V,  descendants  di 
Enrico  di  Borbone,  sont  donc  gentilshommes  de  la 
république  de  Venise  qui  n'existe  plus,  comme  ils 
sont  rois  de  France  en  Bohème,  comme  ils  sont  cha- 
noines de  Saint-Jean-de-Latran  à  Rome,  et  toujours 
en  vertu  de  Henri  IV;  je  les  ai  représentés  en  cette 
dernière  qualité  :  ils  ont  perdu  leur  épitoge  et  leur 
aumusse,  et  moi  j'ai  perdu  mon  ambassade.  J'étais 
pourtant  si  bien  dans  ma  stalle  de  Saint-Jean-de- 
Latran!  quelle  belle  église I  quel  beau  ciel!  quelle 
admirable  musique!  Ces  chants-là  ont  plus  duré  que 
mes  grandeurs  et  celles  de  mon  roi-chanoine. 

Ma  gloire  m'a  fort  gêné  à  l'arsenal;  elle  rayonne 
sur  mon  front  à  mon  insu  :  le  feld-maréchal  Pallucci, 
amiral  et  commandant  général  de  la  marine,  m'a  re- 


MÉMOIRES   D'OUTRE-TOMBE  251 

connu  à  mes  cornes  de  feu.  11  est  accouru,  m'a  montré 
lui-même  diverses  curiosités;  puis,  s'excusant  de  ne 
pouvoir  m'accompagner  plus  longtemps,  à  cause  d'un 
conseil  qu'il  allait  présider,  il  m'a  remis  entre  les 
mains  d'un  officier  supérieur. 

Nous  avons  rencontré  le  capitaine  de  la  frégate  en 
partance.  Celui-ci  m'a  abordé  sans  façon  et  m'a  dit, 
avec  cette  franchise  de  marin  que  j'aime  tant  : 
«  Monsieur  le  vicomte  (comme  s'il  m'avait  connu 
«  toute  sa  vie),  avez-vous  quelque  commission  pour 
«  l'Amérique?  —  Non,  capitaine  :  faites-lui  bien 
«  mes  compliments;  il  y  a  longtemps  que  je  ne  l'ai 
«  vue  1  » 

Je  ne  puis  regarder  un  vaisseau  sans  mourir  d'envie 
de  m'en  aller  :  si  j'étais  libre,  le  premier  navire  cin- 
glant aux  Indes  aurait  des  chances  de  m'emporter. 
Combien  ai-je  regretté  de  n'avoir  pu  accompagner  le 
capitaine  Parry  aux  régions  polaires!  Ma  vie  n'esta 
l'aise  qu'au  milieu  des  nuages  et  des  mers  :  j'ai  tou- 
jours l'espérance  qu'elle  disparaîtra  sous  une  voile. 
Les  pesantes  années  que  nous  jetons  dans  les  flots  du 
temps  ne  sont  pas  des  ancres;  elles  n'arrêtent  pas 
notre  course. 

Venise,  septembre  1833. 

A  l'arsenal,  je  n'étais  pas  loin  de  l'île  Saint-Chris- 
tophe, qui  sert  aujourd  hui  de  cimetière.  Celte  île 
renfermait  un  couvent  de  capucins;  le  couvent  a  été 
abattu  et  son  emplacement  n'est  plus  qu'un  enclos  de 
forme  carrée.  Les  tombes  n'y  sont  pas  très  multi- 
pliées, ou  du  moins  elles  ne  s'élèvent  pas  au-dessus 
du  sol  nivelé  et  couvert  de  gazon.  Contre  le  mur  de 


252  MEMOIRES    D  OUTRE-TOMBE 

l'ouest  se  collent  cinq  ou  six  monuments  en  pierre, 
de  petites  croix  de  bois  noir  avec  une  date  blanche 
s'éparpillent  dans  l'enclos  :  voilà  comment  on  enterre 
maintenant  les  Vénitiens  dont  les  aïeux  reposent 
dans  les  mausolées  des  Frari  et  de  Saints -Jean -et 
Paul.  La  société  en  s'élargissant  s'est  abaissée;  la 
démocratie  a  gagné  la  mort. 

A  l'orée  du  cimetière',  vers  le  levant,  on  voit  les 
sépultures  des  Grecs  schismatiques  et  celles  des  pro- 
testants; elles  sont  séparées  entre  elles  par  un  mur, 
et  séparées  encore  des  inhumations  catholiques  par 
an  autre  mur  :  tristes  dissentiments  dont  la  mémoire 
se  perpétue  dans  l'asile  où  finissent  toutes  querelles. 
Attenant  au  cimetière  grec  est  un  autre  retranche- 
ment qui  protège  un  trou  où  l'on  jette  aux  limbes  les 
enfants  mort-nés.  Heureuses  créatures  1  vous  avez 
passé  de  la  nuit  des  entrailles  maternelles  à  l'éter- 
nelle nuit,  sans  avoir  traversé  la  lumière! 

Auprès  de  ce  trou  gisent  les  ossements  bêchés  dans 
le  sol  comme  des  racines,  à  mesure  que  l'on  défriche 
des  tombes  nouvelles  :  les  uns,  les  plus  anciens,  sont 
blancs  et  secs  ;  les  autres,  récemment  déterrés,  sont 
jaunes  et  humides.  Des  lézards  courent  parmi  ces 
débris,  se  glissent  entre  les  dents,  à  travers  les  yeux 
et  les  narines,  sortent  par  la  bouche  et  les  oreilles  des 
têtes,  leurs  demeures  ou  leurs  nids.  Trois  ou  quatre 

1,  a  J'ai  pris  Venise  autrement  que  mes  devanciers  ;  j'ai  cherché 
des  choses  qae  les  voyageurs,  qui  se  copient  tous  les  uns  les 
antres,  ne  cherchent  point.  Personne,  par  exemple,  ne  parle  do 
cimetière  de  Venise;  personne  n'a  remarqué  les  lombes  des  juifs 
•a  Lido;  personne  n'est  entré  dans  les  habitudes  des  gondoliers. 
«te.  Vuu4  verrei  tout  c«la.  •  (Lettre  à  M"»  Récaouer,  ou 
15  septembre). 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  233 

papillons  voltigeaient  sur  des  fleurs  de  mauves  entre- 
lacées aux  ossements,  image  de  l'âme  sous  ce  ciel  qui 
tient  de  celui  où  fut  inventée  l'histoire  de  Psyché.  Un 
crâne  avait  encore  quelques  cheveux  de  la  couleur 
des  miens.  Pauvre  vieux  gondolier  1  as-tu  du  moins 
conduit  ta  barque  mieux  que  je  n'ai  conduit  la 
mienne  ? 

Une  fosse  commune  reste  ouverte  dans  l'enclos  ; 
on  venait  d'y  descendre  un  médecin  auprès  de  ses 
anciennes  pratiques.  Son  cercueil  noir  n'était  chargé 
de  terre  qu'en  dessus,  et  son  flanc  nu  attendait  le 
flanc  d'un  autre  mort  pour  le  réchauffer.  Antonio 
avait  fourré  là  sa  femme  depuis  une  quinzaine  d^ 
jours,  et  c'était  le  médecin  défunt  qui  l'avait  expé- 
diée: Antonio  bénissait  un  Dieu  rémunérateur  et  ven- 
geur, et  prenait  son  mal  en  patience.  Les  cercueils 
des  particuliers  sont  conduits  à  ce  lugubre  bazar  dans 
des  gondoles  particulières  et  suivis  d'un  prêtre  dans 
une  autre  gondole.  Comme  les  gondoles  ressemblent 
à  des  bières,  elles  conviennent  à  la  cérémonie.  Une 
nacelle  plus  grande,  omnibus  du  Cocyte,  fait  le  ser- 
vice des  hôpitaux.  Ainsi  se  trouvent  renouvelés  les 
enterrements  de  l'Egypte  et  les  fables  de  Caron  et  do 
sa  barque. 

Dans  le  cimetière  du  côté  de  Venise  s'élève  une 
chapelle  octogone  consacrée  à  saint  Christophe.  Ce 
saint,  chargeant  un  enfant  sur  ses  épaules  au  gué 
d'une  rivière,  le  trouva  lourd:  or,  l'enfant  était  le  fils 
de  Marie  qui  tient  le  globe  dans  sa  main;  le  tableau 
de  l'autel  représente  cette  belle  aventure. 

Et  moi  aussi  j'ai  voulu  porter  un  enfant  roi,  mais 
je  ne  m'étais  pas  aperçu  qu'il  dormait  dans  son  ber- 


254  MÉMOIRES   D  OL'TRE-TOMBE 

ceau  avec  dix  siècles  :  fardeau  trop  pesant  pour  me» 
bras. 

Je  remarquai  dans  la  chapelle  un  chandelier  de 
bois  (le  cierge  était  éteint),  un  bénitier  destiné  à  la 
bénédiction  des  sépultures  et  un  livret  :  Pars  Ritualis 
romani  pro  usu  ad  exsequianda  corpora  defiinctorum  ; 
quand  nous  sommes  déjà  oubliés,  la  Religion,  parente 
immortelle  et  jamais  lassée,  nous  pleure  et  nous  suit, 
exsequor  fugam.  Une  boîte  renfermait  un  briquet  ; 
Dieu  seul  dispose  de  l'étincelle  de  la  vie.  Deux  qua- 
trains écrits  sur  papier  commun  étaient  appliqués 
intérieurement  aux  panneaux  de  deux  des  trois  portes 
de  l'édifice: 

Quivi  dell'  uom  le  frali  spoglie  ascoce 
Pallida  morte,  o  passeggier,  t'addita,  etc. 

Le  seul  tombeau  un  peu  frappant  du  cimetière  fut 
élevé  d'avance  par  une  femme  qui  tarda  ensuite  dix- 
huit  ans  à  mourir  ;  l'inscription  nous  apprend  cette 
circonstance;  ainsi  cette  femme  espéra  en  vain  pen- 
dant dix-huit  ans  son  sépulcre.  Quel  chagrin  nourrit 
en  elle  ce  long  espoir  ? 

Sur  une  petite  croix  de  bois  noir  on  lit  cette  autre 
épitaphe:  Virginia  Acerbi,  d'Anni  72,  1824.  Morta 
nel  bacio  del  Signore.  Les  années  sont  dures  à  une 
belle  Vénitienne. 

Antonio  me  disait  :  Quand  ce  cimetière  sera  plein, 
«  on  le  laissera  reposer,  et  on  enterrera  les  morts 
«  dans  l'île  Saint-Michel  de  Murano.  »  L'expression 
était  juste  :  la  moisson  faite,  on  laisse  la  terre  en 
je  chère  et  l'on  creuse  ailleurs  d'autres  sillons. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  255 

Venise,  septembre  1833. 

Nous  sommes  allés  voir  cel  autre  champ  qui  attecd 
le  grand  laboureur.  Saint-Michel  de  Murano  est  un 
riant  monastère  avec  une  église  éléganle,  des  porti- 
ques et  un  cloître  blanc.  Des  fenêtres  du  couvent  oa 
aperçoit,  par-dessus  les  portiques,  les  lagunes  et 
Venise  ;  un  jardin  rempli  de  fleurs  va  rejoindre  le 
gazon  dont  Tengrais  se  prépare  encore  sous  la  peau 
fraîche  d'une  jeune  fille.  Cette  charmante  retraite  est 
abandonnée  à  des  Franciscains  ;  elle  conviendrait 
mieux  à  des  religieuses  chantant  comme  les  petites 
élèves  des  Scuole  de  Rousseau.  «  Heureuses  celles, 
«  dit  Manzoni,  qui  ont  pris  le  voile  saint  avant  d'a- 
a  voir  arrêté  leurs  yeux  sur  le  front  d'un  homme  I  » 

Donnez-moi  là,  je  vous  prie,  une  cellule  pouF 
achever  mes  Mémoires. 

Fra  Paolo*  est  inhumé  à  l'entrée  de  l'église  ;  ce 
chercheur  de  bruit  doit  être  bien  furieux  du  silence 
qui  l'environne. 

Pellico,  condamné  à  mort,  fut  déposé  à  Saint* 
Michel  avant  d'être  transporté  à  la  forteresse  du 
Spielberg.  Le  président  du  tribunal  où  comparut 
Pellico  remplace  le  poète  à  Saint-Michel  ;  il  est  ense- 
veli dans  le  cloître;  il  ne  sortira  pas,  lui,  de  cette 
prison. 

1.  Sarpi  (Pierre-Paul),  dit  Fra  Paolo,  né  à  Venise  en  1552, 
mort  en  1623.  Il  eQt''a  chez  les  Servîtes  et  devint,  en  1585,  pix)- 
cureur  général  do  son  ordre.  La  République  le  nomma  son  théo- 
logien consultant,  puis  membre  du  Tribunal  des  Dix.  Le  plus 
célèbre  de  ses  ouvrages,  L'Histoire  du  Concile  de  Trente,  publié 
à  Londres  en  1619,  est  moins  l'œuvre  d'un  moine  que  celle  d'uo 
protestant.  Le  cardinal  Pallavicino  a  écrit,  pour  le  réfuter,  ua 
Hùtoirt  du  même  concile. 


25g  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

Non  loin  de  la  tombe  du  magistrat,  est  celle  d'une 
femme  étrangère  mariée  à  l'âge  de  vingt-deux  ans, 
au  mois  de  janvier  ;  elle  décéda  au  mois  de  février 
suivant.  Elle  ne  voulut  pas  aller  au  delà  de  la  lune  de 
miel;  l'épilaphe  porte  :  Ci  revedremo.  Si  c'était  vrai  I 

Arrière  ce  doute,  arrière  la  pensée  qu'aucune  an- 
goisse ne  déchire  le  néant  I  Athée,  quand  la  mort 
vous  enfoncera  ses  ongles  au  cœur,  qui  sait  si  dans 
le  dernier  moment  de  connaissance,  avant  la  destruc- 
tion du  moi,  vous  n'éprouverez  pas  une  atrocité  de 
douleur  capable  de  remplir  l'éternité,  une  immensité 
de  souffrance  dont  l'être  humain  ne  peut  avoir  l'idée 
dans  les  bornes  circonscrites  du  temps  ?  Ah  1  oui,  ci 
revedremo. 

J'étais  trop  près  de  l'île  et  de  la  ville  de  Murano 
pour  ne  pas  visiter  les  manufactures  d'où  vinrent  à 
Combourg  les  glaces  de  la  chambre  de  ma  mère.  Je 
n'ai  point  vu  ces  manufactures  maintenant  fermées  ; 
mais  on  a  filé  devant  moi,  comme  le  temps  notre 
fragile  vie,  un  mince  cordon  de  verre:  c'était  de  ce 
verre  qu'était  faite  la  perle  pendante  au  nez  de  la 
petite  Iroquoise  du  saut  de  Niagara  :  la  main  d'une 
Vénitienne  avait  arrondi  l'ornement  d'une  sauvage. 

J'ai  rencontré  plus  beau  que  Mila.  Une  femme  por- 
tait un  enfant  emmaillotté  ;  la  finesse  du  teint,  le 
charme  du  regard  de  cette  Muranaise,  se  sont  idéa- 
lisés dans  mon  souvenir.  Elle  avait  l'air  triste  et 
préoccupé.  Si  j'eusse  été  lord  Byron,  l'occasion  était 
favorable  pour  essayer  la  séduction  sur  la  misère;  on 
va  loin  ici  avec  un  peu  d'argent.  Puis  j'aurais  fait  le 
désespéré  et  le  solitaire  au  bord  des  flots,  enivré  de 
mon  succès  et  de  mon  génie.  L'amour   me  semble 


MÉMOIRES   D'OUTRE-TOMBE  257 

autre  chose  :  j'ai  perdu  de  vue  René  depuis  maintes 
années;  mais  je  ne  sais  s'il  cherchait  dans  ses  plai- 
sirs le  secret  de  ses  ennuis. 

Chaque  jour  après  mes  courses  j'envoyais  à  la  poste, 
et  il  ne  s'y  trouvait  rien  :  le  comte  Griffî  ne  me  ré- 
pondait point  de  Florence  ;  les  papiers  publics  permis 
dans  ce  pays  d'indépendance  n'auraient  pas  osé  dire 
qu'un  voyageur  était  descendu  au  Lion  Blanc.  Y enise, 
où  sont  nées  les  gazettes,  est  réduit  à  lire  l'affiche 
qui  annonce  sur  le  même  placard  l'opéra  du  jour  et 
l'exposition  du  saint  sacrement.  Les  Aides  ne  sortiront 
point  de  leurs  tombeaux  pour  embrasser  dans  ma 
personne  le  défenseur  de  la  liberté  de  la  presse.  Il 
me  fallait  donc  attendre.  Rentré  à  mon  auberge,  je 
dînai  en  m'amusant  de  la  société  des  gondoliers  sta- 
tionnés, comme  je  l'ai  dit  sous  ma  fenêtre,  à  l'en- 
trée du  grand  canal. 

La  gaieté  de  ces  fils  de  Nérée  ne  les  abandonne 
jamais  :  vêtus  du  soleil,  la  mer  les  nourrit.  Ils  ne 
sont  pas  couchés  et  désœuvrés  comme  les  lazzaroni 
à  Naples  :  toujours  en  mouvement,  ce  sont  des  mate- 
lots qui  manquent  de  vaisseaux  et  d'ouvrage,  mais 
qui  feraient  encore  le  commerce  du  monde  et  gagne- 
raient la  bataille  de  Lépante,  si  le  temps  de  la  liberté 
et  de  la  gloire  vénitiennes  n'était  passé. 

A  six  heures  du  matin  ils  arrivent  à  leurs  gondoles, 
attachées,  la  proue  à  terre,  à  des  poteaux.  Alors  ils 
commencent  à  gratter  et  laver  leurs  barchette  aux 
Tragnetti,  comme  des  dragons  étrillent,  brossent  et 
épongent  leurs  chevaux  au  piquet.  La  chatouilleuse 
cavale  marine  s'agite,  se  tourmente  aux  mouvements 
de  son  cavalier   aui  puise  de  l'eau  dans  un  vase  de 

VI.  .       i~! 


îo8  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

bois,  la  répand  sur  les  flancs  et  dans  l'intérieur  de  la 
nacelle.  Il  renouvelle  plusieurs  fois  l'aspersion,  ayant 
soin  d'écarter  l'eau  de  la  surface  de  la  mer  pour 
prendre  dessous  une  eau  plus  pure.  Puis  il  frotte  les 
avirons,  éclaircit  les  cuivres  et  les  glaces  du  petit 
château  noir  ;  il  époussette  les  coussins,  les  tapis,  et 
fourbit  le  fer  taillant  de  la  proue.  Le  tout  ne  se  fait 
pas  sans  quelques  mots  d'humeur  ou  de  tendresse, 
adressés,  dans  le  joli  dialecte  vénitien,  à  la  gondole 
quinteuse  ou  docile. 

La  toilette  de  la  gondole  achevée,  le  gondolier  passe 
à.  la  sienne.  11  se  peigne,  secoue  sa  veste  et  son  bon- 
net bleu,  rouge  ou  gris;  se  lave  le  visage,  les  pieds  et 
les  mains.  Sa  femme,  sa  fille  ou  sa  maîtresse  lui  ap- 
porte dans  une  gamelle  une  miscellanée  de  légumes,  de 
pain  et  de  viande.  Le  déjeuner  fait,  chaque  gondo- 
lier attend  en  chantant  la  fortune  :  il  l'a  devant  lui, 
un  pied  en  l'air,  présentant  son  écharpe  au  vent  et 
servant  de  girouette,  au  haut  du  monument  de  la 
Douane  de  mer.  A-t-elle  donné  le  signal?  le  gondo- 
lier favorisé,  l'aviron  levé,  part  debout  à  l'arrière  de 
sa  nacelle,  de  même  qu'Achille  voltigeait  autrefois, 
ou  qu'un  écuyer  de  Franconi  galope  aujourd'hui  sur 
la  croupe  d'un  destrier.  La  gondole,  en  forme  de 
patin,  glisse  sur  l'eau  comme  sur  la  glace.  Sia,  stati! 
sta  longo  !  en  voilà  pour  toute  la  journée.  Puis  vienne 
la  nuit,  et  la  calle  verra  mon  gondolier  chanter  et 
boire  avec  la  zitella  le  demi-sequin  que  je  lui  laisse 
en  allant  très  certainement  remettre  Henri  V  sur  la 
trône. 


MEMOIRES    d'outre-tombe  259 

Venise,  septembre  1833. 

Je  cherchais,  en  me  réveillant,  pourquoi  j'aimais 
tant  Venise,  quand  tout  à  coup  je  me  suis  souvenv 
que  j'étais  en  Bretagne  :  la  voix  du  sang  parlait  e\ 
moi.  N'y  avait-il  pas  au  temps  de  César,  en  Armorique, 
un  pays  des  Vénètes,  civitas  Venetum,  civitas  Ve?ieti- 
ca? Strabon  n'a-t-il  pas  dit  qu'on  disait quelesYénèies 
étaient  descendants  des  Vénètes  gaulois? 

On  a  soutenu  contradictoirement  que  les  pécheurs 
du  Morbihan  étaient  une  colonie  des  pescatori  de  Pa- 
lestrine  :  Venise  serait  la  mère  et  non  la  fille  de 
Vannes.  On  peut  arranger  cela  en  supposant  (ce  qui 
d'ailleurs  est  très  probable)  que  Vannes  et  Venise  sont 
accouchées  mutuellement  l'une  de  l'autre.  Je  regarde 
donc  les  Vénitiens  comme  des  Bretons  ;  les  gondoliers 
et  moi  nous  sommes  cousins  et  sortis  de  la  corne  de 
la  Gaule,  cornu  Gallise. 

Tout  réjoui  de  cette  pensée,  je  suis  allé  déjeuner 
dans  un  café  sur  le  quai  des  Esclavons.  Le  pain  était 
tendre,  le  thé  parfumé,  la  crème  comme  en  Bretagne, 
le  beurre  comme  à  la  Prévalais  ;  car  le  beurre,  grâce 
au  progrès  des  lumières,  s'est  amélioré  partout  ;  j'en 
ai  mangé  d'excellent  à  Grenade.  Le  mouvement  d'un 
port  me  ravit  toujours  :  des  maîtres  de  barque  fai- 
saient un  pique-nique;  des  marchands  de  fruits  et  de 
fleurs  m'offraient  des  cédrats,  des  raisins  et  des  bou- 
quets; des  pêcheurs  préparaient  leurs  tartanes;  des 
élèves  de  la  marine,  descendant  en  chaloupe,  allaient 
aux  leçons  de  manœuvre  à  bord  du  vaisseau-amiral  ; 
des  gondoles  conduisaient  des  passagers  au  bateau  à 
vapeur  de  Trieste.  C'est  pourtant  ce  Trieste  qui  pensa 


260  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

me  faire  sabrer  sur  les  marches  des  Tuileries  par 
Bonaparte,  comme  il  m'en  menaça  lorsque,  en  1807, 
je  m'avisai  d'écrire  dans  le  Mercure  : 

a  II  nous  était  réservé  de  retrouver  au  fond  de  la 
«  mer  Adriatique  le  tombeau  de  deux  filles  de  rois 
«  dont  nous  avions  entendu  prononcer  l'oraison  fu- 
«  nèbre  dans  un  grenier  à  Londres.  Ah!  du  moins  la 
«  tombe  qui  renferme  ces  nobles  dames  aura  vu  une 
«  fov.  'nterrompre  son  silence;  le  bruit  des  pas  d'un 
«  Français  aura  fait  tressaillir  deux  Françaises  dans 
«  leur  cercueil.  Les  respects  d'un  pauvre  gentilhomme, 
«  à  Versailles,  n'eussent  été  rien  pour  des  princesses  ; 
«  la  prière  d'un  chrétien,  en  terre  étrangère,  aura 
«  peut-être  été  agréable  à  des  saintes.  » 

11  y  a,  ce  me  semble,  quelques  années  que  je  sers 
les  Bourbons  :  ils  ont  éclairé  ma  fidélité,  mais  ils  ne 
la  lasseront  pas.  Je  déjeune  sur  le  quai  des  Escla- 
vons,  en  attendant  l'exilée. 

Venise,  septembre  1833. 

De  ma  petite  table  mes  yeux  errent  sur  toutes  les 
rades:  une  brise  du  large  rafraîchit  l'air  ;  la  marée 
monte;  un  trois  mâts  entre.  Le  Lido  d'un  côté,  le  pa- 
lais du  doge  de  l'autre,  les  lagunes  au  milieu,  voilà  le 
tableau.  C'est  de  ce  port  que  sortirent  tant  de  flottes 
glorieuses  ;  le  vieux  Dandolo  en  partit  dans  la  pompe 
de  la  chevalerie  des  mers,  dont  Villehardouin,  qui 
commença  notre  langue  et  nos  mémoires,  nous  a  laissé 
la  description  : 

«  Et  quand  les  nefs  furent  chargies  d'armes,  et  de 
«  viandes,  et  de  chevaliers,  et  de  serjanz.  et  li  escus 
«  furent  portendus  inviron  de  borz  et  des  chaldeala 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  261 

«  (haubans)  des  nefs,  et  les  bannières  dont  il  avoit 
«  tant  de  belles.  Ne  oncques  plus  belles  estoires 
«  (flottes)  ne  partit  de  nul  port.  » 

Ma  scène  du  matin  à  Venise  me  fait  encore  souvenir 
de  l'histoire  du  capitaine  Olivet  et  de  Zulietta,  si  bien 
racontée  : 

«  La  gondole  aborde,  dit  Rousseau,  et  je  vois  sortir 
«  une  jeune  personne  éblouissante,  fort  coquettement 
«  mise  et  fort  leste,  qui  dans  trois  sauts  fut  dans  la 
«  chambre  ;  et  je  la  vis  établie  à  côté  de  moi  avant  que 
«  j'eusse  aperçu  qu'on  y  avait  mis  un  couvert.  Elle 
«  était  aussi  charmante  que  vive,  une  brunette  de 
«  vingt  ans  au  plus.  Elle  ne  parlait  qu'italien  ;  son 
«  accent  seul  eût  suffi  à  me  tourner  la  tête.  Tout  en 
«  mangeant,  tout  en  causant,  elle  me  regarde,  me  fixe 
«  un  moment,  puis  s'écriant  :  «  Bonne  Vierge!  Ah! 
«  mon  cher  Bremond,  qu'il  y  a  longtemps  que  je  ne 
«  t'ai  vu!  »  se  jette  entre  mes  bras,  colle  sa  bouche 
«  contre  la  mienne,  et  me  serre  à  m'étoufîer.  Ses 
«  grands  yeux  noirs  à  l'orientale  lançaient  dans  mon 
«  cœur  des  traits  de  feu  ;  et  quoique  la  surprise  fît 
«  d'abord  quelque  diversion,  la  volupté  me  gagna  très 

«  rapidement 

« Elle  nous  dit  que  je  ressemblais 

«  à  s'y  tromper  à  M.  de  Bremond,  directeur  des 
«  douanes  de  Toscane  :  qu'elle  avait  raffolé  de  ce 
«  M.  de  Bremond;  qu'elle  en  raffolait  encore;  qu'elle 
«  l'avait  quitté  parce  qu'elle  était  une  sotte  ;  qu'elle 
«  me  prenait  à  sa  place  ;  qu'elle  voulait  m' aimer  parce 
«  que  cela  lui  convenait;  qu'il  fallait,  par  la  même 
«  raison,  que  je  l'aimasse  tant  que  cela  lui  convien- 
«  drait;  et  que,  quand  elle  me  planterait  là,  je  pren- 


262  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

«  drais  patience  comme  avait  fait  son  cher  Bremond# 

«  Ce  qui  fut  dit  fut  fait 

« Le  soir,  nous  la 

«  ramenâmes  chez  elle.  Tout  en  causant,  je  vis  deux 
a  pistolets  sur  sa  toilette,  a  Ah  1  ah  !  dis-je  en  en  pre- 
c  nant  un,  voici  une  boîte  à  mouches  de  nouvelle  fa- 
«  brique  ;  pourrait-on  savoir  quel  en  est  l'usage  ?  » 

« 

« Elle  nous  dit  avec  une  naïveté 

«  fîère  qui  la  rendait  encore  plus  charmante  :  «  Quand 
«  j'ai  des  bontés  pour  des  gens  que  je  n'aime  point, 
«  je  leur  fais  payer  l'ennui  qu'ils  me  donnent:  rien 
«  n'est  plus  juste  :  mais,  en  endurant  leurs  caresses, 
«  je  ne  veux  pas  endurer  leurs  insultes,  et  je  ne  man- 
«  querai  pas  le  premier  qui  me  manquera.  » 

«  En  la  quittant  j'avais  pris  son  heure  pour  le  len- 
«  demain.  Je  ne  la  fis  pas  attendre.  Je  la  trouvai  in 
«  vestito  di  confidenza,  dans  un  déshabillé  plus  que 
«  galant,  qu'on  ne  connaît  que  dans  les  pays  méridio- 
«  naux,  et  que  je  ne  m'amuserai  pas  à  décrire,  quoi- 

«  que  je  me  le  rappelle  trop  bien 

«  .  .  .  .Je  n'avais  point  d'idée  des  voluptés  qui 
«  m'attendaient.  J'ai  parlé  de  madame  de  L....e,  dans 
«  les  transports  que  son  souvenir  me  rend  quelquefois 
«  encore;  mais  qu'elle  était  laide,  et  vieille,  et  froide, 
«  auprès  de  ma  Zuliettal  Ne  tâchez  d'imaginer  les 
«  grâces  et  les  charmes  de  cette  fille  enchanteresse, 
«  vous  resteriez  trop  loin  de  la  vérité;  les  jeunes  vier- 
«  ges  des  cloîtres  sont  moins  fraîches,  les  beautés  du 
«  sérail  sont  moins  vives,  les  houris  du  paradis  sont 
«  moins  piquantes.  » 

Cette  aventure  finit  par  une  bizarrerie  de  Rousseau 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  263 

et  le  mot  de  Zulietta  :  Lascia  le  donne  e  studia  la  ma- 
tematica. 

Lord  Byron  livrait  aussi  sa  vie  à  des  Vénus  payées  : 
il  remplit  le  paJais  Mocenigo  de  ces  beautés  véni- 
tiennes réfugiées,  selon  lui,  sous  les  fazzioli.  Quelque- 
fois, troublé  de  sa  honte,  il  fuyait,  et  passait  la  nuit 
sur  les  eaux  dans  sa  gondole.  Il  avait  pour  sultane  fa- 
vorite Margherita  Cogni,  surnommée,  de  l'état  de  son 
mari,  la  Fornarina  :  «  Brune,  grande  (c'est  lord  By- 
«  ron  qui  parle),  tète  vénitienne,  de  très  beaux  yeux 
«  noirs,  et  vingt-deux  ans.  Un  jour  d'automne,  allant 

«  au  Lido .     nous  fûmes  surpris  par 

«  une  bourrasque 

«  Au  retour,  après  une  lutte  terrible,  je  trouvai  Mar- 
«  gherita  en  plein  air  sur  les  marches  du  palais  Moce- 
«  nigo,  au  bord  du  grand  canal.  Ses  yeux  noirs  étin- 
«  celaient  à  travers  ses  larmes  ;  ses  longs  cheveux  de 
«  jais  détachés,  trempés  de  pluie,  couvraient  ses  sour- 
«  cils  et  son  sein.  Exposée  en  plein  à  l'orage,  le  vent 
«  qui  s'engouffrait  sous  ses  habits  et  sa  chevelure  les 
«  roulait  autour  de  sa  taille  élancée  ;  l'éclair  tourbil- 
«  lonnait  sur  sa  tète,  et  les  vagues  mugissaient  à  ses 
«  pieds;  elle  avait  tout  l'aspect  d'une  Médée  descendue 
«  de  son  char,  ou  d'une  sibylle  conjurant  la  tempête 
«  qui  rugissait  à  l'entour  ;  seule  chose  vivante  à  por- 
«  tée  de  voix  dans  ce  moment,  excepté  nous-mêmes. 
«  Me  voyant  sain  et  sauf,  elle  ne  m'attendait  pas  pour 
«  me  souhaiter  la  bienvenue  ;  mais  vociférant  de  loin  : 
«  Ah!  can  délia  Madonna!  dunque  sta  il  tempo  per  an- 
«  dar  al  Lido!  Ah!  chien  de  la  Vierge,  est-ce  là  un 
«  temps  pour  aller  au  Lido?  » 
Dans  ces  deux  récits  de  Rousseau  et  de  Byron.  oq 


264  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

sent  la  différence  de  la  position  sociale,  de  réducalion 
et  du  caractère  des  deux  hommes.  A  travers  le  charme 
du  style  de  l'auteur  des  Confessions,  perce  quelque 
chose  de  vulgaire,  de  cynique,  de  mauvais  ton,  de 
mauvais  goût  ;  l'obscénité  d'expression  particulière  à 
cette  époque  gâte  encore  le  tableau.  Zulietta  est  supé- 
rieure à  son  amant  en  élévation  de  sentiments  et  en 
élégance  d'habitude;  c'est  presque  une  grande  dame 
éprise  du  secrétaire  infime  d'un  ambassadeur  mes- 
quin. La  même  infériorité  se  retrouve  quand  Rousseau 
s'arrange  pour  élever  à  frais  communs,  avec  son  ami 
Carrio,  une  petite  fille  de  onze  ans  dont  ils  devaient 
partager  les  faveurs  ou  plutôt  les  larmes. 

Lord  Byron  est  d'une  autre  allure  ;  il  laisse  éclater 
les  mœurs  et  la  fatuité  de  l'aristocratie  ;  pair  de  la 
Grande-Bretagne,  se  jouant  de  la  femme  du  peuple 
qu'il  a  séduite,  il  l'élève  à  lui  par  ses  caresses  et  par 
la  magie  de  son  talent.  Byron  arriva  riche  et  fameux 
à  Venise,  Rousseau  y  débarqua  pauvre  et  inconnu  ; 
tout  le  monde  sait  le  palais  qui  divulgua  les  erreurs 
de  l'héritier  noble  du  célèbre  commodore  anglais*  ;  au- 
cun cicérone  ne  pourrait  vous  indiquer  la  demeure  où 
cacha  ses  plaisirs  le  fils  plébéien  de  l'obscur  horloger 
de  Genève.  Rousseau  ne  parle  pas  même  de  Venise; 
il  semble  l'avoir  habitée  sans  l'avoir  vue  :  Byron  l'a 
chantée  admirablement  2. 

Vous  avez  vu  dans  ces  Mémoires  ce  que  j'ai  dit  des 

1.  Le  commodore  John  Byron  (1723-1786)  fut  le  précurseur 
de  Cook.  Il  explora  la  Mer  du  Sud,  à  l'O.  de  la  Terre  de  Ma- 
gellan, et  découvrit,  en  1765,  plusieurs  lies,  entre  autre  celle 
des  Mulgraves  qui  porte  son  nom.  II  a  publié  une  relation  de 
■es  voyages.  Lord  Byron  était  son  petit-fils. 

2.  Le  Pèlerinage  de  Chiîde-Earold,  ch.  iv. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  265 

rapports  d'imagination  et  de  destinée  qui  semblent 
avoir  existé  entre  l'historien  de  René  et  le  poète  de 
Childe-Harold.  Ici  je  signale  encore  une  de  ces  ren- 
contres tant  flatteuses  à  mon  orgueil.  La  brune  Forna- 
rina  de  Lord  Byron  n'a-t-elle  pas  un  air  de  famille 
avec  la  blonde  Vélléda  des  Martyrs,  son  aînée? 

«  Caché  parmi  les  rochers,  j'attendis  quelque  temps 
«  sans  voir  rien  paraître.  Tout  à  coup  mon  oreille  est 
«  frappée  des  sons  que  le  vent  m'apporte  du  milieu 
«  du  lac.  J'écoute  et  je  distingue  les  accents  d'une 
«  voix  humaine  ;  en  même  temps  je  découvre  un  es- 
«  quif  suspendu  au  sommet  d'une  vague  ;  il  redescend, 
«  disparaît  entre  deux  flots,  puis  se  montre  encore 
«  sur  la  cime  d'une  lame  élevée;  il  approche  du  ri- 
«  vage.  Une  femme  le  conduisait;  elle  chantait  en  lut- 
«  tant  contre  la  tempête,  et  semblait  se  jouer  dans  les 
«  vents  :  on  eût  dit  qu'ils  étaient  sous  sa  puissance, 
«  tant  elles  paraissait  les  braver.  Je  la  voyais  jeter 
«  tour  à  tour  dans  le  lac  des  pièces  de  toile,  des  toi- 
«  sons  de  brebis,  des  pains  de  cire  et  de  petites  meules 
c  d'or  et  d'argent. 

«  Bientôt  elle  touche  à  la  rive ,  s'élance  à  terre , 
«  attache  sa  nacelle  au  tronc  d'un  saule,  et  s'enfonce 
«  dans  le  bois  en  s'appuyant  sur  la  rame  de  peuplier 
«  qu'elle  tenait  à  la  main.  Elle  passa  tout  près  de  moi 
«  sans  me  voir.  Sa  taille  était  haute;  une  tunique 
«  noire,  courte  et  sans  manches,  servait  à  peine  de 
«  voile  à  sa  nudité.  Elle  portait  une  faucille  d'or  sus- 
«  pendue  à  une  ceinture  d'airain,  et  elle  était  couron- 
«  née  d'une  branche  de  chêne.  La  blancheur  de  ses 
«  bras  et  de  son  teint,  ses  yeux  bleus,  ses  lèvres  de 
t  rose,  ses  longs  cheveux  blonds  qui  flottaient  épars. 


266  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

«  annonçaient  la  fille  des  Gaulois,  et  contrastaient,  par 
«  leur  douceur,  avec  sa  démarche  fière  et  sauvage. 
«  Elle  chantait  d'une  voix  mélodieuse  des  paroles  ter- 
«  ribles,  et  son  sein  découvert  s'abaissait  et  s'élevait 
«  comme  l'écume  des  flots.»  » 

Je  rougirais  de  me  montrer  entre  Byron  et  Jean- 
Jacques,  sans  savoir  ce  que  je  serai  dans  la  postérité, 
si  ces  Mémoires  devaient  paraître  de  mon  vivant;  mais 
quand  ils  viendront  en  lumière,  j'aurai  passé  et  pour 
jamais,  ainsi  que  mes  illustres  devanciers,  sur  le  ri- 
vage étranger;  mon  ombre  sera  livrée  au  souffle  de 
l'opinion,  vain  et  léger  comme  le  peu  qui  restera  de 
mes  cendres. 

Rousseau  et  Byron  ont  eu  à  Venise  un  trait  de  res- 
semblance :  ni  l'un  ni  l'autre  n'ont  senti  les  arts. 
Rousseau,  doué  merveilleusement  pour  la  musique, 
n'a  pas  l'air  de  savoir  qu'il  existe  auprès  de  Zulietta 
des  tableaux,  des  statues,  des  monuments  ;  et  pour- 
tant avec  quel  charme  ces  chefs-d'œuvre  se  marient  à 
l'amour  dont  ils  divinisent  l'objet  et  augmentent  la 
flamme!  Quant  à  lord  Byron,  il  abhorre  V infernal  éclat 
des  couleurs  de  Rubens;  il  crache  sur  tous  les  sujets 
des  saints  dont  les  églises  regorgent  ;  il  n'a  jamais 
rencontré  tableau  ou  statue  approchant  d'une  lieue  de 
sa  pensée.  Il  préfère  à  ces  arts  imposteurs  la  beauté 
de  quelques  montagnes,  de  quelques  mers,  de  quel- 
ques chevaux,  d'un  certain  lion  de  Morée,  et  d'un  tigre 
qu'il  vit  souper  dans  Exeter- Change,  N'y  aurait-il 
pas  un  peu  de  parti  pris  dans  tout  cela? 

Que  d'affectation  et  de  forfanterie!  « 

1.  Les  Martyrs,  livre  ix. 

2.  Le  Tartuffe,  acte  m,  scène  ii. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  267 

Venise,  septembre  1833. 

Mais  quelle  est  donc  cette  ville  où  les  plus  hautes 
Intelligences  se  sont  donné  rendez-vous  ?  Les  unes 
l'ont  elles-mêmes  visitée,  les  autres  y  ont  envoyé  leurs 
Muses.  Quelque  chose  aurait  manqué  à  l'immortalité 
de  ces  talents,  s'ils  n'eussent  suspendu  des  tableaux 
à  ce  temple  de  la  volupté  et  de  la  gloire.  Sans  rappe- 
ler encore  les  grands  poètes  de  l'Italie,  les  génies  de 
l'Europe  entière  y  placèrent  leurs  créations  :  là  respire 
cette  Desdemona  de  Shakespeare,  bien  différente  de  la 
Zulietta  de  Rousseau  et  de  la  Margherita  de  Byron, 
cette  pudique  Vénitienne  qui  déclare  sa  tendresse  à 
Othello  :  «  Si  vous  avez  un  ami  qui  m'aime,  appre- 
nez-lui à  raconter  votre  histoire,  cela  me  pénétrera 
d'amour  pour  lui.  »  Là  paraît  cette  Belvidera  d'Otway* 
qui  dit  à  Jaffier  : 

Oh  smile,  aswhen  our  loves  were  in  Iheir  spring. 

0  I  lead  me  to  some  désert  wide  and  wild, 
Barren  as  our  misfortunes,  where  my  soûl 
May  hâve  its  vent,  where  I  may  tell  aloud 
To  the  high  heavens,  and  ev'ry  list'ning  planets, 
With  what  a  boundless  stock  my  bosom's  fraught  ; 
Where  I  may  throw  my  eager  arms  about  thee, 
Give  loose  to  love,  with  kisses  kindling  joy, 
And  lest  ofF  ail  the  flre  that's  in  my  heart. 

1.  Thomas  Ottoay  (1651-1685),  poète  dramatiqae  anglais.  La 
plus  célèbre  de  ses  tragédies  est  Venise  sauvée  (Venice  preser- 
Ted,  1682),  d'après  la  Conjurattonde  Venise,  de  l'abbé  de  Saint- 
Réal,  qui  avait  paru  en  1674.  La  pièce  d'Otway  a  été  imitée  par 
Lafosse  dans  son  Manlius.  Belvidera  et  Jaffier  sont  les  princi- 
paux personnages  de  Venise  sauvée. 


268  MÉMOIRES    D'OUTRE-TOMBE 

«  Oh  !  souris-moi  comme  quand  nos  amours  étaient 

■  dans  leur  printemps 

« Conduis-moi  à  quelque  dé- 

«  sert  vaste,  sauvage,  stérile  comme  nos  malheurs, 
«  où  mon  âme  puisse  respirer,  où  je  puisse  à  grands 
«  cris  dire  aux  cieux  élevés  et  aux  astres  écoutants 
«  de  quelles  richesses  sans  bornes  mon  sein  est 
^  chargé;  oùje  puisse  jeter  mes  bras  impatients  autour 
«  de  toi,  donner  passage  à  l'amour  par  des  baisers 
«  qui  rallument  la  joie,  et  laisser  aller  tout  le  feu  qui 
«  est  dans  mon  cœur.  » 

Gœthe,  de  notre  temps,  a  célébré  Venise,  et  le  gen- 
til Marot,  qui  le  premier  fit  entendre  sa  voix  au  réveil 
des  Muses  françaises,  se  réfugia  aux  foyers  du  Titien. 
Montesquieu  écrivait  :  «  On  peut  avoir  vu  toutes  les 
villes  du  monde  et  être  surpris  en  arrivant  à 
Venise.  » 

Lorsque,  dans  un  tableau  trop  nu,  l'auteur  des 
Lettres  persanes  représente  une  musulmane  abandon- 
née dans  le  paradis  à  deux  hommes  divins,  ne  semble- 
t-il  pas  avoir  peint  la  courtisane  des  Confessions  de 
Rousseau  et  celle  des  Mémoires  de  Byron  ?  N'étais-je 
pas,  entre  mes  deux  Floridiennes,  comme  Anaïs  entre 
ses  deux  anges  ?  Mais  les  filles  joeintes  et  moi,  nous 
n'étions  pas  immortels. 

Madame  de  Staël  livre  Venise  à  l'inspiration  de 
Corinne  :  celle-ci  écoute  le  bruit  du  canon  qui  annonce 
l'obscur  sacrifice  d'une  jeune  fille Avis  solen- 
nel «  qu'une  femme  résignée  donne  aux  femmes  qui 

luttent  encore  contre  le  destin.  » Corinne 

monte  au  sommet  de  la  tour  de  Saint-Marc,  contem- 
ple la  ville  et  les  flots,  tourne  les  yeux  vers  les  nuages 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  269 

«  côté  de  la  Grèce  :  «  La  nuit  elle  ne  voit  que  le  reflet 
«  des  lanternes  qui  éclairent  les  gondoles  :  on  dirait 
«  des  ombres  qui  glissent  sur  l'eau,  guidées  par  une 
«  petite  étoile.  »  Oswald  part;  Corinne  s'élance  pour 
le  rappeler.  «  Une  pluie  terrible  commençait  alors  ;  le 
«  vent  le  plus  violent  se  faisait  entendre  ;  »  Corinne 
descend  sur  le  bord  du  canal.  «  La  nuit  était  si  obs- 
«  cure  qu'il  n'y  avait  pas  une  seule  barque  ;  Corinne 
«  appelait  au  hasard  des  bateliers  qui  prenaient  ses 
«  cris  pour  des  cris  de  détresse  de  malheureux  qui 
«  se  noyaient  pendant  la  tempête,  et  néanmoins  per- 
«  sonne  n'osait  approcher,  tant  les  ondes  agitées  du 
«  grand  canal  étaient  redoutable.  *  » 

Voilà  encore  la  Margherita  de  lord  Byron. 

J'éprouve  un  plaisir  indicible  à  revoir  les  chefs- 
d'œuvre  de  ces  grands  maîtres  dans  le  lieu  même 
pour  lequel  ils  ont  été  faits.  Je  respire  à  l'aise  au 
milieu  de  la  troupe  immortelle^  comme  un  humble 
voyageur  admis  aux  foyers  hospitaliers  d'une  riche 
et  belle  famille. 

t.  Corinne^  livre  xt,  cûap.  vu,  vui  at  ix. 


LIVRE    VIP 


Arrivée  de  Madame  de  Bauffremont  à  Venise.  —  Le  Catajo  — 
Le  duc  de  Modène.  —  Tombeau  de  Pétrarque  à  Arqua.  — 
Terre  des  poètes.  —  Le  Tasse.  —  Arrivée  de  Madame  la 
duchesse  de  Berry.  —  Mademoiselle  Lebeschu.  —  Le  comte 
Lucchesi  Palli.  —  Discussion.  —  Dîner.  —  Bugeaud  le  geô- 
lier. —  Madame  de  Saint-Priest,  M.  de  Saint-Priest.  —  Ma- 
dame de  Podenas.  —  Notre  troupe.  —  Mon  refus  d'aller  à 
Prague.  —  Je  cède  sur  un  mot.  —  Padoue.  —  Tombeaux.  — 
Manuscrit  de  Zanze.  —  Nouvelle  inattendue.  —  Le  gouverneur 
du  royaume  Lombardo-Vénitien.  —  Lettre  de  Madame  à 
Charles  X  et  à  Henri  V.  —  M.  de  Montbel.  —  Mon  billet  au 
gouverneur.  —  Je  pars  pour  Prague. 


De  Venise  à  Ferrare,  du  16  au  17  septembre  1833. 

L'intervalle  était  immense  entre  ces  rêveries  et  les 
vérités  dans  lesquelles  je  rentrais  ea  me  présentant  à 
l'hôtel  de  la  princesse  de  Bauffremont  ;  «  il  me  fallait 

1.  Ce  livre  a  été  écrit  à  Ferrare  du  16  au  18  septembre  1833, 
et  à  Padoue  le  20  septembre. 

2.  La  princesse  Théodore  de  Bauffremont.  Elle  était  la  sœur 
du  dernier  duc  de  Montmorency,  Anne-Louis-Raoul- Victor  de 
Montmorency,  qui  mourut  sans  enfants  le  18  août  1862.  La 
princesse  de  Bauffremont  était  l'aînée  des  deux  sœurs  du  duc  ; 
la  plus  jeune  était  la  duchesse  de  Valençay.  Toutes  deux  décé- 
dèrent avant  leur  frère,  la  première  en  1860,  la  seconde  en  1858. 
Après  la  mort  de  M.  le  duc  Raoul,  avec  qui  s'éteignait  le  titre 
qu'il  avait  porté,  il  y  eut  une  prétention  élevée  sur  ce  titre  par 
le  fils  de  sa  sœur  aînée,  le  prince  Gontran  de  Bauffremont.  Le 
duché  de  Montmorency    étant  "m  duché  femelle,  U  réclamai'* 


272  MÉMOiKES  d'outre-tombe 

sauter  de  1806,  dont  le  souvenir  venait  de  m'occuper,  à 
1833,  là  où  je  me  trouvais  en  réalité  :  Marco  Polo  tomba 
de  la  Chine  à  Venise,  précisément  après  une  absence 
de  vingt-sept  ans. 

Madame  de  Bauflfremont  porte  à  merveille  sur  son 
visage  et  dans  ses  manières  le  nom  de  Montmorency  : 
elle  aurait  pu  très  bien,  comme  celte  Charlotte,  mère 
du  grand  Condé  et  de  la  duchesse  de  Longueville, 
être  aimée  de  Henri  IV.  La  princesse  m'apprit  que 
madame  la  duchesse  de  Berry  m'avait  écrit  de  Pise 
une  lettre  que  je  n'avais  pas  reçue  :  Son  Altesse  Royale 
arrivait  à  Ferrare  oii  elle  m'espérait. 

Il  m'en  coûtait  d'abandonner  ma  retraite  ;  une  hui- 
taine était  encore  nécessaire  à  ma  revue  ;  je  regret- 
tais surtout  de  ne  pouvoir  mettre  à  fin  l'aventure  de 
Zanze  ;  »  mais  mon  temps  appartenait  à  la  mère 
de  Henri  V,  et  toujours,  quand  je  suis  une  route,  vient 
un  heurt  qui  me  jette  dans  un  autre  chemin. 

Je  partis  laissant  mes  bagages  à  l'hôtel  de  l'Europe, 
comptant  revenir  avec  Madame. 

Je  retrouvai  ma  calèche  à  Fusina  :  on  la  tira  d'une 
vieille  remise,  comme  un  joyau  du  garde-meuble  de  la 
couronne.  Je  quittai  la  rive  qui  prend  peuL-élre  son  nom 
de  la  fourche  à  trois  dents  du  roi  de  la  mer:  Fuscina. 

non  comme  une  faveur,  mais  comme  un  droit,  le  titre  de  duc 
de  Montmorency.  L'un  des  enianis  ae  la  duchesse  de  Valençay, 
le  comte  Adalbert  de  Talleyrand-Périgord,  sollicita,  de  son  côte, 
comme  faveur,  l'honneur  de  relever  le  titre  éteint  par  la  mort 
de  son  oncle  ;  ce  titre  lui  fut  concédé  par  un  décret  impérial, 
du  14  mai  1864.  —  Voir,  au  tome  iv  des  Plaidoyers  de  Berryer, 
V Affaire  de  la  famille  de  Montmorency  contre  M.  Adalbert  de 
Talleyrand-Périgord. 

1.  Voyez,  page  243  de  ce  volume,  ce  qui  est  dit  de  Zanze^ 
et  plus  bas  son  manuscrit. 


MEMOIRES   D'OUTRE-TOMBB  273 

Rendu  à  Padoue,  je  dis  au  postillon  :  «  Route  de 
Ferrare.  »  Elle  est  charmante,  cette  route,  jusqu'à 
Monselice  :  collines  d'une  élégance  extrême,  vergers 
de  figuiers,  de  mûriers  et  de  saules  festonnés  de 
vignes,  prairies  gaies,  châteaux  ruineux.  Je  passai 
devant  le  Catajo,  tout  orné  de  soldats  :  l'abbé  Lenglet', 
fort  érudit  d'ailleurs,  a  pris  ce  manoir  pour  la  Chine. 
Le  Catajo  n'appartient  pas  à  Angélique,  mais  au  duc 
de  Modène.  '  Je  me  suis  trouvé  nez  à  nez  avec  Son 
Altesse.  Elle  daignait  se  promener  à  pied  sur  le  grand 
chemin.  Ce  duc  est  un  rejeton  de  la  race  des  princes 
inventés  par  Machiavel  ;  il  a  la  fierté  de  ne  pas  recon- 
naître Louis-Philippe. 

Le  village  d'Arqua  montre  le  tombeau  de  Pétrar- 
que, chanté  avec  son  site  par  lord  Byron  :  ' 

1.  L'abbé  Nicolas  Lenglet-Dufresnoy  (1674-1755).  Ses  livres 
renferment  des  trésors  d'érudition,  mais  il  avait  peu  de  goût  et 
de  critique.  Ses  principaux  ouvrages  sont  une  Histoire  de  la 
philosophie  hermétique,  un  Traité  sur  les  apparitions,  VHis- 
toire  de  Jeanne  d'Arc,  V Histoire  justifiée  contre  les  romans,  et 
De  l'usage  des  romans,  avec  une  bibliothèque  des  romans. 
Avant  de  se  livrer  tout  entier  à  l'érudition,  il  avait  été  mêlé  à 
la  politique.  En  1718,  le  Régent  avait  mis  à  profit  son  habileté 
pour  découvrir  les  complices  de  la  conspiration  de  Cellamare. 

2.  François-Joseph-Jean  de  Lorraine,  archiduc  d'Autriche 
(1779-1847).  Fils  de  l'archiduc  Ferdinand  d'Autriche-Modène  et 
de  la  princesse  Marie-Béatrix  d'Esté,  il  était,  par  son  père,  petit- 
fils  de  l'Impératrice  Marie-Thérèse  et  neveu  de  la  Reine  Marie- 
Antoinette.  En  1815,  le  Congrès  de  Vienne  l'avait  réintégré  dans 
le  duché  de  Modène,  dont  son  aïeul  Hercule  III  avait  été  dépos- 
sédé par  les  Français  en  1797.  Il  avait  pris  alors  le  titre  de 
François  IV.  En  1829,  il  avait  accru  ses  domnines  du  duché  de 
Massa.  Tant  qu'il  vécut,  il  se  refusa  à  reconnaître  le  roi  Louis- 
Philippe.  Sa  fille,  la  princesse  Maufie-Thérèse  de  Modène,  épousa 
le  comte  de  Chambord  le  14  novembre  1846. 

3.  Le  Pèlerinage  de  Childe-Harold,   chant  it,  stances  jtx- 

XXIII. 

VI.  18 


274  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

Che  fai,  che  pensi  ?  che  pur  dietro  guardi 
Nel  tempo,  che  tornar  non  pote  omai, 
Anima  sconsolata  ? 

«  Que  fais-tu,  que  penses-tu?  pourquoi  regarder, 
«  en  arrière  dans  un  temps  qui  ne  peut  jamais  reve- 
«  nir,  âme  inconsolée  ?  » 

Tout  ce  pays,  dans  un  diamètre  de  quarante  lieues 
est  le  sol  indigène  des  écrivains  et  des  poètes  :  Tite- 
Live,  Virgile,  Catulle,  Arioste,  Guarini,  les  Strozzi, 
les  trois  Bentivoglio,  Bembo,  Bartoli,  Bojardo,  Pinde- 
monte,  Varano,  Monti,  une  foule  d'autres  hommes  célè- 
bres, ont  été  enfantés  par  cette  terre  des  Muses.  Le 
Tasse  même  était  Bergamasque  d'origine.  Je  n'ai  vu 
des  derniers  poètes  italiens  qu'un  des  deux  Pinde- 
monte'.  Je  n'ai  connu  ni  Cesarotti^,  ni  Monti^;  j'aurais 
été  heureux  de  rencontrer  Pellico  et  Manzoni,  rayons 
d'adieux  de  la  gloire  italienne.  Les  monts  Euganéens, 
que  je  traversais,  se  doraient  de  l'or  du  couchant 
avec  une  agréable  variété  de  formes  et  une  grande 

1.  Hippolvte  et  Jean  Pindemonte,  nés  tous  les  deux  à  Vérone. 
Hippolyte,  le  plus  célèbre  des  deux  frères  (1753-1828),  est  auteur 
de  plusieurs  tragédies,  de  Poésies  champêtres  et  d'une  remar- 
quable traduction  de  l'Odyssée  en  vers  blancs.  —  Jean  Pinde- 
monte (1751-1812),  député  au  Corps  législatif  italien,  a  aussi 
écrit  des  tragédies  publiées  sous  le  titre  de  Componimenti  tea- 
trali  (Venise,  1804,  4  vol.  in-8<»). 

2.  Melchiorre  Cesarotti  (1730-1808)  a  publié,  outre  des  traduc- 
tions de  Juvénal,  de  Démosthène,  de  trois  tragédies  de  Voltaire 
et  des  poèmes  d'Ossian  (son  meilleur  ouvrage),  deux  traductions 
de  l'Iliade,  l'une  en  vers  et  l'autre  en  prose. 

3.  Vinconzo  Monti  (1754-1828)  a  chanté  tour  à  tour  la  Papauté, 
la  Révolution,  Napoléon  et  la  domination  autrichienne.  Il  avait 
du  reste  un  rare  talent.  Sa  traduction  en  vers  de  ïlliade  est 
d'une  grande  beauté  et  son  poème  satirique  contre  la  R/volutioa 
française,  la  Bassvilliana  (1793),  est  un  chef-d'œuvre. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  275 

pureté  de  lignes:  un  de  ces  monts  ressemblait  à  la 
principale  pyramide  de  Saccarah,  lorsqu'elle  s  im- 
prime au  soleil  tombant  sur  l'horizon  de  la  Libye. 

Je  continuai  mon  voyage  la  nuit  par  Rovigo  ;  une 
nappe  de  brouillard  couvrait  la  terre.  Je  ne  vis  le  Pô 
qu'au  passage  de  Lagoscuro.  La  voiture  s'arrêta;  le 
postillon  appela  le  bac  avec  sa  trompe.  Le  silence 
était  complet;  seulement,  de  l'autre  côté  du  fleuve,  le 
hurlement  d'un  chien  et  les  cascades  lointaines  d'un 
triple  écho  répondaient  à  son  cor  ;  avant-scène  de  l'em- 
pire élyséen  du  Tasse  dans  lequel  nous  allions  entrer. 

Un  froissement  sur  l'eau,  à  travers  le  brouillard  et 
l'ombre,  annonça  le  bac;  il  glissait  le  long  de  la  cor- 
delle  soutenue  sur  des  bateaux  à  l'ancre.  Entre  les 
quatre  et  cinq  heures  du  matin,  j'arrivai  le  16  à  Fer- 
rare  ;  je  descendis  à  Vhôtel  des  Trois  Couronnes  ; 
Madame  y  était  attendue. 

Mercredi  17. 

Son  Altesse  Royale  n'étant  point  arrivée,  je  visitai 
l'église  de  Saint-Paul  :  je  n'y  ai  vu  que  des  tombes; 
du  reste,  pas  une  âme,  hormis  celles  de  quelques 
morts  et  la  mienne  qui  ne  vit  guère.  Au  fond  du 
chœur  pendait  un  tableau  du  Guerchin. 

La  cathédrale  est  trompeuse  :  vous  apercevez  un 
front  et  des  ûancs  oii  s'incrustent  des  bas-reliefs  à 
sujets  sacrés  et  profanes.  Sur  cet  extérieur  régnent 
encore  d'autres  ornements  placés  d'ordinaire  à  l'inté- 
rieur des  édifices  gothiques,  comme  rudentures, 
modillons  arabes,  soffites  à  nimbe,  galeries  à  colon- 
nettes,  à  ogives,  à  trèfles,  ménagées  dans  l'épaisseur 
des  murs.  Vous  entrez,  et  vous  restez  ébahi  à  la  vu© 


276  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

d'une  église  neuve  à  voûtes  sphériques,  à  piliers  mas- 
sifs. Quelque  chose  de  ces  disparates  existe  en  France 
au  physique  et  au  moral  :  dans  nos  vieux  châteaux  on 
pratique  des  cabinets  modernes,  force  nids  à  rats, 
alcôves  et  garde-robes.  Pénétrez  dans  l'âme  d'un  bon 
nombre  de  ces  hommes  armoriés  de  noms  historiques, 
qu'y  trouvez-vous?  des  inclinations  d'antichambre. 

Je  fus  tout  penaud  à  l'aspect  de  cette  cathédrale  : 
elle  semblait  avoir  été  retournée  comme  une  robe 
mise  à  l'envers;  bourgeoise  du  temps  de  Louis  XV, 
masquée  en  châtelaine  du  xii'  siècle. 

Ferrare,  jadis  tant  agitée  de  ses  femmes,  de  ses 
plaisirs  et  de  ses  poètes,  est  presque  déshabitée  : 
là  où  les  rues  sont  larges,  elles  sont  désertes,  et 
les  moutons  y  pourraient  paître.  Les  maisons  déla- 
brées ne  se  ravivent  pas,  ainsi  qu'à  Venise,  par 
l'architecture,  les  vaisseaux,  la  mer  et  la  gaieté  na- 
tive du  lieu.  A  la  porte  de  la  Romagne  si  malheu- 
reuse, Ferrare,  sous  le  joug  d'une  garnison  d'Autri- 
chiens, a  du  visage  d'un  persécuté  :  elle  semble  por- 
ter le  deuil  éternel  du  Tasse  ;  prèle  à  tomber,  elle  se 
courbe  comme  une  vieille.  Pour  seul  monument  du 
jour  sort  à  moitié  de  terre  un  tribunal  criminel,  avec 
des  prisons  non  achevées.  Qui  mettra-t-on  dans  ces 
cachots  récents?  la  jeune  Italie.  Ces  geôles  neuves, 
surmontées  de  grues  et  bordées  d'échafaudages, 
comme  les  palais  de  la  ville  de  Didon,  touchent  à  l'an- 
cien cachot  du  chantre  de  la  Jérusalem. 

Ferrare,  18  septembre  1833. 

S'il  est  une  vie  qui  doive  faire  désespérer  du  bon- 
heur pour  les  hommes  de  talent,  c'est  celle  du  Tasse 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  277 

Le  beau  ciel  que  ses  yeux  regardaient  en  s'ouvrant 
au  jour  fut  un  ciel  trompeur. 

«  Mes  adversités,  dit-il,  commencèrent  avec  ma  vie. 
«  La  cruelle  fortune  m'arracha  des  bras  de  ma  mère. 
«  Je  me  souviens  de  ses  baisers  mouillés  de  larmes, 
«  de  ses  prières  que  les  vents  ont  emportées.  Je  ne 
«  devais  plus  presser  mon  visage  contre  son  visage. 
«  D'un  pas  mal  assuré  comme  Ascagne  ou  la  jeune 
«  Camille,  je  suivis  mon  père  errant  et  proscrit.  C'est 
«  dans  la  pauvreté  et  l'exil  que  j'ai  grandi.  » 

Torquato  Tasso  perdit  à  Ostille  Bernardo  Tasso.  * 
Torquato  a  tué  Bernardo  comme  poète  ;  il  l'a  fait  vivre 
comme  père. 

Sorti  de  l'obscurité  par  la  publication  du  Rinaldo, 
Tasse  fut  appelé  à  Ferrare.  Il  y  débuta  au  milieu  des 
fêtes  du  mariage  d'Alphonse  II  avec  l'archiduchesse 
Barbe.  Il  y  rencontra  Léonore,  sœur  d'Alphonse  : 
l'amour  et  le  malheur  achevèrent  de  donner  à  son 
génie  toute  sa  beauté.  «  Je  vis,  raconte  le  poète  pei- 
«  gnant  dans  VAminte  la  première  cour  de  Ferrare, 
«  je  vis  des  déesses  et  des  nymphes  charmantes,  sans 
«  voile,  sans  nuage  :  je  me  sentis  inspiré  d'une  nou- 
«  velle  vertu,  d'une  divinité  nouvelle,  et  je  chantai  la 
«  guerre  et  les  héros...  !» 

La  Tasse  lisait  les  stances  de  la  Gerusalemme,  k 
mesure  qu'il  les  composait,  aux  deux  sœurs  d'Al- 
phonse, Lucrèce  et  Léonore.  On  l'envoya  auprès  du 

1.  Bernardo  Tasso  (1493-1569),  père  de  l'auteur  de  la  Jérttsa- 
lern  délivrée,  s'était  acquis  un  assez  grand  renom  littéraire  «a 
composant  un  Amadis  de  Gaule  (Amadigi  di  Francia),  poème 
•n  100  chants  et  57,000  vers.  Il  est  encore  auteur  d'un  poème  de 
Floridant,  à'Eqlogues,  d'Oder  et  d'Elégies,  qui  témoig'naDt  d'an 
esprit  aimable  et  d'un  talent  facile. 


278  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

cardinal  Hippolyte  d'Esté,  fixé  à  la  cour  de  France  : 
il  mit  en  gage  ses  vêtements  et  ses  meubles  pour 
faire  ce  voyage,  tandis  que  le  cardinal  qu'il  honorait 
de  sa  présence  faisait  à  Charles  IX  le  fastueux  cadeau 
de  cent  chevaux  barbes  avec  leurs  écuyers  arabes 
superbement  vêtus.  Laissé  d'abord  dans  les  écuries, 
le  Tasse  fut  ensuite  présenté  au  roi  poète,  ami  de 
Ronsard.  Dans  une  lettre  qui  nous  est  restée,  il  juge 
les  Français  avec  dureté.  Il  composa  quelques  vers  de 
sa  Gerusalemme  dans  une  abbaye  d'hommes  en 
France  dont  le  cardinal  Hippolyte  était  pourvu  ;  c'é- 
tait Châlis,  près  d'Ermenonville,  oti  devait  rêver  et 
mourir  J.-J.  Rousseau  :  Dante  aussi  avait  passé  obs- 
curément dans  Paris. 

Le  Tasse  retourna  en  Italie  en  1571  et  ne  fut  point 
témoin  de  la  Saint-Barthélémy.  Il  se  rendit  directe- 
ment à  Rome  et  de  là  revint  à  Ferrare.  L'Aminte  fut 
jouée  avec  un  grand  succès.  Tout  en  devenant  le  rival 
d'Arioste,  l'auteur  de  Renaud  admirait  à  un  tel  point 
l'auteur  de  Roland,  qu'il  refusait  les  hommages  du 
neveu  de  ce  poète  :  «  Ce  laurier  que  vous  m'offrez,  lui 
«  écrivait-il,  le  jugement  des  savants,  celui  des  gens 
«  du  monde,  et  le  mien  même,  l'ont  déposé  sur  la  tête 
«  de  l'homme  à  qui  le  sang  vous  lie.  Prosterné 
«  devant  son  image,  je  lui  donne  les  titres  les  plus 
«  honorables  que  puissent  me  dicter  l'affection  et  le 
«  respect.  Je  le  proclamerai  hautement  mon  père, 
«  mon  seigneur  et  mon  maître.  » 

Cette  modestie,  si  inconnue  de  notre  temps,  ne 
désarma  point  la  jalousie.  Torquato  avait  vu  les  fêtes 
données  par  Venise  à  Henri  III  revenant  de  Pologne, 
lorsqu'on  imprima  furtivement  uo  manuscrit  de    la 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  279 

Jérusalem  :  les  minutieuses  critiques  des  amis  dont 
le  Tasse  consultait  le  goût  le  vinrent  alarmer.  Peut- 
être  s'y  montra-t-il  trop  sensible  ;  mais  peut-être 
avait-il  bâti  sur  l'espérance  de  sa  gloire  le  succès  de 
ses  amours.  Il  se  crut  environné  de  pièges  et  de  tra- 
hisons; il  fut  obligé  de  défendre  sa  vie.  Le  séjour  de 
Belriguardo,  où  Goethe  évoque  son  ombre*,  ne  le  put 
calmer  :  «  De  même  que  le  rossignol  (dit  le  grand 
«  poète  allemand  faisant  parler  le  grand  poète  ita- 
«  lien),  il  exhalait  de  son  sein  malade  d'amour  l'har- 
«  monie  de  ses  plaintes  ;  ses  chants  délicieux,  sa 
«  mélancolie  sacrée,  captivaient  l'oreille  et  le  cœur... 

«  .  .  .  .  Qui  a  plus  de  droits  à  traverser 
«  mystérieusement  les  siècles  que  le  secret  d'un 
«  noble  amour,  confié  au  secret  d'un  chant  sublime?.. 

«  .  .  .  .  Qu'il  est  charmant  (dit  toujours  Goethe 
«  interprète  des  sentiments  de  Léonore),  qu'il  est 
«  charmant  de  se  contempler  dans  le  beau  génie  de 
«  cet  homme,  de  l'avoir  à  ses  côtés  dans  l'éclat  de 
«  cette  vie,  d'avancer  avec  lui  d'un  pas  facile  vers 
«  l'avenir!  Dès  lors  le  temps  ne  pourra  rien  sur  toi, 
«  Léonore  ;  vivante  dans  les  chants  du  poète,  tu 
«  seras  encore  jeune,  encore  heureuse,  quand  les 
«  années  t'auront  emportée  dans  leur  cours.  » 

Le  chantre  d'Herminie  conjure  Léonore  (toujours 
dans  les  vers  du  poète  de  la  Germanie)  de  le  reléguer 
dans  une  de  ses  villa  les  plus  solitaires  :  «  Souffrez, 

1 .  Le  drame  de  Torquato  Tasso,  par  Goethe,  est  une  des  plus 
belles  œuvres  du  grand  poète  allemand.  Si  l'action  est  un  peu 
languissante,  ce  défaut  est  largement  racheté  par  la  beauté  du 
style,  l'intérêt  du  dialogue  et  la  profondeur  du  sentiment.  Ce 
drame,  comme  Ylphigénie  en  Tauride,  du  même  poète,  est  écrit 
en  vers  iambiques. 


280  MÉMOIRES   D  OUTRE-TOMBE 

«  lui  dit-il,  que  je  sois  votre  esclave.  Comme  je  soi- 
«  gnerai  vos  arbres!  avec  quelle  précaution,  en 
«  automne,  je  couvrirai  votre  citronnier  de  plantes 
«  légères  !  Sous  le  verre  des  couches  j'élèverai  de 
«  belles  fleurs.  » 

Le  récit  des  amours  du  Tasse  était  perdu,  Goethe 
Ta  retrouvé. 

Les  chagrins  des  Muses  et  les  scrupules  de  la  reli- 
gion commencèrent  à  altérer  la  raison  du  Tasse.  On 
lui  fît  subir  une  détention  passagère.  Il  s'échappa 
presque  nu  :  égaré  dans  les  montagne»,  il  emprunta 
les  haillons  d'un  berger,  et,  déguisé  en  pâtre,  il  arriva 
chez  sa  sœur  Gornélie.  Les  caresses  de  cette  sœur  et 
l'attrait  du  pays  natal  apaisèrent  un  moment  ses 
souffrances  :  «  Je  voulais,  disait-il,  me  retirer  à  Sor- 
«  rente  comme  dans  un  port  paisible,  quasi  in  porto 
«  di  quiète.  »  Mais  il  ne  put  rester  ou  il  était  né  !  Un 
charme  l'attirait  à  Ferrare:    l'amour  est    la  patrie. 

Reçu  froidement  du  duc  Alphonse,  il  se  retira  de 
nouveau  ;  il  erra  dans  les  petites  cours  de  Mantoue, 
d'Urbino,  de  Turin,  chantant  pour  payer  l'hospitalité. 
Il  disait  au  Metauro,  ruisseau  natal  de  Raphaël  :  «  Fai- 
«  ble,  mais  glorieux  enfant  de  l'Apennin,  voyageur 
«  vagabond,  je  viens  chercher  sur  tes  bords  la  sûreté 
«  et  mon  repos.  »  Armide  avait  passé  au  berceau  de 
Raphaël  ;  elle  devait  présider  aux  enchantements 
de  la  Farnésine. 

Surpris  par  un  orage  aux  environs  de  Verceil,  le 
Tasse  célébra  la  nuit  qu'il  avait  passée  chez  un  gen- 
tilhomme, dans  le  beau  dialogue  du  Père  de  famille. 
k  Turin,  on  lui  refusa  l'entrée  des  portes,  tant  il  était 
dans  un  état  misérable.  Instruit  qu'Alphonse  allait 


LE   TASSE 


Garnier  frèrcG  Editeurs 


MÉMOIRES  D  OUTRE-TOMBE  tHi 

contracter  un  nouveau  mariage,  il  reprend  le  chemin 
de  Ferrare.  Un  esprit  divin  s'attachait  aux  pas  de  ce 
dieu  caché  sous  l'habit  des  pasteurs  d'Admète  ;  il 
croyait  voir  cet  esprit  et  l'entendre  :  un  jour,  étant 
assis  près  du  feu  et  apercevant  la  lumière  du  soleil 
sur  une  fenêtre:  «  Ecco  l'amico  spirito  che  cortese- 
«  mente  è  venuto  a  favellarmi.  Voilà  l'esprit  ami  qui 
«  est  venu  courtoisement  me  parler.  »  Et  Torquato 
causait  avec  un  rayon  de  soleil.  Il  rentra  dans  la  ville 
fatale  comme  l'oiseau  fasciné  se  jette  dans  la  gueule 
du  serpent  ;  méconnu  et  repoussé  des  courtisans, 
outragé  par  les  domestiques,  11  se  répandit  en 
plaintes,  et  Alphonse  le  fit  enfermer  dans  une  maison 
de  fous  à  l'hôpital  Sainte-Anne. 

Alors  le  poète  écrivait  à  un  de  ses  amis  :  «  Sous  le 
«  poids  de  mes  infortunes,  j'ai  renoncé  à  toute  pensée 
«  de  gloire  ;  je  m'estimerais  heureux  si  je  pouvais 
c  seulement  éteindre  la  soif  qui  me  dévore...  L'idée 
«  d'une  captivité  sans  terme  et  l'indignation  des  mau- 
«  vais  traitements  que  je  subis  augmentent  mon  dé- 
«  sespoir.  La  saleté  de  ma  barbe,  celle  de  mes  che- 
«  veux  et  de  mes  vêtements,  me  rendent  un  objet  de 
«  dégoût  pour  moi-même.  » 

Le  prisonnier  implorait  toute  la  terre  et  jusqu'à 
son  impitoyable  persécuteur  ;  il  lirait  de  sa  lyre  des 
accents  qui  auraient  dû  faire  tomber  les  murs  dont 
on  entourait  ses  misères. 

Piango  il  morir  ;  non  piango  il  morir  solo, 
Ma  il  modo.  . 


Mi  saria  di  conforto,  aver  la  tomba, 
Gh'  altra  mole  innalzar  credea  co'  carmi. 


282  MEMOIRES    D  OUTRE-TOMBE 

«  Je  pleure  le  mourir  ;  je  ne  pleure  pas  seulement 
«  le  mourir,  mais  la  manière  dont  je  meurs...  Ce 
«  sera  un  secours  d'avoir  la  tombe  à  celui  qui  croyait 
«  élever  d'autres  monuments  par  ses  vers.  » 

Lord  Byron  a  composé  un  poème  des  Lamentations 
du  Tasse  ;  mais  il  ne  se  peut  quitter,  et  se  substitue 
partout  aux  personnages  qu'il  met  en  scène;  comme 
son  génie  manque  de  tendresse,  ses  lamentations  ne 
sont  que  des  imprécations. 

Le  Tasse  adressa  au  Conseil  des  anciens  de  Ber- 
game  cette  supplique  : 

«  Torquato  Tasso,  Bergamasque  non-seulement 
«  d'origine,  mais  d'affection,  ayant  d'abord  perdu 
«  l'héritage  de  son  père,  la  dotde  sa  mère...  et  (après 
«  le  servage  de  beaucoup  d'années  et  les  fatigues  d'un 
«  temps  bien  long)  n'ayant  encore  jamais  perdu  au 
«  milieu  de  tant  de  misères  la  foi  qu'il  a  dans  cette 
«  cité  (Bergame),  ose  lui  demander  assistance.  Qu'elle 
«  conjure  le  duc  de  Ferrare,  jadis  mon  protecteur  et 
«  mon  bienfaiteur,  de  me  rendre  à  ma  patrie,  à  mes 
«  parents  et  à  moi-même.  L'infortuné  Tasso  supplie 
«  donc  vos  seigneuries  (les  magistrats  de  Bergame) 
«  d'envoyer  monseigneur  Licino  ou  quelque  autre 
«  pour  traiter  de  ma  délivrance.  La  mémoire  de  leur 
«  bienfait  ne  finira  qu'après  ma  vie.  Di  VV.  SS. 
«  affezionatissimo  servidore,  Torquato  Tasso^  prigione 
«  e  infermo  nel  ospedal  di  SanVAnna  in  Ferrara.  » 

On  refusait  au  Tasse  de  l'encre,  des  plumes,  du 
papier.  Il  avait  chanté  le  magnanime  Alphonse,  et  le 
magnanime  Alphonse  plongeait  au  fond  d'une  loge 
d'aliéné  celui  qui  répandit  sur  sa  tête  ingrate  un 
éclat  impérissable.  Dans  un  sonnet  plein  de  grâce,  le 


MÉMOIRES  d'outre-tombb  '  283 

prisonnier  supplie  une  chatte  de  lui  prêter  la  luisance 
de  ses  yeux  pour  remplacer  la  lumière  dont  on  Ta 
privé  :  inoffensive  raillerie  qui  prouve  la  mansuétude 
du  poète  et  l'excès  de  sa  détresse  .  «  Comme  sur  l'o- 
«  céan  qu'infeste  et  obscurcit  la  tempête.     .... 

«s 

«  le  pilote  fatigué  lève  la  tête,  durant  la  nuit,  vers 
«  les  étoiles  dont  le  pôle  respendit,  ainsi  fais-je,  ô 
«  belle  chatte,  dans  ma  mauvaise  fortune.  Tes  yeux 
«  me  semblent  deux  étoiles  qui  brillent  devant  moi... 
«  0  chatte,  lampe  de  mes  veilles,  (^  chatte  bien-aimée! 
M  si  Dieu  vous  garde  de  la  bastonnade,  si  le  ciel  vous 
«  nourrit  de  chair  et  de  lait,  donnez-moi  de  la  lumière 
«  pour  écrire  ces  vers  : 

Fatemi  luce  a  scriver  queste  carmi.  » 

La  nuit,  le  Tasse  se  figurait  entendre  des  bruits 
étranges,  des  tintements  de  cloches  funèbres  ;  des 
spectres  le  tourmentaient.  «  Je  n'en  puis  plus,  s'é- 
«  criait-il,  je  succombe!  »  Attaqué  d'une  grave 
maladie,  il  crut  voir  la  Vierge  le  sauvant  par  miracle. 

Egro  io  languiva,  e  d'alto,  sonno  awinto, 


Giacea  con  guancia  di  pallor  dipinta, 
Quando  di  luce  incoronata  ..... 
Maria,  pronta  scendesti  al  mio  dolore. 

a  Malade,  je  languissais  vaincu  du  sommeil;...  je 
gisais,  la  pâleur  répandue  sur  mes  joues,  quand, 
de  lumière  couronnée,...  Marie,  tu  descendis  rapi- 
dement à  ma  douleur.  » 
Montaigne  visita  le  Tasse  réduit  à  cet  excès  d'ad- 


284  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

versité,  et  ne  lui  témoigna  aucune  compassion.  A  la 
même  époque,  Camoëns  terminait  sa  vie  dans  un 
hospice  à  Lisbonne  ;  qui  le  consolait  mourant  sur  un 
grabat?  les  vers  du  prisonnier  de  Ferrare.  L'auteur 
captif  de  la  Jérusalem,  admirant  l'auteur  mendiant 
des  Lusiades,  disait  à  Vasco  de  Gama  :  «  Réjouis-toi 
«  d'être  chanté  par  le  poète  qui  tant  déploya  son  vol 
«  glorieux,  que  tes  vaisseaux  rapides  n'allèrent  pas 
«  aussi  loin.  » 

Tant'  oltre  stende  il  glorioso  volo 

Che  i  tuoi  spalraati  legni  andar  men  lungo. 

Ainsi  retentissait  la  voix  de  l'Éridan  au  bord  du 
Tage  ;  ainsi,  à  travers  les  mers,  se  félicitaient  d'un 
hôpital  à  l'autre,  à  la  honte  de  l'espèce  humaine, 
deux  illustres  patients  de  même  génie  et  de  même 
destinée. 

Que  de  rois,  de  grands  et  de  sots,  aujourd'hui  noyés 
dans  l'oubli,  se  croyant,  vers  la  fin  du  xvi"  siècle,  des 
personnages  dignes  de  mémoire,  ignoraient  jusqu'aux 
noms  du  Tasse  et  de  Camoëns  1  En  1754,  on  lut  pour 
la  première  fois  «  le  nom  de  Washington  dans  le  récit 
«  d'un  obscur  combat  donné  dans  les  forêts  entre  une 
«  troupe  de  Français,  d'Anglais  et  de  sauvages  :  quel 
«  est  le  commis  à  Versailles,  ou  le  pourvoyeur  du 
«  Parc-aux- Cerfs,  quel  est  surtout  l'homme  de  cour 
«  ou  d'académie  qui  aurait  voulu  changer  son  nom  à 
«  cette  époque  contre  le  nom  de  ce  planteur  araéri- 
«  cain  *  ?  » 

1.  Mes  Études  historiques.  Cr. 


MÉMOIRES   D  OUTRE-TOMBE  ^83 

Ferrare,  18  septembre  1833. 

L'envie  s'était  empressée  de  répandre  son  poison 
sur  des  plaies  ouvertes.  L'Académie  delaCruscaavait 
déclaré:  «  que  la  Jérusalem  délivrée  était  une  lourde 
«  et  froide  compilation,  d'un  style  obscur  et  inégal, 
«  pleine  de  vers  ridicules,  de  mots  barbares,  ne  ra- 
«  chetant  par  aucune  beauté  ses  innombrables  dé- 
«  fauts.  »  Le  fanatisme  pour  Arioste  avait  dicté  cet 
arrêt.  Mais  le  cri  de  l'admiration  populaire  étouffa  les 
blasphèmes  académiques  :  il  ne  fut  plus  possible  au 
duc  Alphonse  de  prolonger  la  captivité  d'un  homme 
qui  n'était  coupable  que  de  l'avoir  chanté.  Le  pape 
réclama  la  délivrance  de  l'honneur  de  l'Italie. 

Sorti  de  prison,  le  Tasse  n'en  fut  pas  plus  heureux. 
Léonore  était  morte.  Il  se  traîna  de  ville  en  ville  avec 
ses  chagrins.  A  Lorette,  près  de  mourir  de  faim,  il 
fut  au  moment,  dit  un  de  ses  biographes,  «  de  tendre 
«  la  main  qui  avait  bâti  le  palais  d'Armide  ».  A  Naples, 
il  éprouva  quelques  doux  sentiments  de  patrie. 
«  Voilà,  disait-il  les  lieux  d'où  je  suis  parti  enfant... 
«  Après  tant  d'années,  je  reviens  blanchi,  malade  à 
«  ma  rive  native.  » 

,  .  .  E  donde 
Partii  fanciuUo,  or  dopo  tanti  lustri 

Torno 

Canuto  ed  egro  aile  native  sponde. 

Il  préféra  à  des  demeures  somptueuses  une  cellule 
au  couvent  de  Montoliveto.  Dans  un  voyage  qu'il  fit 
à  Rome,  la  fièvre  l'ayant  saisi,  un  hôpital  fut  encore 
son  refuge. 

De  Rome  et  de  Florence  revenu  à  Naples,  s'en  pre- 


286  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

nant  de  ses  maux  à  son  poème  immortel,  il  le  refit  et 
le  gâta.  Il  commença  ses  chants  délie  sette  giornate 
del  mondo  creato,  sujet  traité  par  Du  Bartas*.  Le  Tasse 
fait  sortir  Eve  du  sein  d'Adam,  tandis  que  Dieu  «  ar- 
«  rosait  d'un  sommeil  paisible  les  membres  de  notre 
«  premier  père  assoupi.  » 

Ed  irrigô  di  placida  quiète 

Tutte  le  membra  al  sonnachioso.  .  , 

Le  poète  amollit  l'image  biblique,  et,  dans  les  douces 
créations  de  sa  lyre,  la  femme  n'est  plus  que  le  pre- 
mier songe  de  l'homme.  Le  chagrin  de  laisser  ina- 
chevé un  pieux  travail  qu'il  regardait  comme  un 
hymne  expiatoire  détermina  le  Tasse  mourant  à  con- 
damner à  la  destruction  ses  chants  profanes. 

Moins  respecté  de  la  société  que  des  voleurs,  le 
poète  reçut  de  Marc  Sciarra,  fameux  chef  de  condot- 
tierri,  l'ofiFre  d'une  escorte  pour  le  conduire  à  Rome. 
Présenté  au  Vatican,  le  pape  lui  adressa  ces  mots  : 
«  Torquato,  vous  honorerez  cette  couronne  qui  ho- 
«  nora  ceux  qui  la  portèrent  avant  vous.  »  Éloge  que 
la  postérité  a  confirmé.  Le  Tasse  répondait  aux  éloges 
en  répétant  ce  vers  de  Sénèque  : 

Magaifica  verba  mors  prope  admota  excutit. 

«  La  mort  va  rabattre  bientôt  de  ces  paroles  magni- 
«  fiques.  » 

Attaqué  d'un  mal  qu'il  pressentait  devoir  guérir 
tous  les  autres,  il  se  retira  au  couvent  de  Saint- 
Onufre,  le  1"  d'avril  1595.  Il  monta  à  son  dernier 

1.  Dans  le  plus  célèbre  de  ses  poèmes,  la  Semaine  ou  La 
Créatio/i  en  sept  journées  (1579). 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  287 

a?ile  pendant  une  tempête  de  vent  et  de  pluie.  Les 
moines  le  reçurent  à  la  porte  où  s'effacent  aujourd'hui 
les  fresques  du  Dominiquin.  Il  salua  les  pères  :  «  Je 
«  viens  mourir  au  milieu  de  vous.  »  Cloîtres  hospita- 
liers, déserts  de  religion  et  de  poésie,  vous  avez  prêté 
votre  solitude  à  Dante  proscrit  et  au  Tasse  mou- 
rant! 

Tous  les  secours  furent  inutiles.  A  la  septième  ma- 
tinée de  la  fièvre,  le  médecin  du  pape  déclara  au  ma- 
lade qu'il  conservait  peu  d'espérance.  Le  Tasse  l'em- 
brassa et  le  remercia  de  lui  avoir  annoncé  une  aussi 
bonne  nouvelle.  Ensuite  il  regarda  le  ciel  et,  avec  une 
abondante  effusion  du  cœur,  il  rendit  grâces  au  Dieu 
des  miséricordes. 

Sa  faiblesse  augmentant,  il  voulut  recevoir  l'eucha- 
ristie à  l'église  du  monastère  :  il  s'y  traîna  appuyé  sur 
les  religieux  et  revint  porté  dans  leurs  bras.  Lorsqu'il 
fut  étendu  de  nouveau  sur  sa  couche,  le  prieur  l'in- 
terrogea à  propos  de  ses  dernières  volontés. 

«  Je  me  suis  bien  peu  soucié  des  biens  de  la  for- 
«  tune  durant  la  vie;  j'y  tiens  encore  moins  à  la  mort. 
«  Je  n'ai  point  de  testament  à  faire. 

«  —  Où  marquez- vous  votre  sépulture? 

«  —  Dans  votre  église,  si  vous  daignez  tant  honorer 
«  ma  dépouille. 

«  —  Voulez-vous  dicter  vous-même  votre  épi- 
«  taphe?  » 

Or,  se  tournant  vers  son  confesseur:  «  Mon  père, 
«  écrivez:  Je  rends  mon  âme  à  Dieu  qui  me  l'a 
«  donnée,  et  mon  corps  à  la  terre  dont  il  fut  tiré.  Je 
«  lègue  à  ce  monastère  l'image  sacrée  de  mon  Ré- 
«  dempteur.  >» 


288  MEMOIRES   D  OUTRE-TOMBE 

Il  prit  dans  se^  mains  an  crucifix  qu'il  avait  reçu 
du  pape  et  le  pressa  sur  ses  lèvres. 

Sept  jours  s'écoulèrent  encore.  Le  chrétien  éprouvé 
ayant  sollicité  la  faveur  des  saintes  huiles,  survint  le 
cardinal  Cintio,  apportant  la  bénédiction  du  souve- 
rain pontife.  Le  moribond  en  montra  une  grande 
joie.  «  Voici,  dit-il,  la  couronne  que  j'étais  venu 
«  chercher  à  Rome  :  j'espère  triompher  demain  avec 
elle.  » 

Virgile  fit  prier  Auguste  de  jeter  au  feu  V Enéide; 
le  Tasse  supplia  Cintio  de  brûler  la  Jérusalem.  En- 
suite, il  désira  rester  seul  à  seul  avec  son  cruci- 
fix 

Le  cardinal  n'avait  pas  gagné  la  porte,  que  ses 
larmes,  violemment  retenues,  débordèrent  :  la  cloche 
sonna  l'agonie,  et  les  religieux,  psalmodiant  les 
prières  des  morts,  pleurèrent  et  se  lamentèrent  dans 
les  cloîtres.  A  ce  bruit,  Torquato  dit  aux  charitables 
solitaires  (il  lui  semblait  les  voir  errer  autour  de  lui 
comme  des  ombres)  :  «  Mes  amis,  vous  me  croyez 
«  laisser;  je  vous  précède  seulement.  » 

Dès  lors  il  n'eut  d'entretien  qu'avec  son  confesseur 
et  quelques  pères  de  grande  doctrine.  Près  de  rendre 
le  dernier  soupir,  on  recueillit  de  sa  bouche  cette 
stance,  fruit  de  l'expérience  de  sa  vie  :  «  Si  la  mort 
«  n'était  pas,  il  n'y  aurait  au  monde  rien  de  plus 
«  misérable  que  l'homme.  »  Le  25  avril  1595,  vers  le 
SQilieu  du  jour,  le  poète  s'écria  :  «  In  manus  tuas, 
«  Domine ;     .     .     » 

Le  reste  du  verset  fut  à  peine  entendu,  comme 
prononcé  par  un  voyageur  qui  s'éloigne. 

L'auteur  de  la  Henriade  s'éteint  à  l'hôtel  de  Villette, 


MEMOIRES    D  OUTRE-TOMBE  289 

sur  un  quai  de  la  Seine,  et  repousse  les  secours  de 
l'Église  ;  le  chantre  de  la  Jérusalem  expire  chrétien  à 
Saint-Onufre  ;  comparez,  et  voyez  ce  que  la  foi  ajoute 
de  beauté  à  la  mort. 

Tout  ce  qu'on  rapporte  du  triomphe  posthume  du 
Tasse  me  paraît  suspect.  Sa  mauvaise  fortune  eut 
encore  plus  d'obstination  qu'on  ne  l'a  supposé.  Il  ne 
mourut  point  à  l'heure  désignée  de  son  triomphe,  il 
survécut  vingt-cinq  jours  à  ce  triomphe  projeté.  Il  ne 
mentit  point  à  sa  destinée;  il  ne  fut  jamais  couronné, 
pas  même  après  sa  mort;  on  ne  présenta  point  ses 
restes  au  Capitole  en  habit  de  sénateur  au  milieu  du 
concours  et  des  larmes  du  peuple;  il  fut  enterré, 
ainsi  qu'il  l'avait  ordonné,  dans  l'église  de  Saint- 
Onufre.  La  pierre  dont  on  le  recouvrit  (toujours 
d'après  son  désir)  ne  présentait  ni  date  ni  nom; 
dix  ans  après,  Manso,  marquis  délia  Villa,  dernier 
ami  du  Tasse  et  hôte  de  Milton,  composa  l'admirable 
épitaphe  :  «  Hic  jacet  Torquâtus  Tassus.  »  Manso 
parvint  difficilement  à  la  faire  inciser  :  car  les  moines, 
religieux  observateurs  des  volontés  testamentaires, 
s'opposaient  à  toute  inscription;  et  pourtant,  sans 
l'Aie  jacet^  ou  les  mots  Torquati  Tassi  ossa,  les 
cendres  du  Tasse  eussent  été  perdues  à  l'ermitage  du 
Janicule,  comme  l'ont  été  celles  du  Poussin  à  San 
Lorenzo  in  Lucina. 

Le  cardinal  Cintio  forma  le  dessein  d'ériger  un 
mausolée  au  chantre  du  saint  sépulcrs;  dessein 
avorté.  Le  cardinal  Bevilacqua  rédigea  une  pompeuse 
épitaphe  destinée  à  la  table  d'un  autre  mausolée 
futur,  et  la  chose  en  resta  là.  Deux  siècles  plus  tard, 
le  frère  de  Napoléon  s'occupa  d'un  monument  h 
VI.  19 


290  MÉMOIRES   D'OUTRE-TOMBE 

Sorrento  :  Joseph  troqua  bientôt  le  berceau  du  Tasse 
pour  la  tombe  du  Cid. 

Enfin,  de  nos  jours,  une  grande  décoration  funèbre 
est  commencée  en  mémoire  de  l'Homère  italien,  jadis 
pauvre  et  errant  comme  l'Homère  grec  :  l'ouvrage 
s'achèvera-t-il?  Pour  moi,  je  préfère  au  tumulus  de 
marbre  la  petite  pierre  de  la  chapelle  dont  j'ai  parlé 
ainsi  dans  Yltinéraire  :  «  Je  cherchai  [à  Venise,  1806)^ 
«  dans  une  église  déserte,  le  tombeau  de  ce  dernier 
«  peintre  {le  Titien)  et  j'eus  quelque  peine  à  le  trou- 
«  ver  :  la  même  chose  m'était  arrivée  à  Rome  (en 
«  1803)  pour  le  tombeau  du  Tasse.  Après  tout,  les 
«  cendres  d'un  poète  religieux  et  infortuné  ne  sont 
«  pas  trop  mal  placées  dans  un  ermitage.  Le  chantre 
«  de  la  Jérusalem  semble  s'être  réfugié  dans  cette 
«  sépulture  ignorée,  comme  pour  échapper  aux  per- 
«  sécutions  des  hommes;  il  remplit  le  monde  de  sa 
«  renommée  et  repose  lui-même  inconnu  sous  l'oran- 
«  ger*  de  Saint-Onufre.  » 

La  commission  italienne  chargée  des  travaux  nécro- 
lithes  me  pria  de  quêter  en  France  et  de  distribuer 
les  indulgences  des  Muses  à  chaque  fidèle  donateur 
de  quelques  deniers  au  monument  du  poète.  Juillet 
1830  est  arrivé;  ma  fortune  et  mon  crédit  ont  pris 
de  la  destinée  des  cendres  du  Tasse.  Ces  cendres 
semblent  posséder  une  vertu  qui  rejette  toute  opu- 
lence, repousse  tout  éclat,  se  dérobe  à  tous  honneurs; 
il  faut  de  grands  tombeaux  aux  petits  hommes  et  de 
petits  tombeaux  aux  grands. 

Le  Dieu  qui  rit  de  tous  mes  songes,  me  précipitant 

i.  J'ai  eu  raison  de  dire  l'oranger.  C'est  un  oranger  qui  est 
dans  les  préaux  de  Sainl-Onufre.  (Note  de  Paris,  IS-W  )  Ch. 


MÉMOIRES    D'OUTRE-TOMBE  291 

du  Janiculeavec  les  vieux  pères  conscrits,  m'a  ramené 
d'un<3  autre  manière  auprès  du  Tasse.  Ici  je  puis 
juger  encore  mieux  du  poète  dont  les  trois  filles  sont 
nées  à  Ferrare  :  Armide,  Herminie  et  Glorinde. 

Qu'est-ce  aujourd'hui  que  la  maison  d'Esté?  qui 
pense  aux  Obizzo,  aux  Nicolas,  aux  Hercule?  Quel 
noai  reste  dans  ces  palais  ?  le  nom  de  Léonore.  Que 
cherche-t-on  à  Ferrare?  la  demeure  d'Alphonse?  non, 
la  prison  du  Tasse.  Où  va-t-on  processionnellemenl 
de  siècle  en  siècle?  au  sépulcre  du  persécuteur?  non, 
au  cachot  du  persécuté. 

Le  Tasse  remporte  dans  ces  lieux  une  victoire  plus 
mémorable  :  il  fait  oublier  l'Arioste  ;  l'étranger 
quitte  les  os  du  chantre  de  Roland  au  Musée,  et 
court  chercher  la  loge  du  chantre  de  Renaud  à 
Sainte-Anne.  Le  sérieux  convient  à  la  tombe  :  on 
abandonne  l'homme  qui  a  ri  pour  l'homme  qui  a 
pleuré.  Pendant  la  vie,  le  bonheur  peut  avoir  son 
mérite  ;  après  la  mort,  il  perd  son  prix  ;  aux  yeux  de 
l'avenir  il  n'y  a  de  beau  que  les  existences  malheu- 
reuses. A  ces  martyrs  de  l'intelligence,  impitoya- 
blement immolés  sur  la  terre,  les  adversités  sont 
comptées  en  accroissement  de  gloire;  ils  dorment  au 
sépulcre  avep  leurs  immortelles  souffrances,  comme 
des  rois  avec  leur  couronne.  Nous  autres  vulgaires 
infortunés,  nous  sommes  trop  peu  de  chose  pour  que 
nos  peines  deviennent  dans  la  postérité  la  parure  de 
notre  vie.  Dépouillé  de  tout  en  achevant  ma  course, 
ma  tombe  ne  me  sera  pas  un  temple,  mais  un  lieu  de 
rafraîchissement;  je  n'aurai  point  le  sort  du  Tasse; 
je  tromperai  les  tendres  et  harmonieuses  prédictions 
de  l'amitié  * 


292  MÉMOIRES   D'OUTRE-TOMBE 

Le  Tasse,  errant  de  ville  en  ville, 

Un  jour  accablé  de  ses  maux, 

S'assit  près  du  laurier  fertile 

Qui,  sur  la  tombe  de  Virgile, 

Etend  toujours  ses  verts  rameaux',  etc. 

Je  me  hâtai  de  porter  mes  hommages  à  ce  fils  des 
Muses,  si  bien  consolé  par  ses  frères  :  riche  ambassa- 
deur, j'avais  souscrit  pour  son  mausolée  à  Rome: 
indigent  pèlerin  à  la  suite  de  Vûjtil,  j'allai  m'age- 
nouiller  à  sa  prison  de  Ferrare.  Je  sais  qu'on  élève 
des  doutes  assez  fondés  sur  l'identité  des  lieux; 
mais,  comme  tous  les  vrais  croyants,  je  nargue  l'his- 
toire; cette  crypte,  quoi  qu'on  en  dise,  est  l'endroit 
même  que  le  pazzo  per  amore  habita  sept  années 
entières;  on  passait  nécessairement  par  ces  cloîtres; 
on  arrivait  à  cette  geôle  où  le  jour  se  glissait  à  travers 
les  barreaux  de  fer  d'un  soupirail,  oii  la  voûte  ram- 
pante qui  glace  votre  tête  dégoutte  l'eau  salpètrée  sur 
un  sol  humide  qui  paralyse  vos  pieds. 

Aux  murs,  en  dehors  de  la  prison,  et  tout  autour 
du  guichet,  on  lit  les  noms  des  adorateurs  du  dieu  : 
la  statue  de  Memnon,  frémissante  d'harmonie  sous  le 
toucher  de  l'aurore,  était  couverte  des  déclarations 
des  divers  témoins  du  prodige.  Je  n'ai  point  char- 
bonné  mon  ex-voto; ']e  me  suis  caché  dans  la  foule, 
dont  les  prières  secrètes  doivent  être,  en  raison  de 
leur  humilité  même,  plus  agréables  au  ciel. 

Les  bâtiments  dans  lesquels  s'enclôt  aujourd'hui  la 
prison  du  Tasse  dépendent  d'un  hôpital  ouvert  à 
toutes  les  infirmités  ;  on  les  a  mises  sous  la  protec- 

1.  C'est  la  première  des  belles  stances  que  M.  de  Fontaaes' 
adressa  en  1810  à  l'auteur  des  Martyrs. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  293 

tion  des  saints  :  Sancto  Torquato  sacrum.  A  quelque 
distance  de  la  loge  bénie  est  une  cour  délabrée;  au 
milieu  de  cette  cour,  le  concierge  cultive  un  parterre 
environné  d'une  haie  de  mauves;  la  palissade,  d'un 
vert  tendre,  était  chargée  de  larges  et  belles  fleurs. 
J'ai  cueilli  une  de  ces  roses  de  la  couleur  du  deuil  des 
rois,  et  qui  me  semblait  croître  au  pied  d'un  Cal 
vaire.  Le  génie  est  un  Christ;  méconnu,  persécuté^ 
battu  de  verges,  couronné  d'épines,  mis  en  croix 
pour  et  par  les  hommes,  il  meurt  en  leur  laissant  la 
lumière  et  ressuscite  adoré. 

Ferrare,  18  septembre  1833. 

Sorti  le  18  au  matin,  en  revenant  aux  Trois-Cou- 
ronnes,  j'ai  trouvé  la  rue  encombrée  de  peuple;  les 
voisins  béaient  aux  fenêtres.  Une  garde  de  cent 
hommes  des  troupes  autrichiennes  et  papalines  occu- 
pait l'auberge.  Le  corps  des  officiers  de  la  garnison, 
les  magistrats  de  la  ville,  les  généraux,  le  prolégat, 
attendaient  Madame,  dont  un  courrier  aux  armes  de 
France  avait  annoncé  l'arrivée.  L'escalier  et  les  salons 
étaient  ornés  de  fleurs.  Oncques  ne  fut  plus  belle 
réception  pour  une  exilée. 

A  l'apparition  des  voitures,  le  tambour  battit  aux 
champs,  la  musique  des  régiments  éclata,  les  soldats 
présentèrent  les  armes.  Madame,  parmi  la  presse,  eut 
peine  à  descendre  de  sa  calèche  arrêtée  à  la  porte  de 
l'hôtellerie;  j'étais  accouru;  elle  me  reconnut  au  mi- 
lieu de  la  cohue.  A  travers  les  autorités  constituées  et 
les  mendiants  qui  se  jettaient  sur  elle,  elle  me  tendit 
la  main  en  me  disant  :  «  Mon  fils  est  votre  roi  :  aidez- 
€  moi  donc  à  passer.   »  Je  ne  la  trouvai  pas  trop 


294  MÉMOIRES   D'OUIRE-TOMBE 

changée,  bien  qu'amaigrie  ;  elle  avait  quelque  chose 
d'une  petite  fille  éveillée. 

Je  marchais  devant  elle;  elle  donnait  le  bras  à  M,  de 
Lucchesi;  madame  de  Podenas*  la  suivait.  Nous  mon- 
tâmes les  escaliers  et  entrâmes  dans  les  appartements 
entre  deux  rangs  de  grenadiers,  au  fracas  des  armes, 
au  bruit  des  fanfares,  aux  vivat  des  spectateurs.  On 
me  prenait  pour  le  majordome,  on  s'adressait  à  moi 
pour  être  présenté  à  la  mère  de  Henri  V.  Mon  nom 
se  liait  à  ces  noms  dans  Tesprit  de  la  foule. 

Il  faut  savoir  que  Madame,  depuis  Palerme  jusqu'à 
Ferrare,  a  été  reçue  avec  les  mêmes  respects,  malgré- 
les  notes  des  envoyés  de  Louis-Philippe.  M.  de  Broglie 
ayant  eu  la  bravoure  de  demander  au  pape  le  renvoi 
de  la  proscrite,  le  cardinal  Bernetti  répondit  :  «  Rome 
«  a  toujours  été  l'asile  des  grandeurs  tombées.  Si 
«  dans  ses  derniers  temps  la  famille  de  Bonaparte 
«  trouva  un  refuge  auprès  du  Père  des  fidèles,  à  plus 
«  forte  raison  la  même  hospitalité  doit-elle  être 
«  exercée  envers  la  famille  des  rois  très  chrétiens.  » 

Je  crois  peu  à  cette  dépêche,  mais  j'étais  vivement 
frappé  d'un  contraste  ;  en  France,  le  gouvernement 
prodigue  des  insultes  à  une  femme  dont  il  a  peur; 
en  Italie,  on  ne  se  souvient  que  du  nom,  du  courage 
et  des  malheurs  de  madame  la  duchesse  de  Berry. 


l.  La  marquise  de  Podenas,  dame  d'honneur  de  la  duchesse 
de  Berry,  était  une  demoiselle  de  Nadaillac.  Elle  eut  un  fils  qui 
épousa  M"e  Yermoloff,  dont  le  père  vendit  le  château  de  Kirch- 
berg  au  duc  de  Blacas,  traitant  pour  le  compte  de  Charles  X. 
Lan  de  ses  petit-fils  s'engagea  dans  les  zouaves  en  1870;  frappé 
d'une  balle  au  front  à  Champigny,  il  dit  aux  hommes  qui  vou- 
laient le  relever  :  «  Ne  pensez  pas  à  moi,  mais  à  l'honneur  de 
TOtre  drapeau.  »  (Mémoires  du  duc  des  Cars,  p.  rr). 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  295 

Je  fus  obligé  d'accepter  mon  rôle  improvisé  de  pre- 
mier gentilhomme  de  la  chambre.  La  princesse  était 
extrêmement  drôle  :  elle  portait  une  robe  de  toile 
grisâtre,  serrée  à  la  taille  ;  sur  sa  tête,  une  espèce  de 
petit  bonnet  de  veuve,  ou  de  béguin  d'enfant  ou  de 
pensionnaire  en  pénitence.  Elle  allait  çà  et  là,  comme 
un  hanneton;  elle  courait  à  l'étourdie,  d'un  air 
assuré,  au  milieu  des  curieux,  de  même  qu'elle  se 
dépêchait  dans  les  bois  de  la  Vendée.  Elle  ne  regar 
dait  et  ne  reconnaissait  personne;  j'étais  obligé  de 
l'arrêter  irrespectueusement  par  sa  robe,  ou  de  lui 
barrer  le  chemin  en  lui  disant  :  «  Madame,  voilà  le 
«  commandant  autrichien,  l'officier  en  blanc  ;  Ma- 
"  dame,  voilà  le  commandant  des  troupes  pontificales, 
«  l'officier  en  bleu;  Madame,  voilà  le  prolégat,  le 
i<  grand  jeune  abbé  en  noir.  »  Elle  s'arrêtait,  disait 
quelques  mots  en  italien  ou  en  français,  pas  trop 
justes,  mais  rondement,  franchement,  gentiment,  et 
qui,  dans  leur  déplaisance,  ne  déplaisaient  pas  : 
c'était  une  espèce  d'allure  ne  ressemblant  à  rien  de 
connu.  J'en  sentais  presque  de  l'embarras,  et  pour- 
tant je  n'éprouvais  aucune  inquiétude  sur  l'effet  pro- 
duit par  la  petite  échappée  des  flammes  et  de  la  geôle. 

Une  confusion  comique  survenait.  Je  dois  dire  une 
chose  avec  toute  la  réserve  de  la  modestie  :  le  vain 
bruit  de  ma  vie  augmente  à  mesure  que  le  silence 
réel  de  cette  vie  s'accroît.  Je  ne  puis  descendre  au- 
jourd'hui dans  une  auberge,  en  France  ou  à  l'étranger, 
que  je  n'y  sois  immédiatement  assiégé.  Pour  la 
vieille  Italie,  je  suis  le  défenseur  de  la  religion;  pour 
la  jeune,  le  défenseur  de  la  liberté;  pour  les  auto- 
rités, j'ai  l'honneur  d'être  la  Sua  Eccellenza  gia  am- 


Î96  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

basciadore  di  Francia  à  Vérone  et  à  Rome.  Des  dames, 
toutes  sans  doute  d'une  rare  beauté,  ont  prêté  la 
langue  d'Angélique  et  d'Aquilan  le  Noir  à  la  Flori- 
dienne  Atala  et  au  More  Aben-Hamet.  Je  vois  donc 
arriver  des  écoliers,  des  vieux  abbés  à  larges  calottes, 
des  femmes  dont  je  remercie  les  traductions  et  les 
grâces;  puis  des  mendicanti^  trop  bien  élevés  pour 
croire  qt^'un  ci-devant  ambassadeur  est  aussi  gueux 
que  leurs  seigneuries. 

Or,  mes  admirateurs  étaient  accourus  à  l'hôtel  des 
Trois-Couronnes,  avec  la  foule  attirée  par  madame  la 
duchesse  de  Berry  :  ils  me  rencognaient  dans  l'angle 
d'une  fenêtre  et  me  commençaient  une  harangue 
qu'ils  allaient  achever  à  Marie-Caroline.  Dans  le 
trouble  des  esprits,  les  deux  troupes  se  trompaient 
quelquefois  de  patron  et  de  patronne  :  j'étais  salué 
de  Votre  Altesse  royale  et  Madame  me  raconta  qu'on 
l'avait  complimentée  sur  le  Génie  du  christianisme  : 
nous  échangions  nos  renoreimées.  La  princesse  était 
charmée  d'avoir  fait  un  ouvrage  en  quatre  volumes, 
et  moi  j'étais  fier  d'avoir  été  pris  pour  la  fille  des  rois. 

Tout  à  coup  la  princesse  disparut  :  elle  s'en  alla  à 
pied,  avec  le  comte  Lucchesi,  voir  la  loge  du  Tasse; 
elle  se  connaissait  en  prisons.  La  mère  de  l'orphelin 
banni,  de  l'enfant  héritier  de  saint  Louis,  Marie-Caro- 
line sortie  de  la  forteresse  de  Blaye,  ne  cherchant  dans 
la  ville  de  Renée  de  France  que  le  cachot  d'un  poète, 
est  une  chose  unique  dans  l'histoire  de  la  fortune  et 
de  la  gloire  humaine.  Les  vénérables  de  Prague  au- 
raient cent  fois  passé  à  Ferrare  sans  qu'une  idée 
pareille  leur  fût  venue  dans  la  tête;  mais  madame  de 
Berry  est  Napolitaine,  elle  est  compatriote  du  Tasse 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  297 

qui  disait  :  Ho  desiderio  di  Napoli,  come  Vaiiiyne  ben 
disposte,  dcl  paradiso  :  «  J'ai  désir  de  Naples,  comme 
«  les  âmes  bien  disposées  ont  désir  du  paradis.  » 

J'étais  dans  l'opposition  et  en  disgrâce;  les  ordon- 
nances se  mitonnaient  clandestinement  au  château 
et  reposaient  encore  en  joie  et  en  secret  au  fond  des 
cœurs  :  un  jour  la  duchesse  de  Berry  aperçut  une 
gravure  représentant  le  chantre  de  la  Jérusalem  aux 
barreaux  de  sa  loge  :  «  J'espère,  dit-elle,  que  nous 
«  verrons  bientôt  comme  cela  Chateaubriand.  »  Pa- 
roles de  prospérité,  dont  il  ne  faut  pas  plus  tenir 
compte  que  d'un  propos  échappé  dans  l'ivresse.  Je 
devais  rejoindre  Madame  au  cachot  même  du  Tasse, 
après  avoir  subi  pour  elle  les  prisons  de  la  police. 
Quelle  élévation  de  sentiments  dans  la  noble  prin- 
cesse, quelle  marque  d'estime  elle  m'a  donnée  en 
s'adressant  à  moi  à  l'heure  de  son  infortune,  après  le 
souhait  qu'elle  avait  formé  I  Si  son  premier  vœu  élevait 
trop  haut  mes  talents,  sa  confiance  s'est  moins  trom- 
pée sur  mon  caractère. 

Ferrare,  18  septembre  1833. 
M.  de   Saint-Priesl*,  madame  de  Saint-Priest   et 

1.  Saint-Priest  (Emmanuel-Louis-Marie  Guignard,  vicomte 
de),  né  à  Paris  le  6  décembre  1789,  mort  au  château  de  Lamotte 
(Hérault),  le  27  octobre  1881.  Il  suivit  sa  famille  à  Saint-Péters- 
bourg lors  de  l'émigration,  et  en  1805  entra  dans  l'armée  russe 
où  il  servit  jusqu'à  la  chute  de  Napoléon.  Colonel  en  1814,  il  fut 
fait  prisonnier;  l'ordre  de  le  fusiller,  envoyé  par  l'Empereur  fut 
intercepté  par  les  Cosaques.  Il  s'échappa,  servit  avec  ardeur  la 
cause  du  gouvernement  royal,  tenta  pendant  les  Cent-Jours  de 
soulever  les  populations  du  Midi,  s'embarqua  à  Marseille  à  la 
DOQTelle  de  la  capitulation  de  la  Pallud,  fut  pris  par  un  corsaire 
de  Tunis,  et,  après  quelques  semaines  de  captivité,  put  gagner 
TEspagne  et  rentrer  à  k   seconde   Restauration.   Il   fut  Mors 


298  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

M.  A.  Sala*  arrivèrent.  Celui-ci  avait  été  officier  dans 
la  garde  royale,  et  il  a  été  substitué  dans  mes  affaires 
de  librairie  à  M.  Delloye^,  major  dans  la  même 
garde. 


Bommé  maréchal  de  camp,  gentilhomme  d'honneur  du  duc  d'An- 
gonlême  et  inspecteur  d'infanterie.  En  1823,  il  prit  part  à  l'ex- 
pédition d'Espagne,  où  sa  conduite  lui  valut  le  grade  de  lieute- 
nant-général. Ambassadeur  à  Berlin  (1825),  puis  à  Madrid  (1827), 
il  négocia  le  traité  par lequell'Espagne  s'engageait  à  rembourser 
k  la  France,  par  annuités  de  4  millions,  sa  dette  de  80  millions. 
Au  mois  d'août  1830,  il  donna  sa  démission  et  fut  nommé  par  le 
roi  Ferdinand  VII  grand  d'Espagne  et  duc  d'Almazan.  Derenu 
l'un  des  conseillers  de  la  duchesse  de  Berry,  il  fut  l'un  des  prin- 
cipaux organisateurs  de  la  tentative  royaliste  de  1832,  et  s'em- 
barqua avec  la  princesse  sur  le  Carlo-Alberto.  Arrêté  à  la  Cio- 
tat,  au  moment  où  il  débarquait,  et  traduit  devant  la  cour  d'as- 
sises de  Montbrison,  ainsi  que  les  autres  prévenus  de  l'affaire 
du  Carlo- Alberto  et  de  la  «  conspiration  de  Marseille  »,  il  fut 
acquitté,  le  15  mars  1833,  de  même  que  tous  ses  co-accusés.  A 
peine  libre,  il  alla  rejoindre  en  Italie  la  duchesse  de  Berry.  Il 
fat  élu,  en  1848,  représentant  de  l'Hérault  à  l'Assemblée  légis- 
lative, où  il  fut  l'un  des  chefs  de  la  majorité.  Sous  le  second 
Empire,  il  fut  l'an  des  serviteurs  les  plus  zélés  et  les  plus  intel- 
ligents du  comte  de  Chambord,  qui  lui  écrivit  en  1867,  sur  la 
situation  politique,  une  lettre  qui  eut  un  grand  retentissement. 

1.  Sur  M.  Adolphe  Sala,  voir  au  tome  V  la  note  2  de  la 
page  287. 

2.  Ancien  officier  de  la  garde  royale,  démissionnaire  en  1830, 
M.  Delloye  s'était  fait  libraire.  Il  n'éditait  guère,  comme  de  rai- 
son, que  des  ouvrages  royalistes.  Ce  fut  lui  qui,  en  1836,  quand 
Chateaubriand  était  dans  les  plus  grands  embarras  d'argent,  sut 
trouver  une  combinaison  satisfaisante  pour  les  intérêts  et  les 
intentions  de  l'illustre  écrivain.  La  société  formée  par  M.  Deiloye 
garantissait  à  M.  et  à  M™«  de  Chateaubriand  une  rente  viagère 
honorable,  lui  fournissait  les  sommes  dont  il  avait  besoin  dans 
le  moment,  et  ajournait  à  des  époques  éloignées  la  publication 
des  Mémoires  d'Outre- Tombe,  du  Congrès  de  Vérone,  et  des 
œuvres  auxquelles  l'auteur  voudrait  consacrer  les  loisirs  que  le» 
événements  lui  avaient  faits. 

Le  30  juin  1836,  Chateaubriand  adressa  à  l'honorable  éditeo» 
la  lettre  suivante  : 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  299 

Deux  heures  après  l'arrivée  de  Madame,  j'avais  vu 
mademoiselle  Lebeschu,  ma  compatriote;  elle  s'é- 
tait empressée  de  me  dire  les  espérances  qu'on  vou- 
lait bien  fonder  sur  moi.  Mademoiselle  Lesbeschu 
figure  dans  le  procès  du  Carlo  Alberto^. 

Revenue  de  sa  poétique  Visitation,  la  duchesse  de 
Berry  m'a  fait  appeler  :  elle  m'attendait  avec  M.  le 
comte  Lucchesi  et  madame  de  Podenas. 

Le  comte  Lucchesi  Palli  est  grand  et  brun  :  Ma- 
dame le  dit  Tancrède  par  les  femmes.  Ses  manières 
avec  la  princesse  sa  femme,  sont  un  chef-d'œuvre  de 
convenance;  ni  humbles,  ni  arrogantes,  mélange 
respectueux  de  l'autorité  du  mari  et  de  la  soumission 
du  sujet. 

«  A  Monsieur  H.-D.  Delloye,  lieutenant-colonel 
en  retraite,  chevalier  de  l'Ordre  royal  de  Saint-Louis  et  de  la 
Légion  d'honneur. 

Paris,  ce  30  juin  1836, 

•  Voilà,  Monsieur,  notre  affaire  en  bon  train  ;  aussitôt  le  MiV 
ton  achevé,  je  me  suis  remis  aux  Mémoires,  et  j'ai  fait  commen- 
cer la  copie  que  je  dois  vous  livrer  dans  les  premiers  mois  de 
l'année  piochaine.  Je  me  félicite,  Monsieur  d'avoir  rencontré  uu 
brave  et  loyal  officier  de  la  garde  royale  qui  a  terminé  une 
aflaire  qui,  sans  lui,  n'aurait  peut-être  jamais  fini.  C'est  donc  à 
vous,  Monsieur,  que  j'aurai  dû  le  repos  de  ma  vie  et,  ce  qui 
m'importe  ie  plus,  celui  de  Madame  de  Chateaubriand.  Dieu  ai- 
dant, le  reste  ira  bien,  et  j'espère  que  ni  vous,  ni  les  action- 
naires, dans  un  temps  donné,  n'auront  à  regretter  d'être  deve- 
nus les  propriétaires  de  mes  Mémoires. 

m  Croyez,  je  vous  prie,  Monsieur,  à  mon  sincère  dévouement, 
et  ayez  l'assurance  de  ma  considération  très  distinguée. 

«  Chateaubriand.  » 

1.  M"»  Mathilde  Lebeschu,  ancienne  femme  des  atours  de  la 
duchesse  de  Berry.  Elle  avait  suivi  la  princesse  en  exil  et  s'était 
embarquée  avec  elle  sur  le  Carlo- Alberto,  le  21  avril  1832.  Pour- 
suivie, comme  le  vicomte  de  Saint-Priest  et  M.  Adolphe  Sala,  elle 
fat,  comme  eux,  acquittée  à  Montbrison,  le  15  mars  1833. 


300  MÉMOIRES   D  OUTRE-TOMBE 

Madame  m'a  sur-le-champ  parlé  d'affaires  ;  elle  m*a 
remercié  de  m'être  rendu  à  son  invitation;  elle  m'a 
dit  qu'elle  allait  à  Prague,  non  seulement  pour  se 
réunir  à  sa  famille,  mais  pour  obtenir  l'acte  de  D)a- 
jorité  de  son  fils  :  puis  elle  m'a  déclaré  qu'elle  m'em- 
menait avec  elle. 

Cette  déclaration,  à  laquelle  je  ne  m'étais  pas  at- 
tendu, me  consterna:  retourner  à  Prague  I  Je  présen- 
tai les  objections  qui  se  présentèrent  à  mon  esprit. 

Si  j'allais  à  Prague  avec  Madame  et  si  elle  obtenait 
ce  qu'elle  désire,  l'honneur  de  la  victoire  n'appartien- 
drait pas  tout  entier  à  la  mère  de  Henri  V,  et  ce  serait 
un  mal  ;  si  Charles  X  s'obtinait  à  refuser  l'acte  de  majo- 
rité, moi  présent  (comme  j'étais  persuadé  qu'il  -le 
ferait),  je  perdrais  mon  crédit.  Il  me  semblait  donc 
meilleur  de  me  garder  comme  une  réserve,  dans  le 
cas  où  Madame  manquerait  sa  négociation. 

Son  Altesse  Royale  combattit  ces  raisons  •  elle  sou- 
tint qu'elle  n'aurait  aucune  force  à  Prague  si  je  ne 
l'accompagnais  ;  que  je  faisais  peur  à  ses  grands 
parents,  qu'elle  consentait  à  me  laisser  l'éclat  de  la 
victoire  et  l'honneur  d'attacher  mon  nom  à  l'avène- 
«Jient  de  son  fils. 

M.  et  madame  de  Saint-Priest  entrèrent  au  milieu 
de  ce  débat  et  insistèrent  dans  le  sens  de  la  princesse. 
Je  persistai  dans  mon  refus.  On  annonça  le  dîner. 

Madame  fut  très  gaie.  Elle  me  raconta  ses  contestes, 
à  Blaye,  avec  le  général  Bugeaud,  de  la  façon  la  plus 
amusante.  Bugeaud  l'attaquait  sur  la  politique  et  se 
fâchait  ;  Madame  se  fâchait  plus  que  lui  :  ils  criaient 
comme  deux  aigles  et  elle  le  chassait  de  la  chambre. 
Son  Altesse  Royale  s'abstint  de  certains  détails  dont 


MÉMOIRES    D'OUTRE-TOHBB  30i 

elle  m'aurait  peut-être  fait  part  si  j'étais  resté  avec 
elle.  Elle  ne  lâcha  pas  Bugeaud  ;  elle  raccommodait 
de  toutes  pièces  :  «  Vous  savez,  me  dit-elle,  que  je 
«  vous  ai  demandé  quatre  fois?  Bugeaud  fît  passer 
«  mes  demandes  à  d'Ârgout.  D'Argout  répondit  à 
«  Bugeaud  qu'il  était  une  bête,  qu'il  aurait  dû  refuser 
«  tout  d'abord  votre  admission  sur  l'étiquette  du  sac: 
«  il  est  de  bon  goût,  ce  M.  d'Argout.  »  Madame  appuyait 
sur  ces  deux  mots  pour  rimer,  avec  son  accent  italien. 
Cependant  le  bruit  de  mon  refus  s'étant  répandu 
inquiéta  nos  fidèles.  Mademoiselle  Lebeschu  vint  après 
le  dîner  me  chapitrer  dans  ma  chambre  ;  M,  de  Saint- 
Priest,  homme  d'esprit  et  de  raison,  me  dépêcha 
d'abord  M.  Sala,  puis  il  le  remplaça  et  me  pressa  à 
son  tour.  «  On  avait  fait  partir  M.  de  La  Ferronnays 
«  à  Hradschin,afin  de  lever  les  premières  difficultés'. 
«  M.  de  Montbel  était  arrivé  ;  il  était  chargé  d'aller 

*  à  Rome  lever  le  contrat  de  mariage  rédigé  en  bonne 

•  et  due  forme,  et  qui  était  déposé  entre  les  main» 
<'  du  cardinal  Zurla.  *  » 

«  En  supposant,  a  continué  M.  de  Saint-Priest,  que 
«  Charles  X  se  refuse  à  l'acte  de  majorité,  ne  serait-il 
«  pas  bon  que  Madame  obtînt  une  déclaration  de  son 
o  fils  ?  Quelle  devrait  être  cette  déclaration  ?  —  Une 
«  note  fort  courte,  ai-je  répondu,  dans  laquelle  Henri 
«  protesterait  contre  l'usurpation  de  Philippe.  » 

1.  Sur  la  mission  confiée  par  la  duchesse  de  Berry  au  comte 
Auguste  de  la  Ferronnays  et  sur  le  voyage  de  ce  dernier  à 
Prague  (août  et  septembre  1833),  voir  le  récit  de  M.  de  la  Fer- 
ronnays, publié  par  le  Marquis  Costa  de  Beauregard  dans  le 
Correspondant  du  25  janvier  1899. 

2.  Voir  l'Appendice  N«  II  :  le  Mariage  morganatique  de  Im 
iuchesse  de  Berw. 


302'  MÉMOIRES    D'OUTRE-TOMBE 

M.  de  Saint-  Priest  a  porté  mes  paroles  à  Madame. 
Ma  résistance  continuait  d'occuper  les  enlours  de  la 
princesse.  Madame  de  Saint-Priest,  par  la  noblesse  de 
ses  sentiments,  paraissait  la  plus  vive  dans  ses 
regrets.  Madame  de  Podenas  n'avait  point  perdu  l'ha- 
biLude  de  ce  sourire  serein  qui  montre  ses  belles 
dents  :  son  calme  était  plus  sensible  au  milieu  de  notre 
agitation. 

Nous  ne  ressemblions  pas  mal  à  une  troupe  ambu- 
lante de  comédiens  français  jouant  à  Ferrare,  par  la 
permission  de  messieurs  les  magistrats  de  la  ville,  la 
Princesse  fugitive,  ou  la  Mère  persécutée.  Le  théâtre 
présentait  à  droite  la  prison  du  Tasse,  à  gauche  la 
maison  de  l'Ârioste  ;  au  fond  le  château  où  se  donnè- 
rent les  fêtes  de  Léonore  et  d'Alphonse.  Cette  royauté 
sans  royaume,  ces  émois  d'une  cour  renfermée  dans 
deux  calèches  errantes,  laquelle  avait  le  soir  pour 
palais  l'hôtel  desTrois-Couronnes;  ces  conseils  d'État 
tenus  dans  une  chambre  d'auberge,  tout  cela  complé- 
tait la  diversité  des  scènes  de  ma  fortune.  Je  quittais 
dans  les  coulisses  mon  heaume  de  chevalier  et  je 
reprenais  mon  chapeau  de  paille;  je  voyageais  avec  la 
monarchie  de  droit  roulée  dans  mon  porte-manteau, 
tandis  que  la  monarchie  de  fait  étalait  ses  fanfrelu- 
ches aux  Tuileries.  Voltaire  appelle  toutes  les  royau- 
tés à  passer  leur  carnaval  à  Venise  avec  Achmet  III  : 
Ivan,  empereur  de  toutes  les  Russies,  Charles-Edouard, 
roi  d'Angleterre,  les  deux  rois  des  Polacres,  Théo- 
dore, roi  de  Corse,  et  quatre  Altesses  Sérénissimes. 
«  Sire,  la  chaise  de  Votre  Majesté  est  à  Padoue  et  la 
«  barque  est  prête.  —  Sire  votre  majesté  partira 
«  quand  elle  voudra.  —  Ma  foi,  sire,  on  ne  veut  plus 


MÉMOIRES    D  OUTRE-TOMBE  303 

*  faire  crédit  à  Votre  Majesté,  ni  à  moi  non  plus,  et 
«  nous  pourrions  bien  être  coffrés  cette  nuit.  » 

Pour  moi,  je  dirai  comme  Candide  :  «  Messieurs, 
«  pourquoi  êtes-vous  tous  rois?  Je  vous  avoue  que 
«  ni  moi  ni  Martin  ne  le  sommes.  » 

Il  était  onze  heures  du  soir  ;  j'espérais  avoir  gagné 
mon  procès  et  obtenu  de  Madame  mon  laisser-passer. 
J'étais  loin  de  compte  1  Madame  ne  quitte  pas  si  vite 
une  volonté  ;  elle  ne  m'avait  point  interrogé  sur  la 
France,  parce  que,  préoccupée  de  ma  résistance  à  son 
dessein,  c'était  là  son  affaire  du  moment.  M.  de  Saint- 
Priest,  entrant  dans  ma  chambre,  m'apporta  la  mi- 
nute d'une  lettre  que  Son  Altesse  Royale  se  proposait 
d'écrire  à  Charles  X.  «  Comment,  m'écriai-je.  Madame 
«  persiste  dans  sa  résolution  ?  Elle  veut  que  je  porte 
«  cette  lettre  ?  mais  il  me  serait  impossible,  même 
«  matériellement,  de  traverser  l'Allemagne  ;  mon 
«  passe-port  n'est  que  pour  la  Suisse  et  l'Italie. 

«  —  Vous  nous  accompagnerez  jusqu'à  la  frontière 
«  d'Autriche,  repartit  M.  de  Saint-Priest ;  Madame 
«  vous  prendra  dans  sa  voiture  ;  la  frontière  fran- 
«  chie,  vous  rentrerez  dans  votre  calèche  et  vous 
«  arriverez  trente-six  heures  avant  nous.  » 

Je  courus  chez  la  princesse  ;  je  renouvelai  mes  ins- 
tances :  la  mère  de  Henri  V  me  dit  :  «  Ne  m'abandon- 
«  nez  pas.  »  Ce  mot  mit  fin  à  la  lutte;  je  cédai; 
Madame  parut  pleine  de  joie.  *  Pauvre  femme  1  elle 

i.  Chateaubriand  écrivait  le  lenaemain  à  M=^»  Récamier  : 
«  Jeudi,  19  septembre  1833.  —  Tout  est  changé.  On  veut  ab- 
•olument  que  j'aille  jusque  au  terme  du  voyage  où  l'on  n'ose 
arriver  sans  moi.  Toutes  mes  résistances  ont  été  inutiles;  il  a 
fallu  me  résigner.  Je  pars  donc.  Cela  prolongera  mon  absence 
d'an  mois.  Je  Tais  envoyer  Hyacinthe  à  Paris,  qui  vous  porter» 


304  MÉMOIRES   D'OUTRE-TOMBE 

avait  tant  pleuré  !  commeDt  aurais-je  pu  résister  au 
courage,  à  l'adv-ircité,  à  la  grandeur  déchue,  réduits 
à  se  cacher  sous  ma  protection!  Une  autre  princesse, 
madame  la  dauphine,  m'avait  aussi  remercié  de  mes 
inutiles  services  :  Carlsbad  et  Ferrare  étaient  deux 
exils  de  divers  soleils,  et  j'y  avais  recueilli  les  plus 
nobles  honneurs  de  ma  vie. 

Madame  partit  d'assez  grand  matin,  le  19,  pour 
Padoue,  où  elle  me  donna  rendi.z-vous  ;  elle  devait 
s'arrêter  au  Catajo,  chez  le  duc  Modène.  J'avais  cent 
choses  à  voir  à  Ferrare,  des  palais,  des  tableaux,  des 
manuscrits,  il  fallut  me  contenter  de  la  prison  du 
Tasse.  Je  me  mis  en  route  quelques  heures  après  Son 
Altesse  Royale.  J'arrivai  de  nuit  à  Padoue.  J'envoyai 
Hyacinthe  chercher  à  Venise  mon  mince  bagage  d'éco- 
lier allemand,  et  je  me  couchai  tristement  à  VÉtoUe 
d'or,  qui  n'a  jamais  été  la  mienne. 

Padoue,  20  septembre  1833. 

Le  vendredi,  20  septembre,  je  passai  une  partie  de 
la  matinée  à  écrire  à  mes  amis  mon  changement  de 
destination.  Arrivèrent  successivement  les  personnes 
de  la  suite  de  Madame, 

N'ayant  plus  rien  à  faire,  je  sortis  avec  un  cicérone. 
Nous  visitâmes  les  deux  églises  de  Sainte-Justine  et  de 
Saint-Antoine  de  Padoue.  La  première,  ouvrage  de  Jé- 
rôme de  Brescia,  est  d'une  grande  majesté  :  du  bas  de  la 
nef,  on  n'aperçoit  pas  une  seule  des  fenêtres  percées 
très-haut,  de  sorte  que  l'église  est  éclairée  sans  qu'on 

un«  longue  lettre  et  des  détails.  Rien  ne  m'a  plus  coûté  dans  m<i 
vie  que  ce  dernier  sacrifice,  si  ce  n'esi  celai  de  ma  démission  de 
Rome.  » 


MÉMOIRES  D'OUTRE-TOMBE  305 

sache  par  où  s'introduit  la  lumière.  Cette  église  a  plu- 
sieurs bons  tableaux  de  Paul  Véronèse,  de  Liberi,  de 
Palma,  etc. 

Saint-Antoine  de  Padoue  {il  Santo)  présente  un 
monument  gothique  grécisé,  style  particulier  aux 
anciennes  églises  de  la  Vénétie.  La  chapelle  Saint- 
Antoine  est  de  Jacques  Sansovino  et  de  François  son 
fils  :  on  s'en  aperçoit  de  prime  abord  ;  les  ornements 
et  la  forme  sont  dans  le  goût  de  la  loggetta  du  clo- 
cher de  Saint-Marc. 

Une  signora  en  robe  verte,  en  chapeau  de  paille  re- 
couvert d'une  voile,  priait  devant  la  chapelle  du  saint, 
un  domestique  en  livrée  priait  également  derrière 
elle:  je  supposai  qu'elle  faisait  un  vœu  pour  le  soula- 
gement de  quelque  mal  moral  ou  physique;  je  ne  me 
trompais  pas  ;  je  la  retrouvai  dans  la  rue  :  femme 
d'une  quarantaine  d'années,  pâle,  maigre,  marchant 
roide  et  d'un  air  souffrant,  j'avais  deviné  son  amour 
ou  sa  paralysie.  Elle  était  sortie  de  l'église  avec  l'es- 
pérance :  dans  l'espace  de  temps  qu'elle  offrait  au 
ciel  sa  fervente  oraison,  n'oubliait-elle  pas  sa  douleur, 
n'était-elle  pas  réellement  guérie? 

//  Santo  abonde  en  mausolées;  celui  de  Bembo  '  est 
célèbre.  Au  cloître  on  rencontre  la  tombe  du  jeune 
d'Orbesan,  mort  en  1595. 

Galtus  eram,  putavi,  morior,  spes  una  parentum  1 

1.  Le  cardinal  Pierre  Bembo  (1470-1547),  secrétaire  de  Léon  X 
pour  les  lettres  latines.  Le  monument  élevé  à  Bembo  dans  l'in- 
èériear  de  Saint-Antoine  de  Padoue  b_l  une  des  plus  belles 
œuvres  de  la  renaissance  italienne  ;  son  buste,  ouvrage  exquia 
de  Cattaneo  Danese,  est  ju-t^onnt  vanté  par  Vasari  et  par 
i'Arétiiu 

20 

VI. 


306  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

L'épitaphe  française  d'Orbesan  se  termine  par  un 
vers  qu'un  grand  poète  voudrait  avoir  fait  : 

Car  il  n'est  si  beau  jour  qui  n'amène  sa  nuit. 

Charles-Gui  Patin'  est  enterré  à  la  cathédrale  :  son 
drôle  de  père  ne  le  put  sauver,  lui  qui  avait  traité  un 
gentilhomme  âgé  de  sept  ans,  lequel  fut  saigné  treize 
fois  et  fut  guéri  dans  quinze  jours,  comme  par  mira- 
cle. 

Les  anciens  excellaient  dans  l'inscription  funèbre  : 
•  Ici  repose  Épictète,  disait  son  cippe,  esclave,  con- 
«  trefait,  pauvre  comme  Irus,  et  pourtant  le  favori 
«  des  dieux.  » 

Camoëns,  parmi  les  modernes,  a  composé  la  plus 
magnifique  des  épitaphes,  celle  de  Jean  III  de  Portu- 
gal: «  Qui  gît  dans  ce  grand  sépulcre?  quel  est  celui 
«  que  désignent  les  illustres  armoiries  de  ce  massif 
«  écusson  ?  Rien  !  car  c'est  à  cela  qu'arrive  toute 
«  chose...  Que  la  terre  lui  soit  aussi  légère  à  cette 
«  heure  qu'il  fut  autrefois  pesant  au  More.  » 

i>!jou  cicérone  padouan  était  un  bavard,  fort  diffé- 
rent de  mon  Antonio  de  Venise  ;  il  me  parlait  à  tout 

1.  Charles  Patin,  né  à  Paris  le  23  février  1633,  mort  à  Padoue 
le  10  octobre  1693,  fils  du  célèbre  médecin  et  écrivain  français 
Gui  Patin,  exerçait  lui-même  avec  distinction  la  médecine  à 
Paris  lorsqu'il  dut  s'expatrier  en  lt68  sous  le  coup  d'une  accusa- 
tion vague  et  grave.  Il  fut  soupçonné  d'avoir  introduit  en  France 
des  libelles  contraires  au  roi  ou  aux  personnes  royales.  Il  s'éta- 
blit à  Padoue,  et  y  occupa  successivement  les  chaires  de  méde- 
cine et  de  chirurgie.  On  doit  à  Charles  Patin  plusieurs  ouvrages 
de  numismatique  et  d'archéologie,  notamment  une  Introduction 
à  r histoire  par  la  connaissance  des  médailles,  souvent  réimpri* 
mée  sous  le  titre  d'Histoire  des  médaille*. 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  307 

propos  de  ce  grand  tyran  Angelo  :  '  le  long  des  rues 
il  m'annonçait  chaque  boutique  et  chaque  café;  au 
Sanlo,  il  me  voulait  absolument  montrer  la  langue 
bien  conservée  du  prédicateur  de  l'Adriatique.  La 
tradition  de  ces  sermons  ne  viendrait-elle  pas  de  ces 
chansons  que,  dans  le  moyen  dge,  les  pêcheurs  (à 
l'exemple  des  anciens  Grecs)  chantaient  aux  poissons 
pour  les  charmer?  Il  nous  reste  encore  quelques-unes 
de  ces  ballades  pélagiennes  en  anglo-saxon. 

De  Tite-Live,  ^  point  de  nouvelles;  de  son  vivant, 
j'aurais  volontiers,  comme  l'habitant  de  Gades,  fait 
exprès  le  voyage  de  Rome  pour  le  voir  ;  j'aurais  volon- 
tiers, comme  Panormita,  vendu  mon  champ  pour 
acheter  quelques  fragments  de  Vhistoire  romaine,  ou, 
comme  Henri  IV,  promis  une  province  pour  une 
Décade^.  Un  mercier  de  Saumur  n'en  était  pas  là;  il 
Hit  tout  simplement  couvrir  des  battoirs  un  manus- 
ïrit  de  Tite-Live,  à  lui  vendu,  en  guise  de  vieux 
papiers,  par  l'apothicaire  du  couvent  de  l'abbaye  de 
Fonte  vrault. 

Quand  je  rentrai  à  l'Étoile  d'or,  Hyacinthe  était  re»- 
Tenu  de  Venise.  Je  lui  avais  recommandé  de  passer 
chez  Zanze,  et  de  faire  mes  excuses  d'être  parti  sans 
îa  voir.  Il  trouva  la  mère  et  la  fille  dans  une  grande 
colère  ;  elle  venait  de  lire  Le  mie  Prigioni.  La  mère 

1.  Angelo  Malipieri,  potestat  de  Padoue.  Lorsque  Chateaubriand 
écrivait  cette  page  (20  septembre  1833),  Victor  Hugo  n'avait  pas 
encore  fait  jouer  son  drame  à'Angeîo,  dont  la  première  repré- 
sentation a  eu  lieu  au  Théâtre-Français  le  28  avril  1835. 

2.  Tite-Live  est  né  à  Padoue  en  59  avant  J.-C,  et  il  est  mort 
dans  la  même  ville  en  17  après  J.-C. 

3.  L'Histoire  de  Rome  par  Tite-Live  comprenait  cent  quarante- 
deux  livres.  Nous  n'en  possédons  que  trente-cinq.  Elle  est  divi- 
sée en  Décades,  ou  groupes  de  dix  livres. 


308  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

disait  que  Silvio  était  un  scélérat,  il  s'était  permis 
d'écrire  que  Brollo  l'avait  tiré,  lui  Pellico,  par  une 
jambe,  lorsque  lui  Pellico  était  monté  sur  une  table. 
La  fille  s'écriait  :  «  Pellico  est  un  calomniateur;  c'est 
«  de  plus  un  ingrat.  Après  les  services  que  je  lui  ai 
«  rendus,  il  cherche  à  me  déshonorer.  »  Elle  mena- 
çait de  faire  saisir  l'ouvrage  et  d'attaquer  l'auteur 
devant  les  tribunaux;  elle  avait  commencé  une  réfu- 
tation du  livre:  Zanze  est  non-seulement  une  artiste, 
mais  une  femme  de  lettres. 

Hyacinthe  la  pria  de  me  donner  la  réfutation  non 
achevée  ;  elle  hésita,  puis  elle  lui  remit  le  manuscrit'  : 
elle  était  pâle  et  fatiguée  de  son  travail.  La  vieille 
geôlière  prétendait  toujours  vendre  la  broderie  de  sa 
fille  et  l'ouvrage  en  mosaïque.  Si  jamais  je  retourne 
à  Venise,  je  m'acquitterai  mieux  envers  madame 
Brollo  que  je  ne  l'ai  fait  envers  Abou  Gosch,  chef  des 
Arabes  des  montagnes  de  Jérusalem  ;  je  lui  avais  pro 
mis,  à  celui-ci,  une  coufTe  de  riz  de  Damiette,  et  je 
ne  la  lui  ai  jamais  envoyée. 

Voici  le  commentaire  de  Zanze: 

«  La  Veneziana  maravigliandosi  che  contro  di  essa 
«  vi  sieno  personache  abbia  avutto  ardire  di  scrivere 
«  pezze  di  un  romanzo  formalto  ed  empitto  di  impie 
«  falsità,  si  lagna  fortemente  contro  l'auttore  mentre 
«  polteva  servirsi  di  altra  persona  onde  dar  sfogo  al 
«  suc  talento,  ma  non  prendersi  spasso  di  una  gio- 

i.  Chateaubriand  écrit  de  Padoue,  le  20  septembre,  àM™eRè» 

tomier  :  «  J'étais  asse^  content  de  ma  course  italienne.  A 

t^eniee,  imaginez-vous  que  j'avais  retrouvé  la  Zanze  l  et  que 
.'étais  à  la  découverte  du  plus  beau  roman  du  monde  I  L'his- 
toire est  venue  l'étrangler;  enfin,  vous  en  verrez  le  premier 
chapitre.  » 


MÉMOIRES   D'OUTRE-TOMBE  309 

«  vine  onesta  di  educazione  e  religione,  e  questa  sli- 
«  matta  ed  amatta  e  conosciutta  a  fonda  da  tutti. 

«  Comme  Silvio  puo  dire  che  nella  età  mia  di  13 
«  anni  (che  talli  erano,  alorquando  lui  dice  di  avermi 
«  conosciuta),  comme  puô  dire  che  io  fossi  giornariera- 
«  mente  statta  a  visitarlo  nella  sua  abitazione?  se  io 
«  giuro  di  essere  statta  se  non  pochissime  volte,  e 
«  sempre  accompagnata  o  dal  padre,  o  madre,  o  fra- 
«  tello?  Comme  puô  egli  dire  che  io  le  abbia  confi- 
«  datto  un  amore,  che  io  era  sempre  aile  mie  scuoUe, 
«  e  che  appena  cominciavo  a  conoscere,  anzi  non  an- 
«  cor  poteva  ne  conosceva  mondo,  ma  solo  dedicatta 
«  alli  doveri  di  religione,  a  quelli  di  doverosa  figlia, 
«  e  sempre  occupatta  a  miei  lavori,  che  quesLi  erano 
«  il  mio  sollo  piacere?  Io  giuro  che  non  ho  mai  par- 
«  latto  con  lui,  ne  di  amore,  ne  di  altra  qualsiasi 
«  cosa.  Sollo  se  qualche  volte  io  Io  vedeva,  Io  guar- 
a  dava  con  ochio  di  pielà,  poichè  il  mio  cuore  era  per 
«  ogni  mio  simille,  pieno  di  compazione;  anzi  io 
«  odiava  il  luogo  che  per  sola  combinazione  mio 
«  padre  si  ritrovava  :  perché  altro  impiego  Io  aveva 
«  sempre  occupatto;  ma  dopo  essere  stato  un  bravo 
«  soldato,  avendo  bene  servito  la  repubblica  e  poi  il 
«  suo  sovrano,  fù  statto  ammesso  contro  sua  volontà, 
«  non  che  di  quella  di  sua  famiglia,  in  quell'  impiego. 
«  Falsissimo  è  che  io  abbia  mai  preso  una  mano  del 
«  sopradetto  Silvio,  ne  comme  padre,  ne  comme  fra- 
«  tello;  prima,  perché  abenchè  giovinetta  e  priva  di 
«  esperienza,  avevo  abastanza  avutta  educazione  onde 
«  conoscere  il  mio  dovere.  Comme  puô  egli  dire  di 
«  esser  statto  da  me  abbraciatto,  che  io  non  avrei 
«  fatto  questo  con  un  fratello  nemeno  ;  talli  erano  li 


310  MÉMOIRES   D  OUTRE-TOMBB 

«  scrupoli  che  aveva  il  mio  cuore,  stante  l'educa- 
«  zione  avutta  nelli  conventi,  ove  il  mio  padre  mi 
«  aveva  sempre  mantenuta. 

«  Bensî  vero  sarà  che  lui  a  fondo  mi  conoscha  più  di 
«  quello  che  io  possa  conoscer  lui,  mentremi  sentiv* 
«  giornarieramente  in  compagnia  di  miei  fralelli,  iû 
«  una  stanza  a  lui  vicina;  che  questa  era  il  luogo  ove 
«  dormiva  e  studiava  li  miei  sopradetti  fratelli,  e 
«  comme  mi  era  lecitto  di  stare  con  loro?  comme  pud 
«  egli  dire  che  io  ciarlassi  con  lui  degli  affari  di  mia 
«  famiglia,  che  sfogava  il  mio  cuore  conlro  il  riguore 
*  di  mia  madré  c  benevolenza  del  padre,  che  io  non 
«  aveva  molivo  alcuno  di  lagnarmi  di  essa,  ma  fù  da 
«  me  sempre  ammalta  ? 

«  E  comme  puô  egli  dire  di  avermi  sgridatta  aven- 
«  dogli  portato  un  cativo  caffè  ?  Che  io  non  so  se 
«  alcuna  persona  posia  dire  di  aver  avutto  ardire  di 
«  sgridarmi  :  anzi  di  avermi  per  soUa  sua  bontà  tutti 
«  stimata. 

«  Mi  formo  mille  maraviglie  che  un  uomo  di  spirito 
«  et  di  tallenti  abbia  ardire  di  vantarsi  di  simile  cose 
«  ingiuste  conlro  una  giovine  onesLa,  onde  farle  per- 
«  dere  quella  stima  che  lutti  professa  per  essa,  non 
«  che  l'amore  di  un  rispetoso  consorte,  la  sua  pace  e 
«  tranquilità  in  mezzo  il  bracio  di  sua  famiglia  e 
«  lîglia. 

«  Io  mi  trovo  oltremodo  sdegnatta  contro  questo 
«  auttore,  per  avermi  esposta  in  questo  modo  in  un 
«  publico  libro,  di  più  di  tanto  prendersi  spaso  del 
m  nominare  ogni  momento  il  mio  nome. 

«  Ha  pure  avutto  riguardo  nel  mettere  il  nome  di 
«  Tremerello  in  cambio  di  quello   di  Mandricardo; 


MEMOIRES    D  OUTRE-TOMBE  311 

«  che  taie  era  il  nome  del  servo  che  cosl  bene  le  por- 
«  tava  ambaciatte.  E  questo  io  potrei  farle  certo,  per- 
<  chè  sapeva  quanto  infedelle  lui  era  ed  interessato  : 
<■  che  pur  per  mangiare  e  bevere  avrebe  sacrificatto 
"  (jualuiique  persona  ;  lui  era  un  perfido  contre  tutti 
•■  coloro  che  per  sua  disgrazia  capitavano  poveri  e  non 
V  poleva  mangiarlo  quanto  voleva;  trattava  questi 
"  infelici  pegio  di  bestie.  Ma  quando  io  vedeva,  lo 
<*  sgridava  e  lo  diceva  a  mio  padre,  non  potendo  il 
»  mio  cuore  vedere  simili  tratti  verso  il  suc  simile. 
«.  Lui  ero  buono  sollamente  con  chi  le  donava  una 
«  buona  mancia  e  bene  le  dava  a  mangiare.  —  II 
«  cielo  le  perdoni  I  Ma  avrà  da  render  conto  délie  sue 
«  cative  opère  verso  suoi  simili,  e  per  l'odio  che  a  me 
t<  professava  et  per  le  coressioni  che  io  le  faceva.  Per 

*  taie  cativo  sogelto  Silvio  a  avutto  riguardo,  et  per 
«  me  che  non  meritava  di  essere  esposta,  non  ha 
«  avutto  il  minimo  riguardo. 

«  Ma  io  ben  saprô  ricorere,  ove  mi  ver  mi  verane 
«  fatta  una  vera  giustizia,  mentre  non  intendo  ne 
«  voglio  esser,  ne  per  bene  ne  malle,  nominatta  in 
«  publico. 

«  lo  sono  felice  in  bracio  a  un  marito,  che  tanto 
«  mi  amo,  e  ch'è  veramente  evirtuosamente  coriposto, 
«  benconoscendo  il  mio  sentimento,  non  chevedendo 
«  il  mio  operare  :  e  dovrô  a  cagione  di  un  uomo  che 

*  si  è  presso  un  punto  sopra  di  me,  onde  dar  forza 
«  alli  suoi  mal  fondati  scritti,  essendo  questi  posti  in 
«  falso  ! 

«  Silvio  perdonerà  il  mio  furore  ;  ma  doveva  lui 
«  bene  aspetarselo  quando  al  chiaro  io  era  dal  suo 
«  operatto. 


312  MÉMOIRES    DOUTRE-TOMBE 

«  Questa  è  la  ricompensa  di  quanto  ha  fatto  la  mia 
«  famiglia,  avendolo  trattatto  con  quella  umanità, 
«  che  mérita  ogni  creatura  cadutta  in  talli  disgrazie, 
«  e  non  trattata  come  era  li  ordini  ! 

«  lo  intanto  faccio  qualunque  giuramento,  che 
«  tutto  quello  che  fù  detto  a  mio  riguardo,  dà  falso. 
«  Forse  Silvio  sarà  statto  malle  informato  di  me  ;  ma 
«  non  puô  egli  dire  con  verità  talli  cose  non  essendo 
«  vere,  ma  sollo  per  avère  un  piîi  forte  motivo  onde 
«  fondare  il  suo  romanzo. 

«  Vorei  dire  di  più  ;  ma  le  occupazioni  di  mia  fami- 
«  glia  non  mi  permette  di  perdere  di  più  tempo. 
«  Sollo  ringraziarô  intanto  il  signor  Silvio  col  suo 
«  operare  e  di  avermi  senza  colpa  veruna  posto  in 
«  seno  una  continua  inquietudine  e  forse  una  perpétua 
«  infelicità.  > 

TElADUCTIOl». 

«  La  Vénitienne  va  s'émerveillant  que  quelqu'un 
«  ait  eu  le  courage  d'écrire  contre  elle  deux  scènes 
«  d'un  roman  formé  et  rempli  de  faussetés  impies. 
«  Elle  se  plaint  fortement  de  l'auteur  qui  se  pouvait 
«  servir  d'une  autre  personne  pour  donner  carrière  à 
«  son  talent,  et  non  prendre  pour  jouet  une  jeune 
«  fille  honnête  d'éducation  et  de  religion,  estimée,  ai- 
«  mée  et  connue  à  fond  de  tous. 

«  Comment  Silvio  peut-il  dire  qu'à  mon  âge  de 
m  treize  ans  (qui  étaient  mes  ans  lorsqu'il  dit  m'avoir 
«  connue);  comment  peut-il  dire  que  j'allais  journel- 
«  lement  le  visiter  dans  sa  demeure,  si  je  jure  de  n'y 
c  être  allée  que  très  peu  de  fois,  et  toujours  accompa- 


MÉMOIRES   D  OLTRE-TOMBB  313 

«  gnée  ou  de  mon  père,  ou  de  ma  mère,  ou  d'un  frère? 
«  Comment  peut-il  dire  que  je  lui  ai  confié  un  amour, 
«  moi  qui  étais  toujours  à  mes  écoles,  moi  qui,  à  peine 
«  commençant  à  savoir  quelque  chose,  ne  pouvais 
«  connaître  ni  l'amour,  ni  le  monde  ;  seulement  con- 
«  sacrée  que  j'étais  aux  devoirs  de  la  religion,  à  ceux 
«  d'une  obéissante  fille,  toujours  occupée  de  mes  tra- 
a  vaux,  mes  seuls  plaisirs? 

«  Je  jure  que  je  ne  lui  ai  jamais  parlé  (à  Pellico)  ni 
€  d'amour,  ni  de  quoi  que  ce  soit  ;  mais  si  quelque- 
«  fois  je  le  voyais,  je  le  regardais  d'un  œil  de  pitié, 
«  parce  que  mon  cœur  était  pour  chacun  de  mes  sem- 
«  blables  plein  de  compassion.  Aussi  je  haïssais  le 
«  lieu  où  mon  père  se  trouvait  par  fortune  :  il  avait 
«  toujours  occupé  une  autre  place  ;  mais  après  avoir 
«  été  un  brave  soldat,  ayant  bien  servi  la  République 
«  et  ensuite  son  souverain,  il  fut  mis  contre  sa  volonté 
«  et  celle  de  sa  famille  dans  cet  emploi. 

«  Il  est  très  faux  [falsissimo)  que  j'aie  jamais  pris 
«  une  main  du  susdit  Silvio,  ni  comme  celle  de  mon 
«  père,  ni  comme  celle  de  mon  frère  ;  premièrement 
«  parce  que,  bien  que  jeunette  et  privée  d'expérience, 
«  j'avais  suffisamment  reçu  d'éducation  pour  connaî- 
«  tre  mes  devoirs. 

«  Commentpeut-il  dire  avoir  été  par  moi  embrassé, 
«  moi  qui  n'aurais  pas  fait  cela  avec  un  frère  même. 
«  tels  étaient  les  scrupules  qu'avait  imprimés  dans 
€  mon  cœur  l'éducation  reçue  dans  les  couvents  où 
«  mon  père  m'avait  maintenue  1 

a  Vraiment,  il  arrivera  que  j'ai  été  plus  connue  de 
«  lui  (Pellico)  qu'il  ne  le  pouvait  être  de  moi  I  Je  me  tt, 
«  nais  journellement  en  la  compagnie  de  mes  frères 


314  MÉMOIRES    D  OUTRE-TOMBE 

«  dans  une  chambre  à  lui  voisine  (laquelle  était  le 
«  lieu  où  dormaient  et  étudiaient  mes  susdits  frères); 
"  or,  puisqu'il  m'était  loisible  de  demeurer  avec  eux, 
s  comment  peut-il  dire  que  je  discourais  avec  lui  des 
«  affaires  de  ma  famille,  que  je  soulageais  mon  cœur, 
«  au  sujet  de  la  rigueur  de  ma  mère  et  de  la  bonté  de 
«  mon  père  ?  Loin  d'avoir  un  petit  motif  de  me  plain- 
«  dre  d'elle,  elle  fut  par  moi  toujours  aimée. 

«  Gomment  peut-il  dire  qu'il  a  crié  contre  moi  pour 
«  lui  avoir  apporté  de  mauvais  café?  Je  ne  sache  per- 
«  sonne  qui  puisse  dire  avoir  eu  l'audace  de  crier 
«  contre  moi,  m'ayant  tous  estimée  par  leur  seule 
«  bonté. 

«  Je  me  fais  mille  étonnements  de  ce  qu'un  homme 
«I  d'esprit  et  de  talent  ait  eu  le  courage  de  se  vanter 
«  injustement  de  semblables  choses  contre  une  jeune 
«  fille  honnête,  ce  qui  pourrait  lui  faire  perdre  l'es- 
«  time  que  tous  professent  pour  elle,  et  encore  l'a- 
«  mour  d'un  respectable  mari,  lui  faire  perdre  sa  paix 
«  et  sa  tranquilité  dans  les  bras  de  sa  famile  et  de  sa 
«  Hlle. 

«  Je  me  trouve  indignée  outre  mesure  contre  cet 
«  auteur  pour  m'avoir  exposée  de  cette  manière  dans 
«  un  livre  publié,  et  pour  avoir  pris  une  si  grande 
«  liberté  de  citer  mon  nom  à  chaque  instant. 

«  Et  pourtant  il  a  eu  l'attention  d'écrire  le  nom  de 
«  Tremerello  au  lieu  de  celui  de  Mandricardo,  nom  de 
«  celui  qui  si  bien  lui  portait  des  messages.  Et  celui- 
«  là  je  pourrais  le  lui  faire  connaître  avec  certitude, 
«  parce  que  je  savais  combien  il  lui  était  infidèle  et 
«  combien  intéressé.  Pour  boire  et  manger  il  aurait 
«  sacrifié  tout  le  monde  ;  il  était  perfide  à  tous  ceux 


MÉMOIRES  D'OUTRE-TOMBE  313 

«  qui,  pour  leur  malheur,  lui  arrivaient  pauyres,  et  qui 
*  ne  pouvaient  autant  l'engraisser  qu'il  aurait  voulu. 
«  Il  traitait  ces  malheureux  pire  que  des  bêtes;  mais 
«^  quand  je  le  voyais,  je  lui  adressais  des  reproches  et 
«  le  disais  à  mon  père,  mon  cœur  ne  pouvant  sup- 
«  porter  de  pareils  traitements  envers  mon  sembla- 
«  ble.  Lui  fMandricardo)  était  bon  seulement  avec 
«  ceux  qui  leur  donnaient  la  buona  manda  et  lui  don- 
«  naient  bien  à  manger  ;  le  ciel  lui  pardonne  !  mais  il 
«  aura  à  rendre  compte  de  ses  mauvaises  actions  en- 
«  vers  ses  semblables,  et  de  la  haine  qu'il  me  portait 
«  à  cause  des  remontrances  que  je  lui  faisais.  Pour 
««  un  tel  mauvais  sujet  Silvio  a  eu  des  délicatesses,  et 
«  pour  moi,  qui  ne  méritais  pas  d'être  exposée,  il  n'a 
«  pas  eu  le  moindre  égard. 

«  Mais  moi  je  saurai  bien  recourir  oti  il  me  sera 
«  fait  une  véritable  justice;  je  n'entends  pas,  je  ne 
«  veux  pas  être,  soit  en  bien,  soit  en  mal,  nommée 
«  en  public. 

«  Je  suis  heureuse  dans  les  bras  d'un  mari  qui 
«  m'aime  tant,  et  qui  est  vraiment  et  vertueusement 
«  payé  de  retour.  Il  connaît  bien  non-seulement  ma 
«  conduite,  mais  mes  sentiments.  Et  jedevrai,  à  cause 
«  d'un  homme  qui  juge  à  propos  de  m'exploiter  dans 
«  l'intérêt  de  ses  écrits  mal  fondés  et  remplis  de  faus- 
«  setés 1 

a  Silvio  me  pardonnera  ma  fureur,  mais  il  devait 
«  s'y  attendre,  alors  que  je  viendrais  à  connaître 
«  clairement  sa  conduite  à  mon  égard. 

«  Voilà  la  récompense  de  tout  ce  qu'a  fait  ma 
«  famille,  l'ayant  traité  (Pellico)  avec  cette  humanité 
«  que  mérite  chaque  créature  tombée  en  une  pareille 


316  MÉMOIRES  D'OUTRE-TOMBE 

«  disgrâce,  et  ne  lavant  pas  traité  selon  les  ordres. 

«  Et  moi  cependant  je  fais  le  serment  que  tout  ce 
«  qui  a  été  dit  à  mon  égard  est  faux.  Peut-être  Silvio 
«  aura  été  mal  informé  à  mon  égard,  mais  il  ne  peut 
«  dire  avec  vérité  des  choses  qui,  n'étant  pas  vraies, 
«  lui  sont  seulement  un  motif  plus  fort  de  fonder  son 
«  roman. 

«  Je  voudrais  en  dire  davantage;  mais  les  occupa- 
«  tiens  de  ma  famille  ne  me  permettent  pas  de  per- 
«  dre  plus  de  temps.  Seulement  je  rends  grâces  au 
«  signor  Silvio  de  son  ouvrage  et  de  m'avoir,  inno- 
a  cente  de  faute,  mis  dans  le  sein  une  continuelle 
«  inquiétude,  et  peut-être  une  perpétuelle  infélicité.  » 

Cette  traduction  littérale  est  loin  de  rendre  la  verve 
féminine,  la  grâce  étrangère,  la  naïveté  animée  du 
texte;  le  dialecte  dont  se  sert  Zanze  exhale  un  par- 
fum du  sol  impossible  à  transfuser  dans  une  autre 
langue.  Vapologie  avec  ses  phrases  incorrectes,  nébu- 
leuses, inachevées,  comme  les  extrémités  vagues  d'un 
groupe  de  l'AIbane;  le  manuscrit,  avec  son  orthogra- 
phe défectueuse  ou  vénitienne,  est  un  monument  de 
femme  grecque,  mais  de  ces  femmes  de  l'époque  où 
les  évéques  de  Thessalie  chantaient  les  amours  de 
Théagène  et  de  Chariclée.  Je  préfère  les  deux  pages 
de  la  petite  geôlière  à  tous  les  dialogues  de  la  grande 
Isotte,  qui  cependant  a  plaidé  pour  Èvecontre  Adam,  ' 
comme  Zanze  plaide  pour  elle-même  contre  Pellico. 

1.  La  grande  Isotte  était  une  aame  savante  du  xv»  siècle,  qui 
TJvail  à  Vérone  et  s'appelait  Isotta  Nogarola.  Elle  plaida  pour 
Eve  dans  un  Dialogue,  qui  remplit  un  bel  in-quarto,  publié  à 
Venise,  chez  les  Aide,  sous  ce  titre  :  Dialogus  quo  ut)'ùm  Adam 
vel  Eva  magis  peecaverit,  quœstio  satis  nota,ted  non  adeo  ex~ 
plicata,  continetur. 


MÉMOIRES  D  OUTRE-TOMBE  317 

Mes  belles  compatriotes  provençales  d'autrefois  rap- 
pellent davantage  la  fille  de  Venise  par  l'idiome  de 
ces  générations  intermédiaires,  chez  lesquelles  la  lan- 
gue du  vaincu  n'est  pas  encore  entièrement  morte  et 
la  langue  du  vainqueur  pas  encore  entièrement  for- 
mée. 

Qui  de  Pellico  ou  de  Zanze  a  raison?  de  quoi  s'agit- 
il  aux  débats?  d'une  simple  confidence,  d'un  embras- 
sement  douteux,  lequel,  au  fond,  ne  s'adresse  peut- 
être  pas  à  celui  qui  le  reçoit,  La  vive  épousée  ne  veut 
pas  se  reconnaître  dans  la  délicieuse  éphèbe  repré- 
sentée par  le  captif  ;  mais  elle  conteste  le  fait  avec 
tant  de  charme,  qu'elle  le  prouve  en  le  niant.  Le  por- 
trait de  Zanze  dans  le  mémoire  du  demandeur  est  si 
ressemblant,  qu'on  le  retrouve  dans  la  réplique  de  la 
défenderesse:  même  sentiment  de  religion  et  d'huma- 
nité, même  réserve,  même  ton  de  mystère,  même 
désinvolture  molle  et  tendre. 

Zanze  est  pleine  de  puissance  lorsqu'elle  affirme, 
avec  une  candeur  passionnée,  qu'elle  n'aurait  pas  osé 
embrasser  son  propre  frère,  à  plus  forte  raison  M.  Pel- 
lico. La  piété  filiale  de  Zanze  est  extrêmement  tou- 
chante, lorsqu'elle  transforme  BroUo  en  un  vieux  so^ 
dat  de  la  république,  réduit  à  l'état  de  geôlier  joer  sola 
combinazione. 

Zanze  est  tout  admirable  dans  cette  remarque  :  Pel- 
lico a  caché  le  nom  d'un  homme  pervers,  et  il  n'a  pas 
craint  de  révéler  celui  d'une  innocente  créature  com- 
patissante aux  misères  des  prisonniers. 

Zanze  n'est  point  séduite  par  l'idée  d'être  immor- 
telle dans  un  ouvrage  immortel  ;  cette  idée  ne  lui  vient 
pas  même  à  l'esprit  :  elle   n'est  frappée  que  de  l'in- 


318  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

discrétion  d'un  homme  ;  cet  homme,  à  en  croire  l'of- 
fensée, sacrifie  la  réputation  d'une  femme  aux  jeux 
de  son  talent,  sans  souci  du  mal  dont  il  peut  être  la 
cause,  ne  pensant  qu'à  faire  un  roman  au  profil  de  sa 
renommée.  Une  crainte  visible  domine  Zanze  :  les 
révélations  d'un  prisonnier  n'éveilleront-elles  pas  la 
jalousie  d'un  époux? 

Le  mouvement  qui  termine  Vapologie  est  pathéti- 
que et  éloquent: 

«  Je  rends  grâces  au  signor  Silvio  de  son  ouvrage,  et 

«  de  m'avoir,  innocente  de  faute,  mis  dans  le  sein 

«  une  continuelle  inquiétude  et  peut-être  une  perpé- 

'«  tuelle  infélicité,  »  una  continua  inquietudine  e  forse 

una  perpétua  in  félicita. 

Sur  ces  dernières  lignes  écrites  d'une  main  fati- 
guée, on  voit  la  trace  de  quelques  larmes. 

Moi,  étranger  au  procès,  je  ne  veux  rien  perdre.  Je 
tiens  donc  que  la  Zanze  de  Mie  Prigioni  est  la  Zanze 
selon  les  Muses,  et  que  la  Zanze  de  Vapologie  est  la 
Zanze  selon  l'histoire.  J'efface  le  petit  défaut  de  taille 
que  j'avais  cru  voir  dans  la  fille  du  vieux  soldat  de  la 
république  ;  je  me  suis  trompé  :  Angélique  de  la  pri- 
son de  Silvio  est  faite  comme  la  tige  d'un  jonc,  comme 
.e  stipe  d'un  palmier.  Je  lui  déclare  que,  dans  mes 
Mémoires,  aucun  personnage  ne  me  plaît  autant 
qu'elle,  sans  en  excepter  ma  sylphide.  Entre  Pellico 
et  Zanze  elle-même,  à  l'aide  du  manuscrit  dont  je  suis 
dépositaire,  grande  merveille  sera  si  la  Veneziana  ne 
va  pas  à  la  postérité  1  Oui,  Zanze,  vous  prendrez  place 
parmi  les  ombres  de  femmes  qui  naissent  au- 
tour du  poète,  lorsqu'il  rêve  au  son  de  sa  lyre.  Ces 
ombres  délici^t-îs,  orphelines  d'une  harmonie  expirée 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  319 

et  d'un  songe  évanoui,  restent  vivantes  entre  la  terre 
et  le  ciel,  et  habitent  à  la  fois  leur  double  patrie.  «  Le 
a  beau  paradis  n'aurait  pas  ses  grâces  complètes  si  tu 
«  n'y  étais,  »  dit  un  troubadour  à  sa  maîtresse  absente 
par  la  mort. 

Padoue,  20  septembre  1833. 

L'histoire  est  encore  venue  étrangler  le  roman.  J'a- 
chevais à  peine  de  lire  à  l'Étoile  d'or  la  défense  de 
Zanze,  que  M.  de  Saint- Priest  entre  dans  ma  cham- 
bre en  disant:  «  Voici  du  nouveau.  »  Une  lettre  de 
Son  Altesse  Royale  nous  apprenait  que  le  gouverneur 
du  royaume  lombard-vénitien  s'étaitprésenté  au  Catajo 
et  qu'il  avait  annoncé  à  la  princesse  l'impossibilité  où 
il  se  trouvait  de  la  laisser  continuer  son  voyage. 
Madame  désirait  mon  départ  immédiat. 

Dans  ce  moment  un  aide  de  camp  du  gouverneur 
frappe  à  ma  porte  et  me  demande  s'il  me  convient  de 
recevoir  son  général.  Pour  toute  réponse,  je  me  rends 
à  l'appartement  de  Son  Excellence,  descendue  comme 
moi  à  l'Étoile  d'or. 

C'était  un  excellent  homme  que  le  gouverneur. 

€  Imaginez-vous,  monsieur  le  vicomte,  me  dit-il, 
«  que  mes  ordres  contre  madame  la  duchesse  de 
«  Berry  étaient  du  28  août:  Son  Altesse  Royale  m'avait 
«  fait  dire  qu'elle  avait  des  passe-ports  d'une  date 
«  postérieure  et  une  lettre  de  mon  empereur.  Voilà 
«  que,  le  17  de  ce  mois  de  septembre,  je  reçois  au 
«  milieu  de  la  nuit  une  estafette  :  une  dépêche,  datée 
«  du  15,  de  Vienne,  m'enjoint  d'exécuter  les  premiers 
«  ordres  du  28  août,  et  de  pas  laisser  s'avancer 
«  madame  la  duchesse  de  Berry  au  delà  d'Udine  ou 


320  MÉMOIRES    D'OUTRE-TOMBE 

«  de  Trieste.  Voyez,  cher  et  illustre  vicomte,  quel 
«  grand  malheur  pour  moi  I  arrêter  une  princesse 
«  que  j'admire  et  respecte,  si  elle  ne  se  veut  pas  con- 
«  former  au  désir  de  mon  souverain  !  caria  princesse 
k  ne  m'a  pas  bien  reçu  ;  elle  m'a  dit  qu'elle  ferait  ce 
«  qui  lui  plairait.  Cher  vicomte,  si  vous  pouviez  obte- 
«  nir  de  Son  Altesse  Royale  qu'elle  restât  à  Venise  ou 
«  à  Trieste  en  attendant  de  nouvelles  instructions  de 
«  ma  cour  ?  Je  viserai  votre  passe-port  pour  Prague  ; 
«  vous  vous  y  rendrez  tout  de  suite  sans  éprouver  le 
«  moindre  empêchement,  et  vous  arrangerez  tout 
«  cela  ;  car  certainement  ma  cour  n'a  fait  que  céder  à 
«  des  demandes.  Rendez-moi,  je  vous  en  prie,  ce  ser- 
«  vice.  » 

J'étais  touché  de  la  candeur  du  noble  militaire.  Ea 
rapprochant  la  date  du  15  septembre  de  celle  de  mon 
départ  de  Paris,  3  du  même  mois,  je  fus  frappé  d'une 
idée  :  mon  entrevue  avec  Madame  et  la  coïncidence  de 
la  majorité  de  Henri  V  pouvaient  avoir  effrayé  le  gou- 
vernement de  Philippe.  Une  dépêche  de  M.  le  duc  de 
Broglie,  transmise  par  une  note  de  M.  le  comte  de 
Sainte-ÂulaireS  avait  peut-être  déterminé  la  chancel- 
lerie de  Vienne  à  renouveler  la  prohibition  du  28  août. 
Il  est  possible  que  j'augure  mal  et  que  le  fait  que  je 
soupçonne  n'ait  pas  eu  lieu;  mais  deux  gentilshommes, 
tous  deux  pairs  de  France  de  Louis  XVIII,  tous  deux 
violateurs  de  leur  serment,  étaient  bien  dignes,  après 
tout,  d'être  contre  une  femme,  mère  de  leur  roi  légi- 
time, les  instruments  d'une  aussi  généreuse  poUti 

1.  Sur  le  comte  de  Sainte-Aulaire,  voir  au  tome  V,  ia  note  de 
la  page  380.  —  Il  était,  en  1833,  ambassadeur  de  France  à 
Vienne. 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  321 

que.  Faut-il  s'étonner  si  la  France  aujourd'hui  se  con- 
firme de  plus  en  plus  dans  la  haute  opinion  qu'elle  a 
des  gens  de  cour  d'autrefois? 

Je  me  donnai  garde  de  montrer  le  fond  de  ma  pen- 
sée. La  persécution  avait  changé  mes  dispositions  au 
sujet  du  voyage  de  Prague  ;  j'étais  maintenant  aussi 
désireux  de  l'entreprendre  seul  dans  les  intérêts  de 
ma  souveraine,  que  j'avais  été  opposé  à  le  faire  avec 
elle  lorsque  les  chemins  lui  étaient  ouverts.  Je  dissi- 
mulai mes  vrais  sentiments,  et,  voulant  entretenir  le 
gouverneur  dans  la  bonne  volonté  de  me  donner  un 
passe-port,  j'augmentai  sa  loyale  inquiétude  ;  je  répon- 
dis: 

«  Monsieur  le  gouverneur,  vou»  rne  proposez  une 
«  chose  difficile.  Vous  connaissez  madame  la  duchesse 
«  de  Berry  ;  ce  n'est  pas  une  femme  que  l'on  mène 
«  comme  on  veut:  si  elle  a  pris  son  parti,  rien  ne  la 
«  fera  changer.  Qui  sait?  il  lui  convient  peut-être 
«  d  être  arrrêtée  par  l'empereur  d'Autriche,  son  oncle, 
«  comme  elle  a  été  mise  au  cachot  par  Louis-Philippe, 
«son  oncle  1  Les  rois  légitimes  et  les  rois  illégitimes 
«  agiront  les  uns  comme  les  autres  ;  Louis-Philippe 
«  aura  détrôné  le  fils  de  Henri  IV,  François  II  empê- 
«  chera  la  réunion  de  la  mère  et  du  fils  ;  M.  le  prince 
«  de  Metternich  relèvera  M.  le  général  Bugeaud  dans 
«  son  poste,  c'est  à  merveille.  » 

Le  gouverneur  était  hors  de  lui  :  «  Ah  I  vicomte, 
«  que  vous  avez  raison  I  cette  propagande,  elle  est 
«  partout  I  cette  jeunesse  ne  nous  écoute  plus  !  pas 
«  encore  autant  dans  l'État  vénitien  que  dans  la  Lom- 
«  hardie  et  le  Piémont.  —  Et  la  Romagne  1  me  suis- 
«  écrié,  et  Naples  !  et  la  Sicile  !  et  les  rives  du  Rhin  f 

VI.  21 


322  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

«  et  le  monde  entier  !  —  Ah  I  ah  !  ah  1  criait  le  goa- 
«  verneur,  nous  ne  pouvons  pas  rester  ainsi  :  tou«- 
«  jours  l'épée  au  poing,  une  armée  sous  les  armes, 
«  sans  nous  battre.  La  France  et  l'Angleterre  en 
i<  exemple  à  nos  peuples  !  Une  jeune  Italie  maintenant, 
•<  après  les  carbonari  I  La  jeune  Italie  1  Qui  a  jamais 
«  entendu  parler  de  ça  ? 

«  —  Monsieur,  ai -je  dit,  je  ferai  tous  mes  efforts 
a  pour  déterminer  Madame  à  vous  donner  quelques 
*<  jours  ;  vous  aurez  la  bonté  de  m'accorder  un  passe- 
«  port:  cette  condescendance  peut  seule  empêcher  Son 
«  Altesse  Royale  de  suivre  sa  première  résolution. 

«  —  Je  prendrai  sur  moi,  me  dit  le  gouverneur 
«  rassuré,  de  laisser  Madame  traverser  Venise  se 
«  rendant  à  Trieste  ;  si  elle  traîne  un  peu  sur  les  che- 
*  mins,  elle  atteindra  tout  juste  cette  dernière  ville 
«  avec  les  ordres  que  vous  allez  chercher,  et  nous 
«  serons  délivrés.  Le  délégué  de  Padoue  vous  don- 
«  nera  le  visa  pour  Prague,  en  échange  duquel  vous 
«  laisserez  une  lettre  annonçant  la  résolution  de  Son 
«  Altesse  Royale  de  ne  point  dépasser  Trieste.  Quel 
«  temps!  quel  temps I  Je  me  félicite  d'être  vieux, 
M  cher  et  illustre  vicomte,  pour  ne  pas  voir  ce  qui  ar- 
«  rivera.  » 

En  insistant  sur  le  passe-port,  je  me  reprochais  in- 
térieurement d'abuser  peut-être  un  peu  de  la  parfaite 
droiture  du  gouverneur,  car  il  pourrait  devenir  plus 
coupable  de  m'avoir  laissé  aller  en  Bohême  que  d'a- 
voir cédé  à  la  duchesse  de  Berry.  Toute  ma  crainte 
était  qu'une  fine  mouche  de  la  police  italienne  ne  mît 
des  obstacles  au  visa.  Quand  le  délégué  de  Padoue 
vint  chez  moi,  je  lui  trouvai  une  mine  de  secrétariat. 


MÉMOIRES    D  OUTRE-TOMBE  3'^ 

un  maintien  de  protocole,  un  air  de  préfecture  comme 
à  un  homme  nourri  aux  administrations  françaises. 
Cette  capacité  bureaucratique  me  fit  trembler.  Aussi- 
tôt qu'il  m'eut  assuré  avoir  été  commissaire  à  l'armée 
des  alliés  dans  le  département  des  Bouches-du-Rhône, 
l'espérance  me  revint  :  j'attaquai  mon  ennemi  en 
tirant  droit  à  son  amour-propre.  Je  déclarai  qu'on 
avait  remarqué  la  stricte  discipline  des  troupes  sta- 
tionnées en  Provence.  Je  n'en  savais  rien,  mais  le 
délégué,  me  répondant  par  un  débordement  d'admi- 
ration, se  hâta  d'expédier  mon  affaire  :  je  n'eus  pas 
plutôt  obtenu  mon  visa,  que  je  ne  m'en  souciais  plus, 

Padoue,  20  septembre  1833. 

La  duchesse  de  Berry  revint  du  Catajo  à  neuf  heu- 
res du  soir  :  elle  paraissait  très  animée  ;  quant  à  moi, 
plus  j'avais  été  pacifique,  plus  je  voulais  qu'on  ac- 
ceptât le  combat  :  on  nous  attaquait,  force  était  de 
nous  défendre.  Je  proposai,  moitié  en  riant,  à  S.  A.  R. 
de  1  emmener  déguisée  à  Prague,  et  d'enlever  à  nous 
deux  Henri  V.  Il  ne  s'agissait  que  de  savoir  où  nous 
déposerions  notre  larcin.  L'Italie  ne  convenait  pas,  à 
cause  de  la  faiblesse  de  ses  princes  ;  les  grandes  mo- 
narchies absolues  devaient  être  abandonnées  pour  un 
millier  de  raisons.  Restait  la  Hollande  et  l'Angle- 
terre :  je  préférais  la  première  parce  qu'on  y  trou- 
vait, avec  un  gouvernement  constitutionnel,  un  roi 
habile. 

Nous  ajournâmes  ces  partis  extrêmes  ;  nous  nous 
arrêtâmes  au  plus  raisonnable  :  il  faisait  tomber  sur 
moi  le  poids  de  l'affaire.  Je  partirais  seul  avec  une 
Lettre  de  Madame  :  je  demanderais  la  déciaraiion  de  la 


6iA  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

majorité  ;  sur  la  réponse  des  grands  parents,  j'enver- 
rais un  courrier  à  S.  A.  R.  qui  attendrait  ma  dépêcùe 
à  Trieste.  Madame  joignit  à  sa  lettre  pour  le  vieux  roi 
un  billet  pour  Henri:  je  ne  le  devais  remettre  au  jeune 
prince  que  selon  les  circonstances.  La  suscription  du 
billet  était  seule  une  protestation  contre  les  arrière- 
pensées  de  Prague.  Voici  la  lettre  et  le  billet  : 

«  Ferrare,  19  septembre  1833. 

«  Mon  cher  père,  dans  un  moment  aussi  décisif 
«  que  celui-ci  pour  l'avenir  de  Henri,  permettez-moi 
«  de  m'adresser  à  vous  avec  toute  confiance.  Je  ne 
«  m'en  suis  point  rapportée  à  mes  propres  lumières 
«  sur  un  sujet  aussi  important  ;  j'ai  voulu,  au  con- 
«  traire,  consulter  dans  cette  grave  circonstance  les 
«  hommes  qui  m'avaient  montré  le  plus  d'attache- 
«  ment  et  de  dévouement.  M.  de  Chateaubriand  se 
«  trouvait  tout  naturellement  à  leur  tète. 

«  Il  m'a  confirmé  ce  que  j'avais  déjà  appris,  c'est 
«  que  tous  les  royalistes  en  France  regardent  comme 
«  indispensable,  pour  le  29  septembre,  un  acte  qui 
«  constate  les  droits  et  la  majorité  de  Henri.  Si  le 
«  loyal  M...  est  en  ce  moment  auprès  de  vous,  j'invo- 
«  que  son  témoignage  que  je  sais  être  conforme  à  ce 
«  que  j'avance. 

«  M.  de  Chateaubriand  exposera  au  roi  ses  idées  au 
«  sujet  de  cet  acte  ;  il  dit  avec  raison,  ce  me  semble, 
«  qu'il  faut  simplement  constater  la  majorité  de 
«  Henri  et  non  pas  faire  un  manifeste  :  je  pense  que 
«  vous  approuverez  cette  manière  de  voir.  Enfin,  mon 
«  cher  père,  je  m'en  remets  à  lui  pour  fixer  votre  at- 
•  lention  et  amener  une  décision  sur  ce  point  néces- 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  3^5 

«  saire.  J'en  suis  bien  plus  occupée,  je  vous  assure, 
«  que  de  ce  qui  me  concerne,  et  l'intérêt  de  mon 
«  Henri,  qui  est  celui  de  la  France,  passe  avant  le 
«  mien.  Je  lui  ai  prouvé,  je  crois,  que  je  savais  m'ex- 
«  poser  pour  lui  à  des  dangers,  et  que  je  ne  reculais 
«  devant  aucun  sacrifice  ;  il  me  trouvera,  toujours  la 
«  même. 

«  M.  de  Montbel  m'a  remis  votre  lettre  à  son  arri- 
«  vée  :  je  l'ai  lue  avec  une  bien  vive  reconnaissance  ; 
«  vous  revoir,  retrouvermes  enfants,  sera  toujours  le 
«  plus  cher  de  mes  vœux.  M.  de  Montbel  vous  aura 
«  écrit  que  j'avais  fait  tout  ce  que  vous  demandiez  ; 
«  j'espère  que  vous  aurez  été  satisfait  de  mon  em- 
«  pressement  à  vous  plaire  et  à  vous  prouver  mon 
«  respect  et  ma  tendresse.  Je  n'ai  plus  maintenant 
«  qu'un  désir,  c'est  d'être  à  Prague  pour  le  29  septem- 
«  bre,  et,  quoique  ma  santé  soit  bien  altérée,  j'espère 
«  que  j'arriverai.  Dans  tous  les  cas,  M.  de  Chateau- 
«  briand  me  précédera.  Je  prie  le  roi  de  l'accueillir  avec 
«  bonté  et  d'écouter  tout  ce  qu'il  lui  dira  de  ma  part. 
«  Croyez,  mon  cher  père,  à  tous  les  sentiments,  etc.  » 

«  P.  S.  Padoue,  le  20  septembre.  —  Ma  lettre  était 
«  écrite  lorsqu'on  me  communique  l'ordre  de  ne  pas 
«  continuer  mon  voyage  :  ma  surprise  égale  ma  dou- 
«  leur.  Je  ne  puis  croire  qu'un  ordre  semblable  soit 
«  émané  du  cœur  du  roi  ;  ce  sont  mes  ennemis  seuls 
«  qui  ont  pu  le  dicter.  Que  dira  la  France  ?  Et  com- 
«  bien  Philippe  va  triompher  !  Je  ne  puis  que  presser 
«  le  départ  du  vicomte  de  Chateaubriand,  et  le  cbar- 
«  ger  de  dire  au  roi  ce  qu'il  me  serait  trop  pénible  de 
«  lui  écrire  dans  ce  moment.  » 


326  MÉMOIRES   D  OUTRE-TOMBE 

Suscription  :  «A  Sa  Majesté  Henri  V,  mon  très-cher 
«  FILS,  Prague.  » 

«  Padoue,  20  septembre  1833. 

«  J'étais  au  moment  d'arriver  à  Prague  et  de  t'em- 
«  brasser,  mon  cher  Henri,  un  obstacle  impréMi 
«  m'arrête  dans  mon  voyage. 

«  J'envoie  M.  de  Chateaubriand  à  ma  place  pour 
«  traiter  de  tes  affaires  et  des  miennes.  Aie  confiance, 
Ci  mon  cher  ami,  dans  ce  qu'il  te  dira  de  ma  part  et 
«  crois  bien  à  ma  tendre  affection.  En  t'embrassant 
«  avec  ta  sœur,  je  suis 

a  Ton  affectionnée  mère  et  amie, 

«  Caroline.  » 

M.  de  Montbel  tomba  de  Rome  à  Padoue  au  milieu 
de  nos  cancans.  La  petite  cour  de  Padoue  le  bouda  ; 
elle  s'en  prenait  à  M.  de  Blacas  des  ordres  de  Vienne. 
M.  de  Montbel,  homme  fort  modéré,  n'eut  d'autre  res- 
source que  de  se  réfugier  auprès  de  moi,  bien  qu'il 
me  craignît  ;  envoyant  ce  collègue  de  M.  de  Polignac, 
je  m'expliquai  comment  il  avait  écrit,  sans  s'en 
apercevoir,  l'histoire  du  duc  de  Reichstadt»,  et  ad- 
miré les  archiducs,  le  tout  à  soixante  lieues  de  Prague, 
lieu  d'exil  du  duc  de  Bordeaux;  si  lui,  M.  de  Montbel, 
avait  été  propre  à  jeter  par  la  fenêtre  la  monarchie 
de  saint  Louis  et  les  monarchies  de  ce  bas  monde, 
c'est  un  petit  accident  auquel  il  n'avait  pas  pensé.  Je 

\.  Sur  M.  de  Montbel,  voir  au  tome  V  la  note  2  de  la 
page  254,  —  M.  de  Montbel  avait  publié  en  1833  une  notice  sur 
le  duc  de  Reichstadt. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  327 

fus  gracieux  envers  le  comte  de  Montbel  ;  je  lui  parlai 
du  Colisée.  Il  retournait  à  Vienne  se  mettre  à  la  dis- 
position du  prince  de  Metternich  et  servir  d'intermé- 
diaire à  la  correspondance  de  M.  de  Blacas.  A  onze 
heures,  j'écrivais  au  gouverneur  la  lettre  convenue  : 
je  pris  soin  de  la  dignité  de  Madame,  n'engageant  point 
S.  A.  R.  et  lui  réservant  toute  faculté  d'agir. 

«  Padoue,  ce  20  septembre  1833. 
«  Monsieur  le  gouverneur, 

«  S.  A.  R.  madame  la  duchesse  de  Berry  veut  bien, 
«  pour  le  moment,  se  conformer  aux  ordres  qui  vous 
«  ont  été  transmis.  Son  projet  est  d'aller  à  Venise  en 
«  se  rendant  à  Trieste;  là,  d'après  les  renseignements 
«  que  j'aurai  l'honneur  de  lui  adresser,  elle  prendra 
«  une  dernière  résolution. 

«  Agréez,  je  vous  prie,  mes  remercîments  les  plus 
«  sincères,  et  l'assurance  de  la  haute  considération 
a  avec  laquelle  je  suis, 

«  Monsieur  le  gouverneur, 

«  Votre  très-humble  et  très-obéissant  serviteur, 

«  Chateaubriand.  » 

Le  délégué,  enlisant  cette  lettre,  en  fut  très  content. 
Madame  sortie  de  la  Lombardie  vénitienne,  lui  et  le 
gouverneur  cessaient  d'être  responsables;  les  faits  et 
gestes  de  la  duchesse  de  Berry  à  Trieste  ne  regar- 
daient plus  que  les  autorités  de  l'Istrie  ou  du  Frioul  ; 
c'était  à  qui  se  débarrasserait  de  l'infortune  :  dans 


328.  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

un  certain  jeu,  on  se  hâte  de  passer  à  son  voisin  un 
petit  morceau  de  papier. 

A  dix  heures,  je  pris  congé  de  la  princesse.  Elle 
remettait  son  sort  et  celui  de  son  fils  entre  mes 
mains.  Elle  me  faisait  roi  de  France  de  sa  façon. 
Dans  un  village  de  Belgique,  j'ai  eu  quatre  voix  pour 
monter  au  trône  qu'occupe  le  gendre  de  Philippe.  Je 
dis  à  Madame  :  «  Je  me  soumets  à  la  volonté  de 
«  Votre  Altesse  Royale,  mais  je  crains  de  tromper  ses 
«  espérances.  Je  n'obtiendrai  rien  à  Prague.  »  Elle 
me  poussa  vers  la  porte  :  «  Partez,  vous  pouvez 
«  tout.  » 

A  onze  heures,  je  montai  en  voiture  :  la  nuit  était 
pluvieuse.  Il  me  semblait  retourner  à  Venise,  car  je 
suivais  la  route  de  Mestre;  j'avais  plus  envie  de  revoir 
Zanze  que  Charles  X. 


LIVRE    VIII» 


Joamal  de  Padoue  à  Pragjue,  du  20  au  26  septembre  ISTî'i.  — 
Conegliano. —  Traduction  du  Dernier  Abencerage.  — Udine. 

—  La  comtesse  de  Samoylolf .  —  M.  de  la  Ferronnays.  —  Un 
prêtre.  —  La  Carinihie.  —  La  Drave.  —  Un  petit  paysan.  — 
Forges.  —  Déjeuner  au  hameau  de  Saint-MicheL  —  Col  du 
Tauern.  —  Cimetière.  —  Atala  :  Combien  changée.  —  Lever 
du  soleil.  —  Salzbourg.  —  Revue  militaire,  —  Bonheur  des 
paysans.  —  Woknabrùck.  —  Planoouët  et  ma  grand'mère.  — 
Nuit.  —  Villes  d'Allemagne  et  villes  d'Italie.  —  Linz.  —  Le 
Danube.  —  Waldmùnchen.  —  Bois.  —  Combourg.  —  Lucila. 

—  Voyageurs.  —  Prague.  —  Madame  de  Gontaut.  —  Jeunes 
Français.  —  Madame  la  Dauphine.  —  Course  à  Butschirad.  — 
Butschirad.  —  Sommeil  de  Charles  X.  —  Henri  V.  —  Récep- 
tion des  jeunes  gens.  —  L'échelle  et  la  paysanne.  —  Dîner  à 
Butschirad.  —  Madame  de  Narbonne.  —  Henri  Y.  —  Partie 
de  whist.  — Charles  X. — Mon  incrédulité  sur  la  déclaration  de 
majorité.  Lecture  des  journaux.  —  Scène  des  jeunes  gens.  — 
A  Prague.  —  Je  pars  pour  la  France.  —  Passage  dans  Buts- 
chirad la  nuit.  —  Rencontre  à  Schlau.  —  Carlsbad  vide.  — 
Hollfeld.  —  Bamberg  :  le  bibliothécaire  et  la  jeune  femme.  — 
Mes  Saint-François  diverses.  —  Epreuves  de  religion.  —  La 
France. 


Je  me  désolai  en  passant  à  Mestre,  vers  la  fin  de  la 
nuit,  de  ne  pouvoir  aller  au  rivage  :  peut-être  un 
phare  lointain  des  dernières  lagunes  m'aurait  indiqué 
la  plus  belle  des  îles  du  monde  ancien,  comme  une 

i.  Ce  livre  a  été  écrit  sur  la  route  de  Padoue  à  Prague,  du 
20  au  26  septembre  1833,  —  et,  sur  la  route  de  Prague  à  Paris. 
du  26  septembre  au  6  octobre. 


330  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

petite  lumière  découvrit  à  Christophe  Colomb  la  pre- 
mière île  du  Nouveau-Monde.  C'était  à  Mestre  que 
j'étais  débarqué  de  Venise,  lors  de  mon  premier 
voyage  en  1806  :  fugit  aetas. 

Je  déjeunai  à  Conegliano  :  j'y  fus  complimenté  par 
les  amis  d'une  dame,  traducteur  de  VAbencerage,  et 
sans  doute  ressemblant  à  Blanca  :  «  Il  vit  sortir  une 
«  jeune  femme,  vêtue  à  peu  près  comme  ces  reines 
«  gothiques  sculptées  sur  les  monuments  de  nos  an- 
«  ciennes  abbayes;  une  mantille  noire  était  jetée  sur 
«  sa  tête  ;  elle  tenait  avec  sa  main  gauche  cette  man- 
«  tille  croisée  et  fermée  comme  une  guimpe  au- 
«  dessous  de  son  menton,  de  sorte  que  Ton  n'aper- 
«  cevait  de  tout  son  visage  que  ses  grands  yeux  et  sa 
«  bouche  de  rose.  »  Je  paye  ma  dette  au  traducteur 
de  mes  rêveries  espagnoles,  en  reproduisant  ici  son 
portrait. 

Quand  je  remontai  en  voiture,  un  prêtre  me  haran- 
gua sur  le  Génie  du  Christianisme.  Je  traversais  le 
théâtre  des  victoires  qui  menèrent  Bonaparte  à  l'in- 
vasion de  nos  libertés. 

Udine  est  une  belle  ville  :  j'y  remarquai  un  por- 
tique imité  du  palais  des  doges.  Je  dînai  à  l'auberge,^ 
dans  l'appartement  que  venait  d'occuper  madame  la 
comtesse  de  Samoyloff  ;  il  était  encore  tout  rempli  de 
ses  dérangements.  Cette  nièce  de  la  princesse  Bagra- 
tion,  auh^e  injure  des  ans,  est-elle  encore  aussi  jolie 
qu'elle  l'était  à  Rome  en  1829,  lorsqu'elle  chantait  si 
extraordinairement  à  mes  concerts?  Quelle  brise 
roulait  de  nouveau  cette  fleur  sous  mes  pas?  quel 
souffle  poussait  ce  nuage?  Fille  du  Nord,  tu  jouis  de 
la  vie;  hâte-toi  :  des  harmonies  qui  te  charmaient  ont 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  331 

déjà  cessé;  tes  jours  n'ont  pas  la  durée  du  jour  po- 
laire. 

Sur  le  livre  de  l'hôtel  était  écrit  le  nom  de  mon 
noble  ami,  le  comte  de  La  Ferronnays,  retournant  de 
Prague  à  Naples,  de  même  que  j'allais  de  Padoue  à 
Prague.  Le  comte  de  la  Ferronnays,  mon  compa- 
triote à  double  titre,  puisqu'il  est  Breton  et  Malouin, 
a  entremêlé  ses  destinées  politiques  aux  miennes  :  il 
était  ambassadeur  à  Pétersbourg  quand  j'étais  à 
Paris  ministre  des  affaires  étrangères;  il  occupa  cette 
dernière  place,  et  je  devins  à  mon  tour  ambassadeur 
sous  sa  direction.  Envoyé  à  Rome,  je  donnai  ma 
démission  à  l'avènement  du  ministère  Polignac,  et 
La  Ferronnays  hérita  de  mon  ambassade.  Beau- 
frère  de  M.  de  Blacas,  il  est  aussi  pauvre  que  celui-ci 
est  riche;  il  a  quitté  la  pairie  et  la  carrière  diploma- 
tique lors  de  la  révolution  de  Juillet;  tout  le  monde 
1  estime,  et  personne  ne  le  hait,  parce  que  son  carac- 
tère est  pur  et  son  esprit  tempérant.  Dans  sa  dernière 
négociation  à  Prague,  il  s'est  laissé  surprendre  par 
Charles  X,  qui  marche  vers  ses  derniers  lustres.  Les 
vieilles  gens  se  plaisent  aux  cachotteries,  n'ayant  rien 
à  montrer  qui  vaille.  En  exceptant  mon  vieux  roi,  je 
voudrais  qu'on  noyât  quiconque  n'est  plus  jeune, 
moi  tout  le  premier  avec  douze  de  mes  amis. 

A  Udine,  je  pris  la  route  de  Villach;  je  me  rendais 
en  Bohème  par  Salzbourg  et  Linz.  Avant  d'attaquer 
les  Alpes,  j'ouïs  le  branle  des  cloches  et  j'aperçus 
dans  la  plaine  un  campanile  illuminé.  Je  fls  interro- 
ger le  postillon  à  l'aide  d'un  Allemand  de  Strasbourg, 
cicérone  italien  à  Venise,  qu'Hyacinthe  m'avait  amené 
pour  interprète  slave  à  Prague.  La  réjouissance  dont 


332  MÉMOIRES   D  OUTRE-TOMBE 

je  m'enquérais  avait  lieu  à  l'occasion  d'un  prêtre  nou- 
vellement promu  aux  ordres  sacrés  ;  il  devait  dire  le 
lendemain  sa  première  messe.  Combien  de  fois  ces 
cloches,  qui  proclament  aujourd'hui  l'union  indisso- 
luble d'un  homme  avec  Dieu,  appelleront-elles  cet 
homme  au  sanctuaire,  et  à  quelle  heure  ces  mêmes 
cloches  sonneront-elles  sur  son  cercueil? 

22  septembre. 

Je  dormis  presque  toute  la  nuit,  au  hruit  des  tor- 
rents, et  je  me  réveillai  au  jour,  le  22,  parmi  les 
montagnes.  Les  vallées  de  laCarinthie  sont  agréables, 
mais  n'ont  rien  de  caractéristique  :  point  de  costume 
parmi  les  paysans;  quelques  femmes  portent  des 
fourrures  comme  les  Hongroises;  d'autres  ont  la 
tête  couverte  de  coiffes  blanches  mises  en  arrière, 
ou  de  bonnets  de  laine  bleue  renflés  en  bourrelet  sur 
le  bord,  tenant  le  milieu  entre  le  turban  de  l'Osmanli 
et  la  calotte  à  bouton  du  Talapoin. 

Je  changeai  de  chevaux  à  Villach.  En  sortant  de 
cette  station,  je  suivis  une  large  vallée  au  bord  de  la 
Drave,  nouvelle  connaissance  pour  moi  :  à  force  de 
passer  les  rivières,  je  trouverai  enfin  mon  dernier 
rivage.  Lander*  vient  de  découvrir  l'embouchure  du 
Niger  ;  le  hardi  voyageur  a  rendu  ses  jours  à  l'éter- 
nité au  moment  où  il  nous  apprenait  que  le  fleuve 
mystérieux  de  l'Afrique  verse  ses  ondes  à  l'Océan. 

1.  Richard  Lander,  voyageur  anglais  (1804-1834),  a  fait  plu- 
sieurs voyages  de  découvertes  à  travers  l'Afrique,  en  1827,  1830 
et  1832.  Lors  de  sa  dernière  expédition  dans  une  petite  île  for- 
mée par  le  Niger,  il  fut  assailli  par  les  indigènes  et  reçut  ua 
coup  de  hache,  des  suites  duquel  il  mourut  à  Fernando-Po. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  833 

A  rentrée  de  la  nuit,  nous  faillîmes  d'être  arrêtés 
au  village  de  Saint-Paternion  :  il  s'agissait  de  graisser 
la  voiture  ;  un  paysan  vissa  l'écrou  d'une  des  roues  à 
contre-sens,  avec  tant  de  force  qu'il  était  impossible 
de  l'ôter.  Tous  les  habiles  du  village,  le  maréchal 
ferrant  à  leur  tète,  échouèrent  dans  leurs  tentatives. 
Un  garçon  de  quatorze  à  quinze  ans  quitte  la  troupe, 
revient  avec  une  paire  de  tenailles,  écarte  les  travail- 
leurs, entoure  l'écrou  d'un  fil  d'archal,  le  tortille  avec 
ses  pinces,  et,  pesant  de  la  main  dans  le  sens  de  la 
▼is,  enlève  l'écrou  sans  le  moindre  effort  :  ce  fut  un 
vivat  universel.  Cet  enfant  ne  serait-il  point  quelque 
Ârchimède?  La  reine  d'une  tribu  d'Esquimaux,  cette 
femme  qui  traçait  au  capitaine  Parry*  une  carte  des 
mers  polaires,  regardait  attentivement  des  matelots 
soudant  à  la  forge  des  bouts  de  fer,  et  devançait  par 
son  génie  toute  sa  race. 

Dans  la  nuit  du  22  au  23,  je  traversai  une  masse 
épaisse  de  montagnes;  elles  continuèrent  leur  brouil- 
lée devant  moi  jusqu'à  Salzbourg  :  et  pourtant  ces 
remparts  n'ont  pas  défendu  l'empire  romain.  L'auteur 
des  Essais,  parlant  du  Tyrol,  dit  avec  sa  vivacité 
ordinaire  d'imagination  :  «  C'étoit  comme  une  robe 
«  que  nous  ne  voyons  que  plissée,  mais  qui,  si  elle 
«  étoit  espandue,  seroit  un  fort  grand  pays.  »  Les 
monts  où  je  tournoyais  ressemblaient  à  un  ébou- 
lement  des  chaînes  supérieures,  lequel,  en  couvrant 
un  vaste  terrain,  aurait  formé  de  petites  Aljpes  offrant 
les  divers  accidents  des  grandes. 

Des  cascades  descendaient  de  tous  côtés,  bondis- 

1.  Snr  le  capitaine  Parry,  voyez,  au  tome  III,  la  note  1  de  la 
page  177. 


334  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

saient  sur  des  lits  de  pierres,  comme  les  gaves  des 
Pyrénées.  Le  chemin  passait  dans  des  gorges  à  peine 
ouvertes  à  la  voie  de  la  calèche.  Aux  environs  de 
Gemiind,  des  forges  hydrauliques  mêlaient  le  reten- 
tissement de  leurs  pilons  à  celui  des  écluses  de 
chasse;  de  leurs  cheminées  s'échappaient  des  colonnes 
d'étincelles  parmi  la  nuit  et  les  noires  forêts  de  sa- 
pins. A  chaque  coup  de  soufflet  sur  l'âtre,  les  toits  à 
jour  de  la  fabrique  s'illuminaient  soudain,  comme  la 
coupole  de  Saint-Pierre  de  Rome  un  jour  de  fête. 
Dans  la  chaîne  du  Karch,  on  ajouta  trois  paires  de 
bœufs  à  nos  chevaux.  Notre  long  attelage,  sur  les 
eaux  torrentueuses  et  les  ravines  inondées,  avait  Tair 
d'un  pont  vivant  :  la  chaîne  opposée  du  Tauern  était 
drapée  de  neige. 

Le  23,  à  neuf  heures  du  matin,  je  m  arrêtai  au  joli 
hameau  de  Saint-Michel,  au  fond  d'une  vallée.  De 
belles  grandes  filles  autrichiennes  me  servirent  un 
déjeuner  bien  propre  dans  une  petite  chambre  dont 
les  deux  fenêtres  regardaient  des  prairies  et  l'église 
du  village.  Le  cimetière,  entourant  l'église,  n'était 
séparé  de  moi  que  par  une  cour  rustique.  Des  croix 
de  bois,  inscrites  dans  un  demi-cercle  et  auxquelles 
appendaient  des  bénitiers,  s'élevaient  sur  la  pelouse 
des  vieilles  tombes  :  cinq  sépulcres  encore  sans  ga- 
zon annonçaient  cinq  nouveaux  repos.  Quelques-unes 
des  fosses,  comme  des  plates-bandes  de  potager, 
étaient  ornées  de  soucis  en  pleine  fleur  dorée;  des 
bergeronnettes  couraient  après  des  sauterelles  dans 
ce  jardin  des  morts.  Une  très  vieille  femme  boiteuse, 
appuyée  sur  une  béquille,  traversait  le  cimetière  et 
rapportait  une  croix  abattue  :  peut-être  la  Joi  lui 


MÉMOIRES    D'OUTRE-TOMDE  335 

permettait-elle  de  butiner  cette  croix  pour  sa  tombe  ; 
le  bois  mort  dans  les  forêts,  appartient  à  celui  qui  l'a 
ramassé. 

Là  dorment  ignorés  des  poètes  sans  gloire, 

Des  orateurs  sans  voix,  des  tiéros  sans  victoire*. 

L'enfant  de  Prague  ne  dormirait-il  pas  mieux  ici 
sans  couronne  que  dans  la  chambre  du  Louvre  où  le 
corps  de  son  père  fut  exposé? 

Mon  déjeuner  solitaire  en  société  des  voyageurs  re- 
pus, couchés  sous  ma  fenêtre,  aurait  été  selon  mes 
goûts,  si  une  mort  trop  récente  ne  m'eût  affligé  : 
j'avais  entendu  crier  la  geline  servie  à  mon  festin. 
Pauvre  poussin  1  il  était  si  heureux  cinq  minutes  avant 
mon  arrivée I  il  se  promenait  parmi  les  herbes,  les 
légumes  et  les  fleurs;  il  courait  au  milieu  des  trou- 
peaux de  chèvres  descendues  de  la  montagne  ;  ce  soir 
il  se  serait  couché  avec  le  soleil,  et  il  était  encore 
assez  petit  pour  dormir  sous  l'aile  de  sa  mère. 

La  calèche  attelée,  j'y  suis  remonté  entouré  des 
femmes,  et  les  garçons  de  l'auberge  m'ont  accom- 
pagné; ils  avaient  l'air  heureux  de  m'avoir  vu,  quoi- 
qu'ils ne  me  connussent  pas  et  qu'ils  ne  dussent 
jamais  me  revoir  :  ils  me  donnaient  tant  de  bénédic- 
tions I  Je  ne  me  lasse  pas  de  cette  cordialité  alle- 
mande. Vous  ne  rencontrez  pas  un  paysan  qui  ne 
vous  ôte  son  chapeau  et  ne  vous  souhaite  cent  bonnes 
choses  :  en  France,  on  ne  salue  que  la  mort;  l'inso- 
lence est  réputée  la  liberté  et  l'égalité;  nulle  sympa- 
thie d'homme  à  homme;  envier  quiconque  voyage  uo 

i.  Vers  de  Chateaubriand  dans   les   Tombeaux    champêtre»^ 
élégie  imitée  de  Gray.  {Œuvres  complètes,  tome  XXII,  p.  329.) 


336  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

peu  commodément,  se  tenir  sur  la  hanche  prêt  à 
olinder»  contre  tout  porteur  d'une  redingote  neuve  ou 
d'une  chemise  blanche,  voilà  le  signe  caractéristique 
de  l'indépendance  nationale  :  bien  entendu  que  nous 
passons  nos  jours  dans  les  antichambres  à  essuyer 
les  rebuffades  d'un  manant  parvenu.  Cela  ne  nous 
aie  pas  la  haute  intelligence  et  ne  nous  empêche  pas 
de  triompher  les  armes  à  la  main  ;  mais  on  ne  fait  pas 
des  mœurs  à  priori  :  nous  avons  été  huit  siècles  une 
grande  nation  militaire;  cinquante  ans  n'ont  pu  nous 
changer  ;  nous  n'avons  pu  prendre  l'amour  véritable 
de  la  liberté.  Aussitôt  que  nous  avons  un  moment  de 
repos  sous  un  gouvernement  transitoire,  la  vieille 
monarchie  repousse  sur  ses  souches,  le  vieux  génie 
français  reparaît  :  nous  sommes  courtisans  et  soldats, 
rien  de  plus. 

23  et  24  septembre  1833. 

Le  dernier  rang  de  montagnes  enclavant  la  pro- 
vince de  Salzbourg  domine  la  région  arable.  Le  Tauern 
a  des  glaciers  ;  son  plateau  ressemble  à  tous  les  pla- 
teaux des  Alpes,  mais  plus  particulièrement  à  celui 
du  Saint-Gothard.  Sur  ce  plateau,  encroûté  d'une 
mousse  roussâtre  et  gelée,  s'élève  un  calvaire  :  con- 
solation toujours  prête,  éternel  refuge  des  infortunés. 
Autour  de  ce  calvaire  sont  enterrées  les  victimes  qui 
périssent  au  milieu  des  neiges. 

Quelles  étaient  les  espérances  des  voyageurs  pas- 
sant comme  moi  dans  ce  lieu,  quand  la  tourmente  les 
surprit  ?  Qui  sont-ils  ?  Qui  les  a  pleures  ?  Comment 

1.  Tirer  l'épée.  —  Olinder  est  un  néologisme  de  Chateaubriand, 
ré  du  mot  Olinde,  sorte  de  lame  d'épée. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  337 

reposent-ils  là,  si  loin  de  leurs  parents,  de  leur  pays, 
entendant  chaque  hiver  le  mugissement  des  tempêtes 
dont  le  souffle  les  enleva  de  la  terre  ?  Mais  ils  dor- 
ment au  pied  de  la  croix;  le  Christ,  leur  compagnon 
solitaire,  leur  unique  ami,  attaché  au  bois  sacré,  se 
penche  vers  eux,  se  couvre  des  mêmes  frimas  qui 
blanchissent  leurs  tombes  :  au  séjour  céleste  il  les 
présentera  à  son  Père  et  les  réchaufTera  dans  son 
sein. 

La  descente  du  Tauern  est  longue,  mauvaise  et 
périlleuse;  j'en  étais  charmé:  elle  rappelle,  tantôt 
par  ses  cascades  et  ses  ponts  de  bois,  tantôt  par 
le  rétréci  de  son  chasme,  la  vallée  du  Pont-d' Espa- 
gne à  Cauterets,  ou  le  versant  du  Simplon  sur  Domo 
d'Ossola  ;  mais  elle  ne  mène  point  à  Grenade  et  à 
Naples.  On  ne  trouve  point  au  bas  des  lacs  brillants 
et  des  orangers  :  il  est  inutile  de  se  donner  tant  de 
peine  pour  arriver  à  des  champs  de  pommes  de  terre. 

Au  relais,  à  moitié  de  la  descente,  je  me  trouvai  en 
famille  dans  la  chambre  de  l'auberge  :  les  aventures 
d'Âtala,  en  six  gravures,  tapissaient  le  mur.  Ma  fille 
ne  se  doutait  pas  que  je  passerais  parla,  et  je  n'avais 
pas  espéré  rencontrer  un  objet  si  cher  au  bord  d'un 
torrent  nommé,  je  crois,  le  Dragon.  Elle  était  bien 
laide,  bien  vieillie,  bien  changée,  la  pauvre  Atala  I 
Sur  sa  tête  de  grandes  plumes  et  autour  de  ses  reins 
un  jupon  écourté  et  collant,  à  l'instar  de  mesdames 
les  sauvagesses  du  théâtre  de  la  Gaîté.  La  vanité  fait 
argent  de  tout  ;  je  me  rengorgeais  devant  mes  œuvres 
au  fond  de  la  Carinthie,  comme  le  Cardinal  Mazarin 
devant  les  tableaux  de  sa  galerie.  J'avais  envie  de 
dire  à  mon  hôte  :  «  C'est  moi  qui  ai  fait  cela  !  »  Il  fal- 
VI.  22 


338  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

lut  me  séparer  de  ma  première-née,  moins  difficile- 
ment toutefois  que  dans  l'Ile  de  l'Ohio. 

Jusqu'à  Werfen,  rien  n'attira  mon  attention,  si  ce 
n'est  la  manière  dont  on  fait  sécher  les  regains  :  on 
fiche  en  terre  des  perches  de  quinze  à  vingt  pieds  de 
haut;  on  roule,  sans  trop  le  serrer,  le  foin  écru  au- 
tour de  ces  perches  ;  il  y  sèche  en  noircissant.  A  une 
certaine  distance,  ces  colonnes  ont  tout  à  fait  l'air  de 
cyprès  ou  de  trophées  plantés  en  mémoire  des  fleurs 
fauchées  dans  ces  vallons. 

24  septembre,  mardi. 

L'Allemagne  s'est  voulu  venger  de  ma  mauvaise  hu- 
meur contre  elle.  Dans  la  plaine  de  Salzbourg,  le  24 
au  matin,  le  soleil  parut  à  l'est  des  montagnes  que  je 
laissais  derrière  moi  ;  quelques  pitons  de  rochers  à 
l'occident  s'illuminaient  de  ses  premiers  feux  extrême- 
ment doux.  L'ombre  flottait  encore  sur  la  plaine, 
moitié  verte,  moitié  labourée,  et  d'où  s'élevait  une 
fumée,  comme  la  vapeur  des  sueurs  de  l'homme.  Le 
château  de  Salzbourg,  accroissant  le  sommet  du  mon- 
ticule qui  domine  la  ville,  incrustait  dans  le  ciel  bleu 
son  relief  blanc.  Avec  l'ascension  du  soleil,  émer- 
geaient, du  sein  de  la  fraîche  exhalaison  de  la  rosée, 
les  avenues,  les  bouquets  de  bois,  les  maisons  de  bri- 
ques rouges,  les  chaumières  crépies  d'une  chaux  écla- 
tante, les  tours  du  moyen  âge  balafrées  et  percées, 
vieux  champions  du  temps,  blessés  à  la  tête  et  à  la 
poitrine,  restés  seuls  debout  sur  le  champ  de  bataille 
des  siècles.  La  lumière  automnale  de  cette  scène  avait 
la  couleur  violette  des  veilleuses,  qui  s'épanouissent 
dans  cette  saison,  et  dont  les  prés  le  long  de  la  Saltz 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  339 

étaient  semés.  Des  bandes  de  corbeaux,  quittant  les 
lierres  et  les  trous  des  ruines,  descendaient  sur  les 
guérets  ;  leurs  ailes  moirées  se  glaçaient  de  rose  au 
reflet  du  matin. 

Fête  était  de  saint  Rupert,  patron  de  Salzbourg.  Les 
paysannes  allaient  au  marché,  parées  à  la  façon  de 
leur  village  :  leur  chevelure  blonde  et  leur  front  de 
neige  se  renfermaient  sous  des  espèces  de  casques 
d'or,  ce  qui  seyait  bien  à  des  Germaines.  Lorsque 
j'eus  traversé  la  ville,  propre  et  belle,  j'aperçus,  dans 
une  prairie,  deux  ou  trois  mille  hommes  d'infanterie; 
un  général,  accompagné  de  son  état-major,  les  pas- 
sait en  revue.  Ces  lignes  blanches  sillonnant  un  gazon 
vert,  les  éclairs  des  armes  au  jour  levant,  étaient  une 
pompe  digne  de  ces  peuples  peints  ou  plutôt  chantés 
par  Tacite  :  Mars  le  Teuton  offrait  un  sacrifice  à  l'Au- 
rore. Que  faisaient  dans  ce  moment  mes  gondoliers  à 
Venise  ?  Ils  se  réjouissaient  comme  des  hirondelles  après 
la  nuit  à  l'aube  renaissante  et  se  préparaient  à  raser 
la  surface  de  l'eau  ;  ensuite  viendront  les  joies  de  la 
nuit,  les  barcaroUes  et  les  amours.  A  chaque  peuple 
son  lot  :  aux  uns,  la  force  ;  aux  autres,  les  plaisirs  : 
les  Alpes  font  le  partage. 

Depuis  Salzbourg  jusqu'à  Linz,  campagne  plantu- 
reuse, l'horizon  à  droite  dentelé  de  montagnes.  Des 
futaies  de  pins  et  de  hêtres,  oasis  agrestes  et  pareil- 
les, s'entourent  d'une  culture  savante  et  variée.  Des 
troupeaux  de  diverses  sortes,  des  hameaux,  des  égli- 
ses, des  oratoires,  des  croix  meublent  et  animent  le 
paysage. 

Après  avoir  dépassé  le  rayon  de  la  fête  de  saint  Ru- 
pert (les  fêtes  chez  les  hommes  durent  peu  et  ne  vont 


340  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

pas  loin),  nous  trouvâmes  tout  le  monde  aux  champs, 
occupé  des  semailles  d'automne  et  de  la  récolte  des 
pommes  de  terre.  Ces  populations  rustiques  étaient 
mieux  vêtues,  plus  polies,  et  paraissaient  plus  heu- 
reuses que  les  nôtres.  Ne  troublons  point  l'ordre,  la 
paix,  les  vertus  naïves  dont  elles  jouissent,  sous  pré- 
texte de  leur  substituer  des  biens  politiques  qui  ne 
sont  ni  conçus  ni  sentis  de  la  même  manière  par  tous. 
L'humanité  entière  comprend  la  joie  du  foyer,  les  af- 
fections de  famille,  l'abondance  de  la  vie,  la  simpli- 
cité du  cœur  et  la  religion. 

Le  Français,  si  amoureux  des  femmes,  se  passe  très 
bien  d'elles  dans  une  multitude  de  soins  et  de  tra- 
vaux; l'Allemand  ne  peut  vivre  sans  sa  compagne;  il 
l'emploie  et  l'emmène  partout  avec  lui,  à  la  guerre 
comme  au  labour,  au  festin  comme  au  deuil. 

En  Allemagne,  les  bêtes  mêmes  ont  du  caractère 
tempéré  de  leurs  raisonnables  maîtres.  Quand  on 
voyage,  la  physionomie  des  animaux  est  intéressante 
à  observer.  On  peut  préjuger  les  mœurs  et  les  pas- 
sions des  habitants  d'une  contrée  à  la  douceur  ou  à 
la  méchanceté,  à  l'allure  apprivoisée  ou  farouche, 
à  l'air  de  gaieté  ou  de  tristesse  de  cette  partie  ani- 
mée de  la  création  que  Dieu  a  soumise  à  notre  em- 
pire. 

Un  accident  arrivé  à  la  calèche  me  força  de  m'ar- 
rèter  à  Woknabriick.  En  rôdant  dans  l'auberge,  une 
porte  de  derrière  me  donna  l'entrée  d'un  canal.  Par 
delà  s'étendaient  des  prairies  que  rayaient  des  pièces 
de  toile  écrue.  Une  rivière,  infléchie  sous  des  collines 
boisées,  servait  de  ceinture  à  ces  prairies.  Je  ne  sais 
quoi  me  rappela  le  village  de  Plancouët,  où  le  bon- 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  341 

heur  s'était  offert  à  moi  dans  mon  enfance.  Ombre  de 
mes  vieux  parents,  je  ne  vous  attendais  pas  sur  ces 
bords!  Vous  vous  rapprochez  de  moi,  parce  que  je 
m'approche  de  la  tombe,  votre  asile  ;  nous  allons  nous 
y  retrouver.  Ma  bonne  tante,  chantez- vous  encore  aux 
rives  du  Léthé  votre  chanson  de  YÉpervier  et  de  la 
Fauvette  ?  Avez- vous  rencontré  chez  les  morts  le  volage 
Trémigon,  comme  Didon  aperçut  Énée  dans  la  région 
des  mânes  ? 

Quand  je  partis  de  Woknabriick  le  jour  finissait  ;  le 
soleil  me  remit  entre  les  mains  de  sa  sœur:  double 
lumière  d'une  teinte  et  d'une  fluidité  indéfinissables. 
Bientôt  la  lune  régna  seule:  elle  avait  envie  de 
renouer  notre  entretien  des  forêts  de  Haselbach  ;  mais 
je  n'étais  pas  en  train  d'elle.  Je  lui  préférai  Vénus, 
qui  se  leva  à  deux  heures  du  matin  le  23;  elle  était 
belle  comme  parmi  ces  aurores  oîi  je  la  contemplais 
en  l'implorant  sur  les  mers  de  la  Grèce. 

Laissant  à  droite  et  à  gauche  force  mystères  de  bos- 
quets, de  ruisseaux,  de  vallées,  je  traversai  Lam- 
bach,  Wells  et  Neviban,  petites  villes  toutes  neuves 
avec  des  maisons  sans  toit,  à  l'italienne.  Dans  l'une  de 
ces  maisons  on  faisait  de  la  musique  ;  de  jeunes  fem- 
mes étaient  aux  fenêtres:  du  temps  des  Maroboduus,  * 
cela  ne  se  passait  pas  ainsi. 

Aux  villes  d'Allemagne,  les  rues  sont  larges,  alignées, 
comme  les  tentes  d'un  camp  ou  les  files  d'un  bataillon; 
les  marchés  sont  vastes,  les  places  d'armes  spacieuses  • 
on  a  besoin  de  soleil,  et  tout  se  passe  en  public. 

1.  Maroboduus  (et  non  Maraboduus,  comme  l'ont  imprimé  lei 
précédentes  éditions),  roi  des  Germains,  dont  il  est  parlé  au  lirr» 
•econd  des  Annales  de  Tacite. 


342  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

Dans  les  villes  d'Italie,  les  rues  sont  étroites  et  tor- 
tueuses, les  marchés  petits,  les  places  d'armes  res- 
serrées :  on  a  besoin  d'ombre,  et  tout  se  passe  en 
secret. 

A  Linz,  mon  passe-port  fut  visé  sans  difficulté. 

24  et  25  septembre  1833. 

Je  passai  le  Danube  à  trois  heures  du  matin  :  je  lui 
avais  dit  en  été  ce  que  je  ne  trouvais  plus  à  lui  dire 
en  automne  ;  il  n'en  était  plus  aux  mêmes  ondes,  ni 
moi  aux  mêmes  heures.  Je  laissai  loin  sur  ma  gauche 
mon  bon  village  de  Waldmûnchen,  avec  ses  troupeaux 
de  porcs,  le  berger  Eumée  et  la  paysanne  qui  me 
regardait  par-dessus  l'épaule  de  son  père.  La  fosse 
du  mort  dans  le  cimetière  aura  été  comblée  ;  le  décédé 
est  mangé  par  quelques  milliers  de  vers  pour  avoir 
eu  l'honneur  d'être  homme. 

M.  et  Madame  de  BaufTremont,  arrivés  à  Linz,  me 
devançaient  de  quelques  heures  ;  ils  étaient  eux- 
mêmes  précédés  de  quelques  royalistes  :  porteurs  de 
message  de  paix,  ils  croyaient  Madame  cheminant 
tranquillement  derrière  eux,  et  moi  je  les  suivais  tous 
comme  la  Discorde,  avec  des  nouvelles  de  guerre. 

La  princesse  de  Bauffremont,  née  Montmorency, 
allait  à  Butschirad*  complimenter  des  rois  de  France 
nés  Bourbons  :  rien  de  plus  naturel. 

Le  25,  à  la  nuit  tombante,  j'entrai  dans  des  bois. 
Des  corneilles  criaient  en  l'air  ;  leurs  épaisses  volée 
tournoyaient  au-dessus  des  arbres  dont  elles  se  pré 

1.  Pendant  l'été  et  une  partie  de  l'automne,  la  famille  royale 
habitait  Butschirad,  triste  et  solitaire  résidence  située  dans  un 
pays  morne  et  désole,  k  cinq  heures  à  peu  près  de  Prague. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  343 

paraient  à  couronner  la  cime.  Voilà  que  je  retournai 
à  ma  première  jeunesse  :  je  revis  les  corneilles  du 
mail  de  Combourg  ;  je  crus  reprendre  ma  vie  de  fa- 
mille dans  le  vieux  château  :  ô  souvenirs,  vous  tra- 
versez le  cœur  comme  un  glaive  1  ô  ma  Lucile,  bien 
des  années  nous  ont  séparés  !  maintenant  la  foule  de 
mes  jours  a  passé,  et,  en  se  dissipant,  me  laisse  mieux 
voir  ton  image. 

J'étais  de  nuit  à  Thabor  :  sa  place,  environnée  d'ar- 
cades, me  parut  immense  ;  mais  le  clair  de  lune  est 
menteur. 

Le  26  au  matin, une  brume  nous  couvrit  de  sa  soli- 
tude sans  limite.  Vers  les  dix  heures,  il  me  sembla 
que  je  passais  entre  deux  lacs.  Je  n'étais  plus  qu'à 
quelques  lieues  de  Prague. 

La  brouée  se  leva.  Les  approches  par  la  route  de 
Linz  sont  plus  vivantes  que  par  le  chemin  de  Ratis- 
bonne  ;  le  paysage  est  moins  plat.  On  aperçoit  des 
villages,  des  châteaux  avec  des  futaies  et  des  étangs. 
Je  rencontrai  une  femme  à  figure  pieuse  et  résignée, 
accablée  sous  le  poids  d'une  énorme  hotte  ;  deux 
vieilles  marchandes  étalent  quelques  pommes  au  bord 
d'un  fossé  ;  une  jeune  fille  et  un  jeune  homme  assis 
sur  la  pelouse,  le  jeune  homme  fumant,  la  jeune  fille 
gaie,  le  jour  auprès  de  son  ami,  la  nuit  dans  ses 
bras  ;  des  enfants  à  la  porte  d'une  chaumière  jouant 
avec  des  chats  ou  conduisant  des  oies  au  pâtis  ;  des 
dindons  en  cage  se  rendant  à  Prague  comme  moi 
pour  la  majorité  de  Henri  V;  puis  un  berger  sonnant 
de  sa  trompe,  tandis  que  Hyacinthe,  Baptiste,  le  cicé- 
rone de  Venise  et  mon  excellence,  nous  cahotions 
dans  notre  calèche  rapiécetée  :   voilà  les  destinées  de 


344  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

la  vie.  Je  ne  donnerais  pas  un  patard  de  la  meil- 
leure. 

La  Bohême  ne  m'offrait  plus  rien  de  nouveau  ;  mes 
idées  étaient  fixées  sur  Prague. 

Prague,  29  septembre  1833. 

Le  surlendemain  de  mon  arrivée  à  Prague  j'envoyai 
Hyacinthe  porter  une  lettre  à  madame  la  duchesse  de 
Berry,  que  selon  mes  calculs  il  devait  rencontrer  à 
Trieste.  Cette  lettre  disait  à  la  princesse:  «  que  j'avais 
a  trouvé  la  famille  royale  partant  pour  Leoben,  que 
«  de  jeunes  Français  étaient  arrivés  pour  l'époque  delà 
«  majorité  de  Henri  et  que  le  roi  leur  échappait,  que 
«  j'avais  vu  madame  la  dauphine,  qu'elle  m'avait  in- 
«  vite  à  me  rendre  immédiatement  à  Butschirad,  où 
«  Charles  X  se  trouvait  encore  ;  que  je  n'avais  point 
«  vu  Mademoiselle  parce  qu'elle  était  un  peu  souf- 
«  frante,  qu'on  m'avait  fait  entrer  dans  sa  chambre 
«  dont  les  volets  étaient  fermés,  qu'elle  m'avait  tendu 
«  dans  l'ombre  sa  main  brûlante  en  me  priant  de  les 
«  sauver  tous  ; 

«  Que  je  m'étais  rendu  à  Butschirad,  que  j'avais  vu 
m  M.  de  Blacas  et  causé  avec  lui  sur  la  déclaration  de 
a  la  majorité  de  Henri  V  ;  qu'introduit  dans  la  cham- 
«  bre  du  roi,  je  l'avais  trouvé  endormi,  et  que,  lui 
«  ayant  ensuite  présenté  la  lettre  de  madame  la  du- 
«  chesse  de  Berry,  il  m'avait  paru  fort  animé  contre 
«  mon  auguste  cliente  ;  que,  du  reste,  le  petit  acte 
«  rédigé  par  moi  sur  la  majorité  avait  paru  lui 
«  plaire.  » 

La  lettre  se  terminait  par  ce  paragraphe  : 

«  Maintenant,  Madame,  je  ne  dois  pas  vous  cacher 


LE   FOSSOYEUR   SE   ¥¥ALË)îiUWC&IEM 


Garnier  frères  Editeurs 


MÉMOIRES    D  OUTRE-TOMBE  ^45 

«  qu'il  y  a  beaucoup  de  mal  ici.  Nos  ennemis  pour- 
«  raient  rire  s'ils  nous  voyaient  nous  disputer  une 
«  royauté  sans  royaume,  un  sceptre  qui  n'est  que  le 
«  bâton  sur  lequel  nous  appuyons  nos  pas  dans  le 
«  pèlerinage  peut-être  long  de  notre  exil.  Tous  les  in- 
«  convénients  sont  dans  l'éducation  de  votre  fils,  et 
«  je  ne  vois  aucune  chance  pour  qu'elle  soit  changée. 
«  Je  retourne  au  milieu  des  pauvres  que  madame  de 
«  Chateaubriand  nourrit  ;  là,  je  serai  toujours  à  vos 
«  ordres.  Si  jamais  vous  deveniez  maîtresse  absolue 
«  de  Henri,  si  vous  persistiez  à  croire  que  ce  dépôt 
«  précieux  puisse  être  remis  entre  mes  mains,  je  se- 
«  rais  aussi  heureux  qu'honoré  de  lui  consacrer  le 
«  reste  de  ma  vie,  mais  je  ne  pourrais  me  charger 
«  d'une  aussi  effrayante  responsabilité  qu'à  la  condi- 
«  tion  d'être,  sous  vos  conseils,  entièrement  libre 
«  dans  mes  choix  et  dans  mes  idées,  et  placé  sur  un 
«  sol  indépendant,  hors  du  cercle  des  monarchies 
«  absolues.  » 

Dans  la  lettre  était  renfermée  cette  copie  de  mon 
projet  de  la  déclaration  de  la  majorité: 

c  Nous,  Henri  V  du  nom,  arrivé  à  l'âge  où  les  lois 
«  du  royaume  fixent  la  majorité  de  l'héritier  du  trône, 
«  voulons  que  le  premier  acte  de  cette  majorité  soit 
«  une  protestation  solennelle  contre  l'usurpation  de 
«  Louis-Philippe,  duc  d'Orléans.  En  conséquence,  et 
«  de  l'avis  de  notre  conseil,  nous  avons  fait  le  présent 
«  acte  pour  le  maintien  de  nos  droits  et  de  ceux  des 
«  Français.  Donné  le  trentième  jour  de  septembre  de 
«  l'an  de  grâce  mil  huit  cent  trente-trois.  » 


346  MÉMOIRES    D  OUTRE-TOMBE 

Prague,  30  septembre  1833. 

Ma  lettre  à  madame  la  duchesse  de  Berry  indi- 
quait les  faits  généraux,  mais  elle  n'entrait  pas  dans 
les  détails. 

Quand  je  vis  madame  de  Gontaut,  au  milieu  des 
malles  à  moitié  faites  et  des  vaches  ouvertes,  elle  se 
jeta  à  mon  cou,  et  en  sanglotant  :  «  Sauvez-moi  ! 
Sauvez-nous!  disa:  elle.  — Et  de  quoi  vous  sauver, 
madame?  J'arrive,  je  ne  sais  rien  de  rien.  »  Hradschin 
était  désert;  on  eût  dit  des  journées  de  Juillet  et  de 
l'abandon  des  Tuileries,  comme  si  les  révolutions  s'at- 
chaient  aux  pas  de  la  race  proscrite. 

Des  jeunes  gens  viennent  féliciter  Henri  sur  le 
jour  de  sa  majorité*  ;  plusieurs   sont   sous  le  coup 

1.  La  majorité  des  rois  de  France  était  fixée,  par  les  anciennes 
lois  de  la  monarchie,  à  l'âge  de  quatorze  ans  commencés  :  ce  fut 
le  souvenir  de  cette  loi  qui  décida  plusieurs  centaines  de  Fran- 
çais à  venir  à  la  fois,  à  cinq  cents  lieues  de  leur  pays,  visiter 
l'exil  de  la  branche  aînée  des  Bourbons.  Il  y  avait  dans  cette 
manifestation  quelque  chose  d'hostile  à  la  dynastie  nouvelle.  Le 
gouvernement  de  Juillet  ne  se  fit  donc  pas  faute  —  et,  après 
tout,  c'était  assez  naturel,  —  de  susciter  aux  voyageurs  quelques 
tracasseries.  Il  obtint  du  gouvernement  autrichien  qu'un  assez 
grand  nombre  d'entre  eux  fussent  ramenés  aux  frontières.  A 
Francfort,  à  Munich,  les  chargés  d'affaires  du  roi  Louis-Philippe 
refusèrent  les  visas  nécessaires;  à  Pilsen  et  à  Waldmûnchen,  il 
y  en  eut  plusieurs  de  retenus,  comme  aussi  à  Mayence  etàEgra. 
Cette  petite  manifestation  était,  d'ailleurs,  presque  aussi  mal  vue 
à  Prague  qu'à  Paris.  Le  roi  Charles  X  et  son  fils  le  Dauphin 
avaient  abdiqué  à  Rambouillet,  et  ils  ne  songeaient  point  à  re 
tirer  cette  abdication  ;  seulement,  pour  maintenir  l'irresponsabi- 
lité morale  du  duc  de  Bordeaux,  et  aussi  pour  rendre  plus 
aisés  les  rapports  de  l'exil  avec  les  cabinets,  et  en  particulier 
avec  celui  de  Vienne,  ils  voulaient  conserver,  sur  la  terre  étran- 
gère, un  titre  qui  leur  semblait  inséparable  de  celui  de  chefs  de 
Ift  famille  de  Bourbon.  Le  voyage   des  jeunes  Français  venos 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  347 

d'un  arrêt  de  mort  :  quelques-uns,  blessés  dans  la 
Vendée»,  presque  tous  pauvres,  ont  été  obligés  de  se 
cotiser  pour  être  à  même  de  porter  jusqu'à  Prague 
l'expression  de  leur  fidélité.  Aussitôt  un  ordre  leur 
ferme  les  frontières  de  la  Bohême.  Ceux  qui  par- 
viennent à  Butschirad  ne  sont  reçus  qu'après  les 
plus  grands  efforts  ;  l'étiquette  leur  barre  le  passage, 
comme  MM.  les  gentilshommes  de  la  chambre  défen- 
daient à  Saint-Cloud  la  porte  du  cabinet  de  Charles  X 
tandis  que  la  révolution  entrait  par  les  fenêtres.  On 
déclare  à  ces  jeunes  gens  que  le  roi  s'en  va,  qu'il  ne 
sera  pas  à  Prague  le  29.  Les  chevaux  sont  commandés, 
la  famille  royale  plie  bagage.  Si  les  voyageurs  obtien- 
nent enfin  la  permission  de  prononcer  à  la  hâte  un 
compliment,  on  les  écoute  avec  crainte.  On  n'off're  pas 
un  verre  d'eau  à  la  petite  troupe  fidèle  ;  on  ne  la 
prie  pas  à  la  table  de  l'orphelin  qu'elle  est  venue  cher- 
cher de  si  loin  ;  elle  est  réduite  à  boire  dans  un  cabaret 
à  la  santé  de  Henri.  On  fuit  devant  une  poignée  de 
Vendéens,  comme  on  s'est  dispersé  devant  une  cen- 
taine de  héros  de  Juillet. 

Et  quel  est  le  prétexte  de  ce  sauve  qui  peut  ?  On 
va  au-devant  de  madame  la  duchesse  de  Berry,  on 
donne  à  la  princesse  un  rendez-vous  sur  un   grand 

pour  saluer  Henri  de  France,  le  jour  où  il  entrait  dans  sa  qua 
torzième  année,  pouvait  déranger  ces  arrangements  particuliers 
de  l'exil.  Il  n'était  donc  pas  pour  plaire  au  vieux  roi  et  à  son 
fils.  De  là  les  petits  incidents  que  notera  tout  à  l'heure  l'auteur 
des  Mémoires. 

1.  «  Il  y  avait  parmi  les  visiteurs  de  Prague  des  Vendéens 
dont  les  blessures  n'étaient  [pas  fermées,  et  jusqu'à  huit  contu- 
maces, qui  avaient  dérobé  par  la  fuite  leurs  têtes  à  un  arrêt  de 
mort.  •  (Alfred  Nellemeni;  Henri  de  France,  tome  1,  page 
264.) 


348  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

chemin  pour  la  montrer  à  la  dérobée  à  sa  fille  et  à 
son  fils.  N'est-elle  pas  bien  coupable  ?  elle  s'obstine 
à  réclamer  pour  Henri  un  titre  vain.  Pour  se  tirer  de 
la  position  la  plus  simple,  on  étale  aux  yeux  de  l'Au- 
triche et  de  la  France  (si  toutefois  la  France  aperçoit 
ces  néantises)  un  spectacle  qui  rendait  la  légitimité, 
déjà  trop  ravalée,  la  désolation  de  ses  amis  et  l'objet 
de  la  calomnie  de  ses  ennemis. 

Madame  la  dauphine  sent  les  inconvénients  de  l'é- 
ducation de  Henri  V,  et  ses  vertus  s'en  vont  en  lar- 
mes, comme  le  ciel  tombe  la  nuit  en  rosée.  Le  court 
instant  d'audience  qu'elle  m'accorda  ne  lui  permit  pas 
de  me  parler  de  ma  lettre  de  Paris  du  30  juin  ;  elle 
avait  l'air  touchée  en  me  regardant. 

Dans  les  rigueurs  mêmes  de  la  Providence,  un  moyen 
de  salut  semblait  se  cacher  :  l'expatriation  sépare 
l'orphelin  de  ce  qui  menaçait  de  le  perdre  aux  Tuile- 
ries ;  à  l'école  de  l'adversité,  il  aurait  pu  être  élevé 
sous  la  direction  de  quelques  hommes  du  nouvel 
ordre  social,  habiles  à  l'instruire  de  la  royauté  nou- 
velle. Au  lieu  de  prendre  ces  maîtres  du  moment, 
loin  d'améliorer  l'éducation  de  Henri  V,  on  la  rend 
plus  fatale  par  l'intimité  que  produit  la  vie  res- 
serrée en  famille  :  dans  les  soirées  d'hiver,  des  vieil- 
lards, tisonnant  les  siècles  au  coin  du  feu,  enseignent 
à  l'enfant  des  jours  dont  rien  ne  ramènera  le  soleil; 
ils  lui  transforment  les  chroniques  de  Saint-Denis 
en  contes  de  nourrice  ;  les  deux  premiers  barons 
de  l'âge  moderne,  la  Liberté  et  YÉgaliié,  sauraient 
bien  forcer  Henri  sans  terre  à  donner  une  grande 
charte. 

La  dauphine  m'avait   engagé  à  faire  la  course  de 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  349 

Butschirad.  MM.  Dufougerais  '  et  Nugent*  me  menè- 
rent en  ambassade  chez  Charles  X  le  soir  même  de 

1.  Alfred-Xavier,  baron  Dufougerais  (1804-1874).  Son  grand- 
père,  Daniel-François,  avait  été  fusillé  à  Angers  en  1793  comme 
royaliste  ;  son  père,  Benjamin-François,  directeur  de  la  Caisse 
d'amortissement  et  des  dépôts  et  consignations,  avait  été  député 
au  Corps  législatif  de  1811  à  1815,  et  membre  de  la  Chambre  des 
députés  de  1815  à  1818.  Alfred  Dufougerais  était  avocat  au  bar- 
reau de  Paris,  lorsqu'il  devint  en  1828  l'un  des  propriétaires  et 
l'un  des  rédacteurs  de  la  Quotidienne.  Au  mois  d'avril  1831,  il 
se  rendit  acquéreur  de  la  Mode,  revue  du  monde  élégant,  créée 
en  1829  par  Emile  de  Girardin,  qui  en  avait  fait  un  simple  jour- 
nal de  salons,  ne  s'occupant  pas  de  politique,  mais  de  mode,  de 
littérature  et  de  beaux-arts.  Le  nouveau  propriétaire  la  trans- 
forma en  revue  politique  ;  il  lui  laissa  son  article  et  ses  gra- 
vures de  modes,  pour  justifier  le  titre  et  pour  ne  pas  perdre  le 
bénéfice  de  celte  spécialité;  mais,  en  même  temps,  elle  devenait 
entre  ses  mains  une  arme  de  guerre  contre  la  monarchie  de 
Juillet.  Sans  être  précisément  un  écrivain,  Alfred  Dufougerais 
avait,  à  un  degré  rare,  l'instinct  du  journaliste,  et,  sous  sa  direc- 
tion, la  Mode  eut  vite  fait  de  prendre  le  premier  rang  à  l'avant- 
garde  de  la  presse  royaliste.  Au  mois  de  septembre  1834,  l'alté- 
ration de  sa  santé  l'obligea  de  céder  la  propriété  de  son  journal 
k  un  ancien  receveur  particulier  des  finances,  M.  Gouze,  qui 
confia  la  rédaction  en  chef  à  Edouard  Mennechet,  poète  et  pro- 
sateur de  talent,  ancien  «secrétaire  de  la  Chambre  du  roi  Charles  X. 
Doué  d'un  vrai  talent  de  parole,  Alfred  Dufougerais  préférait 
les  luttes  du  barreau  à  celles  de  la  presse.  Dans  le  procès  de 
Chateaubriand,  il  défendit  le  gérant  de  la  Mode,  et  son  plai- 
doyer se  fit  remarquer,  même  à  côté  de  celui  de  Berryer.  A  peu 
de  temps  de  là,  il  défendait  les  Vendéens  devant  la  Cour  d'as- 
sises de  Niort.  Il  devint  bientôt  l'avocat  en  titre  des  journaux 
royalistes  en  province  comme  à  Paris.  A  Laval,  il  fit  acquitter 
trois  fois  Y  Indépendant  de  l'Ouest,  ce  qui  lui  valut  d'obtenir 
dans  la  Mayenne,  aux  élections  de  1848,  plus  de  30,000  voix.  Il 
n'avait  pas  été  nommé  cependant.  Aux  élections  de  la  Législa- 
tive, l'année  suivante,  il  fut  envoyé  à  la  Chambre  par  le  dépar- 
tement de  la  Vendée.  11  vota  constamment  avec  la  droite  et  ren- 
tra dans  la  vie  privée  au  2  décembre  1851. 

2.  Le  vicomte  Charles  de  Nugent,  rédacteur  du  Revenant  et 
de  la  Mode,  prosateur  et  poète,  auteur  d'un  joli  recueil  d« 
Pensées.  11  a  écrit  le  récit  de  son  voyage  à  Prague. 


350  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

mon  arrivée  à  Prague,  A  la  tête  de  la  députation  des 
jeunes  gens,  ils  allaient  acheverles  négociations  com- 
mencées au  sujet  de  la  présentation.  Le  premier,  im- 
pliqué dans  mon  procès  devant  la  cour  d'assises, 
avait  plaidé  sa  cause  avec  beaucoup  d'esprit  ;  le  se- 
cond sortait  de  subir  un  emprisonnement  de  huit 
mois  pour  délit  de  presse  royaliste.  L'auteur  du 
Génie  du  Christianisme  eut  donc  l'honneur  de  se  rendre 
auprès  du  roi  très  chrétien  assis  dans  une  calèche 
de  place,  entre  l'auteur  de  la  Mode  et  l'auteur  du  Re- 
venant. 

Prague,  30  septembre  1833. 

Butschirad  est  une  villa  du  grand-duc  de  Toscane 
à  environ  six  lieues  de  Prague,  sur  la  route  de  Carls- 
bad.  Les  princes  autrichiens  ont  leurs  biens  patri- 
moniaux dans  leur  pays,  et  ne  sont,  au  delà  des  Alpes, 
que  des  possesseurs  viagers:  ils  tiennent  l'Italie  à 
ferme.  On  arrive  à  Butschirad  par  une  triple  allée 
de  pommiers.  La  villa  n'a  aucune  apparence  ;  elle 
ressemble,  avec  ses  communs,  à  une  belle  métai- 
rie, et  domine  au  milieu  d'une  plaine  nue  un  ha- 
meau mélangé  d'arbres  verts  et  d'une  tour.  L'inté- 
rieur de  l'habitation  est  un  contre-sens  italien,  sous 
le  50*  degré  de  latitude  :  de  grands  salons  sans  che- 
minées et  sans  poêles.  Les  appartements  sont  tris- 
tement enrichis  de  la  dépouille  de  Holy-Rood.  Le 
château  de  Jacques  II,  que  remeubla  Charles  X,  a 
fourni  par  déménagement  à  Butschirad  les  fauteuils 
et  les  tapis. 

Le  roi  avait  la  fièvre  et  était  couché  lorsque  j'arrivai 
à  Butschirad,  le  27,  à  huit  heures  du  soir.  M.  de  Bla- 


MÉMOIRES    D  OUTRE-TOMBE  351 

cas  me  fît  entrer  dans  lachambre  de  Charles  X,  comme 
je  le  disais  à  la  duchesse  de  Berry.  Une  petite  lampe 
brûlait  sur  la  cheminée  ;  je  n'entendais  dans  le  si- 
lence des  ténèbres  que  la  respiration  élevée  du  trente- 
cinquième  successeur  de  Hugues  Capet.  0  mon  vieux 
roi  I  votre  sommeil  était  pénible  ;  le  temps  et  l'adver- 
sité, lourds  cauchemars,  étaient  assis  sur  votre  poi- 
trine. Un  jeune  homme  s'approcherait  du  lit  de  sa 
jeune  épouse  avec  moins  d'amour  que  je  ne  me  sen- 
tis de  respect  en  marchant  d'un  pied  furtif  vers  votre 
couche  solitaire.  Du  moins,  je  n'étais  pas  un  mau- 
vais songe  comme  celui  qui  vous  réveilla  pour  aller 
voir  expirer  votre  fils  !  Je  vous  adressais  intérieure- 
ment ces  paroles  que  j*3  n'aurais  pu  prononcer  tout 
haut  sans  fondre  en  larmes  :  «  Le  ciel  vous  garde  de 
«  de  tout  mal  avenir!  Dormez  en  paix  ces  nuits  avoi- 
«  sinant  votre  dernier  sommeil  I  Assez  longtemps  vos 
«  vigiles  ont  été  celles  de  la  douleur.  Que  ce  lit  d'exil 
«  perde  sa  dureté  en  attendant  la  visite  de  Dieu  ! 
«  lui  seul  peut  rendre  légère  à  vos  os  la  terre  étran- 
«  gère.  » 

Oui,  j'aurais  donné  avec  joie  tout  mon  sang  pour 
rendre  la  légitimité  possible  à  la  France.  Je  m'étais 
figuré  qu'il  en  serait  de  la  vieille  royauté  ainsi  que  de  la 
verge  desséchée  d'Aaron  :  enlevée  du  temple  de  Jéru- 
salem, elle  reverdit  et  porta  les  fleurs  de  l'amandier, 
symbole  du  renouvellement  de  l'alliance.  Je  ne  m'é- 
tudie point  à  étouffer  mes  regrets,  à  retenir  les  larmes 
dont  je  voudrais  effacer  la  dernière  trace  des  royales 
douleurs.  Les  mouvements  que  j'éprouve  en  sens 
divers,  au  sujet  des  mêmes  personnes,  témoignent  de 
la  sincérité  avec  laquelle  ces  Mémoires  sont  écrits. 


352  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

Dans  Charles  X,  l'homme  m'attendrit,  le  monarqut 
me  blesse  :  je  me  laisse  aller  à  ces  deux  impressions 
à  mesure  qu'elles  se  succèdent  sans  chercher  à  les 
concilier. 

Le  28  septembre,  après  que  Charles  X  m'eut  reçu 
le  matin  au  bord  de  son  lit,  Henri  Vme  fit  appeler: 
je  n'avais  pas  demandé  à  le  voir.  Je  lui  dis  quelques 
mots  graves  sur  sa  majorité  et  sur  ces  loyaux  Fran- 
çais dont  l'ardeur  lui  avait  offert  des  éperons  d'or. 

Au  surplus,  il  est  impossible  d'être  mieux  traité 
que  je  ne  le  fus.  Mon  arrivée  avait  jeté  l'alarme  ;  on 
craignait  le  rendu  compte  de  mon  voyage  à  Paris. 
Pour  moi  donc  toutes  les  attentions  ;  le  reste  était  né- 
gligé. Mes  compagnons,  dispersés,  mourants  de  faim 
et  de  soif,  erraient  dansles  corridors,  les  escaliers,  les 
cours  du  château,  au  milieu  de  l'effarade  des  maîtres 
du  logis  et  des  apprêts  de  leur  évasion.  On  entendait 
des  jurements  et  des  éclats  de  rire. 

La  garde  autrichienne  s'émerveillait  de  ces  indivi- 
dus à  moustaches  et  en  habit  bourgeois  ;  elle  les  soup- 
çonnait d'être  des  soldats  français  déguisés,  avisant 
à  s'emparer  delà  Bohême  par  surprise. 

Durant  cette  tempête  au  dehors,  Charles X  me  disait 
au  dedans  :  «  Je  me  suis  occupé  de  corriger  l'acte  de 
«  mon  gouvernement  à  Paris.  Vous  aurez  pour  collègue 
«  M.  de  Villèle,  comme  vous  l'avez  demandé,  le  mar- 
«  quis  de  La  Tour-Maubourg  et  le  chancelier.  *  » 

1.  Le  marquis  de  Pastoret.  Pair  de  France,  ministre  d'Etat  et 
membre  du  Conseil  privé,  il  avait  été  appelé  aux  fonctions  de 
Chancelier  de  France,  en  1829,  à  la  place  de  M.  Dambray.  Après 
la  Révolution  de  Juillet,  il  s'était  démis  de  toutes  ses  fonctions; 
mais,  pour  Charles  X,  il  était  toujours  resté  le  Chancelier.  Il 
devint,  en  iS34,  tuteur  des  enfants  du  duc  de  Berry,  charge  i 


MEMOIRES    D'OUTRE-TOMBE  353 

Je  remerciai  le  roi  de  ses  bontés,  en  admirant  les 
illusions  de  ce  monde.  Quand  la  société  croule,  quand 
les  monarchies  finissent,  quand  la  face  de  la  terre  se 
renouvelle,  Charles  établit  à  Prague  un  gouverne- 
ment en  France,  de  \avis  de  son  conseil  entendu.  Ne 
nous  raillons  pas  trop:  qui  de  nous  n'a  sa  chimère?  qui 
de  nous  ne  donne  la  becquée  à  de  naissantes  espéran- 
ces? qui  de  nous  n'a  son  gouvernement  in  petto,  deVavis 
de  ses  passions  entendues?  La  moquerie  m'irait  mal  à 
moi  l'homme  aux  songes.  Ces  Mémoires,  que  je  bar- 
bouille en  courant,  ne  sont-ils  pas  mon  gouvernement^ 
de  Yavis  de  ma  vanité  entendue?  Ne  crois-je  pas  très 
sérieusement  parler  à  l'avenir,  aussi  peu  à  ma  dispo- 
sition que  la  France  aux  ordres  de  Charles  X? 

Le  cardinal  Latil,  ne  se  voulant  pas  trouver  dans  la 
bagarre,  était  allé  passer  quelques  jours  chez  le  du** 
de  Rohan.  M.  de  Foresta  *  passait  mystérieusement 
un  portefeuille  sous  le  bras  ;  madame  de  Bouille  me 
faisait  des  révérences  profondes,  comme  une  per- 
sonne départi,  avec  des  yeux  baissés  qui  voulaient 

laquelle  il  s'employa  avec  beaucoup  de  dévouement,  malgré  son 
grand  âge. 

1.  Foresta  (Marie- Joseph,  marquis  de)  avait  été,  sous  la  Restau, 
ration,  préfet  de  divers  départements  et  gentilhomme  honoraire 
de  la  ehambre  du  roi.  Esprit  cultivé,  fin  et  délicat,  il  avait  fait, 
bien  jeune  encore,  ses  preuves  littéraires.  A  l'âge  de  vingt-deux 
ans,  il  avait  publié  et  dédié  à  la  duchesse  de  Berry  deux  volumes 
tout  remplis  d'aperçus  ingénieux,  de  récits  charmants  et  de  ré- 
flexions d'une  maturité  précoce,  intitulés  :  Lettres  sur  la  Sicile. 
Jusqu'à  sa  mort,  arrivée  le  11  février  1858,  il  resta  attaché  à  la 
personne  du  comte  de  Chambord.  C'était  le  type  accompli  du 
gentilhomme  chrétien.  Voyez  sur  lui  les  premiers  chapitres  de 
l'ouvrage  du  P.  de  Chazournes  sur  Albéric  de  Foresta,  de  la 
Compagnie  de  Jésus,  fondateur  des  Ecoles  apostoliques.  Un  to- 
lume  in-iS,  1880. 

VI.  23 


354  MÉMOIRES    D'OUTRE-TOMBE 

voir  à  travers  leurs  paupières;  M.  la  Villate  s'atten- 
dait à  recevoir  son  congé  ;  il  n'était  plus  question  de 
M.  Barrande,  qui  se  flattait  de  rentrer  en  grâce  et 
séjournait  dans  un  coin  à  Prague. 

J'allai  faire  ma  cour  au  dauphin.  Notre  conversa- 
tion  fut  brève: 

«  Comment  Monseigneur  se  trouve-t-il  à  Butschi- 
rad? 

—  Vieillottant. 

—  C'est  comme  tout  le  monde,  Monseigneur. 

—  Et  votre  femme  ? 

—  Monseigneur,  elle  a  mal  aux  dents, 

—  Fluxion? 

—  No'i,  Monseigneur:  temps. 

—  Vous  dînez  chez  le  roi  ?  Nous  nous  reverrons.  » 
Et  nous  nous  quittâmes. 

Prague,  28  et  29  septembre  1833. 

Je  me  trouvai  libre  à  trois  heures:  on  dînait  à  six. 
Ne  sachant  que  devenir,  je  me  promenai  dans  les 
allées  de  pommiers  dignes  de  la  Normandie.  La  récolte 
du  fruit  de  ces  faux  orangers  s'élève  dans  les  bonnes 
années  à  la  somme  de  dix-huit  mille  francs.  Les  cal- 
villes s'exportent  en  Angleterre.  On  n'en  fait  point  de 
cidre,  le  monopole  de  la  bière  en  Bohême  s'y  oppose. 
Selon  Tacite,  les  Germains  avaient  des  mots  pour 
signifier  le  printemps,  l'été  et  l'hiver;  ils  n'en  avaient 
point  pour  exprimer  l'automne,  dont  ils  ignoraient  le 
nom  et  les  présents:  nomen  ac  bona  ignorantur. 
Depuis  le  temps  de  Tacite^  il  leur  est  arrivé  une  Po- 
mone. 

Accablé  de  fatigue,  je  m'assis  sur  les  échelons  d'une 


MÉMOIRES   D'OUTRE-TOMBE  335 

échelle  appuyée  contre  le  tronc  d'un  pommier.  J'étais 
ià  dans  Yœil-de-bœuf  du  château  de  Butschirad,  ou  au 
balustre  de  la  chambre  du  conseil.  En  regardant  le 
toit  qui  couvrait  la  triple  génération  de  mes  rois,  je 
me  rappelais  ces  plaintes  du  J/aoua/ arabe:  «  Ici  nous 
«  avons  vu  disparaître  sous  l'horizon  les  étoiles  que 
«  nous  aimons  à  voir  se  lever  sous  le  ciel  de  notre 
«  patrie.  » 

Plein  de  ces  tristes  idées,  je  m'endormis.  Une  voix 
douce  me  réveilla.  Une  paysanne  bohème  venait 
cueillir  des  pommes;  avançant  la  poitrine  et  relevant 
la  tète,  elle  me  faisait  une  salutation  slave  avec  un 
sourire  de  reine  ;  je  pensai  tomber  de  mon  juchoir:  je 
lui  dis  en  français:  «  Vous  êtes  bien  belle;  je  vous 
remercie I  »  Je  vis  à  son  air  qu'elle  m'avait  compris: 
les  pommes  sont  toujours  pour  quelque  chose  dans 
mes  rencontres  avec  les  Bohémiennes.  Je  descendis 
de  mon  échelle  comme  un  de  ces  condamnés  des  temps 
féodaux,  délivré  par  la  présence  d'une  jeune  femme. 
Pensant  à  la  Normandie,  à  Dieppe,  à  Fervacques,  à  la 
mer,  je  repris  le  chemin  du  Trianon  de  la  vieillesse 
de  Charles  X. 

On  se  mit  à  table,  à  savoir:  le  prince  et  la  princesse 
de  Bauffremont,  le  duc  et  la  duchesse  de  Narbonne, 
M.  de  Blacas,  M.  de  Damas,  M.  O'Hégerty,  moi,  M.  le 
dauphin  et  Henri  V  ;  j'aurais  mieux  aimé  y  voir  les 
jeunes  gens  que  moi.  Charles  X  ne  dîna  point;  il  se 
soignait,  afin  d'être  en  état  de  partir  le  lendemain.  Le 
banquet  fut  bruyant,  grâce  au  parlage  du  jeune  prince: 
il  ne  cessa  de  discourir  de  sa  promenade  à  cheval,  de 
son  cheval,  des  frasques  de  son  cheval  sur  le  gazon, 
des  ébrouements  de  son  cheval  dans  les  terres  labou- 


356  MÉMOIRES    D'0UTRE-T0J13E 

rées.  Cette  conversation  était  bien  naturelle,  et  j'en 
étais  cependant  affligé;  j'aimais  mieux  notre  ancien 
entretien  sur  les  voyages  et  sur  l'histoire. 

Le  roi  vint  et  causa  avec  moi.  Il  me  complimenta 
de  rechef  sur  la  note  de  majorité  ;  elle  lui  plaisait  parce 
que,  laissant  de  côté  les  abdications  comme  chose 
consommée,  elle  n'exigeait  d'autre  signature  que 
celle  de  Henri,  et  ne  ravivait  aucune  blessure.  Selon 
Charles  X,  la  déclaration  serait  envoyée  de  Vienne  à 
M.  Pastoret  avant  mon  retour  en  France;  je  m'incli- 
nai avec  un  sourire  d'incrédulité.  Sa  Majesté,  après 
m'avoir  frappé  l'épaule  selon  sa  coutume  :  «  Chateau- 
«  briand,  oîi  allez-vous  à  présent  ?  —  Tout  bêtement  à 
«  Paris,  sire.  —  Non,  non,  pas  bêtement,  »  reprit  le 
roi,  cherchant  avec  une  sorte  d'inquiétude  le  fond  de 
ma  pensée. 

On  apporta  les  journaux;  le  dauphin  s'empara  des 
gazettes  anglaises  :  tout  d'un  coup,  au  milieu  d'un 
profond  silence,  il  traduisit  à  haute  voix  ce  passage 
du  Times:  «  Il  y  a  ici  le  baron  de  ***,  haut  de  quatre 
pieds,  âgé  de  soixante-quinze  ans,  et  tout  aussi  vert 
qu'il  était  il  y  a  cinquante  ans.  »  Et  puis  monseigneur 
se  tut. 

Le  roi  se  retira;  M.  de  Blacas  me  dit:  «  Vous 
devriez  venir  à  Leoben  avec  nous.  »  La  proposition 
n'était  pas  sérieuse.  Je  n'avais  d'ailleurs  aucune  envie 
d'assister  à  une  scène  de  famille  ;  je  ne  voulais  ni  divi- 
ser des  parents,  ni  me  mêler  de  réconciliations  dan- 
gereuses. Lorsque  j'entrevis  la  chance  de  devenir  le 
favori  d'une  des  deux  puissances,  je  frémis  ;  la  poste 
ne  me  semblait  pas  assez  prompte  pour  m'éloigner  de 
mes  honneurs  possibles.  L'ombre  de  la  fortune  me 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  357 

fait  trembler,  comme  l'ombre  du  cheval  de  Richard 
faisait  trember  les  Philistins. 

Le  lendemain  28,  je  m'enfermai  à  l'hôtel  des  Bains 
et  j'écrivis  ma  dépêche  à  Madame.  Le  soir  même  Hya- 
cinthe était  parti  avec  cette  dépêche. 

Le  29,  j'allai  voir  le  comte  et  la  comtesse  de  Cho- 
teck;  je  les  trouvai  confondus  du  brouhaha  de  la  cour 
de  Charles  X.  Le  grand  bourgrave  envoyait  à  force  des 
estafettes  lever  les  consignes  qui  retenaient  les  jeu- 
nes gens  aux  frontières.  Au  surplus,  ceux  que  l'on 
apercevait  dans  les  rues  de  Prague  n'avaient  rien 
perdu  de  leur  caractère  français;  un  légitimiste  et  un 
républicain,  politique  à  part,  sont  les  mêmes  hom- 
mes :  c'était  un  bruit,  une  moquerie,  une  gaieté  1  Les 
voyageurs  venaient  chez  moi  me  conter  leurs  aventu- 
res. M***  avait  visité  Francfort  avec  un  cicérone  alle- 
mand, très  charmé  des  Français  ;  M***  lui  en  demanda 
la  cause,  le  cicérone  lui  répondit:  «  Les  Vrançais 
«  fenir  à  Frankfurt  ;  ils  pufaient  le  fin  et  faisaient 

l'amour  avec  les  cholies  femmes  tes  pourchois.  Le 
«  chénéral  Aucherau  mettre  41  millions  de  taxe  sur 
«  la  file  te  Frankfurt.  »  Voilà  les  raisons  pour  lesquel- 
les on  aimait  tant  les  Français  à  Francfort. 

Un  grand  déjeuner  fut  servi  dans  mon  auberge  ;  les 
riches  payèrent  l'écot  des  pauvres.  Au  bord  de  la  Mol- 
dau,  on  but  du  vin  de  Champagne  à  la  santé  de  Henri  V, 
qui  courait  les  chemins  avec  son  aïeul,  dans  la  peur 
d'entendre  les  toasts  portés  à  sa  couronne.  A  huit 
heures,  mes  affaires  fixées,  je  montai  en  voiture, 
espérant  bien  ne  retourner  en  Bohême  de  ma  vie. 

On  a  dit  que  Charles  X  avait  eu  l'intention  de  se 
retirer  à  l'autel  :  il  avait  des  antécédents  de  ce  des- 


358  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

sein  dans  sa  famille.  Richer,  moine  de  Senones,  et 
Geoffroy  de  Beaulieu,  confesseur  de  saint  Louis,  rap- 
portent que  ce  grand  honame  avait  pensé  à  s'enfer- 
mer dans  un  cloître,  lorsque  son  fils  serait  en  âge  de  le 
remplacer  sur  le  trône.  Christine  de  Pisan  dit  de  Char- 
les V:  «  Le  ^age  roi  avait  délibéré  en  soi  que,  si  tant 
«  pouvoit  vivre  que  son  fils  le  dauphin  fust  en  âge  de 
«  porter  couronne,  il  lui  délairoit  le  royaume...  et  se 
«  feroit  prêtre.  »  De  pareils  princes,  s'ils  avaient 
abandonné  le  sceptre,  auraient  bien  manqué  comme 
tuteurs  à  leurs  fils  ;  et  cependant,  en  restant  rois,  ont- 
ils  rendu  dignes  d'eux  leurs  successeurs?  Que  fut 
Philippe  le  Hardi  auprès  de  saint  Louis?  Toute  la 
sagesse  de  Charles  V  se  transforma  en  folie  dans  son 
héritier. 

Je  passe  à  dix  haures  du  soir  devant  Butschirad, 
dans  la  campagne  muette,  vivement  éclairée  de  la 
lune.  J'aperçois  la  masse  confuse  de  la  villa,  du 
hameau  et  de  la  ruine  qu'habite  le  dauphin:  le  reste 
de  la  famille  royale  voyage.  Un  si  profond  isolement 
me  saisit;  cet  homme  (je  vous  l'ai  déjà  dit)  a  des  ver- 
tus: modéré  en  politique,  il  nourrit  peu  de  préjugés  ; 
il  n'a  dans  les  veines  qu'une  goutte  de  sang  de  saint 
Louis,  mais  il  l'a;  sa  probité  est  sans  égale,  sa  parole 
inviolable  comme  celle  de  Dieu.  Naturellement  coura- 
geux, sa  piété  filiale  l'a  perdu  à  Rambouillet.  Brave  et 
humain  en  Espagne,  il  a  eu  la  gloire  de  rendre  un 
royaume  à  son  parent  et  n'a  pu  conserver  le  sien. 
Louis-Antoine,  depuis  les  journées  de  Juillet,  a  songé 
à  demander  un  asile  en  Andalousie  :  Ferdinand  le  lui 
eût  sans  doute  refusé.  Le  mari  de  la  fille  de  Louis  XVI 
languit  dans  un  village  de  Bohème;  un  chien  dont 


MEMOIRES   d'outre-tombe  359 

j'entends  la  voix,  est  la  seule  garde  du  prince:  Cerbère 
aDoie  ainsi  aux  ombres  dans  les  régions  de  la  mort, 
du  silence  et  de  la  nuit. 

Je  n'ai  jamais  pu  revoir  dans  ma  longue  vie  mes 
foyers  paternels;  je  n'ai  pu  me  fixer  à  Rome,  où  je 
désirais  tant  mourir;  les  huit  cents  lieues  que  j'a- 
chève, y  compris  mon  premier  voyage  en  Bohême, 
m'auraient  mené  aux  plus  beaux  sites  de  la  Grèce,  de 
l'Italie  et  de  l'Espagne.  J'ai  dévoré  ce  chemin  et  j'ai 
dépensé  mes  derniers  jours  pour  revenir  sur  cette 
terre  froide  et  grise  :  qu'ai-je  donc  fait  au  ciel? 

J'entrai  dans  Prague  le  29  à  quatre  heures  du  soir. 
Je  descendis  à  l'hôtel  des  Bains.  Je  ne  vis  point  la 
jeune  servante  saxonne;  elle  était  retournée  à  Dresde 
consoler  par  des  chants  d'Italie  les  tableaux  exilés  de 
Raphaël. 

Du  29  septembre  au  6  octobre  1833. 

A  Schlau,  à  minuit,  devant  l'hôtel  de  la  poste,  une 
voiture  changeait  de  chevaux.  Entendant  parler  fran- 
çais j'avançai  la  tète  hors  de  ma  calèche  et  je  dis  : 
«  Messieurs,  vous  allez  à  Prague?  Vous  n'y  trouverez 
«  plus  Charles  X,  il  est  parti  avec  Heiifi  V.  »  Je  me 
nommai.  «  Comment,  parti?  s'écrièrent  ensemble plu- 
«  sieurs  voix.  En  avant,  postillon  1  e»  jivantl  » 

Mes  huit  compatriotes,  arrêtés  d'abord  à  Égra, 
avaient  obtenu  la  permission  de  continuer  leur  route, 
mais  à  la  garde  d'un  officier  de  police.  Elle  est  cu- 
rieuse ma  rencontre,  en  1833,  d'un  convoi  de  servi- 
teurs du  trône  et  de  l'autel,  dépêché  par  la  légitimité 
française,  sous  l'escorte  d'un  sergent  de  ville  !  En 
1822,  j'avais  vu  passer  à  Vérone  des  cagées  de  carbo- 


360  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

nari  accompagnés  de  gendarmes.  Que  veulert  donc 
les  souverains?  Qui  reconnaissent-ils  pour  amis? 
Craignent-ils  la  trop  grande  foule  de  leurs  partisans? 
Au  lieu  d'être  touchés  de  la  fidélité,  ils  traitent  les 
hommes  dévoués  à  leur  couronne  comme  des  propa- 
gandistes et  des  révolutionnaires. 

Le  maître  de  poste  de  Schlau  venait  d'inventer 
l'accordéon;  il  m'en  vendit  un;  toute  la  nuit,  je  fis 
jouer  le  soufflet  dont  le  son  emportait  pour  moi  le 
souvenir  du  monde'. 

Carlsbad  (je  le  traversai  le  30  septembre)  était  dé- 
sert; salle  d'opéra  après  la  pièce  jouée.  Je  retrouvai 

1.  Je  reçus  de  Périgueux,  le  14  novembre,  la  lettre  suivante  : 
mon  éloge  à  part,  elle  constate  les  faits  que  j'ai  racontés  : 

«  Périgueux,  10  novembre  1833. 

■  Monsieur  le  vicomte, 

«  Je  ne  puis  résister  au  désir  de  vous  témoigner  toute  la  peina 
que  j'ai  éprouvée  lundi  28  octobre,  lorsqu'on  m'annonça  votre 
absence.  Je  m'étais  présenté  chez  vous  pour  avoir  l'honneur  de 
vous  présenter  mes  hommages  et  entretenir  quelques  instants 
l'homme  à  qui  j'ai  voué  toute  mon  admiration.  Obligé  de  repar- 
tir le  soir  même  de  Paris,  où  peut-être  je  ne  dois  plus  retour- 
ner, il  eût  été  bien  doux  pour  moi  de  vous  avoir  vu.  Lorsque, 
malgré  la  modicité  de  la  fortune  de  ma  famille,  j'entrepris  le 
Toyage  de  Prague,  j'avais  mis  au  nombre  de  mes  espérances 
celle  d'avoir  l'honneur  de  me  faire  connaître  de  vous.  Et,  cepen- 
dant, monsieur  le  vicomte,  je  ne  puis  pas  dire  que  je  ne  vous  ai 
pas  ru  :  j'étais  au  nombre  des  huit  jeunes  gens  que  vous  ren- 
contrâtes au  milieu  de  la  nuit  à  Schlau,  à  peu  de  distance  de 
Prague.  Nous  arrivions  après  avoir  été  cinq  jours  mortels  vic- 
times de  l'intrigue  qui  depuis  nous  a  été  révélée.  Cette  rencon- 
tre, en  ce  lieu,  k  cette  heure,  a  quelque  chose  de  bizarre  et  ne 
t'effacera  jamais  de  mon  souvenir,  non  plus  que  l'image  de  celai 
à  qui  la  France  royaliste  doit  les  services  les  plus  utiles. 

«  Agréez,  je  vous  prie,  etc. 

«  P.-O.-Jules  Dbtermbs.  » 

(Note  de  Chateaubriand.) 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  361 

à  Égra  le  malLôlier  qui  me  fit  tomber  de  la  lune  où 
j'étais  au  mois  de  juin  avec  une  dame  de  la  campagne 
romaine. 

A  Hollfeld,  plus  de  martinets  ni  de  petite  hotteuse; 
j'en  fus  attristé.  Telle  est  ma  nature  :  j'idéalise  les 
personnages  réels  et  personnifie  les  songes,  dépla- 
çant la  matière  et  l'intelligence.  Une  petite  fille  et  un 
oiseau  grossissent  aujourd'hui  la  foule  des  êtres  de 
ma  création,  dont  mon  imagination  est  peuplée, 
comme  ces  éphémères  qui  se  jouent  dans  un  rayon 
de  soleil.  Pardonnez,  je  parle  de  moi,  je  m'en  aper- 
çois trop  tard. 

Voici  Bamberg.  Padoue  me  fît  souvenir  de  Tive- 
Live;  à  Bamberg,  le  père  Horrion  retrouva  la  pre- 
mière partie  du  troisième  et  du  trentième  livre  de 
l'historien  romain.  Tandis  que  je  soupais  dans  la 
patrie  de  Joachim  Camemarius,  de  Clavius,  le  biblio- 
thécaire de  la  ville  me  vint  saluer  à  propos  de  ma 
renommée,  la  première  du  monde,  selon  lui,  ce  qui 
réjouissait  la  moelle  de  mes  os.  Accourut  ensuite  un 
général  bavarois.  A  la  porte  de  l'auberge,  la  foule 
m'entoura  lorsque  je  regagnai  ma  voiture.  Une  jeune 
femme  était  montée  sur  une  borne,  comme  la  Sainte- 
Beuve  pour  voir  passer  le  duc  de  Guise.  Elle  riait  : 
«  Vous  moquez-vous  de  moi  ?  lui  dis-je.  —  Non,  me 
répondit-elle  en  français,  avec  un  accent  allemand, 
c'est  que  je  suis  si  contente  i  » 

Du  1"  au  4  octobre,  je  revis  les  lieux  que  j'avais 
vus  trois  mois  auparavant.  Le  4,  je  touchai  la  fron- 
tière de  France.  La  Saint-François  m'est,  tous  les 
ans,  un  jour  d'examen  de  conscience.  Je  tourne  mes 
regards  vers  le  passé  ;  je  me  demande  où  j'étais,  ce 


362  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

que  je  faisais  à  chaque  anniversaire  précédent.  Cette 
année  1833,  soumis  à  mes  vagabondes  destinées,  la 
Saint-François  me  trouve  errant.  J'aperçois  au  bord 
du  chemin  une  croix  ;  elle  s'élève  dans  un  bouquet 
d'arbres,  qui  laissent  tomber  en  silence,  sur  THomme- 
Dieu  crucifié,  quelques  feuilles  mortes.  Vingt-sept 
ans  en  arrière,  j'ai  passé  la  Saint-François  au  pied  du 
véritable  Golgotha. 

Mon  patron  aussi  visita  le  saint  tombeau.  François 
d'Assise,  fondateur  des  ordres  mendiants,  fit  faire, 
en  vertu  de  cette  institution,  un  pas  considérable  à 
l'Evangile,  et  qu'on  n'a  point  assez  remarqué  :  il 
acheva  d'introduire  le  peuple  dans  la  religion;  en 
revêtant  le  pauvre  d'une  robe  de  moine,  il  força  le 
monde  à  la  charité,  il  releva  le  mendiant  aux  yeux  du 
riche,  et  dans  une  milice  chrétienne  prolétaire  il 
établit  le  modèle  de  cette  fraternité  des  hommes 
que  Jésus  avait  prèchée,  fraternité  qui  sera  l'ac- 
complissement de  cette  partie  politique  du  christia- 
nisme non  encore  développée,  et  sans  laquelle  il  n'y 
aura  jamais  de  liberté  et  de  justice  complète  sur  la 
terre. 

Mon  patron  étendait  cette  tendresse  fraternelle  aux 
animaux  mêmes  sur  lesquels  il  paraîtrait  avoir  recon- 
quis par  son  innocence  l'empire  que  l'homme  exerçait 
sur  eux  avant  sa  chute;  il  leur  parlait  comme  s'ils 
l'eussent  entendu;  il  leur  donnait  le  nom  de  frères  et 
de  sœurs.  Près  de  Baveno,  comme  il  passait,  une 
multitude  d'oiseaux  s'assemblèrent  autour  de  lui;  il 
les  salua  et  leur  dit  :  «  Mes  frères  ailés,  aimez  et 
«  louez  Dieu,  car  il  vous  a  vêtus  de  plumes  et  vous  a 
«  donné  le  pouvoir  de  voler  dans  le  ciel.  »  Les  oi'- 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  303 

seaux  du  lac  de  Rieli  le  suivaient.  Il  était  dans  la  joie 
quand  il  rencontrait  des  troupeaux  de  moutons;  il  en 
avait  une  grande  compassion  :  <.  Mes  frères,  leur 
«  disait-il,  venez  à  moi.  »  Il  rachetait  quelquefois 
avec  ses  habits  une  brebis  que  l'on  conduisait  au 
boucher;  il  se  souvenait  de  l'agneau  très  doux,  illius 
memor  agni  vutissimi,  immolé  pour  le  salut  des 
hommes.  Une  cigale  habitait  une  branche  de  figuier 
près  de  sa  porte  à  la  Portiuncule;  il  l'appelait;  elle 
venait  se  reposer  sur  sa  main  et  il  lui  disait  :  «  Ma 
«  sœur  la  cigale,  chante  le  Dieu  ton  créateur.  »  Il  en 
usa  de  même  avec  un  rossignol  et  fut  vaincu  aux  con- 
certs par  l'oiseau  qu'il  bénit,  et  qui  s'envola  après  sa 
victoire.  Il  était  obligé  de  faire  reporter  au  loin  dans 
les  bois  les  petits  animaux  sauvages  qui  accouraient  à 
lui  et  cherchaient  un  abri  dans  son  sein.  Quand  il 
voulait  prier  le  matin,  il  ordonnait  le  silence  aux 
hirondelles,  et  elles  se  taisaient.  Un  jeune  homme 
allait  vendre  à  Sienne  des  tourterelles;  le  serviteur 
de  Dieu  le  pria  de  les  lui  donner,  afin  qu'on  ne  tuât 
pas  des  colombes  qui,  dans  l'Ecriture,  sont  le  sym- 
bole de  l'innocence  et  de  la  candeur.  Le  saint  les  em- 
porta à  son  couvent  de  Ravacciano:  il  planta  son 
bâton  à  la  porte  du  monastère;  le  bâton  se  changea 
en  un  grand  chêne  vert;  le  saint  y  laissa  aller  les 
tourterelles  et  leur  commanda  d'y  bâtir  leur  nid,  ce 
qu'elles  firent  pendant  plusieurs  années. 

François  mourant  voulut  sortir  du  monde  nu  comme 
il  y  était  entré;  il  demanda  que  son  corps  dépouillé 
fût  enterré  dans  le  lieu  oii  l'on  exécutait  les  crimi- 
nels, en  imitation  du  Christ  qu'il  avait  pris  pour  mo- 
dèle. 11  dicta  un  testament  tout  spirituel,  car  il  n'a- 


364  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

vait  à  léguer  à  ses  frères  que  la  pauvreté  et  la  paix  : 
une  sainte  femme  le  mit  au  tombeau. 

J'ai  reçu  de  mon  patron  la  pauvreté,  l'amour  des 
petits  et  des  humbles,  la  compassion  pour  les  ani- 
maux; mais  mon  bâton  stérile  ne  se  changera  point 
en  chêne  vert  pour  les  proléger. 

Je  devais  tenir  à  bonheur  d'avoir  foulé  le  sol  de 
France  le  jour  de  ma  fête;  mais  ai-je  une  patrie? 
Dans  cette  patrie,  ai-je  jamais  goûté  un  moment  de 
repos?  Le  6  octobre  au  matin  je  rentrai  dans  mon 
Infirmerie.  Le  coup  de  vent  de  la  Saint-François  ré- 
gnait encore.  Mes  arbres,  refuges  naissants  des  mi- 
sères recueillies  par  ma  femme,  ployaient  sous  la 
colère  de  mon  patron.  Le  soir,  à  travers  les  ormes 
branchas  de  mon  boulevard,  j'aperçus  les  réverbères 
agités,  dont  la  lumière  demi-éteinte  vacillait  comme 
la  petite  lampe  de  ma  vie'. 

1.  La  page  que  l'on  vient  de  lire  est  du  6  octobre  1833.  Celles 
qui  Tont  suivre  sont  de  1837,  —  Au  mois  de  septembre  1836, 
Chateaubriand  avait  écrit,  au  château  de  Maintenon,  un  chapitre 
destiné  à  ses  Mémoires  et  qui  pourtant  n'y  a  pas  pris  place.  On 
le  trouvera  à  la  fin  do  volume.  Voir  V Appendice  n»  IV  :  Frag- 
menta inédiu  des  M&MOiass  d'Octre-To&lbb. 


LIVRE    IX^ 


Politique  générale  du  moment.  —  Louis-Philippe.  —  M.  Thiers. 
—  M.  de  la  Fayette.  —  Armand  Carrel.  —  De  quelques  fem- 
mes :  La  Louisianaise.  —  Madame  Tastu.  —  Madame  Sand.  -~ 
M.  de  Talleyrand. 


Paris,  rue  d'Enfer,  1837. 

Si,  passant  de  la  politique  de  la  légitimité  à  la  poli- 
tique générale,  je  relis  ce  que  j'ai  publié  sur  cette  poli- 
tique dans  les  années  1831,  1832  et  1833,  mes  prévi- 
sions ont  été  assez  justes. 

Louis-Philippe  est  un  homme  d'esprit  dont  la  lan- 
gue est  mise  en  mouvement  par  un  torrent  de  lieux 
communs.  Il  plaît  à  l'Europe,  qui  nous  reproche  de 
n'en  pas  connaître  la  valeur;  l'Angleterre  aime  à  voir 
que  nous  ayons,  comme  elle,  détrôné  un  roi  ;  les  au- 
tres souverains  délaissent  la  légitimité,  qu'ils  n'ont 
pas  trouvée  obéissante.  Philippe  a  dominé  les  hom- 
mes qui  se  sont  approchés  de  lui  ;  il  s'est  joué  de  ses 
ministres;  les  a  pris,  renvoyés,  repris,  renvoyés  de 
nouveau  après  les  avoir  compromis,  si  rien  aujour- 
d'hui compromet. 

La  supériorité  de  Philippe  est  réelle,  mais  elle 
n'est  que  relative  ;  placez-le  à  une  époque  où  la  so- 

1.  Ce  livre  a  été  écrit  à  Paris,  en  1837  et  en  1838,  et  revu  en 
juin  1847. 


36B  MÉMOIRES    D'OUTRE- lOMBE 

ciété  aurait  encore  quelque  vie,  et  ce  qu'il  y  a  de  mé 
diocre  en  lui  apparaîtra.    Deux  passions  gâtent  se? 
qualités  :  son  amour  exclusif  de  ses  enfants,  son  avi- 
dité insatiable  d'accroître  sa  fortune  :  sur  ces  deux 
points  il  aura  sans  cesse  des  éblouissements. 

Philippe  ne  sent  pas  l'honneur  de  la  France  comme 
le  sentaient  les  aînés  des  Bourbons;  il  n'a  pas  besoin 
d'honneur  :  il  ne  craint  que  les  soulèvements  popu- 
laires, comme  les  craignaient  les  plus  proches  de 
Louis  XVI.  Il  est  à  l'abri  sous  le  crime  de  son  père; 
la  haine  du  bien  ne  pèse  pas  sur  lui  :  c'est  un  com- 
plice, non  une  victime. 

Ayant  compris  la  lassitude  des  temps  et  la  vileté 
des  âmes,  Philippe  s'est  mis  à  l'aise.  Des  lois  d'inti- 
midation sont  venues  supprimer  les  libertés,  ainsi 
que  je  l'avais  annoncé  dès  l'époque  de  mon  discours 
d'adieu  à  la  Chambre  des  pairs,  et  rien  n'a  remué  ; 
on  a  usé  de  l'arbitraire  ;  on  a  égorgé  dans  la  rue 
Transnonain,  mitraillé  à  Lyon,  intenté  de  nombreux 
procès  de  presse  ;  on  a  arrêté  des  citoyens,  on  les  a 
retenus  des  mois  et  des  années  en  prison  par  mesure 
préventive,  et  l'on  a  applaudi.  Le  pays  usé,  qui  n'en- 
tend plus  rien,  a  tout  souffert.  Il  est  à  peine  un 
homme  qu'on  ne  puisse  opposer  à  lui-même.  D'années 
en  années,  de  mois  en  mois,  nous  avons  écrit,  dit  et 
fait  tout  le  contraire  de  ce  que  nous  avions  écrit,  dit 
et  fait.  A  force  d'avoir  à  rougir,  nous  ne  rougissons 
plus;  nos  contradictions  échappent  à  notre  mémoire, 
tant  elles  sont  multipliées.  Pour  en  finir,  nous  pre- 
nons le  parti  d'affirmer  que  nous  n'avons  jamais 
varié,  ou  que  nous  n'avons  varié  que  par  la  transfor- 
mation progressive  de  nos  idées  et  par  notre  compré- 


MÉMOIRES   D'OUTRE-TOMBE  367 

hension  éclairée  des  temps.  Les  événements  si  rapi- 
des nous  ont  si  promptement  vieillis,  que  quand  on 
nous  rappelle  nos  gestes  d'une  époque  passée,  il  nous 
semble  que  l'on  nous  parle  d'un  autre  homme  que  de 
nous  :  et  puis,  avoir  varié,  c'est  avoir  fait  comme  tout 
le  monde. 

Philippe  n'a  pas  cru,  comme  la  branche  restaurée, 
qu'il  était  obligé  pour  régner  de  dominer  dans  tous 
les  villages  ;  il  a  jugé  qu'il  lui  suffisait  d'être  maître 
de  Paris;  or,  s'il  pouvait  jamais  rendre  la  capitale 
ville  de  guerre,  avec  un  roulement  annuel  de  soixante 
mille  prétoriens,  il  se  croirait  en  sûreté.  L'Europe  le 
laisserait  faire,  parce  qu'il  persuaderait  aux  souve- 
rains qu'il  agit  dans  la  vue  d'étoufTer  la  révolution 
dans  son  vieux  berceau,  déposant  pour  gage  entre 
les  mains  des  étrangers  les  libertés,  l'indépendance 
et  l'honneur  de  la  France.  Philippe  est  un  sergent  de 
ville  :  l'Europe  peut  lui  cracher  au  visage  ;  il  s'essuie, 
remercie  et  montre  sa  patente  de  roi.  D'ailleurs,  c'est 
le  seul  prince  que  les  Français  soient  à  présent  capa- 
bles de  supporter.  La  dégradation  du  chef  élu  fait 
sa  force  ;  nous  trouvons  momentanément  dans  sa 
personne  ce  qui  suffît  à  nos  habitudes  de  couronne 
et  à  notre  penchant  démocratique  ;  nous  obéissons  à 
un  pouvoir  que  nous  croyons  avoir  le  droit  d'insul- 
ter; c'est  tout  ce  qu'il  nous  faut  de  liberté  :  nation  à 
genoux,  nous  souffletons  notre  maître,  rétablissant 
le  privilège  à  ses  pieds,  l'égalité  sur  sa  joue.  Nar- 
quois et  rusé,  Louis  XI  de  l'âge  philosophique,  le 
monarque  de  notre  choix  conduit  dextrement  sa  bar- 
que sur  une  boue  liquide.  La  branche  aînée  des  Bour- 
bons est  séchée  sauf  un  bouton  :  la  branche  cadette 


3C8  MÉMOIRES   D  OUTRE-TOMBE 

est  pourrie.  Le  chef  inauguré  à  la  maison  de  ville 
n'a  jamais  songé  qu'à  lui  :  il  sacrifie  les  Français  à  ce 
qu'il  croit  être  sa  sûreté.  Quand  on  raisonne  sur  ce 
qui  conviendrait  à  la  grandeur  de  la  patrie,  on  oublie 
la  nature  du  souverain;  il  est  persuadé  qu'il  périrait 
par  les  moyens  qui  sauveraient  la  France  ;  selon  lui, 
ce  qui  ferait  vivre  la  royauté  tuerait  le  roi.  Du  reste, 
nul  n'a  le  droit  de  le  mépriser,  car  tout  le  monde  est 
au  niveau  du  même  mépris.  Mais,  quelles  que  soient 
les  prospérités  qu'il  rêve  en  dernier  résultat,  ou  lui, 
ou  ses  enfants  ne  prospéreront  pas,  parce  qu'il  dé- 
laisse les  peuples  dont  il  tient  tout.  D'un  autre  côté, 
les  rois  légitimes,  délaissant  les  rois  légitimes,  tom- 
beront :  on  ne  renie  pas  impunément  son  principe. 
Si  des  révolutions  ont  été  un  instant  détournées  de 
leur  cours,  elles  n'en  viendront  pas  moins  grossir  le 
tor.rent  qui  cave  l'ancien  édifice  :  personne  n'a  joué 
son  rôle,  personne  ne  sera  sauvé. 

Puisque  aucun  pouvoir  parmi  nous  n'est  inviolable, 
puisque  le  sceptre  héréditaire  est  tombé  quatre  fois 
depuis  trente-huit  années,  puisque  le  bandeau  royal 
attaché  par  la  victoire  s'est  dénoué  deux  fois  de  la 
tête  de  Napoléon,  puisque  la  souveraineté  de  Juillet 
a  été  incessamment  assaillie,  il  faut  en  conclure  que 
ce  n'est  pas  la  république  qui  est  impossible,  mais  la 
monarchie. 

La  France  est  sous  la  domination  d'une  idée  hos 
tile  au  trône  :  un  diadème  dont  on  reconnaît  d'abord 
l'autorité,  puis  que  l'on  foule  aux  pieds,  que  l'on  re- 
prend ensuite  pour  le  fouler  aux  pieds  de  nouveau, 
n'est  qu'une  inutile  tentation  et  un  symbole  de  dé- 
sordre. On  impose  un  maître  à  des  hommes  qui  sem- 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  369 

blent  l'appeler  par  leurs  souvenirs,  et  qui  ne  le  sup- 
portent plus  par  leurs  mœurs  ;  on  l'impose  à  des 
générations  qui,  ayant  perdu  la  mesure  et  la  décence 
sociale,  ne  savent  qu'insulter  la  personne  royale  ou 
remplacer  le  respect  par  la  servilité. 

Philippe  a  dans  sa  personne  de  quoi  ralentir  la 
destinée,  il  n'a  pas  de  quoi  l'arrêter.  Le  parti  démo- 
cratique est  seul  en  procurés,  parce  qu'il  marche  vers 
le  monde  futur.  Ceux  qui  ne  veulent  pas  admettre  les 
causes  générales  de  destruction  pour  les  principes 
monarchiques  attendent  en  vain  l'airranchissement 
du  joug  actuel  d'un  mouvement  des  Cbanibres  ;  elles 
ne  consentiront  point  à  la  réforme,  parce  que  la  ré- 
forme serait  leur  mort.  De  son  côté,  l'opposition  de- 
venue industrielle  ne  portera  jamais  au  roi  de  sa 
fabrique  la  botte  à  fond,  comme  elle  l'a  portée  à 
Charles  X  ;  elle  remue  afin  d'avoir  des  places,  elle  se 
plaint,  elle  est  hargneuse;  mais  lorsqu'elle  se  trouve 
face  à  face  de  Philippe,  elle  recule,  car  si  elle  veut 
obtenir  le  maniement  des  affaires,  elle  ne  veut  pas 
renverser  ce  qu'elle  a  créé  et  ce  par  quoi  elle  vit. 
Deux  frayeurs  l'arrêtent  :  la  frayeur  du  retour  de  la 
légitimité,  la  frayeur  du  règne  populaire  ;  elle  se  colle 
à  Philippe  qu'elle  n'aime  pas,  mais  qu'elle  considère 
comme  un  préservatif.  Bourrée  d'emplois  et  d'argent, 
abdiquant  sa  volonté,  l'opposition  obéit  à  ce  qu'elle 
sait  funeste  et  s'endort  dans  la  boue;  c'est  le  duvet 
inventé  par  l'industrie  du  siècle  ;  il  n'est  pas  aussi 
agréable  que  l'autre,  mais  il  coûte  moins  cher. 

Nonobstant  toutes  ces  choses,  une  souveraineté  de 
quelques  mois,  si  l'on  veut  même  de  quelques  an- 
nées, ne  changera  pas  l'irrévocable  avenir.  Il  n'est 
vu  24 


370  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

presque  personne  qui  n'avoue  maintenant  la  légiti- 
mité préférable  à  l'usurpation,  pour  la  sûreté,  la 
liberté,  la  propriété,  comme  pour  les  relations  avec 
l'étranger,  car  le  principe  de  notre  souveraineté  ac- 
tuelle est  hostile  au  principe  des  souverainetés  euro- 
péennes. Puisqu'il  lui  plaisait  de  recevoir  l'investi- 
ture du  trône  du  bon  plaisir  et  de  la  science  certaine 
de  la  démocratie,  Philippe  a  manqué  son  point  de 
départ  :  il  aurait  dû  monter  à  cheval  et  galoper  jus- 
qu'au Rhin,  ou  plutôt  il  aurait  dû  résister  au  mouve- 
ment qui  l'emportait  sans  condition  vers  une  cou- 
ronne :  des  institutions  plus  durables  et  plus  conve- 
nables fussent  sorties  de  cette  résistance. 

On  a  dit  :  «  M.  le  duc  d'Orléans  n'aurait  pu  rejeter 
«  la  couronne  sans  nous  plonger  dans  des  troubles 
«  épouvantables,  »  raisonnement  des  poltrons,  des 
dupes  et  des  fripons.  Sans  doute  des  conflits  seraient 
survenus  ;  mais  ils  eussent  été  suivis  du  retour  prompt 
à  l'ordre.  Qu'a  donc  fait  Philippe  pour  le  pays  ?  Y 
aurait-il  eu  plus  de  sang  versé  par  son  refus  du  scep- 
tre, qu'il  n'en  a  coulé  pour  l'acceptation  de  ce  même 
sceptre  à  Paris,  à  Lyon,  à  Anvers,  dans  la  Vendée, 
sans  compter  ces  flots  de  sang  répandus,  à  propos  de 
notre  monarchie  élective,  en  Pologne,  en  Italie,  en 
Portugal,  en  Espagne?  En  compensation  de  ces  mal- 
neurs,  Philippe  nous  a-t-il  donné  la  liberté?  Nous  a- 
t-il  apporté  la  gloire?  Il  a  passé  son  temps  à  men- 
dier sa  légitimation  parmi  les  potentats,  à  dégrader 
la  France  en  la  faisant  la  suivante  de  l'Angleterre,  en 
la  livrant  en  otage  ;  il  a  cherché  à  faire  venir  le  siècle 
à  lui,  à  le  rendre  vieux  avec  sa  race,  ne  voulant  pas 
se  rajeunir  avec  le  siècle. 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  371 

Que  ne  mariai  l-il  son  lils  aîné  à  quelque  belle  plé- 
béienne (le  sa  patrie?  C'eût  été  épouser  la  France  : 
cet  hymen  du  peuple  et  de  la  royauté  aurait  fait  re- 
pentir les  rois  ;  car  ces  rois,  qui  ont  déjà  abusé  de  la 
soumission  de  Philippe,  ne  se  contenteront  pas  de  ce 
qu'ils  ont  obtenu  :  la  puissance  populaire  qui  trans- 
paraît à  travers  notre  monarchie  municipale  les  épou- 
vante. Le  potentat  des  barricades,  pour  être  complè- 
tement agréable  aux  potentats  absolus,  devait  surtout 
détruire  la  liberté  de  la  presse  et  abolir  nos  institu- 
tions constitutionnelles.  Au  fond  de  l'âme,  il  les  dé- 
teste autant  qu'eux,  mais  il  a  des  mesure^'  à  garder. 
Toutes  ces  lenteurs  déplaisent  aux  autre.^  souverains; 
on  ne  peut  leur  faire  prendre  patience  qu'en  leur  sa- 
crifiant tout  à  l'extérieur  :  pour  nous  ac«;outumer  à 
nous  faire  au  dedans  les  hommes  liges  de  Philippe, 
nous  commençons  par  devenir  les  vassaux  de  l'Eu- 
rope. 

J'ai  dit  cent  fois  et  je  le  répéterai  encore,  la  vieille 
société  se  meurt.  Pour  prendre  le  moindre  intérêt  à 
ce  qui  existe,  je  ne  suis  ni  assez  bonhomme,  ni  assez 
charlatan,  ni  assez  déçu  par  mes  espérances.  La 
France,  la  plus  mûre  des  nations  actuelles,  s'en  ira 
vraisemblablement  la  première.  Il  est  probable  que 
les  aînés  des  Bourbons,  auxquels  je.  mourrai  attaché, 
ne  trouveraient  même  pas  aujourd'hui  un  abri  dura- 
ble dans  la  vieille  monarchie.  Jamais  les  successeurs 
d'un  monarque  immolé  n'ont  porté  longtemps  après 
lui  sa  robe  déchirée,  il  y  a  défiance  de  part  et  d'autre  : 
le  prince  n'ose  plus  se  reposer  sur  la  nation,  la  nation 
ne  croit  plus  que  la  famille  rétablie  lui  puisse  par- 
donner. Un  échafaud  élevé  entre  un  peuple  et  un  roi 


372  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

les  empêche  de  se  voir  :  il  y  a  des  tombes  qui  ne  se 
referment  jamais.  La  tête  de  Capet  était  si  haute,  que 
les  petits  bourreaux  furent  obligés  de  l'abattre  poiir 
prendre  sa  couronne,  comme  les  Caraïbes  coupaient 
le  palmier  afin  d'en  cueillir  le  fruit.  La  tige  des  Bour- 
bons s'était  propagée  dans  les  divers  troncs  qui,  se 
courbant,  prenaient  racine  et  se  relevaient  provins 
superbes  :  cette  famille,  après  avoir  été  l'orgueil  des 
autres  races  royales,  semble  en  être  devenue  la  fata- 
lité. 

Mais  serait-il  plus  raisonnable  de  croire  que  les 
descendants  de  Philippe  auraient  plus  de  chances  de 
régner  que  le  jeune  héritier  de  Henri  IV?  On  a  beau 
combiner  diversement  les  idées  politiques,  les  vérités 
morales  restent  immuables.  Il  est  des  réactions  iné- 
vitables, enseignantes,  magistrales,  vengeresses.  Le 
monarque  qui  nous  initia  à  la  liberté,  Louis  XVI,  a 
été  forcé  d'expier  dans  sa  personne  le  despotisme  de 
Louis  XIV  et  la  corruption  de  Louis  XV;  et  l'on  pour- 
rait admettre  que  Louis-Philippe,  lui  ou  sa  lignée, 
ne  payerait  pas  la  dette  de  la  dépravation  de  la  ré- 
gence? Cette  dette  n'a-t-elle  pas  été  contractée  de 
nouveau  par  Égalité  à  l'échafaud  de  Louis  XVI,  et 
Philippe  son  fils  n'a-t-il  pas  augmenté  le  contrat  pa- 
ternel, lorsque,  tuteur  infidèle,  il  a  détrôné  son  pu- 
pille ?  Egalité  en  perdant  la  vie  n'a  rien  racheté  ;  les 
pleurs  du  dernier  soupir  ne  rachètent  personne  :  ils 
ne  mouillent  que  la  poitrine  et  ne  tombent  pas  sur  la 
conscience.  Si  la  branche  d'Orléans  pouvait  régner 
au  droit  des  vices  et  des  crimes  de  ses  aïeux,  où  se- 
rait donc  la  Providence  ?  Jamais  plus  effroyable  ten- 
tation n'aurait  ébranlé  l'homme  de  bien.  Ce  qui  fait 


MÉMOIKES   DOUTRE-TOMBB  373 

notre  illusion,  c'est  que  nous  mesurons  les  desseins 
éternels  sur  l'échelle  de  notre  courte  vie.  Nous  passons 
trop  promptement  pour  que  la  punition  de  Dieu  puisse 
toujours  se  placer  dans  le  court  moment  de  notre 
existence  :  la  punition  descend  à  l'heure  venue  ;  elle 
ne  trouve  plus  le  premier  coupable,  mais  elle  trouve 
sa  race  qui  laisse  l'espace  pour  agir. 

En  s'élevant  dans  l'ordre  universel,  ce  règne  de 
Louis-Philippe,  quelle  que  soit  sa  durée,  ne  sera 
qu'une  anomalie,  qu'une  infraction  momentanée  aux 
lois  permanentes  de  la  justice:  elles  sont  violées,  ces 
lois,  dans  un  sens  borné  et  relatif;  elles  sont  suivies 
dans  un  sens  limité  et  général.  D'une  énormité  en 
apparence  consentie  du  ciel,  il  faut  tirer  une  consé- 
quence plus  haute;  il  faut  en  déduire  la  preuve  chré- 
tienne de  l'abolition  même  de  la  royauté.  C'est  cette 
abolition,  non  un  châtiment  individuel,  qui  devien- 
drait l'expiation  de  la  mort  de  Louis  XVI;  nul  ne 
serait  admis,  après  ce  juste,  à  ceindre  le  diadème, 
témoin  Napoléon  le  Grand  et  Charles  X  le  Pieux. 
Pour  achever  de  rendre  la  couronne  odieuse,  il 
aurait  été  permis  au  fils  du  régicide  de  se  cou- 
cher un  moment  en  faux  roi  dans  le  lit  sanglant  du 
martyr. 

Au  reste,  tous  ces  raisonnements,  si  justes  qu'ils 
soient,  n'ébranleront  jamais  ma  fidélité  à  mon  jeune 
roi  ;  ne  dùt-il  lui  rester  que  moi  en  France,  je  serai 
toujours  fier  d'avoir  été  le  dernier  sujet  de  celui  qui 
devait  être  le  dernier  roi. 

La  révolution  de  Juillet  a  trouvé  son  roi;  a-t-elle 
trouvé    son  représentant?  J'ai    peint  à    différentes 


374  MEMOIRES    D  OUTRE-TOMBE 

époques  les  hommes  qui,  depuis  1789  jusqu'à  ce  jour, 
ont  paru  sur  la  scène.  Ces  hommes  tenaient  plus  ou 
moins  à  l'ancienne  race  humaine:  on  avait  une 
échelle  de  proportion  pour  les  mesurer.  On  est  arrivé 
à  des  générations  qui  n'appartiennent  plus  au  passé; 
étudiées  au  microscope,  elles  ne  semblent  pas  ca- 
pables de  vie,  et  pourtant  elles  se  combinent  avec 
des  éléments  dans  lesquels  elles  se  meuvent;  elles 
trouvent  respirable  un  air  qu'on  ne  saurait  respirer. 
L'avenir  inventera  peut-être  des  formules  pour  cal- 
culer les  lois  d'existence  de  ces  êtres;  mais  le  pré- 
sent n'a  aucun  moyen  de  les  apprécier. 

Sans  donc  pouvoir  expliquer  l'espèce  changée,  on 
remarque  çà  et  là  quelques  individus  que  l'on 
peut  saisir,  parce  que  des  défauts  particuliers  ou  des 
qualités  distinctes  les  font  sortir  de  la  foule.  M.Thiers', 
par  exemple,  est  le  seul  homme  que  la  révolution 
de  Juillet  ait  produit.  Il  a  fondé  l'école  admirative  de 
la  Terreur,  école  à  laquelle  il  appartient.  Si  les 
hommes  de  la  Terreur,  ces  renieurs  et  reniés  de 
Dieu,  étaient  de  si  grands  hommes,  l'autorité  de  leur 
jugement  devrait  peser;  mais  ces  hommes,  en  se  dé- 

1.  Marie-Joseph-Louis-Adolphe  Thiers  (1797-1877),  député  de 
1830  à  1848  ;  représentant  du  peuple  du  4  juin  1848  au  2  dé- 
cembre 1851  ;  membre  du  Corps  législatif  de  1863  à  1870;  mem- 
bre de  l'Assemblée  nationale  de  1871  à  1876;  député  de  1876  à 
1877  ;  —  ministre  de  l'Intérieur,  du  11  octobre  au  30  décembre 
1832;  ministre  de  l'Agriculture  et  du  Commerce,  du  31  dé- 
cembre 1832  au  3  avril  1834  ;  de  nouveau,  ministre  de  l'Intérieur, 
du  4  avril  1834  au  22  février  1836;  ministre  des  Afl'aires  étran- 
gères et  président  du  Conseil,  du  22  février  1836  au  25  août  de 
la  même  année;  président  du  Conseil  et  ministre  des  Affaires 
étrangères,  pour  la  seconde  fois,  du  l»""  mars  au  28  octobre  1840; 
chef  du  pouvoir  exécutif,  du  17  février  au  30  août  1871  ;  prési- 
dent de  la  République,  du  30  août  1871  au  24  mai  1873. 


MEMOIRES    D  OUTRE-TOMBE  375 

chirant,  déclarent  que  le  parti  qu'ils  égorgent  est  uq 
parti  de  coquins.  Voyez  ce  que  madame  Roland  dit 
de  Condorcet,  ce  que  Barbaroux,  principal  acteur  du 
10  août,  pense  de  Marat,  ce  que  Camille  Desmouliis 
écrit  contre  Saint-Just.  Faut-il  apprécier  Dantoa 
d'après  l'opinion  de  Robespierre,  ou  Robespierre 
d'après  l'opinion  de  Danton?  Lorsque  les  conven- 
tionnels ont  une  si  pauvre  idée  les  uns  des  autres, 
comment,  sans  manquer  au  respect  qu'on  leur  doit, 
avoir  une  opinion  différente  de  la  leur? 

Dans  son  esprit  matériel,  le  jacobinisme  ne  s'aper- 
çoit pas  que  la  Terreur  a  failli,  faute  d'être  capable 
de  remplir  les  conditions  de  sa  durée.  Elle  n'a  pu 
arriver  à  son  but,  parce  qu'elle  n'a  pu  faire  tomber 
assez  de  têtes  ;  il  lui  en  aurait  fallu  quatre  ou  cinq 
cent  mille  de  plus;  or,  le  temps  manque  à  l'exé- 
cution de  ces  longs  massacres  ;  il  ne  reste  que  des 
crimes  inachevés  dont  on  ne  saurait  cueillir  le  fruit, 
le  dernier  soleil  de  l'orage  n'ayant  pas  fini  de  le 
mûrir. 

Le  secret  des  contradictions  des  hommes  du  jour 
est  dans  la  privation  du  sens  moral,  dans  l'absence 
d'un  principe  fixe  et  dans  le  culte  de  la  force:  qui- 
conque succombe  est  coupable  et  sans  mérite,  du 
moins  sans  ce  mérite  qui  s'assimile  aux  événements. 
Derrière  les  phrases  libérales  des  dévots  de  la  Ter- 
reur, il  ne  faut  voir  que  ce  qui  s'y  cache  :  le  succès 
divinisé.  N'adorez  la  Convention  que  comme  on 
adore  un  tyran.  La  Convention  renversée,  passez  avec 
votre  bagage  de  libertés  au  Directoire,  puis  à  Bona- 
parte, et  cela  sans  vous  douter  de  votre  métamor- 
phose, sans  que  vous  pensiez  avoir  changé.  Drama- 


376  MÉMOIRES  D'OUTRE-TOMBE 

tiste  juré,  tout  en  regardant  les  Girondins  comme  de 
pauvres  diables  parce  qu'ils  sont  vaincus,  n'en  tirez 
pas  moins  de  leur  mort  un  tableau  fantastique  :  ce 
sont  de  beaux  jeunes  hommes  marchant,  couronnés 
de  fleurs,  au  sacrifice.  Les  Girondins,  faction  lâche, 
qui  parlèrent  en  faveur  de  Louis  XVI  et  votèrent  son 
exécution,  ont  fait,  il  est  vrai,  merveille  à  Téchafaud; 
mais  qui  ne  donnait  pas  alors  tète  baissée  sur  la 
mort?  Les  femmes  se  distinguèrent  par  leur  hé- 
roïsme ;  les  jeunes  filles  de  Verdun  montèrent  à 
l'autel  comme  Iphigénie;  les  artisans,  sur  qui  l'on  se 
tait  prudemment,  ces  plébéiens  dont  la  Convention 
fit  une  moisson  si  large,  bravaient  le  fer  du  bourreau 
aussi  résolument  que  no?  p,renadiers  le  fer  de  l'ennemi. 
Contre  un  prêtre  et  un  noble,  la  Convention  immola 
des  milliers  d'ouvriers  dans  les  dernières  classes  du 
peuple'  :  c'est  ce  dont  on  ne  se  veut  jamais  souvenir. 

M.  Thiers  fait-il  état  de  ses  principes?  Pas  le  moins 
du  monde:  il  a  préconisé  le  massacre,  et  il  prêcherait 
l'humanité  d'une  manière  tout  aussi  édifiante;  il  se 
donnait  pour  fanatique  des  libertés,  et  il  a  opprimé 
Lyon,  fusillé  dans  la  rue  Transnonain,  et  soutenu 
envers  et  contre  tout  les  lois  de  septembre  :  s'il  lit 
jamais  ceci,  il  le  prendra  pour  un  éloge. 

Devenu  président  du  conseil  et  ministre  desaffaires 

1.  Voir,  dans  la  préface  des  Etudes  historiques  de  Chateau- 
briand, le  tableau  des  victimes  de  la  Terreur,  d'après  les  six 
■volumes  du  républicain  Prudhomme.  18,923  ln^mmes  non  nobles, 
de  divers  états,  2,231  femmes  de  laboureurs  ou  d'artisans  et 
2,000  enfants  farent  guillotinés,  noyés  et  fusillés.  Dans  la  Ven- 
dée. 15,000  femmes  furent  tuées  et  presque  toutes  étaient  des 
paysannes.  Si  horribles  soient-ils,  ces  chiflFres  sont  encore  très 
au-dessous  de  la  réalité. 


MÉMOIRES   D  OUTRE-TOMBE  377 

étrangères,  M.  Thiers  s'extasie  aux  intrigues  diplo- 
matiques de  l'école  Talleyrand  ;  il  s'expose  à  se  faire 
prendre  pour  un  turlupin  à  la  suite,  faute  d'aplomb, 
de  gravité  et  de  silence.  On  peut  faire  fi  du  sérieux 
et  des  grandeurs  de  l'âme,  mais  il  ne  faut  pas  le  dire, 
avant  d'avoir  amené  le  monde  subjugué  à  s'asseoir 
aux  orgies  de  Grand-Vaux». 

Du  reste,  M.  Thiers  mêle  à  des  mœurs  inférieures 
un  instinct  élevé  ;  tandis  que  les  survivants  féodaux, 
devenus  cancres,  se  sont  faits  régisseurs  de  leurs 
terres,  lui,  M.  Thiers,  grand  seigneur  de  renaissance, 
voyage  en  nouvel  Atticus,  achète  sur  les  chemins  des 
objets  d'art  et  ressuscite  la  prodigalité  de  l'an- 
tique aristocratie:  c'est  une  distinction;  mais  s'il  sème 
avec  autant  de  facilité  qu'il  recueille,  il  devrait  être 
plus  en  garde  contre  la  camaraderie  de  ses  anciennes 
habitudes:  la  considération  est  un  des  ingrédients  de 
la  personne  publique. 

Agité  par  sa  nature  de  vif-argent,  M.  Thiers  a  pré- 
tendu aller  tuer  à  Madrid  l'anarchie  que  j'y  avais 
renversée  en  1823:  projet  d'autant  plus  hardi  que 
M.  Thiers  luttait  avec  les  opinions  de  Louis-Philippe. 

1.  Allusion  à  un  épisode  de  1834  dont  le  château  d'un  député 
ministériel  fut  -le  théâtre  et  dont  M.  Thiers,  alors  ministre,  fut 
le  héros.  Le  docteur  Bonnet  de  Malherbe,  dans  se»  Notes  iné- 
dites sur  M.  Thiers  (1888,  p.  73),  en  parle  en  ces  terme»  :  «  Un 
épisode  surtout,  la  fête  de  Grand-Vaux,  au  château  du  comte 
Vigier,  que  les  journaux  appelèrent  VOrgie  de  Grand-Vaux, 
fit  alors  grand  bruit.  M.  Thiers,  s'il  faut  en  croire  les  chroni- 
queurs du  temps,  y  joua  un  rôle  qui  dépassait  de  beaucoup  les 
gamineries  de  l'écolier  de  Marseille,  et  s'y  montra  dans  une 
'posture  qui  n'était  pas  précisément  celle  dont  parlait,  avec  quel- 
que emphase,  un  autre  ministre,  un  demi-siècle  plus  tard.  La 
Quotidienne  publia  à  ce  propos  un  article  très  piquant  et  le  Chor- 
nvari  n'épargna  pas  lea  caricature».  » 


378  MÉMOIRES    D  OUTRE-TOMBE 

Il  se  peut  supposer  un  Bonaparte;  il  peut  croire  que 
son  taille-plume  n'est  qu'un  allongement  de  l'épée 
napoléonienne;  il  peut  se  persuader  être  un  grand 
général,  il  peut  rêver  la  conquête  de  l'Europe,  par  la 
raison  qu'il  s'en  est  constitué  le  narrateur  et  qu'il 
fait  très  inconsidérément  revenir  les  cendres  de  Na- 
poléon. J'acquiesce  à  toutes  ces  prétentions;  je  dirai 
seulement,  quant  à  l'Espagne,  qu'au  moment  où 
M.  Thiers  pensait  à  l'envahir,  ses  calculs  le  trom- 
paient; il  aurait  perdu  son  roi  en  1836,  et  je  sauvai 
le  mien  en  1823.  L'essentiel  est  donc  de  faire  à  point 
ce  qu'on  veut  faire  ;  il  existe  deux  forces:  la  force 
des  hommes  et  la  force  des  choses  ;  quand  l'une  est 
en  opposition  à  l'autre,  rien  ne  s'accomplit.  A  l'heure 
actuelle  Mirabeau  ne  remuerait  personne,  bien  que  sa 
corruption  ne  lui  nuirait  point:  car  présentement 
nul  n'est  décrié  pour  ses  vices ,  on  n'est  diffamé  que 
pour  ses  vertus. 

M.  Thiers  a  l'un  de  ces  trois  partis  à  prendre:  se 
déclarer  le  représentant  de  l'avenir  républicain';  ou 
se   percher   sur  la   monarcliie  contrefaite  de  Juillet 

1.  M.  Thiers  avait  dit  à  la  tribune,  sous  la  monarchie  de 
Juillet,  dans  la  discussion  de  la  loi  contre  les  associations  :  «  La 
France  a  en  horreur  la  République  ;  quand  on  lui  en  parle,  elle 
recule  épouvantée  ;  elle  sait  que  ce  gouvernement  tourne  au 
sang  ou  à  l'imbécillité.  »  En  1872,  à  Tun  de  ses  interlocuteurs 
qui  s'étonne  de  le  voir  travailler  à  établir  la  République,  con- 
trairement aux  Tœui  de  l'Assemblée  nationale,  il  dira  :  «  Cer- 
tainement, je  suis  pour  la  République  I  Sans  la  République, 
qu'est-ce  que  je  serais,  moi?  Un  bourgeois,  Adolphe  Thiers!  » 
Et  se  vantant  d'avoir  dirigé  le  siège  de  Paris  contre  la  Com- 
mune, il  concluait,  sans  manifester  la  plus  légère  émotion  : 
«  Nous  avons  enterré  en  entrant  20,000  cadavres  !  »  {Memoirs 
of  the  live  and  Correspondance  of  Henry  Reeve,  by  J.-K 
Laughton  (Londres,  1898.) 


MÉMOIRES    D  OUTRE-TOMBE  379 

comme  un  singe  sur  le  dos  d'un  chameau,  ou  rani- 
mer l'ordre  impérial.  Ce  dernier  parti  serait  du  goût 
de  M.  Thiers  ;  mais  l'Empire  sans  empereur,  est-ce  pos- 
sible? Il  est  plus  naturel  de  croire  que  l'auteur  de 
YHistoire  de  la  Révolution  se  laissera  absorber  par 
une  ambition  vulgaire  :  il  voudra  demeurer  ou  ren- 
trer au  pouvoir;  afin  de  garder  ou  de  reprendre  sa 
place,  il  chantera  toutes  les  palinodies  que  le  moment 
ou  son  intérêt  sembleront  lui  demander'  ;  à  se  dé- 
pouiller devant  le  public,  il  y  a  audace,  mais  M.  Thiers 
est-il  assez  jeune  pour  que  sa  beauté  lui  serve  de 
voile? 

Deutz  et  Judas  mis  à  part,  je  reconnais  dans 
M.  Thiers  un  esprit  souple,  prompt,  fin,  malléable, 
peut-être  héritier  de  l'avenir,  comprenant  tout,  hor- 
mis la  grandeur  qui  vient  de  l'ordre  moral  ;  sans  ja- 
lousie, sans  petitesse  et  sans  préjugé,  il  se  détache 
^ur  le  fond  terne  et  obscur  des  médiocrités  du  temps, 
son  orgueil  excessif  n'est  pas  encore  odieux,  parce 
qu'il  ne  consiste  point  à  mépriser  autrui.  M.  Thiers  a 
des  ressources,  de  la  variété,  d'heureux  dons;  il  s'em- 
barrasse peu  des  différences  d'opinion,  ne  garde  point 
rancune,  ne  craint  pas  de  se  compromettre,  rend 
justice  à  un  homme,  non  pour  sa  probité  ou  pour  ce 
qu'il  pense,  mais  pour  ce  qu'il  vaut;  ce  qui  ne  l'empè- 

1.  En  même  temps  que  Chateaubriand  traçait  ce  portrait  de 
M.  Thiers,  un  autre  voyant,  Balzac,  écrivait  dans  la  Chronique 
de  Paris,  à  la  date  du  12  mai  1836  :  «  M.  Thiers  a  toujours 
voulu  la  même  chose,  il  n'a  jamais  eu  qu'une  seule  pensée,  un 
seul  système,  un  seul  but;  tous  ses  efforts  y  ont  constamment 
tendu,  il  a  toujours  songé  à  M.  Thiers...  M.  Thiers  est  une 
girouette  qui,  malgré  son  incessante  mobilité,  reste  sur  le  rnêm» 
bâtiment.  » 


380  MÉMOIRES    D*OUTRE-TOMBE 

cheraitpasde  nous  faire  tous  étrangler,  le  cas  échéant. 
M.  Thiers  n'est  pas  ce  qu'il  peut  être;  les  années  le 
modifieront,  à  moins  que  l'enflure  de  Tamour-propre 
ne  s'y  oppose.  Si  sa  cervelle  tient  bon  et  qu'il  ne  soit 
pas  emporté  par  un  coup  de  tète,  les  affaires  révéle- 
ront en  lui  des  supériorités  inaperçues.  Il  doit  promp- 
tement  croître  ou  décroître  ;  il  y  a  des  chances  pour 
que  M.  Thiers  devienne  un  grand  ministre  ou  reste 
un  brouillon. 

M.  Thiers  a  déjà  manqué  de  résolution  quand  il 
tenait  entre  ses  mains  le  sort  du  monde:  s'il  eût 
donné  Tordre  d'attaquer  la  flotte  anglaise,  supérieurs 
en  force  comme  nous  l'étions  dans  la  Méditerranée, 
notre  succès  était  assuré  ;  les  flottes  turques  et  égyp- 
tiennes, réunies  dans  le  port  d'Alexandrie,  seraient 
venues  augmenter  notre  flotte;  un  succès  obtenu  sur 
l'Angleterre  eûtélectrisé  la  France.  On  aurait  trouvé 
à  l'instant  130,000  hommes  pour  entrer  eu  Bavière 
et  pour  se  jeter  sur  quelque  point  de  l'Ilalie,  où  rien 
n'était  préparé  en  prévision  d'une  attaque.  Le  monde 
entier  pouvait  encore  une  fois  changer  de  face.  Notre 
agression  eût-elle  été  juste?  C'est  une  autre  affaire; 
mais  nous  aurions  pu  demander  à  l'Europe  si  elle 
avait  agi  loyalement  envers  nous  dans  des  traités  où, 
abusant  de  la  victoire,  la  Russie  et  l'Allemagne 
s'étaient  démesurément  agrandies,  tandis  que  la 
France  avait  été  réduite  à  ses  anciennes  frontières 
rognées.  Quoi  qu'il  en  soit,  M.  Thiers  n'a  pas  osé 
jouer  sa  dernière  carte;  en  regardant  sa  vie,  il  ne  s'est 
pas  trouvé  assez  appuyé,  et  cependant  c'est  parce 
qu'il  ne  mettait  rien  au  jeu  qu'il  aurait  pu  tout  jouer 
Nous  sommes  tombés  sous  les  pieds  de   l'Europe 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  381 

une  pareille  occasion  de  nous  relever  ne  se  présen- 
tera peut-être  de  longtemps. 

En  dernier  résultat,  M.  Thiers,  pour  sauver  son 
système,  a  réduit  la  France  à  un  espace  de  quinze 
lieues  qu'il  a  fait  hérisser  de  forteresses;  nous  ver- 
rons bien  si  l'Europe  a  raison  de  rire  de  cet  enfantil- 
lage du  grand  penseur. 

Et  voilà  comment,  entraîné  par  ma  plume,  j'ai  con- 
sacré plus  de  pages  à  un  homme  incertain  d'avenir 
que  je  n'en  ai  donné  à  des  personnages  dont  la  mé- 
moire est  assurée.  C'est  un  malheur  du  trop  long 
vivre  :  je  suis  arrivé  à  une  époque  de  stérilité  oîi  la 
France  ne  voit  plus  courir  que  des  générations 
maigres  :  Lupa  carca  nella  sua  magrezzaK  Ces  mé- 
moires diminuent  d'intérêt  avec  les  jours  survenus, 
diminuent  de  ce  qu'ils  pouvaient  emprunter  de  la 
grandeur  des  événements;  ils  se  termineront,  j'en  ai 
peur,  comme  les  filles  d'Achéloûs^.  L'empire  romain, 
magniGquement  annoncé  par  Tite-Live,  se  resserre 
et  s'éteint  obscur  dans  les  récits  de  Cassiodore.  Vous 
étiez  plus  heureux,  Thucydide  et  Plutarque,  Salluste 
et  Tacite,  quand  vous  racontiez  les  partis  qui  divi- 
saient Athènes  et  Rome  I  Vous  étiez  certains  du  moins 
de  les  animer,  non  seulement  par  votre  génie,  mais 
encore  par  l'éclat  de  la  langue  grecque  et  la  grav;té 
de  la  langue  latine  1  Que  pourrions-nous  raconter  de 
notre  société  finissante,  nous  autres  Welches,  dans 
notre  jargon  confiné  à  d'étroites  et  barbares  limites? 

1.  Dante,  Enfer  ch.  I.  v.  50. 

2.  Les  Sirènes,  filles  d'Achéloûs  et  de  Calliope.  Elles  avaient 
le  corps  d'une  femme  jusqu'à  la  ceinture,  et,  au-dessous,  la  forme 
d'oA  poisson. 


882  MÉMOIRES  D'OUTRE-TOMBE 

Si  ces  dernières  pages  reproduisaient  nos  rebâchagta 
de  tribune,  ces  éternelles  définitions  de  n^s  droits, 
nos  puiîiiats  de  porte-feuilles,  seraient-elles,  dans 
cinquante  ans  d'ici,  autre  chose  que  les  inintelligibles 
colonnes  d'une  vieille  gazette?  Sur  mille  et  une  con- 
jectures, une  seule  se  trouverait-elle  vraie  ?  Qui  pré- 
voirait les  étranges  bonds  et  écarts  de  la  mobilité  de 
l'esprit  français?  Qui  pourrait  comprendre  comment 
ses  exécrations  et  ses  engouements,  ses  malédictions 
et  ses  bénédictions  se  transmuent  sans  raison  appa- 
rente? Qui  saurait  deviner  et  expliquer  comment  il 
adore  et  déteste  tour  à  tour,  comment  il  dérive 
d'un  système  politique,  comment,  la  liberté  à  la 
bouche  et  le  servage  au  cœur,  il  croit  le  matin  à  une 
vérité  et  est  persuadé  le  soir  d'une  vérité  contraire  ? 
Jetez-nous  quelques  grains  de  poussière  ;  abeilles  de 
Virgile,  nous  cesserons  notre  mêlée  pour  nous  en- 
voler ailleurs'. 

Si  par  hasard  il  se  remue  encore  quelque  chose  de 
grand  ici-bas,  notre  patrie  demeurera  couchée.  D'une 
société  qui  se  décompose,  les  flancs  sont  inféconds  ; 
les  crimes  mêmes  qu'elle  engendre  sont  des  crimes 
mort-nés,  atteints  qu'ils  sont  de  la  stérilité  de  leur 
principe.  L'époque  où  nous  entrons  est  le  chemin 
de  halage  par  lequel  des  générations  fatalement  con- 
damnées tirent  l'ancien  monde  vers  un  monde  in- 
connu. 

1.  Ipsi  per  médias  acies,  insignibns  alis, 

Ingentes  animos  angusto  in  pectore  versant. . . 
Hi  motus  animorum  atque  hœc  certamina  tant* 
Pulveris  exigui  jactu  compressa  quiescunt. 

[Lft  Géorgîques,  livre  iv,  vers  82-87.) 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  383 

En  celte  année  183i,  M.  de  La  Fayette  vient  de 
mourir  *.  J'aurais  jadis  été  injuste  en  parlant  de  lui  ; 
je  l'aurais  représenté  comme  une  espèce  de  niais  à 
double  visage  et  à  deux  renommées  ;  héros  de  l'autre 
côté  de  l'Atlantique,  Gille  de  ce  côté-ci 2.  Il  a  fallu  plus 
de  quarante  années  pour  que  l'on  reconnût  dans  M.  de 
La  Fayette  des  qualités  qu'on  s'était  obstiné  à  lui  re- 
fuser. A  la  tribune,  il  s'exprimait  facilement  et  du  ton 
d'un  homme  de  bonne  compagnie.  Aucune  souillure 
n'est  attachée  à  sa  vie  ;  il  était  affable,  obligeant  et 
généreux.  Sous  l'Empire,  il  fut  noble  et  vécut  à  part  ; 
sous  la  Restauration,  il  ne  garda  pas  au  tant  de  dignité  ; 
il  s'abaissa  jusqu'à  se  laisser  nommer  le  vénérable 
des  ventes  du  carbonarisme,  et  le  chef  des  petites 
conspirations  ;  heureux  qu'il  fut  de  se  soustraire  à 
Béfort  à  la  justice,  comme  un  aventurier  vulgaire. 
Dans  les  commencements  de  la  Révolution,  il  ne  se 
mêla  point  aux  égorgeurs  ;  il  les  combattit  à  main 
armée,  et  voulut  sauver  Louis  XVI;  mais,  tout  en  ab- 
horrant les  massacres,  tout  obligé  qu'il  fut  de  les  fuir, 
il  trouva  des  louanges  pour  des  scènes  oti  l'on  portait 
quelques  têtes  au  bout  des  piques. 

M.  de  La  Fayette  s'est  élevé  parce  qu'il  a  vécu  :  il 
y  a  une  renommée  échappée  spontanément  des  ta- 
lents, et  dont  la  mort  augmente  l'éclat  en  arrêtant  les 
talents  dans  la  jeunesse  ;  il  y  a  une  autre  renommée, 
produit  de  l'âge,  fille  tardive  du  temps  ;  non  grande 

1.  La  Fayette  est  mort  à  Paris  le  19  mai  1834.  Ayant  voulu 
■uivre  à  pied,  déjà  souffrant,  le  convoi  du  député  Dulong,  tué 
en  duel  par  le  général  Bugeaud,  il  dut  s'aliter  en  rentrant,  et 
ne  se  releva  plus. 

2.  Rivarol,  dès  les  premiers  temps  de  la  Révolution,  avait 
trouvé,  pour  le  général  La  Fayette,  le  surnom  de  César-GilU, 


384 


MÉMOIRES   D'OUTRE-TOMBE 


par  elle-même,  elle  l'est  par  les  révolutious  aumilîeu 
desquelles  le  hasard  l'a  placée.  Le  porteur  de  cette 
renommée,  à  force  d'être,  se  mêle  à  tout  ;  son  nom 
devient  l'enseigne  ou  le  drapeau  de  tout  :  M.  de  La 
Fayette  sera  éternellement  la  garde  nationale.  Par  un 
effet  extraordinaire,  le  résultat  de  ses  actions  était 
souvent  en  contradiction  avec  ses  pensées  ;  royaliste, 
il  renversa  en  1789  une  royauté  de  huit  siècles;  répu- 
blicain, il  créa  en  1830  la  royauté  des  barricades  :  il 
s'en  est  allé  donnant  à  Philippe  la  couronne  qu'il 
avait  enlevée  à  Louis  XVL  Pétri  avec  les  événements, 
quand  les  alluvions  de  nos  malheurs  se  seront  conso- 
lidées, on  retrouvera  son  image  incrustée  dans  la 
pâte  révolutionnaire. 

Son  ovation  aux  États-Unis'  l'a  singulièrement  re- 
haussé •:  un  peuple,  en  se  levant  pour  le  saluer,  l'a 
couvert  de  l'éclat  de  sa  reconnaissance.  Everett^  ter- 
mine par  cette  apostrophe  le  discours  qu'il  prononça 
en  1824  : 

«  Sois  le  bienvenu  sur  nos  rives,  ami  de  nos  pères  1 
«  Jouis  d'un  triomphe  tel  qu'il  ne  fut  jamais  le  par- 
«  tage  d'aucun  monarque  ou  conquérant  de  la  terre. 
«  Hélas  I  Washington,  l'ami  de  votre  jeunesse,  celui 
«  qui  fût  plus  que  l'ami  de  son  pays,  gît  tranquille 
«  dans  le  sein  de  la  terre  qu'il  a  rendue  libre.  Il  re- 
«  pose  dans  la  paix  et  dans  la  gloire  sur  les  rives  du 

1.  Son  mandat  législatif  n'ayant  pas  été  renouvelé  en  1824, 
La  Fayette  profita  de  ce  repos  forcé  pour  visiter  encore  ine  fois 
l'Amérique  ;  ce  dernier  voyage  dura  quatorze  mois. 

2.  Edward  Everett  (1794  1865),  homme  politique  et  pnbliciste 
américain.  On  a  de  lui  Ovations  and  speechs  on  varions  subjects, 
Boston,  1826-1856,  trois  volumes  in-8».  Il  fut  élu,  en  1858,  membr» 
correspondant  de  l'Institut  de  France, 


Imfi.  OraxdU" 


LAFâYETTÊ 


Ga-rnier  frères  Editeurs 


MÉMOIRES  D'OUTRE-TOMBE  385 

a  Potomac.  Vous  reverrez  les  ombrages  hospitaliers 
«  du  Monl-Vernon;  mais  celui  que  vous  vénérâtes, 
«  vous  ne  le  retrouverez  plus  sur  le  seuil  de  sa  porte. 
«  A  sa  place  et  en  son  nom,  les  fils  reconnaissants  de 
..  l'Amérique  vous  saluent.  Soyez  trois  fois  le  bien- 
«  venu  sur  nos  rives  !  Dans  quelque  direction  de  ce 
«  continent  que  vous  dirigiez  vos  pas,  tout  ce  qui 
u  pourra  entendre  le  son  de  vofre  voix  vous  bé- 
«  nira.  » 

Dans  le  nouveau  monde,  M.  de  La  Fayette  a  contri 
bué  à  la  formation   d'une  société    nouvelle  ;    dans 
le  monde  ancien,  à  la  destruction  d'une  vieille  so- 
ciété :  la  liberté  l'invoque  à  Washington,  l'anarchie  à 
Paris. 

M.  de  La  Fayette  n'avait  qu'une  seule  idée,  et  mal- 
heureusement pour  lui  elle  était  celle  du  siècle  ;  la 
fixité  de  cette  idée  a  fait  son  empire  ;  elle  lui  servait 
d'oeillère,  elle  l'empêchait  de  regarder  à  droite  et  à 
gauche  ;  il  marchait  d'un  pas  ferme  sur  une  seule 
ligne  ;  il  s'avançait  sans  tomber  entre  les  précipices 
non  parce  qu'il  les  voyait,  mais  parce  qu'il  ne  leà 
voyait  pas;  l'aveuglement  lui  tenait  lieu  de  génie  . 
tout  ce  qui  est  fixe  est  fatal,  et  ce  qui  est  fatal  est 
puissant. 

Je  vois  encore  M.  de  La  Fayette,  à  la  tête  de  la 
garde  nationale,  passer,  en  1790,  sur  les  boulevards 
pour  se  rendre  au  faubourg  Saint-Antoine  ;  le  22  mai 
1834,  je  l'ai  vu,  couché  dans  son  cercueil,  suivre  les 
mêmes  boulevards.  Parmi  le  cortège,  on  remarquait 
une  troupe  d'Américains  ayant  chacun  une  fleur  jaune 
à  la  boutonnière.  M.  de  La  Fayette  avait  fait  venir  des 
États-Unis  une  quantité  de  terre  suffisante  pour  le 
VI.  25 


386  MÉMOIRES   D  OUTRE-TOMBE 

couvrir  dans  sa  tombe,  mais  son  dessein  n'a  point  été 
rempli. 

Et  vous  demanderez  pour  la  sainte  relique 
Quelques  urnes  de  terre  au  sol  de  l'Amérique, 
Et  vous  rapporterez  ce  sublime  oreiller, 
Afin  qu'après  la  mort,  sa  dépouille  chérie 
Puisse  du  moins  avoir  six  pieds  dans  sa  patrie 
De  terre  libre  où  sommeiller. 


Au  moment  fatal,  oubliant  à  la  fois  ses  rêves  poli- 
tiques et  les  romans  de  sa  vie,  il  a  voulu  reposer  à 
Picpus  auprès  de  sa  femme  vertueuse  :  la  mort  fail 
tout  rentrer  dans  l'ordre. 

A  Picpus  sont  enterrées  des  victimes  de  cette  révo- 
lution commencée  par  M.  de  La  Fayette  ;  là  s'élève 
une  chapelle  où  l'on  dit  des  prières  perpétuelles  en 
mémoire  de  ces  victimes.  A  Picpus  j'ai  accompagné 
M.  le  duc  Mathieu  de  Montmorency,  collègue  de  M.  de 
La  Fayette  à  l'Assemblée  constituante  ;  au  fond  de  la 
fosse,  la  corde  tourna  la  bière  de  ce  chrétien  sur  le 
côté,  comme  s'il  se  fût  soulevé  sur  le  flanc  pour  prier 
encore. 

J'étais  dans  la  foule,  à  l'entrée  de  la  rue  Grange- 
Batelière,  quand  le  convoi  de  M.  de  La  Fayette  défila  : 
au  haut  de  la  montée  du  boulevard,  le  corbillard  s'ar- 
rêta; je  le  vis,  tout  doré  d'un  rayon  fugitif  du  soleil, 
briller  au-dessus  des  casques  et  des  armes  :  puis 
l'ombre  revint  et  il  disparut. 

La  multitude  s'écoula  ;  des  vendeuses  de  plaisin 
crièrent  leurs  oublies,  des  vendeurs  d'amusettes  por- 
tèrent çà  et  là  des  moulins  de  papier  qui  tournaient 


MÉMOIRES    D'OUTRE-TOMBE  387 

au  même  vent  dont  le  souffle  avait  agité  les  plumes 
du  char  funèbre. 

A  la  séance  de  la  Chambre  des  députés  du  20  mai 
1834,  le  président*  parla  :  «  Le  nom  du  général  La 
«  Fayette,  dit-il,  demeurera  célèbre  dans  notre  his- 

«  toire En  vous    exprimant  les    senti- 

«  ments  de  condoléance  de  la  Chambre,  j'y  joins,  mon- 
«  sieur  et  cher  collègue  (Georges  La  Fayette),  l'assu- 
<<  rance  particulière  de  mon  attachement.  »  Auprès 
de  ces  paroles,  le  rédacteur  de  la  séance  met  entre 
parenthèses  :  (Hilarité). 

Voilà  à  quoi  se  réduit  une  des  vies  les  plus  sé- 
rieuses. Que  reste-t-il  de  la  mort  des  plus  grands 
hommes  ?  Un  manteau  gris  et  une  croix  de  paille, 
comme  sur  le  corps  du  duc  de  Guise,  assassiné  à 
Blois. 

A  la  portée  du  crieur  public  qui  vendait  pour  un 
sou,  aux  grilles  du  château  des  Tuileries,  la  nouvelle 
de  la  mort  de  Napoléon,  j'ai  entendu  deux  charlatans 
sonner  la  fanfare  de  leur  orviétan  ;  et,  dans  le  Moni- 
teur du  21  janvier  1793,  j'ai  lu  ces  paroles  au-dessous 
du  récit  de  l'exécution  de  Louis  XVI  : 

a  Deux  heures  après  l'exécution,  rien  n'annonçait 
«  que  celui  qui  naguère  était  le  chef  de  la  nation  ve- 
«  nait  de  subir  le  supplice  des  criminels.»  A  la  suite 
de  ces  mots  venait  cette  annonce  :  «  Ambroise,  opéra- 
«  comique^.  » 

1.  M.  Dupin  aîné. 

2.  C'est  dans  le  Moniteur  du  22  janvier  1793,  mais  sous  la 
aate  de  Paris,  21  janvier,  que  se  trouve  l'analyse  d'Ambroise, 
opéra-comique,  paroles  de  Monvel,  musique  de  Dalayrac,  joué 
au  Théâtre-Italien.  «  On  a  demandé  les  auteurs,  dit  le  Moniteur 


388  MÉMOIRES   D'OUTRE-TOMBE 

Dernier  acteur  du  drame  joué  depuis  cinquante 
années,  M.  de  La  Fayette  était  demeuré  sur  la  scène; 
le  choeur  final  de  la  tragédie  grecque  prononce  la  mo- 
rale de  la  pièce  :  «  Apprenez,  ô  aveugles  mortels,  à 
«  tourner  les  yeux  sur  le  dernier  jour  de  la  vie.  »  Et 
moi,  spectateur  assis  dans  une  salle  vide,  loges  dé- 
sertées, lumières  éteintes,  je  reste  seul  de  mon  temps 
devant  le  rideau  baissé,  avec  le  silence  et  la  nuit. 

Armand  Carrel  *  menaçait  l'avenir  de  Philippe 
comme  le  général  La  Fayette  poursuivait  son  passé. 
Vous  savez  comment  j'ai  connu  M.  CarreP  ;  depuis 
1832  je  n'ai  cessé  d'avoir  des  rapports  avec  lui  jus- 
qu'au jour  où  je  l'ai  suivi  au  cimetière  de  Saint- 
Mandé. 

Armand  Carrel  était  triste;  il  commençait  à  crain- 
dre que  les  Français  ne  fussent  pas  capables  d'un 
sentiment  raisonnable  de  liberté  ;  il  avait  je  ne  sais 
quel  pressentiment  de  la  brièveté  de  sa  vie  :  comme 
une  chose  sur  laquelle  il  ne  comptait  pas  et  à  laquelle 
il  n'attachait  aucun  prix,  il  était  toujours  prêt  à  ris- 
quer cette  vie  sur  un  coup  de  dés.  S'il  eût  succombé 
dans  son  duel  contre  le  jeune  Laborie,  à  propos  de 
Henri  V,  sa  mort  aurait  eu  du  moins  une   grande 

en  terminant  ;  ils  ont  paru  tous  deux.  La  citoyenne  Saint-Aubin 
y  est  surtout  charmante,  et  peut-être  encore  plus  charmante 
qu'à  son  ordinaire.  » 

1.  Armand  Carrel,  né  à  Rouen  le  8  mai  1800,  mort  à  Saint- 
Mandé  le  24  juillet  1836. 

2.  Voy.,  au  tome  V  des  Mémoires,  pages  445-447. 

3.  L'échec  ae  la  prise  d'armes  de  1832  et  la  captivité  de  la 
duchesse  de  Berry  avaient  provoqué  chez  les  royalistes  des  senti- 
ments d'irritation  et  de  douleur  que  surexcitèrent  encore,  dans 
les  derniers  jours  de  janvier  1833,  l'envoi  k  Blaye  par  le  gouver- 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  389 

cause  et  un  grand  théâtre  ;  NTaisemblablement  ses  fu- 
nérailles eussent  été  honorées  de  jeux  sanglants;  il 
nous  a  abandonnés  pour  une  misérable  querelle  qui 
ne  valait  pas  un  cheveu  de  sa  tête. 

Il  se  trouvait  dans  un  de  ses  accès  naturels  de  mé- 
lancolie, lorsqu'il  inséra  à  mon  sujet,  dans  le  National^ 
un  article  auquel  je  répondis  par  ce  billet  : 

«  Paris,  5  mai  1834. 

«  Votre  article,  monsieur,  est  plein  de  ce  senti- 
«  ment  exquis  des  situations  et  des  convenances  qui 
«  vous  met  au-dessus  de  tous  les  écrivains  politiques 
«  du  jour.  Je  ne  vous  parle  pas  de  votre  rare  talent; 
«  vous  savez  qu'avant  d'avoir  l'honneur  devouscon- 
«  naître,  je  lui  ai  rendu  pleine  justice.  Je  ne  vous  re- 
«  mercie  pas  de  vos  éloges  ;  j'aime  à  les  devoir  à  ce 
«  que  je  regarde  à  présent  comme  une  vieille  amitié. 
«  Vous  vous  élevez  bien  haut,  monsieur;  vous  com- 
«  mencez  à  vous  isoler  comme  tous  les  hommes  faits 
«  pour  une  grande  renommée;  peu  à  peu  la  foule, 
«  qui  ne  peut  les  suivre,  les  abandonne,  et  on  les 
«  voit  d'autant  mieux  qu'ils  sont  h  part. 

«  Chateaubriand.  » 

nement  des  docteurs  Orfila  et  Auvity  et  les  commentaires  don- 
nés à  leur  voyage  par  les  feuilles  républicaines.  Plusieurs  dueh 
s'ensui rirent,  et  il  fut  un  moment  question,  de  vider  la  querella 
de  parti  à  parti  et  par  une  sorte  de  combat  des  Trente.  Carrel, 
à  la  suite  d'un  article  paru  dans  le  National,  accepta  une  pro- 
vocation personnelle,  et,  sur  une  liste  de  dix  noms,  choisit  celui 
de  M.  Roux-Laborie  fils,  dont  la  personne  lui  était  complètement 
inconnue.  Le  duel  eut  lieu  le  2  février.  L'arme  choisie  était 
l'épée  ;  les  deux  adversaires  furent  blessés:  M.  Roux-Laborio 
de  deux  coups  dans  le  bras  et  dans  la  main  ;  Carrel  d'an  coup 
dans  le  ventre,  qui  mit  sa  vie  en  péril. 


300  HÉMOIRES   D*OUTH£-TOMBE 

Je  cherchai  à  le  consoler  par  une  autre  lettre  du 
31  août  1834,  lorsqu'il  fut  condamné  pour  délit  de 
presse.  Je  reçus  de  lui  cette  réponse  ;  elle  manifeste 
les  opinions,  les  regrets  et  les  espérances  de  l'homme  : 

  Monsieur  le  Vicomte  db  Chateaubriand, 

«  Monsieur, 

«  Votre  lettre  du  31  août  ne  m'a  été  remise  qu'à 
«  mon  arrivée  à  Paris.  J'irais  vous  en  remercier, 
«  d'abord,  si  je  n'étais  forcé  de  consacrer  à  quelques 
«  préparatifs  d'entrée  en  prison  le  peu  de  temps  qui 
«  pourra  m'être  laissé  par  la  police  informée  de  mon 
«  retour.  Oui,  monsieur,  me  voici  condamné  à  six  mois 
«  de  prison  par  la  magistrature,  pour  un  délit  ima- 
«  ginaire  et  en  vertu  d'une  législation  également 
«  imaginaire,  parce  que  le  jury  m'a  sciemment  ren- 
«  voyé  impuni  sur  l'accusation  la  plus  fondée  et  après 
«  une  défense  qui,  loin  d'atténuer  mon  crime  de  vé- 
«  rite  dite  à  la  personne  du  roi  Louis-Philippe,  avait 
«  aggravé  ce  crime  en  l'érigeant  en  droit  acquis  pour 
«  toute  la  presse  de  l'opposition.  Je  suis  heureux  que 
«  les  difficultés  d'une  thèse  si  hardie,  par  le  temps 
«  qui  court,  vous  aient  paru  à  peu  près  surmontées 
«  par  la  défense  que  vous  avez  lue  et  dans  laquelle  il 
«  m'a  été  si  avantageux  de  pouvoir  invoquer  l'auto- 
«  rite  du  livre  dans  lequel  vous  instruisiez,  il  y  adix- 
*  huit  ans,  votre  propre  parti  des  principes  de  la  res- 
«  ponsabilité  constitutionnelle. 

«  Je  me  demande  souvent  avec  tristesse  à  quoi  au- 
«  ront  servi  des  écrits  tels  que  les  vôtres,  monsieur^ 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  391 

«  tels  que  ceux  des  hommes  les  plus  éminents  de 
«  l'opinion  à  laquelle  j'appartiens  moi-même,  si  de 
«  cet  accord  des  plus  hautes  intelligences  du  pays 
«  dans  la  constante  défense  des  droits  de  discussion, 
«  il  n'était  pas  résulté  enfin,  pour  la  masse  des  es- 
('  prits  en  France,  un  parti  désormais  pris  de  vouloir 
*<  sous  tous  les  régimes,  d'exiger  de  tous  les  sys- 
«  tèmes  victorieux,  quels  qu'ils  soient,  la  liberté 
'<  de  penser,  de  parler,  d'écrire,  comme  condition 
w  première  de  toute  autorité  légitimement  exercée. 
«  N'est-il  pas  vrai,  monsieur,  que  lorsque  vous 
«  demandiez,  sous  le  dernier  gouvernement,  la  plus 
«  entière  liberté  de  discussion,  ce  n'était  pas  pour  le 
«  service  momentané  que  vos  amis  politiques  en 
«  pouvaient  tirer  dans  l'opposition  contre  des  adver- 
«  saires  devenus  maîtres  du  pouvoir  par  intrigue? 
«  Quelques-uns  se  servaient  ainsi  de  la  presse,  qui 
«  l'ont  bien  prouvé  depuis;  mais  vous,  monsieur, 
«  vous  demandiez  la  liberté  de  discussion  pour  le 
«  bien  commun,  l'arme  et  la  protection  générale  de 
«  loutes  les  idées  vieilles  ou  jeunes;  c'est  là  ce  qui 
«  vous  a  mérité,  monsieur,  la  reconnaissance  et  le 
«  respect  des  opinions  auxquelles  la  révolution  de 
«  Juillet  a  ouvert  une  lice  nouvelle.  C'est  pour  cela 
«  que  notre  œuvre  se  rattache  à  la  vôtre,  et  que, 
«  lorsque  nous  citons  vos  écrits,  c'est  moins  comme 
«  admirateurs  du  talent  incomparable  qui  les  a  pro- 
«  duits,  que  comme  aspirant  à  continuer  de  loin  la 
«  même  tâche,  jeunes  soldats  que  nous  sommes  d'une 
«  cause  dont  vous  êtes  le  vétéran  le  plus  glorieux. 

«  Ce  que  vous  avez  voulu  depuis  trente  ans,  mon- 
«  sieur,  ce  que  je  voudrais»  s'il  m'est  permis  de  me 


392  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

«  nommer  après  vous,  c'est  d'assurer  aux  intérêts  qui 
«  se  partagent  notre  belle  France  une  loi  de  combat 
«  plus  humaine,  plus  civilisée,  plus  fraternelle,  plus 
«  concluante  que  la  guerre  civile.  Quand  donc  réus- 
«  sirons-nous  à  mettre  en  présence  les  idées  à  la 
place  des  partis,  et  les  intérêts  légitimes  et  avouables 
à  la  place  des  déguisements,  de  Fégoïsme  et  de  la 
cupidité?  Quand  verrons-nous  s'opérer  par  la  per- 
suasion et  parla  parole  ces  inévitables  transactions 
que  le  duel  des  partis  et  Icfrusion  du  sang  amènent 
aussi  par  épuisement,  mais  trop  tard  pour  les  morts 
des  deux  camps,  et  trop  souvent  sans  profit  pour  les 
blessés  et  les  survivants?  Comme  vous  le  dites  dou- 
loureusement, monsieur,  il  semble  que  bien  des  ensei- 
gnements aient  été  perdus  et  qu'on  ne  sache  plus 
en  France  ce  qu'il  en  coûte  de  se  réfugier  dans  un 
despotisme  qui  promet  silence  et  repos.  Il  n'en  faut 
pas  moins  continuer  de  parler,  d'écrire,  d'imprimer; 
il  sort  quelquefois  des  ressources  bien  imprévues  de 
la  constance.  Aussi,  de  tant  de  beaux  exemples  que 
vous  avez  donnés  monsieur,  celui  que  j'ai  le  plus 
constamment  sous  les  yeux  est  compris  dans  un 
mot  :  Persévérer. 
«  Agréez,  monsieur,  les  sentiments  d'inaltérable 
«  affection  avec  lesquels  je  suis  heureux  de  me  dire 

«  Votre  plus  dévoué  serviteur, 

«  A.  Carrel. 

«  Puteaux,  près  Neuilly,  le  4  octobre  1834.  » 

M.  Carrel  fut  enfermé  à  Sainte-Pélagie;  j'allais  le 
voir  deux  ou  trois  fois  par  semaine:  je  le  trouvais 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  393 

debout  derrière  la  grille  de  sa  fenêtre.  Il  me  rappelait 
son  voisin,  un  jeune  lion  d'Afrique  au  Jardin  des 
Plantes  :  immobile  aux  barreaux  de  sa  cage,  le  fils 
du  désert  laissait  errer  son  regard  vague  et  triste 
sur  les  objets  du  dehors;  on  voyait  qu'il  ne  vivrait 
pas.  Ensuite  nous  descendions,  M.  Carrel  et  moi;  le 
serviteur  de  Henri  V  se  promenait  avec  l'ennemi  des 
rois  dans  une  cour  humide,  sombre,  étroite,  encer- 
clée de  hauts  murs  comme  un  puits.  D'autres  répu- 
blicains se  promenaient  aussi  dans  cette  cour:  ces 
jeunes  et  ardents  révolutionnaires,  à  moustaches,  à 
barbes,  aux  cheveux  longs,  au  bonnet  teuton  ou  grec, 
au  visage  pâle,  aux  regards  âpres,  à  l'aspect  mena- 
çant, avaient  l'air  de  ces  âmes  préexistantes  au  Tar- 
tare  avant  d'être  parvenues  à  la  lumière;  ils  se  dispo- 
saient à  faire  irruption  dans  la  vie.  Leur  costume 
agissait  sur  eux  comme  l'uniforme  sur  le  soldat, 
comme  la  chemise  sanglante  de  Nessus  sur  Hercule: 
c'était  un  monde  vengeur  caché  derrière  la  société 
actuelle  et  qui  faisait  frémir. 

Le  soir,  ils  Sc  rassemblaient  dans  la  chambre  de 
leur  chef  Armand  Carrol  ;  ils  parlaient  de  ce  qu'il  y 
aurait  à  exécuter  à  leur  arrivée  au  pouvoir,  et  de  la 
nécessité  de  répandre  du  sang.  Il  s'élevait  des  dis- 
cussions sur  les  grands  citoyens  de  la  Terreur:  les  uns, 
partisans  de  Marat,  étaient  athées  et  matérialistes;  les 
autres,  admirateurs  de  Robespierre,  adoraient  ce  nou- 
veau Christ.  Saint  Robespierre  n'avait-il  pas  dit,  dans 
son  discours  sur  l'Être  suprême,  que  la  croyance  en 
Dieu  donnait  la  force  de  braver  le  malheur,  et  que 
V innocence  sur  Céchafaud  faisait  pâlir  le  lyransurson 
char  de  triomphe'}  Jonglerie  d'un  bourreau  qui  parle 


394  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

avec  attendrissement  de  Dieu,  de  malheur,  de  tyran- 
nie, d'échafaud,  afin  de  persuader  aux  hommes  qu'il 
ne  tue  que  des  coupables,  et  encore  par  un  effet  de 
vertu;  prévision  des  malfaiteurs,  qui,  sentant  venir 
le  châtiment,  se  posent  d'avance  en  Socrate  devant 
le  juge,  et  cherchent  à  effrayer  le  glaive  en  le  mena- 
çant de  leur  innocence  ! 

Le  séjour  à  Sainte-Pélagie  fit  du  mal  à  M.  Carrel: 
enfermé  avec  des  tètes  ardentes,  il  combattait  leurs 
idées,  les  gourmandait,  les  bravait,  refusant  noble- 
ment d'illuminer  le  21  janvier;  mais  en  même  temps 
il  s'irritait  des  souffrances,  et  sa  raison  était  ébranlée 
par  les  sophismes  du  meurtre  qui  retentissaient  à 
ses  oreilles. 

Les  mères,  les  sœurs,  les  femmes  de  ces  jeunea 
hommes,  les  venaient  soigner  le  matin  et  faire  leur 
ménage.  Un  jour,  passant  dans  le  corridor  noir  qui 
conduisait  à  la  chambre  de  M.  Carrel,  j'entendis  une 
voix  ravissante  sortir  d'une  cabine  voisine:  une  belle 
femme  sans  chapeau,  les  cheveux  déroulés,  assise  au 
bord  d'un  grabat,  raccommodait  le  vêtement  en  lam- 
beaux d'un  prisonnier  agenouillé,  qui  semblait  moins 
le  captif  de  Philippe  que  de  la  femme  aux  pieds  de 
laquelle  il  était  enchaîné. 

Délivré  de  sa  captivité,  M.  Carrel  venait  me  voir  à 
son  tour.  Quelques  jours  avant  son  heure  fatale,  il 
était  venu  m'apporter  le  numéro  du  National  dans  le- 
quel il  s'était  donné  la  peine  d'insérer  un  article  re- 
latif à  mes  Essais  sur  la  littérature  anglaise,  et  où  il 
avait  cité  avec  trop  d'éloges  les  pages  qui  terminent 
ces  Essais.  Depuis  sa  mort,  on  m'a  remis  cet  article 
écrit  tout  entier  de  sa  main,  et  que  je  conserve  comme 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  395 

un  gage  de  son  amitié.  Depuis  sa  mortl  quels  mots  je 
viens  de  tracer  sans  m'en  rendre  compte  I 

Bien  que  supplément  obligé  aux  lois  qui  ne  con- 
naissent pas  des  offenses  faites  à  l'honneur,  le  duel 
est  affreux,  surtout  lorsqu'il  détruit  une  vie  pleine 
d'espérances  et  qu'il  prive  la  société  d'un  de  ces 
hommes  rares  qui  ne  viennent  qu'après  le  travail 
d'un  siècle,  dans  la  chaîne  de  certaines  idées  et  de 
certains  événements.  Carrel  tomba  dans  le  bois  qui 
vit  tomber  le  duc  d'Enghien:  l'ombre  du  petit-fils  du 
grand  Condé  servit  de  témoin  au  plébéien  illustre  et 
l'emmena  avec  elle.  Ce  bois  fatal  m'a  fait  pleurer  deux 
fois:  du  moins  je  ne  me  reproche  point  d'avoir,  dans 
ces  deux  catastrophes,  manqué  à  ce  que  je  devais  h 
mes  sympathies  et  à  ma  douleur. 

M.  Carrel,  qui,  dans  ses  autres  rencontres,  n'avait 
jamais  songé  à  la  mort,  y  pensa  avant  celle-ci  il  em- 
ploya la  nuit  à  écrire  ses  dernières  volonté,  comme 
s'il  eût  été  averti  du  résultat  du  combat.  A  huit  heures 
du  matin,  le  22  juillet  1836,  il  se  rendit,  vif  et  léger, 
sous  ces  ombrages  où  le  chevreuil  joue  à  la  même 
heure. 

Placé  à  la  distance  mesurée,  il  marche  rapidement, 
tire  sans  s'effacer,  comme  c'était  sa  coutume;  il  sem- 
blait qu'il  n'y  eût  jamais  assez  de  péril  pour  hii*. 

1.  A  la  suite  d'articles  publiés  dans  leurs  deux  journaux,  le 
National  et  la  Presse,  un  duel  avait  été  décidé  entre  Armand 
Carrel  et  Emile  de  Girardin.  Il  eut  lieu  au  bois  de  Vincennes. 
L'arme  choisie  était,  cette  fois,  le  pistolet.  Les  deux  adversaires 
furent  placés  à  quarante  pas,  avec  faculté  de  marcher  chacun  de 
dix  pas  et  de  tirer  à  volonté,  mode  beaucoup  plus  dangereux 
que  le  tir  au  commandement,  à  distance  ferme,  qui  se  pratique 
plus  volontiers  Aujourd'hui.  Après  avoir  fait  chacun  quelque» 
pas,  les  deux  adversaires   tirèrent  oresque    en  même  temps  ; 


3%  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

Blessé  à  mort  et  soutenu  sur  les  bras  de  ses  amis, 
comme  il  passait  devant  son  adversaire  lui-même 
blessé,  il  lui  dit:  «  Souffrez-vous  beaucoup,  mon- 
sieur? »  Armand  Carrel  était  aussi  doux  qu'intrépide. 

Le  22,  j'appris  trop  tard  l'accident  ;  le  23  au  matin, 
je  me  rendis  à  Saint-Mandé:  les  amis  de  M.  Carrel 
étaient  dans  la  plus  extrême  inquiétude.  Je  voulais 
entrer,  mais  le  chirurgien  me  fît  observer  que  ma 
présence  pourrait  causer  au  malade  une  trop  vive 
émotion  et  faire  évanouir  la  faible  lueur  d'espérance 
qu'on  avait  encore.  Je  me  retirai  consterné.  Le  len- 
demain 24,  lorsque  je  me  disposais  à  retourner  à 
Saint-Mandé,  Hyacinthe,  que  j'avais  envoyé  devant  moi 
vint  m'apprendre  que  l'infortuné  jeune  homme  avait 
expiré  à  cinq  heures  et  demie,  après  avoir  éprouvé 
des  douleurs  atroces  :  la  vie  dans  toute  sa  force  avait 
livré  un  combat  désespéré  à  la  mort. 

Les  funérailles  eurent  lieu  le  mardi  26.  Le  père  et 
!e  frère  de  M.  Carrel  étaient  arrivés  de  Rouen.  Je  les 
trouvai  renfermés  dans  une  petite  chambre  avec 
trois  ou  quatre  des  plus  intimes  compagnons  de 
l'homme  dont  nous  déplorions  la  perte.  Ils  m'embras- 
sèrent, et  le  père  de  M.  Carrel  me  dit:  «  Armand  au- 
«  fait  été  chrétien  comme  son  père,  sa  mère,  ses 
«  frères  et  sœurs:  l'aiguille  n'avait  plus  que  quelques 
«  heures  à  parcourir  pour  arriver  au  même  point  du 
«  cadran.  »  Je  regretterai  éternellement  de  n'avoir 
pu  voir  Carrel  sur  son  lit  de  mort:  je  n'aurais  pas  dé- 
Emile de  Girardin  eut  la  cuisse  traversée  et  Carrel  fut  atteint  aa 
bas-ventre.  Dans  la  nuit  du  24  juillet,  il  succomba  à  une  péri- 
tonite aigûe  déterminée  par  les  graves  lésions  produites  par  la 
balle  qui  avait  déchiré  les  intestins. 


MÉMOIRES   D'OUTRE-TOMBE  397 

sespéré,  au  moment  suprême,  de  faire  parcourir  à 
Vaiguillc  l'espace  au  delà  duquel  elle  se  fut  arrêlée 
sur  l'heure  du  chrétien, 

Armand  Carrel  n'était  pas  aussi  antireligieux  qu'on 
l'a  supposé:  il  avait  des  doutes;  quand  de  la  ferme 
incrédulité  on  passe  à  l'indécision,  on  est  bien  près 
d'arriver  à  la  certitude.  Peu  de  jours  avant  sa  mort, 
il  disait:  «  Je  donnerais  toute  cette  vie  pour  croire  à 
«  l'autre.  »  En  rendant  compte  du  suicide  de  M.  Sautelet, 
il  avait  écrit  cette  page  énergique  : 

«  J'ai  pu  conduire  parla  pensée  ma  vie  jusqu'à  cet 
«  instant,  rapide  comme  l'éclair,  où  la  vue  des  objets, 
«  le  mouvement,  la  voix,  le  sentiment  m'échapperont 
«  et  où  les  dernières  forces  de  mon  esprit  se  réuni- 
.  ront  pour  former  l'idée:  je  meurs;  mais  la  minute, 
«  la  seconde  qui  suivra  immédiatement,  j'ai  toujours 
«  eu  pour  elle  une  indéfinissable  horreur;  mon  ima- 
«  gination  s'est  toujours  refusée  à  en  deviner  quelque 
«  chose.  Les  profondeurs  de  l'enfer  sont  mille  fois 
«  moins  effrayantes  à  mesurer  que  cette  universelle 

•  incertitude: 

To  die,  to  sleep, 
To  sleep  I  percbance  to  dream! 

«  J'ai  vu  chez  tous  les  hommes,  quelle  que  fût  la 
«  force  de  leurs  caractères  ou  de  leurs  croyances, 
«  cette  même  impossibilité  d'aller  au  delà  de  leur 
«  dernière  impression  terrestre,  et  la  tête  s'y  perdre, 
«  comme  si,  en  arrivant  à  ce  terme,  on  se  trouvait 

♦  suspendu  au  dessus  d'un  précipice  de  dix  mille 
«  pieds.  On  chasse  cette  effrayante  vue  pour  aller  se 
«  battre  en  duel,  livrer  l'assaut  à  une  redoute  ou 


398  MÉMOIRES   D'OUTRE-TOMBE 

«  afiFronter  une  mer  orageuse;  on  semble  même  faire 
«  fi  de  la  vie;  on  se  trouve  un  visage  assuré,  content, 
«  serein  ;  mais  c'est  que  l'imagination  montre  le  suc- 
«  ces  plutôt  que  la  mort;  c'est  que  l'esprit  s'exerce 
«  bien  moins  sur  les  dangers  que  sur  les  moyens 
«  d'en  sortira  » 

Ces  paroles  sont  remarquables  dans  la  bouche  d'un 
homme  qui  devait  mourir  en  duel. 

En  1800,  lorsque  je  rentrai  en  France,  j'ignorais 
que  sur  le  rivage  où  je  débarquais  il  me  naissait  un 
ami^.  J'ai  vu,  en  1836,  descendre  cet  ami  au  tombeau 
sans  ces  consolations  religieuses  dont  je  rapportais  le 
souvenir  dans  ma  patrie  la  première  année  du  siècle. 

Je  suivis  le  cercueil  depuis  la  maison  mortuaire 
jusqu'au  lieu  de  la  sépulture;  je  marchais  auprès  du 
père  de  M.  Carrel  et  donnais  le  bras  à  M.  Arago: 
M-  Arago  a  mesuré  le  ciel  que  j'ai  chanté. 

Arrivé  à  la  porte  du  petit  cimetière  champêtre, 
le  convoi  a'.arrêta  ;  des  discours  furent  prononcés. 
L'absence  de  la  croix  m'apprenait  que  le  signe  démon 
affliction  devait  rester  renfermé  au  fond  de  mon  âme. 

11  y  fivait  six  ans  qu'aux  journées  de  Juillet,  passant 
devant  la  colonnade  du  Louvre,  près  d'une  fosse 
ouverte,  j'y  rencontrai  des  jeunes  gens  qui  me  rap- 
portèrent au  Luxembourg,  où  j'allais  protester  en 
faveur  d'une  royauté  qu'ils  venaient  d'abattre  ;  après 
six  ans,  je  revenais,  à  l'anniversaire  des  fêtes  de  Juil- 


1.  L'article  de  Carrel  sur  le  suicide  du  jeune  et  malheureux 
Sautelet  avait  paru  dans  la  Revue  de  Paris  en  juin  1830  sous  ce 
titre  :  Une  Mort  volontaire, 

i.  Chateaubriand  débarqua  à.  Calais  le  8  mai  1800;  le  même 
jour,  8  mai,  Armand  Carrel  naissait  à  Rouen. 


MEMOIRES    D  OUTRE-TOMBE  399 

let,  ra'associer  aux  regrets  de  ces  jeunes  républicains, 
comme  ils  s'étaient  associés  à  ma  fidélité.  Étrange 
aesunee!  Armand  Carrela  rendu  le  dernier  soupir 
<»Qez  un  officier  de  la  garde  royale  *  qui  n'a  point 
prêté  serment  à  Philippe  ;  royaliste  et  chrétien,  j'ai 
eu  l'honneur  de  porter  un  coin  du  voile  qui  re- 
couvre de  nobles  cendres,  mais  qui  ne  les  cachera 
point. 

Beaucoup  de  rois,  de  princes,  de  ministres,  d'hom- 
mes qui  se  croyaient  puissants,  ont  défilé  devant  moi: 
je  n'ai  pas  daigné  ôter  mon  chapeau  à  leur  cercueil 
ou  consacrer  un  mot  à  leur  mémoire.  J'ai  trouvé  plus 
à  étudier  et  à  peindre  dans  les  rangs  intermédiaires 
de  la  société  que  dans  ceux  qui  font  porter  leur  livrée  ; 
une  casaque  brochée  d'or  ne  vaut  pas  le  morceau  de 
flanelle  que  la  balle  avait  enfoncé  dans  le  ventre  de 
Garrel. 

Carrel,  qui  se  souvient  de  vous  ?  les  médiocres  et 
les  poltrons  que  votre  mort  a  délivrés  de  votre  supé- 
riorité et  de  leur  frayeur,  et  moi  qui  n'étais  pas  de 
vos  doctrines.  Qui  pense  à  vous?  Qui  se  souvient  de 
vous  ?  Je  vous  félicite  d'avoir  d'un  seul  pas  achevé  un 
voyage  dont  le  trajet  prolongé  devient  si  dégoûtant  et 
si  désert,  d'avoir  rapproché  le  terme  de  votre  marche 
à  la  portée  d'un  pistolet,  distance  qui  vous  a  paru 


1 .  La  gravité  de  la  blessure  de  Carrel  n'ayant  pas  permis  de 
le  transporter  à  son  domicile  (il  demeurait  rue  Grange-Batelière, 
n«  7,  aujourd'hui  n»  18),  on  le  déposa  chez  un  de  ses  anciens 
camarades  de  l'École  militaire,  qui  passait  alors  l'été  à  Saint- 
Mandé  avec  sa  mère,  M.  Adolphe  Payra,  officier  démissionnaire 
de  la  garde  royale,  qui,  lui  aussi,  avait  eu  plusieurs  dnels  et 
avait  conservé  avec  Carrel  d'amicales  relations,  bien  qu'ils  fug- 
sect  dans  deux  camps  diû'érents:  Payra  éiait  royaliste  ardeat. 


400  HÉMOIRES   d'OUTKE-TOUBE 

trop  grande  encore  et  que  vous  avez  réduite  en  cou- 
rant à  la  longueur  d'une  épée. 

J'envie  ceux  qui  sont  partis  avant  moi  :  comme  lee 
soldats  de  César  à  Brindes,  du  haut  des  roctiers  nu 
rivage  je  jette  ma  vue  sur  la  haute  mer  et  je  resjarde 
vers  l'Épire  si  je  ne  vois  point  revenir  les  vaisseaux 
qui  ont  passé  les  premières  lésions,  pour  m'enlever  à 
mon  tour. 

Après  avoir  relu  ceci  en  1839,  j'ajouterai  qu'ayant 
visité,  en  1837,  la  sépulture  de  M.  Carrel,  je  la  trou- 
vai fort  négligée,  mais  je  vis  une  croix  de  bois  noir 
qu'avait  plantée  auprès  du  mort  sa  sœur  Nathalie.  Je 
payai  à  Vaudran  le  fossoyeur,  dix-huit  francs  qui 
restaient  dus  pour  des  treillages  ;  je  lui  recommandai 
d'avoir  soin  de  la  fosse,  d'y  semer  du  gazon  et  d'y 
entretenir  des  fleurs.  A  chaque  changement  de  saison, 
je  me  rends  à  Saint-Mandé  pour  m'acquitter  de  ma 
redevance  et  m'assurer  que  mes  intentions  ont  été 
fidèlement  remplies  '. 

Prêt  à  terminer  mes  recueils  et  faisant  la  revue  au« 
tour  de  moi,  j'aperçois  des  femmes  que  j'ai  involon 
tairement  oubliées  ;  anges  groupés  au   bas   de  mon 

1.  Reçu  du  fossoyeur.  «  J'ai  reçu  de  M.  de  Chateaubriand  la 
somme  de  dix-huit  francs  qui  restait  due  pour  le  treillage  qui 
entoure  la  tombe  de  M.  Armand  CarreL 

«  Saint-Mandé,  ce  21  juin,  1838. 

0  Pour  acquit  :  Vaudran  ». 

•  Reçu  de  M.  de  Chateaubriand  la  somme  de  vingt  francs  pouK 
l'entretien  du  tombeau  de  M.  Carrel  à  Saint-Mandé. 
«  Paris,  ce  28  septembre  1839. 

«  Pour  acquit  :  Vacdran  •« 
{Note  de  Chateaubriand.) 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  401 

laDifcau,  elles  sont  appuyées  sur  la  bordure  pour 
regaraer  la  tm  de  ma  vie. 

•I  aj  rencontré  jadis  des  femmes  différemment  con- 
nues ou  célèbres.  Les  femmes  ont  aujourd'liui  changé 
de  manière  :  valent-elles  mieux,  valent-elles  moins? 
Il  est  tout  simple  que  j'incline  au  passé  ;  mais  le 
passé  est  environné  d'une  vapeur  à  travers  laquelle 
les  objets  prennent  une  teinte  agréable  et  souvent 
trompeuse.  Ma  jeunesse,  vers  laquelle  je  ne  puis 
relourner,  me  fait  l'effet  de  ma  grand'mère;  je  m'en 
souviens  à  peine  et  je  serais  charmé  de  la  revoir. 

Une  Louisianaise  m'est  arrivée  du  Méchascebé:  j'ai 
cru  voir  la  vierge  des  dernières  amours.  Célestine  m'a 
écrit  plusieurs  lettres  ;  elles  pourraient  être  datées  de 
la  Lu7ie  des  fleurs  ;  elle  m'a  montré  des  fragments  de 
mémoires  qu'elle  a  composés  dans  les  savanes  de 
l'Alabama.  Quelque  temps  après,  Célestine  m'écrivit 
qu'elle  était  occupée  d'une  toilette  pour  sa  présenta- 
tion à  la  cour  de  Philippe  :  je  repris  ma  peau  d'ours. 
Célestine  s'est  changée  en  crocodile  du  puits  des  Flo- 
rides:  que  le  ciel  lui  fasse  paix  et  amour,  autant  que 
ces  choses-là  durent  1 

11  y  a  des  personnes  qui,  s'interposant  entre  vous 
elle  passé,  empêchent  vos  souvenirs  d'arriver  jusqu'à 
votre  mémoire  ;  il  en  est  d'autres  qui  se  mêlent  tout 
d'abord  à  ce  que  vous  avez  été.  Madame  Tastu  *  pro 

1.  Tastu  (  Sabine-Casimir- Amable  Voïart,  dame),  née  à  Metz, 
le  31  août  1798,  morte  à  Paris  le  10  janvier  1885.  Elle  a  publié 
avec  succès  plusieurs  recueils  de  vers,  Poésies  (1826)  ;  Chroniques 
de  France  (1829)  ;  Poésies  nouvelles  (1834)  ;  Œuvres  poétiques 
(1837).  On  lui  doit  de  plus  un  grand  nombre  de  livres  d'éduca- 
tion. —  Quelques  unes  d(>  ses  poésies  et  en  particulier  Y  Ange 

yx.  26 


402  MÉMOIRES   D'OUTRE-TOMBK 

duit  ce  dernier  effet.  Sa  façon  de  dire  est  naturelle  : 
elle  a  laissé  le  jargon  gaulois  à  ceux  qui  croient  se 
rajeunir  en  se  cachant  dans  les  casaques  denosaïe^ix. 
Favorinus  disait  à  un  Romain  qui  affectait  le  latin  des 
douze  Tables  :  «  Vous  voulez  converser  avec  la  mère 
d'Évandre.  » 

Puisque  je  viens  de  toucher  à  l'antiquité,  je  dirai 
quelques  mots  des  femmes  de  ses  peuples  en  redes- 
cendant l'échelle  jusqu'à  notre  temps.  Les  femmes 
grecques  ont  quelquefois  célébré  la  philosophie  ;  le 
plus  souvent  elles  ont  suivi  une  autre  divinité  :  Sapho 
est  demeurée  l'immortelle  sibylle  de  Gnide  ;  on  ne  sait 
plus  guère  ce  qu'a  fait  Corinne  après  avoir  vaincu 
Pindare;  Aspasie  avait  enseigné  Vénus  à  Socrate: 

«  Socrate,  sois  docile  à  mes  leçons.  Remplis-toi  de 
«  l'enthousiasme  poétique  :  c'est  par  son  charme  puis- 
«  sant  que  tu  sauras  attacher  l'objet  que  tu  aimes  ; 
«  c'est  au  son  de  la  lyre  que  tu  l'enchaîneras,  en  por- 
te tant  jusqu'à  son  cœur,  par  son  oreille,  l'image 
«  achevée  de  la  passion.  » 

Le  souffle  de  la  Muse  passant  sur  les  femmes  romai- 
nes sans  les  inspirer  vint  animer  la  nation  de  Clovis, 
encore  au  berceau.  La  langue  d'Oyl  eut  Marie  de 
France  ;  la  langue  d'Oc  la  dame  de  Die,  laquelle,  dans 
son  chastel  de  Vaucluse,  se  plaignait  d'un  ami  crueL 

«  Voudrois  connaître,  mon  gent  et  bel  ami,  pour- 
«  quoi  m'êtes  tant  cruel  et  tant  sauvage.  » 

Per  que  m'etz  vos  tan  fers,  ni  tan  salvatge. 

gardien,  le  Dernier  jour  de  l'année,  les  Feuilles  de  Saule,  sont 
d'une  heureuse  inspiration  et  méritent  de  vivre.  Y oiv  l'Appendice 
u»  IV:  M^t  Tcutu  et  Us  Mémoire*  d'Outre- Tombe. 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  403 

Le  moyen  âge  transmit  ces  chants  à  la  renaissance. 

Louise  Labé  i  disait  : 

Oh!  si  j'étois  en  ce  beau  sein  ravie 
99  celui-là  pour  lequel  vais  mourantl 

Clémence  de  Bourges,  surnommée  la  Perle  orien- 
tale, qui  fut  enterrée  le  visage  découvert  et  la  tète 
couronnée  de  fleurs  à  cause  de  sa  beauté,  les  deux 
Marguerite*  et  Marie  Stuart,  toutes  trois  reines,  ont 
exprime  de  naïves  faiblesses  dans  un  langage  naïf. 

J'f»i  su  une  tante  à  peu  près  de  cette  époque  de 
notre  Parnasse,  madame  Claude  de  Chateaubriand  ; 
mais  je  suis  plus  embarrassé  avec  madame  Claude 
qu'avec  mademoiselle  de  Boisteilleul.  Madame  Claude, 
se  déguisant  sous  le  nom  de  l'Amant,  adresse  ses  soi- 
xante-dix sonnets  à  sa  maîtresse.  Lecteurs,  pardonnez 
aux  vingt-deux  années  de  ma  tante  Claude  :  parcen- 

1.  Louise  Labé,  surnommée  la  belle  Cordière  (1526-i566). 
Fille  d'un  riche  marchand  de  Lyon,  Charly,  dit  Labé,  elle  fat 
formée  aux  lettres  et  aux  arts,  apprit  la  musique,  l'espagnol,  le 
latin  et  le  grec.  La  passion  des  aventures  chevaleresques  l'arracha 
à  l'étude,  et,  à  l'âge  de  seize  ans,  elle  était  au  siège  de  Perpignan, 
où  on  lui  donna  le  surnom  de  Capitaine  Loys.  La  campagne 
finie,  elle  revint  à  Lyon,  éprise  d'un  jeune  chevalier  qui  devint 
l'objet  de  ses  vers.  Elle  le  perdit  bientôt,  et  épousa  Ennemond 
Perrin,  riche  marchand  cordier.  Sa  maison  devint  le  rendez-vous 
des  gentilshommes,  des  artistes  et  des  poètes.  Ses  Sonnets  et  ses 
Elégies  l'ont  mise  au  premier  rang  des  femmes  poètes  du 
xvie  siècle. 

2.  Marguerite  de  Navarre  (1492-1549),  sœur  de  François  I" 
et  femme  de  Henri  d'Albret,  roi  de  Navarre.  —  Marguerite  de 
ifVawcc  (1553-1615),  fille  de  Henri  II  et  de  Catherine  de  Médicis. 
Elle  fut  la  première  femme  de  Henri  IV,  qui  l'avait  épousée  en 
1572,  six  jours  avant  la  Saint-Barthélémy,  et  qui,  lorsqu'il  fut 
devenu  roi  de  France,  sollicita  du  pape  Clément  VIII  et  obtint 
l'annulation  de  ce  mariage  (1599). 


404  MÉMOIRES    D  OUTRE-TOMBE 

dum  teneris.  Si  ma  tante  de  Boisteilleul  était  plus  rli';- 
crète,  elle  avait  quinze  lustres  et  demi  lorsi  u'tlle 
chantait,  et  le  traître  Trémigon  *  ne  se  présentait 
plus  à  son  ancienne  pensée  de  fauvette  que  comme 
un  épervier.  Quoi  qu'il  en  soit,  voici  quelques  rimes 
de  madame  Claude,  elles  la  placent  bien  parmi  les 
anciennes  poétesses  : 

SONNET    LXVI. 

Oh!  qu'en  l'amour  je  suis  étrangement  traité, 
Puisque  de  mes  désirs  le  vrai  je  n'ose  peindre, 
Et  que  je  n'ose  à  toi  de  ta  rigueur  me  plaindie 
Ni  demander  cela  que  j'ai  tant  souhaité  1 

Mon  œil  donc  meshuy  me  servira  de  langue 
Pour  plus  assurément  exprimer  ma  harangue. 
Oi,  si  tu  peux,  par  l'œil  ce  que  par  l'oeil  je  dy. 

Gentille  invention,  si  l'on  pouvait  apprendre 
De  dire  par  les  yeux  et  par  les  yeux  entendre 
Le  mot  que  l'on  n'est  pas  de  prononcer  hardy  ! 

Lorsque  la  langue  fut  fixée,  la  liberté  de  sentiment 
et  de  pensée  se  resserra.  On  ne  se  souvient  guère, 
sous  Louis  XIV,  que  de  madame  Deshoulières,  tour  à 
tour  trop  vantée  et  trop  dépréciée.  L'élégie  se  pro- 
longea par  le  chagrin  des  femmes,  sous  le  règne  de 
Louis  XV,  jusqu'au  règne  de  Louis  XVI,  oii  commen- 
cent les  grandes  élégies  du  peuple;  l'ancienne  école 
vient  mourir  à  madame  de  Bourdic,  aujourd'hui  peu 
connue,  et  qui  pourtant  a  laissé  sur  le  Silence  une 
ode  remarquable  *, 

1.  Voyez  au  tome  I",  p.  33. 

2.  Bourdio-Viot  (Marie-Anne-Hearietto    Payan    de    VEta*>ç 


MÉMOIRES    D'OUTRE-TOMBE  405 

La  nouvelle  école  a  jeté  ses  pensées  dans  un  autre 
moule  :  madame  Tastu  marche  au  milieu  du  chœur 
moderne  des  femmes  poètes,  en  prose  ou  en  vers, 
les  AUart,  *   les  Waldor,  ^  les  Valmore,  *  les  Séga- 

■de),  1746-1802,  mariée  trois  fois  :  la  première  fois,  au  marquis 
d'Antiemont,  puis  au  baron  de  Bourdic,  et  enfin  à  M.  Viot,  ad- 
ministrateur des  domaines.  Déjà  connue  par  plusieurs  pièces 
insérées  dans  VAlmanach  des  Muses,  elle  dut  un  moment  une 
véritable  célébrité  à  son  ode  sur  le  Silence,  longtemps  considérée, 
an  xvui»  siècle,  comme  un  chef-d'œuvre,  où  les  critiques  du 
temps  s'accordèrent  à  trouver  «  des  pensées  sublimes  ». 

1.  Madame  Hortense  AUart  de  Méritens,  née  à  Milan  en  1801, 
morte  à  Montlhéry  le  28  février  1879,  débuta  à  vingt  ans  par  un 
roman  remarqué,  la  Conjuration  d'Amboise,  auquel  succédè- 
rent Sextus  ou  le  Romain  des  Maremmes,  YIndienne,  Set- 
timia,  etc.  En  1873  et  1874,  sous  le  pseudonyme  de  «  Madame 
Prudence  de  Saman  »  et  sous  le  titre  de  «  les  Enchantements 
de  Prudence  » — les  Nouveaux  et  les  Derniers  Enchantements  de 
Prudence  —  elle  a  publié  des  confidences  erotiques,  une  autobio- 
graphie romanesque,  où  elle  mêle  à  ses  aventures  Chateaubriand, 
Lamennais,  Béranger  et  vingt  autres.  Sainte-Beuve,  qui  avait 
eu  communication  du  manuscrit,  a  longuement  remué  cette  vase 
pour  en  faire  rejaillir  les  éclaboussures  sur  le  visage  de  Chateau- 
briand. Le  célèbre  critique  s'est  livré  à  cette  besogne  avec  une 
telle  ardeur,  une  telle  joie,  que  M™*  Hortense  AUart  n'eut  été 
que  juste  en  donnant  pour  titre  à  soa  livre  les  Enchantements 
de  Sainte-Beuve. 

2.  Waldor  (Mélanie  Villenave,  dame),  née  à  Nantes  en  1796, 
morte  le  11  octobre  1871.  Elle  a  composé  quelques  volumes  de 
vers,  dont  le  principal,  paru  en  1835,  a  pour  titre  :  Poésies  du 
cofur.  Comme  romancière,  elle  a  publié  ^Indr^ /«  Vendéen  {I8i3), 
le  Moulin  en  deuil  (1849),  etc. 

3.  Desbordes- Valmore  (Marceline-Josèphe-Félicité  Desbordes, 
dame),  née  à  Douai  le  20  juin  1786,  morte  à  Paris  le  23  juil- 
let 1859.  Elle  avait  débuté,  non  sans  succès,  à  l'Opéra-Comique, 
^[a'elle  quitta  au  moment  de  son  mariage  avec  l'acteur  Valmore. 
Poète  aimable,  tendre  et  passionné,  elle  a  réussi  surtout  dam 
fidylle,  la  romance  et  l'élégie.  La  postérité  recueillera  peut-êtr« 
quelques-unes  des  pièces  de  ses  nombreux  recueils  :  Elégies  et 
rom.ances  (1818)  ;  Elégies  et  poésies  nouvelles  (1824)  ;  les  Pleurt 
^1833)  ;  Pauvres  Heur»  (1839)  ;  Bouquets  et  prières  (1843). 


406  MÉMOIRES   D  OUTRE-TOMBB 

las,*  les  Révoil,^  les  Mercœur,^  etc.,  etc.  :  Castalidtm 


1.  Ségalas  (Anaïs  Ménard,  dame),  née  à  Paris,  le  24  sep- 
tembre 1814.  Elle  avait  débuté  à  dix-sept  ans  par  les  Algériennes 
(1831).  Vinrent  ensuite  les  Oiseaux  de  passage  (1836),  Poésies 
(18i4),  Enfantines,  poésies  à  ma  fille  (1844),  la  Femme  (1847), 
Nos  bons  Parisiens  (1865),  etc.  A  ces  recueils  de  poésie  se  vin- 
rent ajouter  de  nombreux  romans  :  les  Mystères  de  la  maison 
(1865)  ;  les  Magiciennes  d'aujourd'hui  (1869)  ;  la  Vie  de  feu 
(1875);  les  Mariages  dangereux  (1878),  etc.  M™«  Anaïs  Ségalas 
a  de  plus  donné  au  théâtre  des  comédies,  des  vaudevilles  et  des 
drames.  Elle  restera  surtout  comme  l'auteur  des  Enfantines  ;  ce 
recueil  n'a  pas  eu  moins  de  dix  éditions. 

2.  Colet  (Louise  Révoil,  dame),  née  à  Aix  le  15  août  1815, 
morte  à  Paris,  le  7  mars  1876.  Son  premier  recueil,  Fleurs  du 
Midi,  parut  en  1836,  accompagné  de  deux  lettres  bienveillantes 
de  Chaieaubiiand.  De  1839  à  1854,  elle  obtint,  quatre  fois,  le 
prix  de  poésie  à  l'Académie  française.  Del83ô  à  sa  mort,  elle  n'a 
cessé  d'écrire  en  vers  et  en  prose.  La  liste  seule  de  ses  ouvrages 
—  poésies,  romans,  essais  dramatiques,  voyages,  histoire,  poli- 
tique —  déborderait  le  cadre  de  ces  notes.  M°»«  Colet,  née 
Révoil  a  d'ailleurs  mêlé  le  roman  à  sa  vie  dans  de  telles  propor- 
tions que  le  mieux  est  de  faire  sur  elle  le  silence. 

3.  Elisa  Met-cœur,  née  à  Nantes  le  24  juin  1809.  La  première 
édition  de  ses  Poésies,  publiée  en  1827,  lui  valut  les  éloges  de 
Chateaubriand  et  ceux  de  Lamartine,  qui  disait  :  «  Cette  petite 
fille  nous  effacera  tous  tant  que  nous  sommes  ».  La  duchesse  de 
Berry  lui  obtint  une  pension  de  300  francs,  et  bientôt  M.  de  Mar- 
tignac  lui  en  fit  donner  une  autre  de  1,200.  La  Révolution  de 
Juillet  lui  ayant  fait  perdre  une  partie  de  ces  modestes  pensions, 
elle  écrivit,  pour  vivre  et  faire  vivre  sa  mère,  des  nouvelles  en 
prose,  qui  ne  purent  la  tirer  de  la  misère.  Elle  mourut  à  Paris 
le  7  janvier  1835.  Ses  Œuvres  complètes  ont  été  réunies  et  pu- 
bliées par  les  soins  de  sa  mère,  en  trois  volumes  m-8°  (1843).  — 
En  1827,  Elisa  Mercœur  avait  adressé  à  Chateaubriand  ane  pièct 
de  rers,  où  elle  lui  disait  : 

Mais  toi,  chantre  sublime,  à  la  voix  immortelle. 
Demain,  si  tu  l'entends,  la  mienne  qui  t'appelle 
Aura  des  sons  plus  purs  que  ses  chants  d'aujourd'biL 

Ainsi  l'on  voit  le  faible  lierre 

Mourir  lorsqu'il  est  sans  appui  : 
Si  le  chêne  lui  prête  un  rameau  tutélair* 
Il  l'atuche,  il  s'élance,  il  s'élève  avec  lai 


MÊMOIKES    O  OUTRE-TOMBE  407 

turba.  Faut-il  regretter  qu'à  l'exemple  des  Aonides,  elle 
n'ait  point  célébré  cette  passion  qui,  selon  l'antiquité, 
déride  le  front  du  Cocyte,  et  le  fait  sourire  aux  sou- 
pirs d'Orphée?  Aux  concerts  de  madame  Tastu,  l'amour 
ne  redit  que  des  hymnes  empruntés  à  des  voix  étran- 
gères. Cela  rappelle  ce  que  l'on  raconte  de  madame  Ma- 
libran  *  :  lorsqu'elle  voulait  faire  connaître  un  oiseau 
dont  elle  avait  oublié  le  nom,  elle  en  imitait  le  chant. 

Chateaubriand  répondit  par  la  lettre  suivante  : 

«  Paris,  le  18  juillet  1827, 

«  Si  la  célébrité,  Mademoiselle,  est  quelque  chose  de  désirable, 
on  peut  la  promettre  sans  crainte  de  se  tromper  à  l'auteur  d« 
ces  vers  charmants  ; 

Mais  il  est  des  moments  où  la  harpe  repose, 
Où  l'inspiration  sommeille  an  fond  du  cœur. 

«  Puissiez-vous  seulement,  Mademoiselle,  ne  regretter  jamais  cet 
oubli,  contre  lequel  réclament  votre  talent  et  votre  jeunesse. 

«  Je  vous  remercie.  Mademoiselle,  de  votre  confiance  et  de  vos 
éloges.  Je  ne  mérite  pas  les  dernieis.  Je  tâcherai  de  ne  pas 
tromper  la  première  ;  mais  je  suis  un  mauvais  appui.  Le  chêne 
est  bien  vieux  ;  et  il  s'est  si  mal  défendu  des  tempêtes,  qu'il  na 
peut  offrir  d'abri  à  personne. 

«  Agréez  de  nouveau,  je  vous  prie.  Mademoiselle,  mes  remer- 
ciements et  les  respectueux  hommages  que  j'ai  l'honneur  d« 
vous  offrir.  «  Chateaubriand.  » 

i.  Maria-Félicita  Garcia,  fille  du  ûompositeur  et  chanteur  espa- 
gnol Manuel  Garcia,  née  à  Paris  en  1808.  Elle  avait  débuté  en 
1825  à  l'Opéra  italien  de  Londres.  L'année  suivante,  à  New-York, 
elle  épousa  un  banquier,  M.  Malibran,  dont  elle  devait  immoiv 
taliser  le  nom,  mais  dont  elle  fut  presque  aussitôt  obligée  de  se 
séparer.  Le  12  janvier  1828,  elle  se  fit  entendre  pour  la  premier» 
fois  à  Paris.  Son  succès  fut  prodigieux.  Réunissant  les  deux 
voix  de  soprano  et  de  contralto,  cantatrice  incomparable, 
M™»  Malibran  était  peut-être  plus  admirable  encore  comme  tra- 
gédienne. Elle  venait  de  se  remarier  avec  le  violoniste  Blériot 
(30  mars  1836),  lorsqu'elle  mourut,  moins  de  six  mois  après,  la 
26  septembre,  à  Manchester,   des  suites  d'une  chute  de  cheval 


408  MÉMOIRES   D  OUTRE-TOMBE 

George  Sand,  autrement  madame  Dudevant,  *  ayant 
parlé  de  René  dans  la  Revue  des  Deux  Mondes,  2  je  la 
remerciai  ;  elle  ne  me  répondit  point.  Quelque  temps 
après,  elle  m'envoya  Lélia,^  je  ne  lui  répondis  point. 
Bientôt  une  courte  explication  eut  lieu  entre  nous. 

«  José  espérer  que  vous  me  pardonnerez  de  n'avoir 
»  pas  répondu  à  la  lettre  flatteuse  que  vous  avez  bien 
<<  voulu  m'écrire,  lorsque  j'ai  parlé  de  René  à  Tocca- 
«  sion  à'Oberman.  Je  ne  savais  comment  vous  remer- 
«  cier  de  toutes  les  expressions  bienveillantes  que 
«  vous  aviez  employées  à  l'égard  de  mes  livres. 

«  Je  vous  ai  envoyé  Lélia,  et  je  désire  vivement 
«  qu'elle  obtienne  de  vous  la  même  protection.  Le 
«  plus  beau  privilège  d'une  gloire  universellement 
«  acceptée  comme  la  vôtre  est  d'accueillir  et  d'encou- 
«  rager  à  leur  début  les  écrivains  inexpérimentés  pour 
«  lesquels  il  n'y  a  pas  de  succès  durable  sans  votre 
«  patronage. 

«  Agréez  l'assurance  de  ma  haute  admiration,  et 
«  croyez-moi,  monsieur,  un  de  vos  croyants  les  plus 
«  fidèles. 

«  George  Sand.  » 


qu'elle  avait  faite  à  Londres  quelques  jours  auparavant.  Sa  mort 
était  donc  toute  récente,  quand  Chateaubriand  lui  consacrait  ce 
souvenir. 

1.  Sand  (Amantine-Lucile- Aurore  Dupin,  dame  Dud>^'-ant, 
connue  sous  le  nom  de  George),  née  à  Paris  le  5  juillet  1804, 
morte  à  Nohant  le  7  juin  1876. 

2.  Dans  un  article  sur  VOberman  de  M.  de  Sénanconr.  Revuê 
des  Deux-Mondes,  du  15  juin  1833. 

3.  Lélia,  parut  au  mois  de  septembre  1833. 


MEMOIRES  D  OUTRE- TOMBE  409 

A  la  lin  du  mois  d'octobre,  '  madame  Sand  me  fit 
passer  son  nouveau  roman,  Jacques  :  j'acceptai  le  pré- 
sent. 

«  30  octobre  1834. 

«  Je  m'empresse,  madame,  de  vous  offrir  mes  re- 
«  mercîments  sincères.  Je  vais  lire  Jacques  dans  la 
«  forêt  de  Fontainebleau  ou  au  bord  de  la  mer.  Plus 
«  jeune,  je  serais  moins  brave  ;  mais  les  années  me 
«  défendront  contre  la  solitude,  sans  rien  ôter  à  l'ad- 
«  miration  passionnée  que  je  professe  pour  votre 
«  talent  et  que  je  ne  cache  à  personne.  Vous  avez, 
«  madame,  attaché  un  nouveau  prestige  à  cette  ville 
«  des  songes  d'où  je  partis  autrefois  pour  la  Grèce 
€  avec  tout  un  monde  d'illusions  :  revenu  au  point  de 
«  départ,  René  a  promené  dernièrement  au  Lido  ses 
«  regrets  et  ses  souvenirs,  entre  Childe  Harold  qui 
«  s'était  retiré,  et  Lélia  prête  à  paraître. 

«  Chateaubriand.  » 

Madame  Sand  possède  un  talent  de  premier  ordre  ; 
ses  descriptions  ont  la  vérité  de  celles  de  Rousseau 
dans  ses  Rêveries^,  et  de  Bernardin  de  Saint-Pierre 
dans  ses  Études.  Son  style  franc  n'est  entaché  d'au- 
cun des  défauts  du  jour.  Lélia,  pénible  à  lire,  et  qui 
n'offre  pas  quelques-unes  des  scènes  délicieuses  d'/«-> 
diana  et  de  Valentine^,  est  néanmoins  un  chef-d'œu- 
vre dans  son  genre  :  de  la  nature  de  l'orgie,    il  est 

1.  Octobre  1834. 

i.  Bêveries  du  promeneur  solitaire. 

3.  Indiana,  le  premier  roman  de  George  Sand,  avait  paru  au 
mois  de  septembre  1832.  Deux  mois  après  paraissait  VaUntifu. 


410  MEMOIRES    D  OUTRE-TOMBE 

sans  passion,  et  il  trouble  comme  une  passion;  l'âme 
en  est  absente,  et  cependant  il  pèse  sur  le  cœur  ;  la 
dépravation  des  maximes,  l'insulte  à  la  rectitude  de 
la  vie,  ne  sauraient  aller  plus  loin  ;  mais  sur  cet  abîme 
l'auteur  fait  descendre  son  talent.  Dans  la  vallée  de 
Gomorrhe,  la  rosée  tombe  la  nuit  sur  la  mer  Morte. 

Les  ouvrages  de  madame  Sand,  ses  romans,  poésie 
de  la  matière,  sont  nés  de  l'époque.  Malgré  sa  supé- 
riorité, il  est  à  craindre  que  l'auteur  n'ait,  par  le 
genre  même  de  ses  écrits,  rétréci  le  cercle  de  ses  lec- 
teurs. George  Sand  n'appartiendra  jamais  à  tous  les 
âges.  De  deux  hommes  égaux  en  génie,  dont  l'un 
prêche  l'ordre  et  l'autre  le  désordre,  le  premier  atti- 
rera le  plus  grand  nombre  d'auditeurs:  le  genre 
humain  refuse  des  applaudissements  unanimes  à  ce 
qui  blesse  la  morale,  oreiller  sur  lequel  dort  le 
faible  et  le  juste  ;  on  n'associe  guère  à  tous  les  sou- 
venirs de  sa  vie  des  livres  qui  ont  causé  notre  pre- 
mière rougeur,  et  dont  on  n'a  point  appris  les  pages 
par  cœur  en  descendant  du  berceau;  des  livres  qu'on 
n'a  lus  qu'à  la  dérobée,  qui  n'ont  point  été  nos  com- 
pagnons avoués  et  chéris,  qui  ne  se  sont  mêlés  ni  à 
la  candeur  de  nos  sentiments,  ni  à  l'intégrité  de  notre 
innocence.  La  Providence  a  renfermé  dans  d'étroites 
limites  les  succès  qui  n'ont  pas  leur  source  dans  le 
bien,  et  elle  a  donné  la  gloire  universelle  pour  encou- 
ragement à  la  vertu. 

Je  raisonne  ici,  je  le  sais,  en  nomme  dont  la  vue 
bornée  n'embrasse  pas  le  vaste  horizon  humanitaire  y 
en  homme  rétrograde,  attaché  à  une  morale  qui  fait 
rire  ;  morale  caduque  du  temps  jadis,  bonne  tout  au 
plus  pour  des  esprits  sans  lumière,  dans  Tenfance  de 


MEMOIRES   D  OUTRE-TOMBE  411 

la  société.  Il  va  naître  incessamment  un  Évangile  nou- 
veau fort  au-dessus  des  lieux  communs  de  cette  sa- 
gesse de  convention,  laquelle  arrête  les  progrès  de 
1  espèce  humaine  et  la  réhabilitation  de  ce  pauvre 
corps,  si  calomnié  par  l'âme.  Quand  les  femmes  cour- 
ront les  rues  ;  quand  il  suffira,  pour  se  marier,  d'ou- 
vrir une  fenêtre  et  d'appeler  Dieu  aux  noces  comme 
témoin,  prêtre  et  convive  :  alors  toute  pruderie  sera 
détruite  ;  il  y  aura  des  épousailles  partout  et  l'on 
s'élèvera,  de  même  que  les  colombes,  à  la  hauteur  de 
la  nature.  Ma  critique  du  genre  des  ouvrages  de 
madame  Sand  n'aurait  donc  quelque  valeur  que  dans 
Tordre  vulgaire  des  choses  passées  ;  ainsi  j'espère 
qu'elle  ne  s'en  offensera  pas  :  l'admiration  que  je 
professe  pour  elle  doit  lui  faire  excuser  des  remar- 
ques qui  ont  leur  origine  dans  l'infélicité  de  mon  âge. 
Autrefois  j'eusse  été  plus  entraîné  par  les  Muses  ;  ces 
filles  du  ciel  jadis  étaient  mes  belles  maîtresses  ;  elles 
me  tiennent  le  soir  compagnie  au  coin  du  feu,  mais 
elles  me  quittent  vite  ;  car  je  me  couche  de  bonne 
heure,  et  elles  vont  veiller  au  foyer  de  madame  Sand. 
Sans  doute  madame  Sand  prouvera  de  la  sorte  son 
omnipotence  intellectuelle,  et  pourtant  elle  plaira 
moins  parce  qu'elle  sera  moins  originale  ;  elle  croira 
augmenter  sa  puissance  en  entrant  dans  la  profon- 
deur de  ces  rêveries  sous  lesquelles  on  nous  ensevelit 
nous  autres  déplorables  vulgaires,  et  elle  aura  tort  ;  car 
elle  est  fort  au-dessus  de  ce  creux,  de  ce  vague,  de 
cet  orgueilleux  galimatias.  En  même  temps  qu'il  faut 
mettre  une  faculté  rare,  mais  trop  flexible,  en  garde 
contre  des  bêtises  supérieuses,  il  faut  aussi  la  préve- 
nir que  les  écrits  de  fantaisie,  les  peintures  intimes 


412  MÉMOIRES  DOUTPE-TOMBE 

(comme  cela  se  jargonne),  sont  bornés,  que  leur 
source  est  dans  la  jeunesse,  que  chaque  instant  en 
tarit  quelques  gouttes,  et  qu'au  bout  d'un  certain 
nombre  de  productions,  on  finit  par  des  répétitions 
affaiblies. 

Est-il  bien  sûr  que  madame  Sand  trouvera  toujours 
le  même  charme  à  ce  qu'elle  compose  aujourd'hui  ? 
Le  mérite  et  l'entraînement  des  passions  de  vingt 
ans  ne  se  déprécieront-ils  point  dans  son  esprit, 
comme  les  ouvrages  de  mes  premiers  jours  sont 
baissés  dans  le  mien  ?  Il  n'y  a  que  les  travaux  de  la 
Muse  antique  qui  ne  changent  point,  soutenus  qu'ils 
sont  par  la  noblesse  des  mœurs,  la  beauté  du  langage 
et  la  majesté  de  ces  sentiments  départis  à  Tespèce 
humaine  entière.  Le  quatrième  li^Te  de  Y  Enéide  reste 
à  jamais  exposé  à  l'admiration  des  hommes,  parce 
qu'il  est  suspendu  dans  le  ciel.  La  flotte  qui  apporte 
le  fondateur  de  l'empire  romain  ;  Didon  fondatrice  de 
Carthage  se  poignardant  après  avoir  annoncé  Anni- 
bal: 

Exoriare  aliquis  nostris  ex  ossibus  ultor  ; 

l'Amour  faisant  jaillir  de  son  flambeau  la  rivalité  de 
Rome  et  de  Carthage,  mettant  le  feu  avec  sa  torche  au 
bûcher  funèbre  dont  Énée  fugitif  aperçoit  la  flamme 
sur  les  vagues,  c'est  toute  autre  chose  que  la  prome- 
nade d'un  rêvasseur  dans  un  bois,  ou  la  disparition 
d'un  libertin  qui  se  noie  dans  une  mare.  Madame 
Sand  associera,  je  l'espère,  son  talent  à  des  sujets 
aussi  durables  que  son  génie. 

Madame  Sand  ne  peut  se  convertir  que  par  la  pré- 
dication de  ce  missionnaire  à  front  chauve  et  à  barbe 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  413 

blanche,  appelé  le  Temps.  Une  voix  moins  austère 
enchaîne  maintenant  l'oreille  captive  du  poète.  Or,  je 
suis  persuadé  que  le  talent  de  madame  Sand  a  quel- 
que racine  dans  la  corruption  ;  elle  deviendrait  com- 
mune en  devenant  timorée.  Autre  chose  fût  arrivé  si 
elle  était  toujours  demeurée  au  sanctuaire  infréquenté 
des  hommes  ;  sa  puissance  d'amour,  contenue  et 
cachée  sous  le  bandeau  virginal,  eût  tiré  de  son  sein 
ces  décentes  mélodies  qui  tiennent  de  la  femme  et  de 
l'ange.  Quoi  qu'il  en  soit,  l'audace  des  doctrines  et  la 
volupté  des  mœurs  sont  un  terrain  qui  n'avait  point 
encore  été  défriché  par  une  fille  d'Adam,  et  qui,  livré 
à  une  culture  féminine,  a  produit  une  moisson  de 
fleurs  inconnues.  Laissons  madame  Sand  enfanter  de 
périlleuses  merveilles  jusqu'à  l'approche  de  l'hiver  ; 
elle  ne  chantera  plus  quand  la  bise  sera  venue  ;  en 
attendant,  souffrons  que,  moins  imprévoyante  que  la 
cigale,  elle  fasse  provision  de  gloire  pour  le  temps  où 
il  y  aura  disette  de  plaisir.  La  mère  de  Musarion  lui 
répétait:  «  Tu  n'auras  pas  toujours  seize  ans.  Chae- 
«  réas  se  souviendra-t-il  toujours  de  ses  serments,  de 
«  ses  larmes  et  de  ses  baisers*  ?  » 

Au  reste,  maintes  femmes  ont  été  séduites  et 
comme  enlevées  par  leurs  jeunes  années  ;  vers  les 
jours  d'automne,  ramenées  au  foyer  maternel,  elles 
ont  ajouté  à  leur  cithare  la  corde  grave  ou  plaintive 
sur  laquelle  s'exprime  la  religion  ou  le  malheur.  La 
vieillesse  est  une  voyageuse  de  nuit  ;  la  terre  lui  est 
cachée,  elle  ne  découvre  plus  que  le  ciel  brillant  au- 
dessus  de  sa  tête. 

Je  n'ai  point  vu  madame  Sand  habillée  en  homme 

1.  Lucien,  Dialogue  des  Courtisanes,  VII.  Ch. 


414  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

OU  portant  la  blouse  et  le  bâton  ferré  du  montagnard  : 
je  ne  l'ai  point  vue  boire  à  la  coupe  des  bacchantes  et 
fumer  indolemment  assise  sur  un  sofa  comme  une 
sultane  ;  singularités  naturelles  ou  affectées  qui  n'a- 
jouteraient rien  pour  moi  à  son  charme  ou  à  son  génie. 

Est-elle  plus  inspirée,  lorsqu'elle  fait  monter  de  sa 
bouche  un  nuage  de  vapeur  autour  de  ses  cheveux  î 
Lélia  est-elle  échappée  du  cerveau  de  sa  mère  à  travers 
une  bouffée  brûlante,  comme  le  péché,  au  dire  de 
Milton,  sortit  de  la  tète  du  bel  archange  coupable,  au 
milieu  d'un  tourbillon  de  fumée  ?  Je  ne  sais  pas  ce 
qui  se  passe  aux  sacrés  parvis  ;  mais,  ici-bas,  Né- 
méade,  Phila,  Laïs,  la  spirituelle  Gnathène,  Phryné, 
désespoir  du  pinceau  d'Âppelles  et  du  ciseau  de  Pra- 
xitèle, Léena  qui  fut  aimée  d'Harmodius,  les  deux 
sœurs  surnommées  A.phyes,  parce  qu'elles  étaient 
minces  et  qu'elles  avaient  de  grands  yeux,  Dorica,  de 
qui  le  bandeau  de  cheveux  et  la  robe  embaumée  fu- 
rent consacrés  au  temple  de  Vénus,  toutes  ces  enchan- 
teresses enfin  ne  connaissaient  que  les  parfums  de 
l'Arabie.  Madame  Sand  a  pour  elle,  il  est  vrai,  l'auto- 
rité des  Odalisques  et  des  jeunes  Mexicaines  qui  dan- 
sent le  cigare  aux  lèvres. 

Que  m'a  fait  la  vue  de  madame  Sand,  après  quel- 
ques femmes  supérieures  et  tant  de  femmes  charman- 
tes que  j'ai  rencontrées,  après  ces  filles  de  la  terre 
qui  disaient  avec  Sapho,  comme  madame  Sand  : 
«  Viens  dans  nos  repas  délicieux,  mère  de  l'Amour, 
«  remplir  du  nectar  des  roses  nos  coupes  ?»  En  me 
plaçant  tour  à  tour  dans  la  fiction  et  la  vérité,  l'auteur 
de  Valenline  a  fait  sur  moi  deux  impressions  fort  di- 
verses. 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  415 

Dans  la  fiction  :  je  n'en  parlerai  pas,  car  je  n'en 
dois  plus  comprendre  la  langue.  Dans  la  réalité  : 
homme  d'un  âge  grave  ayant  les  notions  de  l'honnê- 
teté, attachant  comme  chrétien  le  plus  haut  prix  aux 
vertus  timides  de  la  femme,  je  ne  saurais  dire  à  quel 
point  j'étais  malheureux  de  tant  de  qualités  livrées  à 
ces  heures  prodigues  et  infidèles  qui  dépensent  el 
fuient. 

Paris,  1838. 

Au  printemps  de  cette  année  1838,  je  me  suis  oc- 
cupé du  Congrès  de  Vérone,  qu'aux  termes  de  mes 
engagements  littéraires  j'étais  obligé  de  publier  :  je 
vous  en  ai  entretenus  en  son  lieu  dans  ces  Mémoires. 
Un  homme  s'en  est  allé*  ;  ce  garde  de  l'aristocratie 
escorte  en  arrière  les  puissants  plébéiens  déjà  partis. 

Quand  M.  de  Talleyrand  apparut  pour  la  première 
fois  dans  ma  carrière  politique,  j'ai  dit  quelques  mots 
de  lui.  Maintenant  son  existence  entière  m'est  connue 
par  sa  dernière  heure,  selon  la  b'^lle  expression  d'un 
ancien. 

J'ai  eu  des  rapports  à  M.  de  Talleyrand  ;  je  lui  ai 
été  fidèle  en  homme  d'honneur,  ainsi  qu'on  l'a  pu  re- 
marquer, surtout  à  propos  de  la  fâcherie  de  Mons, 
alors  que  très  gratuitement  je  me  perdis  pour  lui. 
Trop  simple,  j'ai  pris  part  à  ce  qui  lui  arrivait  de 
désagréable,  je  le  plaignis  lorsque  Maubreuille  frappa 
à  la  joue  2.  Il  fut  un  temps  qu'il  me  recherchait  d'une 

1.  Le  prince  de  Talleyrand  est  mort  à  Paris  le  17  mai  1838. 

2.  M.  de  Maubreuil  était  un  bandit  de  haut  vol,  qui  avait 
fait  main  basse,  en  1814,  sur  les  diamants  de  la  reine  de  West- 
phalie,  femme  du  roi  Jérôme,  à  la  maison  de  laquelle  il  avait 


416  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

manière  coquette  ;  il  m'écrivait  à  Gand,  comme  on  Ta 
vu,  que  j'étais  un  homme  fort;  quand  j'étais  logé  à 
l'hôtel  de  la  rue  des  Capucines,  il  m'envoya,  avec  une 
parfaite  galanterie,  un  cachet  des  affaires  étrangères, 
talisman  gravé  sans  doute  sous  sa  constellation.  C'est 
peut-être  parce  que  je  n'abusai  pas  de  sa  générosité 
qu'il  devint  mon  ennemi  sans  provocation  de  ma  part, 
si  ce  n'est  quelques  succès  que  j'obtins  et  qui  n'é- 
taient pas  son  ouvrage.  Ses  propos  couraient  le  monde 
et  ne  m'otrensaient  pas,  car  M.  de  Talleyrand  ne  pou- 
vait offenser  personne  ;  mais  scn  intempérance  de 
langage  m'a  délié,  et  puisqu'il  s'est  permis  de  me 
juger,  il  m'a  rendu  la  liberté  d'user  du  même  droit  à 
son  égard. 

La  vanité  de  M.  de  Talleyrand  le  pipa  ;  il  prit  son 
rôle  pour  son  génie  ;  il  se  crut  prophète  en  se  trom- 
pant sur  tout  ;  son  autorité  n'avait  aucune  valeur  en 
matière  d'avenir;  il  ne  voyait  point  en  avant,  il  ne 
voyait  qu'en  arrière.  Dépourvu  de  la  force  du  coup 
d'oeil  et  de  la  lumière  de  la  conscience,  il  ne  décou- 
vrait rien  comme  l'intelligence  supérieure,  il  n'appré- 
ciait rien  comme  la  probité.  11  tirait  bon  parti  des  ac- 
cidents de  la  fortune,  quand  ces  accidents,  qu'il  n'a- 
vait jamais  prévus,  étaient  arrivés,  mais  uniquement 

été  autrefois  ailaché.  Il  tenait  le  prince  de  Talleyrand  pour  le 
principal  auteur  des  poursuites  dont  il  avait  été  l'objet,  à  l'occa- 
sion de  ce  rapt  de  diamants.  Le  20  janvier  1827,  échappant  à  la 
surveillance  de  la  police,  il  s'était  rendu  à  Saint-Denis  pendant 
la  célébration  de  l'anniversaire  de  la  mort  de  Louis  XVI,  et  là, 
en  pleine  solennité,  il  avait  frappé  M.  de  Talleyrand  au  visage 
et  l'avait  renversé  par  terre.  Traduit,  pour  ce  fait,  en  police 
correctionnelle,  il  fut  condamné  ;  mais  l'aflaire  fit  un  bruit  ter- 
rible, que  ne  manfjuërent  pas  de  grossir  encore  les  iunoot- 
brsibUs  ennemis  de  Talleyrand. 


MEMOIRES  D'OUTRE-TOMBE  417 

pour  sa  personne.  Il  ignorait  cette  ampleur  d'ambi- 
tion, laquelle  enveloppe  les  intérêts  de  la  gloire  pu- 
blique comme  le  trésor  le  plus  profitable  aux  intérêts 
privés.  M.  de  Talleyrand  n'appartient  donc  pas  à  la 
classe  des  êtres  propres  à  devenir  une  de  ces  créatu- 
res fantastiques  auxquelles  les  opinions  ou  faussées 
ou  déçues  ajoutent  incessamment  des  fantaisies. 
Néanmoins  il  est  certain  que  plusieurs  sentiments, 
d'accord  par  diverses  raisons,  concourent  à  former  un 
Talleyrand  imaginaire. 

D'abord,  les  rois,  les  cabinets,  les  anciens  ministres 
étrangers,  les  ambassadeurs,  dupes  autrefois  de  cet 
homme,  et  incapables  de  l'avoir  pénétré,  tiennent  à 
prouver  qu'ils  n'ont  obéi  qu'à  une  supériorité  réelle  : 
ils  auraient  ôté  leur  chapeau  au  marmiton  de  Bona- 
parte. 

Ensuite,  les  membres  de  l'ancienne  aristocratie  fran- 
çaise liés  à  M.  de  Talleyrand  sont  fiers  de  compter 
dans  leurs  rangs  un  homme  qui  avait  la  bonté  de  les 
assurer  de  sa  grandeur. 

Enfin,  les  révolutionnaires  elles  générations  immo- 
rales, tout  en  déblatérant  contre  les  noms,  ont  un 
penchant  secret  vers  l'aristocratie  :  ces  singuliers 
néophytes  en  recherchent  volontiers  le  baptême,  et 
ils  pensent  apprendre  avec  elle  les  belles  manières.  La 
double  apostasie  du  prince  charme  en  même  temps 
un  autre  côté  de  l'amour-propre  des  jeunes  démocra- 
tes :  car  ils  concluent  de  là  que  leur  cause  est  la 
bonne,  et  qu'un  noble  et  un  prêtre  sont  bien  mépri- 
sables. 

Quoi  qu'il  en  soit  de   ces  empêchements  à  la   lu- 
mière, M.  de  Talleyrand  n'est  pas  de  taille  à  créer  une 
VI.  27 


418  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

illusion  durable  ;  il  n'a  pas  en  lui  assez  de  facultés 
de  croissance  pour  tourner  les  mensonges  en  re- 
haussements de  stature.  Il  a  été  vu  de  trop  près; 
il  ne  vivra  pas,  parce  que  sa  vie  ne  se  rattache  ni 
à  une  idée  nationale  restée  après  lui,  ni  à  une  ac- 
tion célèbre,  ni  à  un  talent  hors  de  pair,  ni  à  une 
découverte  utile,  ni  à  une  conception  faisant  époque. 
L'existence  par  la  vertu  lui  est  interdite  ;  les  périls 
n'ont  pas  même  daigné  honorer  ses  jours  ;  il  a  passé 
le  règne  de  la  Terreur  hors  de  son  pays,  il  n'y  est 
rentré  que  quand  le  forum  s'est  transformé  en  anti- 
chambre. 

Les  monuments  diplomatiques  prouvent  la  médio- 
crité relative  de  Talleyrand  :  vous  ne  pourriez  citer 
un  fait  de  quelque  estime  qui  lui  appartienne.  Sous 
Bonaparte,  aucune  négociation  importante  n'est  de 
lui  ;  quand  il  a  été  libre  d'agir  seul,  il  a  laissé  échap- 
per les  occasions  et  gâté  ce  qu'il  touchait.  Il  est  bien 
avéré  qu'il  a  été  cause  de  la  mort  du  duc  d'Enghien  ; 
cette  tache  de  sang  ne  peut  s'effacer:  loin  d'avoir 
chargé  le  ministre  en  rendant  compte  de  la  mort  au 
prince,  je  l'ai  beaucoup  trop  ménagé. 

Dans  ses  affirmations  contraires  à  la  vérité,  M.  de 
Talleyrand  avait  une  effrayante  effronterie.  Je  n'ai 
point  parlé,  dans  le  Congrès  de  Vérone^  du  discours 
qu'il  lut  à  la  Chambre  des  pairs  relativement  à  l'a- 
dresse sur  la  guerre  d'Espagne  ;  ce  discours  débutait 
par  ces  paroles  solennelles  : 

«  Il  y  a  aujourd'hui  seize  ans  qu'appelé  par  celui 
«  qui  gouvernait  alors  le  monde,  à  lui  dire  mon  avis 
«  sur  la  lutte  à  engager  avec  le  peuple  espagnol,  j'eus 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  4i9 

«  le  malheur  de  lui  déplaire  en  lui  dévoilant  l'avenir, 
«  en  lui  révélant  tous  les  dangers  qui  allaient  naître 
«  en  foule  d'une  agression  non  moins  injuste  que  té- 
«  méraire.  La  disgrâce  fut  le  fruit  de  ma  sincérité. 
«  Étrange  destinée  que  celle  qui  me  ramène,  après 
«  ce  long  espace  de  temps,  à  renouveler  auprès  du 
«  souverain  légitime  les  mêmes  efforts,  les  mêmes 
«  conseils*  I  » 

Il  y  a  des  absences  de  mémoire  ou  des  mensonges 
qui  font  peur:  vous  ouvrez  les  oreilles,  vous  vous 
frottez  les  yeux,  ne  sachant  qui  vous  trompe  ou  de  la 
veille  ou  Au  sommeil.  Lorsque  le  débitant  de  ces  im- 
perturbables assertions  descend  de  la  tribune  et  va 
s'asseoir  impassible  à  sa  place,  vous  le  suivez  du 
regard,  suspendu  que  vous  êtes  entre  une  espèce  d'é- 
pouvante et  une  sorte  d'admiration  ;  vous  ne  savez 
si  cet  homme  n'a  point  reçu  de  la  nature  une  autorité 
telle  qu'il  a  le  pouvoir  de  refaire  ou  d'anéantir  la  vé- 
rité. 

Je  ne  répondis  point  ;  il  me  semblait  que  l'ombre 
de  Bonaparte  allait  demander  la  parole  et  renouveler 
le  démenti  terrible  qu'il  avait  jadis  donné  à  M.  de  Tal- 
leyrand.  Des  témoins  de  la  scène  étaient  assis  parmi 
les  pairs,  entre  autres  M.  le  comte  de  Montesquieu*; 

1.  Discours  du  prince  de  Talle3Tand  contre  le  crédit  de  100 
millions  demandé  pour  la  guerre  d'Espagne  (mars  1823). 

2.  Montesquiou-Fezensac  (Elisabeth-Pierre,  comte  de),  pair 
de  France,  né  à  Paris  le  30  septembre  1764,  mort  à  Bessé-sur- 
Braye  (Sartbe)  le  4  août  1834.  Il  avait  été  président  du  Corps 
législatif  en  1810,  1811  et  1813.  Créé  comte  de  l'Empire  en  1809, 
il  avait  été,  l'année  suivante,  nommé  grand  chambellan  de  France 
à  1»  place  de  Talleyrand. 


420  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

le  vertueux  duc  de  Doudeauville*  me  l'a  racontée,  la 
tenant  de  la  bouche  du  même  M.  de  Montesquiou,  son 
beau-frère;  M.  le  comte  de  Cessac,  présent  à  cette 
scène,  la  répète  à  qui  veut  l'entendre;  il  croyait  qu'au 
sortir  du  cabinet,  le  grand  électeur  serait  arrêté.  Na- 
poléon s'écriait  dans  sa  colère,  interpellant  son  pâle 
ministre:  «  Il  vous  sied  bien  de  crier  contre  la  guerre 
«  d'Espagne,  vous  qui  me  l'avez  conseillée,  vous  dont 
«  j'ai  un  monceau  de  lettres  dans  lesquelles  vous 
«  cherchez  à  me  prouver  que  cette  guerre  était  aussi 
«  nécessaire  que  politiques.  »  Ces  lettres  ont  disparu 


1.  La  Rochefoucauld  (Ambroise-Poly carpe  de),  duc  de  Dou- 
deauville  (1765-1841)  ;  'directeur  général  des  postes  (1822-1824), 
ninistre  de  la  maison  du  roi  (1824-1827).  Appelé  le  4  juin  1814, 
k  faire  partie  de  la  Chambre  des  paires,  il  s'en  était  retiré  le 
9  janvier  1831. 

2.  Lacuée  (Jean-Girard),  comte  de  Cessac  (1752-1841).  Il  avait 
été  sous  Napoléon,  inspecteur  général  aux  revues  (1806),  ministre 
d'Etat  (1807),  et,  de  1810  à  1813,  ministre  de  l'administration  de 
la  guerre.  Il  était  membre  de  l'Académie  française. 

3.  Sur  les  colères  de  Napoléon  contre  Talleyrand  à  l'occasion 
de  la  guerre  d'Espagne,  on  trouve  un  bien  curieux  témoignage 
dans  les  Souvenirs  du  comte  Rœderer.  Celui-ci  raconte  une 
conversation  qu'il  eut  avec  l'Empereur,  à  l'Elysée,  le  6  mars 
1809.  Le  sujet  de  la  conversation  était  le  roi  Joseph  qui,  de 
Madrid,  dans  des  lettres  à  sa  femme  et  à  Napoléon,  se  plaignait 
de  son  frère  et  menaçait  de  quitter  là  le  trône  d'Espagne  pour 
aller  planter  ses  choux  à  Mortefontaine.  Napoléon,  dans  ce  tête-à- 
tête  avec  Rœderer,  se  promenait  de  long  en  large,  s'animait  par 
degrés,  en  parlant  du  contenu  de  ces  lettres  :  «  Il  y  dit  qu'il 
veut  aller  à  Mortefontaine,  plutôt  que  de  rester  dans  un  pays  acheté 
par  du  sang  injustement  répandu...  Et  qu'est-ce  donc  que  Mor- 
tefontaine? C'est  le  prix  du  sang  que  j'ai  versé  en  Italie.  Le  tient-il 
de  son  père?  Le  tient-il  de  ses  travaux  1  II  le  tient  de  moi.  Oui, 
j'ai  versé  du  sang,  mais  c'est  le  sang  de  mes  ennemis,  des  ennemis 
de  la  France.  Lui  convient-il  de  parler  leur  langage?  Veut-il 
faira  c.mme  Talleyrand?  Talleyrand!  Je  l'ai  couvert  d'honneur 
da  richesses,  de  diamants.  Il  a  employé  tout  cela  contre  moi. 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  421 

lors  de  l'enlèvement  des  archives  aux  Tuileries,  en 
1814». 

M.  de  Talleyrand  déclarait,  dans  son  discours,  qu'il 
avait  eu  le  malheur  de  déplaire  à  Bonaparte  en  lui  dé- 
voilant l'avenir,  en  lui  révélant  tous  les  dangers  qui 
allaient  naître  d'une  agression  non  moins  injuste  que 
téméraire.  Que  M.  de  Talleyrand  se  console  dans  sa 
tombe,  il  n'a  point  eu  ce  malheur;  il  ne  doit  point 
ajouter  celte  calamité  à  toutes  les  afflictions  de  sa 
vie. 

La  faute  principale  de  M.  de  Talleyrand  envers  la 
légitimité,  c'est  d'avoir  détourné  Louis  XVIII  du  ma- 
riage à  conclure  entre  le  duc  de  Berry  et  une  prin- 
cesse de  Russie;  la  faute  impardonnable  de  M.  de 
Talleyrand  envers  la  France,  c'est  d'avoir  consenti  aux 
révoltants  traités  de  Vienne*. 

m'a  trahi  autant  qu'il  le  pouvait,  à  la  première  occasion  qu'il  a 

eue  de  le  faire Il  a  dit,  pendant  mon  absence  {pendant  la 

campagne  d'Espagne)  qu'il  s'était  mis  à  mes  genoux  pour  em- 
pêcher l'affaire  d'Espagne,  et  il  me  tourmentait  depuis  deux 
ans  pour  l'entreprendre  1  II  me  soutenait  qu'il  ne  me  faudrait 
que  vingt  mille  hommes  :  il  m'a  donné  vingt  mémoires  pour  le 
prouver.  C'est  la  même  conduite  que  pour  l'affaire  du  duc 
d'Enghien  ;  moi,  je  ne  le  connaissais  pas  :  c'est  Talleyrand  qui 
me  Va  fait  conn&itre  {V Empereur  prononce  toujours  Taillerwnd). 
Je  ne  savais  pas  où  il  était  {YEmpertur  s'arrêta  devant  mot). 
C'est  lui  qui  m'a  fait  connaître  l'endroit  où  il  était,  et  après 
m'avoir  conseillé  sa  mort,  il  en  a  gémi  avec  toutes  ses  connais- 
Bances  (l'Empereur  se  remet  à  marcher,  et,  d'un  ton  calmé, 
après  un  m,oment  de  silence)...  Je  ne  lui  ferai  aucun  mal,  je 
lui  conserve  ses  places;  j'ai  môme  pour  lui  les  sentiments  que 
j'ai  eus  autrefois  ;  mais  je  lui  ai  retiré  le  droit  d'entrer  à  toute 
heure  dans  mon  cabinet.  Jamais  il  n'aura  d'entretien  particulier 
avec  moi  ;  il  ne  pourra  plus  dire  qu'il  m'a  conseillé  ou  déconseilU 
une  chose  ou  une  autre...  » 

1.  Voir,  au  tome  II  des  Mém,oires,  p.  446-447. 

2.  La  sévérité  de  Chateaubriand  à  l'endroit  de  Talleyrand  ne 


422  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

Il  résulte  des  négociations  de  M.  de  Talleyrand  que 
nous  sommes  demeurés  sans  frontières  :  une  bataille 
perdue  à  Mons  ou  à  Coblentz  amènerait  en  huit  jours 
la  cavalerie  ennemie  sous  les  murs  de  Paris.  Dans 
l'ancienne  monarchie,  non-seulement  la  France  était 
fermée  par  un  cercle  de  forteresses,  mais  elle  était 
défendue  sur  le  Rhin  par  les  États  indépendants  de 
l'Allemagne.  Il  fallait  envahir  les  électorats  ou  négo- 
cier avec  eux  pour  arriver  jusqu'à  nous.  Sur  une 
autre  frontière,  la  Suisse  était  pays  neutre  et  libre; 
il  n'avait  point  de  chemins  ;  nul  ne  violait  son  territoire. 
Les  Pyrénées  étaient  impassables,  gardées  par  les 
Bourbons  d'Espagne.  Voilà  ce  que  M.  de  Talleyrand 
n'a  pas  compris;  telles  sont  les  fautes  qui  le  condam- 
neront à  jamais  comme  homme  politique:  fautes  qui 
nous  ont  privés  en  un  jour  des  travaux  de  Louis  XIV 
et  des  victoires  de  Napoléon. 

On  a  prétendu  que  sa  politique  avait  été  supérieure 
à  celle  de  Napoléon  :  d'abord,  il  faut  bien  se  mettre 
dans  l'esprit  qu'on  est  purement  et  simplement  un 
commis  lorsqu'on  tient  le  portefeuille  d'un  conqué- 
rant, qui  chaque  matin  y  dépose  le  bulletin  d'une  vic- 
toire et  change  la  géographie  des  États.  Quand  Na- 
poléon se  fut  enivré,  il  fit  des  fautes  énormes  et  frap- 
pantes à  tous  les  yeux:  M.  de  Talleyrand  les  aperçut 
vraisemblablement  comme  tout  le  monde;  mais  cela 
n'indique  aucune  vision  de  lynx.  Il  se  compromit 
d'une  manière  étrange  dans  la  catastrophe  du  duc 
d'Enlghien  ;  il  se  méprit  sur  la  guerre  d'Espagne  de 

me  semble  pas  justifiée,  en  ce  qui  concerne  la  c(/nii!iie  du  célèbre 
diplomate  au  Congrès  de  Vienne.  —  Voir  l'Appendice  n*  V;  le 
Prince  de  Talleyrand  et  Us  traitét  de  Vienne. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  423 

1808,  bien  qu'il  ait  voulu  plus  tard  nier  ses  conseils 
et  reprendre  ses  paroles. 

Cependant  un  acteur  n'est  pas  prestigieux,  s'il  est 
tout  à  fait  dépourvu  des  moyens  qui  fascinent  le  par- 
terre: aussi  la  vie  du  prince  a-t-elle  été  une  perpé- 
tuelle déception.  Sachant  ce  qu'il  lui  manquait,  il  se 
dérobait  à  quiconque  le  pouvait  connaître:  son  étude 
constante  était  de  ne  pas  se  laisser  mesurer;  il  faisait 
retraite  à  propos  dans  le  silence  ;  il  se  cachait  dans 
les  trois  heures  muettes  qu'il  aonnait  au  wnist.  On 
s'émerveillait  qu'une  telle  capacité  pût  descendre  aux 
amusements  du  vulgaire:  qui  sait  si  cette  capacité  ne 
partageait  pas  des  empires  en  arrangeant  dans  sa  main 
les  quatre  valets?  Pendant  ces  moments  d'escamotage, 
il  rédigeait  intérieurement  un  mot  à  effet,  dont  l'ins- 
piration lui  venait  d'une  brochure  du  matin  ou  d'une 
conversation  du  soir.  S'il  vous  prenait  à  l'écart  pour 
vous  illustrer  de  sa  conversation,  sa  principale  ma- 
nière de  séduire  était  de  vous  accabler  d'éloges,  de 
vous  appeler  l'espérance  de  l'avenir,  de  vous  prédire 
des  destinées  éclatantes,  de  vous  donner  une  lettre  de 
change  de  grand  homme  tirée  sur  lui  et  payable  à 
vue  ;  mais  trouvait-il  votre  foi  en  lui  un  peu  suspecte, 
s'apercevait-il  que  vous  n'admiriez  pas  assez  quelques 
phrases  brèves  à  prétention  de  profondeur,  derrière 
lesquelles  il  n'y  avait  rien,  il  s'éloignait,  de  peur  de 
laisser  arriver  le  bout  de  son  esprit.  Il  aurait  bien  ra- 
conté, n'était  que  ses  plaisanteries  tombaient  sur  un 
subalterne  ou  sur  un  sot  dont  il  s'amusait  sans  péril, 
ou  sur  une  victime  attachée  à  sa  personne  et  plas- 
tron de  ses  railleries.  Il  ne  pouvait  suivre  une  con- 


4^  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

versation  sérieuse;  à  la  troisième  ouverture  de  ses 
lèvres,  ses  idées  expiraient. 

D'anciennes  gravures  de  Y  abbé  de  Périgord  repré- 
sentent un  homme  fort  joli;  M.  de  Talleyrand,  en 
vieillissant,  avait  tourné  à  la  tête  de  mort;  ses  yeux 
étaient  ternes,  de  sorte  qu'on  avait  peine  à  y  lire,  ce 
qui  le  servait  bien  ;  comme  il  avait  reçu  beaucoup  de 
mépris,  il  s'en  était  imprégné,  et  il  l'avait  placé  dans 
les  deux  coins  pendants  de  sa  bouche. 

Une  grande  façon  qui  tenait  à  sa  naissance,  une  ob- 
servation rigoureuse  des  bienséances,  un  air  froid  et 
dédaigneux,  contribuaient  à  nourrir  l'illusion  autour 
du  prince  de  Bénévent.  Ses  manières  exerçaient  de 
l'empire  sur  les  petites  gens  et  sur  les  hommes  de 
la  société  nouvelle,  lesquels  ignoraient  la  société  du 
vieux  temps.  Autrefois  on  rencontrait  à  tout  bout  de 
champ  des  personnages  dont  les  allures  ressemblaient 
à  celles  de  M.  de  Talleyrand,  et  l'on  n'y  prenait  pas 
garde  ;  mais  presque  seul  en  place  au  milieu  des 
mœurs  démocratiques,  il  paraissait  un  phénomène: 
pour  subir  le  joug  de  ses  formes,  il  convenait  à 
l'amour-propre  de  reporter  à  l'esprit  du  ministre  l'as- 
cendant qu'exerçait  son  éducation. 

Lorsqu'on  occupant  une  place  considérîible  on  se 
trouve  mêlé  à  de  prodigieuses  révolutions,  elles  vous 
donnent  une  importance  de  hasard,  que  le  vulgaire 
prend  pour  votre  mérite  personnel;  perdu  dans  les 
rayons  de  Bonaparte,  M.  de  Talleyrand  a  brillé  sous  la 
Restauration  de  l'éclat  emprunté  d'une  fortune  qui 
n'était  pas  la  sienne.  La  position  accidentelle  du  prince 
de  Bénévent  lui  a  permis  de  s'attribuer  la  puissance 
d'avoir  renversé  Napoléon  et  l'honneur  d'avoir  rétabli 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  425 

Louis  XVIII;  moi-même,  comme  tous  les  badauds, 
n'ai-je  pas  été  assez  niais  pour  donner  dans  cette 
fable  I  Mieux  renseigné,  j'ai  connu  que  M.  de  Talley- 
rand  n'était  point  un  Warwick  politique  :  la  force  qui 
abat  et  relève  les  trônes  manquait  à  son  bras. 

De  benêts  impartiaux  disent  :  «  Nous  en  convenons 
«  c'était  un  homme  bien  immoral;  mais  quelle  habi- 
«  leté!  »  Hélas  1  non.  Il  faut  perdre  encore  cette  es- 
pérance, si  consolante  pour  ses  enthousiastes,  si  dé- 
sirée pour  la  mémoire  du  prince,  l'espérance  de  faire 
de  M.  de  Talleyrand  un  démon. 

Au  delà  de  certaines  négociations  vulgaires,  au  fond 
desquelles  il  avait  l'habileté  de  placer  en  première 
ligne  son  intérêt  personnel,  il  ne  fallait  rien  deman- 
der à  M.  de  Talleyrand. 

M.  de  Talleyrand  soignait  quelques  habitudes  et 
quelques  maximes  à  l'usage  des  sycophantes  et  des 
mauvais  sujets  de  son  intimité.  Sa  toilette  en  public, 
copiée  sur  celle  d'un  ministre  de  Vienne,  était  le 
triomphe  de  sa  diplomatie.  Il  se  vantait  de  n'être  ja- 
mais pressé  ;  il  disait  que  le  temps  est  notre  ennemi 
et  qu'il  le  faut  tuer  :  de  là  il  faisait  état  de  ne  s'occu- 
per que  quelques  instants. 

Mais  comme,  en  dernier  résultat,  M.  de  Talleyranl 
n'a  pu  transformer  son  désœuvrement  en  chef-d'œuvr-^ , 
il  est  probable  qu'il  se  trompait  en  parlant  de  la  néc^-  v 
site  de  se  défaire  du  temps:  on  ne  triomphe  du  temps 
qu'en  créant  des  choses  immortelles;  par  des  travaux 
sans  avenir,  par  des  distractions  frivoles,  on  ne  le  tu« 
pas  :  on  le  dépense. 

Entré  dans  le  ministère'  à  la  recommandation  àê 

1.  Tallftyrand  fut  nommé  auolstre  des  rel&Uoiu  txténeiir««,  to 


426  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

madame  de  Staël,  qui  obtint  sa  nomination  de  Ché- 
nier,  M.  de  Talleyrand,  alors  fort  dénué,  recommença 
cinq  ou  six  fois  sa  fortune;  par  le  million  qu'il  reçut 
du  Portugal  dans  l'espoir  de  la  signature  d'une  paix 
avec  le  Directoire,  paix  qui  ne  fut  jamais  signée;  par 
l'achat  des  bons  de  la  Belgique  à  la  paix  d'Amiens,  la- 
quelle il  savait,  lui,  M.  de  Talleyrand,  avant  qu'elle 
fût  connue  du  public  ;  par  l'érection  du  royaume  pas- 
sager d'Élrurie  ;  par  la  sécularisation  des  propriétés 
ecclésiastiques  d'Allemagne  ;  par  le  brocantage  de  ses 
Dpinions  au  congrès  de  Vienne.  Il  n'est  pas  jusqu'à  de 
▼ieux  papiers  de  nos  archives  que  le  prince  n'ait  voulu 
Déder  à  l'Autriche  ;  dupe  cette  fois  de  M.  de  Metter- 
Hich,  celui-ci  renvoya  religieusement  les  originaux, 
aeprès  en  avoir  fait  prendre  copie. 

Incapable  d'écrire  seul  une  phrase*,  M.  de  Talley- 

16  juillet  1797,  en  remplacement  de  Charles  Delacroix,  père  de 
l'illustre  peintre  Eugène  Delacroix. 

1.  Ici  encore  Chateaubriand  pourrait  bien  avoir  outré  la  sévé- 
rité. Sainte-Beuve,  excellent  juge  en  ces  questions  de  talent  et 
de  style,  quand  la  passion  ne  l'égaré  pas,  dit  dans  ses  Nouveaux 
Lundis  (tome  II,  page  33)  :  «  On  a  beaucoup  dit  que  M.  de  Tal- 
leyrand ne  faisait  point  lui-même  les  écrits  qu'il  signait,  que 
c'était  tantôt  Panchaud  pour  les  finances,  des  Renaudes  pour 
l'instruction  publique,  d'Hauterive  ou  La  Besnardière  pour  la 
politique,  qui  étaient  ses  rédacteurs.  En  convenant  qu'il  doit  y 
avoir  du  vrai,  gardons-nous  pourtant  de  nous  faire  un  Talleyrand 
plus  paresseux  et  moins  lui-même  qu'il  ne  l'était  :  il  me  paraît,  à 
moi,  tout  à  fait  certain  que  les  deux  Mémoires  lus  à  l'Institut 
en  l'an  V,  si  pleins  de  hautes  vues  finement  exprimées,  sont  et 
ne  peuvent  être  que  du  même  esprit,  j'allais  dire  de  la  même 
plume  qui,  plus  de  quarante  ans  après,  dans  un  discours  acadé- 
mique final,  dans  ÏÈloge  de  Reinhard,  traçait  le  triple  portrait 
idéal  du  parfait  ministre  des  affaires  étrangères,  du  parfait 
directeur  ou  chef  de  division,  du  parfait  consul  ;  et  cette  plume 
ne  peui  être  que  celle  de  M.  de  Talleyrand,  quand  il  se  soignait 
et  »e  châtiait.  ■  —  L«  jour  où  cet  Eloge  fut  prononcé  à  l'Aca. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  427 

rand  faisait  travailler  compétemment  sous  lui:  quand, 
à  force  de  raturer  et  de  changer,  son  secrétaire  par- 
venait à  rédiger  les  dépêches  selon  sa  convenance,  il 
les  copiait  de  sa  main.  Je  l'ai  entendu  lire,  de  ses  Mé- 
moires commencés,  quelques  détails  agréables  sur  sa 
jeunesse.  Comme  il  variait  dans  ses  goûts,  détestant 
le  lendemain  ce  qu'il  avait  aimé  la  veille,  si  ces  mé- 
moires existent  entiers,  ce  dont  je  doute,  et  s'il  en  a 
conservé  les  versions  opposées,  il  est  probable  que  le 
jugement  sur  le  même  fait  et  surtout  sur  le  même 
homme  se  contrediront  outrageusement.  Je  ne  crois 
pas  au  dépôt  des  manuscrits  en  Angleterre  ;  l'ordre 
prétendu  de  ne  les  publier  que  dans  quarante  ans 
d'ici  me  semble  une  jonglerie  posthume. 

Paresseux  et  sans  étude,  nature  frivole  et  coeur  dis- 
sipé, le  prince  de  Bénévent  se  glorifiait  de  ce  qui  de- 
vait humilier  son  orgueil,  de  rester  debout  après  la 
chute  des  empires.  Les  esprits  du  premier  ordre  qui 
produisent  les  révolutions  disparaissent,  les  esprits 
du  second  ordre  qui  en  profitent  demeurent.  Ces  per- 
sonnages de  lendemain  et  d'industrie  assistent  au 
défilé  des  générations;  ils  sont  chargés  de  mettre 
le  visa  aux  passe-ports,  d'homologuer  la  sentence  : 
M.  de  Talleyrand  était  de  cette  espèce  inférieure;  il 
signait  les  événements,  il  ne  les  faisait  pas. 

demie  des  sciences  morales  et  politiques,  lorsque  la  lecture  fut 
terminée,  et  que  chacun  en  sortant  exprimait  son  admiration  à 
sa  manière,  Victor  Cousin  s'écriait  en  gesticulant  :  «  C'est  du 
meilleur  Voltaire  1  »  L'éloge,  certes,  était  singulièrement  exagéré; 
ce  qui  est  vrai,  c'est  qu'on  a  de  Talleyrand  des  lettres  d'une  viva- 
cité, d'une  grâce  toute  spirituelle  et  vollairienne  ;  c'est  que  dans 
ses  Mémoires  mêmes,  encore  bien  qu'ils  aient  singulièrement 
déçu  l'attente  des  lecteurs,  on  trouve  plus  d'une  page  écrite  d'une 
plume  heureuse  et  facile. 


428  MEMOIRES  d'outre-tombe 

Survivre  aux  gouvernements,  rester  quand  un  pou- 
voir s'en  va,  se  déclarer  en  permanence,  se  vanter  de 
n'appartenir  qu'au  pays,  d'être  l'homme  des  choses 
et  non  l'homme  des  individus,  c'est  la  fatuité  de 
l'égoïsme  mal  à  l'aise,  qui  s'efforce  de  cacher  son  peu 
d'élévation  sous  la  hauteur  des  paroles.  On  compte 
aujourd'hui  beaucoup  de  caractères  de  cette  équani- 
mité,  beaucoup  de  ces  citoyens  du  sol:  toutefois,  pour 
qu'il  y  ait  de  la  grandeur  à  vieillir  comme  l'ermite 
dans  les  ruines  du  Colisée,  il  les  faut  garder  avec  une 
croix;  M.  deTalleyrand  avait  foulé  la  sienne  aux  pieds. 

Notre  espèce  se  divise  en  deux  parts  inégales  :  les 
hommes  de  la  mort  et  aimés  d'elle,  troupeau  choisi 
qui  renaît  ;  les  hommes  de  la  vie  et  oubliés  d'elle, 
multitude  de  néant  qui  ne  renaît  plus.  L'existence 
temporaire  de  ces  derniers  «onsiste  dans  le  nom,  le 
crédit,  la  place,  la  fortune;  leur  bruit,  leur  autorité, 
leur  puissance  s'évanouissent  avec  leur  personne: 
clos  leur  saloii  et  leur  cercueil,  close  est  leur  destinée. 
Ainsi  en  est  arrivé  à  M.  de  Talleyrand  ;  sa  momie  avant 
de  descendre  dans  sa  crypte,  a  été  exposée  un  mo- 
ment à  Londres*,  comme  représentant  de  la  royauté- 
cadavre  qui  nous  régit. 

M.  de  Talleyrand  a  trahi  tous  les  gouvernements, 
et,  je  le  répète,  il  n'en  a  élevé  ni  renversé  aucun.  11 
n'avait  point  de  supériorité  réelle,  dans  l'acception 
sincère  de  ces  deux  mots.  Un  fretin  de  prospérités 
banales,  si  communes  dans  la  vie  aristocratique,  ne 
conduit  pas  à  deux  pieds  au  delà  de  la  fosse.  Le  mal 

1.  Après  la  Révolotioa  de  Jaillit,  Talleyrand  accepin  du  aott> 
Teau  gouvernement  l'ambassade  de  Londres  (septembre  1(S*J)  ;  ù 
deii>''nda  son  rappel  le  13  novembre  1834, 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  429 

qui  n'opère  pas  avec  une  explosion  terrible,  le  mal 
parcimonieusement  employé  par  l'esclave  au  profit  du 
maître,  n'est  que  de  la  turpitude.  Le  vice,  complaisant 
du  crime,  entre  dans  la  dmnesticité.  Supposez  M.  de 
Talleyrand  plébéien,  pauvre  et  obscur,  n'ayant  avec 
son  immoralité  que  son  esprit  incontestable  de  salon, 
l'on  n'aurait  certes  jamais  entendu  parler  de  lui.  Otez 
de  M.  de  Talleyrand  le  grand  seigneur  avili,  le  prêtre 
marié,  l'évéque  dégradé,  que  lui  reste-t-il?  Sa  répu- 
tation et  ses  succès  ont  tenu  à  ces  trois  déprava- 
tions. 

La  comédie  par  laquelle  le  prélat  a  couronné  ses 
quatre-vingt-deux  années  est  une  chose  pitoyable: 
d'abord,  pour  faire  preuve  de  force,  il  est  allé  pro- 
noncer à  l'Institut  l'éloge  commun  d'une  pauvre  mâ- 
choire allemande*  dont  il  se  moquait.  Malgré  tant  de 
spectacles  dont  nos  yeux  ont  été  rassasiés,  on  a  fait 
la  haie  pour  voir  sortir  le  grand  homme;  ensuite  ri 
est  venu  mourir  chez  lui  comme  Dioclétien,  en  se 
montrant  à  l'univers*.  La  foule  a  bayé,  à  l'heure  su- 

1.  Le  comte  Charles-Frédéric  Reinhard,  ancien  chel  de  division 
au  ministère  des  affaires  étrangères,  dont  Talleyrand  prononça 
l'éloge  k  l'Institut,  était  né,  le  2  octobre  1761,  à  Schomdorf,  eu 
Wurtemberg. 

2.  La  lecture  de  V Eloge  de  Reinhard  fut  pour  M,  de  Talley- 
rand, selon  le  mot  de  Sainte-Beuve,  sa  représentation  d'Irène. 
C'était  le  3  mars  1838.  La  salle  était  comble.  M.  Mignet,  secré- 
taire perpétuel,  alla  à  sa  rencontre  dans  la  pièce  qui  précédait 
celle  des  séances.  Le  prince  (il  était  alors  dans  sa  85«  année) 
n'avait  pu  monter  à  pied  l'escalier  ;  il  avait  été  porté  par  deux 
domestiques  en  livrée.  Quand  il  fit  son  entrée  dans  la  salle,  ap- 
puyé sur  le  bras  de  M.  Mignet  et  sur  sa  béquille,  tous  les  assis- 
tants étaient  debout.  Son  discours,  prononcé  d'une  voix  trè« 
forte,  fut  fréquemment  interrompu  par  le»  applaudissements.  Li 
lecture  faite  (et  ce  fut  là  tout»  la  séance,  une  petite  demi-heur» 


430  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

prême*  de  ce  prince  aux  trois  quarts  pourri,  une  ou- 
verture gangreneuse   au   côté,  la  tête  retombant  sur 


en  tout),  l'enthousiasme  n'eut  pas  de  bornes.  «  Le  prince,  dit 
Sainte-Beuve  {Nouveax  Lundis,  t.  VI,  p.  110),  eut  à  passer, 
au  retour,  entre  une  double  haie  de  fronts  qui  s'inclinaient  avec 
on  redoublement  de  révérence  «. 

1.  Le  prince  de  Talleyrand  ainsi  qu'il  est  dit  plus  haut,  mou- 
rut le  17  mai  1838,  à  trois  heures  trente-cinq  minutes  après 
midi  ;  il  était  né  le  2  février  1754  et  avait  par  conséquent  84  ans, 
3  mois  et  15  jours.  Il  fut  assisté  dans  sa  dernière  maladie  par 
l'abbé  Dupanloup,  le  futur  évoque  d'Orléans,  qui  a  écrit  lui- 
même  le  récit  des  derniers  moments  du  prince.  Le  matin  du 
17  mai,  M.  de  Talleyrand  avait  signé  sa  rétractation  et  une 
lettre  au  pape  ;  quelques  heures  après,  arriva  l'abbé  Dupanloup. 
A  une  parole  de  l'abbé,  lui  disant  que  Monseigneur  de  Quélen 
serait  heureux  de  donner  sa  vie  pour  lui,  il  se  souleva  un  peu, 
et  d'une  voix  très  distincte  :  «  Dites-lui  qu'il  a  un  bien  meilleur 
usage  à  en  faire.  —  Prince,  continua  l'abbé,  vous  avez  donné  ce 
matin  à  l'Eglise  une  grande  consolation;  maintenant,  je  viens  au 
nom  de  l'Eglise  vous  offrir  les  dernières  consolations  de  la  foi, 
les  derniers  secours  de  la  religion.  Vous  vous  êtes  réconcilié 
avec  l'Eglise  catholique  que  vous  aviez  offensée  ;  le  moment  est 
venu  de  vous  réconcilier  avec  Dieu  par  un  nouvel  aveu  et  par  un 
repentir  sincère  de  toutes  les  fautes  de  votre  vie.  »  —  «■  Alors, 
nous  laissons  ici  parler  l'abbé  Dupanloup,  —  il  fit  un  mouvement 
pour  s'avancer  vers  moi  ;  je  m'approchai,  et  aussitôt  ses  deux 
mains  saisissant  les  miennes,  et  les  pressant  avec  une  force  et 
une  émotion  extraordinaires,  il  ne  les  quitta  plus  pendant  tout 
le  temps  que  dura  sa  confession;  j'eus  même  besoin  d'un  grand 
effort  pour  dégager  ma  main  des  siennes,  quand  le  moment  de 
lui  donner  l'absolution  fut  venu.  Il  la  reçut  avec  une  humilité, 
un  attendrissement,  une  foi,  qui  me  firent  verser  des  larmes.  » 

Il  reçut  de  même  i'extréme-onction  en  pleine  connaissance. 
Puis,  l'abbé  Dupanloup,  agenouillé  près  de  lui,  récita  les  litanies 
des  saints.  Quand  il  fut  arrivé  aux  invocations  des  martyrs,  et 
qu'il  prononça  le  nom  de  saint  Maurice,  patron  de  M.  de  Talley- 
rand, on  vit  le  prince  s'incliner,  et  son  regard  chercher  celui  de 
l'abbé  Dupanloup,  pour  témoigner  qu'il  s'unissait  à  ces  prières. 
Vers  trois  heures,  voyant  l'heure  suprême  venir,  l'abbé  Dupan- 
loup commença  les  prières  des  agonisants.  Le  malade  paraissait 
s'y  unir   encore  si  visiblement,  qu'un  des  assistants  en  fit  la 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  431 

&JI  poitrine  en  dépit  du  bandeau  qui  la  soutenait,  dis- 
putant minute  à  minute  sa  réconciliation  avec  le  ciel, 
sa  nièce  jouant  auprès  de  lui  un  rôle  préparé  de  loin 
entre  un  prêtre  abusé  et  une  petite  fille  trompée  ;  il  a 
signé  de  guerre  lasse  (ou  peut-être  n'a-t-il  pas  même 
signé),  quand  sa  parole  allait  s'éteindre,  le  désaveu 
de  sa  première  adhésion  à  l'Église  constitutionnelle; 
mais  sans  donner  aucun  signe  de  repentir,  sans  rem- 
plir les  derniers  devoirs  du  chrétien,  sans  rétracter 
les  immoralités  et  les  scandales  de  sa  vie .  Jamais 
l'orgueil  ne  s'est  montré  si  misérable,  l'admiration  si 
bête,  la  piété  si  dupe.  Rome,  toujours  prudente,  n'a 
pas  rendu  publique,  et  pour  cause,  la  rétractation. 

M.  de  Talleyrand,  appelé  de  longue  date  au  tribunal 
d'en  haut,  était  contumace;  la  mort  le  cherchait  de  la 
part  de  Dieu,  et  elle  l'a  enfin  trouvé.  Pour  analyser 
minutieusement  une  vie  aussi  gâtée  que  celle  de  M.  de 
La  Fayette  a  été  saine,  il  faudrait  affronter  des  dé- 
goûts que  je  suis  incapable  de  surmonter.  Les  hommes 
de  plaies  ressemblent  aux  carcasses  de  prostituées  . 
les  ulcères  les  ont  tellement  rongés  qu'ils  ne  peuvent 
servir  à  la  dissection.  La  révolution  française  est  une 


remarque  :  «  Monsieur  l'abbé,  voyez  comme  il  prie  !  •  On  1« 
voyait  en  effet,  les  yeux  tantôt  ouverts,  tantôt  abaissés,  suivre 
avec  les  signes  d'une  parfaite  intelligence  tout  ce  qui  se  passait 
autour  de  lui.  Enfin  les  lorces  lui  manquèrent  tout  à  coup  et 
ses  lèvres  se  fermèrent  pour  jamais.  —  L'abbé  Dupanloup 
achève  en  ces  termes  son  récit  :  «  Dieu  voit  le  secret  des  cœurs  ; 
mais  je  lui  demande  de  donner  à  ceux  qui  ont  cru  pouvoir  dou- 
ter de  la  sincérité  de  M.  de  Talleyrand,  je  demande  pour  eus,  à 
l'heure  de  la  mort,  les  sentiments  que  j'ai  vus  dans  M.  de  Tal- 
leyrand mourant,  et  dont  le  souvenir  ne  s'effacera  jamais  de  nr.a 
mémoire.  «  [Vie  de  Monseigneur  Dupanloup,  par  M.  l'abbé 
V.  Lagrange,  tome  I,  chapitris  xiv  et  xv.) 


432  MÉMOIRES  'd'outre-tombb 

vaste  destruction  politique,  placée  au  milieu  de  Tan- 
cien  monde  ;   craignons  qu'il  ne  s'établisse  une  des 
truction  beaucoup  plus  funeste,  craignons  une  des- 
truction morale  par  le  côté  mauvais  de  cette  révolution. 
Que  deviendrait  l'espèce  humaine,  si  l'on  s'évertuait 
à  réhabiliter  des  mœurs  justement  flétries,   si  l'on 
s'efforçait  d'offrir    à   notre    enthousiasme    d'odieux 
exemples,  de  nous  présenter  les  progrès  du  siècle, 
l'établissement  de  la  liberté,  la  profondeur  du  génie 
dans  des  natures   abjectes  ou  des  actions  atroces 
N'osant  préconiser  le  mal  sous  son  propre  nom,  on  le 
sophistique  :  donnez-vous  de  garde  de  prendrs  cette 
brute  pour  un  esprit  de  ténèbres,  c'est  un  ange  de  lu- 
mière !  Toute  laideur  est  belle,  tout  opprobre  honora 
ble,  toute  énormité  sublime  ;  tout  vice  a  son  admira 
tion  qui  l'attend.  Nous  sommes  revenus  à  cette  société 
matérielle  du  paganisme  où  chaque  dépravation  avait 
ses  autels.  Arrière  ces  éloges  lâches,  menteurs,  crimi- 
nels, qui  faussent  la  conscience  publique,  qui  débau- 
chent la  jeunesse,  qui  découragent  les  gens  de  bien, 
qui  sont  un  outrage  à  la  vertu  et  le  crachement  di 
soldat  romain  au  visage  du  Christ  ! 

Paris,  1839. 

Étant  à  Prague  en  1833,  Charles  X  me  dit  :  «  Ce 
«  vieux  Talleyrand  vit  donc  encore  ?  »  Et  Charles  X  a 
quitté  la  vie  deux  ans  avant  M.  de  Talleyrand  ;  la 
mort  privée  et  chrétienne  du  monarque  contraste 
avec  la  mort  publique  de  l'évêque  apostat,  traîné 
récalcitrant  aux  pieds  de  l'incorruptibilité  divine. 

Le  3  octobre  1836  j'avais  écrit  à  madame  la  du- 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  433 

chesse  de  Berry  la  lettre  suivante,  et  j'y  ajoutai  un 
post-scriptum  le  15  novembre  de  la  même  année  : 

«  Madame, 
«  M.  Walsh*  m'a  remis  la  lettre  dont  vous  avez 
«  bien  voulu  m'honorer.  Je  serais  prêt  à  obéir  au  dé- 
«  sir  de  Votre  Altesse  Royale,  si  les  écrits  pouvaient 
«  à  présent  quelque  chose  ;  mais  l'opinion  est  tombée 
«  dans  une  telle  apathie  que  les  grands  événements 
a  la  pourraient  à  peine  soulever.  Vous  m'avez  permis, 
«  madame,  de  vous  parler  avec  une  franchise  que 
«  mon  dévouement  pouvait  seul  excuser  :  Voire 
«  Altesse  Royale  le  sait,  j'ai  été  opposé  à  presque 
«  tout  ce  qui  s'est  fait  ;  j'ai  osé  même  n'être  pas  d'a- 
«  vis  de  son  voyage  à  Prague.  Henri  V  sort  mainte- 
«  nant  de  l'enfance  ;  il  va  bientôt  entrer  dans  le 
«  monde  avec  une  éducation  qui  ne  lui  a  rien  appris 
«  du  siècle  où  nous  vivons.  Qui  sera  son  guide,  qui 
«  lui  montrera  les  cours  et  les  hommes  ?  Qui  le  fera 
«  connaître  et  comme  apparaître  de  loin  à  la  France? 
«  Questions  importantes  qui,  vraisemblablement  et 
«  malheureusement,  seront  résolues  dans  le  sens 
«  que  l'ont  été  toutes  les  autres.  Quoi  qu'il  en  soit,  le 
«  reste  de  ma  vie  appartient  à  mon  jeune  roi  et  à 
«  son  auguste  mère.  Mes  prévisions  de  l'avenir  ne 
«  me  rendront  jamais  infidèle  à  mes  devoirs. 

1.  Le  vicomte  Edouard  Walsh.  Il  était,  depuis  le  25  sep- 
tembre 1835,  directeur  de  la  Mode,  la  plus  vive  des  feuilles 
royalistes,  publiée  sous  le  patronage  de  la  duchesse  de  Berry. 
M.  Edouard  Walsh  était  le  fils  du  vicomte  Joseph  Walsh,  l'au- 
teur des  Lettres  Vendéennes  (1825),  du  Fratricide  eu  Gilles  dt 
Bretagne  (1827),  du  Tableau  poétique  des  Fêtes,  chrétienne* 
(1836),  des  Journées  mémorables  de  la  Révolution  fran^aia» 
(1839-1840),  des  Souvenirs  de  Cinquante  aas  (1844),  etc. 

V»-  28 


434  HÉMOIRES  S'ODTRE-TOMBE 

«  Madame  de  Chateaubriand  demande  la  permission 
«  de  mettre  ses  respects  aux  pieds  de  Madame.  J'of- 
«  fre  au  ciel  tous  mes  vœux  pour  la  gloire  et  la  pros- 
«  périté  de  la  mère  de  Henri  V  et  je  suis  avec  un  pro- 
«  fond  respect, 

«  Madame, 

«  De  Votre  Altesse  Royale  le  très-humble  et 
«  très-obéissant  serviteur, 

a  Chateaubriand.  » 


«  P.-S.  Cette  lettre  attendait  depuis  un  mois  une 
«  occasion  sûre  pour  parvenir  à  Madame.  Aujour- 
«  d'hui  même  j'apprends  la  mort  de  l'auguste  aïeul 
«  de  Henri*.   Cette  triste    nouvelle  apportera-t-elle 

1.  Charles  X  mourut,  à  Goritz,  le  6  novembre  1836,  d'une 
attaque  de  choléra,  dont  il  avait  senti  les  premières  atteintes 
deux  jours  auparavant,  le  4  novembre,  jour  de  la  Saint-Charles. 
Le  médecin  avait  demandé  qu'on  éloignât  ses  petits  enfants,  à 
cause  des  dangers  de  la  maladie,  mais  le  duc  de  Bordeaux  dé- 
clara qu'aucune  considération  ne  l'empêcherait  de  suivre  le 
mouvement  de  son  cœur,  et  Mademoiselle  fit  la  même  réponse 
que  son  frère.  Le  Roi  les  embrassa  avec  tendresse,  et  étendit  sa 
main  sur  leur  tête  :  —  •<  Que  Dieu  vous  protège,  mes  enfants  ! 
leur  dit-il;  marchez  devant  lui  dans  les  voies  de  la  jastice...  Ne 
n'oubliez  pas...  Priez  quelquefois  pour  moi!  » 

Le  cardinal  de  Latil  et  le  docteur  Bougon,  qui  s'étaient  ren- 
contrés au  chevet  du  duc  de  Berry  dans  la  nuit  du  13  février 
t820,  se  retrouvaient,  dans  la  nuit  du  6  novembre  1836,  au  chevet 
de  Charles  X.  On  avait  dressé  à  la  hâte  un  autel  près  de  son  lit 
pour  y  célébrer  la  messe.  Elle  fut  dite  par  l'évêque  d'Hermo- 
polis,  Mb'  de  Frayssinous.  A  la  fin  de  la  messe,  le  Roi  se  re- 
cueillit un  instant,  il  pria  pour  la  France  et  la  bénit;  et  comme 
rÉvêque  l'exhortait  à  pardonner,  dans  cet  instant  suprême,  k 
Mux  qui  lui  avaient  fait  tant  de  mal  :  —  «Je  leur  ai  pardonné 
d^tti*  longtemps,  répondit-il;  je  leur  pardonne  encore  dans  cet 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  435 

«  quelque  changement  dans  la  destinée  de  Votre  Al- 

«  tesse  Royale  ?  Oserai-je  prier  Madame  de  me  per- 

«  mettre  d'entrer  dans  tous  les  sentiments  de  regret 

«  qu'elle  doit  éprouver,  et  d'ofïrir  le  tribut  respec- 

«  tueux  de  ma  douleur  à   monsieur  le  dauphin  et  4 

«  madame  la  dauphine  ? 

«  Chateaubriand.  ■ 
IS  novembre. 

Charles  X  n'est  plus. 

Soixante  ans  de  malheurs  onl  paré  la  victime  I 

Trente  ans  d'exil  ;  la  mort  à  soixante-dix-neuf  ans 
en  terre  étrangère  I  Afin  qu'on  ne  pût  douter  de  la 
mission  de  malheur  dont  le  ciel  avait  chargé  ce 
prince,  c'est  un  fléau  qui  l'est  venu  chercher. 

Charles  X  a  retrouvé  à  son  heure  suprême  le  calme, 
l'égalité  d'âme  qui  lui  manquèrent  quelquefois  pen- 
dant sa  longue  carrière.  Quand  il  apprit  le  danger  qui 
le  menaçait,  il  se  contenta  de  dire  :  «  Je  ne  croyais 
«  pas  que  cette   maladie   tournât  si   court.  »  Quand 

instant  de  grand  cœur  :  nue  le  Seigneur  leur  fasse  miséricorde 
à  eux  et  à  moi!  » 

A  une  heure  du  matin,  le  6  novembre,  M.  Bougon  annonça 
que  le  Roi  n'avait  plus  que  quelques  instants  à  vivre.  Tout  le 
monde  tomba  à  genoux;  M.  le  Dauphin  (le  duc  d'Angoulême) 
avait  la  tête  penchée  vers  son  père.  Demeurée  seule  debout  aux 
pieds  du  Roi,  les  mains  jointes,  Madame  la  Dauphine  semblait 
présider  à  cette  scène  de  douleur.  A  une  heure  et  demie,  M.  Bou- 
gon fit  un  signe  au  duc  de  Blacas,  qui  se  pencha  vers  le  Dauphin 
et  lui  dit  quelques  mots  à  voix  basse.  Alors  ce  prince  ferma 
avec  respect  les  yeux  de  son  père,  et  les  sanglots  de  Madame  la 
Dauphine,  éclatant  tout  à  coup  au  milieu  du  silence  de  mort  qui 
régnait  dans  la  salle,  annoncèrent  que  tout  était  fini.  (Alfred  Net- 
tement,  Histoire  de  quinze  ans  d'exil,  tome  II,  p.  95  et  suiv.) 


436  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

Louis  XVI  partit  pour  l'échafaud,  l'officier  de  service 
refusa  de  recevoir  le  testament  du  condamné  parce 
que  le  temps  lui  manquait  et  qu'il  devait,  lui  officier, 
conduire  le  roi  au  supplice  :  le  roi  répondit  :  «  C'est 
juste.  »  Si  Charles  X,  dans  d'autres  jours  de  péril,  eût 
traité  sa  vie  avec  cette  indifférence,  qu'il  se  fût  épar- 
gné de  misères  !  On  conçoit  que  les  Bourbons  tien- 
nent à  une  religion  qui  les  rend  si  nobles  au  dernier 
moment  ;  Louis  IX,  attaché  à  sa  postérité,  envoie  le 
courage  du  saint  les  attendre  au  bord  du  cercueil. 
Cette  race  sait  admirablement  mourir  •  il  y  a  plus 
de  huit  cents  ans,  il  est  vrai,  qu'elle  apprend  la  mort. 
Charles  X  s'est  en  allé  persuadé  qu'il  ne  s'était  pas 
trompé  ;  s'il  a  espéré  dans  la  miséricorde  divine,  c'est 
en  raison  du  sacrifice  qu'il  a  cru  faire  de  sa  couronne 
à  ce  qu'il  pensait  être  le  devoir  de  sa  conscience  et  le 
bien  de  son  peuple  ;  les  convictions  sont  trop  rares 
pour  n'en  pas  tenir  compte.  Charles  X  a  pu  se  rendre 
ce  témoignage  que  le  règne  de  ses  deux  frères  et  le 
sien  n'avaient  été  ni  sans  liberté  ni  sans  gloire  :  sous 
le  roi  martyr,  l'affranchissement  de  l'Amérique  et  l'é- 
mancipation de  la  France  ;  sous  Louis  XVIII,  le  gou- 
vernement représentatif  donné  à  notre  patrie,  le  réta- 
blissement de  la  royauté  opéré  en  Espagne  ;  l'indé- 
pendance de  la  Grèce  recouvrée  à  Navarin  ;  sous 
Charles  X,  l'Afrique  à  nous  laissée  en  compensation 
du  territoire  perdu  par  les  conquêtes  de  la  République 
et  de  l'Empire  :  ce  sont  là  des  résultats  qui  demeu- 
rent acquis  à  nos  fastes,  en  dépit  des  stupides  jalou- 
sies et  des  vaines  inimitiés;  ces  résultats  ressortiront 
davantage  à  mesure  que  l'on  s'enfoncera  dans  les 
abaissements  de  la  royauté  de  Juillet.   Mais  il  est  à 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  437 

craindre  que  ces  ornements  de  prix  ne  soient  qu'au 
profit  des  jours  expirés,  comnoe  la  couronne  de  fleurs 
sur  la  tête  d'Homère  chassé  avec  grand  respect  de  la 
République  de  Platon.  La  légitimité  semble  aujour- 
d'hui n'avoir  pas  l'intention  d'aller  plus  loin  ;  elle 
paraît  adopter  sa  chute. 

La  mort  de  Charles  X  ne  pourrait  être  un  événe- 
ment effectif  qu'en  mettant  un  terme  à  une  déplorable 
contestation  de  sceptre  et  en  donnant  une  direction 
nouvelle  à  l'éducation  de  Henri  V  :  or,  il  est  à  crain- 
dre que  la  couronne  absente  soit  toujours  disputée  ; 
que  l'éducation  finisse  sans  avoir  été  virtuellement 
changée.  Peut-être,  en  s'épargnant  la  peine  de  pren- 
dre un  parti,  on  s'endormira  dans  des  habitudes  chè- 
res àla  faiblesse,  douces  àla  vie  de  famille,  commodes 
à  la  lassitude,  suite  de  longues  souffrances.  Le  malheur 
qui  se  perpétue  produit  sur  l'âme  l'effet  de  la  vieillesse 
sur  le  corps  ;  on  ne  peut  plus  remuer  ;  on  se  couche. 
Le  malheur  ressemble  encore  à  l'exécuteur  des  hautes 
justices  du  ciel  :  il  dépouille  les  condamnés,  arrache 
au  roi  son  sceptre,  au  militaire  son  épée  ;  il  ôte  le 
décorum  au  noble,  le  cœur  au  soldat,  et  les  renvoie 
dégradés  dans  la  foule. 

D'un  autre  côté,  on  tire  de  l'extrême  jeunesse  des 
raisons  d'atermoiements  ;  quand  on  a  beaucoup  de 
temps  à  dépenser,  on  se  persuade  qu'on  peut  atten- 
dre ;  on  a  des  années  à  jouer  devant  les  événements: 
«  Ils  viendront  à  nous,  s'écrie-t-on,  sans  que  nous 
«  nous  en  mettions  en  peine  ;  tout  mûrira,  le  jour  du 
«  trône  arrivera  de  lui-même  ;  dans  vingt  ans  les 
«  préjugés  seront  effacés.  »  Ce  calcul  pourrait  avoir 
quelque  justesse,  si  les  générations  ne  s'écoulaient 


438  MEMOIRES    d'outre-tombe 

pas  ou  ne  devenaient  pas  indifférentes  ;  mais  telle 
chose  peut  paraître  une  nécessité  à  une  époque  et 
n'être  pas  même  sentie  à  une  autre. 

Hélas  !  avec  quelle  rapidité  les  choses  s'évanouis- 
sent I  où  sont  les  trois  frères  que  j'ai  vus  successive- 
ment régner  ?  Louis  XVill  habite  Saint-Denis  avec  la 
dépouille  mutilée  de  Louis  XVI  ;  Charles  X  vient 
d'être  déposé  à  Goritz,  dans  une  bière  fermée  à  trois 
clefs. 

Les  restes  de  ce  roi,  en  tombant  de  haut,  ont  fait 
tressaillir  ses  aïeux  ;  ils  se  sont  retournés  dans  leur 
sépulcre  ;  ils  ont  dit  en  se  serrant  :  «  Faisons  place, 
«  voici  le  dernier  d'entre  nous.  »  Bonaparte  n'a  pas 
fait  autrant  de  bruit  en  entrant  dans  la  vie  éternelle  ; 
les  vieux  morts  ne  se  sont  point  réveillés  pour  l'em- 
pereur des  morts  nouveaux.  Ils  ne  le  connaissaient  pas. 
La  monarchie  française  lie  le  monde  ancien  au 
monde  moderne.  Âuguslule  quitte  le  diadème  en  476. 
Cinq  ans  après,  en  481,  la  première  race  de  nos  rois, 
Clovis,  règne  sur  les  Gaules. 

Charlemagne,en  associant  au  trône  Louis  le  Débon- 
naire, lui  dit  :  «  Fils  cher  à  Dieu,  mon  âge  se  hâte, 
«  ma  vieillesse  même  m'échappe  ;  le  temps  de  ma 
«  mort  approche.  Le  pays  des  Francs  m'a  vu  naître, 
«  Christ  m'a  accordé  cet  honneur.  Le  premier  d'en- 
«  tre  les  Francs,  j'ai  obtenu  le  nom  de  César  et  trans- 
«  porté  à  l'empire  des  Francs  l'empire  de  la  race  de 
«  Romulus.  » 

Sous  Hugues,  avec  la  troisième  race,  la  monarchie 
élective  devient  héréditaire.  L'hérédité  enfante  la  lé- 
gitimité, ou  la  permanence,  ou  la  durée. 

C'est  entre  les  fonts  baptismaux  de  Qovis  et  l'écha- 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  439 

faud  de  Louis  XVI  qu'il  faut  placer  l'empire  chrétien 
des  Français.  La  même  religion  était  debout  aux 
deux  barrières  :  «  Doux  Sicambre,  incline  le  col, 
«  adore  ce  que  tu  as  brûlé,  brûle  ce  que  tu  as  adoré  », 
dit  le  prêtre  qui  administrait  à  Clovis  le  baptême 
d'eau.  «  Fils  de  saint  Louis,  montez  au  ciel,  »  dit 
le  prêtre  qui  assistait  Louis  XVI  au  baptême  du 
sang. 

Quand  il  n'y  aurait  dans  la  France  que  cette  an 
cienne  maison  de  France  bâtie  par  le  temps  et  dont 
la  majesté  étonne,  nous  pourrions,  en  fait  de  choses 
illustres,  en  remontrer  à  toutes  les  nations.  Les  Ca- 
pets  régnaient  lorsque  les  autres  souverains  de  l'Eu- 
rope étaient  encore  sujets.  Les  vassaux  de  nos  rois 
sont  devenus  rois.  Ces  souverains  nous  ont  transmis 
leurs  noms  avec  des  titres  que  la  postérité  a  reconnus 
authentiques  ;  les  uns  sont  appelés  auguste,  saint, 
pieux,  grand,  courtois^  hardi,  sage,  victorieux,  bien- 
aimé;  les  autres  père  du  peuple,  père  des  lettres. 
«  Comme  il  est  écrit  par  blâme,  dit  un  vieil  historien, 
«  que  tous  les  bonsroys  Serviens  aisémentpourroient 
«  tenir  en  un  anneau,  les  mauvais  roys  de  France  y 
«  pourroient  mieux,  tant  le  nombre  en  est  petit.  » 

Sous  la  famille  royale,  les  ténèbres  de  la  barbarie 
se  dissipent,  la  langue  se  forme,  les  lettres  et  les  arts 
produisent  leurs  chefs-d'œuvre,  nos  villes  s'embellis- 
sent, nos  monuments  s'élèvent,  nos  chemins  s'ou- 
vrent, nos  ports  se  creusent,  nos  armées  étonnent 
l'Europe  et  l'Asie,  et  nos  flottes  couvrent  les  deux 
mers. 

Notre  orgueil  se  met  en  colère  à  la  seule  exposition  de 
ces  magnifiques  tapisseries  du  Louvre;  des  ombres,  des 


440  MÉMOIRES    D  OUTRE-TOMBE 

broderies  d'ombre  nous  choquent.  Inconnus  ce  matin, 
plus  inconnus  ce  soir,  nous  ne  nous  en  persuadons  pas 
moins  que  nous  effaçons  ce  qui  nous  précéda.  Et  toute- 
fois, chaque  minute,  en  fuyant,  nous  demande  :  Qui  es- 
tu?  et  nous  nesavons  que  répondre.  Charles  X,  lui,  a  ré- 
pondu ;  il  s'en  est  allé  avec  une  ère  entière  du  monde; 
la  poussière  de  mille  générations  est  mêlée  àlasienne; 
l'histoire  le  salue,  les  siècles  s'agenouillent  à  sa  tombe; 
tous  ont  connu  sa  race  ;  elle  ne  leur  a  point  failli,  ce 
sont  eux  qui  y  ont  manqué. 

Roi  banni,  les  hommes  ont  pu  vous  proscrire,  mais 
vous  ne  serez  pas  chassé  du  temps,  vous  dormez  votre 
dur  somme  dans  un  monastère,  sur  la  dernière  plan- 
che jadis  destinée  à  quelque  franciscain.  Point  de 
hérauts  d'armes  à  vos  obsèques,  rien  qu'une  troupe 
de  vieux  temps  blanchis  et  chenus  ;  point  de  grands 
pour  jeter  dans  le  caveau  les  marques  de  leur  di- 
gnité, ils  en  ont  fait  hommage  ailleurs.  Des  âges 
muets  sont  assis  au  coin  de  votre  bière  ;  une  longue 
procession  de  jours  passés,  les  yeux  fermés,  mène  en 
silence  le  deuil  autour  de  votre  cercueil. 

A  votre  côté  reposent  votre  cœur  et  vos  entrailles 
arrachés  de  votre  sein  et  de  vos  flancs,  comme  on 
place  auprès  d'une  mère  expirée  le  fruit  abortif  qui 
lui  coûta  la  vie.  A  chaque  anniversaire,  monarque 
très  chrétien,  cénobite  après  trépas,  quelque  frère 
vous  récitera  les  prières  du  bout  de  l'an;  vous  n'atti- 
ferez à  votre  ci-gît  éternel  que  vos  fils  bannis  avec 
vous  :  car  même  à  Trieste  le  monument  de  Mesdames 
est  vide  ;  leurs  reliques  sacrées  ont  revu  leur  patrie 
et  vous  avez  payé  à  l'exil,  par  votre  exil,  la  dette  da 
ces  nobles  dames. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  441 

Eh  1  pourquoi  ne  réunit-on  pas  aujourd'hui  tant  de 
débris  dispersés,  comme  on  réunit  des  antiques  exhu 
mes  de  différentes  fouilles?  L'Arc  de  Triomphe  por- 
terait pour  couronnement  le  sarcophage  de  Napoléon, 
ou  la  colonne  de  bronze  élèverait  sur  des  restes  immor- 
tels des  victoires  immobiles.  Et  cependant  la  pierre 
taillée  par  ordre  de  Sésostris  ensevelit  dès  aujourd'hui 
l'échafaud  de  Louis  XVI  sous  le  poids  des  siècles. 
L'heure  viendra  que  l'obélisque  du  désert  retrouvera, 
sur  la  place  des  m«îMrtr»s,  le  silence  et  la  solitude  de 
Luxor 


LIVRE   X» 


onclasion.  —  Antécédents  historiques  depuis  la  Régence  jus- 
qu'en 1793.  —  Le  Passé.  —  Le  vieil   ordre   européen   expire. 

—  Inégalité  des  fortunes.  —  Danger  de  l'expansion  de  la 
nature  intelligente  et  de  la  nature  matérielle.  —  Chute  des 
monarchies.  —  Dépérissement  de  la  société  et  progrès  de  l'in- 
dividu. —  L'avenir.  —  Difficulté  de  le  comprendre.  —  Saint- 
Simoniens.  —  Phalanstériens.  —  Fouriéristes.  —  Owénistes. 

—  Socialistes.  —  Communistes.  —  Unionistes.  Egalitaires. — 
L'idée  chrétienne  est  l'avenir  du  monde.  —  Récapitulation 
de  ma  vie.  —  Résumé  des  changements  arrivés  sur  le  globe 
pendant  ma  vie.  —  Supplément  à  mes  mémoires.  —  Lettre  de 
M.  de  la  Ferronnays.  —  Généalogie  de  ma  famille. 


CONCLUSION. 

25  septembre  1841. 

J'ai  commencé  à  écrire  ces  Mémoires  à  la  Vallée- 
aux-Loups  le  4  octobre  1811  ;  j'achève  de  les  relire  en 
les  corrigeant  à  Paris  ce  25  septembre  1841  :  voilà 
donc  trente  ans,  onze  mois,  vingt-un  jours,  que  je 
tiens  secrètement  la  plume  en  composant  mes  livres 
publics,  au  milieu  de  toutes  les  révolutions  et  de 
toutes  les  vicissitudes  de  mon  existence.  Ma  main  est 
lassée  :  puisse-t-elle  ne  pas  avoir  pesé  sur  mes  idées, 
qui  n'ont  point  fléchi  et  que  je  sens  vives  comme  au 

1.  Ce  livre  a  été  écrit  en  partie  en  1834,  et  en  partie  en  1841, 
du  25  septembre  au  16  novembre. 


444  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

départ  de  la  course  !  A  mon  travail  de  trente  années 
j'avais  le  dessein  d'ajouter  une  conclusion  générale  : 
je  comptais  dire,  ainsi  que  je  l'ai  souvent  mentionné, 
quel  était  le  monde  quand  j'y  entrai,  quel  il  est  quand 
je  le  quitte.  Mais  le  sablier  est  devant  moi,  j'aperçois 
la  main  que  les  marins  croyaient  voir  jadis  sortir  des 
flots  à  l'heure  du  naufrage  :  cette  main  me  fait  signe 
d'abréger;  je  ^ais  donc  resserrer  l'échelle  du  tableau 
sans  omettre  rien  d'essentiel. 

Louis  XIV  mourut.  Le  duc  d'Orléans  fut  régent 
pendant  la  minorité  de  Louis  XV.  Une  guerre  avec 
l'Espagne,  suite  de  la  conspiration  de  Cellamare, 
éclata  :  la  paix  fut  rétablie  par  la  chute  d'Alberoni. 
Louis  XV  atteignit  sa  majorité  le  15  février  1723.  Le 
Hégent  succomba  dix  mois  après.  Il  avait  communi- 
qué sa  gangrène  à  la  France;  il  avait  assis  Dubois 
dans  la  chaire  de  Fénelon,  et  élevé  Law.  Le  duc  de 
Bourbon  devint  premier  ministre  de  Louis  XV,  et  11 
eut  pour  successeur  ie  cardmal  de  Fleury  dont  le 
génie  consistait  dans  les  années.  *  En  1734  éclata  la 
guerre  ^  où  mon  père  fut  blessé  devant  Dantzig.  En 
1745  se  donna  la  bataille  de  Fontenoy  ;  un  des  moins 
belliqueux  de  nos  rois  nous  a  fait  triompher  dans  la 
seule  grande  bataille  rangée  que  nous  ayons  gagnée 
sur  les  Anglais,  et  le  vainqueur  du  monde  a  ajouté  à 

1 .  Le  cardinal  Fleury  méritait  peut-être  mieux  que  cette  épi- 
gramme.  On  lit  dans  le  Journal  de  Charles  C.-F.  Greville,  à  la 
date  du  24  janvier  1833  :  «  Nouveau  dîner  hier  à  l'ambassade  de 
France.  Talleyrand  a  «  causé  »,  comme  l'on  dit.  Il  est  venu  à 
parler  du  cardinal  Fleury  qu'il  considère  comme  un  des  plus 
grands  ministres  ayant  jamais  gouverné  la  France,  laquelle  lui 
doit  la  Lorraine  et  vingt  années  de  paix,  et  il  prétend  que  l'his- 
toire ne  lui  rend  pas  justice.  » 

2.  Guerre  pour  la  succession  de  Pologne. 


HÉMOIRES   d'OUTRE-TOUBE  445 

Waterloo  un  désastre  aux  désastres  de  Crécy,  de 
Poitiers  et  d'Azincourt.  L'église  de  Waterloo  est 
décorée  du  nom  des  officiers  anglais  tombés  en 
1815;  on  ne  retrouve  dans  l'église  de  Fontenoy 
qu'une  pierre  avec  ces  mots  :  «  Ci-devant  repose  le 
«  corps  de  messire  Philippe  de  Vitry,  lequel,  âgé  de 
«  vingt-sept  ans,  fut  tué  à  la  bataille  de  Fontenoy  le 
«  11  de  mai  1745.  »  Aucune  marque  n'indique  le  lieu 
de  l'action  ;  mais  on  retire  de  la  terre  des  squelettes 
avec  des  balles  aplaties  dans  le  crâne.  Les  Français 
portent  leurs  victoirs  écrites  sur  leur  front. 

Plus  tard  le  comte  de  Gisors,  fils  du  maréchal  de 
Belle-Isle,  tomba  à  Crevelt.  En  lui  s'éteignit  le  nom 
et  la  descendance  directe  de  Fouquet.  On  était  passé 
de  mademoiselle  de  La  Vallière  à  madame  de  Château- 
roux.  Il  y  a  quelque  chose  de  triste  à  voir  des  noms 
arriver  à  leur  fin,  de  siècles  en  siècles,  de  beautés  en 
beautés,  de  gloire  en  gloire. 

Au  mois  de  juin  1745,  le  second  prétendant  des 
Stuarts  '  avait  commencé  ses  aventures  :  infortunes 
dont  je  fus  bercé  en  attendant  que  Henri  V  rempla- 
çât dans  l'exil  le  prétendant  anglais. 

La  fin  de  ces  guerres  annonça  nos  désastres  dans 
nos  colonies.  La  Bourdonnais  vengea  le  pavillon  fran- 
çais en  Asie;  ses  dissensions  avec  Dupleix  depuis  la 
prise  de  Madras  gâtèrent  tout.  La  paix  de  1748  sus- 
pendit ces  malheurs;  en  1755  recommencèrent  les 
hostilités;  elles  s'ouvrirent  par  le  tremblement  de 
terre  de  Lisbonne,  où  périt  le  petit-fils  de  Racine. 
Sous  prétexte  de  quelques  terrains  en  litige  sur  la 
frontière  de  l'Acadie,  l'Angleterre  s'empara  sans  décla- 

1.  Charles  Éionard,  dit  le  Prétendant. 


446  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

ration  de  guerre  de  trois  cents  de  nos  vaisseaux  mar- 
chands ;  nous  perdîmes  le  Canada  :  faits  immenses 
par  leurs  conséquences,  sur  lesquels  surnage  la  mort 
de  Wolfe  et  de  Montcalm.  Dépouillés  de  nos  posses- 
sions dans  l'Afrique  et  dans  l'Inde,  lord  Clive  entama 
la  conquête  du  Bengale.  Or,  pendant  ces  jours,  les 
querelles  du  jansénisme  avaient  lieu;  Damiens  avait 
frappé  Louis  XV;  La  Pologne  était  partagée,  l'expul- 
sion des  jésuites  exécutée,  la  cour  descendue  au  Parc- 
aux-Cerfs.  L'auteur  du  pacte  de  famille^  se  retire  à 
Chanteloup,  tandis  que  la  révolution  intellectuelle 
s'achevait  sous  Voltaire.  La  cour  plénière  de  Maupeou 
fut  installée  :  Louis  XV  laissa  l'échafaud  à  la  favorite 
qui  l'avait  dégradé,  après  avoir  envoyé  Garât*  et  San- 
son  à  Louis  XVI,  l'un  pour  lire,  et  l'autre  pour  exécu- 
ter la  sentence. 


1.  Traité  signé  le  15  août  1761,  entre  les  rois  de  France, 
d'Espagne  et  le  duc  de  Parme,  et  ainsi  nommé  parce  que  toas 
les  contractants  appartenaient  à  la  famille  des  Bourbons.  Ce 
traité,  dont  le  duc  de  Choiseul  fut  le  principal  auteur,  avait  pour 
but  de  prévenir,  par  l'union  des  forces  françaises,  espagnoles  et 
italiennes,  la  supériorité  de  la  marine  anglaise. 

2.  Dominique  Joseph  Garât  (1749-1833)  ;  conventionnel,  ministre 
de  la  Justice  en  1792,  ministre  de  l'Intérieur  en  1793,  ambassa- 
deur à  Naples  en  1797,  député  au  Conseil  des  Anciens,  sénateur, 
comte  de  l'Empire,  représentant  à  la  Chambre  des  Cent-Jours,  etc., 
au  demeurant  un  des  plus  plats  valets  de  l'époque  révolution- 
naire. Le  20  janvier  1793,  en  sa  qualité  de  ministre  de  la  Justice, 
il  fut  chargé  d'aller  notifier  à  Louis  XVI  sa  condamnation.  Il  se 
présenta  devant  le  roi,  le  chapeau  sur  la  tête  :  «  Louis,  dit-il,  la 
Convention  nationale  a  chargé  le  Conseil  exécutif  provisoire  de 
vous  signifier  ses  décrets  des  15,  16,  19  et  20  janvier.  Le  secré- 
taire du  Conseil  va  vous  en  faire  la  lecture.  »  Le  secrétaire 
Grouvelle  déploya  alors  son  papier,  et  d'une  voix  faible,  trem- 
blante, lut  la  sentence.  (Louis  Blanc,  Histoire  de  la  Eévclution, 
t.  VIII,  p.  65.) 


MÉMOIRES   D  OUTRE-TOMBE  447 

Ce  dernier  monarque  s'était  marié  le  16  mai  1770 
à  la  fille  de  Marie-Thérèse  d'Autriche:  on  sait  ce 
qu'elle  est  devenue.  Passèrent  les  ministres  Machault, 
le  vieux  Maurepas,  Turgot  l'économiste,  Malesherbes 
aux  vertus  antiques  et  aux  opinions  nouvelles,  Sa  nt- 
Gerraain  qui  détruisit  la  maison  du  roi  et  donna  une 
ordonnance  funeste;  Galonné  et  Necker  enfin. 

Louis  XVI  rappela  les  parlements,  abolit  la  corvée, 
abrogea  la  torture  avant  le  prononcé  du  jugement, 
rendit  les  droits  civils  aux  protestants,  en  reconnais- 
sant leur  mariage  légal.  La  guerre  d'Amérique,  en 
1779,  impolitique  pour  la  France  toujours  dupe  de  sa 
générosité,  fut  utile  à  l'espèce  humaine  ;  elle  rétablit 
dans  le  monde  entier  l'estime  de  nos  armes  et  l'hon- 
neur de  notre  pavillon. 

La  révolution  se  leva,  prête  à  mettre  au  jour  la  géné- 
ration guerrière  que  huit  siècles  d'héroïsme  avaient 
déposée  dans  ses  flancs.  Les  mérites  de  Louis  XVI  ne 
rachetèrent  pas  les  fautes  que  ses  aïeux  lui  avaient 
laissées  à  expier;  mais  c'est  sur  le  mal  que  tombent 
les  coups  de  la  Providence,  jamais  sur  l'homme  :  Dieu 
n'abrège  les  jours  de  la  vertu  sur  la  terre  que  pour  les 
allonger  dans  le  ciel.  Sous  l'astre  de  1793,  les  sources 
du  grand  abîme  furent  rompues  ;  toutes  nos  gloires 
d'autrefois  se  réunirent  ensuite  et  firent  leur  der- 
nière explosion  dans  Bonaparte  :  il  nous  les  renvoie 
dans  son  cercueil. 

J'étais  né  pendant  l'accomplissement  de  ces  faits. 
Deux  nouveaux  empires,  la  Prusse  et  la  Russie,  m'ont 
à  peine  devancé  d'un  demi-siècle  sur  la  terre  ;  la  Corse 
est  devenue  française  à  l'instant  où  j'ai  paru  ;  je  sui» 


448  MÉMOIRES    D'OUTRE-TOMBE 

arrivé  au  monde  vingt  jours  après  Bonaparte.  D 
m'amenait  avec  lui.  J'allais  entrer  dans  la  marine  en 
1783  quand  la  flotte  de  Louis  XVI  surgit  à  Brest  :  elle 
apportait  les  actes  de  l'état  civil  d'une  nation  éclose 
sous  les  ailes  de  la  France.  Ma  naissance  se  rattache 
à  la  naissance  d'un  homme  et  d'un  peuple  :  pâle  reflet 
que  j'étais  d'une  immense  lumière. 

Si  l'on  arrête  les  yeux  sur  le  monde  actuel,  on  le 
voit,  à  la  suite  du  mouvement  imprimé  par  une  grande 
révolution,  s'ébranler  depuis  l'Orient  jusqu'à  la  Chine, 
qui  semblait  à  jamais  fermée  ;  de  sorte  que  nos  ren- 
versements passés  ne  seraient  rien  ;  que  le  bruit  de  la 
renommée  de  Napoléon  serait  à  peine  entendu  dans 
le  sens  dessus  dessous  général  des  peuples,  de  même 
que  lui.  Napoléon,  a  éteint  tous  les  bruits  de  notre 
ancien  globe. 

L'empereur  nous  a  laissés  dans  une  agitation  pro« 
phétique.  Nous,  l'État  le  plus  mûr  et  le  plus  avancé, 
nous  montrons  de  nombreux  symptômes  de  déca- 
dence. Comme  un  malade  en  péril  se  préoccupe  de  ce 
qu'il  trouvera  dans  sa  tombe,  une  nation  qui  se  sent 
défaillir  s'inquiète  de  son  sort  futur.  De  là  ces  héré- 
sies politiques  qui  se  succèdent.  Le  vieil  ordre  euro- 
péen expire  ;  nos  débats  actuels  paraîtront  des  luttes 
puériles  aux  yeux  de  la  postérité.  Il  n'existe  plus  rien  : 
autorité  de  l'expérience  et  de  l'âge,  naissance  ou  génie 
talent  ou  vertu,  tout  est  nié;  quelques  individus  gra- 
vissent au  sommet  des  ruines,  se  proclament  géants 
et  roulent  en  bas  pygmées.  Excepté  une  vingtaine 
d'hommes  qui  survivront  et  qui  étaient  destinés  à 
tenir  le  flambeau  a  travers  les  steppes  ténébreuses  où 
l'on  entre,  excepté  ce  peu  d'hommes,  une  génération 


MÉMOIRES    D  OUTRE-TOMRE  449 

qui  portait  en  elle  un  esprit  abondant,  des  connais- 
sances acquises,  des  germes  de  succès  de  toutes  sor- 
tes, les  a  étouffés  dans  une  inquiétude  aussi  impro- 
ductive que  sa  superbe  est  stérile.  Des  multitudes 
sans  nom  s'agitent  sans  savoir  pourquoi,  comme  les 
associations  populaires  du  moyen  âge  :  troupeaux 
affamés  qui  ne  reconnaissent  point  de  berger,  qui 
courent  de  la  plaine  à  la  montagne  et  de  la  montagne 
à  la  plaine,  dédaignant  l'expérience  des  pâtres  durcis 
au  vent  et  au  soleil.  Dans  la  vie  de  la  cité  tout  est 
transitoire  :  la  religion  et  la  morale  cessent  d'être  ad- 
mises, ou  chacun  les  interprète  à  sa  façon.  Parmi  les 
chose  d'une  nature  inférieure,  même  en  puissance  de 
conviction  et  d'existence,  une  renommée  palpite  à 
peine  une  heure,  un  livre  vieillit  dans  un  jour,  des 
écrivains  se  tuent  pour  attirer  l'attention  ;  autre  va- 
nité :  on  n'entend  pas  même  leur  dernier  soupir. 

De  cette  prédisposition  des  esprits  il  résulte  qu'on 
n'imagine  d'autres  moyens  de  toucher  que  des  scènes 
d'échafaud  et  des  mœurs  souillées  :  on  oublie  que  les 
vraies  larmes  sont  celles  que  fait  couler  une  belle 
poésie  et  dans  lesquelles  se  mêle  autant  d'admiration 
que  de  douleur  ;  mais  à  présent  que  les  talents  se 
nourrissent  de  la  Régence  et  de  la  Terreur,  qu'était-il 
besoin  de  sujets  pour  nos  langues  destinées  si  tôt  à 
mourir?  Il  ne  tombera  plus  du  génie  de  l'homme 
quelques-unes  de  ces  pensées  qui  deviennent  le  patri- 
moine de  l'univers. 

Voilà  ce  que  tout  le  monde  se  dit  et  ce  que  tout  le 
monde  déplore,  et  cependant  les  illusions  surabon- 
dent, et  plus  on  est  près  de  sa  fin  et  plus  on  croit 
vivre.  On  aperçoit  des  monarques  qui  se  figurent  être 

VI.  29 


450  MÉMOIRES    D'OUTRE-TOMBE 

des  monarques,  des  ministres  qui  pensent  être  des 
ministres,  des  députés  qui  prennent  au  sérieux  leurs 
discours,  des  propriétaires  qui,  possédant  ce  matin, 
sont  persuadés  qu'ils  posséderont  ce  soir.  Les  inté- 
rêts particuliers,  les  ambitions  personnelles  cachent 
au  vulgaire  la  gravité  du  moment  :  nonobstant  les 
oscillations  des  affaires  du  jour,  elles  ne  sont  qu'une 
ride  à  la  surface  de  l'abîme;  elles  ne  diminuent  pas  la 
profondeur  des  flots.  Auprès  des  mesquines  loteries 
contingentes,  le  genre  humain  joue  la  grande  partie  ; 
les  rois  tiennent  encore  les  cartes  et  ils  les  tiennent 
pour  les  nations  :  celles-ci  vaudront-elles  mieux  que 
les  monarques  ?  Question  à  part,  qui  n'altère  point 
le  fait  principal.  Quelle  importance  ont  des  amusettes 
d'enfants,  des  ombres  glissant  sur  la  blancheur  d'un 
linceul  ?  L'invasion  des  idées  a  succédé  à  l'invasion 
des  barbares  ;  la  civilisation  actuelle  décomposée  se 
perd  en  elle-même  ;  le  vase  qui  la  contient  n'a  pas 
versé  la  liqueur  dans  un  autre  vase  ;  c'est  le  vase  qui 
s'est  brisé. 

A  quelle  époque  la  société  disparaîtra-t-elle  ?  quels 
accidents  en  pourront  suspendre  les  mouvements?  A 
Rome  le  règne  de  l'homme  fut  substitué  au  règne  de  la 
loi  :  on  passa  de  la  république  à  l'empire  ;  notre  révolu- 
tion s'accomplit  en  sens  contraire  :  on  incline  à  passer 
de  la  royauté  à  la  république,  ou,  pour  ne  spécifier 
aucune  forme,  à  la  démocratie;  cela  ne  s'effectuera 
pas  sans  difficulté. 

Pour  ne  toucher  qu'un  point  entre  mille,  la  pro- 
priété, par  exemple,  restera-t-elle  distribuée  comme 
elle  l'est?  La  royauté  née  à  Reims  avait  pu  faire  aller 


MÉMOIKES   D"OUTRE-TOMBE  451 

«ette  propriété  en  en  tempérant  la  rigueur  par  la  dif- 
fusion des  lois  morales,  comme  elle  avait  changé 
Thumanité  en  charité.  Un  état  politique  où  des  indi- 
vidus ont  des  millions  de  revenu,  tandis  que  d'autres 
individus  meurent  de  faim,  peut-il  subsister  quand 
la  religion  n'est  plus  là  avec  ses  espérances  hors  de 
ce  monde  pour  expliquer  le  sacrifice?  Il  y  a  des  en- 
fants que  leurs  mères  allaitent  à  leurs  mamelles  flé- 
tries, faute  d'une  bouchée  de  pain  pour  sustenter 
leurs  expirants  nourrissons  ;  il  y  a  des  familles  dont 
les  membres  sont  réduits  à  s'entortiller  ensemble  pen- 
dant la  nuit,  faute  de  couverture  pour  se  réchauffer. 
Celui-là  voit  mûrir  ses  nombreux  sillons;  celui-ci  ne 
possédera  que  les  six  pieds  de  terre  prêtés  à  sa  tombe 
par  son  pays  natal.  Or,  combien  six  pieds  de  terre 
peuvent-ils  fournir  d'épis  de  blé  à  un  mort? 

A  mesure  que  l'instruction  descend  dans  ces  classes 
inférieures,  celles-ci  découvrent  la  plaie  secrète  qui 
ronge  l'ordre  social  irréligieux.  La  trop  grande  dis- 
proportion des  conditions  et  des  fortunes  a  pu  se 
supporter  tant  qu'elle  a  été  cachée;  mais  aussitôt  que 
cette  disproportion  a  été  généralement  aperçue,  le 
coup  mortel  a  été  porté.  Recomposez,  si  vous  le  pou- 
vez, les  fictions  aristocratiques  ;  essayez  de  persuader 
au  pauvre,  lorsqu'il  saura  bien  lire  et  ne  croira  plus, 
lorsqu'il  possédera  la  même  instruction  que  vous,  es- 
sayez de  lui  persuader  qu'il  doit  se  soumettre  à  toutes 
les  privations,  tandis  que  son  voisin  possède  mille 
fois  le  superflu:  pour  dernière  ressource  il  vous  le 
faudra  tuer. 

Quand  la  vapeur  sera  perfectionnée,  quand,  unie  au 
télégraphe  et  aux  chemins  de  fer,  elle  aura  fait  dispa- 


452  MEMOIRES    D" OUTRE-TOMBE 

raître  les  distances,  ce  ne  seront  plus  seulement  les 
marchandises  qui  voyageront  mais  encore  les  idées 
rendues  à  l'usage  de  leurs  ailes.  Quand  les  barrières 
fiscales  et  commerciales  auront  été  abolies  entre  les 
divers  États,  comme  elles  le  sont  déjà  entre  les  pro- 
vinces d'un  même  État;  quand  les  différents  pays  en 
relations  journalières  tendront  à  l'unité  des  peuples, 
comment  ressusciterez-vous  l'ancien  mode  de  sépa- 
ration? 

La  société,  d'un  autre  côté,  n'est  pas  moins  mena- 
cée par  l'expansion  de  l'intelligence  qu'elle  ne  l'est 
par  le  développement  de  la  nature  brute;  supposez 
les  bras  condamnés  au  repos  en  raison  de  la  multipli- 
cité et  de  la  variété  des  machines  ;  admettez  qu'un 
mercenaire  unique  et  général,  la  matière,  remplace 
les  mercenaires  de  la  glèbe  et  de  la  domesticité  :  que 
ferez- vous  du  genre  humain  désoccupé  ?  Que  ferez- 
vous  des  passions  oisives  en  même  temps  que  l'intel- 
ligence? La  vigueur  du  corps  s'entretient  par  l'occu- 
pation physique;  le  labeur  cessant,  la  force  disparaît; 
nous  deviendrions  semblables  à  ces  nations  de  l'Asie, 
proie  du  premier  envahisseur,  et  qui  ne  se  peuvent  dé- 
fendre contre  une  main  qui  porte  le  fer.  Ainsi  la  liberté 
ne  se  conserve  que  par  le  travail,  parce  que  le  travail 
produit  la  force  :  retirez  la  malédiction  prononcée  con- 
tre les  fils  d'Adam,  et  ils  périront  dans  la  servitude  :  In 
sudore  vultûs  fut,  vesceris  pane.  La  malédiction  divine 
entre  donc  dans  le  mystère  de  notre  sort;  l'homme 
est  moins  l'esclave  de  ses  sueurs  que  de  ses  pensées: 
voilà  comme,  après  avoir  fait  le  tour  de  la  société, 
après  avoir  passé  par  les  diverses  civilisations,  après 
avuir  supposé  d?"  verfectionnements  inconnus,  on  se 


MÉMOIRES    d'OUTRB-TOMBE  453 

refronve  au  point  de  départ  en  présence  des  vérités 
de  l'Écriture. 

L'Europe  avait  eu  en  France,  lors  de  notre  monarchie 
de  huit  siècles,  le  centre  de  son  intelligence,  de  sa 
perpétuité  et  de  son  repos;  privée  de  cette  monarchie, 
l'Europe  a  sur-le-champ  incliné  à  la  démocratie.  Le 
genre  humain,  pour  son  bien  ou  pour  son  mal,  est 
hors  de  page;  les  princes  en  ont  eu  la  garde-noble; 
les  nations,  arrivées  à  leur  majorité,  prétendent 
n'avoir  plus  besoin  de  tuteurs.  Depuis  David  jusqu'à 
notre  temps,  les  rois  ont  été  appelés:  la  vocation  des 
peuples  commence*.  Les  courtes  et  petites  exceptions 
des  républiques  grecques,  carthaginoise,  romaine  avec 
des  esclaves,  n'empêchaient  pas,  dans  l'antiquité,  l'état 
monarchique  d'être  l'état  normal  sur  le  globe.  La  So- 
ciété entière  moderne,  depuis  que  la  bannière  des 
rois  français  n'existe  plus,  quitte  la  monarchie.  Dieu, 
pour  hâter  la  dégradation  du  pouvoir  royal,  a  livré 
les  sceptres  en  divers  pays  à  des  rois  invalides,  à  des 
petites  filles  au  maillot  ou  dans  les  aubes  de  leurs 
noces:  ce  sont  de  pareils  lions  sans  mâchoires,  de 
pareilles  lionnes  sans  ongles,  de  pareilles  enfante- 
lettes  tétant  ou  fiançant,  que  doivent  suivre  des  hom- 
mes faits  dans  cette  ère  d'incrédulité. 

Les  principes  les  plus  hardis  sont  proclamés  à  la 
face  des  monarques  qui  se  prétendent  rassurés  der- 
rière la  triple  haie  d'une  garde  suspecte.  La  démo- 
cratie les  gagne*  ;  ils  montent  d'étage  en  étage,  de 

1.  «  Depuis  David  jusqu'à  notre  temps,  les  rois  ont  été  appe* 
lés;  les  nations  semblent  l'être  à  leur  tour.  »  Manuscrit  de  1834. 

2.  «  Le  déluge  de  la  démgcratie  les  gagne.  »  Manuscrit  de  1834. 


454  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

rez-de-chaussée  au  comble  de  leur  palais,  d'où  ils  sse 
jetteront  à  la  nage  par  les  lucarnes*. 

Au  milieu  de  cela,  remarquez  une  contradiction 
phénoménale:  l'état  matériel  s'améliore,  le  progrès 
intellectuel  s'accroît,  et  les  nations  au  lieu  de  profiter 
s'amoindrissent:  d'où  vient  cette  contradiction? 

C'est  que  nous  avons  perdu  dans  Tordre  moral.  En 
tous  temps  il  y  a  eu  des  crimes;  mais  ils  n'étaient 
point  commis  de  sang-froid,  comme  ils  le  sont  de 
nos  jours,  en  raison  de  la  perte  du  sentiment  reli- 
gieux. A  cette  heure  ils  ne  révoltent  plus,  ils  parais- 
sent une  conséquence  de  la  marche  du  temps;  si  oa 
les  jugeait  autrefois  d'une  manière  différente,  c'est 
qu'on  n'était  pas  encore,  ainsi  qu'on  ose  l'affirmer, 
assez  avancé  dans  la  connaissance  de  l'homme;  on  les 
analyse  actuellement;  on  les  éprouve  au  creuset,  afin 
de  voir  ce  qu'on  peut  en  tirer  d'utile,  comme  la  chi- 
mie trouve  des  ingrédients  dans  les  voiries.  Les  cor- 
ruptions de  l'esprit,  bien  autrement  destructives  que 
celles  des  sens,  sont  acceptées  comme  des  résultats 
nécessaires  ;  elles  n'appartiennent  plus  à  quelques  in- 
dividus pervers^  elles  sont  tombées  dans  le  domaine 
public. 

Tels  hommes  seraient  humiliés  qu'on  leur  prouvât 
qu'ils  ont  une  âme,  qu'au  delà  de  cette  vie  ils  trouve- 
ront une  autre  vie;  ils  croiraient  manquer  de  fermeté 
et  de  force  et  de  génie,  s'ils  ne  s'élevaient  au-dessus 
de  la  pusillanimi'é  de  nos  pères;  ils  adoptent  le  néant 
ou,  si  vous  le  voulez,  le  doute,  comme  un  fait  désa- 
gréable peut-être,  mais  comme  une  vérité  qu'on  ne 
saurait  nier.  Admirez  l'hébétement  de  notre  orgueill 

1.  Voir  l'Appendice  n«  VI:  L'Avenir  du  Monds, 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  455 

"Voilà  comment  s'expliquent  le  dépérissement  de  la 
société  et  l'accroissement  de  l'individu.  Si  le  sens  mo- 
ral se  développait  en  raison  du  développement  de 
l'intelligence,  il  y  aurait  un  contre-poids  et  l'huma- 
nité grandirait  sans  danger,  mais  il  arrive  tout  le 
contraire  :  la  perception  du  bien  et  du  mal  s'obscurcit 
à  mesure  que  l'intelligence  s'éclaire  ;  la  conscience 
se  rétrécit  à  mesure  que  les  idées  s'élargissent.  Oui, 
la  société  périra:  la  liberté,  qui  pouvait  sauver  le 
monde,  ne  marchera  pas,  faute  de  s'appuyer  à  la  re- 
ligion; l'ordre,  qui  pouvait  maintenir  la  régularité,  ne 
s'établira  pas  solidement,  parce  que  l'anarchie  des 
idées  le  combat.  La  pourpre,  qui  communiquait  na- 
guère la  puissance,  ne  servira  désormais  de  couche 
qu'au  malheur:  nul  ne  sera  sauvé  qu'il  ne  soit  né, 
comme  le  Christ,  sur  la  paille.  Lorsque  les  monarques 
furent  déterrés  à  Saint-Denis  au  moment  oti  la  trom- 
pette sonna  la  résurrection  populaire;  lorsque,  tirés 
de  leurs  tombeaux  efifondrés,  ils  attendaient  la  sépul- 
ture plébéienne,  les  chiffonniers  arrivèrent  à  ce  juge- 
ment dernier  des  siècles  ;  ils  regardèrent  avec  leurs 
lanternes  dans  la  nuit  éternelle  ;  ils  fouillèrent  parmi 
les  restes  échappés  à  la  première  rapine.  Les  rois  n'y 
étaient  déjà  plus,  mais  la  royauté  y  était  encore  ;  ils 
l'arrachèrent  des  entrailles  du  temps,  et  la  jetèrent 
au  panier  des  débris. 

Voilà  pour  ce  qui  est  de  la  vieille  Europe,  elle  ne 

revivra  jamais.  La  jeune  Europe  offre-t-elle  plus  de 

hances?  Le  monde  actuel,  le  monde  sans  autorité 

consacrée,   semble  placé  entre  deux  impossibilités: 

l'impossibilité  du  passé,  l'impossibilité  de  l'avenir.  Et 


456  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

n'allez  pas  croire,  comme  quelques-uns  se  le  figurent 
que  si  nous  sommes  mal  à  présent,  le  bien  renaîtra 
du  mal  ;  la  nature  humaine  dérangée  à  sa  source  ne 
marche  pas  ainsi  correctement.  Par  exemple,  les  excès 
de  la  liberté  mènent  au  despotisme  ;  mais  les  excès 
de  la  tyrannie  ne  mènent  qu'à  la  tyrannie  ;  celle-ci  en 
nous  dégradant  nous  rend  incapables  d'indépendance: 
Tibère  n'a  pas  fait  remonter  Rome  à  la  république,  il 
n'a  laissé  après  lui  que  Caligula. 

Pour  éviter  de  s'expliquer,  on  se  contente  de  décla- 
rer que  les  temps  peuvent  cacher  dans  leur  sein  une 
constitution  politique  que  nous  n'apercevons  pai^. 
L'antiquité  tout  entière,  les  plus  beaux  génies  de 
cette  antiquité,  comprenaient-ils  la  société  sans  es- 
claves? Et  nous  la  voyons  subsister.  On  affirme  que 
dans  cette  civilisation  à  naître  l'espèce  s'agrandira,  je 
l'ai  moi-même  avancé:  cependant  n'est-il  pas  à  crain- 
dre que  l'individu  ne  diminue?  Nous  pourrons  être 
de  laborieuses  abeilles  occupées  en  commun  de  notre 
miel.  Dans  le  monde  matériel  les  hommes  s'associent 
pour  le  travail,  une  multitude  arrive  plus  vite  et  par 
différentes  routes  à  la  chose  qu'elle  cherche;  des  mas- 
ses d'individus  élèveront  des  pyramides  ;  en  étudiant 
chacun  de  son  côté,  ces  individus  rencontreront  des 
découvertes  dans  les  sciences,  exploreront  tous  les 
coins  de  la  création  physique.  Mais  dans  le  monde 
moral  en  est-il  de  la  sorte?  Mille  cerveaux  auront 
beau  se  coaliser,  ils  ne  composeront  jamais  le  chef- 
d'œuvre  qui  sort  de  la  tète  d'un  Homère. 

On  a  dit  qu'une  cité  dont  les  membres  auront  une 
égale  répartition  de  bien  et  d'éducation  présentera 
aux  regards  de  la  Divinité  un  spectacle  au  dessus  du 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  457 

spectacle  de  la  cité  de  nos  pères.  La  folie  du  moment 
est  d'arriver  à  l'unité  des  peuples  et  de  ne  faire  qu'un 
seul  homme  de  l'espèce  entière,  soit;  mais  en  acqué- 
rant des  facultés  générales.,  toute  une  série  de  senti- 
ments privés  ne  périra-t-eUe  pas  ?  Adieu  les  douceurs 
du  foyer;  adieu  les  charmes  de  la  famille;  parmi  tous 
ces  êtres  blancs,  jaunes,  noirs,  réputés  vos  compa- 
triotes, vous  ne  pourriez  vous  jeter  au  cou  d'un  frère. 
N'y  avait-il  rien  dan^  la  vie  d'autrefois,  rien  dans  cet 
espace  borné  que  vous  aperceviez  de  votre  fenêtre  en- 
cadrée de  lierre?  Au  delà  de  votre  horizon  vous  soup- 
çonniez des  pays  inconnus  dont  vous  parlait  à  peine 
l'oiseau  du  passage,  seul  voyageur  que  vous  aviez  vu 
à  l'automne.  C'était  bonheur  de  songer  que  les  collines 
qui  vous  environnaient  ne  disparaîtraient  pas  à  vos 
yeux;  qu'elles  renfermeraient  vos  amitiés  et  vos 
amours;  que  le  gémissement  de  la  nuit  autour  de 
votre  asile  serait  le  seul  bruit  auquel  vous  vous  en- 
dormiriez ;  que  jamais  la  solitude  de  votre  âme  ne  se- 
rait troublée,  que  vous  y  rencontreriez  toujours  les 
pensées  qui  vous  y  attendent  pour  reprendre  avec 
vous  leur  entretien  familier.  Vous  saviez  où  vous  étiez 
né,  vous  saviez  où  était  votre  toube;  en  pénétrant  dans 
la  forêt  vous  pouviez  dire  : 

Beaux  arbres  qui  m'avez  vu  naître, 
Bientôt  vous  me  verrez  mourir*. 

L'homme  n'a  pas  besoin  de  voyager  pour  s'agrandir; 
il  porte  avec  lui  l'immensité.  Tel  accent  échappé  de 
votre  sein  ne  se  mesure  pas  et  trouve  un  écho  dans  des 
milliers  d'âmes:  qui  n'a  point  en  soi  cette  mélodie,  la 

1.  L'abbé  de  Chaulieu,  dans  sa  pièce  à  Fontenay. 


458  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

demandera  en  vain  à  l'univers.  Asseyez-vous  sur  le 
tronc  de  l'arbre  abattu  au  fond  des  bois  :  si  dans  l'ou- 
bli profond  de  vous-même,  dans  votre  immobilité, 
dans  votre  silence  vous  ne  trouvez  pas  l'infini,  il  est 
inutile  de  vous  égarer  aux  rives  du  Gange. 

Quelle  serait  une  société  universelle  qui  n'aurait 
point  de  pays  particulier,  qui  ne  serait  ni  française, 
ni  anglaise,  ni  allemande,  ni  espagnole,  ni  portugaise, 
ni  italienne,  ni  russe,  ni  tartare,  ni  turque,  ni  per- 
sane, ni  indienne,  ni  chinoise,  ni  américaine,  ou  plu- 
tôt qui  serait  à  la  fois  toutes  ces  sociétés?  Qu'en  résul- 
terait-il pour  ses  mœurs,  ses  sciences,  ses  arts,  sa 
poésie?  Comment  s'exprimeraient  des  passions  res- 
senties à  la  fois  à  la  manière  des  différents  peuples 
dans  les  différents  climats?  Comment  entrerait  dans 
le  langage  cette  confusion  de  besoins  et  d'images  pro- 
duits des  divers  soleils  qui  auraient  éclairé  une  jeu- 
nesse, une  virilité  et  une  vieillesse  communes?  Et 
quel  serait  ce  langage?  De  la  fusion  des  sociétés  ré- 
sultera-t-il  un  idiome  universel,  ou  y  aura-t-il  un 
dialecte  de  transaction  servant  à  l'usage  journalier, 
tandis  que  chaque  nation  parlerait  sa  propre  langue, 
ou  bien  les  langues  diverses  seraient-elles  entendues 
de  tous?  Sous  quelle  règle  semblable,  sous  quelle 
loi  unique  existerait  cette  société?  Comment  trouver 
place  sur  une  terre  agrandie  par  la  puissance  d'ubi- 
quité, etrétrécie  par  les  petites  proportions  d'un  globe 
souillé  partout?  Il  né  resterait  qu'à  demander  à  la 
science  lé  moyen  de  changer  de  planète. 

Las  de  la  propriété  particulière,  voulez-vous  faire 
du  gouvernement  un  propriétaire  unique,  distribuant 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  459 

à  la  communauté  devenue  mendiante  une  part  mesu- 
rée sur  le  mérite  de  chaque  individu?  Qui  jugera  des 
mérites?  Qui  aura  la  force  et  Tautorité  de  faire  exé- 
cuter vos  arrêts?  Qui  tiendra  et  fera  valoir  cette 
banque  d'immeubles  vivants? 

Chercherez-vous  l'association  du  travail  ?  Qu'appor- 
tera le  faible,  le  malade,  l'inintelligent  dans  la  com- 
munauté restée  grevée  de  leur  inaptitude? 

Autre  combinaison  :  on  pourrait  former,  en  rempla 
çant  le  salaire,  des  espèces  de  sociétés  anonymes  ou 
en  commandite  entre  les  fabricants  et  les  ouvriers, 
entre  l'intelligence  et  la  matière,  où  les  uns  appor- 
teraient leur  capital  et  leur  idée,  les  autres  leur  in- 
dustrie et  leur  travail  ;  on  partagerait  en  commun  les 
bénéfices  survenus.  C'est  très  bien,  la  perfection 
complète  admise  chez  les  hommes:  très  bien,  si  vous 
ne  rencontrez  ni  querelle,  ni  avarice,  ni  envie  :  mais 
qu'un  seul  associé  réclame,  tout  croule;  les  divisions 
et  les  procès  commencent.  Ce  moyen,  un  peu  plus 
possible  en  théorie,  est  tout  aussi  impossible  en  pra- 
tique. 

Chercherez-vous,  par  une  opinion  mitigée,  l'édifi- 
cation d'une  cité  où  chaque  homme  possède  un  toit, 
du  feu,  des  vêtements,  une  nourriture  suffisante? 
Quand  vous  serez  parvenu  à  doter  chaque  citoyen,  les 
qualités  et  les  défauts  dérangeront  votre  partage  ou 
le  rendront  injuste  :  celui-ci  a  besoin  d'une  nourri- 
ture plus  considérable  que  celui-là;  celui-là  ne  peut 
pas  travailler  autant  que  celui-ci;  les  hommes  éco- 
nomes et  laborieux  deviendront  des  riches,  les  dépen- 
siers, les  paresseux,  les  malades,  retomberont  dans 
la  misère;  car  vous  ne  pouvez  donner  à  tous  le  même 


460  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

tempérament  :  l'inégalité  naturelle  reparaîtra  en  dé- 
pit de  vos  efforts. 

Et  ne  croyez  pas  que  nous  nous  laissions  enlacer  par 
les  précautions  légales  et  compliquées  qu'ont  exigées 
l'organisation  de  la  famille,  droits  patrimoniaux,  tu- 
telles, reprises  des  hoirs  et  ayants  cause,  etc.,  etc. 
Le  mariage  est  notoirement  une  absurde  oppression  : 
nous  abolissons  tout  cela.  Si  le  fils  tue  le  père,  ce 
n'est  pas  le  fils,  comme  on  le  prouve  très  bien,  qui 
commet  un  parricide,  c'est  le  père  qui  en  vivant 
immole  le  fils.  N'aUons  donc  pas  nous  troubler  la  cer- 
velle des  labyrinthes  d'un  édifice  que  nous  mettons 
rez  pied,  rez  terre;  il  est  inutile  de  s'arrêter  à  ces 
bagatelles  caduques  de  nos  grands-pères. 

Ce  nonobstant,  parmi  les  modernes  sectaires,  il  en 
est  qui,  entrevoyant  les  impossibilités  de  leurs  doc- 
trines, y  mêlent,  pour  les  faire  tolérer,  les  mots  de 
morale  et  de  religion  ;  ils  pensent  qu'en  attendant 
mieux,  on  pourrait  nous  mener  d'abord  à  l'idéale 
médiocrité  des  Américains;  ils  ferment  les  yeux  et 
veulent  bien  oublier  que  les  Américains  sont  proprié- 
taires et  propriétaires  ardents,  ce  qui  change  un  peu 
la  question. 

D'autres,  plus  obligeants  encore,  et  qui  admettent 
une  sorte  d'élégance  de  civilisation,  se  contenteraient 
de  nous  tranformer  en  Chinois  constitutionnels,  à  peu 
près  athées,  vieillards  éclairés  et  libres,  assis  en 
robes  jaunes  pour  des  siècles  dans  nos  semis  de 
fleurs,  passant  nos  jours  dans  un  confortable  acquis 
à  la  multitude,  ayant  tout  inventé,  tout  trouvé,  végé- 
tant en  paix  au  milieu  de  nos  progrès  accomplis,  et 
nous  mettant  seulement  sur  un  chemin  de  fer,  comme 


MÉMOIRES    D'OUTRE-TOMBB  461 

on  ballot,  afin  d'aller  de  Canton  à  la  grande  muraille 
deviser  d'un  marais  à  dessécher,  d'un  canal  à  creu- 
ser, avec  un  autre  industriel  du  Céleste-Empire.  Dans 
l'une  ou  l'autre  supposition,  Américain  ou  Chinois, 
je  serai  heureux  d'être  parti  avant  qu'une  telle  félicité 
me  soit  advenue. 

Enfin  il  resterait  une  solution  :  il  se  pourrait  qu'en 
raison  d'une  dégradation  complète  du  caractère  hu- 
main, les  peuples  s'arrangeassent  de  ce  qu'ils  ont:  ils 
perdraient  l'amour  de  l'indépendance,  remplacé  par 
l'amour  des  écus,  en  même  temps  que  les  rois  per- 
draient l'amour  du  pouvoir,  troqué  pour  l'amour  de 
la  liste  civile.  De  là  résulterait  un  compromis  entre 
les  monarques  et  les  sujets  charmés  de  ramper  pêle- 
mêle  dans  un  ordre  politique  bâtard;  ils  étaleraient  à 
leur  aise  leurs  infirmités  les  uns  devant  les  autres, 
comme  dans  les  anciennes  léproseries,  ou  comme 
dans  ces  boues  oii  trempent  aujourd'hui  des  malades 
pour  se  soulager;  on  barboterait  dans  une  fange  indi- 
vise à  l'état  de  reptile  pacifique. 

C'est  néanmoins  mal  prendre  son  temps  que  de 
vouloir,  dans  l'état  actuel  de  notre  société,  remplacer 
les  plaisirs  de  la  nature  intellectuelle  par  les  joies  de 
la  nature  physique.  Celles-ci,  on  le  conçoit,  pouvaient 
occuper  la  vie  des  anciens  peuples  aristocratiques  ; 
maîtres  du  monde,  ils  possédaient  des  palais,  des 
troupeaux  d'esclaves;  ils  englobaient  dans  leurs  pro- 
priétés particulières  des  régions  entières  de  l'Afrique. 
Mais  sous  quel  portique  promènerez-vous  maintenant 
vos  pauvres  loisirs?  Dans  quels  bains  vastes  et  ornés 
renfermerez-vous  les  parfums,  les  fleurs,  les  joueuses 
de  flûte,  les  courtisanes  de  l'ionie  ?  N'est  pas  Hélio- 


462  MÉMOIRES   DOUTRE-TOMBE 

gabale  qui  veut.  Où  prendrez-vous  les  richesses  indis- 
pensables à  ces  délices  matérielles?  L'âme  est  éco- 
nome ;  mais  le  corps  est  dépensier.  ' 

Maintenant,  quelques  mots  plus  sérieux  sur  Téga 
lité  absolue  :  cette  égalité  ramènerait  non  seulement 
la  servitude  des  corps,  mais  l'esclavage  des  âmes  ;  il 
ne  s'agirait  de  rien  moins  que  de  détruire  l'inégalité 
morale  et  physique  de  l'individu.  Notre  volonté,  mise 
en  régie  sous  la  surveillance  de  tous,  verrait  nos  fa- 
cultés tomber  en  désuétude.  L'infini,  par  exemple, 
est  de  notre  nature  ;  défendez  à  notre  intelligence,  ou 
même  à  nos  passions,  de  songer  à  des  biens  sans 
terme,  vous  réduisez  l'homme  à  la  vie  du  limaçon, 
vous  le  métamorphosez  en  machine.  Car,  ne  vous  y 
trompez  pas  :  sans  la  possibilité  d'arriver  à  tout,  sans 
l'idée  de  vivre  éternellement,  néant  partout;  sans  la 
propriété  individuelle,  nul  n'est  affranchi  ;  quiconque 
n'a  pas  de  propriété  ne  peut  être  indépendant;  il 
devient  prolétaire  ou  salarié,  soit  qu'il  vive  dans  la 
condition  actuelle  des  propriétés  à  part,  ou  au  milieu 
d'une  propriété  commune.  La  propriété  commune 
ferait  ressembler  la  société  à  un  de  ces  monastères  à  la 
porte  duquel  des  économes  distribuaient  du  pain.  La 
propriété  héréditaire  et  inviolable  est  notre  défense 
personnelle;  la  propriété  n'est  autre  chose  que  la 
liberté.  V égalité  absolue ,  qui  présuppose  la  soumission 
complète  à  cette  égalité,  reproduirait  la  plus  dure 
servitude  ;  elle  ferait  de  l'individu  humain  une  bêle 
de  somme  soumise  à  l'action  qui  la  contraindrait, 
et  obligée  de  marcher  sans  fin  dans  le  même  sen- 
tier. 

Tandis  que  je  raisonnais  ainsi,  M.  de  Lamennais 


MÉMOIRES  D'OUTRE-TOMBB  463 

attaquait,  sous  les  verrous  de  sa  geôle*,  les  mêmes 
systèmes  avec  sa  puissance  logique  qui  s'éclaire  de  la 
splendeur  du  poète.  Un  passage  emprunté  à  sa  bro- 
chure intitulée  :  Du  Passé  et  de  l'Avenir  du  Peuple^, 
complétera  mes  raisonnements  ;  écoutez-le,  c'est  lui 
maintenant  qui  parle  : 

«  Pour  ceux  qui  se  proposent  ce  but  d'égalité  ri- 
«  goureuse,  absolue,  les  plus  conséquents  concluent, 
«  pour  l'établir  et  pour  le  maintenir,  à  l'emploi  de  la 

*  force,  au  despotisme,  à  la  dictature,  sous  une  forme 
«  ou  sous  une  autre  forme. 

«  Les  partisans  de   l'égalité  absolue  sont  d'abord 

«  contraints  d'attaquer  les  inégalités  naturelles,  afin 

«  de  les  atténuer,  de  les  détruire  s'il  est  possible.  Ne 

«  pouvant  rien  sur  les  conditions  premières  d'orga- 

*  nisation  et  de  développement,  leur  œuvre  com- 
-«  mence  à  l'instant  oii  l'homme  naît,  où  l'enfant  sort 
«  du  sein  de  sa  mère.  L'État  alors  s'en  empare  :  le 
«  voilà  maître  absolu  de  l'être  spirituel  comme  de 
«  l'être  organique.  L'intelligence  et  la  conscience, 
«  tout  dépend  de  lui,  tout  lui  est  soumis.  Plus  de 
«  famille,  plus  de  paternité,  plus  de  mariage  dès 
«  lors;  un  mâle,  une  femelle,  des  petits  que  l'Etat 
«  manipule,  dont  il  fait  ce  qu'il  veut,  moralement, 
«  physiquement,  une  servitude  universelle  et  si  pro- 


1.  Lamennais,  poursuivi  devant  la  Cour  d'assises  de  la  Sein* 
pour  un  de  ses  écrits  politilque,  le  Pays  et  le  Gouvernement, 
avait  été  condamné,  le  26  décembre  1840,  à  un  an  de  prison  et  à 
2,000  francs  d'amende . 

2.  La  brochure  de  Lamennais  venait  de  paraître,  lorsqu'à 
l'automne  de  1841  Chateaubriand  écrivait  ces  dernières  pages 
des  Mémoire». 


464  MÉMOIRES   D  OUTRE-TOMBB 

«  fonde  que  rien  n'y  échappe,  qu'elle  pénètre  jusqu'à 
«  l'âme  même. 

«  En  ce  qui  touche  les  choses  matérielles,  l'égalité 
«  ne  saurait  s'établir  d'une  manière  tant  soit  peu 
«  durable  par  le  simple  partage.  S'il  s'agit  de  la  terre 
«  seule,  on  conçoit  qu'elle  puisse  être  divisée  en 
«  autant  de  portions  qu'il  y  a  d'individus;  mais  le 
«  nombre  des  individus  variant  perpétuellement,  il 
«  faudrait  aussi  perpétuellement  changer  cette  divi- 
«  sion  primitive.  Toute  propriété  individuelle  étant 
«  abolie,  il  n'y  a  de  possesseur  de  droit  que  l'Etat.  Ce 
«  mode  de  possession,  s'il  est  volontaire,  est  celui  du 
«  morne  astreint  par  ses  vœux  à  la  pauvreté  comme  à 
«  l'obéissance  ;  s'il  n'est  pas  volontaire,  c'est  celui  de 
«  l'esclave,  là  où  rien  ne  modifie  la  rigueur  de  sa 
«  condition.  Tous  les  liens  de  l'humanité,  les  relations 
*  sympathiques,  le  dévouement  mutuel,  l'échange 
«  des  services,  le  libre  don  de  soi,  tout  ce  qui  fait  le 
«  charme  de  la  vie  et  sa  grandeur,  tout,  tout  a  dis- 
«  paru,  disparu  sans  retour. 

«  Les  moyens  proposés  jusqu'ici  pour  résoudre  le 
«  problème  de  l'avenir  du  peuple  aboutissent  à  la 
«  négation  de  toutes  les  conditions  indispensables 
«  de  l'existence,  détruisent,  soit  directement,  soit 
«  implicitement,  le  devoir,  le  droit,  la  famille  et  ne 
«  produiraient,  s'ils  pouvaient  être  appliqués  à  la 
«  société,  au  lieu  de  la  liberté  dans  laquelle  se  ré- 
«  sume  tout  progrès  réel,  qu'une  servitude  à  laquelle 
K  l'histoire,  si  haut  qu'on  remonte  dans  le  passé, 
K  n'offre  rien  de  comparable.  » 

Il  n'y  a  rien  à  ajouter  à  cette  logique. 

Je  ne  vais  pas  voir  les  prisonniers,  comme  Tar* 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  465 

tufe,  pour  leur  distribuer  des  aumônes,  mais  pour 
enrichir  mon  intelligence  avec  des  hommes  qui  valent 
mieux  que  moi.  Quand  leurs  opinions  diffèrent  des 
miennes,  je  ne  crains  rien  :  chrétien  entêté,  tous  les 
beaux  génies  de  la  terre  n'ébranleraient  pas  ma  foi; 
je  les  plains,  et  ma  charité  me  défend  contre  la  sé- 
duction. Si  je  pèche  par  excès,  ils  pèchent  par  défaut; 
je  comprends  ce  qu'ils  comprennent,  ils  ne  com- 
prennent pas  ce  que  je  comprends.  Dans  la  même 
prison  où  je  visitais  autrefois  le  noble  et  malheureux 
Carrel,  je  visite  aujourd'hui  l'abbé  de  Lamennais*. 
La  révolution  de  Juillet  a  relégué  aux  ténèbres  d'une 
geôle  le  reste  des  hommes  supérieurs  dont  elle  ne 
peut  ni  juger  le  mérite,  ni  soutenir  l'éclat.  Dans  la 
dernière  chambre  en  montant,  sous  un  toit  abaissé 
que  l'on  peut  toucher  de  la  main,  nous  imbéciles 
croyants  de  liberté,  François  de  Lamennais  et  Fran- 
çois de  Chateaubriand,  nous  causons  de  choses  sé- 
rieuses. 11  a  beau  se  débattre,  ses  idées  ont  été  jetées 
dans  le  moule  religieux;  la  forme  est  restée  chré- 
tienne, alors  que  le  fond  s'éloigne  le  plus  du  dogme  : 
sa  parole  a  retenu  le  bruit  du  ciel. 

Fidèle  professant  l'hérésie,  l'auteur  de  V Essai  sur 
V indifférence  parle  ma  langue  avec  des  idées  qui  ne 
sont  plus  mes  idées.  Si,  après  avoir  embrassé  l'ensei- 
gnement évangélique  populaire,  il  fut  resté  attaché 
au  sacerdoce,  il  aurait  conservé  l'autorité  qu'ont  dé- 
truite des  variations.  Les  curés,  les  membres  nou- 

1.  Lamennais  fut  enfermé  à  Sainte-Pélagie  de  janvier  à  dé- 
cembre 1841.  C'est  là  qu'il  composa  une  Voix  de  prison,  —  un 
admirable  petit  volume  qui  renferme,  à  côté  des  colères  furieusef 
du  pamphlétaire,  des  pages  d'une  poésie  exquise. 


VI. 


30 


466  MÉMOIRES  D  OUTRE-TOMBE 

veaux  du  clergé  (et  les  plus  distingués  d'entre  ces 
lévites)  allaient  à  lui  ;  les  évêques  se  seraient  trouvés 
engagés  dans  sa  cause  s'il  eût  adhéré  aux  libertés 
gallicanes,  tout  en  vénérant  le  successeur  de  saint 
Pierre  et  en  défendant  l'unité. 

En  France,  la  jeunesse  eût  entouré  le  missionnaire 
en  qui  elle  trouvait  les  idées  qu'elle  aime  et  les  progrès 
auxquels  elle  aspire  ;  en  Europe,  les  dissidents  atten- 
tifs n'auraient  point  fait  obstacle  ;  de  grands  peuples 
catholiques,  les  Polonais,  les  Irlandais,  les  Espagnols, 
auraient  béni  le  prédicateur  suscité.  Rome  même  eût 
fini  par  s'apercevoir  que  le  nouvel  évangéliste  faisait 
renaître  la  domination  de  l'Eglise  et  fournissait  au 
pontife  opprimé  le  moyen  de  résister  à  l'influence  des 
rois  absolus.  Quelle  puissance  de  vie!  L'intelligence, 
la  religion,  la  liberté  représentées  dans  un  prêl^.  1 

Dieu  ne  l'a  pas  voulu;  la  lumière  a  tout  à  coup 
manqué  à  celui  qui  était  la  lumière;  le  guide  en  se 
dérobant  a  laissé  le  troupeau  dans  la  nuit.  A  mon 
compatriote,  dont  la  carrière  publique  est  interrom- 
pue, restera  toujours  la  supériorité  privée  et  la  préé- 
minence des  dons'  naturels.  Daus  l'ordre  des  temps  il 
doit  me  survivre;  je  l'ajourne  à  mon  lit  de  mort  pour 
agiter  nos  grands  contestes  à  ces  portes  que  l'on  ne 
repasse  plus.  J'aimerais  à  voir  son  génie  répandre 
sur  moi  l'absolution  que  sa  main  avait  autrefois  le 
droit  de  faire  descendre  sur  ma  tête.  Nous  avons  été 
bercés  en  naissant  par  les  mêmes  flots;  qu'il  soit 
permise  mon  ardente  foi  et  ;\  mon  admiration  sincère 
d'espérer  que  je  rencontrerai  encore  mon  ami  récon- 
cilié sur  le  même  rivage  des  choses  éternelles». 

1.  Lamennais  est  mort,  six  ans  après  Chateaubriand,  le  2"»  td« 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  467 

En  définitive,  mes  investigations  m'amènent  à 
conclure  que  l'ancienne  société  s'enfonce  sous  elle, 
.qu'il  est  impossible  à  quiconque  n'est  pas  chrétien 
de  comprendre  la  société  future  poursuivant  son 
cours  et  satisfaisant  à  la  fois  ou  l'idée  purement  ré- 
publicaine ou  l'idée  monarchique  modifiée.  Dans 
toutes  les  hypothèses,  les  améliorations  que  vous 
désirez,  vous  ne  les  pouvez  tirer  que  de  l'Evangile. 

Au  fond  des  combinaisons  des  sectaires  actuels, 
c'est  toujours  le  plagiat,  la  parodie  de  l'Evangile,  tou- 
jours le  principe  apostolique  qu'on  retrouve;  ce  prin- 
cipe est  tellement  entré  en  nous,  que  nous  en  usons 

vrier  i85i.  Ses  funérailles  eurent  lieu  presque  furtivement,  le 
le""  mars.  L'heure  en  fut  avancée  par  l'autorité  qui  craignait  des 
troubles  ;  six  ou  huit  personnes  suivaient  le  corbillard,  dont  la 
forc«  armée  éloignait  la  foule.  «  Le  cercueil,  raconte  M.  Blaize 
{Essai  biographique  sur  AI.  F.  de  La  Mennais),  fut  descendu 
dans  une  de  ces  longues  et  hideuses  tranchées  où  Ton  enterre  le 
peuple.  Lorsqu'il  fut  recouvert  de  terre,  le  fossoyeur  demanda  : 
Faut-il  une  croix?  M.  Barbet  répondit  :  Non.  M.  de  La  Mennais 
avait  dit  :  «  On  ne  mettra  rien  sur  ma  fosse.  »  Pas  un  mot  ne 
fut  prononcé  sur  la  tombe.  —  Que  n'a-t-il  été  donné  à  Cha- 
teaubriand de  vivre  assez  pour  assister  son  compatriote  à  l'heure 
de  la  mort?  Que  serait-il  arrivé  si  l'auteur  du  Génie  du  Chris- 
tianisme avait  pu,  avec  «  son  ardente  foi  »,  dire  les  paroles  su- 
prêmes à  l'auteur  de  VEssai  sur  L'indifférence?  Nous  savons, 
par  un  témoin  peu  suspect  (M.  Forgues,  Correspondance  de 
Lamennais,  Introduction,  p.  cxviii),  que,  sept  heures  avant  de 
rendre  le  dernier  soupir,  La  Mennais  voulut  parler,  mais  que, 
ne  pouvant  plus  se  faire  comprendre,  il  se  retourna  vers  la  mu- 
raille, avec  un  mouveinent  d'impatience  décoicrugée.  Que  se 
passa-t-il  alors  dans  cette  âme,  lorsque,  séparée  des  vivants,  elle 
se  trouva  seule  avec  elle-même?  Ne  lui  fut-il  pas  donné,  ainsi 
qu'elle  l'avait  souhaité  jadis  à  d'autres,  [Correspondance,  t.  II, 
p.  146)  de  sonder  d'un  regard  labîme,  à  la  lueur  de  cette  lu- 
mière pénétrante,  inexorable,  qui  nous  apparaît  aux  derniers 
moments  comme  le  orépuscule  de  Véternitil  C'est  le  secret  de 


468  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

comme  nous  appartenant;  nous  nous  le  présumons 
naturel,  quoiqu'il  ne  nous  le  soit  pas  ;  il  nous  est  ve- 
nu de  notre  ancienne  foi,  à  prendre  celle-ci  à  deux  ou 
trois  degrés  d'ascendance  au-dessus  de  nous.  Tel 
esprit  indépendant  qui  s'occupe  du  perfectionnement 
de  ses  semblables  n'y  aurait  jamais  pensé  si  le  droit 
des  peuples  n'avait  été  posé  par  le  Fils  de  l'homme. 
Tout  acte  de  philanthropie  auquel  nous  nous  livrons, 
tout  système  que  nous  rêvons  dans  l'intérêt  de  l'hu- 
manité, n'est  que  l'idée  chrétienne  retournée,  chan- 
gée de  nom  et  trop  souvent  défigurée  :  c'est  toujours 
le  verbe  qui  se  fait  chair  ! 

Voulez-vous  que  l'idée  chrétienne  ne  soit  que  l'idée 
humaine  en  progression?  J'y  consens;  mais  ouvrez 
les  diverses  cosmogonies,  vous  apprendrez  qu'un 
christianisme  traditionnel  a  devancé  sur  la  terre  le 
christianisme  révélé.  Si  le  Messie  n'était  pas  venu  et 
quil  n'eût  point  parlé,  comme  il  le  dit  de  lui-même, 
ridée  n'aurait  pas  été  dégagée,  les  vérités  seraient 
restées  confuses,  telles  qu'on  les  entrevoit  dans  les 
écrits  des  anciens.  C'est  donc,  de  quelque  façon  que 
vous  l'interprétiez,  du  révélateur  ou  du  Christ  que 
vous  tenez  tout;  c'est  du  Sauveur,  Salvator,  du  Con- 
solateur, Paracletus,  qu'il  vous  faut  toujours  partir  ; 
c'est  de  lui  que  vous  avez  reçu  les  germes  de  la  civi- 
lisation et  de  la  philosophie. 

Vous  voyez  donc  que  je  ne  troure  de  solution  à  l'a- 
venir que  dans  le  christianisme  et  dans  le  christianis- 
me catholique;  la  religion  du  Verbe  est  la  manifesta- 
tion de  la  vérité,  comme  la  création  est  la  visibilité 
de  Dieu.  Je  ne  prétends  pas  qu'une  rénovation  géné- 
rale ait  absolument  iieu,  car  j  admets  que  des  peuples 


MÉMOIRES    D  OUTRE-TOMBE  469 

entiers  soient  voués  à  la  destruction  ;  j'admets  aussi 
que  la  foi  se  dessèche  en  certains  pays  :  mais  a'il  en 
reste  un  seul  grain,  s'il  tombe  sur  un  peu  de  terre^  ne 
fût-ce  que  dans  les  (iébris  d'un  vase,  ce  grain  lèvera, 
et  une  seconde  incarnation  de  l'esprit  catholique  ra- 
Dimera  la  société. 

Le  christianisme  est  l'appréciation  la  plus  philoso- 
phique et  la  plus  rationnelle  de  Dieu  et  de  la  création  ; 
il  renferme  les  trois  grandes  lois  de  l'univers,  la  loi 
divine,  la  loi  morale,  la  loi  politique  :  la  loi  divine, 
unité  de  Dieu  en  trois  personnes;  la  loi  morale,  cha- 
rité; la  loi  politique,  c'est-à-dire,  liberté,  égalité,  fra- 
ternité. 

Les  deux  premiers  principes  sont  développés;  le 
troisième,  la  loi  politique,  n'a  point  reçu  ses  complé- 
ments, parce  qu'il  ne  pouvait  fleurir  tandis  que  la 
croyance  intelligente  de  l'être  infini  et  la  morale  uni- 
verselle n'étaient  point  solidement  établies.  Or,  le 
christianisme  eut  d'abord  à  déblayer  les  absurdités  et 
les  abominations  dont  l'idolâtrie  et  l'esclavage  avaient 
encombré  le  genre  humain. 

Des  personnes  éclairées  ne  comprennent  pas  qu'un 
catholique  tel  que  moi  s'enlète  à  s'asseoir  à  l'ombre 
de  ce  qu'elles  appellent  des  ruines  ;  selon  ces  per- 
sonnes, c'est  une  gageure,  un  parti  pris.  Mais  dites- 
le-moi,  par  pitié,  où  trouverai-je  une  famille  et  un 
Dieu  dans  la  société  individuelle  et  philosophique  que 
vous  me  proposez?  Dites-le-moi  et  je  vous  suis; 
sinon,  ne  trouvez  pas  mauvais  que  je  me  couche  dans 
la  tombe  du  Christ,  seul  abri  que  vous  m'avez  laissé 
en  m'abandonnant. 

Non,  je  n'ai  point  fait  une  gageure  avec  moi-même; 


470  MÉMOIRES    D  OUTRE-TOMBK 

je  sais  sincère;  voici  ce  qui  m'est  arrivé  :  de  mes  pro- 
jets, de  mes  études,  de  mes  expériences,  il  ne  m'est 
resté  qu'un  détromper  complet  de  toutes  les  choses 
que  poursuit  le  monde.  Ma  conviction  religieuse,  ent 
grandissant,  a  dévoré  mes  autres  convictions;  il  n'est 
ici-bas  chrétien  plus  croyant  et  homme  plus  incrédule 
que  moi.  Loin  d'être  à  son  terme,  la  religion  du  Libé- 
rateur entre  à  peine  dans  sa  troisième  période,  la  pé- 
riode politique,  liberté,  égalité,  /V'afemif^.  L'Évangile, 
sentence  d'acquittement,  n'a  pas  été  lu  encore  à  tous  ; 
nous  en  sommes  encore  aux  malédictions  prononcées 
par  le  Christ  :  «  Malheur  à  vous  qui  chargez  les  hom- 
«  mes  de  fardeaux  qu'ils  ne  sauraient  porter,  et  qui 
«  ne  voudriez  pas  les  avoir  touchés  du  bout  du  doigt  I  » 

Le  christianisme,  stable  dans  ses  dogmes,  est  mo- 
bile dans  ses  lumières;  sa  transformation  enveloppe 
la  transformation  universelle.  Quand  il  aura  atteint 
son  plus  haut  point,  les  ténèbres  achèveront  de  s'é- 
claircir;  la  liberté,  crucifiée  sur  le  Calvaire  avec  le 
Messie,  en  descendra  avec  lui;  elle  remettra  aux  na- 
tions ce  nouveau  testament  écrit  en  leur  faveur  et  jus- 
qu'ici entravé  dans  ses  clauses.  Les  gouvernements 
passeront,  le  mal  moral  disparaîtra,  la  réhabilitation 
annoncera  la  consommation  des  «iècles  de  mort  et 
i'oppression  nés  de  la  chute. 

Quand  viendra  ce  jour  désiré  ?  Quand  la  Société  se 

composera-t-eUe  d'après  les  moyens  secrets  du  prin- 
cipe générateur?  Nul  ne  le  peut  dire;  on  ne  saurait 
calculer  les  résistances  des  passions. 

Plus  d'une  fois  la  mort  engourdira  des  races,  ver- 
sera le  silence  sur  les  événements  comme  la  neige 
icmbée  pendant  la  nuit  fait  cesser  le  bruit  des  chars. 


MEMOIRES    D  OUTRE-TOMBE  471 

Les  nations  ne  croissent  pas  aussi  rapidement  que  les 
individus  dont  elles  sont  composées  et  ne  disparais- 
sent pas  aussi  vite.  Que  de  temps  ne  faut-il  point  pour 
arriver  à  une  seule  chose  cherchée  I  L'agonie  du  Bas- 
Empire  pensa  ne  pas  finir;  l'ère  chrétienne,  déjà  si 
étendue,  n'a  pas  suffi  à  l'abolition  de  la  servitude.  Ces 
calculs,  je  le  sais,  ne  vont  pas  au  tempérament  fran- 
çais ;  dans  nos  révolutions  nous  n'avons  jamais  admis 
l'élément  du  temps  :  c'est  pourquoi  nous  sommes  tou- 
jours ébahis  des  résultats  contraires  à  nos  impatien- 
ces. Pleins  d'un  généreux  courage,  des  jeunes  gens 
se  précipitent  ;  ils  s'avancent  tête  baissée  vers  une 
haute  région  qu'ils  entrevoient  et  qu'ils  s'efforcent 
d'atteindre  :  rien  de  plus  digne  d'admiration;  mais 
ils  useront  leur  vie  dans  ces  efforts,  et  arrivés  au  ter- 
me, de  mécompte  en  mécompte,  ils  consigneront  le 
poids  des  années  déçues  à  d'autres  générations  abu- 
sées qui  le  porteront  jusqu'aux  tombeaux  voisins  ; 
ainsi  de  suite.  Le  temps  du  désert  est  revenu;  le 
christianisme  recommence  dans  la  stérilité  de  la 
Thébaïde,  au  milieu  d'une  idolâtrie  redoutable,  l'ido- 
lâtrie de  l'homme  envers  soi. 

Il  y  a  deux  conséquences  dans  l'histoire,  l'une  im- 
médiate et  qui  est  à  l'instant  connue,  l'autre  éloignée 
et  qu'on  n'aperçoit  pas  d'abord.  Ces  conséquences 
souvent  se  contredisent;  les  unes  viennent  de  notre 
courte  sagesse,  les  autres  de  la  sagesse  perdurable. 
L'événement  providentiel  apparaît  après  l'événement 
humain.  Dieu  se  lève  derrière  les  hommes.  Niez  tant 
qu'il  vous  plaira  le  suprême  conseil,  ne  consentez  pas 
à  son  action,  disputez  sur  les  mots,  appelez  force  des 
choses  ou  raison  ce  que  le  vulgaire  appelle  Provi- 


472  MÉMOIRES   D  OUTRE-TOMBE 

dence,  regardez  à  la  fin  d'un  fait  accompli,  et  vous 
verrez  qu'il  a  toujours  produit  le  contraire  de  ce  qu'on 
en  attendait,  quand  il  n'a  point  été  établi  d'abord  sur 
la  morale  et  sur  la  justice. 

Si  le  ciel  n'a  pas  prononcé  son  dernier  arrêt;  si  un 
avenir  doit  être,  un  avenir  puissant  et  libre,  cet  ave- 
nir est  loin  encore,  loin  au  delà  de  l'horizon  visible  ; 
on  n'y  pourra  parvenir  qu'à  l'aide  de  cette  espérance 
chrétienne  dont  les  ailes  croissent  à  mesure  que  tout 
semble  la  trahir,  espérance  plus  longue  que  le  temps 
et  plus  forte  que  le  malheur. 

L'ouvrage  inspiré  par  mes  cendres  et  destiné  à  mes 
cendres  subsistera-t-il  après  moi?  Il  est  possible  que 
mon  travail  soit  mauvais;  il  est  possible  qu'en  voyant 
le  jour  ces  Mémoires  s'effacent  :  du  moins  les  choses 
que  je  me  serai  racontées  auront  servi  à  tromper  l'en- 
nui de  ces  dernières  heures  dont  personne  ne  veut  et 
dont  on  ne  sait  que  faire.  Au  bout  de  la  vie  est  un 
âge  amer  :  rien  ne  plaît,  parce  qu'on  n'est  digne  de 
rien;  bon  à  personne,  fardeau  à  tous,  près  de  son 
dernier  gîte,  on  n'a  qu'un  pas  à  faire  pour  y  attein- 
dre :  à  quoi  servirait  de  rêver  sur  une  plage  déserte? 
quelles  aimables  ombres  apercevrait-on  dans  l'ave- 
nir? Fi  des  nuages  qui  volent  maintenant  sur  ma  tête  ! 

Une  idée  me  revient  et  me  trouble  :  ma  conscience 
n'est  pas  rassurée  sur  l'innocence  de  mes  veilles;  je 
crains  mon  aveuglement  et  la  complaisance  de  l'hom- 
me pour  ses  fautes.  Ce  que  j'écris  est-il  bien  selon  la 
justice?  La  morale  et  la  charité  sont-elles  rigoureuse- 
ment observées  ?  Ai-je  eu  le  droit  de  parler  des  au- 
tres? Que  me  servirait  le  repentir,  si  ces  Métnoires  îaÀ- 


HÉIIK>[RES   D'OUTRE-TOMBE  473 

saient  quelque  mal?  Ignorés  et  cachés  de  la  terre, 
vous  de  qui  la  vie  agréable  aux  autels  opère  des  mi- 
racles, salut  à  vos  secrètes  vertus  I 

Ce  pauvre,  dépourvu  de  science,  et  dont  on  ne  s'oc- 
cupera jamais,  a,  par  la  seule  doctrine  de  ses  mœurs 
exercé  sur  ses  compagnons  de  souffrance  l'influence 
divine  qui  émanait  des  vertus  du  Christ.  Le  plus  beau 
livre  de  la  terre  ne  vaut  pas  un  acte  inconnu  de  ces 
martyrs  sans  nom  dont  Hérode  avait  mêlé  le  sang  à 
leurs  sacrifices. 

Vous  m'avez  vu  naître  ;  vous  avez  vu  mon  enfance, 
l'idolâtrie  de  ma  singulière  création  dans  le  château 
de  Combourg,  ma  présentation  à  Versailles,  mon 
assistance  à  Paris  au  premier  spectacle  de  la  Révolu- 
tion. Dans  le  nouveau  monde  je  rencontre  Washing- 
ton; je  m'enfonce  dans  les  bois;  le  naufrage  me  ra- 
mène sur  les  côtes  de  ma  Bretagne.  Arrivent  mes  souf- 
frances comme  soldat,  ma  misère  comme  émigré. 
Rentré  en  France,  je  deviens  auteur  du  Génie  du  chris- 
tianisme. Dans  une  société  changée,  je  compte  et  je 
perds  des  amis.  Bonaparte  m'arrête  et  se  jette,  avec 
le  corps  sanglant  du  duc  d'Enghien,  devant  mes  pas; 
je  m'arrête  à  mon  tour,  et  je  conduis  le  grand  homme 
de  son  berceau,  en  Corse,  à  sa  tombe,  à  Sainte- 
Hélène.  Je  participe  à  la  Restauration  et  je  la  vois 
finir. 

Ainsi  la  vie  publique  et  privée  m'a  été  connue. 
Quatre  fois  j'ai  traversé  les  mers;  j'ai  suivi  le  soleil 
en  Orient,  touché  les  ruines  de  Memphis,  de  Carthage, 
de  Sparte  et  d'Athènes;  j'ai  prié  au  tombeau  de  saint 
Pierre  et  adoré  sur  le  Golgotha.  Pauvre  et  riche,  puis- 
sant L't  faible,  heureux  et  misérable,  homme  d'acUon, 


474  MÉMOIRES  D'OUTRE-TOMBE 

homme  de  pensée,  j'ai  mis  ma  main  dans  le  siècle» 
mon  intelligence  au  désert  ;  l'existence  effective  s'est 
montrée  à  moi  au  milieu  des  illusions,  de  même  que 
la  terre  apparaît  aux  matelots  parmi  les  nuages.  Si 
ces  faits  répandus  sur  mes  songes,  comme  le  vernis 
qui  préserve  des  peintures  fragiles,  ne  disparaissent 
pas,  ils  indiqueront  le  lieu  par  où  a  passé  ma 
vie. 

Dans  chacune  de  mes  trois  carrières,  je  m'étais  pro- 
posé un  but  important  :  voyageur,  j'ai  aspiré  à  la  dé- 
couverte du  monde  polaire  ;  littérateur,  j'ai  essayé  de 
rétablir  le  culte  sur  ses  ruines  ;  homme  d'État,  je  me 
suis  efforcé  de  donner  aux  peuples  le  système  de  la 
monarchie  pondérée,  de  replacer  la  France  à  son  rang 
en  Europe,  de  lui  rendre  la  force  que  les  traités  de 
"Vienne  lui  avaient  fait  perdre  ;  j'ai  du  moins  aidé  à 
conquérir  celle  de  nos  libertés  qui  les  vaut  toutes,  la 
liberté  de  la  presse.  Dans  l'ordre  divin,  religion  et 
liberté;  dans  l'ordre  humain,  honneur  et  gloire  (qui 
sont  la  génération  humaine  de  la  religion  et  de  la  li- 
berté) :  voilà  ce  que  j'ai  désiré  pour  ma  patrie. 

Des  auteurs  français  de  ma  date,  je  suis  quasi  le 
seul  qui  ressemble  à  ses  ouvrages  :  voyageur,  soldat, 
publiciste,  ministre,  c'est  dans  les  bois  que  j'ai  chanté 
les  bois,  sur  les  vaisseaux  que  j'ai  peint  l'Océan,  dana 
les  camps  que  j'ai  parlé  des  armes,  dans  l'exil  que 
j'ai  appris  l'exil,  dans  les  cours,  dans  les  affaires, 
dans  les  assemblées,  que  j'ai  étudié  les  princes,  la  po- 
litique et  les  lois. 

Les  orateurs  de  la  Grèce  et  de  Rome  furent  mêlés 
à  la  chose  publique  et  en  partagèrent  le  sort;  dans 
l'Italie  et  l'Espagne  de  la  fin  du  moyen  âge  et  de  la 


MÉMOIRES    D  OUTRE-TOMBE  «ITR 

renaissance,  les  premiers  génies  des  lettres  et  des 
arts  participèrent  au  mouvement  social.  Quelles  ora- 
geuses et  belles  vies  que  celles  de  Dante,  de  Tasse, 
de  Camoëns,  d'Ercilla,  de  Cervantes  I  En  France,  an- 
ciennement, nos  cantiques  et  nos  récits  nous  parve- 
naient de  nos  pèlerinages  et  de  nos  combats  ;  mais,  à 
compter  du  règne  de  Louis  XIV,  nos  écrivains  ont 
trop  souvent  été  des  hommes  isolés  dont  les  talenta 
pouvaient  être  l'expression  de  l'esprit,  non  des  faits 
de  leur  époque. 

Moi,  bonheur  ou  fortune,  après  avoir  campé  sous 
la  hutte  de  Flroquois  et  sous  la  tente  de  l'Arabe,  après 
avoir  revêtu  la  casaque  du  sauvage  et  le  cafetan  du 
Mamelouck,  je  me  suis  assis  à  la  table  des  rois  pour 
retomber  dans  l'indigence.  Je  me  suis  mêlé  de  paix  et 
de  guerre  ;  j'ai  signé  des  traités  et  des  protocoles  ;  j'ai 
assisté  à  des  sièges,  des  congrès  et  des  conclaves  ;  à 
la  réédification  et  à  la  démolition  des  trônes  ;  j'ai  fait 
de  l'histoire,  et  je  la  pouvais  écrire  :  et  ma  vie  soli- 
taire et  silencieuse  marchait  au  travers  du  tumulte  et 
du  bruit  avec  les  filles  de  mon  imagination,  Atala, 
Amélie,  Blanca,  Velléda,  sans  parler  de  ce  que  je 
pourrais  appeler  les  réalités  de  mes  jours,  si  elles  n'a- 
vaient elles-mêmes  la  séduction  des  chimères.  J'ai 
peur  d'avoir  eu  une  âme  de  l'espèce  de  celle  qu'un 
philosophe  ancien  appelait  une  maladie  sacrée. 

Je  me  suis  rencontré  entre  deux  siècles,  comme  au 
confluent  de  deux  fleuves  ;  j'ai  plongé  dans  leurs  eaux 
troublées,  m'éloignant  à  regret  du  vieux  rivage  où  je 
suis  né,  nageant  avec  espérance  vers  une  rive  incon- 
nue. 


476  MÉMOIRES   D  OUTRE-TOMBE 

La  géographie  entière  a  changé  depuis  que,  selon 
l'expression  de  nos  vieilles  coutumes,  j'ai  pu  regarder 
le  ciel  de  mon  lit.  Si  je  compare  deux  globes  terres- 
tres, l'un  du  commencement,  l'autre  de  la  fin  de  ma 
vie,  je  ne  le  reconnais  plus.  Une  cinquième  partie  de 
la  terre,  l'Australie,  a  été  découverte  et  s'est  peuplée  : 
un  sixième  continent  vient  d'être  aperçu  par  des  voi- 
les françaises  dans  les  glaces  du  pôle  antarctique,  et 
les  Parry,  les  Ross,  les  Franklin  ont  tourné,  à  notre 
pôle,  les  côtes  qui  dessinent  la  limite  de  l'Amérique 
au  septentrion  ;  l'Afrique  a  ouvert  ses  mystérieuses 
solitudes  ;  enfin  il  n'y  a  pas  un  coin  de  notre  demeure 
qui  soit  actuellement  ignoré.  On  attaque  toutes  les 
langues  de  terres  qui  séparent  le  monde  ;  on  verra 
sans  doute  bientôt  des  vaisseaux  traverser  l'isthme 
de  Panama  et  peut-être  l'isthme  de  Suez. 

L'histoire  a  fait  parallèlement  au  fond  du  temps 
des  découvertes  ;  les  langues  sacrées  ont  laissé  lire 
leur  vocabulaire  perdu  ;  jusque  sur  les  granits  de  Mez- 
raïm,  Champollion  a  déchifi'ré  ces  hiéroglyphes  qui 
semblaient  être  un  sceau  mis  sur  les  lèvres  du  désert, 
et  qui  répondait  de  leur  éternelle  discrétion*.  Que  si 
les  révolutions  nouvelles  ont  rayé  de  la  carte  la  Polo- 
gne, la  Hollande,  Gênes  et  Venise,  d'autres  républi- 
ques occupent  une  partie  des  rivages  du  grand  Océan 
et  de  l'Atlantique.  Dans  ces  pays,  la  civilisation  per- 
fectionnée pourrait  prêter  des  secours  à  une  nature 
énergique  :  les  bateaux  à  valeur  remonteraient  ces 

1.  M.  Ch.  Lenormant,  savant  compagnon  de  voyage  de  CLa.n- 
pollion,  a  préservé  la  grammaire  des  oi.élisques  que  .M.  Ampore 
est  allé  étudier  aujourd'hui  sur  les  ruines  de  Thèbes  et  de 
.Memphis.  Ch. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  477 

fleuves  destinés  à  devenir  des  communications  faci- 
les, après  avoir  été  d'invicibles  obstacles;  les  bords 
de  ces  fleuves  se  couvriraient  de  villes  et  de  villages, 
comme  nous  avons  vu  de  nouveaux  États  américains 
sortir  des  déserts  du  Kentucky.  Dans  ces  forêts  répu- 
tées impénétrables  fuiraient  ces  chariots  sans  che- 
vaux, transportant  des  poids  énormes  et  des  milliers 
de  voyageurs.  Sur  ces  rivières,  sur  ces  chemins,  des- 
cendraient, avec  les  arbres  pour  la  construction  des 
vaisseaux,  les  richesses  des  mines  qui  serviraient  à 
les  payer;  et  l'isthme  de  Panama  romprait  sa  barrière 
pour  donner  passage  à  ces  vaisseaux  dans  l'une  et 
l'autre  mer. 

La  marine  qui  emprunte  du  feu  le  mouvement  ne 
se  borne  pas  à  la  navigation  des  fleuves,  elle  franchit 
l'Océan;  les  distances  s'abrègent;  plus  de  courants, 
de  moussons,  de  vents  contraires,  de  blocus,  déports 
fermés.  Il  y  a  loin  de  ces  romans  industriels  au  ha- 
meau de  Plancoët  :  en  ce  temps-là,  les  dames 
jouaient  aux  jeux  d'autrefois  à  leur  foyer  ;  les  pay- 
sannes filaient  le  chanvre  de  leurs  vêtements  ;  la 
maigre  bougie  de  résine  éclairait  les  veillées  de  villa- 
ge ;  la  chimie  n'avait  point  opéré  ses  prodiges  ;  les 
machines  n'avaient  pas  mis  en  mouvement  toutes  les 
eaux  et  tous  les  fers  pour  tisser  les  laines  ou  broder 
les  soies;  le  gaz  resté  aux  météores  ne  fournissait 
point  encore  l'illumination  de  nos  théâtres  et  de  nos 
rues. 

Ces  transformations  ne  se  sont  pas  bornées  à  nos 
séjours  :  par  Finslinct  de  son  immortalité,  l'homme  a 
envoyé  son  intelligence  en  haut;  à  chaque  pas  qu'il  a 
fait  dans  le  firmament,  il  a  reconnu  des  miracles  de 


478  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

la  puissance  inénarrable.  Cette  étoile,  qui  paraissait 
simple  à  nos  pères,  est  double  et  triple  à  nos  yeux  ;  les 
soleils  interposés  devant  les  soleils  se  font  ombre  et 
manquent  d'espace  pour  leur  multitude.  Au  centre  de 
l'infini,  Dieu  voit  défiler  autour  de  lui  ces  magnifiques 
^iéories,  preuves  ajoutées  aux  preuves  de  l'Être  su- 
prême. 

Représentons-nous,  selon  la  science  agrandie,  notre 
chétive  planète  nageant  dans  un  océan  à  vagues  de 
soleils,  dans  cette  voie  lactée,  matière  brute  de  lumière, 
métal  en  fusion  de  mondes  que  façonnera  la  main  du 
Créateur.  La  distance  de  telles  étoiles  est  si  prodi- 
gieuse que  leur  éclat  ne  pourra  parvenir  à  l'œil  qui 
les  regarde  que  quand  ces  étoiles  seront  éteintes,  le 
foyer  avant  le  rayon.  Que  1  homme  est  petit  sur  l'atome 
où  il  se  meut!  Mais  qu'il  est  grand  comme  intelli- 
gence 1  II  sait  quand  le  visage  des  astres  se  doit  char- 
ger d'ombre,  à  quelle  heure  reviennent  les  comètes 
après  des  milliers  d'années,  lui  qui  ne  vit  qu'un  ins- 
tant! Insecte  microscopique  inaperçu  dans  un  pli  de 
la  robe  du  ciel,  les  globes  ne  peuvent  lui  cacher  un 
seul  de  leurs  pas  dans  la  profondeur  des  espaces.  Ces 
astres,  nouveaux  pour  nous,  quelles  destinées  éclai- 
reront-ils ?  La  révélation  de  ces  astres  est-elle  liée  à 
quelque  nouvelle  phase  de  l'humanité?  Vous  le  saurez, 
îaces  à  naître;  je  l'ignore  et  je  me  retire. 

Grâce  à  l'exorbitance  de  mes  années,  mon  monu- 
ment est  achevé.  Ce  m'est  un  grand  soulagement;  je 
sentais  quelqu'un  qui  me  poussait  :  le  patron  de  la 
barque  sur  laquelle  ma  place  est  retenue  m'avertissait 
qu'il  ne  restait  qu'un  moment  pour  monter  à  bord.  Si 
j'avais  été  le  maître  de  Rome,  je  dirais,  comme  Sylla, 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  479 

que  je  finis  mes  Mémoires  la  veille  même  de  ma  mort; 
mais  je  ne  conclurais  pas  mon  récit  par  ces  mots  comme 
il  conclut  le  sien  :  «  J'ai  vu  en  songe  un  de  mes  en- 
«  fants  qui  me  montrait  Métella,  sa  mère,  et  m'ex- 
«  hortait  à  venir  jouir  du  repos  dans  le  sein  de  la 
«  félicité  éternelle.  »  Si  j'eusse  été  Sylla,  la  gloire 
ne  m'aurait  jamais  pu  donner  le  repos  et  la  féli- 
cité. 

Des  orages  nouveaux  se  formeront;  on  croit  pres- 
sentir des  calamités  qui  l'emporteront  sur  les  afflic- 
tions dont  nous  avons  été  accablés;  déjà,  pour  re- 
tourner au  champ  de  bataille,  on  songe  à  rebander 
ses  vieilles  blessures.  Cependant  je  ne  pense  pas  que 
des  malheurs  prochains  éclatent  :  peuples  et  rois  sont 
également  recrus  ;  des  catastrophes  imprévues  ne  fon- 
dront pas  sur  la  France  :  ce  qui  me  suivra  ne  sera 
que  l'effet  de  la  transformation  générale.  On  touchera 
sans  doute  à  des  stations  pénibles;  le  monde  ne  sau- 
rait changer  de  face  sans  qu'il  y  ait  douleur.  Mais, 
encore  un  coup,  ce  ne  seront  point  des  révolu- 
tions à  part;  ce  sera  la  grande  révolution  allant  à 
son  terme.  Les  scènes  de  demain  ne  me  regardent 
plus  ;  elles  appellent  d'autres  peintres  :  à  vous,  mes- 
sieurs. 

En  traçant  ces  derniers  mots,  le  16  novembre  1841, 
ma  fenêtre,  qui  donne  à  l'ouest  sur  les  jardins  des 
Missions  étrangère^  est  ouverte  :  il  est  six  heures 
du  matin;  j'aperçois  la  lune  pâle  et  élargie;  elle 
s'abaisse  sur  la  flèche  des  Invalides  à  peine  révéléa 
par  le  premier  rayon  doré  de  l'Orient  :  on  dirait  que 
l'ancien  monde  finit,  et  que  le  nouveau  commence. 
Je  Tois  les  reflets  d'une  aurore  dont  je  ne  verrai  pas 


480  MÉMOIRES   D  OUTRE-TOMBE 

se  lever  le  soleil.  Il  ne  me  reste  qu'à  m'asseoir  au 
bord  de  ma  fosse;  après  quoi  je  descendrai  hardi- 
ment, le  crucifix  à  la  main,  dans  l'éternité'. 


FIN  DES    MÉMOIRES    d'oUTR£-TUMB£ 


1.  Le  28  avril  1847,  en  adressant  k  M.  Mandaroux-Vertamy, 
l'un  de  ses  exécuteurs  testamentaires,  le  manuscrit  de  ses  Afe- 
moîres,  Chateaubriand  accompagnait  cet  envoi  de  la  note  sui- 
vante : 

«  Voilà  tous  mes  manuscrits  compris  généralement  sous  le 
nom  de  Mémoires,  ils  commencent  par  ces  mots  :  «  Comme  il 
m''est  impossible  de  prévoir  le  moment  de  m^a  fin  »  et  finissent 
par  ceux-ci  :  a  II  ne  m.e  reste  qu'à  m.'asseoir  au  bord  de  ma 
fosse,  après  quoi  je  descendrai  hardiment,  h  crucifix  à  la  main, 
dans  l'éternité.  »  Ces  manuscrits  se  composent  de  quarante- 
deux  livres;  ils  appartiennent  à  la  Société  formée  en  mars  1836 
pour  les  publier.  Cette  Société  est  représentée  par  MM.  Sala 
et  C'«,  qui  me  payent  avec  exactitude  la  somme  annuelle  et 
viagère  à  laquelle  elle  s'est  obligée  envers  moi. 

«  Je  termine  mes  travaux  au  moment  même  de  quitter  ce 
monde;  je  me  prépare  à  aller  chercher  dans  l'autre  le  repos 
éternel  que  j'ai  toujours  désiré*. 

Chateaubriand. 

J'avais  avancé,  dans  mon  Introduction,  que  Chateaubriand 
avait  mantenu,  jusqu'à  la  fin  de  sa  vie,  la  division  de  ses  Mé- 
moires en  Livres.  La  note  de  1847  achève  de  mettre  ce  point 
hors  de  contestation.  —  Je  dois  ce  précieux  document  à  une  obli- 
geante communication  de  M.  Charles  de  Lacombre. 

t.  Voir  l'Appmdiee  n*  VU  :  Let  Dernières  annèet  à*  Chateaubriatti. 


SUPPLÉMEM   A  MES   MÉMOIRES» 


JULIE    DE    CHATEAUBRIAND. 

Voici  la  vie  de  ma  sœur  Julie  2.  Il  n'y  a  pas  un  mot 
de  moi  dans  le  récit  de  l'abbé  Carron';  en  retran- 
chant des  phrases  et  supprimant  des  paragraphes, 
j'ai  abrégé  l'ouvrage  de  moitié. 

Julie-Agathe,  fille  de  messire  René  de  Chateau- 
briand, comte  de  Gombourg,  et  de  dame  Pauline  de 
Bedée  de  la  Bouëtardais,  naquit  dans  la  ville  de  Saint- 
Malo*.  Son  père,  homme  de  beaucoup  d'esprit  et  plein 
de  dignité  dans  les  manières,  remplissait  avec  régula- 
rité les  devoirs  du  christianisme;  sa  mère  était  douée 
de  la  piété  la  plus  tendre 

Avec  une  figure  que  l'on  trouvait  charmante,  une 
imagination  pleine  de  fraîcheur  et  de  grâce,  avec 
beaucoup  d'esprit  naturel,  se  développèrent  en  elle 
ces  talents  brillants  auxquels  les  amis  de  la  terre  et 
de  ses  vaines  jouissances  attachent  un  si  puissant  in- 

1.  Voir  au  tome  I,  la  note  1  de  la  page  178. 

2.  Sur  Julie  de  Chateaubriand,  voir,  au  tome  I  des  Mémoires 
les  pages  177-181. 

3.  Vies  des  jicstes  dans  les  plus  hauts  ragru  de  la  Société, 
par  l'abbé  Carron.  Paris,  chez  Rusand,  1817,  inl2.  Tome  IV. 
Supplément  aux  Vies  des  justes  dans  les  conditions  ordinaire* 
de  la  Société,  p.  349  et  suiv.  Ch. 

4.  L«  2  septembre  1763. 

31 


482  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

térêt.  Mademoiselle  de  Chateaubriand  faisait  agréa- 
blement et  facilement  les  vers  ;  sa  mémoire  se  mon- 
trait fort  étendue,  sa  lecture  prodigieuse  ;  c'était  en  elle 
une  véritable  passion.  On  a  connu  d'elle  une  traduc- 
tion en  vers  du  septième  chant  de  la  Jérusalem,  quel- 
ques épîtres  et  deux  actes  d'une  comédie  où  les 
mœurs  de  ce  siècle  étaient  peintes  avec  autant  de 
finesse  que  de  goût. 

Elle  était  âgée  de  dix-huit  ans  lorsqu'elle  épousa* 
Ânnibal  de  Farcy  de  Montvallon,  capitaine  au  régi- 
ment de  Condé  

Personne  ne  saurait  peindre,  je  ne  dis  point  encore 
cette  héroïque  pénitence  qui  sera  la  plus  belle  partie 
de  ses  jours,  mais  ce  charme  unique,  inexprimable, 
attaché  à  toutes  ses  paroles,  à  toutes  ses  manières.     . 

La  jeune  mondaine  avait  mis  bas  les  armes;  la  vertu 
renchaînait  à  son  char  ;  mais  combien  il  lui  restait  à 
faire  pour  immoler  tout  ce  qui  lui  avait  été  le  plus 
cher  jusqu'à  ce  moment!  Entre  les  objets  qu'elle  affec- 
tionnait davantage,  ayant  aimé  passionnément  la 
poésie,  elle  s'y  était  livrée  au  point  d'en  faire  son 
unique  occupation 

Dans  un  temps  que,  seule  à  la  campagne,  pour- 
suivie par  un  sentiment  secret  qu'elle  repoussait  en- 
core, elle  se  promenait  à  grands  pas  dans  un  bois 
qui  entourait  sa  demeure,  disputant  contre  la  grâce, 
elle  se  disait  :  «  Faire  des  vers  n'est  pas  un  crime, 
«  s'ils  n'attaquent  ni  la  religion,  ni  les  mœurs.  Je  fe- 
«  rai  des  vers  et  je  servirai  Dieu.  » 

Après  des  combats  qui  la  retinrent  pendant  plu- 
sieurs jours  dans  un  état  d'agitation  cruelle,  elle  prit 

1.  Ea  1782. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  483 

enfin  le  parti  de  ne  rien  refuser  à  Dieu,  et  jeta  au  feu 
tous  ses  manuscrits,  sans  même  épargner  un  ouvrage 
commencé  auquel  elle  tenait,  disait-elle,  avec  tout 
l'engouement  de  la  plus  ridicule  prévention. 

Madame  de  Farcy  fut  de  ces  caractères  heureux  qui 
ne  se  réservent  en  rien  dans  leur  retour  à  Dieu  ;  âme 
forte  et  grande,  elle  quitta  tout  et  trouva  tout.  Les 
personnes  qui  ont  eu  le  bonheur  de  la  connaître  le 
plus  intimement  et  qui  ont  pu  l'apprécier  savent  ce 
qu'elle  donna  et  devinent  ce  qu'elle  reçut  pour  prix 
d'une  immolation  entière.  Après  s'être  portée  avec 
une  répugnance  presque  insurmontable  à  certains 
sacrifices  pénibles,  elle  s'était  souvent  demandé  en- 
suite à  elle-même  :  «  Qu'est  devenu  mon  chagrin  de 
«  tantôt?  » 

Au  milieu  d'une  vie  employée  à  satisfaire  son  goût 
pour  les  plaisirs  de  l'esprit,  la  jeune  et  brillante  Julie 
avait  été  frappée  d'une  maladie  très  grave;  elle  voulut 
rentrer  en  elle-même  et  consulter  ses  plus  secrets 
sentiments.  Alors,  se  trouvant  la  tête  remplie  de  tous 
les  ouvrages  de  poésie  qu'elle  avait  dévorés,  et  qui 
étaient  comme  son  unique  aliment,  elle  fut  tout  à 
coup  saisie  de  cette  pensée  :  «  Je  vais  être  bientôt 
«  appelée  devant  Dieu  pour  lui  rendre  compte  de  ma 
«  vie;  que  lui  répondrai-je?  je  ne  sais  que  des  vers.  » 
«  —  Lorsque  je  n'étais  encore  que  depuis  peu  de 
«  temps  à  Dieu,  disait-elle  à  son  amie,  je  m'étais  mis 
«  à  la  torture  sur  le  choix  d'un  ruban  rose  ou  bleu, 
«  voulant  prendre  le  bleu  par  mortification,  et  n'ayant 
«  pas  le  courage  de  résister  au  rose.  » 

Réconciliée  avec  le  divin  maître,  nourrie  délicieu- 
sement à  son  banquet  adorable,  admise,  pour  récom- 


484  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

pense  de  ses  sacrifices,  aux  plus  intimes  communi- 
cations avec  le  Dieu  de  toute  bonté,  de  toute  miséri- 
corde, elle  n'eut  pas  plutôt  senti  les  charmes  de  la 
piété,  les  attraits  de  l'amour  divin,  que  la  jeune  épouse 
ne  fut  plus  reconnaissable  ;  bientôtelle  répanditautour 
d'elle  l'édification  et  l'admiration.  Couverte  de  vête- 
ments de  la  plus  grande  simplicité,  d'une  robe  de 
laine  noire  ou  brune,  enveloppée  l'hiver  d'une  pelisse 
mal  fourrée,  l'été  d'une  mante  de  taffetas  noir,  cette 
Julie,  naguère  si  intéressante  aux  amis  de  la  terre  et 
de  ses  pompes  par  son  élégance,  expiait  avant  trente 
ans  le  goût  et  la  délicatesse  qui  lapiraientà  vingt.  Elle 
parvint  ensuite,  par  des  austérités  poussées  trop  loin 
sans  doute,  et  par  les  progrès  d'un  dépérissement 
successif,  à  décharner  totalement  un  visage  qu'on  ju- 
geait autrefois  plus  attrayant  que  la  beauté  régulière. 
Cependant  le  charme  de  son  regard,  le  jeu  de  sa  phy- 
sionomie si  expressive,  si  éloquente  au  profit  de  la 
vertu,  les  grâces  de  son  esprit  résistèrent  encore  aux 
efforts  de  son  humilité , 

Pour  soutenir  son  ardeur  naissante,  et  peut-être 
pour  la  modérer,  son  directeur  la  soumit  successive- 
ment aux  conseils  de  deux  religieuses  d'un  mérite 
distingué.  Sous  les  ailes  de  leur  vigilance  maternelle, 
elle  s'occupait  sans  cesse  à  retrancher  impitoyable- 
ment tout  ce  qu'elle  craignait  de  dérober  à  la  parfaite 
immolation  d'elle-même.  «  Il  faut  que  je  m'éteigne,  » 
disait-elle. 

Madame  de  Farcy  avait  été  bénie  dans  son  union 
par  la  naissance  d'une  fille*.  Elle  remplit  d'une  ma- 

1.  Pauline-Zoé  Marie  de  Farcy  de  Montvallon,  née  à  Fou- 
gèras  le  15  juin  1784,  décédée  à  Rennes  le  24  décembre  1850.  Ia 


MÉMOiKES  d'outre-tombe  485 

nière  exemplaire  les  devoirs  d'épouse  et  de  mère  pen- 
dant l'émigration  de  son  mari.  Mais  ne  serait-ce  pas 
avec  frayeur  que  nous  révélerons  ici  cette  partie  de  sa 
vie  plus  admirable  qu'imitable,  et  dans  laquelle,  mai- 
gre les  instances  réitérées  de  sa  mère  et  de  ses  sœurs, 
elle  déclara  comme  une  guerre  interminable  à  tous 
ses  sens,  vivant  avec  une  extrême  austérité,  que  le 
dépérissement  graduel  de  sa  santé  ne  put  interrom- 
pre ?  C'était  par  un  doux  sourire  qu'elle  cherchait  à 
consoler  ses  amies  de  l'excès  de  ses  rigueurs  envers 
elle.  Souvent,  pendant  des  froids  rigoureux,  elle  de- 
meurait la  nuit  fort  longtemps  prosternée  la  face  contre 
terre,  portant  habituellement  un  cilice,  punissant  par 
d'autres  austérités  un  corps  innocent,  jeûnant  toute 
l'année  avec  la  plus  étonnante  rigueur,  mesurant 
scrupuleusement  la  quantité  de  pain  noir  et  d'eau 
dont  elle  soutenait  sa  faiblesse,  étant  à  peine  vêtue, 
logée  dans  une  espèce  de  grenier,  couchée  sur  un  lit 
sans  rideaux  et  qui  était  aussi  dur  que  des  planches, 
travaillant  sans  cesse  à  cacher  son  esprit,  employant 
à  se  défigurer  autant  d'art  que  la  femme  la  plus  co- 
quette pourrait  en  mettre  à  s'embellir 


Après  les  soins  que  Julie  donnait  à  l'éducation  de 
sa  fille,  elle  partageait  son  temps  entre  de  fervents 
exercices  et  tous  les  genres  possibles  de  bonnes  œu- 
vres. Associée  à  plusieurs  dames  pour  concourir  au 

16  novembre  1814,  elle  avait  épousé  Hyacinthe-Eugène-Pierre 
de  Ravenel  du  Boisteilleul,  capitaine  d'artillerie,  décoré  sur  'e 
champ  de  bataille  de  Smolensk.  M.  du  Boisteilleul  est  mort  à  1« 
Tricaudais  en  Guichen  le  13  juin  1868. 


486  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

soulagement  des  indigents,  elle  se  vit  adoptée  par 
eux  pour  la  mère  la  plus  tendre.  «  Un  jour,  raconte  sa 
«  fille,  maman  m'annonça  que  nous  allions  aller  voir 
«  une  de  nos  parentes,  tombée  du  faîte  de  la  prospé- 

*  rite  dans  la  plus  affreuse  misère.  Je  trouvai  le  che- 
«  min  fort  long,  et,  en  montant  l'espèce  déchelle 
«  tournante  qui  conduisait  à  son  triste  réduit,  j'étais 
«  prête  à  pleurer  sur  les  vicissitudes  humaines.  La 
«  porte  s'ouvre  ;  j'étais  en  peine  s'il  fallait  appeler  la 
«  dame  du  nom  de  tante  ou  de  cousine,  lorsqu'une 
«  femme  couverte  de  haillons,  de  la  figure  la  plus 
«  basse,  avec  le  ton  et  les  manières  les  plus  ignobles, 
a  s'avança  vers  nous.  Son  aspect  m'étonna  d'abord, 
«  et  tout  ce  qui  l'entourait  acheva  de  me  déconcerter  ; 
«  mais  telle  était  ma  prévention  que  je  voulais  abso- 
«  lument  découvrir  en  elle  quelque  trace  d'une  noble 
«  origine.  Trois  quarts  d'heure  que  nous  passâmes 
«  avec  elle  furent  employés  par  moi  dans  cette  infruc- 
«  tueuse  recherche,  et  je  sortis  confondue.  Mon  pre- 
«  mier  soin  fut  de  demander  à  ma  mère  le  nom  de 
«  cette  étrange  parente  et  de  quel  côté  nous  pouvions 
«  lui  appartenir.  —  Ma  fille,  me  répondit-elle,  cette 
«  femme  est  comme  nous  fille  d'Adam  et  d'Eve,  et 
«  nous  sommes  déchus  comme  elle.  Jamais  mon  or- 
«  gueil  n'a  reçu  une  meilleure  leçon.  » 

La  juste  réputation  de  mérite  et  de  vertu  que  ma- 
dame de  Farcy  s'était  acquise,  la  rendait  comme  natu- 
rellement le  conseil  bienveillant  de  jeunes  personnes 
qui  répandaient  dans  son  sein  leurs  troubles  et  leurs 
inquiétudes  :  «  Ne  croyez  point  aimer  d'une  manière 

*  criminelle,  disait-elle  à  l'une,  aussitôt  que  l'on  vous 
plaît.  Ne  vous  faites  point  des  idées  romanesquei 


MEMOIRES   D  OUTRE-TOMBE  487 

c  d'une  prétendue  nécessité  d'aimer  et  d'être  aimée 
«  pour  contracter  un  engagement  heureux.  Lorsque 
«  Dieu  appelle  à  cet  état,  il  suffît  de  pouvoir  estimer 
«  celui  à  qui  on  s'unit.  » 

Elle  donne  sur  l'amitié  les  idées  les  plus  justes  et 
un  avis  aussi  sage  qu'il  est  ordinairement  méconnu 
dans  le  premier  âge  de  la  vie  :  «  Vous  avez  les  idées 
«  les  plus  fausses,  dit-elle,  sur  ce  que  vous  appelez  le 
«  besoin  d'être  seule;  croyez-moi,  vous  êtes  à  vous- 

«  même  bien  mauvaise  compagnie 

« 

«  Que  l'amie  que  vous  choisirez  soit  plus  vertueuse 
«  que  vous,  afin  qu'elle  vous  inspire  assez  de  respect 
«  pour  que  vous  n'osiez  vous  permettre  avec  elle  cer- 
«  tains  épanchements  inutiles 

«  On  se  permet  souvent  dans  la  conversation  un 
«  genre  de  familiarité  qui  n'est  pas  vice,  mais  qui 
«  annoncerait  une  éducation  vicieuse.  Déshabituez- 
«  vous  de  certaines  dénominations  trop  aisées  ;  don- 
«  nez  aux  choses  dont  vous  parlez  une  expression 
«  noble  et  délicate,  et  sachez  vous  faire  estimer  par 
«  cette  pureté  de  langage  qui  est  une  émanation  de 
«  celle  de  l'âme.  » 

Une  de  ses  jeunes  amies,  craignant  peut-être  de 
blesser  une  conscience  trop  timorée  par  sa  vive  ten- 
dresse envers  elle,  madame  de  Farcy  lui  répond  avec 
cette  aimable  ingénuité  :  «  Je  ne  crois  pas,  ma  très- 
«  aimable  amie,  un  seul  mot  de  tout  le  mal  que  vous 
«  pensez  de  votre  pauvre  cœur,  et  comme  je  ne  suis 
«  pas  d'humeur  à  renoncer  à  la  part  que  j'y  pouvais 
«  prétendre,  je  commence  par  vous  prier  de  le  laisser 
«  m'airaer  à  son  aise.  »«.........» 


488  MÉMOIRES   U"OUTRE-TOMBE 

Un  nouveau  champ  de  sacrifices  et  de  mérites  va 

s'ouvrir  devant  la  vertueuse  Julie 

Son  rang,  celui  de  ses  parents,  l'émigration  de  son 
mari,  ses  qualités  personnelles  :  que  de  titres  à  la 
proscription  1  Vers  le  milieu  de  1793»,  elle  fut  arrêtée 
et  conduite  à  la  maison  du  Bon-Pasteur,  à  Rennes,  et 
y  demeura  enfermée  pendant  treize  mois.  Elle  y  fut  à 
toutes  ses  compagnes  un  modèle  de  patience,  de  cou- 
rage et  de  toutes  les  qualités  qui  forment  les  parfaits 
chrétiens  ;  jamais  on  ne  la  vit  se  répandre  en  murmu- 
res     

Les  compagnes  de  sa  captivité  se  montraient  à  ses 
yeux  comme  autant  de  sœurs  bien  aimées  .... 
Elle  ne  se  contentait  pas  de  supporter  la  gêne  de  la 
captivité,  les  traitements  inhumains  des  satellites  du 
crime;  elle  parut  en  tout  un  modèle  inimitable  de 
mortification,  d'oubli  héroïque  d'elle-même.  Elle  ser- 
vait continuellement  les  autres  et  se  comptait  toujours 
comme  n'étant  rien.  Ne  pouvant  conserver  assez  de 
recueillement  au  milieu  du  dortoir  commun,  elle  ob- 
tint une  petite  place  dans  un  grenier  presque  à  l'in- 
jure de  l'air;  elle  s'y  rendait  à  quatre  heures  du  ma- 
tin et  y  semblait  absorbée  dans  ses  méditations,  tou- 
jours à  genoux  avec  un  peu  d'eau  auprès  d'elle  pour 
se  désaltérer  dans  la  chaleur  que  la  saison  et  le  lieu 
faisaient  éprouver 

Le  moyen  de  l'arracher  à  sa  contemplation  était  de 
lui  demander  un  service  :  elle  quittait  tout  à  l'instant. 

1.  M"»  de  Farcy  fut  arrêtée  le  21  octobre  1793,  et  enfermée 
à  Rennes  au  couvent  du  Bon-Pasteur,  devenu  la  prison  de  la 
Motte.  Elle  ne  retrouva  la  liberté  que  le  5  novembre  1794.  — 
Voir,  pour  les  détails,  au  tome  I  des  Mémoiret,  la  note  1  de  la 
page  146  et  la  note  1  de  la  page  147. 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  489 

Une  malade  avait  besoin  de  prendre  des  bains,  et  l'a- 
mie des  affligés  tirait  et  portait  elle-même  de  Teau  : 
dévouement  au-dessus  de  ses  forces,  et  qui  sans 
doute  abrégea  ses  jours 

Rarement  elle  se  trouvait  aux  repas  des  détenues, 
se  contentant  des  restes  qui  demeuraient  sur  les  ta- 
bles. Aux  représentations  de  l'amitié,  elle  répon- 
dait :  «  Ces  restes  ne  seront  pas  donnés  aux  pauvres, 
«  et  je  tiens  leur  place  en  ce  moment.  » 

Le  grenier  où  l'humble  captive  passait  ses  plus 
longs  et  plus  doux  moments  renfermait  une  statue  de 
la  très  sainte  Vierge  que,  par  mégarde  ou  par  mé- 
pris, on  laissait  jetée  dans  un  coin;  quelle  fut  la  joie 
de  Julie  quand  elle  l'y  découvrit  I  Elle  fit  tant  par  ses 
instances,  par  ses  sacrifices  auprès  des  geôliers  de  la 
maison^  qu'elle  obtint  la  faveur  d'y  avoir  un  petit 
oratoire.  Elle  l'orna  avec  tous  les  soins  et  l'appareil 
que  son  zèle  et  son  cœur  lui  permirent  ;  elle  y  con- 
duisit successivement  ses  compagnes  pour  y  faire  en 
commun  de  pieux  exercices 

Un  soir  le  bruit  se  répandit  que  les  détenues  se- 
raient incessamment  massacrées.  Cette  nouvelle  causa 
une  alarme  générale  :  une  des  dames  renfermées 
aperçoit  au  haut  de  la  maison  la  faible  lueur  d'une 
lampe,  et  communique  sa  surprise  et  sa  terreur  à  sa 
voisine  :  «  Ne  vous  effrayez  point,  répondit  celle-ci  ; 
«  ne  savez-vous  pas  que  madame  de  Farcy  passe  la 
«  plus  grande  partie  de  la  nuit  en  prières?  » 

Après  une  longue  captivité,  madame  de  Farcy  ren- 
tra dans  sa  famille,  mais  sa  délicate  constitution  s'af- 
faiblissait rapidement  et  préparait  de  longs  et  cui- 


490  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

sanls  regrets  à  des  amies  dignes  de  l'avoir  connue 
pour  l'apprécier  et  pour  la  bénir.  Peu  de  mois  avant 
de  mourir,  elle  venait  de  contracter  avec  une  jeune 
personne  de  son  pays  une  liaison  qui  fut  précieuse  à 
Tune  et  bien  douce  à  l'autre.  C'est  d'un  petit  manus- 
crit intitulé  :  Mes  Souvenirs  de  madame  de  Farcy,  et 
que  nous  avons  entre  les  mains,  que  nous  recueillons 
de  nouveau  la  manière  ingénieuse  et  triomphante 
dont  celle  de  qui  nous  écrivons  la  vie  faisait  des  con- 
quêtes à  la  vertu 

«  L'amie  dont  je  m'étais  créé  la  chimère,  je  ne  l'ai 
«  trouvée  qu'une  fois.  Dieu  me  la  fît  rencontrer  au 
«  moment  où  j'en  avais  le  plus  besoin  sans  doute; 
«  mais  il  ne  me  la  donna  que  pour  ce  moment  :  c'é- 
€  tait  une  sœur  de  l'auteur  du  Génie  du  christianisme. 
«  A  cette  époque  son  frère  ne  s'était  pas  encore  fait 
«  un  nom  dans  la  littérature.  Cette  femme  au-dessus 
a  de  tout  ce  que  j'ai  connu,  de  la  plus  agréable  mon- 
«  daine,  était  devenue  la  plus  austère  pénitente  ;  plus 
«  aimable  que  jamais,  elle  faisait  à  Dieu  autant  de  con- 
«  quêtes  que  de  jeunes  personnes  avaient  le  bonheur 
«  de  l'approcher.  Je  ne  l'ai  connue  que  six  mois  : 
«  l'ardeur  de  sa  pénitence  avait  déjà  consumé  ses 
«  forces  ;  elle  finit  de  la  mort  des  saints,  me  laissant 

«  d'éternels  regrets 

« Elle  m'eût  fait  aller  au 

«  bout  d'j  monde;  avec  elle  il  était  impossible  de 
«  tomber  ni  de  rester  dans  la  tiédeur.  ».  .  .  .  . 
« 

La  nouvelle  amie  de  Julie  la  met  en  scène  avec 
elle,  et  retrace  fidèlement  leur  conversation  :  e  li 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  491 

«  faut,  disait  madame,  de  Farcy,  que  nous  soyons 
«  toutes  à  Dieu.  Ce  jour  qui  m'éclaire,  cette  terre  qui 
«  fournit  à  tous  mes  besoins,  ces  plaisirs  qui  me  dé- 
«  lassent,  ces  parents,  ces  amis  que  j'aime,  leur  ten- 
«  dresse,  le  plus  doux  des  biens,  tout  cela  me  vient 
«  de  lui  ;  mes  yeux  ne  peuvent  reposer  que  sur  ses 
«  bienfaits. 

«  Si  le  moment  de  vous  présenter  au  tribunal  arrive 
«  avant  que  vous  sentiez  que  la  grâce  vous  est  accor- 
«  dée,  allez,  sans  hésiter  et  avec  confiance,  aux  pieds 
«  de  Dieu,  qui  ne  vous  demande  que  la  droiture  et  la 
«  bonne  volonté  ;  c'est  lui  qui  fera  le  reste. 

«  Jamais,  nous  dit  la  nouvelle  amie  de  Julie,  je 
«  n'eus  de  si  doux  moments  que  ceux  où  je  me  sentis 
«  pressée  dans  les  bras  de  cette  incomparable  amie  : 
«  il  semblait  qu'elle  en  voulût  faire  une  chaîne  pour 
«  m'attacher  à  Dien.  » 

Madame  de  Farcy  parlait  de  Dieu  d'une  manière 
simple,  naturelle  et  pourtant  élevée,  et  son  ton  de 
voix  et  sa  physionomie  prenaient  alors  un  caractère 
attendrissant  et  même  sublime. 

«  Lorsque  j'eus  le  bonheur  de  la  connaître,  nous 
«  raconte  une  de  ses  autres  amies,  j'avais  la  tète  far- 
«  oie  de  chimères  romanesques  dont  je  m'étais  ali- 

«  mentée  toute  ma  vie 

«  Je  me  souviens  qu'à  l'occasion  de  sentiments  exal- 
«  tés  après  lesquels  je  courais  beaucoup,  elle  me  dit: 
«  Vous  n'aimerez  jamais  comme  vous  voudriez  aimer, 
c  à  moins  que  vous  ne  vous  tourniez  vers  Dieu.     .     . 

«  A  l'égard  de  créatures vous 

«  ne  serez  jamais  contente  ni  d'elles,  ni  de  vos  senti- 
«  ments.  Vous  serez  tendre  aujourd'hui,  froide  de- 


492  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

«  main;  vous  ne  les  aimerez  pas  deux  jours  de  la 
«  même  manière;  vous  ne  saurez  souvent  s'il  est  bien 
«  vrai  que  vous  les  aimiez,  à  moins  que  vous  ne 
c  commenciez  à  les  aimer  pour  Dieu.  » 

Madame  de  Farcy  n'approuvait  pas  ces  épanchements 
intimes  où  l'on  ne  peut  soulager  son  cœur  qu'aux  dé- 
pens de  ceux  qui  en  causent  les  peines.  «  On  ne  cher- 
«  che  qu'à  soulager  ses  maux^  disait-elle,  et  l'on  ne 
«  parvient  souvent  qu'à  les  aigrir.  En  les  faisant  par- 
«  tager,  on  se  les  exagère  à  soi-même  ;  on  détaille  ses 
«  griefs,  on  s'appesantit  sur  chacun;  la  compassion 
«  qu'on  inspire  d'un  côté  double  le  sentiment  d'injus- 
«  tice  qu'on  éprouve  de  l'autre;  plus  on  se  fait  plaindre, 
«  plus  on  s'attendrit  sur  soi,  et  plus  on  se  sent  blessé 
•  de  ce  que  l'on  souffre.  Ce  résultat  prouve  que  de 
«  telles  consolations  ne  sont  point  dans  l'ordre  de 
«  Dieu.  » 

La  détention  si  pénible  et  si  longue  de  madame  de 
Farcy  dans  la  maison  du  Bon-Pasteur  de  Rennes  avait 
comme  éteint  ce  qui  lui  restait  de  forces.  Elle  était  en 
proie  aux  douleurs  les  plus  aiguës,  mais  elle  les  sup- 
portait sans  se  permettre  la  moindre  plainte,  et  l'on 
ne  s'en  apercevait  qu'à  l'altération  empreinte  sur  son 
visage.  Pendant  sa  dernière  maladie,  elle  conserva  la 
même  patience,  acheva  de  mettre  ordre  à  ses  affaires 
et  recommanda  sa  fille,  alors  dans  sa  quinzième  an- 
née, à  la  famille  de  son  mari 

Lorsque  sa  fille  lui  demandait  en  pleurant  quand 
elle  la  reverrait,  elle  lui  promettait  que  leur  sépara- 
tion ne  serait  pas  très  longue  et  qu'elles  se  réuniraient 
pour  ne  plus  se  quitter.  Elle  lui  recommanda  de  prier 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  493 

Dieu  chaque  jour  dans  un  moment  qu'elle  fixa,  lui 
promettant  de  prier  à  la  même  heure  et  ainsi  de  con- 
cert avec  l'objet  de  sa  tendresse.  Elle  voulut  entourer 
et  comme  garantir  les  beaux  ans  de  sa  fille  par  les 
avis  les  plus  tendres  et  les  plus  salutaires.  Elle  les  lui 
remit  par  écrit,  et  nous  les  consignons  ici  comme  un 
précieux  monument  de  cet  amour  qu'une  bonne  mère, 
une  mère  chrétienne,  doit  aux  enfants  que  le  ciel  lui 
donna.     ...  

«  Je  voudrais,  ma  chère  petite,  que  tu  conservasses 
«  la  bonne  habitude  d'être  matinale.  Lève-toi,  pen- 
«  dant  la  belle  saison,  à  six  heures  du  matin.  Que  ta 
«  première  pensée  soit  pour  Dieu,  ta  première  action 
«  la  prière  ;  fais-la  à  genoux  et  souviens-toi  que  cette 
«  attitude  respectueuse,  en  rappelant  notre  attention, 
«  nous  dispose  à  rendre  à  Dieu  le  seul  hommage  dont 
«  il  soit  jaloux,  celui  de  nos  cœurs.     ...... 

«  N'oublie  pas  de  faire  mention  de  ton  père  et  de 
«  moi,  ma  bien-aimée.  A  peine  avons-nous  un  seul 
«  jour  à  passer  sur  la  terre,  que  serait-ce  si  nous 
«  étions  condamnés  à  nous  séparer  après  ce  court 
«  espace,  à  ne  plus  nous  aimer?  C'est  au  ciel  que 
«  j'aspire  à  te  voir  à  mes  côtés  durant  l'éternité  toute 
«  entière;  c'est  à  mon  Dieu  que  je  veux  te  présenter 
«  comme  ma  joie  et  ma  couronne.  » 

Dès  que  madame  de  Farcy  se  vit  alitée,  elle  se  fît 
dire,  tous  les  jours,  à  trois  heures  après  midi,  les  li- 
tanies pour  la  bonne  mort;  à  six,  on  lui  récitait  les 
prières  des  agonisants.  Une  de  ses  amies,  qui  avait 
une  maison  de  campagne  à  une  demi-lieue  de  Rennes, 


i94  MÉMOIRES   D'OUTRE-TOHBE 

La  pressa  de  venir  chez  elle;  elle  s'y  fit  transporter. 

Morte  à  tous  les  objets  créés,  elle  ne  voulait  plus 
que  Dieu  et  que  Dieu  seul;  elle  avouait  ingénument 
avoir  poussé  trop  loin  Tamour  de  la  pénitence,  et 
cependant  elle  le  conservait  toujours,  se  réjouissant 
de  raccroissement  de  ses  souffrances,  souriant  avec 
grâce  après  les  nuits  les  plus  pénibles  et  disant  : 
«  Cela  est  passé,  il  n'y  faut  plus  penser.  »  Jamais  on 
ne  surprit  sur  ses  lèvres  l'aveu  qu'elle  eût  souffert. 
Ses  méditations  si  fréquentes  sur  la  passion  de  Notre- 
Seigneur  lui  avaient  appris  combien  on  est  heureux 
de  se  trouver  un  moment  sur  la  croix. 

Comment  retracer  fidèlement  et  sa  douceur  et  sa 
reconnaissance  pour  les  plus  légers  services,  soit  de 
la  part  de  ses  gardes,  soit  de  la  part  de  tous  ceux  qui 
l'approchaient?  L'amie  qui  l'avait  recueillie  dans  son 
ermitage  recevait  à  chaque  instant  un  nouveau  témoi- 
gnage de  sa  gratitude.  Elle  lui  répétait  souvent  : 
«  Mais  que  vous  êtes  bonne  et  charitable  de  m'avoir 
«  reçue!  »  Son  immense  charité  ne  se  démentit  ja- 
mais ;  ses  derniers  vœux,  ses  derniers  soupirs  ont  été 
pour  les  pauvres.  Tous  la  pleurèrent  et  publiaient 
hautement  les  actes  de  son  inépuisable  charité. 

Dans  un  moment  où  son  état  semblait  empirer,  elle 
dit,  et  comme  hors  d'elle-même,  à  une  de  ses  meil- 
leures amies  :  «  Ah  I  ma  bonne  amie,  je  verrai  mon 
«  Dieul  »  Cependant  l'extrême  délicatesse  de  sa  con- 
science lui  faisait  craindre  que  son  désir  de  mourir, 
quoique  inspiré  par  un  si  beau  motif,  ne  fût  pas  assez 
pur.  11  lui  échappa  de  dire  :  a  Non,  je  ne  veux  plus 
«  désirer  la  mort,  mais  uniquement  le  bon  plaisir  de 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  4% 

«  Dieu.  »  Au  flambeau  de  son  humilité,  Julie  s'es- 
timait la  plus  coupable  des  femmes;  elle  disait  à 
une  intime  amie  :  «  Serait-il  possible  que,  criminelle 
«  comme  je  le  suis,  je  visse  cependant  mon  Seigneur 
«  et  mon  Dieu?  Ahl  je  me  remets  entièrement  à  lui, 
«  et  j'adore  ses  décrets;  je  me  soumets  à  tout  ce  qu'il 
«  ordonnera  de  moi;  s'il  me  veut  même  en  enfer,  j'y 
«  consens.  »  A  cet  instant  elle  plaça  son  crucifix  sur 
ses  lèvres,  mais  avec  une  telle  expression  de  résigna- 
tion, de  force  et  d'amour,  que  les  témoins  de  cet  acte 
sublime  ne  purent  s'empêcher  de  verser  des  larmes 
que  souvent  depuis  ils  ont  renouvelées  au  souvenir 
de  leur  amie  mourante 

En  conservant  jusqu'à  la  fin  l'innocente  gaieté  qui 
l'animait,  en  continuant  de  manifester  une  charité 
pleine  d'égards  et  de  politesse,  elle  parlait  de  sa  mort 
comme  elle  eût  parlé  d"un  voyage  de  pur  agrément; 
elle  lui  donnait  le  nom  de  son  départ.  Elle  se  plaisait 
à  raconter  sans  cesse  les  détails  de  la  jouissance  dé- 
licieuse qu'elle  allait  goûter  dans  le  sein  de  Dieu. 
Combien  souvent  elle  demandait  :  «  Mais  mon  exil 
«  doit-il  être  encore  bien  long?  Ai-je  encore  bien  des 
«  jours  à  vivre?  » 

La  dernière  fois  que  ses  sœurs  la  visitèrent,  elles 
ne  purent  s'énoncer  que  par  leurs  larmes;  Julie  sou- 
tint cette  entrevue  avec  force  et  courage 

Dans  l'appartement  où  elle  passait  le  jour  se  trou- 
vait un  tableau  de  Notre-Seigneur  au  Jardin  des  Olives; 
elle  avait  toujours  soin  que  l'on  tournât  son  fauteuil 
de  manière  à  le  voir.  Sur  la  cheminée  de  son  appar- 


496  MÉMOIRES   D  OUTRE-TOMBE 

lement  était  placé  un  tableau  de  la  mère  de  Dieu;  elle 
ne  le  contemplait  qu'en  tressaillant  d'allégresse.     .     . 

Il  est  pour  le  juste  mourant  certains  moments 
d'abattement,  tels  que  ceux  où  nous  avons  déjà  vu  la 
pieuse  Julie,  et  que  l'idée  de  la  mort,  prête  à  saisir 
sa  victime,  va  renouveler  en  elle,  pour  lui  donner 
quelques  traits  de  ressemblance  avec  son  Sauveur 
agonisant.  Une  religieuse,  en  qui  madame  de  Farcy 
avait  plus  grande  confiance,  est  chargée  de  lui  an- 
noncer qu'elle  va  bientôt  quitter  la  terre  :  elle  rem- 
plit par  écrit  cette  mission  douloureuse,  et  le  lende- 
main matin  vient  demander  à  la  mourante  quelle  im- 
pression sa  lettre  a  faite  sur  elle.  Hélas!  les  saints  se 
connaissent  si  peu,  qu'après  avoir  tant  désiré  sa  fin, 
l'humble  servante  du  Seigneur,  s'exagérantses  fautes, 
n'a  plus  en  perspective  qu'un  jugement  rigoureux; 
elle  ne  dissimula  point  une  sorte  de  consternation  : 
«  Je  ne  vous  dirai  pas,  répond  la  mourante  d'une 
«  voix  paisible,  mais  altérée  par  la  crainte,  que  votre 
«  nouvelle  ne  m'ait  point  fait  de  peine;  je  ne  suis 
«  pas  du  nombre  de  celles  qui  ont  sujet  de  se  réjouir 
«  en  apprenant  un  tel  événement.  » 

Un  jour  qu'elle  se  trouvait  avec  d'intimes  amies 
qui  parlaient  de  morts  causées  par  sensations  vives  : 
«  Il  me  paraît  difficile,  leur  dit-elle,  de  mourir  de 
«  joie,  mais  je  conçois  qu'on  puisse  mourir  de  con- 
«  trition.  » 

Ainsi  que  son  admirable  modèle,  l'humble  servante 
de  Jésus-Christ  avait  passé  en  faisant  le  bien;  elle 
touchait  à  sa  dernière  heure. 


MÉMOIRES   D'OUTRE-TOMBE  497 

Le  26  juillet  1799,  elle  fut  levée  et  fit  ses  prières  à 
Tordinaire  ;  dans  Taprès-dîner,  on  la  coucha.  Placé  près 
de  la  mourante,  l'abbé  Leforestier  lui  demanda  s'il  ne 
convenait  point  d'envoyer  chercher  sa  fille?  «Non,  mon- 
«  sieur,  répondit-elle,  à  moins  que  vous  ne  l'exigiez; 
«  le  sacrifice  est  fait.  » 

On  lui  demanda  quelque  temps  après  si  elle  recon- 
naissait ceux  qui  l'approchaient;  elle  dit  les  recon- 
naître. A  neuf  heures  elle  demanda  plusieurs  fois 
combien  de  temps  elle  avait  encore  à  vivre  :  «  Peut- 
«  être  trois  heures,  »  lui  répondit-on.  —  «  Ahl  s'écria- 
«  t-elle,  trois  heures  encore  sans  voir  Dieul  »  A  dix 
heures,  elle  reçut  l'extrême-onction.  Elle  redoutait 
son  agonie  par  sa  grande  crainte  d'offenser  dans  une 
impatience  :  elle  avait  conjuré  le  Seigneur  de  lui  ac- 
corder la  grâce  de  perdre  connaissance.  Elle  la  perdit 
à  dix  heures  et  un  quart,  à  onze  heures  elle  expira. 

Mademoiselle  de  Chateaubriand  n'était  pas  fille 
unique  :  hélas!  la  postérité,  en  s'attachant  à  ce  nom 
célèbre,  dira  les  victimes  qu'il  rappelle,  victimes  d'un 
dévouement  sans  bornes  à  l'autel  et  au  trône.  Un  de 
ses  frères,  avec  tant  d'autres  braves,  avait  quitté  le 
sol  de  la  patrie  quand  sa  sœur  y  périt;  elle  avait  vu 
la  tombe  s'ouvrir  devant  elle,  et  ce  fut  de  ses  bords 
qu'elle  fit  tenir  à  ce  frère,  si  chéri  et  si  digne  de  l'être, 
le  dernier  gage  de  sa  tendresse.  Écoutons-le  nous  ra- 
conter l'eflet  que  cet  envoi  touchant  fit  sur  son  cœur 
(préface  de  la  première  édition  du  Génie  du  christia- 
nisme'\  : 

«  Mes  sentiments  religieux  n'ont  pas  toujours  été 
«  ce  qu'ils  sont  aujourd'hui.  Tout  en  avouant  la  qô- 
«  cessité  d'une  religion  et  en  admirant  le  christia- 

VI.  32 


498  MÉMOIRES  d'outre-tombs 

«  nisme,  j'en  ai  cependant  méconnu  plusieurs  rap- 

«  ports.  Frappé  des  abus  des  institutions  et  des  vices 

•*  de  quelques  hommes,  je  suis  tombé  jadis  dans  les 

■«  déclamations  et  les  sophismes.  Je  pourrais  en  rejeter 

«  la  faute  sur  ma  jeunesse,  sur  le  délire  des  temps, 

«  sur  les  sociétés  que  je  fréquentais;  mais  j'aime 

«  mieux  me  condamner;  je  ne  sais  point  excuser  ce 

■«  qui  n'est  point  excusable.  Je  dirai  seulement  les 

■*  moyens  dont  la  Providence  s'est  servie  pour  me 

«  rappeler  à  mes  devoirs.  Ma  mère,  après  avoir  été 

•«  à  soixante-douze  ans  dans  les  cachots  où  elle  vit 

«  périr  une  partie  de  ses  enfants,  expira  enfin  sur  un 

*  grabat,  où  ses  malheurs  l'avaient  reléguée.  Le  sou- 
«  venir  de  mes  égarements  répandit  sur  ses  derniers 
«  jours  une  grande  amertume;  elle  chargea  en  mou- 
«  rant  une  de  mes  sœurs  de  me  rappeler  à  cette  reli- 

*  gion  dans  laquelle  j'avais  été  élevé.  Ma  sœur  me 
«  manda  le  dernier  vœu  de  ma  mère.  Quand  sa  lettre 
«  me  parvint  au  delà  des  mers,  ma  sœur  elle-même 
«  n'existait  plus;  elle  était  morte  aussi  des  suites  de 
«  son  emprisonnement.  Ces  deux  voix  sorties  du  tom- 
«  beau,  cette  mort  qui  servait  d'interprète  à  la  mort, 
«  m'ont  frappé  :  je  suis  devenu  chrétien.  Je  n'ai  point 
«  cédé,  j'en  conviens,  à  de  grandes  lumières  surna- 
«  turelles;  ma  conviction  est  sortie  du  cœur;  j'ai 
«  pleuré  et  j'ai  cru.  » 

0  chrétiens  de  tous  les  âges  et  de  tous  les  ran^s, 
que  n'avez-vous  point  à  admirer,  que  n'avez-vous 
point  à  imiter  dans  la  vie  de  Julie  de  Chateaubriand  I 


MEMOIRES  d'outre-tombe  499 


LETTRE   DE   M.    DE   LA   FERRONNAYS*. 

Saint-Pétersbourg,  le  14  mai  1824. 
«  Monsieur  le  vicomte, 

a  Les  observations  que  j'ai  cru  devoir  vous  sou- 
«  mettre  et  les  renseignements  que  je  suis  dans  le  cas 
«  de  vous  donner  aujourd'hui  m'ont  paru  d'une  na- 
«  ture  assez  délicate  pour  ne  devoir  être  confiés  qu'à 
«  une  occasion  parfaitement  sûre.  Les  moyens  de  sé- 
«  duction  que  dans  certaines  circonstances  le  cabinet 
«  russe  ne  se  fait  aucun  scrupule  d'employer  sont 
«  tels,  qu'il  est  de  la  prudence  de  les  croire  irrésisti- 
«  blés,  au  moins  pour  ceux  de  nos  courriers  qui  ne 
«  sont  pas  personnellement  connus  ;  c'est  ce  qui  m'a 
«  décidé  à  vous  expédier  M.  de  Lagrené^,  que  je  re- 
«  commande  à  vos  bontés.  J'ai  de  plus  la  certitude 
«  que  depuis  longtemps  mes  chiffres  sont  connus  du 
«  ministère  impérial,  et  je  dois,  à  cette  occasion,  vous 
«  prévenir  que  j'ai  quelques  raisons  de  craindra 
«  qu'ils  ne  lui  aient  été  envoyés  de  Paris  même.  Lors- 

1.  Voir,  au  tome  IV,  298-299,  les  pages  de  Chateaubriand  sur 
le  comte  de  la  Ferronnays. 

2.  Lagrené  (Marie-Melchior-Joseph-Théodore  de),  né  à  An- 
vers le  14  mars  1800,  mort  à  Paris  le  26  avril  1862.  Après  avoir 
été  attaché  quelque  temps  (1822)  au  ministère  des  Affaires  étran 
gères,  sous  Mathieu  de  Montmorency,  il  accompagna  cet  homme 
d'État  au  Congrès  de  Vérone  et  fut,  l'année  suivante,  envoyé 
auprès  de  M.  de  La  Ferronnays,  ambassadeur  en  Russie.  Après 
avoir  été,  de  1836  à  1843,  ministre  de  France  en  Grèce,  M.  de 
Lagrené  remplit  en  Chine,  de  1843  à  1846,  une  mission  qui  fut 
rouronnée  du  plus  complet  succès.  Pair  de  France  de  1846  à 
1848,  représentant  de  la  Somme  à  l'Assemblée  législative  de  1849, 
'^  quitta  définitivement  les  affaires  au  lendemain  du  coup  d'Éiat. 


500  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

«  que  j'aurai  le  bonheur  de  vous  voir,  il  sera  indis- 
K  pensable  d'organiser  entre  vous  et  moi  un  moyen 

de  correspondre  qui  soit  plus  sûr  que  ceux  dont 

nous  faisons  usage  aujourd'hui  et  plus  à  l'abri  des 

infidélités. 

«  Il  est  très-vrai,  monsieur  le  vicomte,  que  j'ai  eu 
«  à  lutter  dans  ces  derniers  temps  ;  Ton  n'a  rien  né- 
«  gligé  pour  me  faire  un  peu  peur,  et  pour  me  mettre 
a  dans  le  cas  de  vous  la  faire  partager;  mais,  comme 
«  je  vous  le  mande  dans  ma  dépêche,  j'ai  trop  bien 
«  compris  l'avantage  que  doit  nous  donner  l'admira- 
«  ble  situation  dans  laquelle  se  trouve  aujourd'hui  la 
«  France,  pour  me  laisser  facilement  intimider.  J'ai 
«  donc  été  avec  prudence,  mais  sans  aucune  espèce 
a  de  crainte,  au-devant  de  l'orage;  je  n'ai  été  ému 
«  ni  de  l'humeur  que  l'on  m'a  témoignée  ni  de  tous 
«  les  dangers  dont  on  m'a  menacé  ;  et  du  moment  où 
«  l'on  a  été  bien  convaincu  que  je  ne  reculerais  pas, 
«  on  s'est  calmé,  on  est  entré  en  composition. 

«  Je  n'ai  pas  obtenu  tout  ce  que  j'aurais  voulu; 
«  j'aurais  désiré  que  la  dépêche  à  Pozzo  '  fût  autre- 
ce  ment  rédigée;  il  y  a  plusieurs  phrases  que  j'aurais 
«  voulu  faire  supprimer  ou  changer  ;  mais,  ayant  ob- 
«  tenu  le  point  essentiel  pour  le  moment,  je  n'ai  pas 
a  cru  prudent  de  vouloir  exiger  davantage  d'un 
«  amour-propre  si  facile  à  froisser.  Tout  mon  désir 
«  maintenant  est  que  vous  soyez  satisfait  des  com- 
«  munications  que  vous  portent  nos  courriers,  et  que 
«  vous  soyez  bien  convaincu  que  j'ai  fait  tout  ce  qui 
«  dépendait  de  moi  pour  remplir  vos  intentions. 

a  J'ai  presque  regretté  que,  dans  votre  dépêche  et 

1.  Le  comte  Poxio  di  Borgo,  ambassadeur  de  Russie  à  Paris. 


MEMOIRES    d'outre-tombe  501 

«  dans  votre  lettre  particulière,  vous  ayez  cru  néces- 
«  saire  d'entrer  dans  des  explications  aussi  détaillées 
«  sur  le  discours  du  roi*;  l'impression  qu'on  en  avait 
«  d'abord  reçue  était  effacée,  ou  du  moins  ce  que  j'a- 
«  vais  répondu  aux  premières  observations  qui  m'a- 
«  vaient  été  faites  avait  fait  prendre  la  résolution  de 
«  ne  m'en  plus  parler;  les  explications  que  vous  me 
«  donnez  ne  se  trouvent  pas  d'ailleurs  entièrement 
«  conformes  à  celles  qu'a  envoyées  Pozzo,  qui  a  man 
«  dé,  je  crois,  que  vous  aviez  bien  effectivement 
«  ajouté  deux  ou  trois  phrases  au  discours  du  roi, 
«  mais  que  le  président  du  conseil  les  avait  rayées. 
«  Quoi  qu'il  en  soit,  c'est  une  petite  affaire  dont  il  ne 
«  faut  plus  parler  et  qui  sera  plus  qu'oubliée,  si  dans 
«  le  courant  de  la  session  vous  trouvez  l'occasion  de 
«  faire  entendre  à  la  tribune  deux  ou  trois  phrases 
«  qui  satisfassent  l'extrême  exigence  de  nos  amours- 
«  propres. 

«  Je  ne  sais  en  vérité  si  l'on  n'est  pas  plus  embar- 
«X  rassé  que  reconnaissant  de  notre  empressement  à 
«  venir  au-devant  des  propositions  qui  nous  ont  été 
«  faites  relativement  aux  affaires  d'Orient;  on  aimait 
«  bien  mieux  le  rôle  de  tuteur  que  celui  d'ami  ;  on 
«  est  en  quelque  sorte  gêné  vis-à-vis  de  ceux  avec 
«  lesquels  on  avait  pris  l'habitude  de  nous  régenter, 
«  d'avouer  une  intimité  qui  doit  déranger  des  rap- 
«  ports  que  l'on  regretterait,  parce  qu'ils  donneraient 
«  à  peu  de  frais  beaucoup  d'importance.  D'ailleurs. 
«  rien  n'est  encore  moins  clair  que  les  intentions 
«  de  la  Russie  à  l'égard  de  la  Grèce  ;  il  y  a  bien  long- 

1.  Discours  du  roi  Louis  XVIII,  prononce  à  l'ouveriure  de  Im 
■ession  des  Cliambres,  le  23  mars  1824. 


502  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

«  temps  que  le  comte  de  Nesselrode  m'a  dit  qu'il  n'y 
«  avait  que  ceux  qui  méconnaissaient  les  vrais  inté- 
«  rets  politiques  de  la  Russie  qui  pouvaient  lui  sup- 
«  poser  l'intention  de  vouloir  s'établir  sur  la  Médi- 
«  terranée  ;  que  ce  serait,  pour  ainsi  dire,  offrir  vo- 
«  lontairement  à  l'Angleterre  le  moyen  et  le  prétexte 
«  de  saisir  un  ennemi  qu'elle  redoute,  qui  aujour- 
«  d'hui  n'a  rien  à  craindre  d'elle,  et  qui  plus  tard 
«  pourra,  sur  un  autre  point,  lui  porter  des  atteintes 
«  dangereuses. 

«  Ainsi  que  j'ai  l'honneur  de  vous  le  mander  dans 
«  ma  dépêche,  il  n'y  a  jamais  eu  le  moindre  rapport 
«  entre  la  conduite  et  le  langage  de  la  Russie  depuis 
«  le  commencement  de  l'insurrection  de  la  Grèce.  Le 
«  renvoi  du  comte  Capo  d'Istria»,  au  moment  même 
«  où  les  déclarations  du  cabinet  de  Saint-Pétesbourg 
«  semblaient  ne  devoir  plus  laisser  ni  espérance,  ni 
«  moyens  de  prévenir  la  guerre,  a  prouvé  à  la  fois  le 
«  degré  d'importance  que  l'on  doit  ajouter  aux  notes 
«  diplomatiques  les  plus  énergiques  de  ce  cabinet,  et 
«  la  vérité  de  l'intérêt  qu'il  prend  à  la  cause  des 
«  Grecs. 

«  Le  sang-froid  avec  lequel  on  parle  aujourd'hui  à 
«  Pétersbourg  du  formdaible  armement  préparé 
«  contre  les  insurgés,  et  qui  semble  les  menacer  d'une 
«  entière  extermination,  le  soin  que  l'on  met  dans  les 
«  journaux,  qui  tous  se  rédigent  sous  les  yeux  du 
«  gouvernement,  à  déconsidérer  leur  cause,  à  exalter 
«  les  moyens  de  leurs  ennemis,  tout  prouve  que  l'opi- 
«  nion  de  l'empereur  doit  être  conforme  à  celle  du 

1.  Le  comte  Capo  d'istria  (1776-1831),  ministre  de»  Affaires 
étrangères  en  Russie  de  1816  à  1822. 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  503 

«  comte  de  Nesselrode,  et  que  le  chef  de  la  religion 
«  grecque  ne  voit  en  effet  aucun  intérêt  pou?  sa  poli- 
«  î-ique  à  soutenir  par  des  moyens  efficaces  la  cause 
«  Je  ses  coreligionnaires. 

'<  Je  n'ai  point  trouvé  que  le  mécontentement  que 
«  le  comte  de  Nesselrode  m'a  témoigné  du  retard  que 
o  rA.utriche  et  l'Angleterre  apportaient  à  répondre  à 
a  son  mémoire  fût  exprimé  avec  franchise  et  vérité  ; 
«  il  semblait  que  ce  qu'il  me  disait  à  ce  sujet  fît  par- 
«  lie  d'un  rôle  étudié  ;  qu'il  avait  en  quelque  sorte 
«  compté  sur  le  peu  d'empressement  dont  il  se  plai- 
«  gnait  et  qui  semblait  cependant  déjouer  ses  plans. 
«  Tout  semble  indiquer  que  le  mémoire  qu'il  a  fait 
«  faire,  et  dont  le  succès  a  été  si  général,  n'était 
«  qu'un  acquit  de  conscience,  l'exécution  de  l'enga- 
«  gement  qu'il  avait  pris  à  Czernowitz,  et  que  l'au- 
«  teur  a  toujours  été  convaincu,  ainsi  que  l'Autriche 
«  et  l'Angleterre,  que  cette  pièce  diplomatique  ne  se- 
«  rait  suivie  d'aucun  résultat,  qu'elle  resterait  dans 
a  les  archives  impériales  et  dans  celles  de  tous  les 
«  cabinets  de  l'Europe  comme  un  stérile  monument 
«  de  ce  que  l'on  est  convenu  de  nommer  magnani- 
a  mité  de  l'empereur,  et  un  éloquent  témoignage  de 
«  son  facile  désintéressement. 

«  Il  ne  faut  donc  pas  nous  étonner  si  notre  empres- 
«  sèment  à  nous  rendre  à  l'invitation  du  cabinet  rus- 
«  se,  si  la  bonne  foi  avec  laquelle  nous  nous  sommes 
«  montrés  disposés  à  donner  immédiatement  suite 
«  aux  idées  soumises  par  la  Russie,  et  que  nous  avons 
«  cru  aussi  franchement  proposées  qu'elles  sem- 
«  blaient  conçues  avec  générosité,  ne  nous  ont  pas 
«  valu  plus  de  témoignages  de  reconnaissance.  Vous 


5ii4  MÉMOIRES   D'OUTRE-TOMBE 

«  avez  dû  vous-même,  monsieur  le  vicomte,  être 
«  étonné  de  la  brièveté  et  de  la  sécheresse  des  remer- 
«  ciments  qui  vous  ont  été  officiellement  faits  dans 
K  cette  circonstance.  Je  crois  vous  en  expliquer  la 
«  véritable  cause;  je  suis  sûr  que  si  j'avais  été  dans 
«  le  cas  d'annoncer  ini  que  nous  allions  donner  une 
«  flotte  au  roi  d'Espagne,  de  l'argent  et  des  soldats. 
«  pour  aller  reconquérir  l'autre  hémisphère,  ou  bien 
«  encore  que  vous  aviez  fermé  vos  ports  aux  vais- 
«  seaux  brésiliens,  on  vous  aurait  témoigné  bien  plus 
«  de  satisfacton  qu'on  ne  l'a  fait  en  apprenant  que 
«  nous  étions  prêts  à  prendre  fait  et  cause  pour  la 
«  Russie  dans  une  question  que  nous  regardions 
«  comme  liée  à  ses  plus  chers  intérêts  politiques. 

«  Dans  cet  état  de  choses,  je  pense  que  vous  ap- 
«  prouverez  que  je  ne  me  mette  pas  plus  en  avant 
«  que  je  ne  l'ai  fait.  Si  la  Russie  veut  agir,  elle  sait 
«  qu'elle  peut  compter  sur  nous;  mais  pour  cela  il 
«  faut  attendre  qu'elle  s'explique  plus  clairement.  Si 
«  au  contraire,  comme  tout  peut  le  faire  croire,  on 
«  joue  une  comédie,  je  veux  au  moins  laisser  entre- 
«  voir  que  je  suis  dans  la  confidence,  et  ne  pas  trop 
«  légèrement  accepter  le  rôle  d'innocent  dont  mon 
«  collègue  d'Autriche  aimerait  fort  à.  me  voir  me 
«  charger. 

«  Ce  qui  me  paraît  certain,  monsieur  le  vicomte, 
«  c'est  que  les  Grecs  eux-mêmes  ne  paraissent  pas 
«  plus  ambitieux  aujourd'hui  de  la  protection  de  la 
«  Russie  qu'elle-même  ne  semble  disposée  à  la  leur 
«  accorder;  les  liens  de  la  religion  attachent  peut-être 
«  encore  les  basses  classes  au  chef  suprême  de  leur 
«  Ëglise;  mais  les  gens  éclairés  de  la  nation,  indi- 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  505 

gnés  d'abord  de  l'abandon  dans  lequel  les  a  laissés 
une  cour  qui,  depuis  Catherine  II,  ne  cesse  de  les 
«  porter  à  la  révolte,  ont  ensuite  étudié  et  recherché 
*  les  causes  de  cet  abandon  ;  ils  ont  vu  ou  cru  voir 
«  que  la  crainte  de  laisser  encore  s'accroître  la  puis- 
«  sance  et  l'influence  déjà  si  incommode  de  la  Russie, 
«  armait  contre  leur  cause  l'Europe  entière;  qu'ils 
«  étaient  sacrifiés  à  l'intérêt  général.  Ils  ont  reconnu 
«  et  bien  jugé  que  l'empereur  était  incapable  de  con- 
«  cevoir  et  d'exécuter  les  projets  de  son  aïeule;  dès 
«  lors,  ils  ont  compris  que,  loin  de  compter  sur  l'as- 
«  sistance  de  la  Russie,  ils  devaient  éviter  de  la  re- 
«  chercher,  puisqu'au  lieu  de  leur  être  utile,  elle  leur 
«  créait  des  ennemis.  Ils  ont  alors,  en  désespoir  de 
«  cause,  tourné  leurs  regards  vers  l'Angleterre,  qui 
«  déjà,  quoique  d'une  manière  non  avouée,  semble 
«  les  prendre  sous  sa  protection.  Elle  ne  leur  accor- 
«  dera  point  l'indépendance,  parce  qu'il  ne  lui  coi>- 
«  vient  pas  de  laisser  se  fonder  dans  la  Méditerranée 
«  une  marine  marchande  qui  ferait  tort  à  la  sienne  ; 
«  mais  elle  les  protégera  et  les  gouvernera  à  la  façon 
«  des  îles  Ioniennes  :  triste  perspective  qui  ne  peut 
«  être  acceptée  que  par  les  déplorables  victimes  de 
«  l'absurde  despotisme  des  musulmans. 

«  Ce  n'est  pas  la  première  fois,  monsieur  le  vi- 
«  comte,  que  nous  devons  regretter  le  fatal  article 
n  du  traité  du  31  mars,  qui  nous  a  enlevé  les  îles 
«  Ioniennes';  nous  y  étions  aimés  et  considérés  au- 
c  tant  que  les  Anglais  y  sont  détestés,  et  aujourd'hui 
«  nous  ne  serions  pas  embarrassés  du  rôle  que  nous 

1  l'raité  du  31  mars  1815,  signé  à  VieoDe,  pendant  1«  Con- 
grès.    Qtre  l'Angleterre,  i  Autriche   1»  Prasse  et  ia  ilusiue. 


506  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

■  devrions  jouer,  ni  incertains  sur  le  plan  que  nous 
>  aurions  à  suivre.  Celui  de  l'Autriche  et  de  TAngle- 
«  terre  était  clair  et  tout  tracé,  il  a  été  suivi  avec  har- 
«  diesse  et  habileté.  Ceux  qui  ont  été  chargés  de  le 
«  conduire  ont  été  admirablement  secondés  par  les 
«  circonstances  dans  lesquelles  l'Europe  s'est  trou- 
«  vée,  par  le  caractère  inerte  de  l'empereur,  par  les 
«  dispositions  personnelles  et  les  rapports  particu- 
«  liers  de  celui  de  ses  ministres  qui  est  resté  investi 
«  de  sa  confiance  après  le  départ  du  comte  Capo  d'Is- 
«  tria.  Le  renvoi  de  ce  dernier  a  été  la  plus  grande 
«  victoire  qu'aient  obtenue  M.  de  Metternich  et  lord 
«  Londonderry  ;  le  jour  de  son  départ  a  été  celui  d'un 
«  vrai  triomphe  pour  leurs  ministres  à  Pétersbourg. 
a  De  ce  jour-là,  en  efFet,  la  Russie  a  prononcé  Ta- 
o  bandon  de  toute  son  influence  dans  le  Levant,  et 
«  lord  Strangford'  s'est  trouvé  à  Constantinople  pour 
«  hériter,  au  profit  de  son  gouvernement,  de  l'im- 
«  mense  sacrifice  que  la  peur  ou  l'irrésolution  venait 
«  d'arracher  à  l'empereur.  Depuis  lors,  le  rôle  de  cet 
«  ambassadeur  n'a*  plus  été  qu'un  jeu  ;  il  a  abusé 
«  d'une  situation  qu'il  a  due  au  hasard  bien  plus  en- 
«  core  qu'à  son  habileté,  avec  une  imprudence  sans 
«  égale  ;  toutes  ses  notes,  toutes  ses  prétendues  con- 
«  versations  avec  le  Reis-Effendi^,  sont  pleines  de  l'i- 
«  renie  la  plus  insultante  pour  la  Russie.  Mais  il  a 
«  prouvé  du  moins  ce  que  l'on  peut  impunément  oser 

1.  Strangford  (Parcy-Clinton-Sydney-Smith,  vicomte  de)  lord 
Penhurst,  né  en  1780,  mort  en  1855.  Ambassadeur  d'Angleterre 
k  Stockholm  (1817),  à  Constantinople,  de  1822  à  182â  époque  à 
laquelle  il  devint  ambassadeur  à  Saint-Pétersbourg. 

2.  Titre  donné  en  Turciuie  au  ministre  ^s  AHaires  étran- 
gères. 


MÉMOIRES    d'outre-tombe  507 

«  contre  un  caractère  faible  et  irrésolu,  et  les  actes 
«  de  l'ambassade  de  lord  Strangford  resteront  pour 
«  servir  d'exemple  et  d'instruction  tant  que  l'empg- 
«  reur  régnera. 

«  Ce  même  ambassadeur  aflFecte  aujourd'hui  un 
«  mécontement  qui  semble  aller  jusqu'à  l'indigna- 
«  tion  contre  ceux  de  ses  compatriotes  qui  se  vouent 
«  à  la  cause  des  Grecs,  et  surtout  contre  les  capitai- 
«  nés  de  la  marine  royale  anglaise,  qui  subitement 
«  se  sont  montrés  aussi  chauds  protecteurs  des  insur- 
«  gés  qu'ils  avaient  été  jusque-là  ardents  à  les  per- 
«  sécuter.  Il  déplore  la  perte  de  son  influence  minis- 
«  térielle;  ses  plaintes  sont  ici  répétées  avec  une 
«  affectation  plaisante  par  sir  Charles  Bagot»  et  le 
«  comte  de  Lebzeltern^,  qui  doivent  réellement  avoir 
«  bien  de  la  confiance  dans  la  bonhomie  de  ceux  aux- 
«  quels  ils  s'adressent.  Lord  Strangford  a  fait  preuve 
«  de  beaucoup  trop  d'esprit  pendant  sa  négociation 
«  pour  que  quiconque  ne  veut  pas  volontairement 
«  fermer  les  yeux  puisse  penser  qu'il  se  soit  trompé 
«  sur  les  intentions  véritables  de  son  gouvernement. 
«  Le  tout  est  une  partie  parfaitement  bien  joué'e  ;  ce- 
«  pendant  ce  ne  sera  que  quand  nous  verrons  un 
«  ambassadeur  russe  aux  prises  avec  le  divan  que 
«  nous  pourrons  juger  si  toutes  les  chances  de  cette 
«  partie  ont  été  bien  calculées. 

«  Il  me  semble,  monsieur  le  vicomte,  que  notre 
«  rôle  dans  cette  situation  est  d'attendre;  peut-être 
«  que  plus  tard  les  circonstances  pourront  arracher 
«  l'empereur  à  son  sommeil  ;  le  réveil  alors  pourrait 

1.  Ambassadeur  d'Angleterre  près  la  cour  de  Russie. 

2.  Ambassadeur  d'Autriche  à  Saint-Pétersbourg. 


508  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

«  faire  du  bruit  et  amener  des  combinaisons  qui  nous 
«  indiqueraient  plus  clairement  qu'elle  ne  l'est  au- 
«  jourd'hui  la  route  qu'une  bonne  politique  devra 
«  nous  faire  suivre. 

«  En  attendant,  je  crois  que  si  nous  avons  ici  quel- 
«  ques  conférences,  elles  ne  conduiront  à  rien  de  dé- 
«  cisif  ;  l'ambassadeur  d'Angleterre  paraît  savoir  qu'il 
«  ne  sera  autorisé  qu'à  écouter  et  qu'il  devra  tout 
«  prendre  ad  référendum]  M.  Lebzeltern  trouvera 
«  dans  les  observations  de  M.  de  Metternich  tous  les 
«  motifs  qui  lui  seront  nécessaires  pour  en  faire  au- 
«  tant;  le  comte  de  Nesselrode  me  paraît  plus  que 
«  dans  aucune  occasion,  disposé  à  la  temporisation. 
«  Il  est  donc  probable  que  si  l'on  s'occupe  des  idées 
«  que  renferme  le  mémoire  russe,  ce  ne  sera  qu'après 
«  la  campagne,  et  je  ne  prévois  plus  aucune  affaire 
«  qui  puisse  s'opposer  à  ce  que  je  profite  du  congé 
«  que  vous  avez  la  bonté  de  m'envoyer.  Cependant, 
«  M.  le  vicomte,  j'espère  que  je  n'ai  pas  besoin  de  vous 
«  promettre  que  ni  ma  santé,  ni  aucune  considération 
«  quelconque,  ne  pourra  me  faire  un  seul  instant 
«  abandonner  mon  poste,  tant  que  je  pourrai  croire 
o  que  ma  présence  peut  y  être  le  moins  du  monde 
«  utile  au  service  du  roi. 

«  En  voilà  bien  long  sur  la  Grèce;  mais  j'ai  cru  de- 
«  voir  vous  faire  connaître  toute  mon  opinion  sur  l'im- 
«  portance  réelle  des  conférences  proposées  sur  cette 
«  grande  question. 

«  Je  dois  vous  confier,  M.  le  vicomte,  et  sous  le  se- 
«  cret,  un  fait  dont  vous  pourrez  mieux  que  moi  con- 
«  naître  l'exactitude,  mais  qui,  s'il  était  vrai,  pourrait 
«  influer  d'une  manière  très  fâcheuse  sur  la  situation 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  509 

«  du  général  Pozzo.  Sous  ce  rapport,  la  chose  pourrait 
«  avoir  de  l'importance;  car  si,  par  suite  de  l'affaire, 
«  il  devait  perdre  sa  place,  il  serait  nécessaire  de  pré- 
«  voir  de  bonne  heure  sur  qui  il  nous  conviendrait  de 
Il  jeter  les  yeux  pour  lui  succéder,  et  d'autant  plus 
«  que  le  choix  serait  aussi  difficile  à  faire  qu'il  serait 
«  important  pour  nous. 

«  Vous  n'ignorez  pas,  monsieur  le  vicomte,  que  de- 
«  puis  longtemps  tous  les  efforts  de  M.  de  Metternich 
«  et  du  cabinet  anglais  tendent  à  renverser  Pozzo;  il 
«  n'a  pas  en  Russie  une  seule  voix  qui  le  soutienne, 
«  et  le  poste  qu'il  occupe  est  l'objet  de  tout  ce  qui  a 
«  de  l'ambition  à  Pétersbourg.  La  chute  du  comte  Ca- 
«  po  d'Istria  a  presque  entraîné  la  sienne  ;  il  a  su  se 
«  maintenir  par  sa  propre  habileté  et  par  l'adresse 
«  avec  laquelle  il  a  toujours  su  persuader  de  l'impor- 
«  tance  du  rôle  qu'il  joue  à  Paris  ;  ses  rapports,  rédi- 
«  gés  avec  art  et  infiniment  d'esprit,  intéressent  Tem- 
«  pereur;  les  lettres  particulières,  dans  lesquelles 
«  l'ambassadeur  se  permet  de  donner  des  détails  très 
«  étrangers  aux  affaires,  amusent  et  font  souvent  le 
«  divertissement  de  ce  monarque  et  de  ses  intimes. 

«  Depuis  quelque  temps,  cependant,  la  faveur  n'est 
«  plus  la  même.  L'inutile  voyage  de  Pozzo  à  Madrid 
«  a  déjà  porté  une  forte  atteinte  à  son  crédit:  voici  de 
«  plus  ce  qui  vient  d'arriver.  L'ambassadeur  d'Angle- 
«  terre  a  reçu,  par  la  -poste,  une  lettre  de  M.  Canning 
«  qui  roule  entièrement  sur  la  situation  de  l'Espagne. 
«  Après  avoir  fait  de  ce  malheureux  pays  la  peinture 
«  la  plus  déplorable,  M.  Canning  ajoute  qu'elle  est  due 
«  presque  entièrement  aux  intrigues  du  général  Pozzo 
«  et  au  despotisme  qu'il  exerce  au  nom  de  son  maître 


510  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

«  sur  le  roi  d'Espagne  et  ses  ministres  ;  il  attribue  en- 
«  tièrement  ces  intrigues  à  une  cupidité  insatiable, 
«  l'accusant  de  ne  faire  usage  de  son  influence  que 
«  pour  forcer  le  roi  Ferdinand  à  prendre  des  enga- 
«  gements  humiliants  et  onéreux  et  dont  Pozzo  et 
«  quelques  agioteurs  profiteraient  largement.  A  l'ap- 
«  pui  de  cette  grave  accusation,  M.  Canning  joint  à  sa 
«  lettre  la  copie  d'une  autre  lettre  sans  signature, 
«  écrite  de  Madrid,  qui  dénonce  en  quelque  sorte  le 
«  général  Pozzo  comme  travaillant  à  renverserle  comte 
«  d'Offalia  et  tout  le  ministère  espagnol  (à  la  nomi- 
«  nation  duquel  il  est  censé  avoir  cependant  puissam 
«  ment  contribué),  uniquement  parce  que  le  général 
«  Pozzo  doit  avoir  acquis  pour  plusieurs  millions  de 
«  bons  sur  les  Cortès,  et  que  le  comte  d'Offalia,  se 
«  refusant  à  reconnaître  l'emprunt  révolutionnaire,  la 
«  fortune  et  la  réputation  du  général  se  trouvent  éga- 
«  lement  compromises. 

«  Cette  lettre,  arrivée  par  la  poste,  a  nécessaire- 
ce  ment  été  ouverte  ;  l'empereur  en  a  connaissance  et 
«  je  crois  être  sûr  que  M.  d'Oubril*  est  chargé  de 
«  prendre  très  secrètement  des  renseignements  sur 
«  la  vérité  de  cette  accusation.  J'espère  pour  le  géné- 
«  rai  Pozzo  que  ce  n'est  qu'une  mauvaise  intrigue  du 
«  cabinet  anglais.  S'il  en  était  autrement,  j'en  serais 
«  fâché  pour  son  honneur  et  pour  son  existence  ;  l'un 
«  serait  perdu,  et  l'autre  serait  affreuse  et  vouée  au 
«  mépris.  Vous  serez  à  même,  monsieur  le  vicomte, 
«  de  savoir  si  toute  cette  vilaine  histoire  a  quelque 
«  fondement;  dansée  cas-là,  veuillez  jusqu'à  mon  ar- 
«  rivée  n'en  faire  aucun  usage,  et  surtout  ne  rien 

1.  Il  veaait  d'être  nommé  ambassadeur  de  Russie  à  Madrid. 


MEMOIRES   d'outre-tombe  511 

«  m'écrire  qui  puisse  y  avoir  rapport  Vous  savez  que 
«  si  aucune  affaire  ne  s'y  oppose,  je  ne  resterai  plus 
«  ici  assez  longtemps  pour  recevoir  réponse  aux  let- 
«  très  que  je  vous  adresse  aujourd'hui. 

«  M.  d'Oubril  part  aujourd'hui  ;  il  sera  probable- 
ce  ment  à  Paris  à  peu  près  en  même  temps  que  ma 
«  lettre.  Ses  instructions  lui  prescrivent  de  travailler 
«  à  réparer  tout  le  mal  qu'a  fait  à  Madrid  la  conduite 
«  imprudente  de  M.  Boulgary,  de  se  faire  le  concilia- 
«  teur  et  le  modérateur  de  toutes  les  opinions  ;  d'en- 
«  gager  en  même  temps  le  roi  d'Espagne  à  résister 
«  fortement  à  tous  les  conseils,  à  toutes  les  insinua- 
«  tions  dont  le  but  serait  de  le  porter  à  transiger  sur 
«  quelques-uns  de  ses  droits.  La  lettre  du  comte  de 
«  Nesselrode  au  comte  dOffalia,  qui  vous  sera  pro- 
«  bableraent  communiquée,  indique  assez  que  c'est  là 
«  surtout  la  crainte  de  l'empereur,  et,  dans  la  conver- 
«  sation  que  j'ai  eue  avec  M.  d'Oubril,  j'ai  reconnu 
«  mot  à  mot  ce  qui  m'avait  été  dit  à  moi-même 
«  lorsque  j'ai  eu  l'honneur  d'avoir  un  entretien  avec 
«  Sa  Majesté. 

«  J'ai  déjà  eu  l'occasion  de  vous  parler  de  M.  d'Ou- 
«  bril,  vous  allez  vous-même  pouvoir  le  juger.  Je  crois, 
«  monsieur  le  vicomte,  que  vous  trouverez  qu'il  n'est 
«  pas  à  la  hauteur  du  rôle  que  l'on  pouvait  supposer 
«  à  la  Russie  l'intention  de  vouloir  faire  jouer  à  son 
«  ministre  en  Espagne;  la  fierté  castillane  ne  sera 
«  peut-être  pas  flattée  non  plus  de  ne  trouver  aucun  ti- 
«  tre  devant  le  nom  de  ce  nouvel  envoyé;  mais  je  crois 
«  que  pour  nous  il  vaut  beaucoup  mieux  avoir  affaire 
«  avec  un  homme  de  ce  caractère  qu'avec  aucun  de 
«  ceux  dont  il  avait  été  question  pour  ce  poste  délicat. 


512  HÉMOIRES    d'outre-tombe 

«  M.  d'Alopeus'  (celui  qui  est  à  Berlin)  l'avait  forte- 
«  ment  sollicité;  je  crois  que  nous  avons  toute  espèce 
«  de  raisons  de  nous  féliciter  qu'il  ne  l'ait  pas  obtenu. 
«  M.  d'Oubril  n'exercera  d'ailleurs,  je  crois,  aucune 
«  influence  personnelle  à  Madrid  ;  il  est  à  craindre 
«  seulement  que  le  sieur  Ugarte  s'empare  de  lui;  je 
«  crois  être  sûr,  cependant,  qu'on  l'a  prémuni  d'avance 
«  contre  les  séductions  de  cet  intrigant;  il  sera  né- 
«  cessaire  que  Pozzo  lui  donne  à  ce  sujet  une  bonne 
«  direction. 

«  M.  d'Oubril  retrouvera  à  Madrid  un  de  ses  collè- 
«  gués,  sir  Ev.  A'Court^,  qui  a  de  lui  la  plus  mince 
«  opinion  possible,  et  dont  le  premier  soin  serasùre- 
«  ment  de  déconsidérer  et  de  ridiculiser  le  nouvel 
«  arrivé,  comme  il  l'a  fait  en  Italie.  Sous  ce  rapport, 
«  M.  deTalaru^  pourra  être  fort  utile  à  M.  d'Oubril;  il 
«  deviendra  en  quelque  sorte  son  appui  et  son  soutien. 
*  Cette  combinaison  me  paraît  à  la  fois  convenable  à 
«  notre  dignité,  utile  à  nos  intérêts  et  conforme  à 
«  l'opinion  que  nous  devons  laisser  prendre  de  la  na- 
«  ture  de  nos  rapports  avec  la  Russie. 

«  Il  me  reste,  monsieur  le  vicomte,  à  vous  parler 
«  du  Wiirtemberg.  Je  n"ai  point  laissé  ignorer  à  M.  de 
«  Nesselrode  ni  à  l'empereur  lui-même  tout  le  prix 
«  et  l'intérêt  que  le  gouvernement  du  roi  mettait  à 
«  voir  finir  le  différend  qui  existe  entre  la  cour  de 

l..  Le  comte  David  d'Alopeus,  ministre  plénipotentiaire  de 
Russie  à  la  cour  de  Berlin.  Voyez  sur  lui,  au  tome  IV  de?  Mé- 
moires, la  note  de  la  page  187. 

'i.  Ambassadeur  d'Angleterre  à  Madrid. 

3.  Louis-Justin-Marie,  marquis  de  Talaru,  ambassadeur  de 
France  à  Madrid.  —  Voir  sur  lui,  au  tome  II  des  Mémoires,  la 
note  2  de  la  page  300. 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  513 

«  Pétersbourg  et  celle  de  Stuttgard,  et  dans  lequel 
«  toutes  les  puissances  de  l'Europe  ont  pris  parti 
«  contre  le  roi  de  Wurtemberg*.  J'ai  eu  occasion  de 
«  vous  mander  déjà,  M.  le  vicomte,  que  mes  premiers 
«  efforts  pour  faire  finir  cet  état  de  choses  avaient 
«  été  sans  succès;  j'ai  acquis  la  certitude  depuis  qu'en 
«  voulant  nous  mêler  plus  directement  de  cette  affaire, 
«  nous  achèverions  de  la  gâter  et  peut-être  de  la  ren 
«  dre  inarrangeable.  Le  roi  de  "Wurtemberg  a  beau- 
«  coup  de  torts  à  se  reprocher  vis-à-vis  de  l'empereur, 
«  sa  conduite,  son  langage,  ses  correspondances,  celles 
«  de  ses  ministres,  ont  été  constamment  inconsidé- 
«  rées  et  offensantes  pour  celui  qu'il  avait  tant  d'in^ 
«  térêt  de  ménager.  Les  représentations  les  plus 
«  douces  ont  été  sans  effet;  le  roi  avait  adopté  un 
«  rôle,  il  voulait  le  soutenir;  il  avait  près  de  lui  de 
«  fort  mauvaises  têtes,  des  serviteurs  perfides;  il  n'a 
«  fait  que  des  imprudences,  et  a  fini  par  froisser  d'une 
«  manière  si  forte  l'amour-propre  et  les  sentiments 
«  de  l'empereur  qu'il  en  est  résulté  cette  espèce  de 
«  rupture.  Ici, les  personnes  chargées  des  intérêts  du 
«  roi  de  Wiirtemberg  se  sont  conduites  avec  mala- 
«  dresse  ;  elles  ont  voulu  mettre  de  la  roideur  et  de  la 
«  dignité  quand  il  aurait  fallu  agir  avec  franchise  et 

1.  Guillaume  1"^,  né  le  27  septembre  1781,  roi  de  Wurtem- 
berg depuis  le  30  octobre  1816,  Marié  en  1808  avec  la  princesse 
Caroline-Auguste  de  Bavière  et  divorcé  d'avec  elle  en  1814,  il 
avait  épousé,  le  24  janvier  1816,  la  sœur  de  l'empereur  Alexan- 
dre, Catherina-Paulowna,  veuve,  en  premières  noces,  le  27  dé- 
cembre 1812,  du  prince  Pierre-Fré  léric-Georges  de  Holstein- 
Oldenbourg.  La  princesse  Catherina-Paulowna  étant  morte  en 
1819,  Guillaume  I»""  épousa  en  troisièmes  noces,  en  i820,  sa  cou- 
sine Pauline,  fille  du  prince  Louis  de  Wurtemberg,  de  laquelle 
il  eut  Charles  I»',  depuis  roi  de  Wurtemberg. 

VI.  33 


514  MÉMOIRES  D  OUTRE-TOMBE 

«  bonne  foi.  L'empereur  s'est  aperçu  qu'on  voulait  le 
«  braver,  et  ce  qu'il  eût  été  facile  d'arranger  dans  le 
«  commencement  avec  de  la  prudence,  est  devenu 
«  maintenant  une  assez  grande  affaire  ;  elle  est  en- 
«  tièrement  personnelle  entre  les  deux  souverains, 
«  ce  qui  rend  toute  espèce  d'intervention  ou  de  mé- 
«  diation  étrangère  impossible:  celle  de  M.  G.  de  Ca- 
«  raman*  ne  peut  donc  être  proposée. 

«  Il  est  nécessaire,  il  est  indispensable  que  le  roi 
«  de  Wurtemberg  fasse  une  démarche,  mais  qu'il  la 
«  fasse  avec  franchise  et  cordialité  ;  c'est  moins  le 
«  souverain  que  le  parent  qui  se  trouve  offensé,  la 
«  réparation  n'en  est  que  plus  facile.  C'est  malheureu- 
s  sèment  ce  que  ni  le  roi  ni  ses  ayants  cause  à  Péters- 
«  bourg  n'ont  voulu  jusqu'à  présent  ni  comprendre 
«  ni  conseiller.  M.  de  Beroldingen*  a  fait,  avec  les 
«  meilleures  intentions  du  monde,  beaucoup  de  fautes, 
«  mais  elles  ne  sont  pas  irréparables,  et  j'espère  que 
«  nous  sommes  au  moment  de  terminer  cette  désa- 
«  gréable  afiFaire.  Me  prévalant  de  l'intérêt  que  nous 
«  avons  témoigné  au  Wurtemberg  dans  cette  cir- 
«  constance,  j'ai  eu  avec  le  comte  de  Beroldingen 
«  une  explication  très  franche  dans  laquelle  je  ne  lui 
«  ai  point  laissé  ignorer  que  le  seul  moyen  de  réta- 

i.  Le  coint«  Georges  de  Caraman,  envoyé  extraordinaire  cÉ 
ministre  plénipotentiaire  de  France  à  Stuttgard. 

2.  Beroldingen  (Joseph-Ignace,  comte  de),  né  dans  le  Wur- 
temberg en  1780.  Après  avoir  servi  dans  les  rangs  français  jus- 
qu'en 1813,  avec  le  grade  de  général,  il  fut  nommé,  en  1814, 
imbassadeur  à  Londres.  En  1823,  il  fut  appelé  par  le  roi  Guil- 
laume pr  au  poste  de  ministre  des  Affaires  étrangères,  qu'il  dé- 
fait conserver  pendant  vingt-cinq  ans.  Il  ne  quitta  le  poavoir 
qu'en  184S. 


MÉMOIRES   D'OUTRE-TOMBE  815 

'91  blir  les  relations  amicales  entre  les  deux  cours  était 
■*  entre  les  mains  du  roi,  et  que  tant  que  la  démar- 
«  che  que  l'empereur  attendait  ne  serait  pas  franche- 
«  ment  faite,  il  était  inutile  d'espérer  un  raccommo- 
«  dément.  Le  comte  de  Beroldingen  a  paru  apprendre 
«  quelque  chose  de  nouveau  ;  nous  nous  sommes  bien 
«  expliqués,  et  j'ai  eu  sa  promesse  que  la  première 
«  chose  dont  il  s'occuperait  en  arrivant  à  Stuttgard 
-«  serait  d'obtenir  du  roi  la  lettre  qui  seule  peut  tout 
«  arranger.  Depuis  son  départ,  j'ai  eu  avec  M.  Fleisch- 
«  mann,  resté  chargé  d'affaires,  de  fréquents  entre- 
«  tiens  :  c'est  un  homme  d'un  excellent  esprit,  beau- 
«  coup  plus  calme  et  plus  entendu  que  M.  de  Berol- 
«  dingen;  il  s'est  laissé  diriger  par  nos  conseils  et 
«  c'est  après  m'être  consulté  avec  le  comte  de  Nessel- 
«  rode  quejel'ai  conseillé  non  seulement  d'écrire  avec 
«  toute  espèce  de  franchise  au  roi,  mais  même  de  lui 
«  envoyer  le  modèle  d'une  lettre  qui  n'aurait  rien  que 
«  de  très  convenable  pour  la  dignité  du  souverain,  et 
-K  qui  mettra  fin  à  toute  cette  mésintelligence. 

«  Le  prince  de  Hohenlohe,  envoyé  ici  par  le  roi  de 
«  Wurtemberg  pour  complimenter  sur  le  mariage  du 
«  grand-duc  Michel^  était  un  choix  heureux.  Allié  de 
«  la  famille,  personnellement  connu  et  fort  estimé  de 
«  l'empereur  et  de  l'impératrice,  le  prince  de  Hohen- 
«  lohe  était  sans  contredit  l'homme  le  plus  propre  à 
«  bien  remplir  une  négociation  du  genre  de  celle  qui 
«  paraissait  lui  être  confiée.  Malheureusement  il  n'était 

1.  Michaêl-Paulowitch,  né  le  8  février  1798,  frère  de  l'empe- 
reur Alexandre.  Il  avait  épousé  le  19  février  1824,  la  princesse 
Frédéricque  Charlotte-Marie  de  Wurtemberg.  Voir  au  tome  V, 
ia  note  1  de  la  page  193. 


516  MÉMOIRES    D'OUTRE-TOMBE 

«  porteur  que  d'une  simple  lettre  d'étiquette,  et  cette 
«  démarche  faussement  calculée  est  devenue  un  grief 
«  de  plus.  Aussi  le  prince  de  Hohenlohe,  malgré  l'es- 
«  time  particulière  que  l'on  a  pour  lui,  a-t-il  eu  beau- 
«  coup  de  désagréments  pendant  son  séjour;  on  lui 
«  en  préparait  de  plusgrands  encore:  je  suis  parvenu 
«  à  les  lui  éviter  et  à  lui  faire  obtenir  une  audience 
«  de  congé.  L'empereur  l'a  traité  avec  tant  de  bonté, 
€  lui  a  parlé  avec  tant  d'effusion  et  tant  de  sentiment 
«  de  la  conduite  du  roi  que  le  prince  est  sorti  pénétré 
«  de  reconnaissance.  Il  part  demain  pour  Stuttgard, 
€  décidé  à  unir  ses  efforts  à  ceux  que  vient  de  faire 
«  M.  Fleischmann  pour  obtenir  du  roi  la  démarche 
«  très  simple  qui  doit  satisfaire  l'empereur.  Toutper- 
«  met  donc  d'espérer  que  l'arrivée  de  M.  de  Berol- 
«  dingen  et  son  entrée  au  ministère  seront  signalées 
«  parla  fin  de  cette  affaire  dans  laquelle  vous  voyez, 
«  monsieur  le  vicomte,  que  j'ai  rempli,  autant  que  la 
«  prudence  me  le  permettait,  le  rôle  de  médiateur, 

«  Il  est  probable  que  si  le  roi  se  prête  à  ce  que  l'on 
«  a  le  droit  d'attendre  de  lui,  le  même  prince  de  Ho- 
«  henlohe  viendra  ici  remplir  les  fonctions  de  ministre 
«  plénipotentiaire;  1  empereur  lui  en  a  exprimé  le 
«  désir  ;  il  sera  dans  ce  cas  parfaitement  accueilli. 
«  Quant  à  nous,  monsieur  le  vicomte,  je  ne  vous 
«  cache  pas  que  l'empereur  attache  beaucoup  de  prix 
I  à  ce  que  le  retour  de  M.  de  Caraman  à  Stuttgard 
m  soit  différé  jusqu'à  ce  que  cette  affaire  soit  termi- 
«  née.  J'ai  pris  avec  le  comte  de  Nesselrode  l'engage- 
^  ment  de  vous  faire  connaître  le  désir  de  Sa  Majesté, 

mais  je  ne  lui  ai  point  laissé  ignorer  qu'étant  en- 
«  tièrement  étrangers  à  cette  querelle,  nous  ne  pou- 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  517 

«  vions  pas  y  prendre  le  même  intérêt,  ni  adopter 
«  exactement  les  mêmes  mesures  que  ceux  qu'elle 
«  regarde  personnellement;  que,  malgré  tout  notre 
«  I  mpressement  à  nous  prêter  toujours  à  ce  qui  peut 
"  être  agréable  à  l'empereur,  le  retour  de  notre  mi- 
«  nistre  à  Stuttgard  devait  nécessairement  rester  su- 
«  bordonné  à  ce  que  pouvaient  exiger  de  nous  nos 
«  intérêts  directs.  Voilà  où  en  est  l'affaire.  Si  vous 
«  pouvez  prolonger  de  deux  mois  le  congé  de  M.  de 
«  Garaman,  ce  sera  pour  le  mieux;  dans  le  cas  con- 
«  traire,  je  prends  sur  moi  de  faire  trouver  bonnes 
«  les  raisons  qui  vous  auront  mis  dans  l'obligation 
«  de  le  renvoyer  plus  tôt  à  son  poste. 

«  Je  commence  à  croire  que  je  suivrai  votre  conseil 
«  et  que  je  ne  profiterai  point  de  la  frégate  :  j'irai 
«  alors  faire  une  cure  à  Carlsbad.  Je  serai  à  Paris 
«  dans  les  premiers  jours  d'août,  et  de  retour  à  mon 
*  poste  dans  le  mois  de  septembre.  Mon  projet,  si 
«  rien  ne  s'y  oppose,  est  de  partir  au  plus  tard  d'au- 
«  jourd'hui  en  un  mois. 

«  Adieu,  monsieur  le  vicomte  :  je  suis  heureux 
«  de  l'idée  que  je  pourrai  passer  quelques  instants 
«  avec  vous  ;  j'aurai,  malgré  la  longueur  de  mes  lettres, 
«  bien  des  choses  encore  à  vous  dire,  et  j'ai  la  préten- 
«  lion  de  croire  que  mon  voyage  à  Paris  peut  avoir 
«  de  très  heureux  résultats  pour  le  service  du  roi  et 
«  de  nos  intérêts.  Dans  tous  les  cas,  je  serai  heureux 
«  de  vous  renouveler  de  vive  voix  l'assurance  d'un 
«  attachement  depuis  longtemps  fondé  sur  la  plus 
«  profonde  estime,  et  que  la  confiance  et  la  recon- 
«  naissance  ont  achevé  de  rendre  indestructible. 

«  La  Ferronnays.  » 


518  MEMOIRES    d'outre-tombe 

«  P.  S.  L'ambassadeur  d'Angleterre  sort  à  Tins- 
«  tant  de  chez  moi;  il  vient  de  recevoir  son  courrier. 
«  Il  est  chargé  de  répéter  au  comte  de  Nesselrode  à 
M  peu  près  tout  ce  que  M.  de  Leiden  a  déjà  mandé  de 
«  Topinion  de  M.  Canning  sur  le  mémoire  russe.  Sir 
»  Charles  Bagot  est  autorisé  à  prendre  part  aux  con- 
«  férences,  si  toutefois  il  n'est  pas  jugé  prudent  d'en 
«  retarder  l'ouverture  jusqu'à  l'époque  du  retour  de 
«  l'ambassadeur  de  Russie  à  Conslantinople.  On  an- 
«  nonce  à  sir  Charles  l'envoi  très  prochain  d'instruc- 
«  tions  pour  discuter  les  dilTérentes  parties  du  mé- 
i<  moire  ;  mais  dans  aucun  cas  il  n'est  autorisé  à  rien 
«  conclure,  et  doit  tout  prendre  ad  référendum.  L'opi- 
«  nion  de  M.  Canning  est  que  la  connaissance  de  ces 
«  conférences  devant  nécessairement  produire  une 
«  grande  sensation  et  beaucoup  d'irritation  à  Cons- 
«  tantinople,  il  était  à  désirer  qu'elles  fussent  ajour- 
«  nées;  il  ajoute,  dans  la  dépêche  que  l'ambassadeur 
«  doit  communiquer  au  comte  de  Nesselrode,  que 
«  celte  opinion  est  entièrement  partagée  par  le  cabi- 
«  net  français  et  cite  à  cette  occasion  une  conversa- 
«  tion  que  vous  devez  avoir  eue  avec  sir  Charles 
«  Stuart*  le  15  avril,  c'est-à-dire  deux  jours  avant  l'ex- 
«  pédition  de  Maconet.  Comme  vous  ne  me  parlez  pas 
«  de  cette  conversation  et  que  vous  me  renouvelez  au 
«  contraire  l'ordre  d'assister  aux  conférences,  si  elles 
«  ont  lieu,  et  d'accéder  à  tout  ce  qui  sera  proposé  sur 
«  les  bases  indiquées  dans  le  mémoire,  je  dois  croire 
tt  qu'il  y  a  dans  la  dépêche  de  M.  Canning  ou  de  sir 
«  Charles  Stuart  une  erreur  (volontaire  peut-être). 

1.   Ambassadeur    d'Angleterre  à    Paris.   —   Sur    sir    Charles 
Stuart,  voir  au  tome  V  des  Mémoires  la  note  2  de  la  page  354. 


MÉMOIRES    D'OUTRE-TÛMBK  51 1> 

«  J'ai  répondu  à  l'ambassadeur  que  je  ne  verrais  au- 
«  cun  inconvénient  à  ce  que  les  conférences  fussent 
«  ajournées;  mais  que  je  n'étais  point  en  mesure  de 
«  faire  à  cet  égard  aucune  réflexion  au  gouvernement 
«  russe,  et  que  les  instructions  de  Votre  Excellence  se 
«  bornaient  à  m'autoriser  à  prendre  part  aux  confé- 
«  rences  lorsqu'elles  s'ouvriront.  M.  Canning  se  plaint 
«  aussi  de  n'avoir  point  encore  reçu  (25  avril)  les 
«  observations  annoncées  depuis  longtemps  par  le 
*i  cabinet  autrichien.  Je  suis  plus  que  jamais  con- 
«  firme  dans  l'opinion  que  ces  conférences  n'auront 
«  dans  ce  moment  aucune  espèce  de  résultat;  je  se- 
«  rai  plus  à  même  dans  quelques  jours  de  vous  don- 
«  ner  à  cet  égard  des  éclaircissements  plus  précis. 

«  Vous  m'avez  mandé  que  le  roi  donnait  son  con- 
«  sentement  au  mariage  de  mademoiselle  de  Modène. 
«  Je  ne  vous  cacne  nas  aue  le  père  est  au  désespoir 
«  de  ne  pas  avoir  reçu  dans  cette  circonstance  une 
«  preuve  plus  positive  et  plus  directe  de  l'intérêt  du 
«  roi  qui  fut  le  protecteur  de  sa  jeunesse.  Son  imagi- 
«  nation  est  singulièrement  frappée  de  l'idée  d'avoir 
«  encouru  la  disgrâce  de  Sa  Majesté.  Le  comte  de  Mo- 
«  dène'est  un  homme  animé  des  meilleurs  sentiments 
«  et  des  meilleurs  principes;  il  jouit  ici  d'une  con- 
sidération qui  dédommage  de  voir  un  Français  de 
• 

1.  Le  comte,  de  Modène  était  de  famille  française.  Son  père, 
après  avoir  été  ministre  plénipotentiaire  de  France  en  Suède, 
était  devenu,  en  1771,  gentilhomme  d'honneur  du  comte  de  Pro- 
vence, puis  gouverneur  du  palais  du  Luxembourg.  Il  avait  émi- 
gré avec  le  prince  et  était  resté  près  de  lui  jusqu'à  sa  mort  en 
1799.  Le  comte  de  Modène,  dont  parle  ici  M.  de  La  Ferron- 
nays,  avait  donc  passé  sa  jeunesse  à  la  cour  du  comte  de  PrOf 
Tence,  le  futur  Louis  XVIII. 


520  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

«  son  rang  employé  dans  une  cour  étrangère.  Ce  se- 
«  rait  de  votre  part,  monsieur  le  vicomte,  un  acte  de 
«  véritable  bienfaisance  d'obtenir  que  le  roi  eût  la 
«  bonté  d'écrire  un  mot  à  M.  de  Modène,  ou  que  vous 
«  eussiez  la  complaisance  de  lui  écrire  vous-même  de 
«  )a  part  de  Sa  Majesté.  » 


GÉNÉALOGIE  DE  MA  FAMILLE. 


En  écrivant  les  différentes  parties  de  ces  Mémoires, 
je  n'ai  point  dit  le  travail  intérieur  qu'ils  m'ont  coûté. 
Il  était  naturel  qu'en  m'occupant  des  hommes  et  des 
lieux,  je  voulusse  connaître  ce  qu'étaient  ces  lieux  et 
ces  hommes.  La  passion  de  l'histoire  m'a  dominé 
toute  ma  vie.  J'ai  souvent  entretenu  des  correspon- 
dances sur  des  faits  qui  n'intéressent  personne:  je  me 
plais,  par  exemple,  à  savoir  comment  s'appelle  un 
champ  que  j'ai  vu  sur  le  bord  d'un  chemin,  qui  pos- 
sédait jadis  ce  champ,  comment  il  est  parvenu  au 
propriétaire  actuel  ;  je  m'attache  de  môme  à  décou- 
vrir ce  que  sont  devenus  des  cadets  disparus  vers 
telle  ou  telle  époque.  C'est  ainsi  qu'ayant  à  parler  de 
ma  famille,  je  me  suis  livré  à  mes  investigations  favo- 
rites, sans  autre  intérêt  que  mon  plaisir  d'annaliste 
indifférent  d'ailleurs  à  tous  les  autres  intérêts  qu'on 
peut  attacher  à  un  nom:  j'ai  pensé  mourir  d'aise 
quand  j'ai  découvert  que  j'avais  des  alliances  avec  un 
prêtre  de  paroisse  nommé  Courte-Blanchardière  de  la 
Boucatelière-Foiret,  qui  demeurait  dans  un  clocher. 

J'avais  donc  réuni  sur  ma  famille  ce  que  j'en  avais 
pu  apprendre;  mais  mon  texte  bourré  de  ma  science 
devenait  long:  l'ennui  que  j'aime  à  trouver  au  fond 
de  l'histoire  n'est  pas  du  goût  de  chacun;  c'est  pour- 


522  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

tant  de  la  succession  des  terrains  arides  et  féconds 
que  se  compose  un  pays. 

Arrêté  par  mille  difficultés,  je  résolus  à  ne  men- 
tionner dans  mes  Mémoires  que  ce  qu'il  fallait  pour 
faire  connaître  les  idées  de  mon  père  et  l'influence 
qu'elles  eurent  sur  ma  première  éducation.  Une  chose 
me  décidait  encore  à  la  suppression  de  ces  errements 
de  famille:  je  possédais  le  mémorial  des  titres  e»- 
voyés  à  Malte  en  1789  pour  mon  agrégation  à  l'ordre; 
mais  je  n'avais  pas  le  travail  des  Chérinsur  ces  titres; 
bien  que  ma  présentation  à  Louis  XVI  fit  preuve  de 
ce  travail,  encore  me  manquait-il,  et  par  conséquent 
la  base  de  l'édifice.  Les  deux  Ghérin,  Bernard  »  et  son 
fils  Louis-Nicolas,  étaient  morts;  le  dernier  ayant 
embrassé  la  révolution,  était  devenu  chef  d'état-major 
de  l'armée  du  Danube.  On  connaît  la  sévérité  du  père 
et  du  fils  :  le  premier  se  plaignait  des  généalogistes 
chambrelants  (ouvriers  qui  travaillent  en  chambre), 
gens  sans  études,  qui,  pour  de  l'argent,  bercent  les  par- 
ticuliers d'idées  chimériques  de  noblesse  et  de  gran 
deurs. 

Les  archives  des  Ghérin  avaient  été  dispersées  quand 
le  passé  ne  compta  plus;  mais  peu  à  peu  les  cartons 
cachés  ou  dérobés  furent  rapportés  à  notre  vaste  dé- 
pôt littéraire:  ils  y  continuent  aujourd'hui  une  série 
précieuse  de  manuscrits. 

Le  carton  dans  lequel  il  est  question  ae  ma  famille 
est  du  nombre  de  ceux  qui  n'ont  pas  été  perdus. 
M.  Charles  Lenormant,  conservateur  à  la  Bibliothèque 
du  roi,  sachant  que  je  faisais  des  recherches,  et  pen- 

1.  Sur  Bernard  Ghérin^  voir  au  tome  I  des  Mémoireêy  la  nou» 
2  de  la  page  5. 


MEMOIRES    d'outre-tombe  525 

sant  qu'une  communication  pouvait  m'être  utile,  a 
bien  voulu  me  faire  part  du  dossier  Chateaubriand. 
La  pièce  généalogique  dont  il  m'a  été  permis  de  prendre 
copie  est  évidemment  une  minute  composée  d'abord 
par  le  premier  Chérin,  lorsqu'il  fut  chargé  en  1782 
d'examiner  les  titres  de  ma  sœur  Lucile  pour  son  ad- 
mission au  chapitre  de  l'Argentière;  puis  cette  minute 
a  été  continuée  par  le  second  Chérin  pour  mon  frère* 
et  enfin  pour  la  rédaction  du  Mémorial  des  acte 
authentiques,  quand  je  fus  admis  dans  l'ordre  de 
Malte. 

Muni  de  ces  documents,  je  ne  puis  plus  reculer,  car 
ils  ne  m'appartiennent  pas  ;  c'est  la  propriété  de  mes 
neveux,  aînés  de  ma  famille  ;  je  n'ai  pas  le  droit,  pour 
abonder  dans  mon  opinion  particulière,  de  les  priver 
de  ce  qu'ils  considèrent  comme  des  épaves,  produit 
de  leur  naufrage. 

En  plaçant  ces  arides  reliques  dans  des  casiers,  je 
satisfais  à  ma  piété  envers  mon  père,  soit  que  ses 
convictions  aient  été  risibles  ou  raisonnables,  chimé- 
riques ou  fondées.  J'ai  fait  les  deux  parts  :  les  préjugés 
dans  la  note,  mon  indépendance  dans  le  texte. 

Une  fois  mon  parti  pris,  j'ai  cru  qu'il  était  juste  de 
joindre  au  travail  des  généalogistes  des  ordres  du  roi 
les  autres  documents  que  je  possédais  :  ces  documents 
ont  repris  leur  valeur,  mes  propres  recherches  vien- 
nent de  nécessité  grossir  ma  collection. 

Le  nom  que  je  porte  ayant  traversé  beaucoup  de 
siècles,  beaucoup  d'aventures  se  trouvent  attachées  à 
ce  nom:  je  les  mentionne  toutes,  afin  de  dissimuler 
autant  qu'il  m'a  été  possible  l'ennui  du  sujet.  Je  com- 
bats aussi  les  historiens  quand  le  point  en  litige  en 


524  MÉMOIRES  D'OUTRE-TOMBE 

vaut  la  peine  ;  je  montre  comment  ils  se  sont  trompés, 
ou  par  imagination,  ou  par  toute  autre  cause. 

J'ai  reporté  les  notes  A  et  B  tout  à  la  fin  et  hors  de 
mes  Mémoires.  Mais  si  ce  m'était  un  devoir  de  pro- 
duire la  généalogie  de  ma  famille,  personne  n'est 
obligé  de  la  lire  :  ce  hors-d'œuvre  peut  être  passé  sans 
le  moindre  inconvénient. 


Chateaubriand  ayant  déjà  donné,  au  tome  I  des  Mémoires, 
de  la  page  4  à  la  page  17,  un  résumé  très  complet  de  la  Généa- 
logie de  sa  famille,  on  a  cru  inutile  de  reproduire  ici  les  nom- 
breuses pièces  et  documents  qu'il  avait  réunis  à  ce  sujet,  et  qui, 
dans  les  éditions  précédentes,  où  il  sera  du  reste  facile  an  lec- 
teur d«  le»  retrouver,  n'occupent  pas  moins  de  122  page». 


APPENDICE 


I 

CHATEAUBRIAND   ET   L'hIRONDELLS^ 

L'hirondelle  était  l'oiseau  préféré  de  Chateaubriand.  Il 
»e  plaisait  à  regarder  ses  jeux,  à  la  suivre  dans  son  vol, 
et  il  trouvait  toujours,  pour  parler  d'elle,  des  paroles 
charmantes.  M.  de  Marcellus  nous  en  a  conservé  quel- 
ques-unes, qui  doivent  ici  trouver  place  : 

En  1822,  écrit-il  [Chateaubriand  et  son  temps,  page  460),  par 
nn  des  jours  les  moins  nébuleux  do  l'été  de  Londres,  M.  de 
Chateaubriand  me  proposa  de  l'accompagner  dans  sa  promenade 
favorite  aux  ombrages  les  moins  fréquentés  de  Kensington- 
Garden;  il  s'arrêta  longtemps  aux  bords  de  Serpentine-River, 
occupé  à  regarder  les  jeux  des  hirondelles  sur  la  surface  unie 
du  petit  lac;  puis,  se  trouvant  dans  une  veine  d'expansion  tou- 
jours fort  rare  chez  lui  :  «  Connaissez- tous,  me  dit-il,  la  physio- 
logie de  l'hirondelle,  s'il  faut  parler  comme  notre  siècle,  tracée 
par  la  main  de  Buffon?  » 

Or  il  advint  que,  dès  mon  enfance,  passée  à  la  campagne  au 
milieu  des  hirondelles,  j'avais  enregistré  dans  ma  mémoire  ce 
brillant  paragraphe,  et  j'en  répétai  les  principaux  traits... 

M.  de  Chateaubriand  écouta  ma  récitation  comme  l'écho  d'un 
souvenir  de  son  jeune  âge;  puis,  après  un  moment  de  silence  : 

1.  Ci-dessuc,  page  180 


526  MÉMOIRES    D  OUTRE-TOMBE 

«  Tont  cela,  c'est  du  style  affecté,  croyez-moi;  le  travail  d» 
l'esprit  s'y  montre  au  moins  autant  que  l'observation  de  la  na- 
ture. Que  sont  ces  «  agilités  souples,  suivant  la  trace  oblique  et 
«  tortueuse  des  insectes  voltigeants,  cette  fleiibilité  preste?...  » 
Ce  redoublement  d'épithètes  et  de  verbes  pittoresques  qui  se  re- 
brouillent, pour  dire  comme  Buffon?  J'aime  mieux  (et  en  cela, 
comme  en  bien  d'autres  choses,  je  prenis  pour  mon  patron 
Alceste  le  misanthrope),  oui,  j'aime  mieui  la  chanson  grecque 
toute  naïve  :  «  Voici  venir  l'hirondelle  qui  ramène  les  beaux 
«  jours;  blanche  sous  le  ventre,  noire  sur  le  dos.  Ouvrez,  ne 
a  dédaignez  pas  l'hirondelle.  » 

t  Au  reste,  continua-t-il,  ce  matin,  vers  l'aube,  rêvant  éveillé 
dans  mon  lit,  selon  ma  coutume,  je  me  suis  imaginé  entendre 
nne  hirondelle  gazouiller  sur  le  volet  de  ma  fenêtre;  c'était 
peut-être  un  de  ces  moineaux  noircis  de  fumée  qui  nichent  dans 
les  cheminées  de  Londres,  et  qui,  au  centre  de  la  civilisation 
anglaise,  perdent  leur  couleur,  comme  tant  d'autres  animaux  y 
laissent  leur  naturel  et  presque  leur  instinct.  Quoiqu'il  en  soit 
de  mes  illusions,  je  me  suis  mis,  de  rêve  en  rêve,  à  converser 
avec  l'hirondelle  travestie  en  moineau,  et  je  lui  ai  adressé  des 
paroles  que  je  suis  allé  écrire  dès  que  le  jour  plus  grand  m'a 
éclairé.  Les  voici.  Relisons-les  à  l'ombre,  au  milieu  des  bois; 
c'est  le  lieu  véritable  de  la  scène.  » 

Et  l'ambassadeur  me  tendit  un  papier  sillonné  tout  de  tra- 
Ters  par  les  grosses  lignes  de  son  écriture  si  familière  à  mes 
yeux,  si  lisible  même  dans  son  incorrection,  préférée  par 
Louis  XVIII  à  toute  autre,  et  que  je  déchitfrais  journellement 
•ur  les  brouillons  raturés  de  ses  dépêches.  Voici  ce  que  je 
lus  : 

■  Hélas!  ma  chère  hirondelle,  je  suis  un  pauvre  oiseau  mué, 
«t  mes  plumes  ne  reviendront  plus.  Je  ne  puis  donc  m'envoler 
avec  toi  :  trop  lourd  de  chagrins  et  d'années,  me  porter  te  se- 
rait impossible.  Et  puis,  où  irions-nous?  Le  printemps  et  les 
beaux  climats  ne  sont  plus  de  ma  saison.  A  toi  l'air  et  les 
amours;  à  moi  la  terre  et  l'isolement.  Tu  pars  :  que  la  rosée 
rafraîchisse  tes  ailes!  qu'une  vergue  hospitalière  se  présente  à 
ton  vol  fatigué,  lorsque  tu  traverseras  la  mer  d'ionie  !  qu'un 
octobre  serein  te  sauve  du  naufrage.  Salue  pour  moi  les  oliviers 
d'Athènes  et  les  palmiers  de  Rosette.  Si  je  ne  suis  plus  quand 
les  fleurs  te  ramèneront,  je  t'invite  à  mon  banquet  funèbre. 
Viens  au  soleil  couchant  happer  des  moucherons  sur  l'herbe 
ie  ma  tombe.  Comme  toi  j'ai  aimé  la  liberté  et  j'ai  vécu  de 
peu.  » 

Je  battis  des  mains  à  cette  inspiration  antique,  aussi  élégante 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  527 

«t  primitive  qu'une  idylle  de  Théocrite,  aussi  gracieuse  et  plus 
mélancolique  qu'une  ode  d'Anacréon,  harmonieuse  autant  que 
les  vers  de  Racine  et  de  La  Fontaine;  et,  comme  à  la  fin  de 
mon  enthousiasme  je  m'étais  mis  à  sourire  :  «  Qu'est-ce  donc?  » 
me  dit  le  poète  alarmé,  «  quelque  négligence?  —  Oh!  non,  » 
répliquai-je;  mais  c'est  ce  «  je  vis  de  peu  »  qui  m'embarrasse 
et  sur  lequel  pourtant  la  phrase  tombe  avec  tant  de  naïveté  e' 
d'effet. —  Eh  bien?  »  reprit  M.  de  Chateaubriand  avec  vivacité 
—  «  Avez-vous  donc  oublié  si  vite  que  le  duc  d'York,  héritiei 
présomptif  de  la  couronne,  dîne  chez  vous  ce  soir,  et  que  nous 
avons  hier  dressé  ensemble,  sous  la  dictée  de  notre  célèbre 
Montmirel,  l'édifice  du  plus  splendide  festin  qui  ait  jamais  em- 
baumé les  cuisines  et  honoré  les  annales  de  la  diplomatie  ?  — 
Ah  I  c'est  vrai,  »  me  répondit-il  ;  «  je  n'y  songeais  pas  ce 
matin.  » 

Cette  charmante  invocation  à  l'hirondelle,  dit  en  terminant 
M.  de  Marcellus,  ne  devait  pas  s'envoler  avec  le  songe  qui 
l'avait  fait  naître,  et  je  l'ai  retrouvée  dans  les  Mémoires  d'Outre- 
Tombe,  autrement  encadrée  sans  doute,  mais  toujours  amenée 
par  les  réminiscences  de  la  chanson  grecque,  qui  réveillait  chef 
M.  de  Chateaubriand  de  si  doux  souvenirs. 


II 

LE  MARIAGE  MORGANATIQUE  DE  LA  DUCHESSE  DE  BERRT* 

Le  comte  de  la  Ferronnays,  au  cours  de  ses  entretiens 
avec  le  roi  Charles  X  au  château  de  Hradschiu,  avait  été 
amené  à  lui  dire  : 

Si  Madame  ne  s'est  pas  rendue  encore  à  la  volonté  de  Sa 
Majesté,  si  elle  s'est  jusqu'ici  refusée  à  fournir  la  preuve  qu'on 
lui  demande,  c'est  que  ses  conseils  de  Paris,  M.  Hennequin 
entre  autres,  l'ont  effrayée  sur  les  conséquences  que  pourrait 
avoir  pour  elle  la  publicité  que  l'on  voudrait  peut-être  donner  à 
son  mariage.  On  lui  a  dit  que  Votre  Majesté  ne  serait  satisfaite 
que  lorsqu'elle  aurait  entre  ses  mains  l'acte  original.  Or,  Ma- 
dame, je  le  crains,  ne  se  dessaisira  jamais  de  cette  pièce.  Mais 
s'il  existait  un  autre  moyen  d'acquérir  la  certitude  que  veul 

1.  Ci-dessus,  p.  SOU 


528  MÉMOIRES  D  OUTRE-TOMBE 

avoir  Votre  Majesté,  si  un  homme,  honoré  de  toute  la  confiacca 
du  roi,  comme  M,  de  Montbel,  par  exemple,  pouvait,  sur  sa  pa- 
role d'honneur,  garantir  à  Votre  Majesté  l'existence  et  la  par- 
faite régularité  de  l'acte  de  mariage,  le  roi  se  déclarerait-il  sa- 
tisfait? 

Depuis  l'émigration,  Charles  X  avait  l'habitude  de  tu- 
toyer M.  de  La  Ferronnays.  II  répondit  vivement  :  «  Oui, 
«  certainement,  je  ne  demande  qu'à  être  convaincu.  » 

Il  fut  alors  convenu  que  M.  de  la  Ferronnays  et  M.  de 
Montbel  se  rendraient  à  Florence  auprès  de  la  duchesse 
de  Berry.  Le  comte  de  la  Ferronnays  continue  ainsi  son 
récit  en  ces  termes  • 

Je  trouvai,  en  revenant  à  Prague,  la  voiture  de  M.  de  Montbel 
attelée  devant  ma  porte.  Il  attendait  mon  retour  pour  se  mettre 
en  route  pour  Florence,  où  nous  devions  rejoindre  la  duchesse. 
Il  comptait  passer  par  Vienne,  où  il  avait  à  se  munir  de  cer- 
tains papiers  qu'il  jugeait  utiles.  Moi,  je  comptais  me  rendre 
directement  en  Toscane.  Cependant,  quelque  diligence  que  j'aie 
pu  faire,  je  n'y  arrivai  que  vingt-quatre  heures  après  lui. 

Je  me  présentai  immédiatement  à  son  hôtel,  il  était  six  heure» 
du  matin.  Bientôt,  Montbel  me  rejoignit  dans  un  petit  salon 
attenant  à  sa  chambre  à  coucher. 

«  Nous  avons  fait  un  voyage  inutile,  me  dit-il  aussitôt;  je  re- 
grette bien  de  l'avoir  entrepris.  J'ai  vu  la  duchesse  de  Berry 
hier,  une  heure  après  mon  arrivée.  Je  l'ai  trouvée  plus  montée 
plus  irritée  que  jamais  contre  le  roi.  Elle  est  fermement  décidée 
à  ne  céder  en  rien  et  à  risquer  toutes  les  conséquences  d'un 
éclat  en  arrivant  à  Prague,  en  dépit  des  mesures  prises  pour 
lui  en  fermer  la  route.  Tous  mes  raisonnements,  toutes  mes 
supplications  ont  été  inutiles.  Elle  a  fini  par  s'emporter  contre 
ce  qu'elle  appelait  la  partialité  de  ma  conduite.  Je  ne  puis  plus 
rien.  Quant  à  vous,  elle  vous  attend  avec  impatience.  Elle  se 
persuade  que  la  lettre  que  vous  lui  apportez  de  l'empereur  lui 
donnera  la  liberté  de  continuer  son  voyage.  Cette  lettre,  si  diffé- 
rente de  ce  qu'elle  espère,  va  redoubler  son  irritation.  Vous 
allez  avoir  une  scène  pénible,  et  il  me  paraît  impossible  que  vous 
parveniez  à  lui  faire  entendre  raison.  » 

Comme  la  duchesse  de  Berry  ne  devait  recevoir  M.  de  La 
Ferronnays  qu'à  onze  heures,  celui-ci  se  rendit,  en  quittant 
M.  de  Montbel, chez  le  comte  de  Saint-Priest.  M.  de  Saint-Priest 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  529 

était  1«  conseil  le  plus  autorisé  de  la  princesse.  L'accueil  fut 
pairfait,  mais  enveloppé  cependant  de  toutes  les  réserves  imagi- 
nables. «  Au  fond,  la  question  demeure  la  même,  disait  M.  de 
Saint-Priest.  Si  affectueuse  que  soit  la  lettre  du  roi  apporté» 
par  M.  de  Montbel, elle  ne  change  rien  aux  exigences  premières, 
ni  aux  raisons,  par  conséquent,  qu'a  la  duchesse  de  les  re- 
pousser. Le  fait  seul,  concluait  M.  de  Saint-Priest,  de  la  déli- 
vrance de  son  acte  de  mariage  que  l'on  iemande  à  Madame, 
suffirait  à  la  déposséder  de  ses  droits  de  mère,  de  princesse 
du  sang  et  de  régente.  Elle  se  refuse  et  se  refusera  toujours  k 
le  livrer.  » 

C'était  aborder  brusquement  une  question  que  M.  de  La  Fer- 
ronnays  n'entendait  traiter  qu'avec  la  ducliesse  elle-même.  li 
quitta  donc  M.  de  Saint-Priest,  non  cependant  sans  en  avoir 
obtenu  la  promesse  d'une  neutralité  complète. 

A  l'heure  dite,  continue-t-il  dans  son  récit,  je  me  présentai  aa 
Poggio  Impériale  qu'habitait  Madame.  Lorsqu'on  m'annonça, 
elle  se  trouvait  seule  dans  un  petit  salon  avec  le  comte  Lucchesi, 
qui  se  retira  aussitôt. 

La  première  phrase  de  Son  Altesse  Royale  fut  un  remereie- 
inent.  La  seconde  fut  pour  me  demander  la  lettre  de  l'empe- 
reur. Elle  la  lut  plusieurs  fois  avec  une  émotion  toujours  crois- 
sante : 

«  Je  vois,  dit-elle  enfin  avec  colère,  que  la  partie  contre  moi 
est  fortement  liée.  Cette  lettre  de  l'empereur  est  évidemment 
dictée  par  le  roi.  On  veut  me  pousser  à  bout.  On  veut  pouvoir 
dire  à  la  France  et  à  mes  enfants  qu'il  n'y  a  plus  de  duchesse 
de  Berry,  qu'il  n'y  a  plus  qu'une  étrangère  à  laquelle  n'est  dû 
ni  protection  ni  pitié I  On  dresse  un  pilori  et  l'on  veut  que  je 
m'y  attache  moi-même... 

«  On  me  connaît  bien  mal  si  l'on  me  croit  capable  d'une  pa- 
reille lâcheté.  Ceux  qui  me  tiennent  un  si  haut  langage  appré- 
cient faussement  leur  position  et  la  mienne.  Ils  ignorent  tout  ce 
que  l'opinion  publique  peut  me  donner  de  force  contre  eux. 
Ils  l'apprendront,  car,  puisqu'on  veut  la  guerre,  je  l'accepte.  Jd 
ferai  tout  imprimer,  tout  publier.  Je  prouverai  que  c'est  à  moi  à 
imposer  des  conditions  et  non  pas  à  moi  à  en  accepter.  Je 
forcerai  le  roi  à  respecter  mes  droits  et  à  me  rendre  enfin  mea 
enfants.  » 

La  parole  de  Madame  la  duchesse  de  Berry  était  haute  et 
brève,  son  geste  saccadé;  et  sans  son  extrême  agitation, j'aurais 
pu  croire  qu'elle  répétait  un  rôle  étudié.  Je  m'attendais  k  cette 
▼ivacité;  j'étais  aussi  préparé  au  langage  que  j'allais  avoir  k 
tenir,  mais  je  ne  me  hâtai  pas  de  répondre. 


530  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

Étonnée  de  mon  silence  : 

—  Mais  enfin,  dit-elle,  ne  trouvez-vous  pas  que  j'ai  raison? 

—  J'oserai  tout  vous  dire,  Madame,  parce  que  les  raisons  que 
j'ai  d'être  absolument  sincère  justifieront  la  sévérité  de  ma  pa- 
role. Tout  ce  que  Votre  Altesse  vient  de  me  dire  me  fait  craindre 
qu'elle  ne  soit  mal  informée,  mal  conseillée  ou  mal  inspirée.  Je 
viens  d'écouter  Madame  avec  une  grande  attention,  et  je  suis 
obligé  de  lui  dire  qu'elle  se  trompe  sur  les  intentions  du  roi, 
mais  qu'elle  se  trompe,  malheureusement  aussi,  sur  sa  position 
personnelle. 

Le  roi  ne  croit  pas.  Madame,  au  mariage  de  Votre  Altesse. 
Il  n'y  croit  pas  parce  que  vous  vous  refusez  à  lui  en  donner  la 
preuve,  et  parce  que  vos  amis  continuent  à  protester  contre  la 
réalité  de  ce  mariage.  Il  importe  pourtant  que  la  vérité  à  cet 
égard  soit  connue.  On  en  a  trop  dit  ou  pas  assez  dit.  La  pré- 
sence de  M.  le  comte  Lucchesi  auprès  de  Votre  Altesse  n'est  plus 
explicable.  Tant  qu'il  en  sera  ainsi,  je  ne  crains  pas  de  le  dire, 
le  roi,  ayant  avec  lui  ses  petits-enfants,  ne  peut  vous  admettre 
dans  l'intérieur  de  sa  famille.  Le  droit,  la  justice  et  la  raison, 
sont  du  côté  de  Sa  Majesté. 

Ici,  la  duchesse  de  Berry,  dont  l'agitation  était  extrême,  ne 
put  se  contenir  et  s'écria  : 

—  Mais,  monsieur,  je  vous  donne  ma  parole  d'honneur  que 
je  suis  mariée.  L'acte  de  mon  mariage,  parfaitement  en  règle, 
existe.  Il  est  déposé  entre  des  mains  sûres,  et,  certes,  je  ne  l'en 
retirerai  pas  pour  le  remettre  entre  celles  de  Charles  X  et  de 
M.  de  Metternich. 

—  Je  prie  Votre  Altesse  de  remarquer  que  c'est  la  première 
fois  qu'elle  daigne  me  parler  avec  cette  confiance.  Une  telle 
déclaration,  faite  à  Naples  et  avec  cet  accent  de  Térité,  m'eût 
suffi,  j'ose  le  croire,  pour  remplir  d'une  façon  entièrement  satis- 
faisante la  mission  qu'il  avait  plu  à  Votre  Altesse  Royale  de  me 
confier.  Mais  que  pouvais-je  opposer  aux  dout-^s  du  roi?Qu'avais- 
je  à  lui  dire  pour  rassurer  sa  conscience?  Rien,  Madame,  car 
vous  ne  m'aviez  rien  dit.  Ma  conviction  personnelle  ne  pouvait 
être  d'aucun  poids.  Vos  amis,  d'ailleurs,  me  la  reprochaient. 
Avouer  que  l'on  croyait  au  mariage  de  Votre  Altesse  leur 
semblait  presque  une  trahison.  Je  ne  pouvais  donc  rien  dire, 
et  j'ai  été  forcé  de  laisser  le  roi  dans  la  plénitude  de  ses 
4outes. 

Ne  croyez  pas,  Madame,  qu'il  soit  dans  l'intérêt  de  Charles  X 
de  flétrir  la  veuve  de  son  fils  et  la  mère  de  son  petit-fils.  Non, 
il  ne  se  montre  jalotix  que  de  votre  honneur  de  veuve  et  de 
mère,  croyez-le.  Le  roi  a  pu  désaporouver  un  mariage  fait  k 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  o31 

son  însn,  il  a  pu  s'en  irriter  même;  mais,  aujourd'hui,  il  ne 
demande  qu'à  mettre  sa  conscience  en  repos  et  votre  honneur 
à  l'abri. 

Votre  Altesse  Royale  parle  de  la  force  que  lui  prête  l'opi- 
nion. Elle  semble  menacer  de  sa  colère  le  roi  et  les  puissances. 
Hélas  I  tous  ces  éclats  ne  seraient  que  de  nouveaux  et  grands 
malheurs.  Il  est  bien  douloureux  pour  moi  d'en  être  réduit  à 
ne  faire  entendre  qu'un  langage  cruel.  Mais  il  faut  que  Madame 
sache  enfin  toute  la  vérité,  pour  se  résoudre  à  un  sacrifice  né- 
cessaire. 

Non;  Madame  n  est  plus  en  mesure  de  dicter  des  lois  ni  d'im- 
poser des  conditions  :  elle  juge  toujours  sa  position  du  haut  de 
ce  piédestal  où  l'opinion  l'avait,  placée  pendant  quelque  temps. 
Sans  doute,  si  Votre  Altesse  Royale  y  était  demeurée;  si,  après 
l'admiration  qu'avaient  inspirée  son  courage,  sa  constance,  son 
dévouement  sublimes,  nous  n'avions  eu  à  gémir  que  sur  ses 
revers  et  sa  captivité,  non  seulement  Madame  n'aurait  rien 
perdu  de  son  prestige,  mais  elle  serait  sortie  de  Blaye  encore 
grandie.  Elle  n'aurait  pas  à  dicter  de  conditions,  car  elle  ne 
trouverait  devant  elle  que  des  volontés  soumises.  Mais,  mal- 
heureusement pour  Madame  et  pour  la  France,  la  déclaration  du 
mois  de  février»  a  complètement  et  cruellement  changé  tout  cela. 

Croyez-en,  Madame,  la  voix  d'un  ami  qui  ne  pourra  jamais 
TOUS  donner  une  plus  grande  preuve  de  son  dévouement  qu'il 
ne  le  fait  en  ce  moment,  ou  plutôt  n'écoutez  que  votre  raison. 
Elle  vous  fera  comprendre  pourquoi  et  combien  votre  position, 
est  changée.  Vous  reconnaîtrez  combien  est  coupable  l'irré- 
flexion de  ceux  qui  vous  conseillent  la  résistance  et  même  la 
menace.  Tout  le  monde  vous  plaint.  Madame,  mais  personne  ne 
vous  craint  plus.  La  lutte  qu'on  vous  engage  à  soutenir  est  dé- 
sormais trop  inégale.  Sa  prolongation  ne  peut  désormais  n'être 
funeste  qu'à  vous  seule.  » 

Je  voyais,  pendant  que  je  parlais,  la  malheureuse  princesse 
rougir,  pâlir;  des  larmes  coulaient  le  long  de  ses  joues,  mais 
elle  n'essayait  pas  de  m'interrompre.  Je  pus  remplir  mon  triste 
devoir  jusqu'au  bout.  Elle  me  regarda  alors  avec  une  indéfinis- 
sable expression. 

1.  «  Pressée  par  les  circonstances  et  les  mesures  ordonnées  par  le 
gouvernement,  quoique  j'eusse  les  motifs  les  plus  graves  pour  tenir 
mon  mariage  secret,  je  crois  me  devoir  à  moi-même,  ainsi  qu'à  mes 
enfants,  de  déclarer  m'être  mariée  secrètement  pendant  mon  séjour  en 
Italie. 

«  Marie-Caholinb. 
«  Blaye,  92  février  1833.  » 


532  MÉMOIRES   DOUTKE-TOMBE 

—  Si  tout  te  que  tous  venez  de  me  dire  est  vrai,  on  m© 
trompe  et  je  suis  bien  malheureuse.  Que  voulez  vous  que  je 
fasse?  Puis-je  envoyer  ce  titre  original  qui,  devant  les  tribu- 
naux, serait  ma  condamnation? 

—  Non,  Madame,  je  suis  le  premier  à  dire  à  Votre  Altesse 
que,  dans  aucun  cas,  elle  ne  doit  s'en  dessaisir.  Seule,  la  cons- 
cience du  roi  veut  être  rassurée;  il  n'y  a,  à  sa  demande,  aucun 
autre  mobile.  Si  le  roi  pouvait  acquérir  la  certitude  du  mariage 
de  Votre  Altesse,  sans  qu'elle  se  dessaisît  de  l'acte  original,  sans 
même  qu'elle  en  donnât  une  copie,  verrait-elle  quelque  danger, 
pour  elle  ou  pour  ses  intérêts,  à  satisfaire  Charles  X? 

La  princesse  cherchait  à  deviner  ma  pensée. 

—  Quel  moyen  pouvez-vous  donc  imaginer  qui  satisfasse  le 
poi,  puisqu'il  refuse  de  croire  à  ma  parole? 

—  Le  roi  n'y  croit  pas,  parce  que  vous  ne  la  iai  avez  pas 
donnée. 

—  Mais  je  tous  répète  que  je  suis  mariée.  L'acte  est  à  Rome, 
déposé  entre  les  mains  du  Pape. 

—  Eh  bien.  Madame,  si  un  homme,  honoré  de  votre  confiance 
et  de  celle  du  roi,  si  M.  de  Montbel  se  rendait  à  Rome,  vous 
refuseriez-vous  à  ce  que  le  dépositaire  de  votre  acte  de  mariage 
lui  en  donnât  communication,  ou,  du  moins,  lui  en  certifiât 
l'existence? 

J'ai  la  certitude  que  la  déclaration  de  M.  de  Montbel  serait 
immédiatement  suivie  de  l'envoi  de  passeports  que  Votre  Altesse 
désire  si  impatiemment. 

Madame  la  duchesse  de  Berry,  enfin  vaincue,  s'approcha  de 
moi  et  me  dit  avec  un  triste  sourire  : 

—  Je  ne  vois  aucun  inconvénient  â  essayer  le  moyen  que  tous 
me  proposez,  mais  vous  comprenez  que  je  ne  puis  décider  seule. 
Le  consentement  du  comte  Lucchesi  est  aussi  nécessaire  que  le 
mien. 

M.  le  comte  Lucchesi  était  dans  un  salon  voisin  avec  MM.  de 
Montbel  et  de  Saint- Priest;  je  l'appelai.  Madame  lui  répéta  elle- 
même  la  proposition  que  je  venais  de  lui  faire.  Il  n'hésita  pas  à 
l'accepter. 

Je  demandai  alors  à  faire  entrer  ces  deux  autres  messieurs. 
Tout  le  monde  s'assit  autour  d'une  petite  table  devant  laquelle 
Madame  la  duchesse  de  Berry  était  elle-même  assise,  et,  par  son 
ordre,  je  rendis  compte  de  l'explication  que  je  venais  d'avoir 
avec  elle.  En  achevant,  je  m'adressai  au  comte  de  Montbel  : 

—  Et  maintenant,  monsieur,  c'est  à  vous  seul,  qui  connaisseï 
la  pensée  du  roi  et  qui,  pour  ainsi  dire,  le  représentez  ici,  qu'il 
appartient  de  juger  et  de  déclarer  si  le  moyen  que  je  propose 


MP.MOIHKS   D  OUÏRE-TOMBE  533 

pourra  satisfaire  Sa  Majesté  et  faire  cesser  l'opposition  qu'elle 
met  à  l'arrivée  de  Madame  à  Prague? 

—  J'en  prends  l'engagement  formel,  s'écria  M.  de  Montbei 
avec  un  profonde  émotion.  Madame,  que  de  reconnaissance 
nous  vous  devrons  et  combien  je  serai  heureux,  si  je  puis  avoir 
an  peu  contribué  à  un  rapprochement  que  je  désire  de  toute 
mon  âmel 

Je  proposai  à  M.  de  Montbei  de  rédiger  lui-même,  séance 
tenante,  la  minute  d'une  lettre  an  cardinal-vicaire,  qui  serait 
ensuite  copiée  et  signée  par  Madame  et  par  le  comte  Lucchesi. 
Quelques  instants  suffirent  à  la  rédaction  de  ce  projet  qui  fut 
approuvé. 

Il  fut  convenu  que  la  lettre  serait  écrite  dans  la  journée,  et 
Madame  nous  invita  à  nous  réunir  chez  elle  le  lendemain  à  midi  ; 
elle  ajouta  que  M.  de  Montbei  pourrait  ensuite  partir  pour 
Rome,  et  qu'elle-même  quitterait  Florence  le  surlendemain  pour 
aller  à  Bologne,  où  M.  de  Montbei  la  rejoindrait. 

Le  lendemain,  en  effet,  nous  nous  retrouvions  à  l'heure  dite 
au  Poggio  Impériale.  Son  Altesse  nous  reçut  avec  un  air  de 
contentement  que,  pour  ma  part,  je  ne  lui  avais  pas  encore  vu. 

«  J'ai  fait,  nous  dit-elle,  tout  ce  que  vous  avez  désiré.  J'espère 
que,  enfin,  on  sera  content.  » 

Elle  nous  montra  en  même  temps  sa  lettre  au  cardinal-vicaire  ; 
«ette  lettre  était  exactement  conforme  au  modèle  donné  par 
M.  de  Montbei.  La  signature  de  Madame  et  celle  du  comte 
Lucchesi  se  trouvaient  au  bas,  et  leur  authenticité  était  certifiée 
par  le  grand-duc  de  Toscane  et  son  ministre  Fossombroni.  M.  de 
Montbei  partit  le  soir  même  pour  Rome,  et  moi  je  quittait  Flo- 
rence le  surlendemain. 

A  une  poste  de  Viterbe,  je  rencontrai  M.  de  Montbei,  qui 
avait  déjà,  rempli  sa  mission;  il  ne  s'était  arrêté  à  Rome  qu'une 
demi-journée.  Il  n'avait  vu  que  le  cardinal-vicaire,  qui,  après 
avoir  pris  les  ordres  du  Pape,  s'était  empressé,  non  seulement 
de  lui  donner  une  déclaration  écrite  du  mariage  de  Madame 
la  duchesse  de  Berry  avec  le  comte  Lucchesi,  mais  lui  en 
avait  montré  l'acte  parfaitement  en  règle.  M.  de  Montbei  était 
décidé  à  voyager  sans  s'arrêter,  convaincu  du  succès  définitif  d« 
oa  mission... 


534  MÉMOIRES   DOUTRE-TOMBB 

III 
FRAGMENTS    INEDITS   DES    MÉMOiaES   d'oUTRE-TOUBB * 

Au  printemps  de  1832,  au  plus  fort  de  l'invasion  du 
choléra,  le  duc  de  Noailles  fut  présenté  à  M"*  Récamier. 
Il  fut  aussitôt  adopté  par  elle  et  par  M.  de  Chateaubriand. 
Ce  dernier  prisait  très  haut  le  jugement  et  le  sens  poli- 
tique, la  raison  et  la  droiture  du  jeune  pair  de  France, 
qui  venait  de  débuter  avec  éclat  à  la  tribune  de  la 
Chambre  haute  et  qui  devait-être,  dix-sept  ans  plus  tard, 
son  successeur  à  l'Académie  française. 

Au  mois  de  septembre  1836,  Chateaubriand  alla  passer 
quelques  jours  au  château  de  Maintenon,  chez  M.  de 
Noailles,  et  il  écrivit  un  chapitre  qa'il  destinait  à  ses 
Mémoires.  Ce  chapitre  cependant  n'y  fut  pas  inséré;  le 
manuscrit  en  fut  donné  par  l'auteur  à  M™»  Récamier. 
M™«  Lenormant  l'a  publié  au  tome  II  de  ses  Souvenirs  et 
Correspondance  tirés  des  papiers  de  M^'  Récamier,  pages 
453  et  suivantes,  et  nous  le  reproduisons  ici  comme  un 
complément  naturel  et  nécessaire  des  Mémoires. 

Maintenon,  septembre  1836. 

INCIDENCES.    —  JARDINS, 

Je  reprends  la  plume  au  château  de  Maintenon  dont  je  par- 
cours les  jardins  à  la  lumière  de  l'automne;  peregrinœ  gentis 
atnœnum  hospitium. 

En  passant  devant  les  côtes  de  la  Qrèce,  je  me  demandais 
autrefois  ce  qu'étaient  devenus  les  quatre  arpents  du  jardin 
d'Alcinciis,  ombragés  de  grenadiers,  de  pommiers,  de  figuiers 
et  ornés  de  deux  fontaines?  Le  potager  du  bonhomme  Laërte 
à  Ithaque  n'avait  plus  ses  vingt-deux  poiriers,  lorsque  je  navi- 
fuai  devant  cette  tle,  et  l'on  ne  me  sut  dire  si  Zante  était  too- 

1.  Ci-dessus,  page  364. 


MEMOIRES    D  OUTRE-TOMBE  535 

jours  la  patrie  do  la  fleur  d'hyacinthe.  L'enclos  d'Académus,  à 
Athènes,  m'offrit  quelques  souches  d'oliviers,  comme  le  jardin 
des  douleurs  à  Jérusalem.  Je  n'ai  point  erré  dans  les  jardins 
de  Babylone,  mais  Plutarque  nous  apprend  qu'ils  existaient 
encore  du  temps  d'Alexandre.  Carthage  m'a  présenté  l'aspect 
d'un  parc  semé  des  vestiges  des  palais  de  Didon.  A  Grenade, 
au  travers  des  portiques  de  l'Alhambra,  mes  regards  ne  se  pou- 
vaient détacher  des  bocages  ou  la  romance  espagnole  a  placé 
les  amours  des  Zégris.  Du  haut  de  la  tour  de  David  à,  Jérusa- 
lem, le  roi  prophète  aperçut  Bethsabée  se  baignant  dans  les  jar- 
dins d'Urie  ;  moi,  je  n'y  ai  vu  passer  qu'une  fille  d'Eve:  pauvre 
Abigaïl,  qui  ne  m'inspirera  jamais  les  magnifiques  psaumes  da 
la  pénitence. 

Pendant  le  conclave  de  1828,  je  me  promenais  dans  le»  jar- 
dins du  Vatican.  Un  aigle,  déplumé  et  prisonnier  dans  une  loge, 
oflrait  l'emblème  de  Rome  païenne  abattue  ;  un  lapin  étique 
était  livré  en  proie  à  l'oiseau  du  Capitule,  qui  avait  dévoré  le 
monde.  Des  moines  m'ont  montré  à  Tusculum  et  à  Tibur  les 
vergers  en  friche  de  Cicéron  et  d'Horace.  Je  suis  allé  à  la  chasse 
aux  canards  sauvages  dans  le  Laurentinum  de  Pline  ;  les  vagues 
y  venaient  mourir  au  pied  du  mur  de  la  salle  à  manger,  où, 
par  trois  fenêtres  on  découvrait  comme  trois  mers,  quasi  tria 
maria, 

A  Rome  môme,  couché  parmi  les  anémones  sauvages  de  Bel 
Respiro,  entre  les  pins  qui  formaient  une  voûte  sur  ma  tête,  se 
déroulait  au  loin  la  chaîne  de  la  Sabine  ;  Albe  enchantait  mes 
yeux  de  sa  montagne  d'azur,  dont  les  hautes  dentelures  étaient 
frangées  de  l'or  des  derniers  rayons  du  soleil  :  spectacle  plus 
admirable  encore,  lorsque  je  venais  à  songer  que  Virgile  l'avait 
contemplé  comme  moi,  et  que  je  le  revoyais,  du  milieu  des 
débris  de  la  cité  des  Césars,  par  dessus  le  pampre  du  tombeaa 
des  Scipions. 

Beaux  parcs  et  beaux  jardins,  qui  dans  votre  clôturo 
Avez  toujours  des  fleurs  et  des  ombrages  verts, 
Non  sans  quelque  démon  qui  défend  aux  hivera 
D'en  effacer  jamais  l'agréable  peinture. 

CBATBAU  ET  PARC  DE  MAINTENON.  —  LES  AQUEDOC8.  —  RACINB.  — 
Mil»  DK  MAINTENON.  —  LOUIS  XIV.  —  CHARLES  X. 

Si  de  ces  Hespérides  de  la  poésie  et  de  l'histoire  je  descend» 
aux  jardins  de  nos  jours,  quelle  multitude  en  ai-je  vue  naître  et 
mourir  ?  Sans  parler  des  bois  de  Sceaux,  de  Marly,  de  Choisy, 
rasés  au  niveau  des  blés,  sans  parler  des  bosquets  de  Versaillei 


536  MÉMOIRES   D  OUTRE-TOMBE 

que  l'on  prétend  rendre  à  leurs  fêtes  !  J'ai  aussi  planté  de»  jar- 
dins; ma  petite  rigole,  passage  des  plaies  d'hiver,  était  à  mes 
yeux  les  étangs  du  Prœdium  ^msticum. 

Vu  du  côté  du  parc,  le  château  de  Maintenon,  entouré  de 
fossés  remplis  des  eaux  de  l'Eure,  présente  à  gauche  une  tour 
carrée  de  pierres  bleuâtres,  à  droite  une  tour  ronde  de  briques 
rouges.  La  tour  carrée  se  réunit,  par  un  corps  de  logis,  à  la 
voûte  surbaissée  qui  donne  entrée  de  la  cour  extérieure  dans  la 
cour  intérieure  du  château.  Sur  celte  voûte,  s'élève  un  amas  de 
tourillons  ;  de  ceux-ci  part  un  bâtiment  qui  ra  se  rattacher 
transversalement  à  un  autre  corps  de  logis  venant  de  la  tour 
ronde.  Ces  trois  lignes  d'architeciure  renferment  un  espace  clos 
de  trois  côtés  et  ouvert  seulement  sur  le  parc. 

Les  sept  ou  huit  tours  de  différentes  grosseur,  hauteur  et 
forme,  sont  coiffées  de  bonnets  de  prêtre,  qui  se  mêlent  à  la 
fenêtre  d'une  église,  placée  en  dehors,  du  côté  du  viUage 

La  façade  du  château  du  côté  du  village  est  du  temps  de  la 
Renaissance.  Les  fantaisies  de  cette  architecture  donnent  au 
château  de  Maintenon  un  caractère  particulier.  On  dirait  d'une 
petite  ville  d'autrefois,  ou  d'une  abbaye  fortifiée,  avec  ses  flè- 
ches, ses  clochers,  groupés  à  l'aventure. 

Pour  achever  le  pêle-mêle  des  époques,  on  aperçoit  un  grand 
aqueduc,  ouvrage  de  Louis  XIV  ;  on  le  croirait  un  travail  des 
Césars.  On  descend  du  salon  du  château  dans  le  jardin  par  un 
pont  nouvellement  établi  qui  lient  de  l'architecture  du  Rialto. 
Ainsi  l'ancienne  Rome,  le  cinque  cento  de  l'Italie,  se  trouvent 
associés  au  xvi=  siècle  de  la  France.  Les  souvenirs  de  Bianca 
Capello  et  de  Médicis,  de  la  duchesse  d'E lampes  et  de  Fran- 
çois I""  s'élèvent  à  travers  les  souvenirs  de  Louis  XIV  et  de 
M™«  de  Maintenon,  tout  cela  dominé  et  complété  par  la 
catastrophe  récente  de  Charles  X. 

Ce  château  a  été  rebâti  par  Jean  Cottereau,  argentier  de 
Louis  XII.  Marot,  dans  son  Cimetière,  prétend  que  Cottereau 
avait  été  trop  honnête  homme  pour  un  financier.  Une  des  filles 
de  Cottereau  porta  la  terre  de  Maintenon  dans  la  maison  d'An- 
gennes.  En  1675,  cette  terre  fut  achetée  par  Françoise  d'Aubi- 
gné,  qui  devint  M™»  de  Maintenon.  Maintenon  est  tombé  en 
1698,  dans  la  famille  de  Noailles,  par  le  mariage  d'une  nièce  de 
la  femme  de  Louis  XIV  avec  Adrien  Maurice,  duc  de  Noailles. 

Le  parc  a  quelque  chose  du  sérieux  et  du  calme  du  grand  roi. 
Vers  le  milieu,  le  premier  rang  des  arcades  de  l'aqueduc  tra- 
verse le  lit  de  l'Eure  et  réunit  les  deux  collines  opposées  de  la 
vallée,  de  sorte  qu'à  Maintenon  une  branche  de  l'Eure  eût  coulé 
dans  les  airs  au-dessus  de  l'Eure.  Dans  Ut  air$  «et  le  mot  :  car 


J4ÉM01HËS   D  OITKE-TOMBE  537 

les  premières  arcades,  telles  qu'elles  existent,  ont  quatre-vingt- 
quatre  pieds  de  hauteur  et  elles  devEÙent  être  surmontées  de 
deux  autres  rangs  d'arcades. 

Les  aqueducs  romains  ne  sont  rien  auprès  des  aqueducs  de 
Maiatenon  ;  ils  défileraient  tous  sous  un  de  ces  portiques.  Je  ne 
connais  que  l'Aqueduc  de  Ségovie,  en  Espagne,  qui  rappelle  la 
masse  et  la  solidité  de  celui-ci;  mais  il  est  plus  court  et  plus 
bas.  Si  l'on  se  figure  une  trentaine  d'arcs  de  triomphe  enchaînés 
latéralement  les  uns  aux  autres,  et  à  peu  près  semblables  par  la 
hauteur  et  par  l'ouverture  à  l'arc  de  triomphe  de  l'Etoile,  on 
aura  une  idée  de  l'aqueduc  de  Maintenon,  mais  encore  faudra- 
t-il  se  souvenir  qu'on  ne  voit  là  qu'un  tiers  de  la  perpenàiculaire 
et  de  la  découpure  que  devait  former  la  triple  galerie,  destinée 
au  chemin  des  eaux. 

Les  fragments  tombés  de  cet  aqueduc  sont  des  blocs  compacts 
de  rochers  ;  ils  sont  couverts  d'arbres  autour  desquels  des 
corneilles  de  la  grosseur  d'une  colombe  voltigent:  elles  passent, 
et  repassent  sous  les  cintres  de  l'aqueduc,  comme  de  petites  fées 
noires,  exécutant  des  danses  fatidiques  sous  des  guirlandes. 

A  l'aspect  de  ce  monument,  on  est  frappé  du  caractère  impo- 
sant qu'imprimait  Louis  XIV  à  ses  ouvrages.  Il  est  à  jamais 
regrettable  que  ce  conduit  gigantesque  n'ait  pas  été  achevé  : 
l'eau  transportée  à  Versailles  en  eut  alimenté  les  fontaines  et 
eût  créé  une  autre  merveille,  en  rendant  leurs  eaux  jaillissantes 
perpétuelles;  de  là  on  aurait  pu  l'amener  dans  les  faubourgs  de 
Paris.  Il  est  fâcheux,  sans  doute,  que  le  camp  formé  pour  lei 
travaux  à  Maintenon  en  1686  ait  vu  périr  un  grand  nombre  de 
soldats  ;  il  est  fâcheux  que  beaucoup  de  millions  aient  été 
dépensés  pour  une  entreprise  inachevée.  Mais  certes,  il  est 
encore  plus  fâcheux  que  Louis  XIV,  pressé  par  la  nécessité, 
étonné  par  ces  cris  d'économie  avec  lesquels  on  renverse  les 
plus  hauts  desseins,  ait  manqué  de  patience,  le  plus  grand  mo- 
aument  de  la  terre  appartiendrait  aujourd'hui  à  la  France. 

Quoiqu'on  en  dise  la  renommée  d'un  peuple  accroît  la  puis- 
sance de  ce  peuple,  et  n'est  pas  une  chose  yaine.  Quant  aux 
millions,  leur  valeur  fut  restée  représentée  à  gros  intérêts  dans 
un  édifice  aussi  utile  qu'admirable  ;  quant  aux  soldats,  ils  se- 
raient tombés  comme  tombaient  les  légions  romaines  en  bâtis- 
sant leurs  fameuses  voies,  autre  espèce  de  champ  de  bataille, 
non  moins  glorieux  pour  la  patrie. 

C'est  dans  cette  allée  de  vieux  tilleuls,  où  je  me  promenai» 
tout  à  l'heure,  que  Racine,  après  le  triomphe  de  la  Phèdre  d» 
Pradon,  soupira  ses  derniers  cantiques  : 


338  MÉMOIRES    D  OUTRE-TOMBE 

Pour  trouver  un  bien  facile 
Qui  nous  vient  d'être  arraché. 
Par  quel  chemin  difficile 
Hélas  !  nous  avons  marché  ! 
Dans  une  route  insensée 
Notre  âme  en  vain  s'est  lassée. 
Sans  se  reposer  jamais, 
Fermant  l'œil  à  la  lumière 
Qui  nous  montrait  la  carrière 
De  la  bienheureuse  paix! 

M""»  de  Maintenon,  parvenue  au  faite  des  grandeurs,  écrirait 
à  son  frère  :  «  Je  n'en  puis  plus,  je  voudrais  être  morte.  »  Ella 
écrivait  à  M™«  de  La  Maisonfort  :  «  Ne  voyez-vous  pas  que  je 
meurs  de  tristesse...  j'ai  été  jeune  et  jolie  ;  j'ai  goûté  des  plai- 
sirs... et  je  vous  proteste  que  tous  les  états  laissent  un  vide 
affreux.  »  M™«  de  Maintenon  s'écriait  :  «  Quel  supplice  d'avoir 
à  amuser  un  homme  qui  n'est  plus  amusable  1  »  On  a  fait  un 
crime  à  la  fille  d'un  simple  gentilhomme,  à  la  veuve  de  Scarron, 
de  parler  ainsi  de  Louis  XIV,  qui  l'avait  élevée  jusqu'à  son  lit; 
moi,  j'y  trouve  l'accent  d'une  nature  supérieure,  au-dessus  de 
la  haute  fortune  à  laquelle  elle  était  parrenue.  J'aurais  seule 
ment  préféré  que  M™«  de  Maintenon  n'eut  pas  quitté  Louis  XIV 
mourant,  surtout  après  avoir  entendu  ces  tendres  et  graves 
paroles  :  «  Je  ne  regrette  que  vous;  je  ne  vous  ai  pas  rendue 
^ureuse,  mais  tous  les  sentiments  d'estime  et  d'amitié  que 
TOUS  méritez,  je  les  ai  toujours  eus  pour  vous;  l'unique  chose 
qui  me  fâche,  c'est  de  vous  quitter*.  » 

Les  dernières  années  de  ce  monarque  furent  une  expiation 
offerte  aux  premières.  Dépouillé  de  sa  prospérité  et  de  sa  fa- 
mille, c'est  de  cette  fenêtre  qu'il  promenait  ses  yeux  sur  ce  jar- 
din. Il  les  fixait  sans  doute  sur  ce  conducteur  des  eaux  déjà 
abandonné  depuis  vingt  ans  ;  grandes  ruines,  images  des  ruines 
du  grand  roi,  elles  semblaient  lui  prédire  le  tarissement  de  sa 
race  et  attendre  son  arrière  petit-fils.  Le  temps  où  Le  Nôtre 
dessinait  pour  M""'  de  La  Vallière  les  jardins  de  Versailles 
n'était  plus  ;  ils  étaient  aussi  passés,  plus  d'un  siècle  auparavant, 
les  jours  d'Olivier  de  Serres,  lequel  disait  à  Henri  IV,  projetant 
des  jardins  pour  Gabrielle  :  «  On  peut  cultiver  les  cannes  du 
sucre,  afin  qu'accouplées  avec  l'oranger  et  ses  compagnons,  le 
jardin  soit  parfaitement  anobli  et  rendu  du  tout  magnifique.  » 

1.  «  Le  reproche  que  M.  de  Chateaubriand,  après  tant  d'autres,  adressa 
ici  à  M""  de  Maintenon,  a  cessé  de  peser  sur  la  mémoire  de  cettt 
femme  illustre,  depuis  qu'on  a  publié  la  Relation  de  la  dernière  maladie 
4«  Louis  XIV  par  le  marquis  de  Dangeau  i  (Note  d«  M"  Lenormant). 


MÉMOIRES    D  OUTRE-TOMBE  539 

Dani  l'absorption  de  ces  rêves  qui  donnent  quelquefois  u 
seconde  vue,  Louis  XIV  aurait  pu  découvrir  son  successeur 
immédiat  hâtant  la  chute  des  portiques  de  la  vallée  de  l'Eure, 
pour  y  prendre  les  matériaux  des  mesquins  pavillons  de  ses 
ignobles  maîtresses.  Après  Louis  XV,  il  aurait  pu  voir  encore 
une  autre  ombre  s'agenouiller,  incliner  sa  tête  et  la  poser  en 
silence  sur  le  fronton  de  l'aqueduc,  comme  sur  un  échafaud 
élevé  dans  le  ciel.  Enfin,  qui  sait  si,  par  ces  pressentiments 
attachés  aux  races  royales,  Louis  XIV  n'aurait  pas  une  nuit, 
dans  ce  château  de  Maintenon,  entendu  frapper  à  sa  porte  : 
«  Qui  va  là? —  Charles  X,  votre  petit-fils.  » 

Louis  XIV  ne  se  réveilla  pas  pour  voir  le  cadavre  de  M"»«  de 
Maintenon  traîné  la  corde  au  cou  autour  de  Saint-Cyr. 

MANUSCRIT.   —  PAS3AOB   OB   CHARLES    X    A   MAINTENON. 

Maintenon,  septembre  1836. 

Mon  hôte  m'a  raconté  la  demi-nuit  que  Charles  X,  banni, 
passa  au  château  de  Maintenon.  La  monarchie  des  Capets  finis- 
sait par  une  scène  de  château  du  moyen  âge;  les  rois  du  passé 
avaient  remonté  dans  leurs  siècles  pour  mourir.  Les  dieux, 
comme  au  temps  de  César,  nous  promettent  une  grande  muta- 
tion et  un  grand  changement  de  Vétat  des  choses  qui  sont  à 
présent,  en  un  autre  tout  contraire  (Plutarque). 

Le  manuscrit  d'une  des  nièces  de  M.  le  duc  de  Noailles,  et 
Qu'il  a  bien  voulu  me  communiquer,  retrace  les  faits  dont  cette 
jeune  femme  avait  été  le  témoin.  Il  m'a  permis  d'en  extraire  ces 
passages  : 

«  Mon  oncle,  prévoyant  que  le  roi  allait  venir  (à  Maintenon) 
lui  demander  asile,  donna  des  ordres  pour  qu'on  préparât  le 
château. . .  Nous  nous  levâmes  pour  recevoir  le  roi,  et,  en  atten- 
dant son  arrivée,  j'allai  me  placer  à  une  fenêtre  de  la  tourelle 
qui  précède  le  billard,  pour  observer  ce  qui  se  passait  dans  la 
cour.  La  nuit  était  calme  et  pure,  la  lune  à  demi-voilée  éclairait 
d'une  lueur  pâle  et  triste  tous  les  objets,  et  le  silence  n'était 
encore  troublé  que  par  le  pas  des  chevaux  de  deux  régiments  de 
cavalerie  qui  défilaient  sur  le  pont  ;  après  eux  défila  sur  le  même 
pont  l'artillerie  de  la  garde,  mèche  allumée.  Le  bruit  sourd  des 
pièces  de  canon,  l'aspect  des  noirs  caissons,  la  vue  des  torches 
au  milieu  des  ombres  de  la  nuit,  serraient  horriblement  le  coeur 
et  présentaient  l'image,  hélas!  trop  vraie,  du  convoi  de  la  mo- 
narchie. 

«  Bientôt  les  chevaux  et  les  premières  voitures  arrivèrent; 


540  MEMOIRES   D  OUTRE-TOMBE 

ensuite  M.  le  Dauphin  et  M™»  la  Dauphine,  M"»  la  duchesse  de 
Berry,  M.  le  duc  de  Bordeaux  et  Mademoiselle,  enfin  le  roi  et 
toute  sa  suite.  En  descendant  de  voiture,  le  roi  paraissait  extrê- 
mement accablé;  sa  tête  était  tombée  sur  sa  poitrine,  ses  traits 
étaient  tirés  et  son  visage  décomposé  par  la  douleur.  Cette 
marche  presque  sépulcrale  de  quatre  heures,  au  petit  pas  et  au 
milieu  des  ténèbres,  avait  contribué  aussi  à  appesantir  ses 
esprits,  et  dans  ce  moment  d'ailleurs  la  couronne  ne  pesait-elle 
pas  assez  sur  son  front?  Il  eut  quelque  peine  à  monter  l'escalier. 
Mon  oncle  le  conduisit  dans  son  appartement  qui  était  celui  de 
Mme  de  Maintenon;  il  y  resta  quelques  moments  seul  avec  sa 
famille,  puis  chacun  des  princes  se  retira  dans  le  sien.  Mon 
oncle  et  ma  tante  entrèrent  alors  chez  le  roi.  Il  leur  parla  a  «î 
sa  bonté  ordinaire,  leur  dit  combien  il  était  malheureux  de  n"a- 
Toir  pu  faire  le  bonheur  de  la  France,  que  c'avait  toujours  été 
son  vœu  le  plus  cher.  »  Tout  mon  désespoir,  ajouta-t-il,  est  de  voi» 
dans  quel  état  je  la  laisse;  que  va-t-il  arriver?  le  duc  d'Orleani 
lui-même  n'est  pas  sûr  d'avoir  dans  quinze  jours  sa  tête  sur  Sfs 
épaules.  Tout  Paris  est  là  sur  la  route  marchant  contre  moi  :  les 
commissaires  me  l'ont  assuré.  Je  ne  m'en  suis  pas  entièrement 
fié  à  leur  rapport;  j'ai  appelé  Maison  quand  ils  ont  été  sortis  et 
je  lui  ai  dit  :  —  Je  vous  demande  sur  l'honneur  de  me  dire,  foi 
de  soldat,  si  ce  qu'ils  m'ont  dit  est  vrai?  —  Il  m'a  répondu  :  ils 
ne  vous  ont  dit  que  la  moitié  de  la  vérité.  « 

«  Après  la  retraite  du  roi,  chacun  rentra  successivement  dan? 
sa  chambre.  Je  ne  voulus  pas  me  coucher,  et  je  me  mis  de  nou- 
veau à  la  fenêtre  à  contempler  le  spectacle  que  j'avais  sous  les 
yeux.  Un  garde  à  pied  était  en  faction  à  la  petite  porte  du  grand 
escalier,  un  garde  du  corps  était  placé  sur  le  balcon  extérieur 
qui  communique  de  la  tour  carrée  à  l'emplacement  où  couchait 
le  roi.  Aux  premiers  rayons  de  l'aurore,  cette  figure  guerrière 
se  dessinait  d'une  manière  pittoresque  sur  ces  murs  brunis  par 
le  temps,  et  ses  pas  retentissaient  sur  ces  pierres  antiques, 
comme  autrefois  peut-être  ceux  des  preux  bardés  de  fer  qui  les 
avaient  foulées 

«  A  sept  heures  et  demie,  j'allai  faire  ma  toilette  chez  ma 
tante,  et  à  neuf  heures  je  descendis  avec  M»»  de  Rivera  chez 
M.  le  duc  de  Bordeaux  où  Mademoiselle  vint  peu  après.  M.  le 
duc  de  Bordeaux  s'amusait,  avec  les  enfants  démâtante,  à  jeter 
du  pain  aux  poissons,  et  se  roulait  avfo  eux  sur  des  matelas 
étendus  dans  la  chambre.  Rieu  ne  déchirait  le  cœur  comme  la 
Tue  de  ces  enfants,  riant  ainsi  aux  malheurs  qui  les  frappaient. 
A  dix  heures,  le  roi  se  rendit  à  la  messe  dans  la  chapelle  du 
eh&teaa.  Ce  fat  dani  cette  petite  chapelle  que  l'infortuné  mo« 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  541 

narqne  fit  son  sacrifice  à  Dieu  et  déposa  à  ses  pieds  cette  coo- 
ronne  brillante  qui  lui  était  si  douloureusement  arrachée,  avec 
cette  admirable,  mais  inutile  vertu  de  résignation,  héroïsme  héré- 
ditaire dans  sa  malheureuse  famille. 

«  En  effet,  ce  fut  à  Maintenon  que  Charles  X  cessa  véritable- 
ment de  régner;  ce  fut  là  qu'il  licencia  la  garde  royale  et  les 
cent  Suisses,  ne  gardant  pour  son  escorte  que  les  gardes  du 
corps.  De  ce  moment  il  ne  donna  plus  d'ordre  et  se  constitua  en 
quelque  sorte  prisonnier;  les  commissaires  réglèrent  sa  route 
■jusqu'à  Cherbourg. 

«  Après  la  messe,  le  roi  remonta  un  instant  dans  sa  chambre,, 
puis  le  sinistre  cortège  se  remit  en  route  à  dix  heures  et  demie. 
Le  départ  fut  déchirant  :  tous  les  malheurs  et  la  plus  noble  rési- 
gnation se  peignaient  sur  le  visage  de  M™»  la  Dauphine  si  habi- 
tuée à  la  douleur.  Elle  m'adressa  quelques  mots,  puis  s'avançant 
vers  les  gardes  qui  étaient  rangés  dans  la  cour,  elle  leur  pré- 
senta sa  main  sur  laquelle  ils  se  précipitèrent  en  versant  dej 
larmes;  ses  propres  yeux  en  étaient  remplis,  et  elle  répétait  ces 
paroles  d'une  voix  émue  :  «  Ce  n'est  pas  ma  faute,  mes  amis,  ca 
n'est  pas  ma  faute.  » 

«  M.  le  Dauphin  embrassa  M.  de  Diesbach  qui  commandait  la 
compagnie  des  gardes,  et  monta  à  cheval.  M,  le  duc  de  Bor- 
deaux et  Mademoiselle  montèrent  chacun  dans  une  voiture  sépa- 
rée. Le  roi  partit  le  dernier;  il  parla  quelque  temps  à  mon  oncle 
d'une  manière  pleine  de  bonté,  et  le  remercia  de  l'hospitalité 
qu'il  avait  trouvée  chez  lui;  puis  il  s'avança  vers  les  troupes  et 
leur  fit  ses  adieux  avec  cet  accent  du  cœur  qui  lui  appartient  . 
■  J'espère,  leur  dit-il,  que  nous  nous  reverrons  bientôt.  »  Un 
gendarme  des  chasses  se  jeta  à  ses  pieds  et  lui  baisa  la  main  en 
sanglotant,  il  la  donna  à  plusieurs  autres,  et  se  tournant  vers  le 
garde  à  pied  qui  était  de  faction,  et  qui  lui  présentait  )»«  armes  : 
c  Allons,  dit-il,  je  vous  remercie,  vous  avez  fait  votre  devoir. 
«  Je  suis  content;  mais  vous  devez  être  bien   fatigué!  —  Ahl 

•  sire,   répondit  le  vieux  soldat   en  laissant  couler  de  grosses 

•  larmes  sur  sa  moustache  blanchie,  la  fatigue  n'est  rien  :  en- 
I  core  si  nous  avions  pu  sauver  Votre  Majesté.  »  Un  grenadier 
jerça  la  foule  et  vint  dans  ce  moment  se  placer  devant  le  roi  : 
«  Que  voulez-vous?  »  lui  dit  Sa  Majesté.  «  Sire,  »  répondit  la 
loldat  en  portant  la  main  à  son  bonnet,  «  je  voulais  vous  voir 
I  encore  une  fois.  » 

«  Le  roi  profondément  attendri,  ae  «eU  dans  sa  voiture,  et 
•oc te  cette  scène  disnarut  » 


8i2  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

l'AIITBCB  DD  manuscrit.   —   MES    BOTES. 

Maintenon,  septembre  1836. 

Les  calamités  accroissent  leur  effet  du  sort  de  celui  qui  les 
raconte  :  ce  récit  est  l'ouvrage  de  M™"  de  Chalais-Périgord,  née 
Beauvillier-Saint-Aignan.LeducdeBeauvillierfut,sous  Louis  XIV, 
gouverneur  du  prince,  tige  de  la  race  aujourd'hui  proscrite.  La 
dernière  fille  de  l'aini  de  Fénelon  s'est  rencontrée  sur  le  chemin 
du  duc  de  Bordeaux,  et  elle  s'est  hâtée  d'aller  dire  à  son  père 
qu'elle  avait  vu  passer  le  dernier  héritier  du  duc  de  Bourgogne. 
La  jeune  princesse  réunissait  beauté,  nom  et  fortune;  elle  avait 
d'abord  envoyé  ses  pensées  dans  le  monde  à  la  recherche  des 
plaisirs;  son  espérance,  comme  la  colombe  après  le  déluge 
trouvant  la  terre  souillée,  est  rentrée  dans  l'arche  de  Dieu. 

Lorsqu'en  1816,  je  passai  par  ici  pour  aller  écrire  à  Montbois- 
sier  le  onzième  livre  de  la  première  partie  de  ces  Mémoires,  1" 
château  de  Maintenon  était  délaissé;  M™«  de  Chalais  n'était  pat. 
encore  née  :  depuis  elle  a  étendu  et  compté  sa  vie  entière  su: 
vingt-six  années  de  la  mienne.  Les  lambeaux  de  mon  existence 
ont  ainsi  composé  les  printemps  d'une  multitude  de  femmes  tom- 
bées après  leur  mois  de  mai.  Montboissier  est  à  présent  désert, 
et  Maintenon  est  habité  :  ses  nouveaux  maîtres  sont  mes  hôtes. 

M.  Irf  duc  de  Noailles,  qui,  si  rien  ne  l'arrête,  remplira  une 
brillante  carrière,  n'avait  pas  voix  délibérât) ve  lorsque  j'étais  à 
la  Chambre  des  pairs  :  je  ne  l'ai  point  entendu  prononcer  ces 
discours  où  il  a  plaidé,  avec  l'autorité  de  la  raisoa  et  la  puis- 
sance de  la  parole,  la  cause  de  la  France  et  celle  des  royales 
infortunes.  Son  rôle  a  commencé  quand  le  mien  a  fini  :  il  a 
prêté  serment  au  malheur  d'une  manière  plus  utile  que  moi. 

M°i«  la  duchesse  de  Noailles  est  nièce  de  M.  le  marquis  de 
Mortemart,  mon  ancien  colonel  au  régiment  de  Navarre;  ella  a 
une  triste  et  douce  ressemblance  avec  ma  sœur  Julie. 

La  Fontaine  disait  à  M"**  de  Montespan  : 

Paroles  et  regards,  tout  est  charme  dans  vont, 
Olympe  ;  c'est  assez  qu'à  mon  dernier  ouvrage 
Votre  nom  serve  un  jour  de  rempart  et  d'abri. 
Protégez  désormais  le  livre  favori 
Par  qui  j'ose  espérer  une  seconde  vie. 

Dans  le  mariage  de  M.  le  duc  de  Noailles  et  de  M'l«  de  Mor- 
temart, sont  venues  se  perdre  les  rivalités  de  M™«  de  Maintenon 
et  de  M™*  de  Montespan.  A  la  présente  heure,  qui  se  trouble  la 
cervelle  à  piopos  du  cœur  d'un  souverain?  Ce  cœur  est  glacé 
deptiis  cent  vingt  ans,  et,  dans  le  décri  et  l'abaissement  des  mo- 


MÉMOIRES   D  OUTRE-TOMBE  543 

narchies,  les  attachements  d'un  roi,  fût-il  Louis  XIV,  sont-ils 
des  événements  ?  Sur  l'échells  énorme  des  révolutions  modernes, 
que  peut-on  mesurer  qui  ne  se  contracte  en  un  point  impercep- 
tible? Les  générations  nouvelles  s'embarrassent-elles  des  intrigues 
de  Versailles,  qui  n'est  plus  qu'une  crypte?  Que  fait  à  la  société 
transformée  la  fin  des  inimitiés  du  sang  de  quelques  femmes, 
jadis  destinées,  sous  des  berceaux  ou  dans  des  palais,  à  la  couche 
de  duvet  ou  de  fleurs? 

Cependant,  autour  des  intérêts  généraux  de  1  histoire,  ne  se- 
rait-il pas  des  curiosités  historiques?  Si  quelque  Aulu-Gelle, 
quelque  Macrobe,  quelque  Strobée,  quelque  Suidas,  quelque 
Athénée  du  v»  ou  vi*  siècle,  après  m'avoir  peint  le  sac  de  Rome 
par  Alaric,  m'apprenait,  par  hasard,  ce  que  devint  Bérénice 
quand  Titus  l'eut  renvoyée;  s'il  me  montrait  Antiochus  rentré 
dans  cette  Césarée,  itewar  charmants  où  son  ccewr,.. avait  adoré 
celle  qui  en  aimait  une  autre;  s'il  me  menait  dans  un  château 
du  Liban,  habité  par  une  descendante  de  la  reine  de  Palestine, 
en  dépit  de  la  destruction  de  la  ville  éternelle  et  de  l'invasion 
des  Barbares,  il  me  plairait  encore  de  rencontrer  dans  l'Orient 
désert  le  souvenir  de  Bérénice. 


IV 

MADAME  TASTD   KT   LES   MÉMOIRES   d'oUTRE-TOMBK  * 

Madame  A.  Tastu,  en  1834,  avait  assisté  aux  lectures 
des  Mémoires,  et  elle  en  a  rendu  compte  à  sa  manière  dans 
ces  Stances  pleines  de  grâ'^e  et  d'harmonie  : 

Oui,  si  dans  mes  beaux  jours,  comme  aujourd'hui,  poète. 
Vous  m'étiez  apparu  ;  mains  jointes  devant  vous. 
Vous  alors,  à  mes  yeux,  ange,  saint  ou  prophète. 
J'aurais  courbé  la  tête 

Et  fléchi  les  genoux. 

Hélas  1  à  chaque  pas  nous  sentons  sur  la  route 
De  ses  jeunes  respects  le  cœur  se  délier  ; 
L'oreille  est  moins  flexible  à  la  voix  qu'elle  écoute. 

Et  le  genou  sans  doute 

Moins  facile  à  plier. 

I.  Ci-dessus,  page  402. 


544  MÉMOIRES  d'outre-tombb 

Las  de  toît  insulter  le  nom  qu'on  déifie, 
Las  de  trouver  le  mal  où  l'on  cherchait  le  biesi, 
Plus  tard  l'esprit  dédaigne  et  l'âme  se  défia  : 
Trbte  philosophie 
Qui  prend  et  ne  rend  rien  I 

Dès  lors,  pauvres  esquifs  mis  à  sec  sur  la  grève. 
Nous  n'avons,  engourdis  dans  un  morne  sommeil. 
Ni  vent  pour  nous  bercer,  ni  flot  qui  nous  soulèv»: 

Tout  a  fui  comme  un  rêve 

Qu'efface  le  soleil  1 

Heureux  qui  goûte  alors  l'extase  où  tu  nous  plonge», 

Belle  muse,  art  plus  doux  que  la  réalité  ; 

Ne  trouvant  ici-bas  de  vrai  que  tes  mensonges. 

J'ai  gardé  de  mes  songea 

La  foi  dans  ta  beauté. 

Oh!  que  je  crois  encor,  quand  Thumaine  pensée^ 
D'un  éternel  espoir,  éternel  monument, 
Dans  la  forme  savante  habilement  pressée 

Y  reluit,  enchâssée 

Gomme  un  pur  diamant  ! 

Oh  !  que  j'écoute  encor,  quand  l'aveugle  du  Tage  ', 
Au  branle  égal  du  rhythme,  en  rêvauxt  entraîné, 
Devise  en  mots  si  doux  de  son  doux  esclavage. 

Et  chante  son  servage 

Par  la  voix  de  René  1 

Oh  1  que  j'admire  encor,  quand  la  reine  et  la  ni&r» 
De  nos  muses,  essaim  de  sa  puche  envolé. 
Par  la  terre  et  les  cieux  suit  la  belle  chimère 

Du  pas  des  dieux  d'Homère 

Qu'elle  a  seule  égalé. 

Alors  mes  mains  encor  se  joignent,  et  ma  tête 
S'incline  pour  saisir  jusques  aux  moindres  sons, 
Et  mon  genou  se  ploie  à  demi,  quand  je  prête. 

Enchantée  et  muette, 

L'oreille  à  tos  leçons  1 


t    Allasion  à  des  endeehas  da  Camoëns  que  l'auteur  d«a     MémuMrut 
tMamtes  dant  l'aveature  des  Deux  Floridienntt. 


BÉMOIRES   D  OUTRE-TOMBR  545 

V 

ut  PBINCE  DK  TALLEYRAND  ET   LES   TRAITÉS  DB  VIEMNS 

M.  de  Talleyrand  n'est  pas  heureux  avec  les  auteurs  de 
Mémoires.  Chateaubriand  a  trouvé  pour  le  peindre  des  pa- 
roles d'un  mépris  superbe,  telles  que  Saint-Simon  n'en  a 
pas  de  plus  fortes  et  de  plus  inoubliables.  A  son  tour,  le 
chancelier  Pasquier,  sans  éclats  de  voix,  sans  cris  d'indi- 
gnation, avec  le  plus  grand  calme  au  contraire,  et  d'un 
air  bonhomme,  a  desservi  de  son  mieux  la  mémoire  du 
prince,  et,  comme  Chateaubriand,  il  a  jugé  avec  une  ex- 
trême sévérité  ses  agissements  à  Vienne  en  1813.  Chateau- 
briand et  Pasquier  avaient  certes  raison  de  ne  point  aimer 
et  de  n'estimer  point  M.  de  Talleyrand,  et  ils  ont  eu  rai- 
fon  aussi  de  ne  s'en  point  cacher.  Mais  ici,  en  ce  qui  est 
du  Congrès  de  Vienne  et  du  rôle  que  M.  de  Talleyrand  y  a 
joué,  je  crois  que  nos  deux  auteurs  de  Mémoires  n'ont  pas 
rendu  au  célèbre  diplomate  la  justice  qui  lui  est  due,  au 
moins  en  cette  circonstance. 

On  n'a  point  oublié  la  mésaventure  posthume  advenue  au 
prince,  lors  de  la  publication  de  ses  Mémoires.  Il  s'était 
étendu  avec  complaisance,  en  préparant  son  manuscrit, 
sur  !e  Congrès  de  Vienne,  qui  devait  être  le  clou  de  son 
livre.  Il  avait  reproduit  in-extenso  le  texte  de  ses  princi- 
pales dépêches,  convaincu  que,  le  jour  où  elles  paraîtraient, 
elles  seraient  une  révélation.  Elles  ne  pouvaient  manque* 
d'exciter  vivement  la  curiosité  de  ses  lecteurs,  de  lui  va- 
loir un  retour  de  faveur,  d'admiration  et  de  sympathie. 
Ses  Mémoires  mirent  longtemps  à  paraître,  beaucoup  trop 
longtemps.  Lorsqu'enfin  ils  virent  le  jour,  ils  avaient  été 
devancés  par  la  publication  de  M.  Pallain,  qui  avait  édité 
U  Correspondance  complète  de  M.    de  Talleyrand   avec 

1,  Ct-dessus,  page  4U'i. 

VI.  35 


^^46  MÉMOIRES    D'OUTRE-TOMPC 

Louis  XVIII  pendant  le  Congrès  de  Vienne.  Sans  mauvaise 
intention,  bien  au  contraire,  M.  Pallain  avait  coupé  l'herbe 
sous  le  pied  du  prince.  Quand  vinrent  les  Mémoires,  nous 
connaissions  déjà  ce  qu'ils  renfermaient  de  plus  intéres- 
sant. Ce  qui  devait  être  une  révélation  se  trouvait  n'être 
plus  qu'une  redite.  En  vain  Talleyrand,  ses  dépêches  à  la 
main,  demandait  au  lecteur  de  lui  accorder  un  instant 
d'attention,  de  lui  donner  une  heure  ou  deux  :  le  lecteur 
refusa  de  l'entendre,  et  haussant  légèrement  les  épaules, 
lui  dit  :  «  Mon  brave  homme,  que  venez-vous  faire  ici?  on 
vous  a  déjà  donné  !  «  Pareille  mésaventure,  dansune  mesure 
bien  moindre,  il  est  vrai,  arrive  aujourd'hui  à  M.  Pasquier. 
Lui  aussi  a  inséré  dans  ses  Mémoires  quelques-unes  des 
dépêches  de  Talleyrand,  et  il  croyait  bien  qu'elles  au- 
raient pour  le  lecteur  l'intérêt  de  l'inédit.  Il  se  trouve 
maintenant  qu'elles  ont  déjà  été  publiées  deux  fois.  Les 
chapitres  qu'il  a  consacrés  au  Congrès  de  Vienne  n'en  de- 
meurent pas  moins  très  intéressants,  et,  sur  plusieurs 
points  très  neufs.  Seulement,  je  le  répète,  ils  sont,  en  ce 
qui  touche  Talleyrand  d'une  sévérité  qui  va  jusqu'à  l'in- 
justice. 

Il  ne  faut  pas  perdre  de  vue  les  conditions  dans  lesquelles 
s'ouvrait  le  Congrès  au  commencement  du  mois  d'octobre 
1814.  La  France  était  vaincue,  écrasée,  réduite  à  n'être 
plus  qu'une  puissance  de  second  ordre.  L'objet  principal 
du  Congrès  était  de  répartir  entre  les  Alliés  les  territoires 
coi.quis  par  leurs  armes  ou  cédés  par  le  traité  de  Paris  du 
30  mai  1814.  Or,  par  l'un  des  articles  de  ce  traité,  la 
France  s'était  engagée  d'avance  à  reconnaître  le  partage 
qui  serait  fait  par  les  Alliés,  et  par  les  Alliés  seuls.  Dans 
les  premiers  jours  de  juin  1814.  à  Londres,  l'Angleterre, 
l'Autriche,  la  Prusse  et  la  Russie  avaient  signé  un  traité 
par  lequel  elles  s'engageaient  à  tenir  chacune  75,000  homme» 
sur  pied,  jusqu'à  ce  que  la  situation  de  l'Europe  fût  défi- 
nitivement fi>ée.  Elles   restaient  donc,  malgré  1#  paix. 


MEMOIRES   d'outre-tombe  547 

malgré  la  signature  du  traité  de  Paris,  à  l'état  de  coalition 
contre  la  France.  De  plus,  à  la  veille  de  la  réunion  du 
Congrès,  les  quatre  grandes  puissances  avaient  signé  entre 
elles  une  convention  stipulant  que,  pour  ce  qui  avait  rap- 
port aux  affaires  générales,  on  ne  ferait  aucune  attention 
aux  réclamations  de  la  France  et  de  l'Espagne.  Ce  n'est 
pas  tout.  Par  un  protocole  du  22  septembre  1814,  elles 
avaient  décidé  qu'elles  tiendraient  des  conférences  à 
quatre,  savoir,  l'Angleterre,  l'Autriche,  la  Russie  et  la 
Prusse,  et  que,  dans  ces  conférences,  elles  feraient  la  dis- 
tribution des  territoires  enlevés  à  la  France  ou  à  ses  alliés  ; 
que  ce  serait  seulement  après  une  parfaite  et  complète 
entente  à  ce  sujet,  qu'elles  conféreraient  avec  les  plénipo- 
tentiaires de  France,  de  Suède,  d'Espagne  et  de  Portugal. 

Telle  était  la  situation,  lorsque  M.  de  Talleyrand  arriva 
à  Vienne,  où  il  semblait  bien  dès  lors  que  son  rôle  dut 
être,  non  seulement  secondaire  et  effacé,  mais  nul  et 
humilié.  Or,  qu'est-il  arrivé?  C'est  que  ce  rôle  a  été  con- 
sidérable, presque  prépondérant,  à  coup  sûr  glorieux. 

Dè*^  le  début,  M.  de  Talleyrand  obtint  que  la  France  ne 
ser'»  •  pas  tenue  à  l'écart  des  délibérations  des  grandes 
pu..-5sances,  qu'elle  serait  admise  à  y  prendre  part  sur  le 
pied  de  l'égalité. 

Le  roi  de  Saxe  avait  encouru  le  cas  de  forfaiture  posé 
en  1813  dans  les  déclarations  de  la  Coalition.  Jusqu'au 
dernier  moment,  il  était  resté  attaché  à  la  fortune  de 
Napoléon;  si  l'armée  saxonne  s'était  séparée  de  l'Em- 
pereur à  Leipzick,  c'était  par  un  mouvement  spontané, 
indépendant  de  la  volonté  de  son  souverain.  L'empereur 
Alexandre  croyait  donc  les  Alliés  légitimement  autorisés 
\  appliquer  au  roi  de  Saxe  l'arrêt  qu'ils  avaient  prononcé 
dU  commencement  de  la  campagne.  Si  le  tsar  était  résolu 
à  faire  perdre  au  roi  de  Saxe  ses  États,  le  roi  de  Prusse 
était  fort  disposé  à  les  prendre.  La  Saxe  était,  en  etfet,  à 
la  portée  et  à  la  convenance  de  la  Prusse.  lUle  lui  donnait 


548  MEIiOIRES  d'outre-tombe 

en  Allemagne  une  portée  et  une  consistance  territoriale 
qu'elle  n'avait  jamais  eue.  Pour  l'acquérir,  Frédéric-Guil- 
laume était  prêt  à  faire  abandon  à  la  Russie  de  la  partie 
prussienne  de  l'ancien  duché  de  Varsovie. 

Les  instructions  données  par  Louis  XVIII  au  prince  de 
Talleyrand  portaient,  au  contraire,  qu'il  devrait  tout  faire 
pour  obtenir  le  maintien  du  roi  de  Saxe  sur  son  trône. 
Au  moment  où  les  Bourbons  rentraient  en  France,  au 
nom  du  principe  de  la  légitimité,  il  était  naturel  qu'ils 
défendissent  dans  la  personne  du  roi  de  Saxe  le  principe 
qui  les  ramenait  eux-mêmes.  En  outre,  ce  qu'on  repro- 
chait au  roi  de  Saxe,  c'était  sa  fidélité  à  la  France. 
N'etait-il  pas  de  l'honneur  du  roi  de  France  de  prendre 
en  main  sa  cause?  Enfin,  il  y  avait  entre  la  maison  de 
France  et  la  maison  de  Saxe  des  alliances  de  famille. 

Malgré  les  efforts  de  la  Russie  et  de  la  Prusse,  ce  fut  la 
politique  française  qui  tiiompha.  La  Saxe  ne  devint  pas 
prussienne.  Le  roi  de  Saxe  conserva  ses  Etats. 

Talleyrand  avait  également  pour  instructions  d'obtenir 
l'éviction  de  Murât  du  trône  de  Naples  et  la  reconstitution 
du  royaume  des  Deux-Siciles  en  faveur  de  Ferdinand  de 
Bourbon.  L'intérêt  de  la  France  était  que  ce  royaume 
retournât  aux  mains  d'un  descendant  de  Louis  XIV,  que 
la  Sicile  cessât  d'être  placée  sous  le  protectorat  de  l'An- 
gleterre. De  plus,  le  devoir  du  roi  très  chrétien  devait  le 
porter  à  défendre  contre  les  convoitises  de  l'Autriche  les 
légations  pontificales,  encore  occupées  par  les  troupes  de 
Murât  et  que  le  cabinet  de  Vienne  voulait  s'approprier. 
Sur  ce  point  encore,  Louis  XVIII  et  le  prince  de  Talley- 
rand eurent  gain  de  cause. 

Le  royaume  des  Deux-Siciles  fut  reconstitué,  et,  comme 
le  roi  de  Saxe,  les  Bourbons  de  Naples  remontèrent  sur 
leur  trône. 

Là  ne  devait  pas  se  borner  l'action  de  Talleyrand.  Le 
6  janvier    1815,   la   France   signa    avec    l'Anirleterre   et 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  549 

TAutriche  un  traité  d'alliance  offensive  et  défensive.  Les 
puissances  contractantes  s'engageaient  à  agir  de  concert 
pour  effectuer  les  arrangements  pris  dans  le  traité  de 
Paris,  et  à  se  regarder  toutes  trois  comme  solidaires  si 
les  possessions  de  l'une  d'elles  venaient  à  être  attaquées. 
Si  l'une  des  trois  se  voyait  menacée,  les  deux  autres 
interviendraient  d'abord  amicalement  ;  si  cette  interven- 
tion amicale  restait  insuffisante,  l'apport  militaire  de 
chacun  des  coalisés  serait  de  cent  cinquante  mille 
hommes.  La  paix  ne  serait  conclue  que  d'un  commun 
accord.  Les  trois  puissances  se  réservaient  d'inviter 
d'aulres  Etats  à  s'unir  à  elles.  Ce  traité  devrait  être  ratifié 
dans  le  délai  de  six  semaines;  deux  articles  supplémen- 
taires portaient  ce  qui  suit  :  «  Les  souverains  de  Bavière, 
de  Wurtemberg  et  des  Pays-Bas  seront  invités  à  accéder 
au  traité  ci-dessus.  Les  conventions  de  ce  jour  ne  devront 
être  communiquées  par  aucune  des  puissances  signataires 
sans  le  consentement  de  toutes  les  autres.  » 

Je  sais  bien  qu'aux  yeux  de  M.  Pasquier  ce  traité  est  un 
acte  déplorable  et,  de  la  part  du  plénipotentiaire  français, 
une  faute,  presque  un  crime.  Après  les  Gent-Jours,  il  est 
vrai  que  le  traité  du  6  janvier,  alors  porté  à  la  connais- 
sance d'Alexandre,  l'indisposa  contre  nous.  Cela  est  fâ- 
cheux sans  doute,  mais  pour  juger  équitablement  l'acte 
du  6  janvier  1815,  c'est  à  la  date  même  de  sa  signature 
qu'il  convient  de  se  reporter. 

A  cette  date,  la  France  est  encore  saignante  de  ses 
blessures.  Il  semble  qu'elle  ne  compte  plus  en  Europe, 
qu'elle  n'y  tient  plus  d'autre  place  que  celle  que  les  puis- 
sances coalisées  veulent  bien  lui  mesurer.  Et  voilà  qu'en 
moins  de  huit  mois  elle  s'est  relevée  au  point  qu'elle 
exerce  sur  les  affaires  de  l'Europe  une  influence  considé- 
rable. Hier  encore,  la  coalition  européenne  la  menaçait. 
Aujourd'hui  cette  coalition  n'existe  plus;  elle  a  fait  place 
à  une  autre,  et  celle-ci,  bien  loin  d'être  dirigée  contre  la 


550  MEMOIRES   D'OUTRE-TOMBE 

France,  est  son  œuvre,  au  contraire,  et  serait  au  besoin 
sa  sauvegarde.  Quand  le  congrès  de  Vienne  s'est  ouvert, 
il  était  entendu  qu'on  tiendrait  la  France  pour  une  quan- 
tité négligeable  ;  on  la  ferait  asseoir  dans  le  vestibule  sur 
la  même  banquette  que  l'Espagne  et  le  Portugal.  Le 
congrès  est  à  peine  réuni  depuis  trois  mois,  et  non  seu- 
lement la  France  est  au  salon  sur  le  pied  de  l'égalité  avec 
l'Angleterre  et  la  Russie,  l'Autriche  et  la  Prusse,  mais 
c'est  elle,  plus  d'une  fois,  qui  conduit  le  bal  et  dirige  les 
violons. 

De  si  grands  résultats  obtenus  en  si  peu  de  temps  et 
dans  une  telle  situation  assurent  à  Louis  XVllI  et  aussi, 
il  faut  bien  le  dire,  à  M.  de  Tallejrand,  un  impérissable 
honneur.  • 


VI 

l'avenir  dd  mondb*. 

Dans  son  manuscrit  de  1834,  Chateaubriand  avait  placé 
ici  de  très  éloquentes  pages,  qu'il  autorisa  la  Revue  des 
Deux-Mondes  à  publier  dans  sa  livraison  du  13  avril  1834, 
où  elles  parurent  sous  ce  titre  :  Avenir  du  monde.  Elles 
sont  parmi  les  plus  belles  du  grand  écrivain,  et  elles 
doivent  être  ici  reproduites  en  entier,  l'auteur  leur  ayant 
fait  subir,  dans  sa  rédaction  dernière,  de  considérables 
modifications. 

L'Europe  court  à  la  démocratie.  La  France  est-elle  autre 
chose  qu'une  république  entravée  d'un  directeur?  Les  peuples 
grandis  sont  hors  de  page  :  les  princes  en  ont  eu  la  garde- 
noble  ;  aujourd'hui  les  nations,  arrivées  à  leur  majorité,  pré- 
tendent n'avoir  plus  besoin  de  tuteurs.  Depuis  David  jusqu'à 
notre  temps,  les  rois  ont  été  appelés  ;  les  nations  semblent  l'êtr» 

1.  Ci-d«sgn8.  p.  454. 


MÉMOIRES   o'OUTRE-TOMBE  551 

à  leur  tour.  Les  courtes  et  petites  exceptions  des  républiques 
grecque,  carthaginoise,  romaine,  n'altèrent  pas  le  fait  politique 
général  de  l'antiquité,  à  savoir  l'état  monarchique  normal  de  la 
société  entière  sur  le  globe.  Maintenant  la  société  quitte  la  mo- 
narchie, du  moins  la  monarchie  telle  qu'on  l'a  connue  jusqu'ici. 

Les  symptômes  de  la  transformation  sociale  abondent.  En  vain 
on  s'efforce  de  reconstituer  un  parti  pour  le  gouvernement  ab- 
solu d'un  seul  :  les  principes  élémentaires  de  ce  gouvernement 
ne  se  retrouvent  point  ;  les  hommes  sont  aussi  changés  que  les 
principes.  Bien  que  las  faits  aient  quelquefois  l'air  de  se  com- 
battre, ils  n'en  concourent  pas  moins  au  même  résultat,  comme, 
dans  une  machine,  des  roues  qui  tournent  en  sens  opposé,  pro- 
duisent une  action  commune. 

Les  souverains  se  soumettant  graduellement  à  des  libertés 
nécessaires,  descendant  sans  violence  et  sans  secousse  de  leur 
piédestal,  pouvaient  transmettre  k  leurs  fils,  dans  une  période 
plus  ou  moins  étendue,  leur  sceptre  héréditaire  réduit  à  des 
proportions  mesurées  par  la  loi.  La  France  eût  mieux  agi  pour 
son  bonheur  et  son  indépendance,  en  gardant  un  enfant  qui 
n'aurait  pu  faire  des  journées  de  juillet  une  honteuse  déception  ; 
mais  personne  n'a  compris  l'événement.  Les  rois  s'entêtent  à 
garder  ce  qu'ils  ne  sauraient  retenir  ;  au  lieu  de  glisser  douce- 
ment sur  le  plan  incliné, ils  s'exposent  à  tomber  dans  le  gouffre; 
au  lieu  de  mourir  de  sa  belle  mort,  pleine  d'honneurs  et  de 
jours,  la  monarchie  court  risque  d'être  écorchée  vive  :  un  tra- 
gique mausolée  ne  renferme  à  Venise  que  la  peau  d'un  illustre 
chef. 

Les  pays  les  moins  préparés  aux  institutions  libérales,  tels 
que  le  Portugal  et  l'Espagne,  sont  poussés  à  des  mouvements 
constitutionnels.  Dans  ces  pays,  les  idées  dépassent  les  hommes. 
La  France  et  l'Angleterre,  comme  deux  énormes  béliers,  frap- 
pent à  coups  redoublés  les  remparts  croulants  de  l'ancienne 
société.  Les  doctrines  les  plus  hardies  sur  la  propriété,  l'égalité, 
la  liberté,  sont  proclamées  soir  et  matin  à  la  face  des  monarques 
qui  tremblent  derrière  une  triple  haie  de  soldats  suspects.  Le 
déluge  de  la  démocratie  les  gagne  ;  ils  montent  d'étage  en  étage, 
du  rez-de-chaussée  au  comble  de  leurs  palais,  d'où  ils  se  jette- 
ront à  la  nage  dans  le  flot  qui  les  engloutira 

La  découverte  de  l'imprimerie  a  changé  les  conditions  sociales  : 
la  presse,  machine  qu'on  ne  peut  plus  briser,  continuera  à  dé- 
truire l'ancien  monde,  jusqu'à  ce  qu'elle  en  ait  formé  un  nouveau  : 
sVst  une  voix  calculée  pour  le  forum  général  des  peuples.  L'im- 
primerie n'est  que  la  Parole  écrite,  première  de  toutes  les  puis- 
sances :  la  Parois  a  créé  l'unir  ers  ;  malheureusement  1«  Verbe 


552  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

dans  rhomm*  participe  de  l'infirinité  humaine  ;  il  mêlera  le  aia^ 
au  bien,  tant  que  notre  nature  déchue  n'aura  pas  recouvré  sa 
pureté  originelle. 

Ainsi,  la  transformation,  amenée  par  l'âge  du  monde,  aura 
lieu.  Tout  est  calculé  dans  ce  dessein  ;  rien  n'est  possible  main- 
tenant hors  la  mort  naturelle  de  la  société,  d'où  sortira  la  re- 
naissance. C'est  impiété  de  lutter  contr*  l'ange  de  Dieu,  de  croire 
que  nous  arrêterons  la  Providence.  Aperçue  de  cette  hauteur, 
a  révolution  française  n'est  plus  qu'un  point  de  la  révolution 
générale  ;  toutes  les  impatiences  cessent,  tous  les  axiomes  de 
l'ancienne  politique  deviennent  inapplicables. 

Louis-Philippe  a  mûri  d'un  demi-siècle  le  fruit  démocratique. 
La  couche  bourgeoise  où  s'est  implanté  le  philippisme,  moins 
labourée  par  la  révolution  que  la  couche  militaire  et  la  couche 
populaire,  fournit  encore  quelque  suc  à  la  végétation  du  gou- 
vernement du  7  août,  mais  elle  sera  tôt  épuisée. 

Il  y  a  des  hommes  religieux  qui  se  révoltent  à  la  seule  suppo- 
sition de  la  durée  quelconque  de  l'ordre  de  choses  actuel.  «  Il  est, 
«  disent-ils,  des  réactions  inévitables,  des  réactions  morales, 
«  enseignantes,  magistrales,  vengeresses.  Si  le  monarque  qui  nous 
«  initia  à  la  liberté,  a  payé  dans  ses  qualités  le  despotisme  de 
«  Louis  XIV  et  la  corruption  de  Louis  XV,  peut-on  croire  que 
«  la  dette  contractée  par  Egalité  à  l'échafaud  du  roi  innocent, 
«  ne  sera  pas  acquittée  ?  Egalité,  en  perdant  la  vie,  n'a  rien  ex- 
«  pié  :  le  pleur  du  dernier  moment  ne  rachète  personne  ;  larmeg 
«  de  la  peur  qui  ne  mouillent  que  la  poitrine,  et  ne  tombent  pas 
•  sur  la  conscience.  Quoi  I  la  race  d'Orléans  pourrait  régner  au 
«  droit  des  crimes  et  des  vices  de  ses  aïeux?  Où  serait  donc  la 
«  Providence  ?  Jamais  plus  efl'royable  tentation  n'aurait  ébranlé 
«  la  vertu,  accusé  la  justice  éternelle,  insulté  l'existence  de 
«  Dieu  1  » 

J'ai  entendu  faire  ces  raisonnements,  mais  faut-il  en  conclure 
que  le  sceptre  du  9  août  va  tout  à  l'heure  se  briser  ?  En  s'éle- 
vant  dans  l'ordre  universel,  le  règne  de  Louis-Philippe  n'est 
qu'une  apparente  anomalie,  qu'une  infraction  non  réelle  aux 
lois  de  la  morale  et  de  l'équité  :  elles  sont  violées  ces  lois,  dans 
nn  sens  borné  et  relatif  ;  elles  sont  observées  dans  un  sens 
illimité  et  général.  D'une  énormité  consentie  de  Dieu,  je  tire- 
rais une  conséquence  plus  haute,  j'en  déduirais  la  preuve 
chrétienne  de  l'abolition  de  la  royauté  en  France;  c'est  celte 
abolition  même  et  non  un  châtiment  individuel,  qui  serait  l'ex- 
piation de  la  mort  de  Louis  XVI.  Nul  ne  serait  admis,  après 
ce  JMste,  à  ceindre  solidement  le  diadème  :  Napoléon  l'a  vu 
tomoer   de   son  front  malgré  se»  victoire!,   Charles  X  malgré 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  553 

sa  piété  I  Pour  achever  de  discréditer  la  couronne  aux  yeux  des 
peuples,  il  aurait  été  permis  au  fils  du  régicide  de  se  coucher  un 
moment  en  faux  roi  dans  le  lit  sanglant  du  martyr. 

Une  raison  prise  dans  la  catégorie  des  choses  humaines  peut 
encore  faire  durer  quelques  instants  de  plus  le  gouvernement 
sophisme,  jailli  du  choc  des  paves. 

Depuis  quarante  ans,  tous  les  gouvernements  n'ont  péri  en 
France  que  par  leur  faute  :  Louis  XVI  a  pu  vingt  fois  sauver 
sa  couronne  et  sa  vie  ;  la  république  n'a  succombé  qu'à  l'ex- 
cès de  ses  crimes  ;  Bonaparte  pouvait  établir  sa  dynastie,  et  il 
s'est  jeté  en  bas  du  haut  de  sa  gloire  ;  sans  les  ordonnances  de 
juillet,  le  trône  légitime  serait  encore  debout.  Mais  le  gouver- 
nement actuel  ne  paraît  pas  devoir  commettre  la  faute  qui  tue  ; 
son  pouvoir  ne  sera  jamais  suicide  ;  toute  son  habileté  est  ex- 
clusivement employée  à  sa  conservation  :  il  est  trop  intelligent 
pour  mourir  d'une  sottise,  et  il  n'a  pas  en  lui  de  quoi  se  rendre 
coupable  des  méprises  du  génie  ou  des  faiblesses  de  la  vertu. 

Mais  après  tout  il  faudra  s'en  aller  :  qu'est-ce  que  trois, 
quatre,  six,  dix,  vingt  années  dans  la  vie  d'un  peuple  î  L'ancienne 
société  périt  avec  la  politique  chrétienne,  dont  elle  est  sortie  : 
à  Rome,  le  règne  de  l'homme  fut  substitué  à  celui  de  la  loi  par 
César  ;  on  passa  de  la  république  à  l'empire.  La  révolution  se 
résume  aujourd'hui  en  sens  contraire  ;  la  loi  détrône  l'homme  ; 
on  passe  de  la  royauté  à  la  république.  L'ère  des  peuples  e»t 
revenue  :  reste  à  saToir  comment  elle  sera  remplie. 

Il  faudra  d'abord  que  l'Europe  se  nivelle  dans  un  même  sys- 
tème ;  on  ne  peut  supposer  un  gouvernement  représentatif  en 
France  et  des  monarchies  absolues  autour  de  ce  gouvernement. 
Pour  arriver  là,  il  est  probable  qu'on  subira  des  guerres  étran- 
gères, et  qu'on  traversera  à  l'intérieur  une  double  anarchie 
morale  et  physique. 

Quand  il  ne  s'agirait  que  de  la  seule  propriété,  n'y  touchera- 
t-on  point  ?  Restera-t-elie  distribuée  comme  elle  l'est?  Une 
société  où  des  individus  ont  deux  millions  de  revenu,  tandis  que 
d'autres  sont  réduits  k  remplir  leurs  bouges  de  monceaux  de 
pourriture  pour  y  ramasser  des  vers  (vers  qui,  vendus  aux  pê- 
cheurs, sont  le  seul  moyen  d'existence  de  ces  familles  elles- 
mêmes  autochtones  du  fumier),  une  telle  société  peut- elle 
demeurer  stationnaire  sur  de  tels  fondements  au  milieu  du  pro- 
grès des  idées  ? 

Mais  si  l'on  touche  à  la  propriété,  il  en  résultera  des  boule- 
versements immenses  qui  ne  s'accompliront  pas  sans  effusion  de 
sang;  la  loi  du  sang  et  du  sacrifice  est  partout  :  Dieu  a  livré 
•on  fils  aux  clous  de  i&  croix,  pour  renouveler  l'ordre  de  Tuai- 


554  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

vers.  Avant  qu'un  nouveau  droit  soit  sorti  de  ce  chaos,  les 
astres  se  seront  souvent  levés  et  couchés.  Dix-huit  cents  ans 
depuis  l'ère  chrétienne  n'ont  pas  suffi  à  l'abolition  de  l'escla- 
vage ;  il  n'y  a  encore  qu'une  très  petite  partie  accomplie  de  la 
mission  évangélique. 

Ces  calculs  ne  vont  point  à  l'impatitiace  des  Français  :  jamais, 
dans  les  réTolutions  qu'ils  ont  faites,  ils  n'ont  admis  l'élément 
du  temps,  c'est  pourquoi  ils  sont  toujours  ébahis  des  résultats 
contraires  à  leurs  espérances.  Tandis  qu'ils  bouleversent,  le 
temps  arrange;  il  met  de  l'ordre  dans  le  désordre,  rejette  le 
fruit  vert,  détache  le  fruit  mûr,  sasse  et  crible  les  hommes,  les 
mœurs  et  les  idées. 

Quelle  sera  la  société  nouvelle  ?  Je  l'ignore.  Ses  lois  me  sont 
inconnues  ;  je  ne  la  comprends  pas  plus  que  les  anciens  ne  com- 
prenaient la  société  sans  esclaves  produite  par  le  christianisme. 
Comment  les  fortunes  se  nivelleront-elles,  comment  le  salaire 
se  balancera-t-il  avec  le  travail,  comment  la  femme  parviendra- 
t-elle  à  l'émancipation  légale?  Je  n'en  sais  rien.  Jusqu'à  pré- 
sent la  société  a  procédé  par  agrégation  et  par  famille  ;  quel 
aspect  offrira-t-elle  lorsqu'elle  ne  sera  plus  qu'individuelle,  ainsi 
qu'elle  tend  à  le  devenir,  ainsi  qu'on  la  voit  déjà  se  former  aux 
Etats-Unis  ?  Vraisemblablement  l'espèce  humaine  s'agrandira, 
mais  il  est  à  craindre  que  l'homme  ne  diminue,  que  quelques 
facultés  éminentes  du  génie  ne  se  perdent,  que  l'imagination, 
la  poésie,  les  arts,  ne  meurent  dans  les  trous  d'une  société- 
ruche  où  chaque  individu  ne  sera  plus  qu'une  abeille,  une  roue 
dans  une  machine,  un  atome  dans  la  matière  organisée.  Si  la 
religion  chrétienne  s'éteignait,  on  arriverait  par  la  liberté  à  la 
pétrification  sociale  où  la  Chine  est  arrivée  par  l'esclavage. 

La  société  moderne  a  mis  dix  siècles  à  se  composer  ;  mainte- 
nant elle  se  décompose.  Les  générations  du  moyen-âge  étaient 
vigoureuses,  parce  qu'elles  étaient  dans  la  progression  ascen- 
dante ;  nous,  nous  sommes  débiles,  parce  que  nous  sommes  dans 
la  progression  descendante.  Ce  monde  décroissant  ne  reprendra 
de  force  que  quand  il  aura  atteint  le  dernier  degré  ;  alors  il 
commencera  à  remonter  vers  une  nouvelle  vie.  Je  vois  bien  une 
population  qui  s'agite,  qui  proclame  sa   puissance,  qui  s'écrie  : 

•  Je  veuxl  je  sérail  à  moi  l'avenir  !  je  découvre  l'univers  1  On 

•  n'avait  rien  vu  avant  moi;  le  monde  m'attendait;  je  suis  in- 
a  comparable.  Mes  pères  étaient  des  enfants  et  des  idiots.   » 

Les  faits  ont-ils  répondu  à  ces  magnifiques  paroles  ?  Que  d'ps- 
pérances  n'ont  point  été  déçues  en  talents  et  en  caractères  !  Si 
TOUS  en  exceptez  une  trentaine  d'hommes  d'un  mérite  réel,  quel 
troupeau  d»  (énérations  libertines,  avortées,  sans  convictioni. 


MEMOIRES   d'outre-tombe  5S5 

sans  foi  politique  et  religieuse,  se  précipitant  sur  l'argent  et  les 
places  comme  des  pauvres  sur  une  distribution  gratuite  :  trou- 
peau qui  ne  reconnaît  point  de  berger,  qui  court  de  la  plaine  à 
la  montagne  et  de  la  montagne  à  la  plaine,  dédaignant  l'expé- 
rience des  vieux  pâtres  durcis  au  vent  et  au  soleil!  Nous  ne 
sommes  que  des  générations  de  passage,  intermédiaires,  obscu- 
res, vouées  à  Foubli,  formant  la  chaîne  pour  atteindre  les  mains 
qui  cueilleront  l'avenir 

Respectant  le  malheur  et  me  respectant  moi-même  ;  respec- 
tant ce  que  j'ai  servi,  et  oe  que  je  continuerai  de  servir  au  prix 
du  repos  de  mes  vieux  jours,  je  craindrais  de  prononcer  vivant 
un  mot  qui  pût  blesser  des  infortunes  ou  même  détruire  des 
chimères.  Mais  quand  je  ne  serai  plus,  mes  sacrifices  donneront 
k  ma  tombe  le  droit  de  dire  la  vérité.  Mes  devoirs  seront  chan- 
gés ;  Tintérêt  de  ma  patrie  l'emportera  sur  les  engagements  de 
l'honneur  dotot  je  serai  délié.  Aux  Bourbons  appartient  ma  vie, 
à  mon  pays  appartient  ma  mort.  Prophète,  en  quittant  le  monde, 
je  trace  mes  prédictions  sur  mes  heures  tombantes  ;  feuilles 
séchées  et  légères  que  le  souffle  de  l'éternité  aura  bientôt  em- 
portées. 

S'il  était  vrai  que  les  haute»  races  des  rois  refusant  de  s'éclai- 
rer, approchassent  du  terme  de  leur  puissance,  ne  serait-il  pas 
mieux  dans  leur  intérêt  historique,  que  par  une  fin  digne  de 
leur  grandeur  elles  se  retirassent  dans  la  sainte  nuit  du  passé 
avec  les  siècles  ?  Prolonger  sa  vie  au  delà  d'une  éclatante  illus- 
tration ne  vaut  rien  ;  le  monde  se  lasse  de  vous  et  de  votre 
bruit;  il  vous  en  veut  d'être  toujours  là  pour  l'entendre.  Ale- 
xandre, César,  Napoléon,  ont  disparu  selon  les  règles  de  la 
gloire.  Poux  mourir  beau,  il  faut  mourir  jeune  ;  ne  faites  pas 
dire  aux  enfants  du  printemps  :  «  Comment  !  c'est  là  cette  re- 
«  nommée,  cette  personne,  cette  race,  à  qui  le  monde  battait 
t  des  mains,  dont  on  aurait  payé  un  cheveu,  un  sourire,  un 
•  regard,  du  sacrifice  de  la  vie  1  »  Qu'il  est  triste  de  voir  le 
vieux  Louis  XIV,  étranger  aux  générations  nouvelles,  ne  trouver 
plus  auprès  de  lui,  pour  parler  de  son  siècle,  que  le  vieux  duc 
de  Villeroi  I  Ce  fut  une  dernière  victoire  du  grand  Condé  en 
radotage,  d'avoir,  au  bord  de  sa  fosse  rencontré  Bossuet;  l'ora- 
teur ranima  les  eaux  muettes  de  Chantilly;  avec  l'enfance  du 
vieilleird,  il  repétrit  son  adolescence  ;  il  rebrunit  les  cheveux  sur 
le  front  du  vainqueur  de  Rocroi,  en  disant,  lui  Bossuet,  un 
immortel  adieu  à  ses  cheveux  blancs.  Hommes  qui  aimez  la 
gloire,  soignez  votre  tombeau;  couchez-vous-y  bien;  tâchez  ij 
faire  bonne  figure,  car  vous  y  resterez. 


536  MÉMOIRES  D'OUTRE-TQMBK 

VII 

LES  DERNIÈRES  ANNÉES  DE  CHATEAOBRIAND  *. 

Le  16  novembre  1841,  au  lever  du  jour,  Chateaubriand 
traçait  les  dernières  liynes  des  Mémoires  d'Outre-Tombe  : 

Il  ne  me  reste  plus,  écrivait-il,  quà  m'asseoir  au  bord  de  ma 
fosse;  après  quoi  je  descendrai  hardiment,  le  crucifix  à  la  main, 
dans  réternité. 

Il  venait  d'entrer  dans  sa  soixante- quatorzième  année 
et  il  lui  restait  encore  sept  ans  à  vivre. 

Au  lendemain  de  la  révolution  de  Juillet,  en  avril  1831, 
il  avait  dit  dans  l'Avant-Propos  de  ses  Études  Historiques  : 

J'ai  commence  ma  carrière  littéraire  par  un  ouvrage  où  j'en- 
visageais le  Christianisme  sous  les  rapports  poétiques  et  mo- 
raux; je  la  finis  par  un  ouvrage  où  je  considère  la  même  reli- 
gion sous  ses  rapports  philosophiques  et  historiques.  J'ai  com- 
mencé ma  carrière  politique  avec  la  Restauration  ;  je  la  finis 
avec  la  Restauration.  Ce  n'est  pas  sans  une  secrète  satisfaction 
que  je  me  trouve  ainsi  conséquent  avec  moi-même.  Les  grandes 
lignes  de  mon  existence  n'ont  point  fléchi  :  si,  comme  tous  les 
hommes,  je  n'ai  pas  été  semblable  à  moi-même,  dans  des  détails, 
qu'on  le  pardonne  à  la  fragilité  humaine. 

Ses  dernières  années  vont  aous  le  montrer  conséquent 
avec  lui-même  jusqu'à  la  fin. 

Dans  les  premiers  jours  d'octobre  1843,  il  reçut  du 
comte  de  Chambord  une  lettre,  datée  de  Magdebourg,  le 
30  septembre,  et  qui  se  terminait  ainsi  : 

...  Je  serai  h,  Londres  dans  la  première  quinzaine  de  novem- 
bre, et  je  désire  bien  vivement  qu'il  vous  soit  possible  de  venir 
m'y  rejoindre;  votre  présence  auprès  de  moi  me  sera  très  utile 

1.  Ci-dessus,  page  480. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  557 

et  expliquera  mieux  que  toute  autre  chose  le  but  de  mon  Toyagre. 
Je  serai  heureux  et  fier  de  montrer  auprès  de  moi  un  homme 
dont  le  nom  est  une  des  gloires  de  la  France,  et  qui  Ta  si  no- 
blement représentée  dans  le  pays  que  je  vais  visiter.  —  Venez 
donc,  Monsieur  le  Vicomte,  et  croyez  bien  à  toute  ma  reconnais- 
sance et  au  plaisir  que  j'aurai  à  vous  parler  de  vive  voix  des 
sentiments  de  haute  estime  et  d'attachement  dont  j'aime  à  vous 
renouveler  ici  la  bien  sincère  assurance. 

Malade,  presque  paralysé  par  la  goutte,  le  vieillard  fut 
ému,  jusqu'aux  larmes,  par  l'invitation  du  jeune  prince  : 

A  une  pareille  lettre,  disait-il,  on  répond  en  se  faisant,  s'il  le 
faut,  porter  dans  son  cercueil. 

Il  partit  pour  l'Angleterre  le  22  novembre.  Le  prince  ne 
devait  arriver  à  Londres  que  huit  jours  plus  tard,  le  29. 
Le  30,  un  grand  nombre  de  royalistes  français,  ayant  à 
leur  tête  le  duc  Jacques  de  Fitz-Janies,  se  rendirent  chez 
Chateaubriand  pour  lui  offrir  leurs  hommages  et  le  re- 
mercier d'être  venu.  Soudain  la  porte  s'ouvre  et  le  comte 
de  Chambord  paraît,  accompagné  de  Berryer  et  du  duc  de 
Valmy  : 

Messieurs,  dit-il  aux  assistants,  j'ai  appris  que  tous  étiei 
réunis  chez  M.  de  Chateaubriand,  et  j'ai  voulu  venir  ici  vous 
rendre  visite. ..  Je  suis  si  heureux  de  me  trouver  au  milieu  des 
Français  I  J'aime  la  France,  parce  que  la  France  est  ma  patrie, 
et  si  jamais  mes  pensées  se  sont  dirigées  vers  le  trône  de  mes 
ancêtres,  ce  n'a  été  que  dans  l'espoir  qu'il  me  serait  possible  de 
servir  mon  pays  avec  ces  principes  et  ces  sentiments  si  glorieu- 
sement proclamés  par  M.  de  Chateaubriand,  et  qui  s'honorent 
sncore  de  tant  et  de  si  nobles  défenseurs  dans  votre  terre 
latale. 

Cette  scène  remua  profondément  Chateaubriand.  Le 
jour  même  il  écrit  à  M"«  Récamier  : 

Je  viens  de  recevoir  la  récompense  de  toute  ma  vie  :  le  pnnce 
a  daigné  parler  de  moi,  au  milieu  d'une  foule  de  Français,  avec 
ane  effusion  digne  de  sa  jeunesse.  Si  je  savais  raconter,  je  vous 


558  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

raconterais  cela;  mais  je  suis  là  à  pleurer  comme  une  bête.  — 
Protégez-moi  de  toutes  vos  prières. 

Le  comte  de  Chambord  lui  avait  fait  réserver  un  ap- 
partement dans  son  propre  hôtel,  à  Belgrave-Square.  Cha- 
que matin,  Chateaubriand  voyait  le  petit-fils  de  Louis  XIV 
entrer  dans  sa  chambre,  s'asseoir  familièrement  sur  son 
lit,  s'entretenir  longuement  avec  lui  des  intérêts,  des  li- 
bertés, de  l'avenir  de  la  France.  Dans  la  journée,  le  prince 
venait  le  prendre  pour  l'emmener  dans  sa  voiture,  afin  de 
ne  perdre  presque  aucune  heure  de  son  séjour. 

Quand  Chateaubriand  fut  à  la  veille  de  partir,  Henri  de 
France  lui  adressa  la  lettre  suivante  : 

Londres,  le  4  décembre  1843. 

Monsieur  le  vicomte  de  Chateaubriand,  au  moment  où  je  vais 
avoir  le  chagrin  de  me  séparer  de  vous,  je  veux  vous  parler  en- 
core de  toute  ma  reconnaissance  pour  la  visite  que  vous  êtes 
venu  me  faire  sur  la  terre  étrangère,  et  vous  dire  tout  le  plaisir 
que  j'ai  éprouvé  à  vous  revoir  et  à  vous  entretenir  des  grands 
intérêts  de  l'avenir.  En  me  trouvant  avec  vous  en  parfaite  com- 
munion d'opinions  et  de  sentiments,  je  suis  heureux  de  voir 
que  la  ligne  de  conduite  que  j'ai  adoptée  dans  l'exil,  et  la  posi- 
tion que  j'ai  prise  sont,  en  tous  points,  conformes  aux  conseils 
que  j'ai  voulu  demander  à  votre  longue  expérience  et  à  vos  lu- 
mières. Je  marcherai  donc  avec  encore  plus  de  confiance  et  de 
fermeté  dans  la  voie  que  je  me  suis  tracée. 

Plus  heureux  que  moi,  vous  allez  revoir  notre  chère  patrie; 
dites  à  la  France  tout  ce  qu'il  y  a  dans  mon  cœur  d'amour  pour 
elle.  J'aime  à  prendre  pour  mon  interprète  cette  voix  si  chère 
à  la  France,  et  qui  a  si  glorieusement  défendu,  dans  tous  les 
temps,  les  principes  monarchiques  et  les  libertés  nationales. 

Je  vous  renouvelle,  Monsieur  le  vicomte,  l'assurance  de  nia 
sincère  amitié, 

Hbnri. 

Chateaubriand  répondit  au  comte  de  Chambord  : 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  559 

Londres,  le  5  décembre  1843. 
Monseigneur, 

Les  marques  de  votre  estime  me  consoleraient  de  toutes  les 
disgrâces;  mais,  exprimées  comme  elles  le  sont,  c'est  plus  que 
de  la  bienveillance  pour  moi,  c'est  un  autre  monde  qu'elles  dé- 
couvrent, c'est  un  autre  univers  qui  apparaît  à  la  France. 

Je  salue  avec  des  larmes  de  joie  l'avenir  que  vous  annoncez. 
Vous,  innocent  de  tout,  à  qui  l'on  ne  peut  rien  opposer  que 
d'être  descendu  de  la  race  de  Saint  Louis,  seriez-vous  donc  le 
seul  malheureux   parmi   la  jeunesse  qui  tourne   les  yeux  vers 

TOUS? 

Vous  me  dites  que,  plus  heureux  qae  vous,  je  vais  revoir  la 
France  :  plus  heureux  que  vous!  C'est  le  seul  reproche  que 
vous, trouviez  à  adresser  à  votre  patrie.  Non,  prince,  je  ne  puis 
jamais  être  heureux  tant  que  le  bonheur  vous  manque.  J'ai  peu 
de  temps  à  vivre,  et  c'est  ma  consolation.  J'ose  vous  demander, 
après  moi,  un  souvenir  pour  votre  vieux  serviteur. 

Je  suis,  avec  le  plus  profond  respect,  Monseigneur,  de  Votre 
Altesse  Royale,  le  très  humble  et  très  obéissant  serviteur. 

Cbateaubriand. 

ûe  retour  à  Paris,  Chateaubriand  mit  la  dernière  main 
à  l'ouvrage  qui  devait  clore  sa  carrière  littéraire,  la  Vie  de 
Rancé.  Il  ajouta  au  manuscrit,  sur  son  pèlerinage  à  Bel- 
grave-Square,  des  pages  dignes  de  son  talent,  presque 
égales  aux  plus  belles  pages  des  Mémoires.  Après  une  des- 
cription du  château  de  Chambord,  dans  le  voisinage  du- 
quel l'abbé  de  Rancé  possédait  un  prieuré,  la  pensée  du 
grand  écrivain  se  reporte  vers  le  prince  qu'il  vient  de  vi- 
siter à  Londres,  et  il  continue  en  ces  termes  : 

Cet  orphelin  vient  de  m'appeler  à  Londres,  j'ai  obéi  à  la  lettre 
close  du  malheur.  Henri  m'a  donné  l'hospitalité  dans  une  terre 
qui  fuit  sous  ses  pas.  J'ai  revu  cette  ville,  témoin  de  me^^  ra- 
pides grandeurs,  et  de  mes  misères  interminables,  ces  places 
remplies  de  brouillards  et  de  silence,  d'où  émergèrent  les  fan- 
tômes de  ma  jeunesse.  Que  de  temps  déjà  écoulé  depuis  let 
jours  où  je  révais  René  dans  Kensington  jusqu'à  ces  dernières 
heures  I  Le  vieux  banni  s'est  trouvé  chargé  de  montrer  à  l'or- 
phelii  îine  ville  que  mes  yeux  peuvent  à  peine  reconnaître. 


660  MÉMOIRES    d'outre-tombe 

Réfugié  en  Angleterre  pendant  huit  années,  ensuite  ambassa- 
deur à  Londres,  lié  avec  lord  Liverpool,  avec  M.  Canning  et 
avec  M.  Croker,  que  de  changements  n'ai-je  pas  vus  dans  ces 
lieux,  depuis  George  III,  qui  m'honorait  de  sa  familiarité,  jus- 
qu'à cette  Charlotte  que  vous  verrez  dans  mes  Mémoires  1  Que 
sont  devenus  mes  frères  en  bannissement?...  Sur  cette  terre, 
où  l'on  ne  nous  apercevait  pas,  nous  avions  cependant  nos  fêtes 
et  surtout  notre  jeunesse.  Des  adolescentes,  qui  commençaient 
la  vie  par  l'adversité,  apportaient  le  fruit  semainier  de  leur  la- 
beur afin  de  s'éjouir  à  quelques  danses  de  la  patrie  ;  des  atta- 
chements se  formaient;  nous  priions  dans  des  chapelles  que  je 
viens  de  revoir  et  qui  n'ont  point  changé.  Nous  faisions  entendre 
nos  pleurs  le  21  janvier,  tout  émus  que  nous  étions  d'une  orai- 
son funèbre  prononcée  par  le  curé  émigré  de  notre  village. 
Nous  allions  aussi,  le  long  de  la  Tamise,  voir  entrer  au  port  des 
vaisseaux  chargés  des  richesses  du  monde,  admirer  les  maisons 
de  campagne  de  Richmond,  nous,  si  pauvres,  nous,  privés  du 
toit  paternel  1  Toutes  ces  choses  étaient  de  véritables  félicités. 
Reviendrez-vouR,  félicités  de  ma  misère?  Ah  I  ressuscitez,  com- 
pagnons de  mon  exil,  camarades  de  ma  couche  de  paille,  me 
voici  revenu!  Rendons-nous  encore  dans  les  petits  jardins  d'une 
taverne  dédaignée  pour  boire  de  mauvais  thé  en  parlant  de  notre 
pays  :  mais  je  n'aperçois  personne;  je  suis  resté  seul... 

...  Je  n'étais  pas,  dans  mon  dernier  voyage  à  Londres,  reçu 
dans  un  grenier  de  Holborn  par  un  de  mes  cousins  émigrés*, 
mais  par  lliéritier  des  siècles.  Cet  héritier  se  plaisait  à.  me  don- 
ner l'hospitalité  dans  les  lieux  où  je  l'avais  si  longtemps  attendu. 
Il  se  cachait  derrière  moi  comme  le  soleil  derrière  des  ruines. 
Le  paravent  déchiré,  qui  me  servait  d'abri,  me  semblait  plus 
magnifique  que  les  lambris  de  Versailles.  Henri  était  mon  der- 
nier garde-malade  :  voilà  les  revenants-bons  du  malheur.  Quand 
l'orphelin  entrait,  j'essayais  de  me  lever;  je  ne  pouvais  lui 
prouver  autrement  ma  reconnaissance.  A  mon  âge,  on  n'a  plus 
que  les  impuissances  de  la  vie.  Henri  a  rendu  sacrées  ses  mi- 
sères ;  tout  dépouillé  qu'il  est,  il  n'est  pas  sans  autorité  :  chaque 
matin,  je  voyais  une  Anglaise  passer  le  long  de  ma  fenêtre  ; 
elle  s'arrêtait,  elle  fondait  en  larmes  aussitôt  qu'elle  avait 
aperçu  le  jeune  Bourbon;  quel  roi  sur  le  trône  aurait  eu  la 
puissance  de  faire  couler  de  pareilles  larmes  !  Tels  sont  les  su- 
jets inconnus  que  donne  le  malheur. 


1.  M.  de   La  Boûétardais.  —  Voir,  an  tome  II  des   Mémoirtê, 
ges  109  et  1-22. 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  561 

La  Vie  de  Rancé  parut  au  mois  de  mai  1844.  Chateau- 
briand avait  dédié  son  livre  à  la  mémoire  de  l'abbé  Se- 
guin, vieux  prêtre,  son  directeur,  mort  l'année  précédente 
à  l'âge  de  quatre-vingt-quinze  ans  :  «  C'est  pour  obéir  aux 
ordres  du  directeur  de  ma  vie  que  j'ai  écrit  l'histoire  de 
l'abbé  de  Rancé.  » 

L'ouvrage  venait  à  peine  de  paraître  quand  le  duc  d'An- 
goulême  mourut  à  Goritz,  le  3  juin  1844.  L'auteur  du  Con- 
grès de  Vérone  écrivit,  à  cette  occasion,  la  lettre  suivante 
adressée  à  M.  le  vicomte  de  Baulny  : 

Monsieur  le  Vicomte, 

Je  viens  de  lire  dans  la  France  la  lettre  qae  vous  aviez  bien 
voulu  me  faire  connaître,  et  qui  devançait  les  sentiments  si  no- 
blement exprimés  dans  la  Gazette  de  France  et  dans  la  Quoti- 
dienne. Je  me  félicite  que  ma  famille  ait  contracté  avec  la  vôtre 
une  alliance  qui  m'est  honorable  et  chère.  J'aurais  moi-même 
essayé  de  faire  entendre  encore  ma  voix,  si  elle  méritait  d'être 
entendue:  j'aurais  redit  encore  ce  que  je  pense  du  libérateur  de 
l'Espagne,  de  l'homme  qui  a  rendu  à  l'existence  les  derniers 
soldats  de  Napoléon.  M.  le  duc  d'Angoulême  aimait  et  proté- 
gCciit  mon  neveu*,  dont  Ja  fille  a  épousé  votre  frère.  Christian, 
mon  second  neveu,  fort  aimé  aussi  de  l'auguste  prince,  est  allé 
à  Dieu.  Ainsi,  tout  disparaît  pour  moi  I  Lorsque  je  jette  les 
yeux  en  arrière,  je  n'aperçois  plus  qu'une  femme  qui  pleure;  et 
quelle  femme  I  Marie-Thérèse  domine  toutes  les  ruines.  Cepen- 
dant, cette  famille  qui,  durant  neuf  siècles,  a  commandé  au 
monde,  trouverait  à  peine  aujourd'hui  nn  vieux  serviteur  pour 
lui  élever,  au  bord  des  flots,  un  bûcher  avec  les  débris  d'un  nau- 
frage 1  MARiE-TnÉRèsE  'jasevelit  sa  douleur  dans  le  sein  de 
Dieu,  afin  que  cette  douleur  soit  éternelle.  J'ai  dit  que  cette 
douleur  était  une  des  grandeurs  de  la  France;  me  suis-je 
trompé?  Dans  les  déserts  de  la  Bohême  je  voyais,  la  nuit,  à  la 
fenêtre  d'une  tour,  une  lumière  isolée  qui  annonçait  le  nouvel 
exil  de  M.  le  duc  d'Angoulême.  Hélas  I  cette  lumière  vient  de 
disparaître  I  Le  vertueux  prince  est  allé  chercher  dans  le  ciel  sa 
«^raie  patrie.  Là,  les  révolutions  ne  l'atteindront  plus.  Il  nous 
tendra  la  main  pour  monter  jusqu'à  lui,  et.  sous  la  protectir  i 
de  sa  vie  sans  tache,  nous  trouverons  grâce  auprès  du  Père  di-s 
(niséricordes. 

l     l>a  comte  Uinis  <le  Chate«abriand 

36 


502  MÉMOIRES   d'outre-tombe 

Au  printemps  de  1845,  Chateaubriand  voulut  revoir  une 
dernière  fois  son  jeune  roi.  Il  se  rendit  donc  à  Venise  à  la 
fin  de  mai  et  passa  quelques  jours  auprès  du  comte  de 
Chambord.  En  le  voyant  partir  dans  l'état  de  faiblesse  où 
le  réduisaient  les  infirmités,  ses  amis  de  Paris  s'étaient 
fort  inquiétés  du  voyage.  Il  le  supporta  beaucoup  mieux 
qu'on  ne  l'avait  espéré.  Le  prince  le  décida  à  prolonger 
un  peu  son  séjour. 

J'allais  partir,  écrit-il  {Venise,  juin  1845);  les  embrassements 
et  les  prières  du  jeune  prince  me  retiennent.  Mes  jours  sont  à 
lui,  et  quand  il  ne  demande  qu'un  sacrifice  de  vingt-quatre 
heures,  où  sont  mes  droits  pour  le  refuser? 

Si  les  fêtes  de  l'exil  sont  rares,  la  famille  royale  de 
France  en  connut  cependant  quelques-unes.  Le  11  no- 
vembre 1845  on  célébra,  à  Froshdorf,  le  mariage  de  S.  A.  R. 
Mademoiselle  avec  M.  le  prince  héréditaire  de  Lucques, 
comme  elle  de  race  royale,  comme  elle  issu  de  la  Maison 
de  Bourbon.  C'était  cette  princesse  Louise,  sœur  du  duc  de 
Bordeaux,  que  Chateaubriand  avait  vue  à  Prague  au  mois 
de  mai  1833*,  et  dont  il  avait  alors  tracé  ce  portrait  : 

Mademoiselle  rappelle  un  peu  son  père  :  ses  cheyeux  sont 
blonds;  ses  yeux  bleus  ont  une  expression  fine...  Toute  sa 
personne  est  un  mélange  de  l'enfant,  de  la  jeune  fille  et  de  la 
princesse  :  elle  regarde,  baisse  les  yeux,  sourit  avec  une  coquet- 
terie naïve  mêlée  d'art;  on  ne  sait  si  on  doit  lui  dire  des  contes 
de  fées,  lui  faire  une  déclaration  ou  lui  parler  avec  respect 
comme  à  une  reine.  La  princesse  Louise  joint  aux  talents  d'a- 
gréments beaucoup  d'instruction... 

A  la  première  annonce  du  mariage,  les  royalistes  bre- 
tons décidèrent  d'offrir  à  la  princesse  un  cadeau,  produit 
de  l'industrie  locale.  Ils  prièrent  Chateaubriand  de  le 
porter  à  Froshdorf  et  de  le  remettre  en  leur  nom.  «  Je 
dois,  dit-il  à  leur  délégué,  M.  Thibault  de  la  Guichardière, 

î.  La  princesse  Louise-Marie-Thérèse  de  Bonrbon  et  d'Artois,  fille  du 
duc  et  de  la  duchesse  de  Berry,  était  née  le  19  septembre  1819,  KiiM 
était  doQC,  eu  1833,  dans  sa  quatorzième  année. 


MÉMOIRES  d'outre-ïombe  563" 

je  dois  une  visite  de  noces  à  Louise  de  France;  je  serai 
charmé  de  lui  offrir  un  beau  tissu  de  notre  Bretagne.  » 

Il  écrivait  à  ce  sujet,  le  9  septembre  1845,  à  sa  sœur,  ïa 
comlesse  de  Marigny,  qui  demeurait  à  Dinan  : 

J'ai  reçu  ta  lettre,  chère  sœur;  il  va  sans  dire  que  je  joii:t 
mon  nom  à  celui  de  tous  les  Bretons  qui  veulent  faire  un  pré- 
sent à  la  princesse.  Tu  peux  donc  me  regarder  comme  un  sous- 
cripteur et  pour  la  somme  qu'il  te  plaira  fixer...  Mais  observe 
bien  que  je  veux  être  confondu  dans  la  foule,  n'ambitiounaul 
aucune  autre  distinction  ^ue  celle  de  mon  empressement  et  de 
mon  zèle. 

Le  15  du  même  mois,  nouvelle  lettre  à  sa  sœur  : 

Si  je  suis  spécialement  chargé  par  un  certain  nombre  de  Bre- 
tons d'aller  porter  leur  hommage,  voilà  tout  ce  qu'il  me  faut. 
J'irai  à  mes  propres  frais.  Je  connais  la  jeune  princesse;  elle 
me  recevra  bien  partout  où  elle  sera.  J'aimerais  mieux  qu'elle 
se  trouvât  déjà  en  Italie.  S'il  faut  en  croire  les  journaux,  elle 
est  déjà  à  Venise,  mais  peu  importe  le  lieu...  Tu  peux  m'en- 
gager  pour  100  francs  ;  encore  une  fois,  le  chiffre  ne  signifie 
rien;  il  suffit  que  l'on  sache  que  j'ai  été  chargé  de  porter  une 
souscription  bretonne  à  la  fille  du  duc  de  Berry;  le  choix  est 
tout...  Ton  canton  est  plus  qu'il  ne  faut  pour  m'autoriser  à  m» 
rendre  auprès  de  Madame  la  Princesse  de  Lucques  dont  le  frère, 
d'ailleurs,  m'a  invité  à  aller  le  saluer  au  printemps  prochain. 

Peu  de  temps  avant  sa  mort,  Chateaubriand  tint  à  don- 
ner à  Henri  de  France  un  dernier  témoignage  de  sa  fidé- 
lité. Par  une  disposition  à  parï  son  testament,  disposition 
particulière  recommandée  à  sa  famille,  et  dont  un  double 
fut  rerais  au  comte  de  Chambord,  il  donna  à  ce  dernier 
le  petit  nombre  de  ses  livres  de  choix,  quelques-uns  an~ 
notés,  ceux  qu'il  relisait,  disait-il,  afin  de  servir  aux  loi- 
tirs  et  à  l'instruction  du  piince. 

Jusqu'à  la  fin  donc,  selon  la  très  juste  expression  de 
M.  Charles  de  Lacombe,  «  la  flamme  royaliste,  entretenue 
par  l'honneur,  ne  cessa  de  veiller,  sous  un  apparent  «"'"^ 
ticisme,  dans  ce  cœur  désabusé  *.  » 

1.  Vie  de  Berryer,  tome  II,  pa^'e  401. 


564  MEMOIRES  d'OUTRE-TOHBE 

Et,  de  môme,  le  chrétien  resta  fidèle.  On  a  écrit  récem 
ment  tout  un  volume  sur  la  Sincérité  religieuse  de  Chai 
teaubriand^ .  C'était  peut-être  un  beau  sujet  de  thèse  ;i 
me  semble  bien  pourtant  que  la  démonstration  n'avait  pa 
besoin  d'être  faite;  on  ne  démontre  pas  l'évidence.  Je  n'ai 
du  reste  à  parler  ici  que  des  dernières  années  de  l'au 
^eur  du  Génie  du  Christianisme,  de  celles  qui  vont  de  1841 
à  1848. 

Dans  une  lettre  à  son  ami  Hyde  de  Neuville,  du  14  juin 
1841,  Chateaubriand  écrit  : 

«  Je  vous  admire  du  fond  du  cœur;  voua  prenez  à  tout,  moi, 
je  ne  prends  plus  à  rien  ;  mon  courage  n'est  pas  usé  ;  mais  il  est 
surmonté  par  le  dégoût.  Je  ne  songe  plus  qu'à  mourir  en  chré- 
tien, et  j'espère  que  le  bon  Père  Seguin,  tout  vieui  qu'il  est, 
aura  la  force  de  lever  la  main  pour  me  blanchir  et  m'envoyer  à 
Dieu  2.  » 

Au  mois  de  mars  1842,  parlant  de  la  mort  récente  de 
Théodore  Jouffroy',  un  des  professeurs  du  collège  royal 
de  Marseille,  M.  Lafaye,  dit  à  ses  élèves  :  «  Jouffroy,  le 
sceptique,  a  appelé  un  confesseur,  et  personne  ne  peut 
nommer  celui  de  l'auteur  du  Génie  du  Christianisme.  »  Ces 
paroles  firent  quelque  bruit,  et  M.  Lafaye,  craignant  d'être 
destitué,  supplia  le  baron  de  Flotte,  ami  et  coreligionnaire 
de  Chateaubriand,  d'écrire  à  ce  dernier,  pour  qu'il  inter- 
cédât en  sa  faveur  auprès  du  ministre  de  l'Instruction  pu- 
blique, M.  Villemain.  Chateaubriand  répondit  : 

«  Grâce  à  Dieu,  Monsieur,  je  n'ai  ni  ne  peux  avoir  aucan  cr^ 
dit  auprès  du  Gouvernement  actuel.  Lorsque  j'ai  possédé  quelque 
pouvoir  politique,  je  ne  me  souviens  pas  de  l'avoir  jamais  em- 
ployé qu'au  profit  des  personnes  qui  pouvaient  être  opprimées. 
M.  Lafaye  ne  m'a  point  du  tout  offensé;  mais,  s'il  était  inquiété 
à  cause  de  moi,  je  prierais  qu'on  le  laissât  tranquille.  Je  ne 
m'occupe  plus  de  ce  qui   se  passe  dans  la  société.  Mon  rôle  est 

1    Un  volume  in-8*  ;    par   I  abbé  Georcros   Bertrin,   doctear-ès-tettreft, 
froif-sseur  à  l'Institut  caiholu|Ue  de  Pans,  1899. 
2.    Mémoires  et  Souvenirs  du  baron  Hyd,  de  NeuvilU,  l.  UI,  p.  &TO. 
?.  Théodore  Jouffroy  est  mort  1«  1"  mars  1843. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  565 

fini,  Monsieur.  Je  suis  loin  du  monde,  et  on  me  pardonnera, 
j'espère,  à  cause  de  mon  grand  âge,  d'avoir  un  confesseur.  C'est 
M.  l'abbô  Seguin,  prêtre  de  Saint-Sulpice.  Quand  on  a  beaucoup 
de  jours,  on  doit  s'accuser  de  beaucoup  de  fautes.  » 

Il  observait  rigoureusement  les  lois  de  l'ÉpIise  sur 
l'abstinence  et  le  jeûne,  allant  même  souvent,  dans  la 
pratique,  au  delà  de  ce  que  lui  permettait  sa  santé.  D'une 
lettre  que  Victor  de  Laprade  m'écrivait,  le  12  août  1870, 
j'extrais  ce  qui  suit  : 

«  A  ceux  qui  veulent  douter  de  sa  ferme  foi  chrétienne,  vous 
pouvez  raconter  ce  détail  que  je  tiens  d'une  dame  protestante, 
qui  fut  longtemps  sa  voisine,  et  qui  habite  encore  la  maison  où 
il  est  mort,  rue  du  Bac,  n»  120.  M™«  Mohl  *  était  très  liée  avec 
M"«  de  Chateaubriand,  qui  ne  sortait  pas  et  ne  voyait  presque 
personne.  La  femme  de  ce  vrai  grand  homme  gémissait  souvent 
près  de  sa  voisine  de  la  peine  qu'elle  avait  à  empêcher  son  mari 
de  suivre  dans  leur  plus  scrupuleuse  rigueur  les  règles  du 
Carême  et  des  autres  temps  de  jeûne  et  d'abstinence.  Chateau- 
briand avait  alors  atteint  l'âge  où  l'Eglise  nous  en  dispense,  et 
sa  santé  se  trouvait  fort  mal  de  ces  austérités.  Il  les  pratiquait 
néanmoins  avec  son  opiniâtreté  bretonne,  et  il  fallait  toutes  le» 
supplications  de  sa  femme  pour  le  faire  fléchir  quelquefois.  Ceci 
n'était  pas  fait  pour  le  monde  et  pour  la  pose,  comme  on  dirait 
aujourd'hui.  M™*  de  Chateaubriand  et  sa  confidente  en  étaient 
seules  témoins,  et  je  suis  peut-être  le  seul  qui  le  sache  aujour- 
d'hui. Vous  qui  êtes  jeune,  gardez  et  transmettez  ce  souvenir  de 
l'auteur  du  Génie  du  Christianisme. 

«  Je  me  laisse  aller  volontiers  à  ces  racontages  de  vieux,  mais 
c'est  ainsi  que  les  traditions  se  conservent.  J'ai  connu  tout  un 
monde  évanoui.  Il  n'y  a  plus  guère  de  gens  qui  aient  vu  Cha- 
teaubriand de  près.  Nous  ne  sommes  plus  que  deux  à  l'Acadé- 
mie française  qui  ayons  vu  le  saloa  de  M™®  Récamier,  M.  le 
duc  de  Noailles  et  moi.  En  dehors  de  l'Académie,  je  ne  connais 
plus  que  M™e  Lenormant  et  M"«  Mohl  qui  aient  vécu  dans  ces 
illustres  intimités.  » 

1.  Fomme  de  M.  Jules  de  Mohl,  célèbre  orientaliste,  professeur  de 
persan  au  Collège  de  H'rance  et  menabre  de  l'Institut.  On  lit  an  tome  II, 
p.  564,  des  Souvenirê  et  Correspondance  de  M"  Récamier;  •  Une  Ad- 
«  glaise  aimable,  spirituelle,  bonne,  M»'  Mohl,  logeait  à  l'étage  supé- 
«  rieur,  dans  la  môme  maison  et  dans  le  même  escalier  que  M.  d»  Chit' 
•  teaubriand.  > 


566  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

Dans  ses  conversations,  comme  dans  ses  lettres,  Victor 
de  Laprade  aimait  à  faire  revivre  devant  moi  ces  jours 
évanouis,  ces  figures  éteintes.  Il  me  redisait  la  ponctuelle 
régularité  de  M.  de  Chateaubriand.  Le  grand  écrivain  arri- 
vait tous  les  jours  chez  M™»  Récamier  à  deux  heures  et 
demie  ;  ils  prenaient  le  thé  ensemble,  et  passaient  une 
heure  à  causer  en  tête  à  tête.  A  ce  moment,  la  porte  s'ou- 
vrait aux  visites;  le  bon  Ballanche  venait  le  premier;  puis 
un  flot  plus  ou  moins  nombreux,  plus  ou  moins  varié,  plus 
ou  moins  animé  d'allants,  de  venants,  au  milieu  desquels 
se  retrouvait  le  groupe  des  personnes  accoutumées  à  se 
voir  chaque  jour,  et,  comme  le  disait  Ballanche,  à  graviter 
vers  le  centre  de  l'Abbaye-au-Bois  *. 

Tandis  que  l'auteur  d'Antigone  et  d'Orphée,  animé,  sou- 
riant, jetait  souvent  la  note  gaie  au  milieu  des  conversa- 
tions les  plus  graves  et  essayait  même,  parfois,  d'aiiïuiser 
le  calembour,  l'auteur  de  René  assistait  d'ordinaire  aux 
visites  jusqu'à  six  heures,  mais  dans  un  silence  presque 
absolu.  Assis  à  l'un  des  angles  de  la  cheminée,  en  face  de 
M™*  Récamier,  il  se  tenait  appuyé  sur  sa  canne,  écoutant 
tout  avec  intérêt,  répondant  quelquefois  par  une  question 
ironique  et  découragée. 

Parce  qu'il  a  parlé,  en  maint  endroit  de  ses  Mémoires, 
de  la  force  du  courant  démocratique,  on  s'est  cru  autorisé 
à  faire  de  lui  un  transfuge  du  royalisme,  saluant,  dans  le 
triomphe  de  la  démocratie,  la  réalisation  de  ses  suprêmes 
espérances.  C'est  tout  justement  le  contraire  de  la  vérité. 
Que  la  France  allât  à  la  démocratie,  il  le  voyait,  il  le  criait 
bien  haut;  mais,  loin  de  se  réjouir  de  cette  révolution 
nouvelle,  de  la  considérer  comme  un  progrès  pour  l'huma- 
nité, un  bonheur  pour  la  France,  il  voyait  dans  la  démo- 
cratie le  pire  des  gouvernements,  omnium  deterrimum,  sui- 
vant la  forte  expression  de  Bellarmin.  Un  jour,  à  l'Abbaye- 

1.  M"'  Lenormant,  Souvenirs  et  Corrsipondance  tirés  de»  papiers  ié 
M"  Récamier,  t.  II,  p.  543. 


MÉMOIRES  d'outre-tombe  567 

au-Bois,  Laprade  qui,  en  ce  temps-là,  était  un  naïf,  crut 
pouvoir  confesser  devant  le  grand  poète  sa  foi  juvénile 
dans  l'avenir  de  la  démocratie,  d'une  démocratie  chré- 
tienne qui  accomplirait  toutes  les  promesses  du  divin  lé- 
gislateur. Chateaubriand  accueillit  avec  son  sourire  mélan- 
colique ces  enthousiastes  coiifidences;  puis,  après  avoir  dit 
qu'il  tenait  pour  prochaine  la  chute  du  trône  de  Juillet, 
pour  inévitable  l'avènement  de  la  démocratie,  il  se  mit  à 
esquisser  à  grands  traits  cette  société  future,  fille  d'une 
démocratie  sans  religion  et  sans  idéal.  A  mesure  qu'il 
parlait,  le  chantre  de  Psyché  voyait  s'évanouir  ses  belles 
chimères.  Sa  nouvelle  Jérusalem  tant  rêvée  s'écroulait  au 
bruit  de  cette  grande  parole,  comme  au  son  de  la  trom- 
pette les  murailles  de  Jéricho.  A  la  place  de  la  terre  pro- 
mise, une  arène  tumultueuse,  ensanglantée  par  la  lutte 
des  convoitises  et  des  appétits;  et  au  plus  lointain  de  l'ho- 
rizon, au  terme  du  voyage,  le  repos  dans  la  stupidité  d'une 
demi-barbarie,  de  vastes  pâturages  où  des  troupeaux  hu- 
mains broutaient  une  herbe  épaisse,  le  front  bas  et  sans 
jamais  regarder  le  ciel  *. 

Sur  les  périls  et  les  hontes  que  préparait  à  la  France  le 
régime  démocratique,  il  avait,  en  toute  rencontre,  les  pa- 
roles les  plus  énergiques  et  les  plus  méprisantes.  M.  de 
Marcellus  raconte  qu'en  1844,  un  jour  qu'ils  faisaient 
quelques  pas  ensemble  dans  son  jardin  de  la  rue  du  Bac, 
Chateaubriand  lui  dit  :  «  Le  fleuve  de  la  monarchie  s'est 
perdu  dans  le  sang  à  la  fln  du  siècle  dernier.  Entraînés 
par  lea  courants  de  la  démocratie,  à  peine  avons-nous  fait 
quelques  haltes  sur  la  boue  des  écueils.  Mais  le  torrent 
nous  submerge  et  c'en  est  fait  en  France  de  la  vraie  liberté 
politique  et  de  la  dignité  de  l'homme^.  » 

Le  16  août  1846,  comme  il  faisait  une  promenade  au 

1.  Académie  êe  Lyon.  Concours  pour  Veioge  de  M"'  Réeamier.  ArticI» 
de  Victor  de  Laprado,  Revue  de  Lyon,  1849,  t.  I,  p.  65. 
i.  Chateaubriand  et  son  temps,  p.  290. 


568  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

Champ  de  Mars,  en  voulant  descendre  de  voiture,  le  pied 
lui  manqua,  et  il  se  cassa  la  clavicule.  Cet  accident  marqua 
pour  lui  un  nouveau  degré  de  décadence  physique;  à 
partir  de  cette  époque,  il  ne  marcha  plus.  Lorsqu'il  venait 
à  i'Abbaye-au-Bois,  son  valet  de  chambre  et  celui  de 
M™»  Récaraier  le  portaient  de  sa  voiture  jusqu'au  seuil  du 
salon;  on  le  plaçait  alors  sur  un  fauteuil  que  l'on  roulait 
jusqu'à  l'angle  de  la  cheminée.  Ceci  se  passait  en  présence 
de  la  seule  M™«  Récamier,  et  les  visiteurs  qu'on  admettait 
après  le  thé  trouvaient  M.  de  Chateaubriand  tout  établi; 
mais,  pour  le  départ,  il  fallait  qu'il  s'opérât  devant  les 
étrangers  présents.  Vainement  ils  semblaient  ne  s'aperce- 
voir de  rien;  ce  n'en  était  pas  moins  pour  le  vieillard  une 
cruelle  souffrance  de  laisser  voir  ses  infirmités  *. 

L'heure  était  proche  maintenant  où  la  mort  allait  fer- 
mer ce  salon  de  l'Abbaye-au-Bois,  sur  lequel  descendaient 
déjà  les  ombres  du  soir  : 

Majores-que  eadunt  celais  de  montibus  umbrœ. 

C'est  M™«  de  Chateaubriand  qui  fut  atteinte  la  première. 
Elle  s'endormit  doucement  dans  le  Seigneur  le  9  février 
1847;  Ballanche  suivit  :  le  12  juin  1847,  il  s'éteignit  avec  le 
calme  d'un  sage  et  la  résignation  d'un  saint,  doux  envers 
la  mort  comme  il  l'avait  été  envers  la  vie.  M"«  Récamier, 
qui  n'avait  pas  quitté  son  chevet  d'agonie,  acheva,  par  les 
larmes  qu'elle  y  versa,  de  compromettre  sa  vue  de  plus  en 
plus  affaiblie.  Elle  était  menacée  d'une  cécité  complète; 
c'est  à  ce  moment  que  Chateaubriand  lui  offrit  de  consa- 
crer son  amitié  en  partageant  son  nom.  Elle  refusa  cet 
honneur,  par  suite  des  plus  nobles  et  des  plus  délicats 
scrupules. 

li  devait  la  précéder  dans  la  tombe  2.  Au  mois  de  juin 
1848,  à  l'heure  même  où  le  canon  de  la  guerre  civile  ton- 

1.  Souvenirs  et  Correspondance  de  M"'  Récamier,  t.  II,  p.  5M. 

2.  M"'  Récamier  mourut  le  11  mai  1849. 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  569 

nait  dans  les  ruuj  de  la  capitale,  il  s'alita  pour  ne  plus  se 
relever.  Le  dimanche  2  juillet,  on  lui  donna  les  derniers 
sacrements.  Il  reçut  le  viatique,  «  non  seulement  avec  sa 
pleine  et  parfaite  connaissance,  mais  encore  avec  un  pro- 
fond sentiment  de  foi  et  d'humilité  *.  » 

Le  lendemain,  il  dicta  à  son  neveu  les  lignes  que  voici  : 

«  Je  déclare  deyant  Dieu  rétracter  tout  ce  qu'il  peut  y  avoir 
dans  mes  écrits  de  contraire  à  la  foi,  aux  mœurs  et  générale- 
ment aux  principes  conservateurs  du  bien.  » 

«  Paris,  le  3  juillet  1848, 

«  Signé  pour  mon  oncle  François  de  Chateaubriand  dont  la 
main  n'a  pu  signer  et  pour  me  conformer  à  la  volonté  qu'il  m'a 
exprimée. 

«  Geoffroy-Louis  de  Chateaubriand  *.  » 

Quand  cette  déclaration  fut  écrite,  le  malade  se  la  fit 
répéter;  puis,  il  voulut  la  lire  lui-même  de  ses  yeux,  et 
alors,  tranquille,  l'âme  en  paix,  l'auteur  du  Génie  du 
Chnstianisme  attendit  l'heure  de  paraître  devant  Dieu.  Il 
rendit  le  dernier  soupir  le  mardi  4  juillet.  Quatre  per- 
sonnes seulement  étaient  présentes  :  son  directeur,  l'abbé 
Deguerry,  curé  de  Saint-Eustache,  son  neveu,  une  sœur  de 
charité  et  M"»»  Récamier*. 

Dans  une  lettre  au  Journal  des  Débats,  l'abbé  Deguerry 
—  le  futur  martyr  de  la  Commune  —  raconta  en  ces 
ternoies  les  derniers  moments  du  grand  écrivain  : 

«  Paris,  le  4  juillet  1848. 

«  Monsieur, 

«  La  France  vient  de  perdre  l'un  de  ses  plus  nobles  enfants. 

•  M.  de  Chateaubriand  est  mon  ce  matin  à  huit  heures  u» 

quart.  Nous  avons  recueilli  son  dernier  soupir.  Il  l'a  rendu  ei 

1.  Souvenirs  et  Correspondance  de  M^'  Réeamier,  t.  II,  p.  563. 

2.  Cette  pièce  a  été  communiquée  par  le  signataire  au  R.  P.  Poale- 
voy,  qui  l'a  reproduite  dans  la  Vie  du  R.  P.  de  Ravignan,  t.  I,  p.  491 

3.  On  a  dit  —  et  Villemain  a  répété,  dans  son  volume  sur  Château- 
firtand,  —  que  Bôranger  et*it  présent  A  ce  dernier  moment.  C'est  xam 
erreur. 


570  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

pleine  connaissance.  Une  intelligence  aussi  belle  devait  dominer 
la  mort  et  conserver,  sous  son  étreinte,  une  visible  liberté. 

«  La  mort  de  M™'  de  Chateaubriand,  arrivée  l'année  dernière, 
frappa  si  fortement  M.  de  Chateaubriand  qu'il  nous  dit  à  l'ins- 
tant même,  en  portant  la  main  sur  sa  poitrine  ;  «  Je  viens  de 
sentir  la  vie  atteinte  et  tarie  dans  sa  source;  ce  n'est  plus  qu'une 
question  de  quelques  mois.  »  La  mort  de  M.  Ballanche,  qui  ne 
suivit  que  de  trop  près,  fut  le  dernier  coup  pour  son  illustre  et 
ancien  ami.  Depuis  lors,  M.  de  Chateaubriand  ne  sembla  plus 
descendre,  mais  se  précipiter  au  tombeau. 

«  Peu  d'instants  avant  sa  mort,  M.  de  Chateaubriand,  qui 
avait  été  administré  dimanche  dernier,  embrassait  encore  la 
croix  avec  l'émotion  d'une  foi  vive  et  d'une  ferme  confiance. 
Une  des  paroles  qu'il  répétait  souvent  dans  ses  dernières 
années,  c'est  que  les  problèmes  sociaux,  qui  tourmentent  les 
nations  aujourd'hui,  ne  sauraient  être  résolus  sans  l'Evangile, 
sans  l'âme  du  Christ  dont  les  doctrines  et  les  exemples  ont 
maudit  l'égoïsme,  ce  ver  rongeur  de  toute  concorde.  Aussi  M.  de 
Chateaubriand  saluait-il  le  Christ  comme  le  Sauveur  du  monde 
au  point  de  vue  social,  et  il  se  plaisait  à  le  nommer  son  roi  en 
même  temps  que  son  Dieu. 

«  Un  prêtre,  une  sœur  de  charité  étaient  agenouillés  au  pied 
du  lit  de  M.  de  Chateaubriand  au  moment  où  il  expirait.  C'est 
au  milieu  des  prières  et  des  larmes  de  cette  nature  que  l'auteur 
du  Génie  du  Christianisme  devait  remettre  son  âme  entre  les 
mains  de  Dieu. 

tt  J'ai  l'honneur  d'être,  etc. 

•  Deouerry, 

«  Car*  de  Saint-Eastache*    » 

Le  comte  de  Charabord  écrivit,  à  l'occasion  de  cette 
mort,  la  lettre  suivante  : 

«  Votre  lettre,  monsieur,  est  la  première  qui  m'ait  apporté  la 
nouvelle  de  la  mort  de  M.  de  Chateaubriand.  J'avais  en  lui  un 
ami  sincère,  un  conseiller  fidèle,  de  qui  j'étais  heureux,  dans 
mon  exil,  de  recevoir  les  avis  et  de  pénétrer  les  généreuses  pen- 
sées. Depuis  plusieurs  mois,  je  m'affligeais  de  voir  ce  beau  génie 
approcher  du  terme  de  sa  carrière;  cette  perte,  si  grande,  m'est 
plus  pénible  encore  en  ce  moment  où  mon  cœur  a  tant  à  gémir 
des  douleurs  de  la  patrie. 

«  Que  de  malheurs  n'ai-je  pas  à  déplorer  !  ces  luttes  affreuses 

1.  Jouma.  de*  DébaU  da  5  juillet  1848. 


MÉMOIRES   d'outre-tombe  571 

qui  Tiennent  d'ensanglanter  la  capitale,  la  mort  de  tant  d'hom- 
mes honorables  et  distingués  dans  la  garde  nationale  et  dans 
l'armée,  le  martyre  de  l'archevêque  de  Paris,  la  misère  du  pau- 
vre peuple,  la  ruine  de  nos  industries,  les  alarmes  de  la  France 
entière  !  Je  prie  Dieu  d'en  abréger  le  cours. 

«  Puissent  le  spectacle  de  ces  calamités  et  la  crainte  des  maux 
qui  menacent  l'avenir,  ne  point  emporter  les  esprits  loin  des 
grands  principes  de  justice  et  de  liberté  publique,  qu'en  ce  temps, 
plus  que  jamais,  les  amis  des  peuples  et  des  rois  doivent  dé- 
fendre et  maintenir. 

«  Je  vous  renouvelle,  monsieur,  l'assurance  de  ma  bien  sin- 
cère et  constante  affection. 

«  Henri.  » 
«  Le  15  juillet  1848.  » 

Le  samedi  8  juillet,  un  service  funèbre  fut  célébré  dans 
l'église  des  Missions-Étrangères,  située  rue  du  Bac,  tout 
près  de  la  maison  mortuaire;  le  corps  fut  ensuite  descendu 
dans  les  caveaux  de  la  chapelle,  pour  être,  de  là,  trans- 
porté à  Saint-Malo.  Le  18  juillet,  dans  cette  dernière  ville, 
«urent  lieu  les  obsèques  solennelles.  La  messe  fut  célé- 
brée par  le  curé  de  Combourg.  A  l'élévation,  par  une  ins- 
piration touchante,  la  musique  fit  entendre  la  mélodie  sur 
laquelle  Chateaubriand  a  composé  ces  paroles  si  connues: 

Combien  j'ai  douce  souvenance 
Du  joli  lieu  de  ma  naissance  1 

Après  la  messe,  le  cortège  s'achemina  entre  les  rem 
parts  et  la  mer  vers  l'ilôt  du  Grand-Bé.  Deux  longues  files 
de  prêtres  en  surplis  serpentaient  sur  la  grève.  Les  ban- 
nières des  gardes  nationales  venues  des  diverses  villes  de 
la  Bretagne  flottaient  aux  vents  ;  les  casques  resplendis- 
saient au  soleil.  Le  canon  tonnait  par  intervalles.  Une 
foule  innombrable  couvrait  les  remparts  de  Saint-Malo, 
qui  s'élèvent  si  formidables  au-dessus  des  rochers  à  pic 
€t  de  la  mer.  Tous  les  récifs,  tous  les  écueils  étaient  char- 
gés de  figures  humaines,  des  barques  pavoisées  de  deuil 
étaient  encombrées  de  spectateurs.  Au  pied  du  Grand-Bé, 


572  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

le  cercueil  fut  enlevé  par  des  marins  et  porté  au  sommet 
à  travers  un  coup  de  vent  qui  ressemblait  à  une  tempête, 
suprême  caresse  de  l'Océan  à  celui  qui  avait  tant  aimé  le 
bruit  des  flots  et  des  vents.  Puis  soudain  il  se  fit  un  grand 
calme,  et  le  cercueil  fut  pieusement  déposé  dans  le  roc 
qui  doit  le  garder  à  jamais.  Les  suprêmes  prières  de  l'É- 
glise furent  récitées  par  le  curé  de  Saint-Malo  et  l'eau  bé- 
nite fut  répandue  sur  la  bièce... 

La  Bretagne  et  la  Religion  ayaient  fait  à  l'auteur  du 
Génie  du  Christianisme  de  magnifiques  funérailles.  Depuis 
un  demi-siècle,  il  dort,  au  boj  ^  des  vagues,  dans  son  sé- 
pulcre de  granit,  sous  une  pierre  entourée  d'une  petite 
grille  gothique  en  fer  et  surmontée  d'une  croix.  Du  reste, 
point  d'inscription,  ni  nom,  ni  date.  Il  l'avait  ainsi  de- 
mandé, dans  sa  lettre  de  1831  au  maire  de  Saint-Malo  : 
«  La  croix,  écrivait-il,  dira  que  l'homme  reposant  à  ses 
pieds  était  un  chrétien  ;  cela  suffira  à  ma  mémoire.  » 


Je  ne  terminerai  pas  cet  Appendice,  sans  adresser  mes 
remerciements  aux  personnes  qui  ont  bien  voulu  faciliter 
mes  recherches  et  me  prêter  leur  utile  concours  :  M.  Fré- 
déric Saulnier,  conseiller  à  la  Cour  d'appel  de  Rennes; 
M.  l'abbé  Pâris-Jallobert;  M.  René  Kerviler,  ingénieur  en 
chef  des  Ponts-et-Chaussées  à  Saint-Nazaire-sur-Loire  ;  le 
R.  P.  V.  Delaporte;  M.  René  de  Keiallain,  à  Quimper, 
M.  F.  de  Bernhardt,  à  Londres;  M.  le  baron  Alberto  Lum- 
broso,  à  Rome.  Que  tous  veuillent  bien  trouver  ici  l'ex- 
pression de  ma  vive  gratitude.  Mais  je  dois  des  remercie- 
ments tout  particuliers  à  M.  l'abbé  G.  Pailhès,  archiprêtre 
de  la  basilique  de  Saint-Seurin,  à  Bordeaux,  l'homme  de 
France  qui  connaît  le  mieux  Chateaubriand  et  ses  entours, 
l'auteur  de  ces  remarquables  ouvrages  :  Madame  de  Cha- 
teaubriand, d'après  ses  Mémoires  et  sa  Correspondance {iSSl), 


MÉMOIRES    D  OUTRE-TOMBE  873 

-  Mzdame  de  Chateaubriand,  Lettres  inédites  à  M.  dausel 
de  Coussergues  (1888);  —  Chateaubriand,  sa  femme  et  ses 
amis  (1896);  —  Du  nouveau  sur  Joubert  (1900).  Sans  l'aide 
fraternelle,  sar»  les  communications,  aussi  précieuses  que 
désintéresséSj  de  M,  Pailhès,  il  ne  m'eût  pas  été  possible 
de  mener  à  bien  ce  travail,  pour  lequel  il  ne  me  reste 
plus  qu'à  réclamer  l'indulgence  du  lecteur. 


ERRATA  ET   ADDENDA 


TOME  PREMIER 

Page  XLiv,  ligne  10;  au  lieu  de  Capo-d'Istrias,  lisez  :  Vapo 
dlstria. 

Paee  30,  ligne  5;  corps  ici  signifie  corset. 

Page  59,  note  1,  ligne  2;  lisez  :  un  an  de  plus. 

Page  63,  ligne  1  ;  sur  cet  exil  à  Dieppe,  voyez  le  tome  III, 
paj-e  52. 

Pages  74,  126,  195,  213,  247,  231,  232,  233;  au  lieu  de 
Rosambo,  lisez  :  Rosanba 

Page  248,  ligne  20;  au  lieu  de  routière,  lisez  :  roturière. 

Page  323,  note  3,  in  fine;  au  lieu  de  1943  lisez  :  1843. 

Page  362,  ligne  4.  Ce  parallèle  de  Washington  et  de  Bo- 
naparte a  paru  pour  la  première  fois  dans  le  Globe  de 
1827.  Dans  ce  premier  texte,  après  ces  mots  :  «  Qu'avaient 
à  pleurer  les  citoyensl  on  lisait  cette  page  qui  ne  figure 
dans  aucune  des  éditions  des  Mémoires  : 

•  La  République  de  Washington  subsiste  ;  l'Empire  de  Bonaparte  est 
détruit  :  il  s'est  écoulé  entre  le  premier  et  le  second  voyage  d'un  Fran- 
çais (La  Fayette)  qui  a  trouvé  une  nation  renaissante  là  où  il  avait  com- 
battu pour  quelques  colons  opprimés, 

«  'Washington  et  Bonaparte  sortirent  du  sein  d'une  république  ;  nés 
tous  deux  de  la  liberté,  le  premier  lui  a  été  fidèle,  le  second  l'a  trahie 
Leur  sort,  d'après  leur  choLx,  sera  différent  dans  l'avenir. 

«  Le  nom  de  Washington  se  répandra  avec  la  liberté  d'âge  en  âge  ;  il 
marquera  le  commencement  d'une  nouvelle  ère  pour  le  genre  humain. 

«  Le  nom  de  Bonaparte  sera  redit  aussi  par  les  générations  futures  ; 
mais  il  ne  se  rattachera  à  aucune  bénédiction  et  servira  d'autorité  aux 
oppresseurs,  grands  ou  petits. 

«  Washington  a  été  tout  entier  le  représentant  dei  hssoias,  des  idées, 
aeg  lumières,  des  opinions  de  son  époque    etc.  > 


MEMOIRES    D'OUTRE-TOMBE  878 

Pour  le  reste,  le  texte  du  Globe  et  celui  des  Mémoires  sont 
identiques. 
Page  400,  ligne  1  ;  au  lien  de  uvec,  liiez  :  avec. 
Page  453,  ligne  9;  au  lieu  de  1755^  lisez  :  1753. 

TGME  II 

Page  45,  ligne  27;  page  127,  Iign«  28;  page  570,  ligne  4j 
au  lieu  de  Rosambo,  lisez  :  Rosanbo. 

Page  483,  ligne  17.  A  ia  su'le  des  mots  :  «  et  je  ne  te- 
nais pas  dans  mes  mains  puissantes  le  «œur  des  prin- 
cesses »;  il  faut  ajouter  cette  note  : 

«  AllnsioD  à  la  situation  du  comte  de  Forbin  auprès  de  la  princesse 
Borghèse  (Pauline  Bonaparte),  dont  il  était  le  chambellan  et  l'amant  en 
titre.  Sur  les  relations  du  chambellan  et  de  la  princesse,  on  trouve  de 
curieux  détails  dans  Tonvrage  de  M.  Frédéric  Masson  sur  Napoléon  et 
sa  Famille,  tome  IIl,  pages  339-343,  et  tome  IV,  pages  429-447.  • 

Page  530,  ligne  20  ;  au  lieu  de  Augerville,  lisez  :  Anger- 
ville, 

Mtîme  page,  note  1.  Cette  note  doit  être  supprimée  et 
remplacée  par  la  suivante  : 

«  Angerville  est  sur  la  grande  route  directe  d'Orléans  à  Paris;  c'était, 
an  temps  de  Chateaubriand,  un  relai  de  poste  sur  cette  rouie.  » 

Même  page,  note  2;  au  lieu  de  Augerville,  lisez  :  Anger- 
ville» 

Page  531,  note  1.  Cette  note  doit  être  ainsi  complétée  : 

Ancerville  est  à  quatre  kilomètres  du  château  de  Méréville,  où  Cha- 
teaubriand, les  années  précédentes,  était  allé,  avec  M°"  de  Vintimille 
visiter  M°"  de  Noailles. 


TOME  m 

Pâtre  144.  Ajouter,  au  bas  de  cette  page,  la  note  sui- 
vante : 

«  Sur  les  suicides  dans  l'armée  d'Egypte,  et  en  particulier  sur  celui  da 
général  Mireur,  voir  les  Mémoires  du  général  Baron  Desvernois,p.  lll. 
—  De  eon  côté,  l'adjudant  général  Boyer  dit  expressément  dane  une  lettr* 


576  MÉMOIRES  d'outre-tombe 

■dressée  à  son  père.  {Correspondance  de  l'armée  française  en  Egypte  «»• 
terceptée  par  l'escadre  de  Nelson,  p.  174)  :  «  D'autres,  voyant  les  soaf- 
frances  de  leurs  camarades,  se  brûlent  la  cervelle.  »  —  Napoléon  avoue 
que  <  l'armée  était  atteinte  du  spleen  ;  plusieurs  soldats  se  jetèrent  dans 
se  Nil  pour  y  trouver  une  mort  prompte.  »  Mémoirei,  t.  Il,  p.  153. 


TOME   IV 

Page  16,  ligne  22;  au  lieu  de  fenêtras,  lisez  :  fenêtTes. 
Page  41,  ligne  2;  au  lieu  de  M.  de  Ricé,  lisez  :  M.  de 
Riccé,  —  et,  au  bas  de  la  page,  insérez  la  note  suivante  : 

•  Riecé  (Gabriel-Marie,  vicomte  de),  né  à  Bagé-la-'Ville  (Ain)  le  1?  juil- 
let 1758,  mort  à  Buzançais  (Indre)  le  29  noveiabre  1832.  Préfet  de  l'Orne 
gous  l'Empire,  il  avait  été  destitué  aux  Cent-Jours.  il  fut  réintégré  1« 
U  juillet  1815,  puis  appelé  à  la  préfecture  de  la  Meuse  (6  août  1817),  et 
(24  février  1819)  à  ceUe  du  Loiret.  Elu  membre  de  la  Chambre  des  dé- 
putés en  1830  par  le  grand  collège  de  ce  dernier  département,  il  vota 
l'Adresse  des  -221,  adhéra  au  gouvernement  de  Louis-Philippe,  fut  réin- 
tégré dans  l'administration  comme  préfet  d'Orléans  (6  août  1830),  et  rem- 
placé, comme  député,  le  38  octobre  1S30,  par  M.  Jules  do  La  Rochefou- 
cauld, comte  d'Estissac.  » 

Page  41,  ligne  3;  if.  de  Jaucourt...  Mettre  en  note,  au 
bas  de  la  page  :  «  Sur  le  marquis  de  Jaucourt,  voir,  au 
tome  III,  la  note  4  de  la  page  413.  » 

Page  53,  ligne  30;  au  lieu  de  Vapprobre,  liseï  :  l'op- 
probre. 

Page  81,  ligne  IS;  au  lieu  de  t7  s'es,  lisez  :  il  s'est. 

Page  106,  ligne  25  ;  au  lieu  de  :  jusqu'à  ce,  lisez  :  jusqu'à 
ee  que. 

Page  161,  note  1  ;  au  lieu  de  :  Hubault,  lisez  :  Hurault. 

Page  2o8,  ligne  dernière  ;  au  lieu  de  Biogaphy,  lisez  : 
Biography. 

Page  487,  ligne  2  ;  au  lieu  de  mutérielle,  lisez  :  maté- 
rielle. 

TOME  V 

Paee  18,  note  1;  les  mots  Chateaubriand  et  son  temp$ 
doivent  être  imprimés  en  italiques. 


MEMOIRES  D  OUTRE-TOMBE  577 

Page  22,  ligne  12;  au  lieu  de  Marcas,  lisez  :  Marcus. 

Page  225,  ligne  27;  au  lieu  de  Bosambo,  lisez  :  Rosanbo, 

Page  237,  ligne  26  ;  au  lieu  de  henreme,  lisez  :  heu- 
reuse. 

Page  291,  ligne  31,  après  ces  mots  :  «  le  docteur  Larrey», 
—  ajouter  en  note  : 

«  Félix-IIippolyte  Larrey,  fils  de  l'illastre  lAnej,  chirurgien  de  l'em- 
pereur. Né  le  18  septembre  1808,  il  était  en  1830  chirurgien  sous-aide  à 
l'hôpital  de  la  garde  royale  au  Gros-Caillou.  Chirurgien  de  Napoléon  IIl 
en  1853,  médecin  en  chef  de  l'armée  d'Italie  en  1359,  médecin  en  chef  de 
l'armée  du  Rùin  en  1870,  le  baron  Félix  larrey  a  publié  un  grand  nombre 
de  travaux  sur  la  médecine;  mambr«  de  l'Académie  ae  médecine  depuis 
1850,  il  fut  nommé  membre  de  l'Académie  des  Sciences  en  1867.  De  18'n 
à  1881,  il  fit  partie  de  la  Chambre  des  députés  et  siégea  dans  le  group» 
de  l'Appel  au  peuple.  Il  a  publié  en  1830  une  Relation  chirurgicale  de* 
événements  de  Juillet  à  l'hôpital  militaire  du  Oros-Caillou.  —  Chateau- 
briand a  confondu  ici  le  fils  avec  le  père,  le  chirurgien  sous-aide  da 
Gros-Caillou  avec  le  chirurgien  de  la  Grande  Armée. 

Page  360,  ligne  25;  au  lieu  de  rveision,  lisez  :  révision. 

Page  373,  avant-dernière  ligne;  au  lieu  de  lus,  lisez  : 
plus. 

Page  502,  note  1  ;  au  liëu  ae  Looeau,  lisez  :  Lobau. 

Page  504,  note  1  ;  au  lieu  de  :  duc  de  Lorges,  lisez  :  duc 
de  Large. 

Page  533,  ligne  1  ;  au  lieu  de  Philippon,  lisez  :  Philipo%. 

Page  593,  note  1  ;  au  lieu  de  1833,  lisez  :  1832. 

TOME  VI 

Page  16,  ligne  9;  après  les  mots  :  «  pour  terminer  ce 
traité,  l'objet  de  tous  mes  vœux  »,  —  ajouter,  en  note,  au 
bas  «^e  la  page  : 

«  Sur  ce  projet  de  traité  avec  le  roi  de  Hollande,  voir  les  très  iiarieoz 
documents  saisis  à  N  intes  lors  de  l'arrestation  de  MADAME  «t  publiés, 
pour  la  première  fois,  en  1900,  dans  le  remarquable  ouvrage  de  M.  H. 
Thirria  :  La  Duchtise  de  Berry  (un  vol.  in-8«J.  » 

Page  40,  ligne  24  ;  après  le  mot  burgrave,  mettre  en 
note  : 

•  Ici  et  plus  loin,  C  Ataaubriand  écrit  toujouri  :  bourgrctvê.  • 

VI.  37 


578  MEMOIRES    d'outre-tombe 

Page  307,  ligne  21  ;  au  lieu  de  Hyacinte,  lisez  :  Hyac/nthe, 

Même  page,  note  2;  au  lieu  de  Tire-Live,  lisez  :  Tite- 
Live. 

Page  340,  dernière  ligne;  au  lieu  de  Plancouèt,  lisez: 
Plancoët. 

Page  412,  ligne  21;  après  levers  :  Exoriare  aliquis,  etCt, 
indiquer  en  note  :  Enéide^  livre  lY,  vers  623. 


TABLE   DES   MATIÈRES 


QUATRIÈME    PARTIE 


LIVRE    III 

jQfirmerie  de  Marie-Thérèse.  —  Lettre  de  Madame  la  dxt» 
chesse  de  Berry,  de  la  citadelle  de  Blaye.  —  Départ  de 
Paris.  —  Calèche  de  M.  de  Talleyrand.  —  Bâie.  —  Jour- 
nal de  Paris  à  Prague,  du  14  au  24  mai  1833,  écrit  au 
crayon  dans  la  voiture,  a  lencre  aans  les  auberges.  — 
Bords  du  Rhin.  —  Saut  du  Rhin.  —  Moskirch.  —  Orage. 
—  Le  Danube,  —  Ulm.  —  Blenheim.  —  Louis  XIV.  — 
Forêt  hercynienne.  —  Les  Barbares.  —  Sources  du  Da. 
nube.  —  Ratisbonne.  —  Fabrique  d'empereurs.  —  Dimi- 
nution de  la  vie  sociale  à  mesure  qu'on  s'éloigne  de  la 
France.  —  Sentiments  religieux  des  Allemands.  —  Arrivée 
à  Waldmûnchen.  —  Douane  autrichienne.  —  L'entrée  en 
Bohême  refusée.  —  Séjour  à  Waldmûnchen.  —  Lettres 
au  comte  de  Choteck.  —  Inquiétudes.  —  Le  viatique.  — 
Chapelle.  —  Ma  chambre  d'auberge.  —  Description  de 
Waldmûnchen.  —  Lettre  du  comte  de  Choteck.  —  La 
paysanne.  —  Départ  de  Waldmûnchen.  —  Douane  autri- 
chienne. —  Entrée  en  iîonème.  —  f'orêt  de  pins.  —  Con- 
versation avec  la  lune.  —  Pilsen.  —  Grands  chemins  du 
nord,  —  Vue  de  Prague 

LIVRE   IV 

Château  des  rois  de  Bohême.  —  Première  entrevue  avec 
Charles  X.  —  Monsieur  le  Dauphin.  —  Les  Enfants  de 
France.  —  Le  duc  et  la  duchesse  de  Guiche.  —  Triumvi- 
rat. —  Mademoiselle.  —  Conversation  avec  le  roi.  — 


580  TABLE    DES    MATIÈRKS 

Henri  V.  —  Diner  et  soirée  à  Hradschin.  —  Visites.  — 
Musée.  —  Général  Skrzynecki.  —  Dîner  chez  le  comte  de 
Choteck.  —  Pentecôte.  —  Le  duc  de  Blacas.  —  Incidences. 

—  Tycho-Brahé.  —  Perdita,  suite  des  incidences.  —  De 
la  Bohême.  —  Littérature  slave  et  néo-latine.  —  Je  prends 
congé  du  roi.  —  Adieux.  —  Lettres  des  enfai»>!  a  leur 
mère.  —  Un  juif.  —  La  servante  saxonne.  —  Ce  que  je 
laisse  à  Prague.  —  Le  dnc  de  Bordeaux.  —  Madame  la 
Dauphine.  —  Incidences.  —  Sources.  —  Eaux  minérales. 

—  Souvenirs  historiques.  —  Vallée  de  la  Tèple.  —  Sa 
flore.  —  Dernière  conversation  avec  la  Dauphine.  — 
Départ 65 

UVRE  V 

Journal  de  Carlsbad  à  Paris.  —  Cynthie.  —  Egra.  —  Wal- 
lenstein.  —  Weissenstadt.  —  La  voyageuse.  —  Berneck 
et  souvenirs.  —  Bayreuth.  —  Voltaire.  —  Hohlfeld.  — 
Eglise.  —  La  petite  fille  à  la  hotte.  —  L'hôtelier  et  sa 
servante.  —  Bamberg.  —  Une  bossue.  —  Wûrtzbourg  : 
ses  chanoines.  —  Un  ivrogne. —  L'hirondelle.—  Auberge 
de  Wiesenbach.  —  Un  Allemand  et  sa  femme.  —  Ma 
vieillesse.  —  Heidelberg.  —  Pèlerins.  —  Ruines.  —  Man- 
heim.  —  Le  Rhin.  —  Le  Palatinat.  —  Armée  aristocra- 
tique ;  Armée  plébéienne.  —  Couvent  et  Château.  — 
Monts  Tonnerre.  —  Auberge  solitaire.  —  Kaiserslautern. 

—  Sommeil.  —  Oiseaux.  —  Saarbrûck.  —  Conseil  de 
Charles  X  en  France.  —  Idées  sur  Henri  V.  —  Ma  lettre 
à  Madame  la  Dauphine.  —  Ce  qu'avait  fait  Madame  la 
duchesse  de  Berry 16î 

LIVRE    VI 

Journal  de  Paris  à  Venise.  —  Jura.  —  Alpes.  —  Milan.  — 
Vérone.  —  Appel  des  morts. —  La  Brenta.  —  Incidences. 

—  Venise.  —  Architecture  vénitienne.  —  Antonio.  — 
L'abbé  Betio  et  M.  Gamba.  —  Salles  du  Palais  des  Doges. 

—  Prisons.  —  Prison  de  Silvio  Pellico.  —  Les  frari.  — 
Académie  des  Beaux-Arts.   —   L'Assomption  du  Titien. 

—  Métopes  du  Parthénon.  —  Dessins  originaux  de  Léo- 
nard de  Vinci,  de  Michel-Ange  et  de  Raphaël.  —  Eglise 
de  Saints-Jean-et-Paul.  —  L'arsenal.  —  Henri  IV.  — 
Frégate  partant  pour  l'Amérique.  —  Cimetière  de  Saint- 
Christophe.  —  Saùnt-Micbel  de  Murano.  —  Murano.  ^ 


TABLE   DES   MATIÈRES  581 

La  femme  et  l'enfant.  —  Gondoliers.  —  Les  Bretons  et 
les  Vénitiens.  —  Déjeuner  sur  le  quai  des  Esclavons.  — 
Mesdames  à  Trieste.  —  Rousseau  et  Byron.  —  Beaux 
génies  inspirés  par  Venise.  —  Anciennes  et  nouvelles 
courtisanes.  —  Rousseau  et  Byron  nés  malheureux 221 

LIVRE   VII 

Arrivée  de  Madame  de  Bauffremont  à  Venise.  —  Le 
Catajo.  —  Le  duc  de  Modène.  —  Tombeau  de  Pétrarque 
à  Arqua.  —  Terre  des  poètes.  —  Le  Tasse.  —  Arrivée 
de  Madame  la  duchesse  de  Berry.  —  Mademoiselle  Le- 
beschu.  —  Le  comte  Lucchesi  Palli.  —  Discussion.  — 
Dîner.  —  Bugeaud  le  geôlier.  —  Madame  de  Saint-Priest, 
M.  de  Saint-Priest.  —  Madame  de  Podenas.  —  Notre 
troupe.  —  Mon  refus  d'aller  à  Prague.  —  Je  cède  sur  un 
mot.  —  Padoue.  —  Tombeaux.  —  Manuscrit  de  Zanzc. 

—  Nouvelle  inattendue.  —  Le  gouverneur  du  royaume 
Lombardo-Vénitien.  —  Lettre  de  Madame  à  Charles  X 
et  à  Henri  V.  —  M.  de  Monibel.  —  Mon  billet  au  gou- 
verneur. —  Je  pars  pour  Prague 271 

LIVRE    VIII 

Journal  de  Padoue  à  Prague,  du  20  au  26  septembre  1833. 

—  Conegliano.  —  Traduction  du  Dernier  Abencerage. 

—  Udine.  —  La  comtesse  de  Samoyloff.  —  M.  de  la 
Ferronnays.  —  Un  prêtre.  —  La  Carinthie.  —  La  Drave. 

—  Un  petit  paysan.  —  Forges.  —  Déjeuner  au  hameau 
de  Saint-Michel.  —  Col  du  Tauern.  —  Cimetière.  — 
Atala  :  Combien  changée.  —  Lever  du  soleil.  —  Salz- 
bourg.  —  Revue  militaire.  —  Bonheur  des  paysans.  — 
Woknabrûck.    —  Plancoët   et  ma  grand'mère.  —  Nuit. 

—  Villes  d'Allemagne  et  villes  d'Italie.  —  Linz.  —  Le 
Danube.  —  Waldmûnchen.  —  Bois.  —  Combourg.  — 
Lucile.  —  Voyageurs.  —  Prague.  —  Madame  de  Gontaut. 

—  Jeunes  Français.  —  Madame  la  Dauphine.  —  Course 
i  Butschirad.  —  Butschirad.  —  Sommeil  de  Charles  X. 

—  Henri  V.  —  Réception  des  jeunes  gens.  —  L'échelle 
et  la  paysanne.  —  Dîner  à  Butschirad.  —  Madame  de 
Narbonne.  —  Henri  V.  —  Partie  de  whist.  —  Charles  X. 

—  Mon  incrédulité  sur  la  déclaration  de  majorité.  Lec- 
ture des  journaux.  —  Scène  des  jeunes  gens.  —  A  Prague. 

—  Je  pars  pour  la  France.  —  Passage  dans  BntMhirad 


582  TABLE   DES   MATIÈRES 

la  nuit,  —  Rencontre  à  Schlau.  —  Carlsbad  vide.  — 
HoUfeld.  —  Bamberg  :  le  bibliothécaire  et  la  jeune  femme. 

—  Mes  Saint-François  diverses.  —  Epreuves  de  religion. 

—  La  France 323 

LIVRE   IX 

Politique  générale  du  moment.  —  Louis -Philippe.  — 
M.  Thiers.  —  M.  de  la  Fayette.  —  Armand  Carrel.  —  De 
quelques  femmes  :  La  Louisianaise.  —  Madame  Tastu.  — 
Madame  Sand.  —  M.  de  Talleyrand o65 

LIVRE    X 

Conclusion.  —  Antécédents  historiques  depuis  la  Régence 
jusqu'en  1793.  —  Le  Passé.  —  Le  vieil  ordre  européen 
expire.  —  Inégalité  des  fortunes.  —  Danger  de  l'expan- 
sion de  la  nature  intelligente  et  de  la  nature  matérielle. 

—  Chute  des  monarchies.  —  Dépérissement  de  la  société 
et  progrès  de  l'individu.  —  L'avenir.  —  Difficulté  de  le 
comprendre.  —  Saint-Simoniens.  —  Phalanstériens.  — 
Fouriéristes.  —  Owénistes.  —  Socialistes.  —  Commu- 
nistes. —  Unionistes.  Egalitaires.  —  L'idée  chrétienne 
est  l'avenir  du  monde.  —  Récapitulation  de  ma  vie.  — 
Résumé  des  changements  arrivés  sur  le  globe  pendant 
ma  vie.  —  Supplément  à  mes  mémoires.  —  Lettre  de 

M.  de  la  Ferronnays.  —  Généalogie  de  ma  famille 443 

APPENDICE 

L  —  Chateaubriand  et  l'hirondelle 525 

II.  —  Le  mariage  morganatique  de  la  duchesse  de  Berry.  527 

III.  —  Fragments  inédits  des  «Mémoires  d'Outre-Tombe».  534 

IV.  —  Madame  Tastu  et  les  «  Mémoires  d'Outre-Tombe  ».  543 
V.  —  Le  prince  de  Talleyrand  et  les  Traités  de  Vienne.  545 

VI,  —  L'avenir  du  monde 550 

VU.  —  Les  dernières  années  de  Chateaubriand 556 

Errata  bt  addenda 574 

Index  alphabétique  des  noms  propres  citks  dan'3  lb3 
9vl  volumes ^ 583 


INDEX   ALPHABÉTIQUE 

DES  NOMS  PROPRES  CITÉS  DANS  LES  SIX  VOLUMES 


Abailard  (Pierre),  I,  164. 
Abancourt  (d'),  III,  95. 
Abbattdcci  (le  général),  III, 

125. 
Abigaïl  IV,  244. 
Abrantès    (duchesse   d'),   III, 

68,  84,  100,  108  ;  —  IV,  374, 

464,  470,  472. 
AcHARD,  lieutenant,  I,  185;  — 

11,37. 
A'CouRT    (sir    William),    IV, 

264  ;  —  VI,  512. 
Addington,  vicomte  Sidmouth^ 

III,  189. 
Addison,  II,  188  ;  —  V,  42. 
Adélaïde  (M™^),  fille  de  Louis 

XV,  I,  274,  303  ;  —  III,  532. 
Agincourt  (d'),  II,  364. 
AoouT  (Vt«ss«  d')  VI,  78,  144. 
Aguesseao  (comte  d')  III,  41. 
Aguesseau  (Mme  d')   II,   226, 

227,  234,  562. 
Aiguillon  (duc  d')  I,  278. 
Aiguillon  (duchesse  d')  I,  297. 
Albani  (le  cardinal),   V,   137, 

139,  155,  177,  178,  179,  180, 

i81,  184,  185,  188,  190,  203, 

209,  618,  62ÛL 


Albany  (la  comtesse  d*),  V, 
46,  47,  48. 

Alberoni  (le  cardinal),  V,  151. 

Albitte,  conventionnel,  III, 
103,  104. 

Alexander  (le  capitaine),  IV, 
121. 

Alexandre  I"',  empereur  de 
Russie,  II,  457  ;  —  III,  182, 
189,  197,  211,  214,  220,  256, 
258,  265,  267,  272,  276,  278, 
295,  301,  302,  305,  307,  309, 
355,  360,  373,  375,  385,  389, 
390,  391,  392,  394,  413,  414, 
419,  445,  452,  524,  525,  528  ; 

—  IV,  2,  63,  239,  330,  459  ; 

—  V,  87  ;  —  VI,   129,  130, 
227. 

Alexandre  VIII,  V,  150. 
Alfieri,  II,  316  ;  —  V,  9,  46, 

48. 
Allart  de  Mêritens  (M™«  Hop- 

tense),  VI,  405. 
Almeth  (lord),  IV,  100. 
Alopeus,  (comte  David  d'),  IV, 

187,  188  ;  -  VI,  512. 
Alopeus  (comtesse  d'),IV,  188. 
Alphonse  II,  duc  de  Ferrare, 

VI,  277,  280,  281,  282,  285, 

291. 


584 


INDEX   ALPHABETIQUE    DES    NOMS    l'ROPRES 


Altiéri  (1'),  V,  K. 

Amar,  conventionnel,  III,  111. 

Ambectskac  (le  général  d')  V, 

296. 
Ampère  (Jean-Jacques),  I,  vi, 

vu  ;  _  II,  341  ;  —  IV,  474  ; 

—  V,  53,  529,  640  ;  --  VI, 
116. 

Ancillon,   IV,   184,  185,  226, 

228,  294  :  —  V,  272. 
Axdréosst    (le    général),  III 

174. 
Andrezel   (Christophe   PicoN, 

comte  d'),  I,  186,  193. 
Angelo  Mai.ipieri,  V,  307. 
Angles  (le  comte),  III,  456. 
Angoulème  (le  duc  d'),  II,  412  ; 

—  m,  486,  500  ;  —  IV,  139, 
277,  406  :  —  \',  259,  266,  278, 
279.  3!>2.  303,  333,  334,  335, 
358.  359,  361,  367  ;  —  VI, 
72.  73,  96,  loi,  111,  148,  250, 
346,  354,  355,  356,  358,  435, 

540,  541,  561 . 
Angoulème  (la  duchesse  d*),  I, 

V  ;  —  ni,  486,  488,  517  ;  — 

IV,  48,   285,   286,   350  ;    — 

V,  353,  586,  628  :  —  VI,  13, 
18,  63,  73,  78,  96,  139,  140, 
141,  142,  143,  144,  145,  146, 
147,  153,  154,  155,  156,  157, 
158,  159,  202,  304,  348,  540, 

541,  561. 

Anichb  (M""),  IV,  166,  167. 
Anxe  (la  reine),  VI,  30. 
Avne  d'Autriche,  I,  216. 
Anspach  (la  margravine  d'),  IV, 

393. 
AyrcMARCHi  (le  docteor),  IV, 

107,  108,  109. 
AvT0\-ELLE  (le  marquis  d*),  IV, 

rr.7. 

AxTONio,  guide,  VI,  238,  254, 


Appony  (le  comte  d'),  V,  153. 
Aqdaviva  d'Aragon,  V,  151. 
Arago  (François),  V,  295,  312, 

372,  445;  —  VI,  398. 
Arçon  (d'),  III,  127. 
Arezzo   (le  cardinal),  V,  138, 

621. 
Argout  (le  comte  d'),  V,  305, 

308,  309,  314;  —  VI,  301. 
Armaillé  (vicomte  d"),   I,   xu 
AR.XAULD  (l'abbé  Antoine),  V, 

40. 
Arnauld  d'Andilly,  V,  212. 
.Vpjs'dt,  III,  359. 
Arnold  (le  docteur),  IV,  108. 
Arr'ghi  (Joseph-Philippe).  III, 

46b. 
Artaud  de  Montor  (le  cheva- 

Uer),  II,  344,  345  ;  —  III,  488. 
AsGiLL    (sir  Charles),   I,  367, 

368. 
AsHBUPwVHAM  (comte  d'),  III,  79. 
Ashew  (sir),  V,  151. 
AsPASiE,  VI,  402. 
Aspp^mont  (d"),  VI,  227. 
AvARAY  (duc  d'),  II,  477. 
AvARAY  (duchesse  d^,  II,  477. 
AvARAY  (comte  d"),  II,  477. 

AVENEL,  V,    113. 
AVRIEURY,    III,    144. 

AuBETERRE    (Ic  maréchal  d'), 
II,  66. 

AUDRY  DE  PUY'RAVAULT,  \  ,  281, 

293,  294,  2^,  308, 
AuGEP,£AU  (le  maréchal)  duc  de 

Castiglione,    m,     125,    423, 

424. 
AuGUis,   député,  ni,   30,  551, 

552. 
Auguste  db  Prusse  (le  prince), 

neveu    du    grand    Frédéric, 

n\  184,  410,  411,  412,  413. 
Au\'ity  (le  docteur),  VI,  389. 
AzAÏs,  V,  250. 


CITES   DANS   LES   SIX   VOLUMES 


583 


Bacciocbi  (Elisa  Bonaparte, 
madame)  grande-duchesse  de 
Toscane,  II,  253,  332,  343, 
402,  403,  405,  465;  —  III, 
71  ;  —  IV,  372. 

Bagot  (sir  Charles),  VI,  507, 
518. 

Bagration  (princesse),  VI,  330. 

Bail,   inspecteur  aux    revues, 

III,  508. 

Bailly  (Jean-Silvain),  I,  271, 

275,  281  ;  —  II,  17. 
Balachof,  III,  277. 
Balbi  (M-no  de),  IV,  139. 
Balcombe,  IV,  97. 
Ballanche,  imprimeur,  II,  308. 
Ballanche  (Pierre-Simon),  fils 

du  précédent,  I,  vi,  vu  ;  — 

II,  308,   336,  361,   480,  489, 

491,    506;  —  IV,  374,   394, 

410,  425,  466,  474;  V,  434, 

639  ;  -  VI,  566.  568. 
Salue  (le  cardinal  Jean  Lm), 

II,  85. 
Balzac   (H.  de),  V,  629,  630, 

631,  643. 
Baptiste,    valet   de  chambre, 

VI,  19,  20,  54,  55,  58,  170, 

343. 
Barantb    (Claude-Ignace   de), 

II,  480. 
Barante  (Prosper,  baron  de), 

II,  480;  —  IV,  172. 
Barante  (Césarine  de  Houde- 

tot,  baronne  de),  V.  100. 
Barba,  libraire,  V,  322. 
Barsaroux,  V,  375. 
Barbacu)  (mistress),  U,  196. 
Bailberini  (la),  danseuse,  IV, 

189. 
Barbet   d'Aurbvillt   (Jules), 

IV,  248. 


Barchou  de  Penhoen,  V,  261, 

262. 
Barclay  de  Tolly,  III,  276, 

283,  294. 
Bardoux  (Agénor),  II,  5(i8, 

569,  570,  571,  572,  575,  577. 
Bareau  de  Girac,  évêque  de 

Rennes,  I,  262. 
Barentin  (de),  II,  121. 
Barère  (Bertrand),  I,  246  ;  — 

II,  42  ;  —  III,  92,  110. 
Barillon  (N.  de),  V,  208. 
Barrandb  (de),  VI,  74,  77,  78, 

81,  84,  214,  354. 
Barras,  III,  96,  99,  114,  116, 

117,  118,  178. 
Barrot  (OdUon),  III,  482  ;  — 

V,  277,  308,  331,  365. 
Barthe,  V,  277,  537,  539,  5iO, 

594. 
Barthélémy  (l'abbé),  II,  10. 
Barthélémy,   l'auteur  de  Né- 

mésis,  IV,   150  ;  —  V,  457, 

458,  642,  643,  646. 
Bartolozzi,  IV,  394. 
Basil  Hall  (le  capitaine),  IV, 

100. 
Basseville  (Hugon  de),  V,  64. 
Bassompibrre  (le  maréchal  de), 

I,  199,  200,  204,  202,  303  ;  — 

V,  108,  134,  135. 
Bastide   (Jules),  V,  306,  342, 

347,  349. 
Bathvrst  (lord),  IV,  106,  260. 
Bathurst  (miss),  V.  104. 
Bacdk    (baron),    IV,   137  ;    — 

V,  281,   306,   312,  314,   354, 

451. 
Baudin  (le  capitaine  Nicolas), 

III,  188. 

Baddcs  (le  lieutenant-colonel 
de),  III,  284,  286,  299,  303. 

Baupkrlmomt  (prince  de),  VI, 
216,  342,  355. 


586 


INDEX   ALPHABETIQUE   DES   NOMS   PROPRES 


Bauffremoxt  (princesse  de), 
VI,  216,  271,  272,  342,  355. 

Baulny  (vicomte  de),  VI,  561. 

Bausset  (cardinal  de),  III,  26, 
29. 

Bausset  (de),  préfet  du  palais, 
III,  250,  285. 

Bavoux  (Nicolas),  V,  313. 

Bayle  (Moïse),  III,  99,111. 

Baylis,  imprimeur,  I,  x,  365  ; 

—  II,  113,  114, 119,  121,  150. 
Bayreuth  (Sophie-Wilhelmine, 

margravine  de),  IV,  189;  — 

VI,  168. 
Bazin  de  Raucoc,  V,  422,  486. 
Beattie  (James),  II,  201,  202. 
Beaujolais  (comte  de),  IV,  393. 
Beaulieu,   général  autrichien, 

III,  119. 

Beaumarchais,  I,  229,  294. 

Beaumont  (Christophe  -  Fran- 
çois, comte  de),  I,  297. 

Beaumont  (Pauline  de  Mont- 
morin-Saint-Hérem,  comtesse 
de).  I,  241,  297:—  II,  254, 
255,  256,  257,  263,  265,  267, 
270,  271,  277,  334,  353,  354, 
357,  361,  362,  363,  364,  367, 
369,  371,  372,  373,  374,  375, 
376,  377,  378,  380,  385,  394, 
400,  467,  493,  502,  503,  504, 
572,  574,  575  ;  —   III,  7  ;  — 

IV,  431;-  V,  4,20,29,204; 

—  VI,  168. 

Beauvad    (Charles-Juste,    duc 

de),  I,  207. 
Bedée     (Ange  -  Annibal    de) , 

grand-père  de  l'auteur,  I,  19. 
Bedée  (Marie-Anne  de   Rave- 

nel  de  Boisteilleul,  dame  de) 

grand'mère    de    l'auteur,    I, 

20,  32. 
Bkdkk  (Marie-Antoine-Bénigne 

de),  oncle  de  l'auteur),  I,  34, 


129,   241  ;  —   II,   4,   10,  97, 

103,  184. 
Bedée  (Marie  Ginguené,  dame 

de),  tante  de  l'auteur,  I,  36; 

—  II,  102. 
Bedée  (Caroline  de),   cousine 

de  l'auteur,  I,  36  ;  —  II,  185, 

186. 
Bedford  (duc  de),  IV,  257. 
Beethoven,  II,  529. 
Beker  (le  général),  IV,  65. 
Belgiojoso  (princesse  de),  V, 

440,  569. 
Bellart,  IV,  137. 
Belle-Isle  (le   maréchal   de), 

VI,  162. 
Bellocq,   secrétaire   d'ambas- 
sade, V,  173,  179,  205,  206. 
Belloy  (M°ie  du),  II,  156. 
Belsunce  (Mer  de),  II,  317  ;  — 

V,  483. 
Belsunce  (le  comte  de),  II,  17, 
tJEMBO  (le  cardinal  Pierre),  VI, 

305. 
Benjamin,  jardinier,  III,  9. 
Benningsen,  III,  276. 
Benoit  XIV,  V,  150. 
Benoit  (Frédéric),  V,  518,  519. 
Benson,  III,  79. 
Benvenuti  (le  cardinal),  V,  24, 

142,  163. 
Benvenuto  Cellini,  V,  31. 
Béquet  (Etienne),  V,  279. 
Béranger  (P.-J.  de),  I,  ii,  207, 

231  ;  —  III,  404  ;  —  IV,  82, 

362  ;    —  V,   445,  447,    448, 

449,  450,  528,  544,  545,  577, 

653  ;  —  VI,  174. 
BÉRARD,  député,  V,  314,  315, 

317. 
BÉRARD,  l'auteur  des  Cancans, 

V,  540. 
BÉRENGER  (M™«  de).    Voyei: 

Duchesse  de  Châtillon. 


CITES    DANS   LES   SIX   VOLUMES 


537 


Berobr,  maire,  V,  490. 

Bernadotte,  roi  de  Suède,  III, 
132,  178,  259,  260,  261,  353, 
355,  460,  524  ;  —  IV,  396, 
398,  399,   400,  401,  457;  — 

V,  2. 

Bernardin  de  Saint  Pierre,  II, 
11  ;  —  III,  42  ;  —  VI,  409. 

Bernetti  (It  cardinal),  V,  21, 
23,  113,  126,  127,  136,  142, 
190,  201,  209;  —  VI,  294. 

Bernhardt  (F.  de),  VI,  572. 

Bbrnstorff  (le  comte  de),  IV, 
185,  225,  226,  294;  —  VI, 
227. 

Beroldingen  (comte  de)  VI, 
514,  515,  516. 

Berry  (duc  de),  I,  169;  —  II, 
85,  99,100,  101,  413,  442;  — 
III,  524  ;  —  IV,  18, 139,  142, 
154,  162,  164,166,  169;  — V, 
419,  628  ;  —  VI,  146,  147, 
421. 

Berry  (duchesse  de),  II,  232; 
—  IV,  350,  448  ;  —  V,  353, 
364, 377, 468, 475, 488, 489,490, 
494,  499,  500,  503,  505,  538, 
543,  593,  594,  595,  598,  599, 
600,  601,  602,  603,  60{',  607, 
628,  647,  649;  —  VI,  11,  16, 
17,  21,  22,  71,  80,  81,  82,  83, 
84,  88,  97,  101,  110,  140, 
141,  142,  143,  172,  197,  199, 
213,  217,  218,  230,  272,  293, 
294,  296,  297,  299,  300,  303, 
321,  322,  323,  326,  344,  346, 
347,  351,  352,  353,388,  pages 
527  à  533,  540. 

Berryer,  V,  252,  506,  507, 
508,  509,  526,  536,  537,  538, 
539,   593,   604,  605,  657;  — 

VI,  217,  551. 
Berstœchbr,  II,  298;  —  IV, 

328. 


Bertazzoli    (le   cardinal),   V, 

142,  621. 
Berthelin,  polytechnicien,  V, 

298. 
Berthier,  prince  deNeuchàte!, 

III,  125,   134,   150,  174,  235, 
249,  252,  314,  316,  341,  440; 

—  IV,  304;- V,  55;- VI, 
175. 

Berthois  (baron  de  ),  V,  339, 
340. 

Berthollet,    II,   289  ;  —  III, 
178. 

Bertier  de   Sauvigny,  inten- 
dant de  Paris,  I,  276. 

Bertier  de  Sauvigny  (Albert) 
V,  299. 

Bertin   l'aîné,  I,   XI  ;  —     I, 
351,  352,  361,573;  —111,10 

—  IV,  145,  291  ;  -  V,  174, 
528,  534,  653,  654,  655. 

Bertin  de  Vaux,  III,  494  ;  — 

IV,  513;  —  V,  61. 
Bertrand,  capitaine,  III,  22. 
Bertrand  (le  général),  III,  425, 

426;  —  IV,   65,  71,  97;  — 

V,  497. 

Bertrand   (la    générale),    IV, 

71,  97. 
Besenval   (baron  de),  I,  302. 
Bessières  (le   maréchal),   duc 

d'Istrie,   III,    303,   314,  337, 

341,  352. 
Bethuis,  juge  d'instruction,  V, 

537. 
Betio  (l'abbé),  VI,  238,  241. 
Beugnoi'   (le  comte),  III,   455, 

497,  502;  —  IV,  51. 
Beugnot  (le  vicomte  Arthur,  I, 

XI. 

Beurnonvillk  (le  maréchal  de), 

III,  413. 
Bevilacqoa  (le  cardinal)    VI, 

287. 


588 


INDEX    ALPHABÉTIQUE   DES   NOMS   PROPRES 


Beyle  Henri,  (H. de  Stendhal), 

V,  440. 
BioNON  (le  baron),  III,  265. 
Billaud-Varenne,  -II,  26;   — 

III,  110. 

BiLLECOCQ,    IV,    137. 

BiLLiNG  (baron),   I,  317,  469  à 

472. 
Billot,  V,  281. 
BiRON  (Armand-Louis,  duc  de 

Lauzun,    puis    duc    de),   I, 

301,  302,  309. 
BiziEN  (de),  I,  441. 
Blacas  (duc  de),  I,  xix  ;  —  III, 

457,  460,  493,  494,  496,  497  ; 

—  IV,  18, 40, 41, 42, 44,45, 139, 
223,  347,  348,  513  ;  —  V,  173, 
184,  20U,  208,  209;  — VI,  41,' 
43,  44,  58,  65,  66,  69,  71,  77, 
81,  83,  87,  95,  96,  101,  109, 
110,  111,  144,  156,  198,  199, 
326,  327,  331,  344,  355,  356, 
435. 

Blair  (Hugues),  II,  188. 
Blanc  (Louis),  V,  320,  346. 
Blessington    (lady),  IV,   247, 

248. 
Blin  (Joseph),  I,  263. 
Blùcher,  III,  207,  374;  — IV, 

23,  24,  63,  251. 
Boccace,  V,  481. 
BoouET,  peintre,  11,364;  — V, 

29. 
BoioNE  (comte  de),  II.  161. 
BoioNE  (comtesse  de),  II,  161; 

—  V,  295. 
BoisÉ-LucAS    (de),    père,    III, 

17. 
Boisé-Ldcas  (de),  fils,  III,  22, 

23. 
BoisGELiN  (Louis-Bruno,  comte 

de),  I,  260,  261. 
BoisoELiN  DE  CucÉ, archevêque 

d'Air,  I,  260. 


BoiSHUE(Jean-Baptiste-Renéd« 
Guehenneuc,  comte  de).  II, 
61. 

BoisHOE  (Louis-Pierre  de  Gv.e- 
henneuc  de),  fils  du  précé- 
dent, I,  265. 

BoiSROBERT,  V,  214. 
BOISSONADE,   III,   10. 

BoissY  (le  marquis  de),  V,  268. 
BoissY  d'Anolas,  III,  111. 
BoiSTEiLLEUL  (M'i'de),  grand'- 

tante  de  l'auteur,  I,  25,  32, 

34,  35;  —  II,  187;  — VI,  341. 
BoiSTEiLLEUL    (Jcan-Bapùste- 

Joseph-Eugène    de   Ravenel 

du),  oncle  de  l'auteur,  I,  116, 

121. 
BoiSTEiLLEUL    (Hyacinthe -Eu- 

gène-Pierre  de  Ravenel  du), 

fils  du  précédent,  I,  167;  — 

VI,  485. 
Bolivar  (Simon),  V,  110. 
BoLTON  (lord),  II,  108. 
Bon  (le  général),  III,  159,  161. 
BoNALD  (vicomte  de),  II,  254, 

257,  262,  288,  309;  —  IV,  152, 

483,  484,  486,  487. 
Bonaparte  (Charles),  III,  71. 
Bonaparte  (Napoléon-Louis), 

fils  aîné  de  la  reine  Hortense, 

III,  68,  69. 
Bonaparte  fM™<>  L(Btizia),III, 

91,  394,  469;  —  IV,  141;  — 

V,  64. 
BoNCHAMPS  (Artus,  marquis  de), 

II,  169. 
Bond  Y  (comte  de),  V,  489,  490, 

491. 
Bonnay  (marquis  de),   I,  300; 

—  II,  393;  —  IV,  183,   198, 

199,  200. 
Bonnet,  IV,  239. 
BoNNEViE   (l'abbé  de),  II,  335. 

348,  372,  486. 


CITÉS   DANS   LES   SIX    VOLUMES 


589 


BONNIBR,  III,   129. 

BoRDEsoDLLK  (le  général  de), 

V,  359. 
BoRiJiBR,  comédien,  I,  304. 
BoROHÈSE  (Pauline  Bonaparte, 

princesse),   11,353,  376;  — 

111,113,469,475:  —  IV,  106; 

V,  44. 
BoRiE  (l'abbé  de),  VI,  78. 
BoRiEs  (le  sergent),   IV,  465; 

—  V,  313. 

BoRROMÉE  (Saint  Charles),  V, 

481. 
BossuET,  I,   395;   —  III,  169, 

170,  276;  —  V,  111,  260;  — 

—  VI,  115,136,196,555,556. 
BouFFLERS  (de),  III,  38. 
Bougon,  chirurgien,  VI,  434, 

435. 
Bouille  (marquise  de),  VI,  78, 

353. 
Bouillon    (Philippe    d  Auver- 

gne,  prince  de),  II,  102. 
BOULGARY  (M.),  VI,  511. 
Boulogne  (l'abbé  de),  II,  278. 
Bourbon    (duc    de) ,     fils     du 

prince  de  Condé,  II,  74,  173, 

407,  413,  443;  —  IV,  138. 
BouRDic-VioT  (M"e  de),VI,  404. 
Bourdon  (Léonard),  111,111. 
BouRMONT  (le  maréchal  de),  V, 

239,  253,  254,  258,  277,  504, 

505,  648. 
BooRQDENEY  (comte  de),  I,  318. 
BouRRiENNE  (Fauvelet  de),  II, 

400;  —  m,  72,  91,  117,  150, 

155,  163,  167,  550. 
BouRRiENNE  (M™"  de),  III,  96. 
BouTiN,  financier,  II,  43,  44. 
BoYER,  adjudant  général,  III, 

136,  159. 
Boyer    (Catherine),    première 

femme  de  Lucien  Bonaparte, 

II,  254. 


BoYER  d'Aoen,  V,  618. 

Brackenridge  (Henri),  I,  424. 

Brancas  (M™«  de),  V,  576. 

Breteuil  (baron  de),  I,  267; 
—  II,  49,  50;  —  III,  495. 

Breunino  (M"«),  II,  529. 

Bricon  (Edouard),  V,  622. 

Brien  (Jean),  III,  18. 

Brifaut,  académicien,  VI,  70, 

Brillât-Savarin,  IV,  402,  403. 

Briot  (Joseph),  II,  352. 

Briquevillb  (comte  de),  V, 
450,  451,  455,  456. 

Brissot,  dit  de  Warville,  II, 
19. 

Brizard,  comédien,  I,  220. 

BR.0CARD  (Ignace),  VI,  224. 

Broglie  (maréchal  de),  I,  267. 

Broglie  (général  Victor  de), 
III,  184. 

Broglie  (le  duc  Victor),  IV, 
505,  506,507;  —V,  252,294, 
324,  325,  329,  330;  —  VI, 
294. 

Brollo,  VI,  308. 

Brosses  (le  président  de).  V, 
36,  43,  44,  45,  150,  151,  175. 

Brosses  (comte  de),  fils  du 
précédent,  V,  175,  176. 

Brougham  (Henry,  baron),  I, 
323. 

Broussais,  I,  46,  128. 

Broussier  (le  général),  m,  828. 

Brown  (Charles),  I,  425. 

Brulard  (comte  de),  V,  462. 

Brune  (le  maréchal),  III,  440. 

Brunswick  (Charles -Guillau- 
me-Ferdinand, duc  de),  II, 
53;  —  III,  205,  206. 

Brunswick  (Guillaume-Frédé- 
ric, duc  de),  fils  du  précé- 
dent, IV,  23. 

Buckingham  (duc  de),  IV,  257. 

BuFFON,  VI   525,  526. 


690 


INDEX   ALPHABETIQUE   DES   NOMS    PROPRES 


BuFFOx  (comtesse  de),  I,  296. 

BuGEAUD  (le  maréchal),  VI,  300, 
301,  321. 

Boisson  de  la  Vigne,  capitaine 
de  vaisseau,  grand-père  de 
M™*  de  Chateaubriand,  II,  4, 
6. 

Buisson  de  la  Vignh  (Alexis- 
Jacques),  fils  du  précédent, 
père  de  M™«  de  Chateau- 
briand, II,  4. 

Buisson  de  Lavigne  (Céleste 
Rapion  de  la  PlaceUère, 
dame),  mère  de  M™^  de  Cha- 
teaubriand, II,  4,  5. 

BuLow  (  Frédéric  -  Guillaume 
de).  III,  355;  —  IV,  23. 

Bunsen  (le  chevalier  de),  V, 
25,  220. 

Buonaparte  (Jacques),  III,  67; 
—  V,  216. 

Buonavita  (l'abbé),  IV,  106, 
108. 

BuRKE  (Edmond),  II,  188,  197, 
223,  224;  —  IV,  279. 

Burney  (Miss  Francis),  II,  196. 

BuRNS  (Robert),  II,  198,  201. 

Bussi  (le  cardinal),  V,  154. 

Bote  (lord),  IV,  261. 

BoTTAFUoco  (comte  de),  III, 
81. 

BOTURLIN,  III,  294. 

Byron  (le  Commodore  John), 
VI,  264. 

Byron  (lord),  II,  141,  190,  192, 
202.  203,  204,  206,  207,  208, 
209,  210,  211,  212,  238;  — 
III,  406,  436;  — IV,  114,131, 
256;  -  V,  12,  52,  218,  268, 
440,  450,  591;  —  VI,  234, 
263,  264,  265,  266,  267,  268, 
269,  273,  282. 

Btron  (lady),  II,  213. 


Cacault    (François),    II,    3i4, 

345. 
Cadet  db  Gassicourt  (Charles- 
Louis),  V,  492. 
Cadet  de  Gassicourt,  fils  du 

précédent,  V,  282,  284,  418, 

492,  493,  494,  495. 
Cadoudal  (Georges),   II,   397, 

402;  —  IV,  403,  404,  4(». 
Caffarelli,  III,  134. 
Caffe,  II,  537. 
Calonn'e    (  Charl  es  -  Alexandre 

de),  I,  241,  277;  —  II,  2. 
Cambacérès  (le  prince),  II,  414, 

447  ;  —  III,  106,  310,  367,  381. 

393,  417,  553;  —  VI,  144. 
Cambroxne  (le  général),  IV,  27. 
Camden    (William),    II,    125, 

180. 
Camoens,  I,  409;   —  II,    190; 

—  IV,  95,   111;  —VI,  284, 
306,  544. 

Campbell  (Thomas),  II,  198. 

Campbell  (le  colonel),  III,  421, 
427. 

Campo-Franco  (prince  de),  VI, 
15. 

Camuccini,  peintre,  V.  35. 

Canaris,  fils  du  héros,  IV, 
3?ii;  —  V,  186. 

Canning  (George),  I,  322;  — 
II,  108,  144,  199,  577;  —  IV, 
242,  243,  249,  261,  263,  274, 
277,  285,  339,  499,  502,  503; 

—  V,  70,  408,  410  :  —  VI,  227, 
509,  510,  518,  519,  560. 

Canndjg  (lady),  II,  124. 
Canova,  II.  395;  —  IV,  252, 
395,  426,  427;  —  V,  2,  29, 

—  VI,  244. 
Capbfigue,  rV,  346. 
Capklan  (l'abbé),  II,  182. 


CITÉS   DANS   LES   SIX    VOLUMES 


591 


Capelle  (baron).  III,  501,519;    I 

—  V,  265;  —  VI,  102,  103. 
Capo  d'Istria  (comte),  VI,  502, 

506,  509. 

Capponi  (le  marquis),  V,  168. 

Caradeuc  (de),  l,  xi. 

Caraman  (duc  de),  IV,  277, 
295,  497;  —  V,  324. 

Caraman  (Georges,  comte  de), 
I,  317;  —  VI,  514,  516,  517. 

Carbon,  III,  189. 

Cardigny,  III,  236. 

Carionan  (Charles-Emmanuel- 
Ferdinand,  prince  de),  VI,  14. 

Carignan  (princesse  de),  com- 
tesse de  Montléart,  VI,  14, 

Carline,  cantatrice,  I,  295. 

Carnot  (Lazare),  III,  118,  120, 
121,  127,  457;  —  IV,  7,  32, 
35,  36,  38. 

Caroline  de  Brunswick,  prin- 
cesse de  Galles,  II,  221. 

Caroline  Bonaparte  (M™«  Mu- 
rat,  la  reine  de  Naples),  III, 
252,  524;  —  IV,  432,  433, 
438,  440,  441,  442,  443,  444, 
455,  459. 

Caron  (le  lieutenant-colonel), 
IV,  470,  471. 

Carrel  (Armand),  I,  xviii;  — 
III,  407;  —  V,256,  257,  258, 
279,  294,  295,  445,  446,  447, 
449,  577,  606;  —  VI,  195, 
196,  222,  228,  pages  388  à 
400. 

Carrel  (Nathalie),  sœur  du 
précédent,  VI,  400. 

Carrier,  III,  110. 

Carron  (l'abbé),  I,   178,   180; 

—  VI,  481. 

Cars  (duc  des),  I,  xi. 
Carteaux  (le  général),  III,  94, 

96,  117. 
Cartier  (Jacques),  I,  45. 


Castelbajac  (vicomte  de),  IV, 
153. 

Castellane  (le  maréchal  de), 
V,  634,  636,  637,  638. 

Castelnau  (Michel  de).  I,  360. 

Castlereagh  (Robert  Stewart, 
marquis  de  Londonderry, 
vicomte),  I,  322;  —  II,  124, 
144;  — IV,  26,  233,  236.  237, 
244,  249,  252,  258,  261,  263, 
264,  269,  270,  271,  272,  273, 
274,  275,  277,  441  ;  —  VI,  506. 

Castries  (M°»e  de),  V,  100. 

Catherine  Sforze,  V,  14. 

Catherine  de  Wurtemberg, 
reine  deWestphalie,  III,  433, 
434. 

Gauchie  (Anne),  I,  216. 

Cauchois-Lemaire,  V,  329, 

Caud  (LwctZe-Angélique  de  Cha- 
teaubriand, dame  de),  sœur 
de  l'auteur,  I,  xxxiv,  21,  29, 
122,  126,  127,  134,  136,  140, 
141,  142,  143,  145,  147,  148, 
159,  180,  181,  188,  193,  194, 
195,  211,  215,  217,  235,  260, 
267,  447;  —  II,  5,  7,  10,128, 
227,  270,  271,  357,  359,  361, 
364,  379,  493,  502,  503,  504, 
505;  —  VI,  523. 

Caud  (Jacques-Louis-René,  che- 
valier de),  mari  de  Lucile,!, 
147;  —  II,  227,  270. 

Caulaincourt  (Armand-Louis- 
Augustin,  marquis  de),  duc 
de  Vicence,  II,  437,  447,449; 
—  III,  264,272,276,318,337, 
340,  ^i9,  452,525;  —  IV,  32. 

Caulaincourt  (général,  comte 
de),  frère  du  précédent,  III, 
289. 

Caumont-la-Force  (Marie- 
Constance  de  Lamoignon, 
marquise  de),  II,  162,  163. 


592 


INDEX   ALPHABÉTIQUE   DES   NOMS   PROPRES 


Cadsans   (marquis   de) ,  I,  85, 

87,  88. 
Caux  (le  comte  Roger  de),  I, 

173;  —  IV,  182. 
Caux  (vicomte  de),  IV,  356;  — 

V,  321. 

Cavaigxac  (Godefroi),  V,  347, 

a48,  349. 
Cazalès,  IV,  1^. 
Cazotte  (Jacques),  I,  306;  — 

II,  89,  90. 

Celakowsky,  VI,  116. 

Celles  (comte  de),  V,  27,  188. 

Celles  (M1'«  de  Valence,  com- 
tesse de),  V,  27. 

Cels,  ami  de  J.-J.  Rousseau, 

VI,  9 

Cesarotti,  IV,  103;  —  VI,  274. 
Cessac  (Lacuée,  comte  de),  VI, 

420. 
Chabot  (François),  IV,  132. 
Chabrol  (comte  de),  III,  350, 

351,  356,  357,  358,  510,  512; 

—  V,  239,  253,  265. 
Chabrol-Volvic     (comte    de), 

frère  du  précédent,  V,  276, 

306. 
Chafner,  major  américain,  I, 

115,  309. 
Chaix-d'Est-Ange,  V,  519. 
Chalais-Périgord   (M""»  de), 

VI.  542. 
Chalmel  (l'abbé),  chapelain  de 

Combourg,  I,  82. 
Chambray    (marquis   de),   III, 

332. 
Chamfort,  I.  147, 223, 226, 300, 

305;  —  II,  42,  161. 
Chamisso    (Adalbert    de),  IV, 

191,  192,  193,  194,  195. 
Champagny   (duc   de   Cadore), 

III,  247,  249. 
Champagny   (vicomte    de),   V, 

276. 


Champcenetz  (le  chevalier  de), 

I,  300;  —  II,  125. 
Chantelauze  (de),  V,  265,  266, 

269,  315,  418. 
Chappe,  III,  473. 
Chaptal,  II,  289,  490. 
Chardel,  V,  313. 
Charettb  (le  général  de),  II, 

171. 
Charettb  (le  baron  de),  V,  628. 
Charles  IV,   roi  de  Bohême» 

VI,  148,  149. 
Charles    IV,   roi    d'Espagne» 

m,  216. 
Charles  V,  roi  de  France,  VI, 

358. 
Charles  X    (comte    d'Artois, 

Monsieur,  puis),  I,  v,  ix,  60, 

274;  —  II,  63,  157,  407,  413; 

—  111,193,418,419,439,520; 

—  IV,  13,  18,  22,  30,  58,138, 
200,  285,  286,  301,  305,  307, 

308,  309,  311,  312,  343,  344, 
347,  351,  353,  356,  357,  359, 
360,  394,  506;  —  V,  49,  140, 
184,  230,  258,  262,  267,  269, 
277,  279,  283,  285,  292,  305, 

309,  310,  324,  329,  331,  335, 
337,  338,  343,  355,  356,  357, 
358,  360,  361,  363,  364,  365, 
366,  367,  368,  370,  371,  372, 
377,  384,  385,  390,  399,  400, 
401,  403,  405,  408,  409,  424, 
425,  451,  453,  470,  477.  493, 
528,  542,  548,  614,  615,  628, 
629,  637,  639;  —  VI,  21,  63, 
67,  69,  71,  73,  81,  83,  84,  85, 
86,  87,  91,  96,  101,  102,  108, 
109,  110,  111,  113,  114,  117, 
118,  119,  122,  123,  124,  125, 
126,  129,  131,  143,  157,  227, 
250,  300,  303,  328,  331,  344, 
346,  347,  349,  350,  351,  355, 
356,  357,  359,  373,  432,  434. 


CITES   DANS  LES   SIX    VOLUMES 


593 


435,  436,  437,  438,  527,  528, 
530,  532,  539,  540,  541. 

Charles  XII,  III,  311,  319. 

Charles  XIII,  III,  259,  260. 

Charles-Albert,  roi  de  Sar- 
daigne,  IV,   215;  —  VI,  14. 

Charles-Edouard,  dit  le  Pré- 
tendant, V,  36,  45;  —  YI, 
445. 

Charles-Félix,  roi  de  Sardai- 
gne,  VI,  227. 

Charles-Louis  de  Bourbon 
(duc  de  Lucques,  puis  de 
Parme),  V,  8. 

Charles  (l'archiduc),  III,  123, 
186,  243. 

Charlotte  de  Prusse  (prin- 
cesse), impératrice  de  Rus- 
sie, I,  173. 

Chambord  (comte  de),  I,  v;  — 
II,  339,  391;  —  III,  519;  — 
IV,  165,  168,  207,  220,  223. 
330,  358,  359;  —V,  358,  361, 
363,  365,  367,  373,  375,  390, 
391,  399,  407,  453,  463,  467, 
468,  471,  472,  476,  544,  608, 
628,  647;  —  VI,  12,  17,  19, 
35,  63,  71,  74,  75,  76,  77,  78, 
79,  80,  82,  85,  87,  91,  92,  97, 
98,  99,  100,  105,  108,  118, 
119,  126,  127,  128,  156,  158, 
159,  201,  205,  208,  210,  214, 
230,  250,  258,  301,  320,  323, 
324,  326,  327,  343,  344,  345, 
346,  348,  352,  355,  356,  357, 
359,  433,  434,  540,  541,  556, 
557,  558,  559,  562,  563,  570. 

Charras  (le  lieu  tenant -colo- 
nel), V,  297. 

Charrière  (M""»  de),  IV,  302, 
303,  328. 

Chartier  (Alain),  II,  315. 

Ceasles  (Philarète),  II,  298; 
—  V,  63i, 


Chasseloup-Laubat  (marquis 

de),  III,  3?/!. 
Chasteller.,  III,  150. 
Chastenay   (Mnie   de),   I,    177, 

182,  184,  1^5.  196;  —  II,  69; 

—  III,  10. 

Chastenay  (Victorine ,  com- 
tesse de),  I,  185;  —  II,  259; 

—  III,  340. 
Chateaubouro  (Paul-François 

de  la  Celle,  vicomte  de),  beau- 
frère  de  l'auteur,  I,  185. 

CHATEAUBOURG(BL>nigne- Jeanne 
de  Chateaubriand,  dame  de 
Québriac,  puis  dame  de), 
sœur  de  l'auteur,  I,  21,  91, 
115,  193,  257. 

Chateaubriand  (la  comtesse 
de),  sœur  deLautrec,II,343; 

—  V,  13. 
Chateaubriand    (M™»    Claude 

da},   femme  poète,  VI,  403, 

404. 
Chateaubriand   de  la  Guer- 

rande  (l'abbé),  I,  101. 
Chateaubriand  (François  de), 

grand-père  de  l'auteur,  1, 13. 
Chateaubriand  (Pétronillede), 

grand'mère  de  l'auteur,  1, 13. 
Chateaubriand   (René,  comte 

de),  père  de  l'auteur,  I,  17, 

18,  59,  65,  85,  129,  137,  165. 

189,  190,  191.  192,  pages  451 

à  456;  —  II,  2(J5. 
Chateaubriand    (Apolline    de 

Bédèe,   comtesse    de),   mère 

de  l'auteur,  I,  19,  58,  59,  64, 

69,   127,  129,   132,  133,   134, 

136,  161,  167,  190,  252,  253; 

—  II,  2,  128,  132,  178,  179, 
180;  -  V,  227. 

Chateaubriand  (Céleste  Bui*- 
son  de  Lavigne,  vicomtesse 
de),  femme  de  I  auteur,  I,  ix, 

38 


594 


INDEX   ALPHABÉTIQUE   DES   NOMS   PROPRES 


XII.  Lii;  -  II,  5,  6,7,8,128, 
263.  269,  270,  271,  334,  335, 
373,  394,  396,  397,  401,  402, 
465,  472,  475,  478,  491,  502, 
503,  505,  506,  513,  549,  551, 
590,  591,  —  III,  1,  4,  7,  8, 
30,  52,  376,  378,  453,  492, 493, 
494,  497,  508,  511,  512,  513, 
517,  546;  —  V,  3,  7,99,118, 
177,  220,  2.34,  243,  274,  515, 
ô21,  525,  535,  541,  546,  576, 
578,  588,  655  ;  —  VI,  2,  5,  7, 
89,  299,  345,  568. 

Chateaubriand  (Françs-Henri 
de),  oncle  de  l'auteur,  I,  14. 

Chateaubriand  (Joseph  de) , 
oncle  de  l'auteur,  I,  15. 

Chateaubriand  (Pierre-Marie- 
Anne  de),  seigneur  du,  Pies- 
sis,  oncle  de  l'auteur,  I,  17, 
53,  454,  455. 

Chateaubriand  (Geoffroy  de), 
frère  de  l'auteur,  I,  21. 

Chateaubriand  (Jean-Baptiste- 
Auguste,  comte  de),  frère  de 
l'auteur,  I,  21,  194,  195,  196, 
203,  205,  234,  305,  311,  439; 
—  II,  2,  42,  43,  51,  94,  95, 
98,  127;  —  V,  596,  603. 

Chateaubriand  (M'ie  de  Ro- 
sanbo,  dame  de),  belle-sœur 
de  l'auteur,  I,  195,  232;  — 
II,  127. 

CHATEAUBiUAXB{Geo£froy-Louis 
comte  de),  neveu  de  l'auteur, 
1,  XII,  9,  451,  452,453;  —II, 
129,  468;  —  111,496,  560;  — 
V,  226,  368,  542;  —  VI,  569. 

Chateaubriand  (Henriette-Fé- 
licité-Zélie  d'Orglandes,  com- 
tesse de),  femme  du  précé- 
dent, I,  9,  451,  468. 

Chateaubriand  (Geoffroy,  c»^ 
de\  fils  des  deux  précédents), 


petit-neveu  de  l'auteur,  1, 74. 
Chateaubriand   (D"«  Bernon 

de    Rochetaillée ,     comtesse 

de),  femme  du  précédent,  I, 

74. 
Chateaubriand  (Christian  de), 

neveu  de  l'auteur,  I,  9,  453; 

—  II,  36;  —  111,496,560;  — 
V,  225,  226,  227;  —  VI,  20. 

Chateaubriand  do  Plessis 
(Pierre  de),  cousin  de  l'au- 
teur, I,  53. 

Chateaubb.iand  du  Plessis 
(Mlles  Adélaïde,  Emilie-Thé- 
rèse-Rosalie et  Modeste  de), 
cousines  de  l'auteur,  I,  53. 

Chateaubriand  (Armand  de), 
cousin  de  l'auteur,  I,  17,  53; 

—  II,  55,  64,  79,  80,  101  ;  — 
III,  pages  16  à  25,520,  pages 
543  à  546;  —  IV,  419;  — 
V,  579. 

Chateaubriand  (Jeanne  Le 
Brun  d'Anneville ,  femme 
d'Armand  de),  II,  101;  — 
III,  17. 

Chateaubriand  (Frédéric  de), 
fils  d'Armand,  I,  54,  191. 

Chateaubriand  (Henri-Frédé- 
ric-Marie-Geoffroy de),  fils  de 
Frédéric,  I,  54. 

Chateaubriand  (Françoise-Ma- 
deleine-Anne Regnault  de 
Parcieu,  dame  de),  femme 
du  précédent,  I,  54. 

Chateau-d'Assis  (Michel-Char- 
les Loc quel,  coviiie  de),  1,82. 

Chateaugiron  (l'abbé  de) ,  I, 
107. 

Chateauroux  (M°îe  de),  II,  472. 

Châtelain,  V.  113. 

Chatillon  (M™e  de  Bérenger, 
duchesse  de),  II,  299 ;  —  ll'l,  7. 

Chaumettk  (Gaspard^  II,  23. 


aiES    DANS   LES    SIX    VOLUMES 


595 


Chatjvin,  peintre,  V,  119. 

Chédieo  de  Robethon,  II,  568, 
569,  570,  571,  572,  576,  578. 

Cheptel,  médecin,  I,  161. 

Chênedollé  (Lioult  de),  II, 
250,  254,  257,  262,  263,  265, 
271,  307,  359,  378,  494,  504; 

—  III,  4;  —  V,  399. 
Chénier  (André  de),  I,  126;  — 

II,  165. 

Chénier  (Marie-Joseph  de),  I, 
229;  —  II,  25,  219,  248;  — 

III,  25,  29,  31,  35,  3G,  37,  43, 
44,  45,  46,  47,  49,  131,  401, 
408,  547,  550. 

Chérin  (Bernard),  I,  5;  —  VI, 

522,  523. 
Chérin  (Louis-Nicolas)  VI,  522, 

523. 
Chevalier,  V,  329,  342. 
Cheverus    (cardinal    de),   IV, 

359. 
Chevet,  marchand  de  comes- 
tibles, V,  606. 
Chevrjiuse  (duchesse  de),  IV, 

423,  424. 
Choiseul  (duc  de),  I,  301  ;  — 

V,  208;  —  VI,  203. 
Choiseul-Stainville  (duc  de), 

pair  de  France,  V,  275,  307; 

—  VI,  446. 
Chopin  (J.),  V,  534. 
Choteck  (comte  de),  VI,  40,  58, 

59,   81,   105,   107,    119,   213, 

^7. 
Choteck    (comtesse    de),    VI, 

357. 
Chouuieu,  conventionnel,  III, 

111. 
Choulot  (de),  VI,  14. 
Christophe  (le  roi),  II,  113; 

—  V,  444;  —  VI,   151,  152. 
Christophe  (la  reine),  V,  "^^8; 

—  VI.  151. 


Christophe  (les  filles  du  roi^, 

\l,  151,  152. 
CicÉRi,  VI,  231. 
CicoGNARA    (comte),    VI,  236, 

244. 

CiMAROSA,    I,   381. 

Cintio  (le  cardinal),  VI,  288, 
289. 

Clancarthy  (ioid),  III,  525. 

CLANwiLLiAM(lord),IV,245,247. 

Clara  Wendel,  V,  574,  575. 

Glarke  (Edward),  II,  507. 

Clary  (Désirée),  M"»  Berna- 
dotte,  reine  de  Suède,  IV, 
467. 

Clary  (Julie),  M™«  Joseph  Bo- 
naparte, reine  de  Naples, 
reine  d'Espagne,  IV,  469;  — 
V,  rJ9. 

Clary  (le  colonel),  IV,  452. 

ClauseldeCousseroues  (Jean- 
Claude),  II,  402,  505,  586, 587, 
589;  —  III,  13,  376,  492;  — 
V,  235. 

Clausel  de  Coussergues  (l'ab- 
bé), grand-vicaire  d'Amiens, 

II,  593. 

Clausel  DE  Codsseroues,  trap- 
piste, II,  592. 

Jlausel  de  Montals  (évêque 
do  Chartres),  11,592,  593;  — 

III,  12,  13. 

Clément  (Jacques),  III,  364. 
Clément  XII,  V,  150,  151. 
Clément  XIV,  VI,  94. 
Clerfayt  (comte  de),  II,  74. 
Clergeau  (l'abbé),  aumônier  de 

l'auteur,  IV,  325 
Clermont-Tonnerre  (duc  de), 

IV,  230,  351,  357. 
Clermont-Tonnerre     (comte 

Stanislas  de),  II,  300. 
Clermont-Tonnerre  (comtesse 
Stanislas    de),   remariée    an 


596 


INDEX   ALPHABÉTIQUE   DES   NOMS    PROPRES 


marquis  de  Talaru,  II,  299, 

5i2,  5S2;  —  IV,  381. 
Clermon  r-ToNNERRE   (cardinal 

de),  II,  :336,  350,  393;  —  V 

130,  158, 170, 173,  179,  194. 
Cléry,  II,  167;  —  III,  507. 
Clive  (lord),  VI,  446. 
CoBBETT  (William),  VI,  130. 
CoBENTZEL  (de),  III,  133. 
CocKBURN  (sir   Georges),    IV, 

98,  105. 
CoGNi  (Margherita),  VI,  263. 
CoiGNY  (duc  de),  I,  206,  207. 
CoisLiN  (marquise  de),  I,  185, 

260;  —  11,469,  470,  471,472, 

473,  474,  475,  476,  477,  479. 
CoLBERT   (le  général  de),   III, 

159. 

COLBERT    DE     MaULÉVRIER 

(  Edouard  -  Charles  -  Viclur- 
nien,  comte  de),  I,  124. 

COLBERT-MONTBOISSIER     (cOm- 

tesse  de) ,  femme   du  précé- 
dent, I,  124;  —  V,  576. 
CoLET  (Louise  Révoil,  dame), 
VI,  406. 

COLLOMUET,   II,  540. 

Collot-d'Herbois,  III,  110. 
Colomb  (Christophe),  IV,  96. 
Colombier  (M'ie),  m,  82. 
Colonna-Cecaldi,  IV,  49. 
CoMiNEs    (Philippe    de  ) ,    VI , 

230,  232. 
CoMPANS  (le  général),  III,  288, 

314. 
CoMPÈRB  (le  général),  III,  289. 
CoNDÉ  (le  grand),  VI,  188. 
CoNDÉ(le  prince  de),  U,  2,413; 

-  III,  494. 

CoNDORCET,  I,  234;  —  VI,  263. 
CoNSALVi  (le  cardinal),  II,  344, 

345;  —VI,  227. 
Constant  (Benjamin),  I,  xxvi; 

—  II,  288  ;  —  III,  401,  402, 408, 


477,  478,  489,  524;  —  IV,  7, 
30,  34, 342,  368,  376,  379. 387, 
388,  399,  409,  455,  456,  457, 
458,  460,  467,  470,  471,  474, 
503,  504;  —  V,  1,  67,  317, 
318,343,  346,  634;  — VI,  166. 

Constant  (M.  de),  cousin  de 
Benjamin  Constant,  V.  435, 
440. 

Constant  (M"e  de),  V,  440. 

CoNTADES  (le  maréchal  de),  I, 
24. 

Contât  (Louise),  I,  220.  296. 

CoNTENciN  (A.  de),  II,  129.  130. 

CoNYNGHAM  (lord  Francis),  I, 
398. 

CoNYNGHAM  (lady),  I,  398;  — 

II,  471;  —  IV,  248,  258,267. 
CooK  (le  capitaine),  I,  121,  364; 

—  II,  506;-  IV,  118,  194. 
CooPER  (Fenimore),  I,  426. 
CoppENS,  m,  510. 
CoyuEREAU   (l'abbé),    IV,   121, 

122. 
CoRHiÈRB  (comte  de),  I,  285;  — 

IV,  149,  150,  151,  153,  169, 
171,  172,  173,  175,  176,  210, 
224,  225,  226,  227,  230,  290, 
291,  292,  346,  351,  357. 

CORBIGNY,   IV,   420. 

CoRBiNEAU  (le  général,  comte), 

III,  330. 

CoRMENiN  (de),  IV,  290,  317;  — 

V,  232.  395. 

Corneille  (Pierre),  II,  321;  — 

IV,  120. 

Cornélius   (Pierre  de),  V,  31 
Cop.TOis  DE  Pressigny,  évéquo 

de  Saint-Malo,   I,  251,  253, 

468,  469. 
CoRvoisiER,  receveur,  I,  82. 
CossÉ  (comte  de),  VI,  71,  80, 95. 
CossÉ  (comtesse  de),    VI,  ^, 

96,  138. 


CITÉS   DANS    LES   SIX   VOLUMES 


597 


CosTB  (Jacques),  V,  279,  280, 

281. 
CoïTENs  (M™«  de),  IV,  326. 

COTTRAU,  V,  587. 

CouDERT    (Charles),    IV,    4fô, 

466. 
CouDERT  (Eugène),  IV,  466. 
CouDRiN  (l'abbé),  V,  165. 
CouLANGES  (de),  V,  41,  42. 
COURCHAMP  (Mme  de),  V,  279. 
Courier  (Paul-Louis),  III,  404, 
Courtois  (de  l'Aube),  IV,  132. 
Courte-Blanchardière  de  la 

BoucATELiÈRE-FoiRET    (l'ab- 
bé), VI,  521. 
Courtois  (l'abbé),  V,  151. 
CotTRVoisiER  (de),  V,  239,  254, 

265. 
Cousin    (Victor),    V,    295;  — 

VI,  427. 
CowPER  (William),  II,  198, 201. 
Crabbe  (George),  II,  198. 
Crémieux  (Adolphe),  V,  519. 
Créqui  (le  maréchal  de), VI,  188. 
Cristaldi  (le  cardinal),  V,  163. 
Croker    (John -William),    II, 

199;  —  IV,  262,  263;  —  VI, 

560. 
Cromwell,  IV,  111,  279. 
Crosnier,  V,  492. 
Croy  (le  cardinal  de),  V,  158, 

162. 
Crussol  (le  bailli  de),  IV,  57. 
Cujas,  II,  323. 
CujAs  (Suzanne),  II,  323. 
Cumberland   (Ernest-Auguste, 

duc  de),  IV,  184,  185,  195. 
CuMBERLAND  (duchcssft  de),  IV, 
184,  185,  195,  196.  204,  205, 
207,  209,  229,  230 
CuMBERLAjJD  (duc  de),  pctlt-fils 

de  la  précédente,  IV,  204. 
CuNAT  (Charles),  I,  24,  310;  — 
II,  551. 


Corée,  tribun,  III,  191, 

CuRTius,  II,  247. 

CossY  (chevalier  de),  I,  173;  — 
IV,  1N2. 

CosTiNE  ("marquise  de),  II,  297, 
pages  568  à  578;  —  III,  520, 
546;  —  IV,  327,  328;  —  V, 
4;  -  VI,  50,  223. 

CusTiNE  (Astolphe  de),  fils  da 
la  précédente,  II,  298,  576, 
577,  578 ; -IV,  256,  327,328. 

Custine  (Louis -Philippe -En- 
guerrand  de),  fils  du  précé- 
dent, IV,  328. 

Cyfrien-Dksmarais,  V,  497. 


Dalayrac,  V,  432;  —  VI,  387 
Dalbero  (duc  de),  III,  414. 
Dalesme  (le  général),  III,  466. 
Damas    (baron  de),    IV,    291, 

351,  358;  —  V,  252,  628;  — 

VI,  43,44,  74,  76,  77,  80,84, 

92,  97,  99,  103,  104,  107, 150, 

355. 
Damas  (comte  Alfred  de),  VI, 

95. 
Damaze  db  Raymond,  III,  53, 

573,  574. 
Dambray  fie  chancelier),   III, 

456,  497,  512;—  IV,  480;  — 

V,  173. 
Damrémont  (Drnys,  comte  de), 

m,  385. 
Dandini  (le   cardinal),   V,  166. 
Danooi.o,  VI,  260. 
Danican  (le  général),  III,  115. 
Daniéx.o  (Julien),  secrétaire  de 

l'auteur,  I,  5;  —  II,  594,595. 
Danissy,  III,  127. 
Dante  Alighieri,  IV,  112,  360; 

-  V,  9.  10,  11,  13,  30,  228 

—  VI,  278. 


598 


INDEX  ALPHABÉTIQUE  DES  NOMS  PROPRES 


Danton,   II,  2,  20,  26,  27,  28, 

29,  30,  31,  32,  171,  240;  — 

IV,  879;  —  V,  605;  —VI, 

375. 
Daru  (le  comte),  III,  33,  277, 

311,  556,  567. 
Darwin  (Erasmus),  II,  201. 
Dasies,  III,  433. 
Dasté  (Mme),  IV,  166,  167. 
David  (Louis),  le  peintre,   II, 

25,  239;  -  IV,  395. 
David  (d'Angers),  V,  576. 
David,  consul,  V,  250. 
Davout   (le  maréchal),  prince 

d'Eckmùlh,  III,  206,  279,  283, 

288,  289,  326. 
Dazincourt,  comédien,  I,  220, 
Deanb  (Silas),  II,  34. 
Deboffe,  libraire,  I,  xx,  365; 

—  II,  113,  119,  127, 146, 150. 
Decazes  (duc),  I,  320;  —  II, 

589;  -  IV,  136,  139,  140, 
141,  142,  164,  169,  230,  231, 
240,  347,  478,  479,  480,  481; 

—  V,  282. 

Decazes    (M.),    père   du  duc, 

IV,  142. 
Decazes  (baron  E.),  I,  318. 
Degousék,  V,  348. 
Deguerry   (l'abbé),  I,  xii;  — 

VI,  569,  570. 
Delacroix  (Charles),  VI,  426. 
Delacroix  (Eugène),   VI,  426. 
Delalot  (vicomte),  IV,  513. 
Delaporte  (le   Père  V.),   VI, 

572. 
Delarue,  V,  334. 
Delattre,  médecin,  II,  98. 
Del  Drago  (la  princesse),  V, 

55. 
Delessert  (Benjamin),  V,  316. 
Delessert  (Gabriel),  V,  316. 
Delille  (l'abbé),  I,  228;  —  II, 

159,  184;  —  III,  39,  351. 


Delisle  de  Sales,  I,  21  ,    18; 

—  II,  152. 
Delloye,  éditeur,  I,  xi;— IV, 

501  ;  —  VI,  298,  299. 
Delon,  IV,  466. 
Delzons    (général),    III,    3i3, 

328. 
Démangeât,  V,  539. 
Denain  (M™e),  II,  465. 
Denis,  notaire,  IV,  145. 
Denon  (baron),  III,  9,  170. 
Depagne  III,  20. 
Déplace  (le  Père),  VI,  77. 
Déplace,  III,  536. 
Desaix  (le    général),   III,  72, 

134,  169,  172,  184,  185. 
Desbassyns,  III,  164. 
Desbordes-Valmorb  (M°i»),  V, 

653;  —  VI,  405. 
Desclozeaux,  III,  463. 
De  Sèze  (le  comte),   III,  366, 

517;  —  IV,  166,  167,  361. 
Desoarcins  (M"«),  I,  220. 
Desoenettes   (le  baron),    III, 

162. 
Desgranqes,  V,  205, 
Deshaybs,    ambassadeur,    V, 

40. 
Deshoulières  (M™e),  VI,  404. 
Desmarest,  II,  601  ;  —  III,  20. 
Desmortiers,  V,  525,  526,  527, 

528. 
Desmoulins   (Camille),  II,  23, 

2r,,  .SO,   31,  32,   238;  —  VI, 

375. 
Desmoolins  (Lucile),  II,  31. 
Desmousseaux  de    Givré,   V, 

173,  179,  309,  311. 
Desrenaudes  (l'abbé),  111,503; 

—  VI,  426. 
Desnoyers,  restaurateur,  VI, 9. 
Despinois  (générai),  III,  125. 
Desprès,  maître  d'écriture,  I, 

31 


CITÉS   DANS   LES    SIX    VOLUMES 


599 


Desprez,  statuaire,  V,  100, 172. 
Despuig  (le  cardinal),  III,  233. 
Determes,  VI,  360. 
Deutz,  VI,  379. 
Devéria  (Achille),  V,  578. 
Devienne  (M"e),  II,  488. 
Devoise  (M.  et  M™»),  II,  526. 
Devonshirk  (duchesse  de),  IV, 

393,  395. 
DiESBACH  (M.  de),  VI,  541. 
DiLLON  (de),  I,  301. 
DiNO  (duchesse  de),  I,  172. 
Disraeli    (Benjamin),    lord 

Beaconsfield,  IV,  262. 
Djezzar  le  Boucher,  III,  158, 

159,  160. 
DoMBROwsKi  (général),  III,  329. 
Donnadieu  (général),  III,  517. 
DoRiA  (princesse),  V,  23. 
Drake,  II,  413. 
Drouet  d'Erlon  (général),  III, 

473. 
Drouot  (général),  IV,  37. 
Drovetti,  II,  522. 
Droz,  académicien,  V,  250. 
Druilhard  (le  Père),  VI,  77. 
Du  Bellay  (le   cardinal),    V, 

207. 
Dubois,  directeur  du  Globe,  I,   ! 

vil  ;  —  V,  529. 
DuBOURO  (le  pseudo-général), 

IV,  55  .  —  V,  306,  307,  308, 

319,  320,  321,  345. 
Du    Camp  (Maxime),    II,   593, 

594,  596,  597. 
Du  Canoë,  III,  493. 
Du  Cayla  (M""»),  IV,  139. 
DocHESNOis    (M"«),    II,    273, 

274. 
Ducis,    III,   41,  401,  408;   — 

IV,  472. 
DucLOS,   académicien,   I,  128; 

-  III,  74  ;  —  V,  49. 
Du  Cluzel  (M"î»),  II,  162,  163. 


DuFAY  (le  major),  V,  ^3,  30i. 
DuFouoERAis '(Alfred),  VI,  349 
DUFRAISSE,  III,  117. 
DUGAZON,  I,  220. 
DuoAZON  (M™e)^  i^  295. 
DuGUA  (général),  III,  171. 
Duouay-Trouin,  I,  45. 
Duhamel  (l'abbé),  I,  128. 
Dulau    (MM.),    libraires,    II, 

181,  227,  557. 
Dumas  (général  Mathieu),  III, 

105  ;  —  V,  300. 
Dumas  (Alexandre),  I,  xiv,  xv; 

—  II,  302;  —  V,576;  —VI, 
151. 

DuMONT  (André),  III,  110. 
DuMONT  (Jean),  V,  42. 
Dumorey,  consul,  V,  102, 
Dumoulin  (Evariste),   V,   32(X 
DuMOURiEZ  (le  général),  II,39{ 

—  III,  95  ;  —  IV,  87. 
DuNi,  I,  306. 

Dupanloup  (l'abbé),  VI,  78, 
430,  431. 

DuPATY  (le  président),  V,  50. 

DupATY  (Charles),  sculpteur, 
V,  51. 

DuPATY  (Emmanuel),  académi- 
cien, V,  51,  52. 

Duperron  (le  cardinal),  V,  207. 

DupiN  (aîné),  II,  422,  423,  424, 
425,  426,  427,  437,  4.38,  440  ; 

—  V,  277  ;  —  VI,  387. 
DupiN  (M™*  A.),  I,  VII. 
DuPLEix,  VI,  445. 

Du  Plessix  DE  PARSCAu(comte), 
beau-frère  de  l'auteur,  II,  5, 
547,  548,  549. 

Du  Plessix,  frère  du  précè- 
dent, V,  261. 

Du  Plessix  de  Parscau  (Anne 
Buisson  de  la  Vigne,  com- 
tesse) ,  beUe-sœur  de  l'auteur, 
11,5. 


600 


INDEX    ALPHABÉTIQUE    DES    NOMS    PRûPR«S 


Dupont  (le  général),  III,  218, 

456. 
Dupont  (M"»),  II,  539. 
Dupont  (de  l'Eure),  V,  398. 
Dupont  db  Nemours,  III,  383, 

414. 
Duport  du  TePvTrb,  II,  39. 
DupuY  (le  Père),  III,  86. 
DuPwWO)  DE  Mareuil,  IV,  470. 
Doranton  (M-^e),  IV,  166,  167. 
Duras  (Eramanuel-Félicité  de 

Durfort,  duc  de),  I,  27,  194, 

204. 
Dup.AS    (Louise  de    Coétquen, 

duchesse  de),  I,  27;  —  IV, 

57. 
Duras  (Amédée-Bretagne-Malo 

de  Dur  fort,  duc  de),  III.  496  ; 

—  IV,  44,45  ;  —  V,  297,  3'j9. 
DtiRAS    (Claire    de    Kersaint, 

duchesse  de),  II,  604;—  III, 

60.  377,  458,  460,   496,  498, 

517,  559,   560,  561  ;   —  IV, 

181,  274.  327,  461,  463,  484, 

485,  487,  488;  —  V,  4,  5. 
DuE-EAU  DE  La  Malle,  II,  534. 

DURIS-DUFRESNE,    V,   381. 

DuROc  (le  maréchal),   duc  de 
Frioul,  III,  262,  352. 

DtJROCHER,   III,   117. 

DoROSNEL  (le  général),  111,301. 
DUSSAULT,  111,  573. 

Du  Theil  (Jean-François),  II, 

168.  171,  C>54. 
Du  Tilleul,  II,  97. 
Du  ToucHBT,  I,  268. 
DtJVAL  (Alexandre),  V,  432. 

DOVSPvGlBR  DE    HaUP>.ANNB,  III, 

445;  —  IV,  315,  502. 

E 

EBRHioroN  (lord),  III,  146. 
Eblé    (le   général),    lll,    330, 
831. 


EcKARD,  III,  73,  75. 

EcKSTEiN  (le  baron  d'),  IT,  22, 
23. 

EoGEWoaTH  (Miss  Maria),  II, 
196. 

Egault  (l'abbé),  I,  75,  77, 
93,  96,  106. 

Egmont  (comtesse  d'),  I,  228. 

Elbée  (le  général  d'),  II,  169. 

Eldon  (lord),  IV,  242. 

Elisabeth  (Madame),  I,  274. 

Elisabeth  DE  Brunswick  (prin- 
cesse), IV,  189. 

Elgin  (lord),  VI,  246. 

Elleviou,  V,  432,  433. 

Emery  (l'abbé),  II,  333,  334. 

Enghien  (le  duc  d"),  I,  xviii  ; 

—  II,    251,    401,    404,    407, 
pages  409  à  463  ;  —  III,  256  ; 

—  IV,  122,  450  ;  —  VI,  418, 
473. 

Epinay  (marquise  d  ),  II,  41. 
Erard  (Sébastien),  IV,  197. 

ESMÎSJARD,   III,   42. 

Estaing  (comte  d"),  I,  280. 
EsTERHAZY   (le   princo    Paul), 

III,  394;    —    IV,  241,   257, 
498  ;  —  V,  357. 

Esterhazy  (comtesse),  VI,  144. 

EsTERHAZY   (M" le),   VI,   144. 

Etienne,  académicien,  IV,  152, 
341 ,  —  V,  263. 

EUQÉNB     DB     BbADHARNAIS     (le 

prince),    III,    198.  duO,  313, 
321,  328,  329,   337,  339;  — 

IV,  399,  441. 

Everett  (Edward),   VI,  384, 

385. 
ExELMANS  (comte),  V,  299,  497. 
Eyck  (Jean  Van),  III,  511. 

F 

Fabep-t  (le  maréchal),  VI,  195, 
Fabrb  (Auguste),  V,  267. 


CITÉS    DANS   LES   SIX    VOLUMES 


601 


Fabre  (Victorin),  V,  267. 

Fabre  (Xavier),  peintre,  V,  46, 
47. 

Fabre  o'EoiijmNE,  II,  26,  30, 
31,  32. 

Fabry  (Germain),  III,  98,  99, 
435. 

Fabvier  (baron),  III,  308,  385; 
—  IV,  322. 

Fagel  (de),  IV,  470. 

F  AIN  (le  baron),  III,  280,  285, 
306,  313,  337. 

Falkland  (lord),  II,  62  ;  —  V, 
583. 

Falloux  (comte  de),  V,  606. 

Farcy  (Georges),  V,  301. 

Farcy  de  Montavalon  (An- 
nibal,  comte  de),  beau-frère 
de  l'auteur,  I,  115;  —  VI, 
482. 

Farcy  (Julia-Marie-Agathe  de 
Chateaubriand,comtesseà.e), 
sœur  de  l'auteur,  I,  21,  114, 
177,  179,  180,  181,  193,  195, 
211,  217,  260,  267,  447;  — 
II,  10,  178,  327,  495,  555  ;  — 
V,  227  ;  —  VI,  pages  480  à 
498. 

Farcy  de  Montavalon  (Pau- 
line-Zoé-Marie de),  fille  de 
la  précédente,  I,  117  ;  —  VI, 
484,  485. 

Faria  (l'abbé),  II,  302. 

Fauche-Borel,  IV,  303,  304. 

Faure,  V,  497. 

Favras  (Thomas  Mahy,  mar- 
quis de),  I,  282,  296. 

Fayolle  (de),  principal  du  col- 
lège de  Rennes,  I,  107. 

Feltre  (duc  de),  III,  474,  494. 

Fénelon,  II,  541,  543. 

Péraud,  conventionnel,  III, 
111. 

Ferdinand  IV,  roi  de  Naple», 


IV,    444,    450;    —   VI,    15, 
227. 
Ferdinand  VII,  roi  d'Espagne, 

III,  363;  —  IV,  285;  —  VI, 
228,  3Ô8. 

Ferrand  (comte),  III,  389, 470, 
557,   558,  561  ;  —   IV,   489  ; 

—  V,  638. 

FeRRON   de    la   SlGONNlÈRB,   II, 

75,  76,  86,  87. 
Fesch  (le    cardinal),   II,    333, 
348,  349,  362,   376,  392,  393, 
394  ;  -  III,  78,  79,  252,  264, 
394,   546;  —   IV,  106,  108; 

—  V,  125,  139,  177,  199,  200, 
209,  580. 

Feuquières  (marquis  de),   II, 

64. 
Feutrier  (Msr),  IV,  254,  358, 

510,  511  ;  —  V,  130. 
Fezensac   (M™e  de),  I,  xxxi  ; 

—  Il,  29ô. 

FlELDING,   II,   194. 

FiESCHi,   III,  314;  —  V,  288, 
Firmont  (baron  de),  IV,  443. 
FiTCHE,  III,  356. 
Fitz-James  (Edouard,  duc  de), 

IV,  238;  —  V,  501,512,  522, 
526,  528,  536,  647,  648,  654, 
657. 

Fitz-James  (Jacques,  duc  del, 

VI,  557. 
Flahaut  (comte  de),  IV,  36 

FLAUGER.GUES,    III,   366. 

Flavigny  (vicomte  de),  IV,  183l 
Fleischmann  (M.),  VI,  515,  516. 
Flesselles  (Jacques  de),  1,271. 
Fleury  (le  cardinal),  VI,  445. 
Fleury,  comédien,  I,  220,  296, 
Fleury  de  Chaboulon,  III,  445, 
Flins  des  Oliviers  (Carbon  de) 

I,  219,  221  ;  —  II,  12,  326. 
Floirac  (comte  de),  V,  462. 
Flotte  (baron  de)  VI,  564. 


602 


INDEX    ALPUABÈTIQUE   DES    NOMS    PROPRES 


Foix  (Gaston  de),  V,  13. 
FoLARD  (le  chevalier  de),  III, 
245. 

FOLENTLOT,  II,  536. 

Folks,  V,  283. 

Fontaine,  architecte,  III,  461. 

FoNTANES  (Louis,  marquis  de), 

I,  142,  219,  231,  300,  368;  — 

II,  163,  164,  165,  171,  173, 
175,  176,  226,  236,  237,  241, 
244,  245,  246,  253,  257,  259, 
260,  261,  273,  288,  309,  311, 
329,  332,  379,  387,  390,  391, 
403,  405,  407,  505,  552,  555, 
556,  558,  561,  562,  580,  581  ; 

—  III,  2,  7,  10,  13,  15,  39, 
49,  63,  228,  376,  518,  533, 
537,  553  ;  —  IV.  245,  372, 
431,  474,  490.  491,  493,  494, 
495,  496  ;  —  VI,  292. 

Font  ANES    (marquise    de),   II, 

562. 
FoNTANES   (M'i8  Christine  de), 

II,  165,  558. 
FoNTENAY  (de),  IV,  301. 
FoRBiN  (comte  de),  II,  482,  483. 
Forbin-Janson  (Palamède  de), 

V.  314. 
Foresta  (marquis  de),  VI,  353, 
Foucault  (colonel  de),  VI,  31. 
Fouché,  duc  dOtrante,  II,  24, 

i»4,  412,571,575;  —  III,  23, 

519,  520.  521,  522,  524,  545; 

—  IV,  4,  11,  29,  32,  46,  47, 
51,  53,  54,  57,  58,  60,  130, 
425,  426,  445. 

FoucHKR  (général),  III,  288. 
Foullon  (de),  I,  267,  276. 

FoUQUIER  -  TiNVILLE,       II,     31, 

130,  131  ;  —  III,  110  ;  —  V, 

605. 
Fourmont  (comte  de),  V,  462. 
Fox  (Charles),  II,  223;  —  III, 

204  ;  -  IV,  243. 


FoY  (le  général,  IV,  339,  503, 

504. 
France  (Anatole),  I,  29,  143, 

147. 
Franceschbtti  (le  gêné  rai), IV 

449. 
François  I",  roi  de  France, 

II,  312;  —  m,  187  ;  —  V,  30. 
François   I»',  roi    des   Deux- 

SicUes,  V,  242. 
François  II,  empereur  d'Alle- 
magne, II,  10  ;  —  III,  196, 

201,  .394  ;  —  VI,  227. 
François  IV,  duc  de  Modène, 

V,  192. 

Fr,ançois  d'Assise  (saint),  VI, 

362,  363. 
Frankllv  (Benjamin),  II,  34. 
Franqueville  (de),  V,  205. 
Frayssinous   (Mer),   ly,    351, 

357,  37)8,  510  ;  —  V,  265  ;  — 

VI.  77,  434. 

Frédéric  (le  grand),  I,  170, 
188  ;  —  III,  206,  207  ;  —  IV, 
182.  189,  190,  195,  205,  217. 

Frédéric-Guillaume  I^r,  IV, 
189. 

Frédéric-Guillaume  II,  1, 171; 
—  II,  53,  54,  84. 

Frédéric- Guillaume  III,  II, 
459;  —  III,  271,  339,  388; 
IV,  183,  185  ;  —  V,  78,  91. 

Frédéric-Guillaume  IV  ;  IV, 
185  ;  —  V,  78. 

Frédéric-Guillaume-Charles 
(le  prince),  frère  de  Frédé- 
ric-Guillaume  III;   IV,   184. 

Frémy  (comte  Edouard),  II,  396. 

Fréron  (Stanislas),  III,  96, 
110,  112. 

Friant  (le  général),  III,  288. 

Frisell  (John  Fraser),  III, 
559;  —  IV,  486;  -  V,  511, 
512. 


CITÉS   DANS   LES    SIX   VOLUMES 


603 


Feîseli,  (Elisa),  V,  512,  520, 

521,  651. 
Froissart,  V,  235. 
FuNCHAL    (de),    V,    28,    155, 

209. 
FuscALDO  (comte),  V,  26,  174. 


Gaoarin  (prince),  V,  26. 
GA1LLAE.D,  secrétaire   de  Fou- 

ché,  III,  519. 
Gaillard,  médecin,   IV,  121. 
Gall,  II,  302. 
Galleffi  (le  cardinal),  V,  138. 

163,  621. 
Gamba,  VI,  238,  241. 
Gamberini    (le    cardinal),    V, 

138. 
Garât  (Dominique),  VI,  446. 
Gasc  (M'i»  Honorine),  II,  324, 

325. 
Gaspari,  II,  537. 
Gautier  (Théophile),  I,  xiv. 
Gay  (Mmo  Sophie),  III,  50. 
Gazola  (le  cardinal),  V,  621. 
Genlis  (M'"»  de),  lY,  327,  374, 

412,413,  414,  454;  — V,  2,  27. 
Gensonné  II,  19. 
Gentz  (de),   III,  395,  422;   — 

VI,  43,  227. 
Geoffroy    (Julien -Louis),    I, 

107. 
George  III,  roi  d'Angleterre, 

II,  225. 
George  IV,  roi  d'Angleterre, 

I,  320;  —  IV,  207,  231,  240, 

241;  —  VI,  18,  227. 
George  V,  roi  de  Hanovre,  IV. 

204,  207,  209. 
Georges  (M'i»),  11,273,  274. 
GÉRARD  (le  baron),  I,  vi;   — 

IV,  184,  395,  410,  412,  413; 

—  VI,  7. 


GÉRARD    (le    maréchal),     III, 

314;  —V,  275,  294,306,316, 

345. 
Gerbet  (l'abbé),  I,  vu. 
Germé  (l'abbé),  1,  107. 
Gesbert  (Sénéchal),  I,  88. 
Gesril  du  Papeu,   I,   54,  55, 

56,  112,  113,  114,  120,  121; 

-  II,  105;  —  III,  18. 
Gessner,  V,  557. 
Gévres  (duchesse  de),  VI,  9. 
G iBERT- Arnaud,  V,  497,   498. 
Gibbon,  II,  187;  —  IV,  327. 
GiNGUENé,    I,    107,    222,    223, 

224,  225,  305,  306;  —  II,  42, 

152.  238.  279. 
GiNOUENÉ  (M"»),  I,  223. 
GiORGiNi,  Courier,  V,  18. 
GiRARDiN  (comte  Alexandre  de), 

IV,  162. 

GiRARDiN (Saint-Marc),  IV, 504. 
GiRARDiN    (Emile    de),   I,  xi, 

xiii;  —  VI,  395.  396. 
GiRARDiN  (M™«  Delphine  Gay, 

dame  Emile  de),  III,  50;  — 

V,  435,  653. 

GiRAUD  (Victor),  V,  622,  623, 

625,  626. 
Girodet-Trioson,  III,  8. 
GiSQUET,  préfet  de  police,  IV, 

316,  317;— V,  513,522,523, 

529,  533,  535;  —  VI,  89. 
GisQUET  (M"»),  V,  523. 
GiSQUET   (Mlle),    V,  523,   524. 

534,  535. 
GiusTiNiANi,  hébraisant,  I,  335. 
Giustiniani  (le    cardinal),    V, 

135,  136,  137,  142,  163,  621. 
GoDOY  (Manuel),  V,  64. 
Godwin  (William),  II,  196. 
Godwin,  médecin,  II,  109. 
GoETBE,   V,  52;   —  VI,    268, 

279. 
GoLDSMiTH  (Olivier),  II,  194. 


604 


INDEX   ALPHABETIQUE   DES    NOMS    PROPRES 


GoNTAUT  (duchesse  de),  II,  162; 

—  VI,  74,  75,  79,  80,  97,  98, 
100,  101,  119,  346. 

Gordon  (capitaine),  I,  384. 

OouRGAUD  (le  général) ,  III, 
281.  285,  308,  306,  323;  — 
IV,  72,  97,  99;  —  V,  282. 

Goovion-Saint-Cyr  (le  maré- 
chal), I,  2'.t4;  —  III,  486. 

Gouton-Be.vufort  (Luc-Jean- 
comte  de),  I.  130. 

GOUYON  DE   MlNIAC,  II,  56,  86. 

GoYON  (de).  V),  291. 

Goyon-Vaur.ooault  (de),  III, 
22,  23,  24. 

Goyon-Vaurouault  (M™8  de), 
III,  23. 

Grandménil,  comédien,  I,  220. 

Granet,  conventionnel,  III, 
iil. 

Grant  (M.),  premier  mari  de 
la  princesse  de  Talleyrand, 
III,  453. 

Gray  (Thomas),  II,   218,  219; 

—  IV,  280;  —V,  20;  —  VI, 
333. 

Grégoire  (J.-F.),  II,  540. 
Grégoire  XVI  (Mauro  Capel- 

lari),  V,  135,  138,  142,  163. 
Gregorio  (cardinal  de),  V,  135, 

136,  137,  142,  163,  621. 
Grenier  (comte),  IV,  32. 
Grétry,  I,  296. 
Grey  (lord),  IV,  249,  278. 
Griffio  (comte),  VI,  230,  257. 
Grigxon  (général),  III,  111. 
Ge-OGniard,  ordonnateur  de  la 

marine,  III,  126. 
Gros  (le  baron),  III,  155,  209. 
Grotius  (Hugues),  V,  208. 
Grotius  (Pierre),  V,  208. 
Grodchy  (le  maréchal  de),  III, 

342,  489;  —  IV,  26. 
Goasaoni  (le  cardinal),  V,  151. 


GuBicA,  greffier,  III,  77. 
Guénan  (le    chevalier   de),    I, 
185. 

GUÉNEAU     DE     MUSSY,     II,    263, 

586. 
GuER  (le  chevalier  de),  I,  182, 

261. 
GuÉRiN  (Pierre),  peintxe,  V,  21, 

33,  100. 
Guernon-Ranvillb  (comte  de), 

V,  255,  265,  266,  334. 
GuiccioLi  (comtesse),  II,  212; 

—  V,  12,  218,  268.  ' 
GuicHK    (Antoine-Louis-Marie 

de  Gramont,   duc  de),    IV, 
256;   —  V,  334;   —  VI,  71, 
72 
GuicHE  (duchesse  de),  IV,  256. 

—  VI,   76,  77,  79,   80,  106, 
145. 

GuiLLAtJMB  LE  Breton,  III,  160. 

Guillaume  I,  roi  des  Pays-Bas, 

III,  206,  363;  —  IV,  25;  — 

VI,  15. 

Guillaume  I»',  roi  de  Wurtem- 
berg, VI,  513. 

Guillaume  de  Prusse  (Amélie- 
Marianne  de  Hesse-Hora- 
bourg,  femme  du  prince),  IV, 
195. 

Guillaume  Tell,  V,  556,  557, 
560. 

GUILLAUMY,   I,   345. 

Guilleminot  (comte),  V,  122, 

156. 
Guillemot  (le  commandant),  V, 

506. 
GuiLLON  (l'abbé),  II,  350,  351, 

393. 
GuiNARD    (Augustin),   V,   302, 

329,  342,  348. 

GuiSCHARDT,    III,   245. 

GuisK  (duc  de),  le  Balafré,Y^ 
293. 


CITÉS    DANS   LES   SIX    VOLUMES 


605 


QmsE  (duc   de),    petit-fils   du 

précédent,  V,  40. 
GuizoT  (François),  I,  xxxv;  — 

III,  455,  457,505,  534;  pages 

535  à  542;   —  IV,  249,  504; 

—  V,  106,  179,  252,  253,  263, 

294,  315,  340,  361,  525,  526, 

536. 
GuizoT    (Pauline  de  Meulan, 

dame),  III,  541. 
Gustave-Adolphe,  IV,  472. 
Gustave  IV,  roi  de  Suède,  II, 

411. 
GwvDiR  (lady),  I,  823. 

H 

Hall  AY  -  Coetquen      (  marquis 

du),  I,  27. 
Hallay-Coetquen  (comte  du), 

I,  27. 
Halleck  (Fitz-Greene)  T,  427. 
Hamilton  (duc  d'),  IV,  394. 
Hamilton  (lady),  IV,  433. 
Hanka,  VI,  116. 
Hanriot,  III,  101. 
HARDENBER.a  (princB   de),   IV, 

201. 
Harel,  II,  429,  430;  —  V,576. 
Harlay  (Achille  de),  V,  524. 
Harrowby    (lord),    IV,    258, 

259. 
Hatte-Longuerue  (M"e  de),  II, 

329,  583,  584. 
Haugwitz,  m,  196. 
Haussez  (le  baron  d'),  V,  239; 

—  VI,  US. 
Haussonville  (comte    d'),    V, 

173. 
Hadtefbuillh  (comte  d'),   I, 

206. 
LIAUTEFEUILI.E  (M""  de  Beau- 
repaire,  comtesse  d'),  I,  206, 

807. 


Hauterive  (comte  d),  III, 488; 

—  VI,  426. 
Havre  (duc  d'),  III,  447, 
Hawkesburt  (baron  de),  IV, 

261. 
Haymès,  V,  339. 
Hearne,  I,  234. 
Heber  (Reginald),  II,  534. 
Hector  (comte  d'),  I,  117,  121, 
Hélkne-Paulowna  (la  grande- 
duchesse) ,   IV,    187;    —  V, 

195,  196,  197,  440;  —  VI,  25, 

515. 
Hello,  V,  525,  526. 
HÉNiN  (M"'  d'),  I,  297. 
Hennequin,    avocat,  VI,    217, 

5v;7. 
Hennin,  II,  475. 
Henri  IV,  III,  328;  —  V,  350, 

V16,  496;  —  VI,  50,  83,  134, 

250. 
Henri  VII,  VI,  57. 
Henri  de   Prusse  (le  prince), 

frère  du  grand  Frédéric,  IV, 

190. 
Henry-Larivière,  III,  17,  22. 
Hentz,  m,  111. 
Hercé  (Mer  Urbain  de),  évêque 

de  Dol,  I,  75, 
Hbrcé  (François  de),  frère  du 

précédent,  I,  75. 
HERfCHELL  (William),  II,  217. 
Herjchell  (Caroline),  II,  218. 
Heyoen  (comte  de),  V,  77. 
HiL  .  (Georges),  I,  427. 

HiNaANT  DE   LA  TrEMBLAIS,    II, 

104,  114,  118,  119,  120,  121, 

126,   133,    141;    —  IV,  245, 

474;  _  V,  444. 
HiNORAY  (Charles),  V,  329, 342. 
Hinton,  III,  438. 
HippoLYTE  d'Estb  (le  cardinal, 

VI,  278. 
His  (Charles),  III,  &70.  572. 


606 


LNDEX   ALPHABÉTIQUE   DES   NOMS    PROPRES 


HOBBOtlSE,  IV,  9. 

Hoche  (le  général),   III,   180, 
400;  —IV,  87;  — VI,  188. 

HOCQUART  (Mme),   H,  263. 

HoFER  (André),  III,  197. 
HoFFMAN  (Benoît),  III,  11,  12. 
HoHENHAUSEN    ( boTonne    de), 

lY,  186,  187. 
HoHENLOHE  (le  princô  de),  VI, 

515.  516. 

HOLBEIN,  V,  549. 

HoLLAND   (lord),    II,    199;    — 

IV,  lo6,  243 
HoMPESCH  (de),  III,  135. 
HoxoRius  (rempereur),  V,  12. 
HoRRiON  (le  Père),  VI,  361. 

HORTENSE      DE      BeAUHARNAIS  , 

reine  de  Hollande,  III,  23, 
200,   345,  489,   545,  546;  — 

IV,  11,  459;  —  V,  103,  125, 
199,  578,  579,  580,  581,  583, 
586,  587. 

HOUDETOT    (Mme    (Je),     II,    305, 

306,  477. 
HoussAYE    (Henry),    I,    xxvi; 

—  III,  395,  471,  491;  —  IV, 
9,  458. 

Hovius,  maire  de  Saint-Malo, 

I,  Liv,  442. 
Hdart  (général),  III,  289. 
Hubert,  V,  342. 
HucHET,  m,  111. 
HuDSON  LowE  (sir),  IV,  105. 
Hugo  (Victor),  II,  595;  —  III, 

405;  —  IV,  27,  482,  483;  — 

V,  51,  457,  653;  —  VI,  3u7. 
HuuN  (le  général),  II,  422,  428, 

429,  430,  431,  432,  433,  437; 

—  III,  22,  24,  345. 
HULOT  (Mme),  IV,  402. 
HuMBOLDT  (Alexandre  de),  III, 

6l);  —  IV,  94,  191. 
HuMBOLDT  (Guillaume  de),  IV, 
191 


HuMK  (David;,  II,  187. 

HuNT  (James-Henri  Leigh),  II, 
199. 

Huss  (Jean),  VI,  115. 

Hyde  DE  Neuville  (le  baron), 
I,  xi;  —  H,  602;  —  IV,  50, 
295,  296,  359,  365,  510,  511, 
512,  513,  514;  —  V,  72,  230, 
231,  310,  325,  512,  522,  525, 
53G,  596,  647,  648,  654,  657; 
—  VI,  564, 


1MBER.T  DE  SaINT-AmAND,  V,  506. 

j   Irvinq  ("Washington),    I,  426. 

IsNARD  (Maximin),  II,  19. 

Isoard  (le  cardinal  d')  V,  153, 
162. 

IsoTTE  (la  grande),  VI,  316. 

IvES  (M.),  II,  134,  1^,  136. 

IVES  (Mme),  n,  136,  149. 

IvES  (miss  Charlotte),  lady 
Sutton,  II,  134,  136, 137, 140, 
141,  142,  143,  144,  145,  146, 
149,  181;  —  III,  510;  —  IV, 
231,  234,  281,  282,  283,  284; 
—  VI,  179,  560. 


Jacowlef,  III,  307. 
Jacqueminot,  V,  366 
Jacques  III  (Jacques-Edouard 

Stuart,  dit  le   chevalier  de 

Saint-Georges),  V,  36,  45. 
Janin  (Jules),  I,  VII,  XXIX,  458, 

469,  470. 
Janson  (Mme  de),  II,  311. 
Ja.nvier  (Eugène),  I,  443. 
Jaucourt    (marquis    de),    III, 

413,  455,  497;  —  IV,  41. 
Jauge,  banquier,  VI,  88,  218. 
Jean,  roi  de  Bohême,  VI,  149. 


CITÉS   DANS   LES   SIX  VOLUMES 


607 


Jkan  III,  roi  de  Portugal,  VI, 

306. 
Jean  VI,  roi  de  Portugal,  III, 

215;  —  IV,  213,  214. 
Jeannin  (le  président),  V,  207. 
Jefferson  (Thomas),    I,    423, 

424. 
Jenny,  femme  de  chambre,  II, 

298. 
Jérôme    Bonaparte,    roi    de 

Westphalie,    III,    214,    227, 

229,  394;— IV,  24;  —  V,37, 

199,  200,  201,  202. 
Jersey  (lady),  I,  323:  —  II, 

124;  —  IV,  248. 
JoGUES  (le  père  Isaac),  I,  388. 
Johnson  (Samuel),  II,  188. 
JoHNSTON,  contrebandier,   IV, 

107. 
JoiNViLLE  (le  prince  de),   IV, 

121. 
JoMiNi    (baron    de),   III,    181, 

182. 
Jordan  (Camille),  III,  401,408; 

—  IV,  339,  425,  474. 
Joseph  Bonaparte,  roi  de  Na- 

ples,  puis  roi  d'Espagne,  III, 
199,  214,  219,  229,  367,  381, 
393,  394,  472;  —  IV,  11;  — 
VI,  420. 

Joseph,  domestique,  VI,  20. 

Joséphine  (l'impératrice),  II, 
416,  418,447,  448;  —  111,23, 
74,  114,  116,   118,  545,  546; 

—  ÎV,  61,  423;  —  VI,  177. 
Jgubert  (le  général),  III,  180, 

400. 

Joubert,  carbonaro,  V,  347. 

JouBERT  (Joseph),  II,  164,  237, 
255,  257,  258,  259,  263,  265, 
266,  267,  270,  271,  273,  277, 
334,  357,  363,  373,  380,  387, 
465,  486,  492,  502,  504,  505, 
6.13,  589,  594;  —  III,  4,  376, 


534;  —  IV,  194,  474;  —  V, 

4;  —  VI,  168. 
JooBERT  (Mme  Joseph),  II,  257, 

258,  263,  267;  —  III,  52. 
JooFFROY  (Théodore),  VI,  564. 
Jourdan  (le  maréchal),  IV,  13, 
Julien,  domestique  de  l'auteur, 

II,  507,   508,   511,  514,  515, 

518,  520,  521,  523,  524,  525, 

528,  530,  546. 
JuLLiEN  (de  la  Drôme),  III,  136. 
JuLLiEN  (M.),  II,  273,  380. 
JuNOT,  duc  d'Abrantès,  III,  108, 

113,  157;  — IV,  398. 
JussiEu  (Alexis  de),  V,  113. 

K 

Kaumann  (le  capitaine), V,  291. 
Keith  (lord),  IV,  72. 
Kellermann,    duc  de  Valmy, 

II,   78;  —  III,    121;  —  VI, 

188. 
Kellermann  (François-Etien- 
ne),  fils    du  précédent,   III, 

184. 
Kemble  (J.),  acteur,  IV,  2o6. 
Kepler,  VI,  36. 
KÉRALio  (de),  III,  83. 
Kerallain  (René  de),  VI,  572. 
Kératry    (Jean-François    de), 

I,  247. 
Kératry    (  Auguste -Hilarion, 

comte  de),  I,  247;  —  V,  171. 
Keravenant  (l'abbé   de),   IV, 

404. 
Kersalaun  (de),  I,  263. 
Kerviler  (René),  VI,  572. 
Kirgener  (le  général),  III,  352. 
Kléber,  III,  134,  149, 157,  159, 

174,  177,  185. 
Knowles,  II,  199. 
KfflRNER  (Théodore),  III,  357, 

3.61. 


fl08 


INDEX   ALPHABETIQUE   DES   NOMS   PROPRES 


KoLLER  (le  général),  III,  421, 

422,  429,  430,  434,  435. 
KoMiEROwsKi  (colonel),  V, 297. 
KoREFF,  médecin,  IV,  201. 
KoTZEBUE  (Auguste  de),  IV,  203. 
KoTZEBUE   (le    capitaine    Otto 

de),  IV,  194. 
Krûdener  (la  baronne  de),  II, 

366,  369,   474;  —  IV,  459, 

460. 
Kdtuzof,   III,    196,   276,  283, 

284,  294,   297,  303,  304,  307, 

308,  313,  316,  327,  328,  329, 

569;  —  IV,  69. 


LaBaronnais  (François-Pierre 

Colas,  seigneur  de),   II,  66. 

La  Baronnais  (le  chevalier  de), 

II,  66. 

Labat  (le  Père),  V,  42. 

Labé  (Loyse),  II,  488;  —  VI, 

403. 
LABÉDOYèRH  (comte  de),  IV,  38. 
La  Belinaye  (Renée-Elisabeth 

de),  I,  217. 
La  Besnardière  (comte  de), 

III,  5-24,  525;  —  VI,  426. 
La  Blbtterie  (l'abbé  de),  VI, 

185,  186. 
Laborde  (Alexandre  de)  III,  2, 

59,  251,  372,  383,  384;  -  V, 

278,  313. 
j^A  Borde  (Jejai-Joseph  dt),  II, 

468. 
Laboejb  {Roux  de),  II,  268; 

—  m,  383,  433,  504;  —  IV, 

48. 
Laborie  fils,  VT,  388,  389. 
La  Booétardais    (comte    de), 

cousin  de  l'auleur,  I,  36;  — 

II,  109,  122,  126;  —  IV,  245, 

444;  —  VI,  560. 


La  Bouillerie  (baron  de),  IV, 

513;  —  V,  l(X>. 
La  Bourdonnais  (Mahé  de),  I, 

45;  —  YI,  445. 
La  Bourdonnaye  (comte   de), 

IV,  352;  —V,  239,  253,  255. 
Labrador  (marquis  de),  V,  26, 

142. 
Labre   (saint  Benoît),   II,  10, 
La  Briche  (M™«  de),  I,  xxxi; 

—  II,  269,  295. 
Lacépède  (comte  de),  III,  343, 

363. 
La  Chalotais  (Louis-René  de 

Garadeuc  de),  I,  44. 
Laclos  [Choderlos  de),  I,  301. 
LacOiMbe  (Charles  de),  I,  xxvii; 

—  VI,  480,  5G3. 
Lacretellk  Vaîné,   I,   90;  — 

III,  567. 
Lacretellb  le  jeune,  III,  115; 

—  V,  251. 

Lacroix,    polytechnicien,    V, 

303. 
Ladvocat,    libraire,    IV,  325, 

326. 
Laênnec  (le  docteur),  III,  59. 
La  Fap.e  (cardinal  de),  V,  158, 

162;  —  VI,  434. 
Lafaye  (M.),  VI,  564. 
La   Fayette    (général   de) ,   I, 

273,  309;  —   II,   17,  20;  — 

III,  72,  90,  401,  408,  483,  484; 

—  IV,  29,  32,  as,  48,  338  ;  — 

V,  275,  294,  295,  298,  306, 
308,  329,  331,  340,  341,  342, 
345,  349,  350,  376,  383,  463, 
497,  536;  —  VI,  pages  383  à 
368. 

La  Ferronnays  (le  comte  Au- 
guste de),  I,  46;  —  IV,  277, 
297,   298,   299,  301,  357;  — 

IV,  497,  500,  50i  ;  —  V,  63. 
65,  68,  107,    117,  118.    161 


CITES   DANS   LES    SIX    VOLUMES 


609 


831,  246;  —  VI,  301,  aSl, 
pages  499  à  520  et  pages 
527  à  533. 

La  Ferronnays  (Alexandrine 
à'Alopeus,  femme  d'Albert 
de),  IV,  187. 

La  Ferté-Medn  (de),  III,  389. 

Laffitte  (Jacques),  IV,  355; 
—  V,  294,  295,  296,  298, 
308,  309,  314,  317,  329,  330, 
331,  336,  342,  343,  344,  345, 
850,  376,  541  ;  —  VI,  89. 

Lafitte,  III,  127. 

Lafon,  comédien,  II,  274. 

La  Fontaine  (Jean  de),  VI,  196. 

La  Fontaine  (Auguste),  VI,  47. 

La  Forcb  (maréchal  de),  VI, 
188. 

Laforest,  (de),  II,  444,  457. 

La  Fouchais  (M™»  de),  I,  161, 
809. 

La  Galaizière  (de),  I,  267. 

Lagarde,  VI,  235. 

L'Agneau,  secrétaire  de  l'au- 
teur, V,  622. 

Lagorsse   (colonel),    III,   349. 

Lagrange,  II,  28.)  ;  —  III,  351. 

Laorené  (Théodore  de) ,  VI ,  499. 

La  Guyomarais  (M™«  de  La 
Motte  de),  I,  161. 

La  Harpe,  I,  219,  230,  300, 
305;  —  11,152,164,  165,  26  i, 
279,  300,  326,  327,  328,  329. 
pages  578  à  586  ;  —  III,  24, 
114,  564;  —  IV,  379,  380, 
382,  388;  —  V,  2;  —VI,  33. 

Laine,  II,  393  ;  —  III,  365,  457, 
483  ;  —  IV,  145,  171  ;  —  V, 
595,  596  ;  —  VI,  158. 

Lajard,  III,  91,  95. 

Lalande  (de),  V,  49. 

Lallemant  (le  P.  Jérôme),  I, 
388. 

Lally  -  ToLBNDAL    (Trophimc- 


Gérard;  marquis  de),  I,  273 
309;  —  II,  465,  466;  —  111. 
497,  498,  502;  —  IV,  134, 
339. 

La  Luzerne  (marquis  de),  am- 
bassadeur, I,  126. 

La  Luzerne  (comte  de),  mi- 
nistre de  la  marine,  I,  267. 

La  Luzerne  (Guillaume,  comte 
de),  II,  370,  380. 

La  Luzerne  (cardinal  de),  IV, 
156. 

La  Marche  (comte  de),  IV,  190. 

La  Marche  (Jean-François  de), 
II,  160. 

Lamarque  (le  général),  V,  497, 
502. 

Lamartine  (Alphonse  de),  I, 
443;  —  II,  197;  —  III,  404; 

—  IV,  165,  304,  483  ;  —  V, 
47,  215,   250,  042,  643,  653; 

—  VI,  34,  95. 

La  Martinière,  lieutenant,  I, 
185,  187,  215;  —  II,  55;  — 
IV,  47  ;  —  VI,  6. 

La  Martinière  (Antoine-Au- 
gustin Bruzen  de),  I,  215. 

Lamba  Doria,  II,  105. 

Lambesc  (prince  de),  I,  270. 

Lambruschini  (Msf),  nonce,  Y, 
164,  184,  619. 

La  Mennais  (l'abbé  Félicité 
Robert  de),  I,  45  ;  —  III, 
270;  —  IV,  152,  483;  —  VI, 
462,  463,  465,  466,  467. 

Lameth  (Alexandre  de),  IV,  39. 

Lameth  (Charles  de),  IV,  19S. 

La  Mettrie (Julien  Offraye  de), 
I,  45. 

Lamoignon  (Auguste,  marquia 
de),  II,  154,  226,  23ïi. 

Lamoignon  (Christian,  vicomte 
de),   II,  154,  226,  254,  554; 

—  III,  385  ;  —  IV,  372. 

39 


GIO 


INDEX   ALPHABÉTIQUE   DES   NOMS   PROPRES 


La  Morvonnais  (Hippolyte),  I, 

442,  443,  444,  445. 
Lamothb  (général),  IV,  48. 
Lanckllotti  (prince),  V,  29 
Lancellotti    (princesse) ,    II , 

348  ;  —  V,  29. 
Landrr  (Richard),  VI,  332. 
Lanfrey  (Pierre),  III,  208. 
Lanjuinais,   m,   401,  408  ;  — 

IV,  29,  32. 
Lannes  (le  maréchal),  duc  de 

MontebeUo,    III,    134,    159, 

m,  174,  184,  243. 
La  Noue,  dit  Bras-de-Fer,  II, 

89  ;  —  V,  657. 
Lansdowne  (lord),  IV,  255. 
Lante  (la  duchesse),  V,  55. 
Lantier  (Etienne),  III,  146. 
Lapanouze  (César  de),  V,  438, 

439. 
La  Péroosb  (Jean-François  de 

GaZaup,  comte  de),  I,  121. 
Laplacb    (marquis    de),    II, 

289. 
LAPi.ACRLiÈRB  (Céleste  Rapion 

de),  beiie-mère  do  l'auteur, 

II,  4. 
Laportb,  m,  103. 

La  Porte  (de),  I,  267. 
Lapoype  (le  général),  III,  %. 
Laprade  (Victor  de),   I,  xu  ; 

—  VI,  565,  566,  567. 
Laqueuille  (marquis  de),  11,2. 
Larcanowitz  (prince  Michel), 

III,  308. 

La  Re\'ellièrb-Lépkaux,  V, 
319. 

Lariboisièrk  (général,  comte 
de),  m,  281. 

Larive,  comédien,  I,  220. 

La  Rochefoucauld  (Ambroise- 
Polj'carpe  de)  duc  de  Dou- 
deauville,  I,  vu  ;  —  IV-  146, 
3&0,  351  ;  —  VI,  420. 


La  Rochefoucauld  (Sosthèn* 
del,  III,  389,  450. 

La  Rochejaquelein  (Henri  de), 
I,  309  ;  —  II,  169. 

La  Rochejaquelein  (comte  Au- 
guste de),  III,  290;  —  V, 
353,  628. 

La  Rochejaquelein  (Féliciié 
de  Duras,  comtesse  de),  III, 
459. 

La  Rochejaquelbqj  (marquis 
Henri  de),  I,  xi. 

La  Romana  (le  général  de),  III, 
222. 

La  RouËRiB  (marquis  de),  I, 
115,  161,  309,  358. 

Larrey  (le  baron),  III,  150. 

Larrey  (le  D''),  fils  du  précé- 
dent, V,  291  ;  —  VI,  577. 

Lasalle,  II,  236. 

La  Saudre  (MM.  de),  I,  255. 

Las  Cases  (comte  de),  II,  453, 
455  ;  —  III,  72,  164  ;  —  IV, 
72,  1(»,  i06. 

Las  Cases  (de)  fils,  IV,  99. 

Latil  (cardinal  de),  V,  155, 
158,162.164,184,  210;  — VI, 
44,  77,  94,  96,  lOi,  156,  35.3. 

Latouche  (Henri  de),  III,  405 

Latour  -  Maubourg  (marquis 
de),  m,  326,333,  353;  —V, 
286  ;  —  VI,  13,  16,  198,  19Q 
352. 

Lauderlale  (lord),  III,  203. 

Laujon,  III,  42. 

Launay  de  la  BlIARDIÈPvB 
(Gilles-Marie),  I,  81. 

Launay^  de  la  Bliardièrb  (Da- 
vid), I,  81,  82. 

Launey  (marquis   de),  î,  271. 

LiAURiSTON  (maréchal  de),  III, 
244,  272,  307  ;  —  IV,  230. 

Lautr^c  (maréchal  de),  II, 
343  ;  —  V,  13. 


CITÉS  DANS   LES   SIX   VOLUMES 


611 


Lavallette  (M.),  m,  4,  5,  346. 
Lavalette  (M«oe),  III,  345. 
Lavalette  (comte  de),  Ilî.  163, 

471,  533  ;  —  IV,  36. 
Lavater,  V,  577. 
La  Vauouyon  (do),  I,  267. 
La  VERONE  (Léonce  de),  I,  vu  ; 

—  II,  323. 
La  ViLLATB  (de),  VI,  74,  104, 

354. 
Laville  (César  de),  III,  243. 
Laya,  académicien,  III:  22. 
Lebeschu  (M"e),  VI,  299,  301. 
Le  Bon  (Joseph),  III,  110;  — 

IV,  132. 
Lb  Brun  (Pons-Denis  Escou- 

chard)  dit  Lebt'un-Pindare, 

I,  225,  226;  — III,  401. 
Lebzeltern    (comte    de),    VI, 

507,  508. 
Le  Chapelier,  I,  285. 

LeCOURT  DELA  ViLLETHASSETZ, 
I,  456 

Leckinsea  (Marie),  II,  474. 
Ledru    (Charles),    avocat,    V, 

529,  Ô03. 
Ledru-Rollin,  V,  529. 
Leferre  (le  maréchal),  duc  de 

Dantzick.  III,  210,  341. 
Lefebvre-Desnoêttes,  III,  473. 
Lefèvre,  éditeur,  I,  viu. 
LEF0RE6TIER  (l'abbé),  VI,  497. 
Lefranc,  IV,  102. 
Leoendre,  III,  110. 
Lr  Gobbien,  I,  95. 
Leoouvé  (Gabriel),  III,  42. 
Leibnitz.  III,  174  ;  —  V,  111. 
Leidpjj  (M.  de),  VI,  518. 
Le  Jay  (M>°«),  I,  300  ;  —  IV,  34. 
Le  Lavandibr,  apothicaire,  I, 

99. 
Lelièvre,  III,  21. 
Le  Lorrain  (Claude  Gelée,  dit), 

y.  35,  59. 


Lemercier  (Népomucène),  II, 
288;  —  III,  401,  408,  566. 

Lemierre,  neveu  du  poète,  II, 
152,  238. 

Lemoine,  secrétaire  de  M.  de 
Montmorin,  VI,  10. 

Lemontey,  V,  482. 

Le  Motha  (le  capitaine),  V, 
332. 

Lenolet-Dufresnoy,  VI,  273. 

Lenoir-Laroche,  II,  301. 

Le  Normant  fils,  imprimeur, 
III,  507;  —  IV.  136.  152, 
478,  479,  489:  —  V,  3îi3. 

Lenormant  (Charles),  I,  vu, 
XIX,  XXIV,  449  ;  —  V,  122, 
261,  435,529;  — VI,  476,  522, 

Lenormant  (M""  Giarles),  I, 
xn,  XXIV,  448  ;  —  IV,  378, 
405,  410,  426, 436,  509  ;  —  V 
22,  108,  122.261,431;  —  VI» 
534,  565. 

Léon  XII,  II,  a37  ;  —  III,  242? 
—  V,  18,  22,  29,  pages  107  à 
117,  124,  126,  132,  133,  134, 
136,  138,  150,  164,  185,  188, 
611,  615,  616,  618,  619;  — 
VI,  5,  94. 

LÉONORA,  la   Romaine,  V,  40, 

Léonore  d'Esté,  VI,  277,  279, 
285,  291. 

Lboiacd,  agent  de  police.  Y, 
516,  517, 

Lepelletier,  V,  329. 

Le  Pelletibr  d'Aunay  (NP'« 
de  Rosanbo,  comtesse),  1, 232, 

Leprince  (l'abbé),  I,  77,  97, 
98,  106. 

Le  Ray  de  Chaomont,  IV,  416. 

Lerminier,  VI,  173,  174. 

Lescure  (Michel  de),  I,  xxti. 

Lesbeps  (baron  de),  III,  30i, 

L'Estoilb  (Pierre  de),  V,  416i, 
417. 


612 


INDEX   ALPHABÉTIQUE   DES   NOMS    PROPRES 


Lb  Tasse,  II,  190  ;  —  V,  17, 

519  ;    —    VI,  25,  229,  274, 

pages  276  à  297. 
Lévis    (Gaston- Pierre -Marie, 

duc  de),  111,513,  517;— IV, 

44. 
Lévis   (duchesse   de),  III,   59, 

376,  517,  518. 
LÉVIS- Ventadour  (duc  de),  fils 

des  précédents,  I,  xi  ;  —  III, 

518  :  _  V,  334,  542,  637. 
Lévts-Ventadour  (duchesse  de), 

III,  519. 
Lévis  (Léo  de),  III,  389. 
L'Hôpital  (le  chancelier  de), 

V,  213. 
LiANcouRT  (F.  de  La  Roche- 
foucauld, duc  de),  IV,  346, 

347. 
LiBBA,  II,  79;  —  m,  16. 
LiBRi,  III,  75,  78,  79,  84,  87. 
LicHTENAU  (comtesse  de),  IV, 

190. 
LicHTENSTEDJ  (princc  de),  III, 

248. 
LiBVEN  (prince   de),  IV,    241, 

249,  498. 
LiBVEN  (princesse  de),  IV,  249, 

250. 
Ligne  (prince  de),  II,  92,  94. 
LiMOÊLAN  (Joseph-Pierre  Picot 

(de),  I,  110,  111,  112,  113;  — 

III,  189. 
Lippi  l'ancien,  V,  19. 
LivERPOOL  (lord),  I,  321  ;  —  II, 

225;-IV,  261,  278;  -  VI, 

560. 
LivoRET,  I,  257,  258. 
Llovd  (Henri)  III,  245. 
LoBAU  (comte  de),  V,  308,  502. 
LoBKOwiTz  (baron  de),  VI,  116, 

148,  151. 
Lœvenhiblm  Ccomte  de),  V,354, 

356 


Lointier,  restaurateur,  V,  342. 
Lola  Montés,  V,  167. 
LoMÉNiE  DE  Brienne  (Eticnne- 

Charles  de),  I,  241. 
LoNDONDERRY  (lady),  IV,  235. 
LoNGUEViLLE  (M™»  de),  II,  230. 
LoRGERiL  (de),  député,  V,  264. 
LoTHON,  polytechnicien,  V,  298. 
Louis  (l'archiduc),  III,  248. 
Louis    (le   baron),    I,   303;  — 

III,  456,   497,   502,   503;   — 

IV,  41,  42;  -  V,  239,  312, 
397. 

Louis  1er,  roi  de  Bavière,   V, 

167,  195. 
Louis  XIV,  IV,  80,  120,  126; 

—  V,  549;  —  VI,  29.  136, 
187,  207,  537,  538,  539,  555. 

Louis  XVI,  I,  205,  209,  269, 
274,  279,  281,  287,  367,  416, 
438;  —  II,  15,  20,  27; -III, 
461,462,463;— IV,  110,132, 
193,  309;  — V,  401,  408,  418; 

—  VI,  134,  209,  383,  387,  436, 

439,  441,  447,  553. 

Louis  XVII,  I,  268,  269;  — 
II,  339. 

Louis  XVIII  (Monsieur,  puis), 
I.  274,  304;  —  II,  63,  410, 
411,  477;  — ni,  346,438,439, 

440,  444,  453,  459,  460,  463, 
473,  478,  481,  482,  485,  487, 
489,  491,  493,  494,  496,  505, 
507,  513,  514,  515,  524,  526, 
557;  —  IV,  2,  12,  39,  40,41, 
42,  43,  45,  50,  51,  59,  60,  67, 
127,  136,  138,  139,  142,  154, 
176,  200,  240,  285,  301,  304, 
307,  366,  407,  502;—  V,  127, 
199,  357,  397,  405,  477,  614, 
635,644;  — VI,  129,  130,  131, 
133,  227,  421,  425,  436,  438, 
501,  526,  548,  550. 

Louis  Bonaparte,  roi  de  HoL 


CITÉS    DANS    LES    SIX    VOLUMES 


613 


lande,  lîl,  199,  209,  214;  — 

V,  199. 
LiOuis-Ferdinand,     prince    de 

Prusse,  II,  457;  —  III,  204, 
^06. 
Louis -Philippe  l"  (duc  de 
Chartres,  duc  d'Orléans,  roi 
des  Français),  III,  412,  474, 
494,  525;  —  IV,  161,  251, 
368,  393;—  V  295,  308,318, 
325,  329,  330,  331,  336,  337, 
338,  339,  340,  341,  343,  344, 
345,  346,  347,  349,  350,  351, 
352,  358,  360,  362,  363,  364, 
372,  374,  375,  376,  377,  378, 
380,  382,  397,  398,  422,  425, 
453,  464,  467.  470,  475,  494, 

528,  536,  601,  636,  638,  639, 
655;  —  YI,  21,  86,  i:>8,  211, 
294,  301,  320,  321,  325,  345, 
pages  365  à  373,  388,  552. 

Louise  (la    reine)   de   Prusse, 

ÎII,  213. 
LouvEL,  m,   438;  —  IV,  143, 

163,  164;  -  V,  453. 
Louvois,  VI,  188. 
LovELACE  (Richard),  V,  520. 
LozzANO  (la),  V,  55. 
LuBOMiRSKA  (la  maréchale),  IV, 

414. 
Lucchesi-Palli  (comte  de),  VI, 

12,  15,  82,  84,  294,  296,  299, 

529,  530,  532,  533. 

Lucien  Bonaparte,  prince  de 
Canino,  II,  253,  254,277,  330, 
399;  —  III,  85,  99,  100,  101; 
—  IV,  7,  11,  38,  105,  384, 
385,  387,388;  —  V,  2. 

LuMBROso  (le  baron  Alberto), 

VI,  572. 

Luther  (Martin),  IV,  182. 
LuTzow  (comte),  V,  25,  140. 
Luxembourg    (maréchal     de), 
VI,  188. 


Lyndsay  (M-ne),  II,  154,  155, 
226,  227,  234,  236,  299,  562; 

—  III,  50. 

M 

Mac-Carthy  (le  Père  de),  VI, 
84,  85. 

MacHAULT    d'ARNOUVILLB,     IV 

54. 
Macchi   (le  cardinal),  V,  155, 

190,  621. 
Macdonald  (le  maréchal),  duc 

de   Tarente,    III,    180,    439, 

474:  —  IV,  50. 
Macirone,  IV,  449. 
Mack  (général),  III,  196. 
Mackensie,  I,  234,  364,  36d. 
Mackintosh  (James),  II,  216; 

—  III,  405. 

Magon  de  Boigarein  (Jean- 
François-Nicolas),  I,  23,  24. 

Magon  de  Boisqarein  (Elisa- 
beth-Anne), I,  89. 

Mahis  (Berbis  des),  lieutenant 

I,  185. 

Mahmoud   II  (le    sultan),    III, 

258  ;  —  V,  73,  74,  80,  84,  90, 

97, 119,  129,  168,  169 
Mailhe,     conventionnel,    III, 

417. 
Maillart    db  Lescourt,   III, 

392. 
Mailly  (M""»  de),  II,  472 
Maine  de  Biran.  III,  366. 
Maintbnon  (M">«  de),  VI,  534, 

538. 
Maison  (le  maréchal),  III,  438, 

439;  -  V,  365,  366;  —  \L, 

540. 
Maisonfort  (marquis  de  La), 

II.  351. 

Maistre  (Josefh  de),  IV,  482. 
483.  484,  485,  486,  487   486, 


614 


INDEX   ALPHABÉTIQUE   DES   NOMS    PROPRES 


Malcolm  (sir  Polteney),  IV, 
iOO. 

Malesherbes  (Chrétien -Guil- 
laume de  Lamoignon  de),  I, 
9, 146,  232,  233,  234,  235,  ^'^5, 
307,  364,  365,  385,  pages  465 
à  468;  -  II,  33,  34,  35,  95, 
127,  128;  —  III,  275;  —  IV, 
132;  —  V,  225,  227,  596. 

Malbsherbes  (M™*  de),  II,  43. 

Malet  (le  général),  II,  429;  — 
III,  32.Î,  345,  346. 

Malfilatrs  (Alexandre-Henri 
de),  I,  145;  —II,  270. 

Malibran  (Mme),  VI,  407. 

Mallefille  (Félicien),  I,  xrv. 

Mallet  du  Pan,  I,  300;  —  II, 
157. 

Mallevillb  (Claude  de),  V, 
214. 

Malouet  (baron),  II,  156.  157; 

—  III,  455. 
Malte-Brun,  III,  10. 
Mandaroox-Vkrtamy  ,    I,    XI, 

XII,  XXVI,  xxvn;  —  V,  59,67; 

—  VI,  480. 
Mandini,  I,  295. 

Mangin,  préfet  de  police,  V, 

276,  279. 
Mansfield  (lady),  I,  323. 
Manso,    marquis    délia  Villa, 

VI,  289. 
Manuel,  IV,  30,  339;  —  V,  536. 
Manzoni,  IV,  103  ;  —  V,  481  ; 

—  VI,  274. 

Marat,  I,  280;  —  II,  18,  19, 
•23,  24,  25,  26,  27,  33,  240;  — 
III,  110;  —  VI,  375,393. 

Marbeuf  (de),  III,  71. 

Marceau  (général),  III,  400. 

Marcellus  (Marie- Louis -Au- 
guste de  Martin  de  Tyrac, 
comte  du),  député,  IV,  358, 
483 


Marcbllus  (comte  de),  fils  da 
précédent),  I,  xxviii,  4,  76, 
318,  397,  434;  —  II,  123,393; 

—  III,  577;  —  IV,  129,  143, 
180,  244,  252,  280,  283,  345, 
394,  473,  498,  500,  501,  502; 

—  V,  18,  28,  125,  160,  192, 
194,  354,  398,  409,  611;  — 
VI,  18,  51,  52,  70,  145,  525 
527,  567. 

Marchais,  V,  294,  348. 

Marchal,  V,  313. 

Marchand  (l'abbé),  I,  107. 

Marchand,  valet  de  chambre 
de  Napoléon,  IV,  99. 

Marchanoy  (de),  V,  313. 

Marchena,  III,  114. 

Marc  Scla.rra,  VI,  286. 

Maret,  duc  de  Bassano,  II,  41, 
599,  600,  601  ;  —  III,  93,  313, 
397,  558,  559;  —  IV,  35. 

Maroukritb  de  France,  VI, 
403. 

Marguerite  db  Navarre,  VI, 
403. 

Marie-Amélie,  reine  des  Fran- 
çais, V,  338,  339,  372,  373, 
374,  376,  377,  378. 

Marie -Antoinette,  reine  de 
France,  I,  205,  269,  367, 308; 

—  III,  193,  461 ,  —  IV,  132  ; 

V,  603. 
Marie-Christine,    reine   d'Es- 
pagne, V,  242. 

Marie  de  France,  VI,  402, 

Marie-Isabelle,  reine  de  Na- 
ples,  V,  242. 

Marie-Louise  (l'impératrice), 
III,  240,  251,  252,  253,  26&, 
270,  271,  285,  367,  381,  382, 
384,  394,  469,  524;  —  IV-, 
108;  _  V,  8;  — VI,  14 

Marie  Stuart,  I,  413,  414;  — 

VI,  403. 


CITES    DANS    LES    SIX    VOLUMES 


613 


iVïarie-Thérèsb,    impératrice, 

VI,  146. 
Marigny    (Marie- Anne -Fran- 
çoise    de      Chateaubriand, 
comtesse  de),  sœur  de  l'au- 
teur, I,  21,  91,  115,  193,  194, 
195,  447;  —  II,  185,  269;  — 
VI,  563. 
Marin  (le  chevalier),  IV,  395. 
Marion  (général),  III,  289. 
Marlborough    (duc    de),    III, 

272:  — VI,  30. 
Marmont   (le    maréchal),   duc 
de  Raguse,  III,  174,  376,  385, 
484;  — V,  275,  277,  278,279, 
282,  2S5,  286,   295,  296,  299, 
302,  303,  333,  334,  335. 
Marmontel,  I,  229. 
Marmora  (cardinal  délia),   V, 

160. 
Maroboduus,  VI,  341, 
Marolles  (l'abbé  Michel  de), 

I,  131. 
Maroncelli,  VI,  241. 
Marot  (Clément),  VI,  268. 
Mars  (Mil»),  I,  220. 
Martignac   (vicomte   de),   IV, 
357,  510;  —  V,   3,  62,  230, 
231,  232,  2.33,  321. 
Mason  (WilUam),  II,  201. 
Massena  (le  maréchal),  prince 
d'Essling,  III,  119,  180,  181, 
184,  244,  473,  486;—  IV,  39, 
87,  398,  407;  —  V,  563. 
Masseria,  III,  93,  125. 
Massimo  (prince),  V,  29. 
Masson  (Frédéric),  III,  75,  79, 

94,  95,  99,  loi  ;  —  VI,  573. 
Maubreuil  (marquis   de),  III, 

433,  434;  —  VI,  415,  416. 
Maudoit,  III,  21. 
Mauouin,  V,  S"».  315,  634. 
Maupertuis    (MoREAO  do),  I, 

2â. 


I    Maury  (le  cardinal),  III,  42. 
Maximilien  II,  roi  de  Bavière 

V,  167. 
Mayeux,  V,  418. 
Mazarin  (le  cardinal),  V,  207» 

-  VI,  337. 
MÉCHiN  (baron),    V,  344,  3it). 
Meoacci,  III,  231. 
Méhée  de  la  Touche,  II,  600, 

601  ;  —  IV,  6. 
Méhémet-Au,  III,   147;  —  Y, 

67. 
Melbourne  (lady),  IV,  393. 
Melzi  (François  de),   II,   343, 

344. 
Méneval  (baron  de),  III,  248, 

546,  550. 
Mennechet  (Edouard),    I,   ti, 

XXIV. 

Menou  (général),  III,  134. 

Méot,  restaurateur,  II,  23. 

Mercier  (le  sergent),  IV,  31. 

Mercœur  (Elisa),  VI,  406,  407. 

Merfeld  (général),  V,  291. 

Méricourt  (Théroigne  Te»- 
WAGNE,  dite  de),  II,  13. 

Mérilhou,  V,  277,  312,  313. 

Merlin  (de  Douai),  IV,  7. 

Merll\  (de  Thionville),  II,  171, 

Merlin,  commissaire-priseur, 
IV,  145. 

MÉRY  (Joseph),  IV,  150. 

Mesnard  (comte  de),  VI,  216, 
217. 

Mesnard  (V"  de),  secrétaire 
d'ambassade,  V,  173. 

Mesnier,  IV,  136. 

Mestre  (baron  de),  V,  462. 

MÉTEL  (Hugues),  II,  69. 

Metternich  (prince  de),  III, 
251;— IV,  11,  249,  250,  285, 
295,  339;— V,  189,  272,324, 
410;— VI,  87,  109,  183,321, 
327,  506,  508,  509,  530, 


616 


INDEX   ALPHABÉTIQUE    DES   NOMS   PROPRES 


Meunier  (capitaine),  V,  303. 
Mêzy  (Mma  de),  n,  468. 
MicARA  (cardinal),  V,  142. 
MicHAHD  (Joseph),  II,  366;  — 

IV,  346,  459. 
Michel  (le    grand-duc),   frère 

d'Alexandre  I*',  VI,  515. 
Michel-Ange,  II,  i90;  —IV, 

120;  —  V,  30,  31. 
MicKiEwicz  (Adam),  III,  270. 
MiGXERET,    libraire,     II,    238, 

308,  328,  563,  567. 
MiGNET,  V,  256,  257,  258,  279, 

294,  329,  440,  445,  446  ;  —  VI, 

429. 
MiLA,  I,  392,  398;  —  VI,  256. 

MlLCRADOWITCH,   III,  319. 

MiLORD  Maréchal  (lord  Keith, 

dit),  IV,  3ul. 
MiLTON,  II,  189;  —  V,  40,  57, 

337;  —  VI,  229. 
Mina,  VI,  228. 
MioLLis   (le   général    de),  III, 

Zoi,  233. 
MioLLis  (Ms""  de),  évêque    de 

Digne,  III,  231. 
MiONNET,  V,  211. 
MioT  (François),  III,  151,  166, 

184. 
MioT,   comte   de    Mélito,   III, 

151. 
Mirabeau  (le  marquis  de),  I, 

284. 
Mirabeau  (le  Bailli  de),  I,  284. 
Mirabeau,    I,    127,    267,    283, 

284,  285,  286,  287,  288,  289, 

299,  300,  302,  303,  31 1  ;  —  II, 

•^,  15,  29,  171;—  III,  72,  90, 

i93,  206;  —  IV,  80,  135, 181, 

205,  216,  217  ;  —  VI,  222, 

378. 
Mirabeau  (le  vicomte  de),   I, 

290,  291,  300;  II,  2,  125. 
MissoM  (François),  V,  42. 


MoDÈNK  (François-Joseph-Jean 
de  Lorraine,  duc  de),  VI, 
273,  304. 

MoDÈNE  (comte  de).  VI,  519, 
520. 

MoDÈNH  (Mil*  de),  VI,  519. 

MoËLiEN  (Thérèse-Josèphe  de) 

I,  115,  161,  217, 
Mœllenborf  (comte  de),   III, 

206. 

MoHL  (Jules  de),  VI,  565. 

MoHL  (Mm*),  VI,  565. 

MoLÉ  DE  Champlatreux,  pré- 
sident au  Parlement,  II,  296, 

Molé  (le  comte),  I,  xxxi  ;  — 

II,  257,  296,504,  505;  —  IV, 
169,  323,  325. 

MoLÉ,  comédien,  I,  220,  296. 
Molière,  II,  189,  190,  260;  — 

IV,  128. 
Moligny  (l'abbé   de),  VI,  78, 

92. 
MoLTEDO,    conventionnel,   III, 

99. 
MoNBRUN  (le  général),  III,  289. 
MoNCEY  (le  maréchal),  duc  de 

Conégliano,  III,  440;  —  IV, 

13,  307. 
MONET,  I,  306. 
MoNET  (Mii«),  I,  306. 
MONGE,  III,  174. 
MoNMiRAiL,  cuisinier,  VI,  19. 
Monselet  (Charles),  I,  xiv. 
Montaigne  (Michel  de),  V,  17, 

37,  38,  39,  57,  238,  612;  VI, 

230,  283,  333. 
Montalembert  (Charles  de),  I, 

xxxvii. 
MoNTALivEi   (Jean-Pierre ,   c*« 

de),  III,  563,  564. 
MoNTALiVET  (Camille  de),  IV, 

315,  316;  —  V,  507,  526,  539. 
Montbel  (comte   de),  V,  239, 

254,  255,  265  i  —  VI,  103. 301, 


CiTES   DANS   LES  SIX   VOLUMES 


617 


325,  326,  327,  528,  529,  532, 
533. 
MoNTBOissiER  (baroii  de),  gen- 
dre de  Malesherbes,  I,  232; 

—  II,  51,  78,  95. 
MoNTBOissiER  (Françoise-Pau- 

line  de  Lamoignon  de  Ma- 
lesherbes, dame  de),  I,  232. 

MoNTBouRCHER  (coHite  de),  I, 
264. 

MoNTCALM  (marquis  de),  1, 380; 

—  VI,  446. 

MoNTCALM  (M™6  de),  sœur  du 
duc  de  Richelieu,  IV,  169, 
170;  —  VI,  129. 

MoNTCHENu  (de),  IV,  98. 

MoNTEBELLO  (  Napoléon- Au- 
guste,  duc  de),  fils  du  maré- 
chal, V,  125, 128, 155, 173, 174. 

Montesquieu,  V,  268. 

MoNTESQuiou  (l'abbé  de),  III, 
414,  455,  457,  497,  503;  — 
IV,  223. 

Montesquioi>-Fezensac  (Elisa- 
beth-Pierre, comte  de),  VI, 
419,  420. 

Montesquiou  (comte  Anatole 
de),  V,  338,  a39,  372,  373. 

MoNTGASCON  (de),  V,  334. 

Montgelas  (de),  IV,  219. 

MoNTHOLON  (comte  de),  IV,  71, 
97,  99,  106,  116,  117. 

MoNTHOLON  (comtesse  de),  IV, 
97. 

MoNTi  (Vincenzo),  VI,  274. 

Montlosier  (comte  de),  II, 
113,  156,  157;  —  IV,  298, 
331,  333. 

Montlouet  (comte  de),  I,  130. 

MoNTLUc  (maréchal  de),  1, 191  ; 

—  VI,  104. 

MONTMIREL,   IV,   288. 

Montmorency  (Mathieu,  vicom- 
te, puis  duc  de),  I,  278;  — 


II,  384.  —  III,  450;  —  IV 
146,  175,  230,  235,  239,  241 
252,  254,  265,  267,  269,  271 
277,  283,  330,  358,  392,  399 
400,  407,  409,  420,  425,  426, 
464,  467,  474,  497,  501,  502 
508;  —V,  102;  —  VI,  227 
386. 

Montmorency  (Adrien  de),  duc 
de  Laval,   II,   277,   278:   — 

III,  450,  560  ;  —  IV,  36U.  361, 
389,  391,  392,474,507;  —  V, 
127,  133,  141,  153,  172,  206, 
209,  231,  247,  614. 

Montmorency     (  la     duchesse 

Adrien  de),  III,  560. 
Montmorency  (le  prince  de),  I, 

vil. 
Montmorency  (la  baronne  de), 

II,  49;  —  m,  23. 
Montmorin-Saint-Hérem  (Ar- 
mand-Marc comte  de),  1,241, 
263,  267,  297;  —  11,255,382, 
400. 

Montmorin  (Auguste  de),  II, 
375. 

Montmorin  (Calixte  de),  II, 
263. 

Montolieo  vMme  de),  IV,  326. 

Montpensier  (duc  de),  IV,  393. 

Monvel  {Boutet,  dit),  comé- 
dien, I,  220;  —  VI,  387. 

MooRE  (Thomas),  II,  198. 

Morand  (le  général),  III,  288. 

Morandais  (François -Placide 
Maillard,  seigneur  de  la),  I, 
87,  90. 

Moreau  (Julie-Angélique-Hya- 
cinthe de  Bédée,  dame),  tante 
de  l'auteur,  I,  465. 

MoREAD  (Annibal),  cousin  de 
l'auteur,  I,  176,  177,  196,  pa- 
ges 460  à  465;  —  II,  69;  — 

III,  V»,  540„ 


618 


INDEX    ALPHABÉTIQUE   DES    NOMS   PROPRES 


MoREAU  (le   général),   I,   262; 

—  IV,  87,  398,  399,  400,  401, 
402,  403,  405,  406,407;  —  V, 
2;  —  VI,  114,  188. 

MoREAU  (la  générale),  IV,  401, 

402,  465. 
MoREAu  DE  Saint-Méry,  I,  275. 
MoRELLET  (l'abbé),  II,  81,  248, 

249;  —  III,  31,  40,  114,  566. 
MoRTEMART  (VictoF  de  Roche- 

chouart,  marquis  de),  I,  18j; 

—  II,  55. 

MoRTEMART  (duc  dc) ,  V,  304, 
3U5,  308,  309,  314,  315,  316, 
317,  318,  324,  325,  330.    , 

Mortier  (le  maréchal),  duc  Ai 
TréTise,  III,  300,  312,  314, 
316,  376,  385,  486,  493,  4  4; 

—  IV,  13. 

MosBOURG  (comte  de),  IV,  439. 

MoucHY  (le  maréchal  de),  II, 
602. 

MoDCHY  (Philippe  do  Noailles, 
prince  de  Poùc,  duc  de),  III, 
447. 

MoucHY  (Nathalie  de  La  Borde 
do  Méréville,  vicomtesse  dî 
Nouilles,  duchesse  de),  II, 
468,  pages  602  k  604;  —  IV, 
256. 

MouNiER  (baron),  fils  du  Cons- 
tituant, III,  75,  504;  —  IV, 
42. 

MuiRON,  aide  d?  camp  de  Bo- 
naparte, IV,  98. 

MULLER,  V,  552. 

MuRAiRE  (comte),  IV,  142. 

MuRAiRE  (M"e),  première  fem- 
me du  duc  Decazes,  IV,  142. 

MoRAT  (Joachim),  roi  de  Na- 
ples,  II,  343,  399,  418,  438, 
442,  450;  —  III,  105,  134, 
157,  171,  174,  178,  199,  2u9, 
219,  232,  278,  279,  288,  293, 


294,  308,  314,  316,  337,  339, 
370,468,489;  —  IV,  11,  141, 
43-2,  438,  439,  440,  441,  442, 
443,  444,  445,  448,  449,  450, 
451;  —  V,  1,  2. 

MuRAT  (prince  Lucien),  II,  344. 

MuRBT  (Théodore),  II,  443 

N 

Nagot  (l'abbé),  I,  310,  334  — 
II,  333. 

Napoléon  I«',  I,  xviii,  xxxi, 
XXXII,  XXXVIII,  17,  23,  124 
290,  ^9,  360,  361,  362,  363, 
368;  —  II,  86,  184,  216,  243, 
280,  289,  311,  3313,  331,  332. 
333,  393,  397,  399,  400,  402, 
406,  410,  412,  416,  417,  442, 
443,  445,  446,  448,  449,  450, 
451,  452,  455,  456,  457,  461, 
462,  490,  600,  601;  —  III,  2, 
3,  4,  12,  20,  22,  23,  30,  31, 
as,  52,  de  la  page  64  à  la 
page  530;  —  IV,  de  la  page 
2  à  la  page  126;  127,  128, 
130,  136,  251,  252,  308,  369, 
387,  398,  399,  439,  440,  442, 
443,  445,  448,  449,  450,  451, 
453,  456,  458;  —  V,  1,  18, 
29,  52,  54,  95,  198,  202,  204, 
216,  251,  292,  322,  357,  363, 
405,  409,  44Q»  453,  488,  536, 
588,  633,  638;  —VI,  30,  111, 
118,  122,  1^3,  133,  178,  187, 
204,  208,  225,  235,  250,  260, 
330,  373,  418,  419,  420,  421, 
422.  424,  438,  441,  448,  473, 
553.  555.  574. 

Napoléon  II,  roi  de  Rome,  III, 
253,  254,381;  —IV,  31, 108; 
—  V,  199;  —  VI,  326. 

Napoléon  III,  IV,  248;  —  "S?; 
579,  582,  587,  593. 


QTÉS   DANS   LES   SIX   VOLUMES 


619 


Narbonnb  (Louis,  comte   de), 

I,  301;  —  III,  273. 
Narbonne  (duc  de),  VI,  355. 
NaPvBONnk   (duchesse  de),  VI, 

355. 
Narischkink  (M™«  Alexandre), 

V,  26. 
Nariskin  (comte),  III,  315. 
Navarre  (M™»  de),  II,  501. 
Nay,  V,  522,  523,  535. 
Neale  (miss  Mary),  II,  153. 
Necker  (Jacques),  I,  241,  267, 

268,  269,  274,  278,  297,  302, 

303;  —  II,  382;  —  III,  85; 

—  IV,  388,  407  ;  —  V,  590. 
Necker  (M^e),  V,  590. 
Necker  de  Saussure,  V,  435. 
Neipperg  (comte  de),  IV,  435; 

—  V,  8;  —  VI,  14,  228. 
Nelson,  II,  217;   —  III,  134; 

—  IV,  433. 

Nesle  (marquis  de),  II,  473. 

Nesselrode  (comte  de),  III, 
389;  —  VI,  109,  5a2,  503, 
508,  511,  512,  515,  518. 

NesselPwOdb  (comtesse  de),  VI, 
70. 

Nettement  (Alfred),I,  vu,  vin 
s.i;  —  III,  421,  455;  —  IV, 
27,  224,  353,  502  ;  —  V,  283, 
287,  303;  —  VI,  347. 

Neveu,  peintre,  II,  300,  304. 

Nevillb  (George),  VI,  34. 

Ney  (le  maréchal),  prince  de 
la  Moskowa,  III,  287,  292, 
321,  324,  326,  329,  336,  337, 
339,  355,  439,  477,  490;  — 
IV,  36,  38,  142. 

Nicolaï  (Mflf),  V,  60. 

Nicolas  I«'.  empereur  de  Rus- 
sie, I,  173;  —  IV,  184,  185; 

—  V,  74,  75,  77,  83,  84,  85, 
87,  90,  91,  94,  96,  97. 

Nicolas    (  Grande  -  D  uchesse  ) , 


impératrice  de  Russie,  1, 173j 

—  IV,  184,  185. 
Nicolas  de  Pise,  "VI,  246. 
Nicolle  (1  abbé),  IV,  254. 

NiEBUHR,    V,    25. 

Nina  Barcarola,  V,  40. 
Nisard  (Désiré),  I,  vii,  viu. 
Nivernais  (de),  I,  267. 
Noailles   (Alexis,   comte  de), 

III,  450;  —  IV,  452. 
Noailles   (vicomte  Louis  de), 

I,  27S,  301. 
Noailles    (Paul,    duc   de),    I, 

VII  :  —  VI,  534,  542,  565. 
Noailles  (duchesse   Paul  de), 

VI,  542. 
Noailles    (vicomtesse    Alfred 

de),  II,  603;  —  IV,  256,257. 
NoiROT,  lieutenant,  V,  291. 
NoRviNS   (J.  de),   III,  253  ;  — 

IV,  426,  429. 

Noya  (Jean  de),  IV,  93. 
NuGENT  (vicomte  de),  VI,  68, 
349. 


0  Connell  (Daniel),  IV,  278. 
Odelcaschi  (cardinal),  \,  137, 

142. 
Offalia  (comte  d'),  VI,   510, 

511. 
O'HÉGERTY  père,   VI,   91,   95. 

101,  355. 
O'HÉGERTY   fils,  VI,  144.  146. 
O'Larry  (M°»«),  II,  153. 
Olewief,  III,  43j. 
Olimpia  Pamfili,  V,  150- 
Olivarès,  V,  208. 
Olivet  (l'abbé  d'),  VI,  221,222. 
Olivier  (le  chancelier),  V,  207. 
Olivier  (M"«),  comédienne,  I, 

220,  296. 
O'Meara  (le  docteur),  III,  141, 

164,  250  ;  -  IV,  108. 


620 


INDEX   ALPHABÉTIQUE   DES   NOMS    PROPRES 


Onondaoas,  sachem,  I,  378. 
Oppizzoni  (le  cardinal),  V,  24, 

155,  160,  163,  618,  621. 
Ops  (M.  et  Mm»  d'),   III,  510. 
Orfila,  VI,  389. 
Orléans  [FhilipTp^-E galité,  duc 

d'),  I,  269,  270,  300,  303. 
Orléans  (duchesse  d'),  femme 

du  précédent,   IV,  145,  436. 
Orléans   (princesse   Adélaïde 

d'),  sœur  de  Louis-Philippe, 

V,  300,   330,  372,  373,  377, 

379,  634. 
Orléans  (due  d'),  fils  de  Louis- 
Philippe,  VI,  101. 
Orsay  (comte  d'),  IV,  247. 
OsMOND  (marquis   d'),  II,  161. 
OssAT  (le  cardinal  d'),  V,  207, 

213,  235. 
OSSIAN,  IV,  103. 
Ottoboni  (cardinal),  V,  151. 
Otway  (Thomas),  VI,  267. 
Oubril  (d').  VT.  510    ^^y  512. 
Oddart,  V,  339. 
OuDiNOT  (le  maréchal),  duc  de 

Reggio,    III,  330,  336,    447, 

449;  —  IV,  351. 
OUVRARD,  V,  336. 
Ouvrier,    polytechnicien,    V, 

303. 
OvBRBECK  (Frédéric),  V,  31. 


Pacca  (le  cardinal),  III,  230, 
233,  348  ;  —  V,  135, 136, 163, 
621. 

Pailhès  (l'abbé  G.'!,  II,  335, 
396,  555,  571.  597;  —  IV,- 
488  ;  —  V,  102  ;  —  VI,  572, 
573. 

Paisiello,  I,  381. 

Pajol  (comte),  V,  299. 343,  367. 

Palestrina  (la),  V,  55. 


Palissot  de  Montenav 
(Charles),  I,  229. 

Palm,  libraire,  III,  396,  422. 

Palucci  (i'eld- maréchal),  VI, 
250. 

Panât  (chevalier  de),  II,  156, 
182,  184. 

Panckoucke,  III,  68. 

Panoalo,  II,  537,  538,  539. 

Panormita,  VI,  307. 

Paoli  (Hyacinthe),  III,  81. 

Paoli  (Pascal),  III,  72,  76,  81, 
86,  90,  93. 

Pardessus,  V,  596. 

Paris-Jallobert  (l'abbé),  VI, 
572. 

Parme  (Louise-Marie -Thérèse 
de  Bourbon  et  d'Artois,  fille 
du  duc  de  Berry,  Mademoi- 
selle, puis  duchesse  de),  I,  v; 
_  V,  628  ;  —  VI,  74,  75,  79, 
80,  81,  97,  98,  99,  100,  101, 
108,  118,  434;  —  VI,  540, 
541,  562,  563. 

Parny  (Evariste-Désiré  de  For- 
ges de),  I,  108,  221,222,304; 

—  III,  42. 

Parqdin  (Charles),  V,  584. 
Parquin  (M"»  Cochelet,  dame), 

V,  584. 

Parry  (capitaine),  III,  177;  — 

VI,  333. 
Partarieu-Lafosse,  V,  300. 
Partouneaux  (général,  comte 

de),  III,  336. 
Paskéwitch  (maréchal),  V,  72. 
Pasquier  (le  chancelier),  I,  63; 

—  II,  257,  403;  —  III,  434; 

—  IV,  169,    177,    201,   210, 
225,  268,  396. 

Pasta  (Mm»),  II,  134. 
Pastoret    (marquis    de),    V, 

306,   595,  596;  —    VI,  198, 

352,  Wà. 


CITÉS   DANS   LES 


VOLUMES 


621 


Patin  (Charles),  VI,  306. 
Patterson  (Elisabeth),  femme 

de  Jérôme   Botiaparte,   III, 

227. 
Paul  I*'",  empereur  de  Russie, 

III,  189,  211. 
Paulin,  libraire,  V,  330. 
Pavani  (le  Père),  V,  620. 
Payra  (Adolphe),  VI,  399. 
Pecqukt  (Jean),  anatomiste,  I, 

216. 
Pedicini    (cardinal),    V,    142, 

160,  163. 
Peel  (sir  Robert),  IV,  260,  505. 
Pelletan  (Eugène),  I,  xiv. 
Peltier     (Jean  -  Gabriel) ,     I , 

xxxiu;  —  II,  111,  113,  114. 

119,  125,  126,  154,  216,  218  ; 

—  III,  179,  405  ;  —  V,  444  ; 

—  VI,  30. 

Pepe  (général),  IV,  211. 
PerciePw,  III,  461. 
Pépier  (Augustin),  V,  315. 
Périer  (Casimir),  IV,  355, 356, 

365,  513,  514;— V,  265,  278, 

281,  282,  295,  298,  308,  316, 

317,  331,  368,  480. 
Perray  (de),  III,  528  ;  —  FV, 

45. 
Persil,  V,  605,  606. 
PÉRUGIN  (le),  V,  31. 
Petion  (Jérôme),  II,  17,  20. 
Petit  (baron),  III,  420. 
Pétrarque,   II,  313,  314,  315. 
Peyronnet  (comte  de),  IV,  230, 

321,  339,  351,  354; —V,  265, 

418. 
Pezay  (marquis  de),  I,  277. 
Phélippeaux  (A.  le  Picard  de), 

III,  160, 
Philipon  (Charles),  V,  530,  532, 

533. 
Piat  (M1i«»),  II,  492. 
Pibrac,  11,  323. 


Picard,  II,  260. 

Pichegru  (général),  II,  397, 
402  ;  —  IV,  87,  403  ;  —  VI, 
188. 

PicHOT  (Amédée),  V,  651. 

Pie  VI,  III,  235,  237,238,  239; 
V,  53;  —  VI,  94. 

Pie  VII,  I,  xxxviii  ;  —  II,  345, 
346,  347  ;  —  III,  12, 194,  226, 
227,  232,  233,  234,  235,  236, 
237,  238,  241,  242,  349,  367, 
369,  370,  371  ;  —  IV,  14,  64, 
127,  132,  133,  139,  164,  166, 
204,  614  ;  —  VI,  227. 

Pie  VIII,  III,  242  ;  —  V,  135, 
138,  163,  171,  174,  178,  184, 
186,  188,  190. 

Piégard  Sainte-Croix,  V,  466. 

Pierre-le-Grand,  III,  310. 

Piet-Tardiveau,  IV,  149,  150 

Pignatelli,  III,  371. 

PiloPvGe  (Hyacinthe),  secrétaire 
de  l'auteur,  IV,  202,  275, 
286, 482,  507  ;  —  V,  120,  173, 
268,  269,  322,  431,  432,  465, 
490,  491  ;  —  VI,  19,  26,  38, 
40,  41,  57,  304,  307,  308,331, 
343,  344,  357,  396. 

Pindemontk  (Hippolyte),  VI, 
274. 

Pindemontb,    (Jean),   V,    274. 

PiNELLi,  graveur,  V,  34. 

Pinot  du  Petit-Bois,  I,  82, 

Pinsonnière,  polytechnicien, 
V,  298. 

Pitt  (William),  II,  108,  224, 
225  ;  —  III,  189  ;  —  IV,  263, 
279,  325. 

Placidie  (l'impératrice),  V,  12. 

Planta,  IV,  235. 

Platof  (l'Hetman),  III,  279, 

Plauzonne  (général),  III,  28&, 

Pleineselve  (colonel),  V,  291. 

Plessix  db    Parscad    (comU 


622 


INDEX   ALPHABÉTIQUE   DES   NOMS   PROPRES 


du),  beau-frère  de  l'auteur, 
II,  5,  547,  548,  549. 

Plessix  de  Parscao  (Anne 
Buisson  de  la  Vigne,  com- 
tesse du),  belle-sœur  de  l'au- 
teur, II,  5. 

Pline  lk  Jeune,  V,  219. 

Plouêr  (Gertrude  de  Contades, 
comtesse  de),  marraine  de 
l'auteur,  I,  24,  28. 

PoDENAS  (Mn»»  de),  VI,  294, 
299,  302. 

Poix  (M"e  de),  I,  297. 

PoLASTRON  (M"»»  de),  VI,  94, 
95. 

PoLiGNAC  (duchesse  de),  I,  274. 

PoLiQNAC  (Armand  de),  IV,  403. 

PoLioNAC  (Jules,  prince  de), 
m,  450  ;  —  IV,  174,  352, 
353,  403;  —  V,  231,  233, 
235,  238,  239,  242,  243,  244, 
245,  246,  247,  258,  265,  272, 
274,  277,  278,  284,  285,  296, 
299,  353,  418,419;  —VI,  10, 
97,  103,  326,  331. 

PoMBAL  (marquis  de),  V,  208. 

PoMMEREUL  (Françols  •  René  - 
Jean,  baron  de),  I,  182,  183; 
—  III,  53,  181,  570,  571. 

PoNCELET  (Louis),  V,  468. 

PONOERVILLE,    II,  550. 

PoNiATOwsKi  (prince),  III,  265, 

279,  300,  361. 
PoNs  (de  l'Hérault),  III,  469. 
Pons  (de  Verdun).  II,  83. 
PONTCARRÉ  (de),  IV,  301. 
PoNTÉcooLANT  (comte  de),  IV, 

34,  38. 
PoNTMARTiN  (Armand   de),  I, 

XIX  ;  —  V,  287. 
Porcher  (l'abbé),  I,  74,  106. 
PoRTALis  (comte),  IV,  356  ;  — 

V,   117,   118,  123,  128,   133, 

153,  157,  161,  162,  172,  176, 


182,  188,   193,  202,  205,  206, 

207,  210,  230,  231,  246,  618. 
PoTELET    (François-Jean-Bap 

tiste),  I,  81. 
Potier,  comédien,  II,  302. 
PoTOCKi  (comte),  V,  19. 
Poubelle,  V,  342. 
PoujouLAT  (François),  VI,  44. 
PouLLAiN     (Louis),     valet    de 

chambre,  II,  43,  44,  45. 
PouQUEViLLE,  V,  445,  487. 

POURRAT  (M"*),   II,   264. 

PouRTALÈs  (comte  de),  IV,  303. 

Poussin  (Nicolas),  V,  35,  36, 
59,  101,  102,  121,  128. 

Pozzo  Di  BoRoo,  III,  375,  472; 
—  IV,  16,  17,  23,  253  ;  —  V, 
355,  356,  357;  —  VI,  500, 
509,  510,  512. 

Pradel  (de),  IV,  513. 

Pradt  (Dw/"oMr  de),  archevêque 
de  Malines,  III,  265,  266, 
273,  413,  422,  452  ;  —  V,  28. 

Princetbau  (Mm»),  IV,  142. 

Proddhon  (P.-J.),  V,  466. 

Prudhomme,  VI,  376. 

Prunbllh,  IV,  326. 

Q 

QuBBRiAC  (comte  de),  beacu- 
frère  de  l'auteur,  I,  21,  91, 
185. 

Quecq,  V,  34. 

Quélen  (Mf  de),  V,  499,  500. 

Quinet  (Edgar),  I,  vu,  xxix. 

QUINETTE     IV,    32. 

Quintal,  III,  17,  20,  24. 


Rabbe  (Alphonse),  V,  28a 
Rabelais,  V,  37. 
Racine  (Jean),  V,  215  ;  —  VI, 
33,537 


aTÉS   DANS   LES   SIX   VOLUMES 


623 


Radcliffe  (Anne),  II,  1%. 

Radet  (général),  III,  232,  233, 
236,  371. 

Radziwill  (princesse),  IV,  204. 

Rainnevillb  (vicomte  de),  IV, 
287. 

Raphaël,  V,  30. 

Rapp  (général),  III,  248. 

Raulx,  garde-chasse,  I,  84. 

Rauzan  (duc  de),  IV,  507. 

Rauzan  (Clara  de  Duras,  du- 
chesse de),  III,  459,  499, 

Rauzan  (le  Père),  V,  311. 

Ravaillac,  VI,  135. 

Ravez,  IV,  31. 

Raymond  de  Todloose,  II,  461, 

Raynal  (l'abbé),  I,  192  ,  —  III, 
85. 

Rayneval  (comte  de),  IV, 
294;  — V,  118;—  VI,  228. 

Raynouard,  III,  42,  366. 

REAL  (comte),  II,  414,  449, 
598  à  601  ;  —  III,  115,  116, 
117. 

Rebodl  (Jean),  II,  319. 

RÉCAMIER  (M.),  II,  583  ;  —  IV, 
378,  407,  408,  ;  —  V,  102. 

RÉCAMIER  (madame),  I,  vi,  xii, 
XXIV,  449;  —  II,  254,  323, 
395,  583,  584  ;  —  III,  460  ; 
—  IV,  124, 184,  324,  325,  327, 
pages  371  à  475,  508;  —  V, 
1,  3,  21,  22,  63,  99,  100,  103, 
118,  128,  133,  156,  161,  167, 
174,  186,  206,  226,  228,  274, 
372,  380,  431,  433,  434,  437, 
463,  528,  577,  578,  579,  584, 
a86,  588,  589,  590,  591,  592, 
615,  617,  639  ;  —  VI,  70, 223, 
235,  241,  245,  252,  303,  308. 

REGNAtJD    DE    SaINT-JeAN-d'An- 

GÉLY,  III,  253,  552,  553,  566, 
567. 
Rk«3nier-Desmarais,1V,33,  34. 


Reinhard  (comte),  VI,  426,  429. 
Rémusat  (Abel),  V,  251. 
Rémusat  (madame  de),  11,417, 

448;  —  III,  23,  51,  396,  544, 

545,  546. 
RÉMUSAT  (Charles  de),  V,  295. 
Reschid-Pacha,  V,  208. 
Retz  (cardinal  de),  V,  41, 150. 
RicHARDsoN  (Samuel),  II.  194, 

195. 
RiccÉ  (de),  IV,  41,  43;  —  VI, 

576. 
Richelieu    (cardinal   de),   III, 

208  ;  —  IV,  472  ;  —  V,  207, 

214. 
Richelieu  (duc  de),   III,  491, 

496;   —  IV,  132,    136,   169, 

172,  173,  174,  223,  254,  271, 

363,  478,  481  ;  _  V,  536  ;  — 

VI,  129,  130. 
Ricord,  conventionnel,  111,96, 

103,  104. 
RiEDMATTEN  (de),  II,  399. 
RiOAUD,  V,  438. 
RiGNY  (amiral  de),  V,  239. 
RiGORD  (le  moine),  III,  159. 
RiouFFE  (Honoré),  II,  82. 
RivAROL  (Antoine  de),  I,  300 , 

II,  51,  125  ;  —  III,  495  ;  — 
VI,  383. 

Rivarola  (cardinal),  V,  24. 
Rivaux,  V,  291, 
Rivera  (M""  de),  VI,  540. 
Rivière    (duc    de),    IV,    358, 

403;  — V,  462;—  VI,  103. 
Robert  (Léopold),  V,  33. 
Robespierre  (Maximilien  de), 

I,  289,  299;  —  II,  29,  31,32, 

243  ;  —  III,  110  ;  —  IV,  84  ; 

—  VI,  375,  393. 
Robespierre    (Augustin    de), 

III,  102. 

Robespierre  (Charlotte  de),  VT, 
133. 


624 


/NDEX    ALPHABETIQUE   DES   NOMS   PROPRES 


RoccA  (de),  IV,  421,  462. 
RocHAMBEAD   /général,    comte 

de),  I,  370,  372, 
Roche  (Achille),  II,  438. 
Rœderer  (comte),  VI,  420. 
Roger  (capitaine),  IV,  470,  471 
Rogers  (Samuel),   II,  198. 
RoH  (Jacques),  VI,  224. 
RoHAN /^ princesse  Charlotte  de) 

II,  443. 
Rohan-Chabot  (prince  de  Léon 

duc  de),  IV,  435,  437  ;  —  V 

226  ;  —  VI,  353. 
Rohan-Chabot  (M"«  de  Sérent 

duchesse  de),  IV,  43S. 

ROLAM)    DE    LA     PlATIBRB,     II 

18,  39. 
Roland  (Madame),  II,  15,  40 

—  VI,  375. 
Romain  (Jules),  V,  31. 
ROMANZOF  (comte  de),  III,  276 

—  IV,  194. 
Ronsard  (Pierre),  I,  413. 
RosANBO  Louis  Le  Peletier  de) 

président.  I,  217,    231,   234 

305  ;  —  II,  45  ;  —  V,  225. 
RosANBO     (Marie- Thérèse     de 

Lamoignon  de  Malesherbes 

dame  de),  I,  232,  234  ;  —  II 

127,  570. 
RosANBO    (LoTiis  Le   Peletier 

vicomte    de),  fils  des  précé 

dents),  I,  -233. 
Rose  (Madame),  I,  174,  175 

—  III,  105. 

Rossignol  (Jean),  III,  111  ;  — 

IV,  102. 
Rothschild,   de   Londres,  IV, 

244.  257, 
Rothschild  (Mayer),  V,  64. 
RosTOPCHiN,  ni,  294,  2%,  296, 

297,  298,  304,  381,  392. 
Rostrenkn  (Grégoire  de),  1.243. 
RoTHKNFLtTB  (Gaspard),  VI,  224. 


RouiLL&c  (l'abbé  de),  I,  128. 

Rousseau  (Jean-Jacques), 1, 195. 
211  ;  —  II,  251,  306,  387;  — 
III,  81  ;  —  IV,  302,  329,  33C, 
456  ;  —  V,  579.  591  ;  —  VT, 
261,  263,  264,  266,  267,  409. 

Rousseau  (M"»),  II,  250 

Roussel,  III,  17. 

Roux  (Jacques),  FV,  132. 

RovEDiNO,  I,  295. 

RoviQO  (Savary,  duc),  II,  416, 
418,  422,  431,  436,  437,  438, 
439,  440,  441,  443.  444,  446, 
449,  450,   pages  598  à   601; 

—  III,  365,  550  ;  —  IV,  65, 
420. 

RoY  (comte),  IV,  357,  359,360. 
RoYER-CoLLARD  (Paul),  II,  28  ; 

—  IV,    228,    354,    357,  365, 
510  ;  —  V,  596  ;  —  VI,  158. 

Rozis,  III,  144. 

RuLHiÈRE    (Claude- Carloman 

de),  I,  228,  229  ;  —  II,  11. 
Rdssell  (John),  IV,  242. 


Sabran  (comte  de),  I,  24 
Sacken,  III,  393. 
Saget,  II,  487,  488,  489. 
Saint-Aignan  (comte   de),   V, 

507. 
Saint-Anoe      (Ange  •  François 

Fariau,  dit  de),  II,  10. 
Saint -Aubin     (M™») ,    canta- 
trice, I,  195, 
Saixt-Balmont  (comtesse  le), 

II,  84. 
Saint-Chamans    (général    de), 

V,  287. 
Saint-Farobau  (Mme   de)^   n^ 

467. 
Saint-Germain,    II,    374,    380, 

465,  501,  502,  503» 


CITÉS   DANS   LES   SIX   VOLUMES 


625 


Saint-Germain  (M™*),  II,  374, 
376,  46ô. 

Saint-Huberti  (Marie- Antoi- 
nette Clavel,  dite),  I,  197  ; 
—  III,  87. 

Saint- Hyacinthe  (Hyacinthe 
Cordotinicr,  dit),  VI,  153. 

Saint-Just,  VI,  375. 

Saint-Lambkrt  (de),  II,  304, 
306;  —  III.  564. 

Saint  -  Marcellin  {Fontanes 
de),  III,  518;  —  IV,  pages 
490  à  494. 

Saint-Martin  (Claude  de),  II, 
300,  301.  303,  304. 

Saint-Martin,  orientaliste,  V, 
251. 

Saint-Marsault  (baron  de),  1, 
206,  207. 

Saint-Phal,  comédien,  1,  220. 

Saint- Priest  (F.-E.  Gui^nard, 
comte  de),  I,  267. 

Saint-Priest  (vicomte  de),  I, 
XI,  —  VI,  297,  299,  300,  301, 
302,  303,  319,  528,  529,  532. 

Saint-Priest  (vicomtesse  de), 
VI,  297,  300,  302. 

Saint-Régeant,  III,  189. 

Saint-Riveul  (André-François- 
Jean  dxi  Rocher  de),  I,  109, 
112,  113,  265. 

Saint-Simon  (duc  de),  III,  258. 

Saint-Simon  (Claude-Anne,  vi- 
comte, puis  marquis,  puis 
duc  de),  I,  85. 

Saint- Val  cadette,  comédienne, 
I,  220. 

Saintb-Aulaire  (comte  de),  IV, 
142  ;  —  V,  380,  381  ;  —  VI, 
320. 

Sainte-Adlairb  (M"'  de),  se- 
conde femme  du  duc  De- 
cazes,  IV,  142. 

Saintk-Biïuvb,    I,    vu,    xvin, 


XXII,  xxxvm,  xxxix,  458, 
477  ;  —  II,  165,  386,  549,  550, 
551,  552,  558,  579,  594  ;  — 
III,  528,  533,  544,  545,  551  ; 

—  IV,  303,  317  ;  —  V.  622; 

—  VI,  405,  426,  429. 

Sala  (Adolphe),  V,  287,  288; 

—  VI,  298,  299,  301,  480. 
Salaberry    (comte    de),    IV, 

416. 
Saladin.  III,  110. 
Saliceïi,  III,  86,  %,  103,  104, 

105,  112. 
Salisbury  (marquise  de),  IV, 

393. 
Salvage  dk  Faverolles  (M™*) 

V,  102.  119,  586. 
Salvandy  (conue  de),  IV,  315; 

V,  604. 

Salverte  (Eusèbe  de),  V,  294. 
Sakpietro,  III.  80. 
Samoyloff   ^cumiesse  de)    VI, 

330. 
Sand  (Charles-Louis),  IV,  203. 
Sand   (George),    I,   xxxix;   — 

II,  596;  —  VI,  235,  pages 
408  à  415. 

Sandeau  iJules),  1,  xiv. 
Sanson  (Charles-Henri),  I,  268; 

III,  109. 
Sapho,  VI,  414. 

Sarpi  (fra  Paolo),  VI.  255. 
Sarrazin  (général),  III,  182. 
Saulnier  (Frédéric),  1,  20,  29, 

145,147;—  VI,  572. 
Saunois,  IV,  102. 
Sauret,  III,  125. 
Sautelet,  libraire,  V,  256;  — 

VI,  397,  398. 

Sauvo  (François),  V,  315. 
Savoie-Carignax     hugène, 

prince  de),  I,  89. 
Say  (Thomas),  I,  425. 
ScHEFFBR  (Ary),  '•/,  ci3G. 
40 


626 


INDEX    ALPHABÉTIQUE   DES   NOMS   PROPRES 


Schiller,  V,  52,  552;  —  VI, 

151,  166. 
ScHNETz  (Jean-Victor),  V,  32. 
ScHONEN   (baron    de),  V,   282, 

308,  365. 
ScHouwALOF,  III,  393,  421,  425, 

429,  430. 
ScHWARTz,  domestique  déplace, 

VI,  20.  58, 177. 
ScHWARZENBERO    (priiice    de), 

III,  339,  384. 
ScHWED  (margrave),   IV,  190. 
Sébastiani  (maréchal),  III,  257; 

—  IV,  33,  322,   339,  356;  — 
V,  265,  295,  315,  325,  368. 

Sedaine,  I,  306. 

SÉGALAS  (Mme  Anaïs),  VI,  406. 

SÉGUiER,  III,  75,  76. 

Seguin  (l'abbé),  confesseur  de 

Chateaubriand,  VI,  561,  564, 

565. 
SÉouR  (comte  de),  III,  41,  262, 

553.  554,  555. 
Ségur  (général  Philippe    de), 

III,  263,  264,  281,   -^85,  286, 

303,  332,  335.  345.  437,  553; 

—  V,  250. 

SÉGUR  (vicomte  de),  III,  262. 
SÉLiM  III,  III,  258. 
Selkirk  (lord),  I,  394. 
Semallé  (comte  de),  III,  389. 
Sémonville  (marquis  de),  IV, 

310,  347;—  V,  305,  308,309, 

314,  317,  323,  398. 
Senozan  (marquise  de),  II,  467. 
SÉRiLLY  (Anne-Louise  Thomas 

dame  de),  I,  297. 
Sérionne    (comtesse    de),    V, 

462. 
Serre  (comte  de\  IV,  230,297, 

339,  497;  —  VI.  227. 
Sérurier  (maréchal),  III,  125, 

440. 
Servan,  III,  96. 


Sesmaisons    (comte    Donatien 

de),  V,  173. 
Sesmaisons   (vicomte   de),   V. 

173. 
Severoli    (cardinal).  Y,    134, 

139. 
SÉviGNÉ  (M°>«  de),  I,  73,  184, 

245;  —  II,  361,  478;  —  III, 

438;  — V,  41. 
Sévin  (l'abbé),  recteur  de  Com- 

bourg,  I,  83. 
Shakespeare,  II,  91,  189,  190, 

191,  193,   194;   —  IV,  2;  — 

VI,  114,  228,  267. 
Sheridan,  III,  405. 
SicARD  (l'abbé),  III,  22,  567. 
Siddons  (mistress),  IV,  255 
SiDNEY  Smith  (sir),  III,  160. 
Sieyès  (l'abbé),  III,  178;  —  V, 

232 
Silvio  Pellico,    VI,  241,  243, 

255,  274,  308,  309,  311,  312, 

313,  315,  317,  318. 
SiMiANE  (M°>«  de),  I,  297. 
Simon  (Antoine),  I,  268. 
Simon  (Richard),  I,  215,  216. 
Simon  de  Monfort,  II,  323. 

SiMOND,  V,  58, 
SiREJEAN,   IV,   466. 

SisMONDi  (Simonde  de),  IV,  7; 

—  V,  435. 
SivRY  (de),. IV,  326. 
Skrzynecki  (général),  VI,  106. 
Skrzynecka  (Mme),  VI,  106. 
Smollett  (George),  II,  187. 
Socrate,  VI,  402. 
SoMAGLiA  (cardinal  Della),  V, 

136,  138,  154. 
Somerset  (duc  de),  II,  108;— 

IV,  251. 
Somerset  (duchesse   de),    IV, 

394. 
Sorbier  (général  comte),  III, 

287. 


CTTÊS  D/iHS  LES   SIX   VOLUMES 


627 


SocLT  (maréchal),  duc  de  Dal- 
matie,  III,  218,  374,  456,  473, 
474,  478,  520;  —  IV,  13,  27, 
251  ;  —  V,  594. 

SouTHEY  (Robert),  II,  199. 

SouzA  (c^esse  de  Flahuut,  puis 
m'"  de),  IV,  36. 

Spon  (Jacob),  V,  42. 

Spontini,  IV,  197. 

Spontini  (M"»),  IV,  197. 

Staël  (W^'  de),  I,  vi,278,  297, 
302;  —  II,  153,  165,209,244, 
274,  277,  288,  382,  383,  387, 
457,  458,  481,482;— 111,285, 
296,  390,  401, 499,  534  ;  —  IV, 
327,  372,  374,  388,  389,  396, 
398,  407,  410,  413,  414,  415, 
416,  418,  419,  421,  422,  453, 
461,  462,  463,  472,  483,  507; 
—  V,  1,  52,  102,  432,  440, 
590,  591  ;  —  VI,  222,  268. 

Staël  (Auguste  de),  IV,  414, 
415,  422,  423,  590. 

Stapss  (Frédéric),  III,  249, 
250. 

Steibelt,  IV,  473. 

Sterne  (Laurence),  II,  194;  — 
IV,  260. 

Stolzenbero  (baronne  de),  IV, 
190. 

Strangford  (lord),  VI,  506, 
507. 

StUART  DEROTHESAY(lord),IV, 

276;  — V,  355;  —  VI,  518. 
SuARD,  III,  34,  40,  41,  536. 
SuARD  (M"«  Panckoucke, 

dame),  II,  475. 
Sully,  V,  207. 
Sulton  (capitaine),  II,  143;  — 

IV,  284. 

SuRcouF  (Robert),  I,  45. 
SuwAROW,  III,  181  ;  —  V,  563. 
SussY  (comte  de),  III,  80;  — 

V,  316,  324,  330. 


SwETCHiNE  (M™»),  I,  xxxix;  — 
II,  604  ;  —  IV,  485,  486. 

Swift,  trafiquant  américain, 
1,369. 


Tabamica,  I,  407. 

TaBOOREAU  DBS  RÉAUX,  I,  277, 

Talaru  (marquis  de),  II,  513; 
~  IV,  294,  353;  —  VI,  512.  ^ 

Talaru    (marquise    de);    voir  i 
Clermont-Tonnerrb. 

Tallart  (le  maréchal  de),  V, 
30. 

Talleyrand  (prince  de),  1,224, 
301,  302;— 11,268,269,  335, 
392,  405,  406,  412,  422,  436, 
438,  439,  442,  444,  445,  446, 
447,  450,  457,  599  ;  —  III,  130, 
204,  382,  383,  389,  394,  395, 
413,  414,  415,  434,  452,  453, 
454,  455,  489,  497,  502,  503, 
524,  525,  526,  527,  528,  529; 
—  IV,  15,  16,  18,  29,  40,  41, 
42,  43,  44,  45,  46,  48.  50,  53, 
54,  57,  77,  130,  170;  —  V, 
257;  —  VI,  18, 19,  218,  pages 
415  à  433,  pages  545  à  550. 

Talleyrand  (M"»  de),  III,  452. 

Tallien,  III,  118,  145. 

Tallien  (M"»),  III,  145. 

Talma,  I,  220,  296;  —  II,  12, 
274,  275,  276,  299;  — IV,  471, 
472. 

Talma  (Julie),  II,  299. 

Talon  (général),  V,  289. 

Tasso  (  Bernardo  ) ,  père  du 
Tasse,  VI,  277. 

Tastu  (M™»  Amable),  I,  vu;  — 
V,  653;  —  VI,  401,  407,543. 

Tavernier  (Jean-Baptiste),  I, 
155. 

Taylor  (baron),  II,  413;  —  V, 
100. 


628 


INDEX   ALPHABÉTIQUE   DES    ROMS   PROPRES 


TcHiTCHAGOF  (amiral),  III,  330, 

331,  332. 
Tempelhoff,  III,  245. 
Ternaux  (baron),  IV,  321,328. 
Testaferrata,  V,  621. 
Teste  (Charles),  V,  329,  342. 
Tharin  (Mgr),  IV,  359. 
Thiard-Bissy    (Henri- Charles, 

comte  de),  I,  241,  249,  250, 

262;  —V,  381. 
Thibaudead  (comte),  IV,  9. 
Thibault  de  la  Guichardière, 

VI,  562. 
Thierry  (Amédée),  V,  546. 
Thierry  (Auguitin),  V,  62, 105, 

106,  172,  448,  546,  547. 
Thiers  (Adolphe),    I,  xvii;  — 

II,  599,  600;  —III,  149,339, 

368,  375;  —  IV,  27,  7i!,  106; 

—  V,  256,  257,  258,  277,  279, 
280,  294,  309,  329,  330,  338, 
342,  347,  349,  455,  4*»,  *;0, 
463;  —  VI,  pages  374  à  382. 

Thirria  (H.),  VI,  577. 
Thomas  (Antoine-Léonard),  I, 

277. 
Thomas  (Clément),  V,  302,  347, 

349. 
Thomas  (Victor),  V,  604. 
Thorwaldsen,  V,  34,  119. 
Thdisy  (MM.  de),  III,  56. 
Thumery  (marquis  de),  II,  415. 
Thureau  -  Danoin    (  Paul) ,    V, 

506. 
Tintoret  (le),  VI,  245. 
Tinténiac  (de),  I,  82, 
TiTE-LivB,  VI,  307. 
Le  Titien,  V,  30;  —  VI,  244. 
TocQDEViLLE  (comte  de),  1, 232; 

—  II,  467;— III,  559;  — VI, 
194. 

TocQUEviLLE  (M'>«  de  Rosanbo, 

comtesse  de),  I,  232. 
TocQCBviLLB    { Alcxis   de),    I. 


I       233;  —  II,  467;  —  VI,  19». 
Tolstoï  (comtesse),  VI,  228. 
ToRLONiA  (Jean),  duc  de  Brac- 
!       ciano,  V,  64,  156,  160. 
I    ToRRENTÉ  (de),  II,  399. 
I    ToRRiNOTON  (lord),  II,  108. 
I   ToucHEBŒUF  (vicoiiite  de),  V 
I       649. 

TocREL,  V,  497. 
I   TouRNEux,  polytechnicien,  V, 
j       298. 
TooRNON  (comte  de),  V,  58;  — 

VI,  169. 
TouRTON,  III,  384. 
Toussaint -LouvERTURB,     III, 

190;  —  VI,  222. 
TouTELMiNB  (de),  III,  307. 
Towsend,  I,  425. 
Travanet    (marquise  de),    II, 

59. 
Treilhabj),  III,  129. 
TikEsL,At,  V,  oie,  S4Ï.,  349. 
Trémaroat  (Louis-Anne-Pierre 
Geslin,    comte  de),   I,  249, 
261. 
Trémaudan  (de),  I,  83. 
Trémigon  (comte  de),  I,  33;  — 

VI,  341. 
Troooff  (comte  de),  VI,  137, 

138,  144,  145,  159. 
Tromelin  (comte  de),  V,  296. 
Tronjoli    (comtesse  de)  ;   voir 

MoËLISN. 

Trublet  (l'abbé),  I,  28;  —  V, 

639. 
Tolloch  (Francis),  I,  333, 334, 

336,  337,  353,  354,  pages  472 

à  476. 
Turenne,  III,  246;  —  IV,  120; 

—  VI,  188. 
Turenne  (comte  de),  IV,  27. 
TuRREAO  (général),  II,  170. 
Tycho-Brahk,  VI,  114. 


QTÉS  DANS  LES  SIX   VOLUMES 


629 


UOARTE,  VI,  512. 
Ulliac,  étudiant,  I,  264. 
Ursins  (princesse  des),V,  207, 


Vachon  (Mlle),  VI,  79. 

Vancouver,  I,  364. 

Vanead,  polytechnicien,  Y,  303, 

304. 
Vanina  d'Ornano,  III,  80. 
Vatimesnil  (de),  IV,  358. 
Vauban,  IV,  120. 
Vaublanc  (comte  de),  111,501. 
Vaudoncourt  (général  de),  III, 

335. 
Vaudran,  fossoyeur,  VI,  400. 
Vaudreuil  (de),  I,  226. 
Yaudreuil  (Mme  de),  I,  297. 
Vaufreland  (de),  V,  596. 
Vauvenargues,  VI,  113,  162. 
Vauvert  (Michel  Bossinotde), 

II,  6. 
Vauxelles  (abbé  de),  II,  164, 

165. 
Velasquez,  V,  30. 
Venoux,  III,  159. 
Vernet  (Carie),  V,  432. 
Vernet  (Horace),  V,  33. 
Vibraye  (marquis  de),  IV,  161. 
Victoire    (Madame),  fille    de 

Louis  XV,  I,  274,303;  — III, 

532. 
Victor  (maréchal),  duc  de  Bel- 
lune,  III,  184,  336,  500,  501; 

—  IV,  230:  —  V,  462. 

VlCTOR-EMMAiNUEL  I*',   II,  349. 

Vidal  (Pierre),  troubadour,  VI, 

24. 
ViDOCQ,  V,  524. 
ViDONi  (cardinal),  V,  24. 
Vieillard  (Narcisse),  V,  586. 


VïTiNîTiTT,  aradômicien,  II,  549, 

550;  —  IV,  345;  —  V,  344 

345. 
VlOANONI,  I,  295. 
Vigier  (comte),  VI,  377. 
ViQNALE  (l'abbé),  IV,  106,  108, 

109. 
ViONY  (Alfred  de),  I,  447-  — 

III,  442;  —  V,  332. 
ViLLARS    (maréchal    de),  VI, 

188. 
ViLLEDBNEU  (M""»  de  la),  I,  34. 
ViLLÈLE  (comte  de),  I,  xix,  169, 

214:  —  II,  576;  —  III,  164; 

—  IV,  148,  149,150,151,153, 
154,  169,  170,  171,  172,  173, 
175,  176,  210,  224,  225,  226, 
227,  230,  267,  269,  277,  2S3, 
286,  287,  288,  289,  290,  291, 
293,  309,  310,  321,  333,  334, 
345,  346,  351,  353,  355,  356, 
357,  358,  362,  363,  364,  365, 
366,  367,  502,  506,  507,  508, 
514;  —  V,  231,265,  409,  536, 
595;  —  VI,  73,  90,  157,  352. 

Villeneuve  (la),  nourrice  de 
Chateaubriand,  I,  29,  48,  163. 

Villeneuve  (Pierre),  subré- 
cargue,  I,  331,  332. 

Villeneuve  (marquis  de),  VI, 
65,  100,  101. 

Villemain,  II,  207,  397;  —  III. 
533,  557,  566;  —  V,  60,  62, 
174,  263,  373,  377,  529,  533; 

—  VI,  564. 

ViLLEROi  (Nicolas  de  Neuf- 
ville,  seigneur  de),  V,  207. 

ViLLEROi  (duc  de),  IV,  80;  — 
VI,  136. 

ViLLETTE  (marquis  de),  I,  304. 

ViLLKTTE  (marquise  de),  1, 2S5i, 
303,  304. 

Vincent  (baron  de),  IV,  14 
17.  25 


630 


INDEX   ALPHABÉTIQUE   DEl   «OMS   PROPRES 


ViNET    (Alexaiidre) ,    I,    xxii, 

xxxvi. 
ViNTiMiLLB  (M»»  de),  II.  263, 

264,  295;  —  II,  468;  —  III, 

30. 
Violet,    maître    de    danse,  I, 

370,  371,  373;  —  II,  113. 
Virgile,   V,  215;  —   VI,   21, 

382. 
ViscoNTi  (Eimius-Quirinus),  V, 

120. 
ViscoNTi  (le  chevalier  Philippe- 

Aurélien),  V,  120. 
ViscoNTi  (Louis),  V,  120, 
ViTROLLES  (baron  de),  III,  382, 

474,  520;  —  IV,  153;  —  V, 

305,  308,  309. 
ViTROLLES   (baronne  de),   III, 

520. 
Viviers  (du),  V,  118,  173. 
VoLNEY,   I,   262;  —  ni,  106, 

542. 
Voltaire,  I,  2,  3;  —  IV,  189, 

205,  221;  —  V,  50,  441,  442, 

591,   638,   639;    —  VI,   168, 

172,  302. 
Voss  (M"«),  IV,  190. 
VovBR  d'Argenson,  V,  586. 


Waldbourg-Truchsess    (c*«), 

m,  421,  422,  432,  434,  435, 

437. 
Waldeck  (prince  de),   II,  63, 

66,  69,  77,  81,  82. 
Waldor   (Mm«  Mélanie),    VI, 

405. 
"Walewska     (comtesse),    III, 

469,  470. 
Wallenstein,  VI,  166. 
Walsh  (vicomte  Joseph),  VI, 

433. 


Walsh  (vicomte  Edouard,,  VI, 
433. 

Walter  Scott,  II,  190,  192, 
197;  —  111,148,  164,  437;  — 
IV,  96;  —  V,  27,  506. 

Warnen,  III,  164. 

Wassinoton,  I,  309,  351,  -356, 
357,  358,  359,  360,  361,  362, 
363,  367,  368,  423;  —  II, 
331;  —  IV,  65;  —  VI,  284, 
473,  574. 

Wellington  (duc  de),  I,  332; 

—  II,  124  ;  —  III,  149,  218, 
351,  354,  422,  513,  527;  — 
IV,  16,  20,  24,  25,  26,  27,  30, 
51,  54,  69,  118,252,273,  274, 
460,  461. 

Wence8la8  VI,    roi    de    Bo- 
hême, VI,  115. 
Werther  (baron  de),  IV, 498; 

—  V,  356.  357. 

West  (Benjamin),  II,  169. 
Westmorbland    (lord),     IV, 

260. 
Whitblockk  II,  189. 
WiBicKi,  III,  268,  276 
Wionacourt  (marquis  de),  I, 

86. 
WiLSON  (Alexandre),  I,  425. 
WiLSON  (sir  Robert),  III,  148, 

163,  164,  338,  316,  327. 
WiMPFEN  (baron  de),  II,  64. 
Witt  (le  grand  pensionnaire 

de),  V,  208. 
Witzinqerodh,  III,  315,  316. 
WoLFE  (général),  I,  380;  —  II, 

168;  —  VI,  446 
Wordsworth,  II,  199. 
Wrède  (prince  de},  III,  362. 

WURMSER,    III,    123. 

WoRTiBotJRO  (duc  de;,  VI,  176, 

177. 
Wurtemberg   (Marie    Ft*  do- 

rowna,  princesse  de),  i^upé* 


CITÉS   DANS   LES   SIX    VOLUMES 


63i 


ralrice  de  Russie,  femme  de 
Paul  I«,  V,  93. 
Wl  rtemberg    (  Paul ,    prince 
de),  V,  195. 


Xt.MEN&8  (le  cardinal),  Y,  208. 


York  (le  cardinal  d'),  frère 
du  prétendant  Charles-Edou- 
ard, V.  48,  iù. 


York   (Frédéric,   duc  d'),   Il 

107,  123;  —  IV,  253,  258. 
York  (le  général),  III,  3:3'.). 
YouNo  (Arthur),  II,  205. 


Zaoarola  (la),  V,  55. 

Zanzb  (Mme  Brollo),  VI,  243 

272,  307,  308,  316,  317,  318 

319,  328. 
Zarvi3ka,  IV,  425. 
ZiMMER,  V,  306. 

Zjrla   (le   cardir.jj),  V,   142 
163;  —  VI,  301. 


Paris.  (France).  —  Imp.  Paul  Dupont  (Cl.).  -     10.S.25 


UC  SOUTHERN  REGIONAL  UBRAF 


A     000  414  81